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LA DISSOLUTION D'UN MONDE

De
234 pages
Cet essai porte sur la Grande Guerre et sur l'avènement de la modernité culturelle en France, en Allemagne et en Grande-Bretagne. Il s'agit également d'une quête de sens de la première manifestation de guerre totale que fut 1914-1918. Cette quête entraîne le lecteur à la découverte de l'instauration de cette modernité culturelle exposée à travers une vaste fresque historique, sociale, morale et esthétique, qui se déploie avec les premiers moments de la modernité artistiques (fin du 19ème siècle), de l'impressionnisme de Cézanne, et se prolonge avec la naissance de l'art moderne manifesté par les avant-gardes.
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La dissolution

d'un monde
La Grande de la modernité Guerre et l'instauration culturelle en Occident

VINCENT

FAUQUE

La dissolution

d'un monde
La Grande Guerre et Irinstauration de la modernité culturelle en Occident

LES

PRESSES

DE L'UNIVERSITÉ

LAVAL

Les Presses de l'Université Laval reçoivent chaque année du Conseil des Arts du Canada et de la Société d'aide au développement des entreprises culturelles du Québec une aide financière pour l'ensemble de leur programme de publication.

Nous reconnaissons l'aide financière du gouvernement du Canada par l'entremise de son Programme d'aide au développement de l'industrie de l'édition (FADIÉ) pour nos activités d'édition.

Mise en pages: Diane Trottier Maquette de couverture: Chantal Santerre
@ LES PRESSES DE L'UNIVERSITÉ LAVAL 2002

ISBN 2-7637-7823-2

(PUL)

ISBN 2-7475-3023-X (L'Harmattan)

Pour tout renseignement concernant les conférences et les cours donnés par l'auteur, veuillez vous adresser aux Presses de l'Université Laval.

Distribution de livres Univers 845, rue Marie-Victorin Saint-Nicolas (Québec) Canada G7A 3S8 Tél. (418) 831-7474 ou 1800 859-7474 Téléc. (418) 831-4021 http://www.ulaval.ca/pul

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - France Tél. 0140467920 Fax 01 43 25 82 03

À Cécile"" mon évidence

omme véritablement sage ne se laissera emporter par aucun des vents: la prospérité, les revers, la disgrâce, les hormeurs, les louanges, la critique, la souffrance et le plaisir. Il ne tire pas orgueil de la prospérité, ni ne se lamente des revers de fortune. Les divinités bouddhiques protégeront à coup sûr celui qui ne plie pas devant les huit vents. Nichiren Daïshonin
« Les huit

vents»

sens et le but de la vie humaine est de parvenir au-delà d'une simple forme d'existence, nous avons déjà fait un grand pas, et quel que soit notre sort, demain ou après-demain, nous en savons déjà plus que les philosophes et les centenaires. Personne n'a vu tomber plus de masques, persorme n'a vu plus de lâcheté, de couardise, de faiblesse, d'égoïsme, de prétention, persorme n'a vu plus de vertu et de noblesse d'esprit que nous. Nous n'avons plus grand chose à demander à la vie: elle nous a revélé plus de choses qu'aux autres, et après cela nous ne pourrons rien exiger. Nous attendrons patiemment pour voir ce qu'elle voudra de nous. Si elle veut tout, l'équilibre sera rétabli, puisque après tout, elle nous a tout donné. Soldat Ernst Wurche

is so exasperating to know that one doesn't understand what is happening, so chilling to realise that in the future people probably won't mind whether they understand or not, and that this attempt to apprehend the universe through the senses and the mind is a luxury the next generation won't be able to afford. KM. Forster

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/ jamaIS nous ne parvenons

la modernité dans ses métamorphoses incessantes et à la saisir. Elle s'échappe toujours: chaque rencbntre est une fuite. qu'elle se dissipe: elle était juste un souffle.

À peine l'embrassons-nous

C'est l'instant même, cet oiseau qui est partout et nulle part. Nous voudrions le prendre vivant, mais il ouvre les ailes et disparaît, transformé en poignée de syllabes. Nous restons les mains vides. Alors les portes de la perception s'entrouvrent et apparaît l'autre temps, le vrai, celui que nous cherchions sans le savoir: le présent, la présence. Octavio Paz

Remerciements
Le travail qui suit ayant exigé un effort important de ténacité dans la recherche n'aurait pu voir le jour sans la vigilante bienveillance de ses deux parrains attentionnés: Daniel Holly, professeur au Département de science politique et Françoise Le Gris, professeure au Département d'histoire de l'art de l'Université du Québec à Montréal. M. Holly ayant centré essentiellement son attention sur les aspects sociaux et politiques de ce travail et Mme Le Gris sur ses dimensions morales et esthétiques, j'ai eu le privilège de bénéficier de deux compétences certaines couvrant ces domaines. Pour leur apport aussi chaleureux que stimulant intellectuellement, je voudrais ici les remercier bien vivement. Je voudrais également exprimer ici ma plus profonde reconnaissance à Cécile pour l'infinie patience avec laquelle elle a accepté les sacrifices imposés par la réalisation de ce travail. Enfin, pour m'avoir permis de saisir à quel point «la force ne réside que dans la persévérance», j'aimerais exprimer à ce maître de vie qu'est Daïsaku Ikeda ma gratitude... enthousiaste.

Avant-propos
Cette étude est née d'une fascination. Fascination pour un phénomène de violence collective -la guerre - de la part d'un européen de culture, qui ne l'a jamais vécue. Cet intérêt me conduit en 1985 à suivre un séminaire d'étude du phénomène guerrier où je découvre, puis approfondis l'amplitude et la capacité de celui-ci à transformer les sociétés qu'il implique. C'est à partir de là que mon idée de réaliser une recherche consacrée à ce thème voit le jour. La découverte de la figure ultime du phénomène guerrier, la guerre totale qui se manifeste pour la première fois en 1914-1918, capte alors

mon attention. La volonté de saisir la portée de ce « conflit grandiose et
incompréhensible» (l'expression est de J.B. Duroselle), de comprendre cette incroyable obstination que manifeste la guerre des tranchées et la capacité des sociétés belligérantes du front occidental (FranceAllemagne-Grande-Bretagne) à accepter une hécatombe que la sensibilité contemporaine rend aujourd'hui difficilement imaginable dans ces mêmes sociétés, vont alors me conduire à une intuition. Un traumatisme d'une telle ampleur, d'une telle nouveauté (le précédent guerrier de 1870 est sans comparaison possible avec 19141918) va engendrer, pour les sociétés concernées, une rupture morale radicale, conduisant à une véritable révolution culturelle, existentielle et morale, esthétique enfin. De là, émerge l'objet de cette étude, à savoir: 1914-1918 et l'instauration de la modernité culturelle en France, en Allemagne et en Grande-Bretagne: une quête de sens de la première manifestation du phénomène de guerre totale 1914-1918. Cette quête m'entraîne à la découverte de l'instauration de la modernité culturelle, signifiée à travers les manifestations des premiers

XIV.

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moments de la modernité artistique et des avant-gardes des sociétés belligérantes à la veille et au lendemain de la «Grande Guerre». Voyage de découverte de cette «transformation des dimensions de la vie et de la pensée» qui se déploie durant la génération précédant son éclatement. Voyage de découverte du phénomène de guerre totale. Voyage enfin de saisie des origines de notre sensibilité contemporaine à travers l'étude du paradoxe que manifeste 1914-1918, largement irrationel sur le plan politique, mais profondément instituant culturellement et socialement. Sujet passionnant et ambitieux tout à la fois, particulièrement pour un étudiant dont les travaux ont été jusqu'alors exclusivement concentrés dans le champ des sciences politiques et plus spécifiquement celui des relations internationales. Ce choix va me conduire à appréhender impérativement, entres autres éléments, les intentions morales et esthétiques de pas moins de dix mouvements composant la fresque de la modernité artistique dans les périodes précédant et succédant à la Grande Guerre. C'est donc sans en avoir la conscience préalable que je me suis trouvé, pour mon plus grand intérêt je le précise,« aspiré» dans l'univers des valeurs morales et esthétiques qui ressortent d'un domaine académique alors totalement inconnu pour moi: celui de l'histoire de l'art. La nécessité de devoir effectuer un effort important pour «apprendre» d'un domaine entièrement nouveau a cependant été facilitée par la nature même de la matière étudiée: l'esthétique. Celle-ci, en effet, concernant la faculté de sentir, relève en conséquence très largement du domaine de l'intuition. Cet échange naturel et constant entre compréhension intellectuelle et intuitive fut pour moi l'aspect le plus séduisant tout au long de la réalisation de ce travail.

Introduction
Le propos du présent ouvrage est d'élucider l'impact réel de 1914-1918 dans la nature de la modernité culturelle qui prend place dans les sociétés belligérantes du front occidental (France-Allemagne-GrandeBretagne) au lendemain de ce conflit. Pour ce faire, posons d'entrée l'hypothèse principale: 1914-1918, première manifestation historique et sociale du phénomène de guerre totale, génère dans les sociétés concernées un effondrement généralisé des valeurs morales et esthétiques dominantes façonnées tout au long du 1ge siècle. 1914-1918 inaugure sur les ruines du positivisme et du rationalisme une nouvelle phase de la modernité, dans laquelle va évoluer la majeure partie du 20e siècle. C'est en cela que notre quête de sens de la première manifestation du phénomène de guerre totale que fut 1914-1918 trouve sa réponse. Le développement de ce travail nous paraît devoir emprunter le cheminement suivant. La première partie comportera trois chapitres. La modernité constituant la toile de fond de notre problématique globale, nous débuterons par une tentative de définition de ce phénomène multiforme que constitue cette modernité. Puis nous analyserons, dans le second chapitre, le cheminement emprunté par la modernité dans une double dimension, philosophique et politique, sociale et scientifique. Le spectre historique retenu embrasse une période débutant au 18e siècle avec la philosophie des Lumières pour trouver son terme dans la décennie suivant la fin de la Grande Guerre. Notre intention consiste en fait à saisir le phénomène de la modernité tel qu'il se manifeste aux deux niveaux essentiels précités, de la lumière de ses affirmations au 18esiècle, à l'obscurité provoquée par la négation de ses valeurs fondatrices avec la Première Guerre mondiale.

2 .

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Puis nous serons amené, avec le troisième chapitre, à procéder à l'analyse de la trajectoire morale et esthétique de la modernité artistique. Ce faisant, nous complèterons l'examen de ce phénomène multiforme qu'est la modernité à un niveau qui concerne très directement notre problématique. Nous exposons le cheminement de la modernité artistique à travers le cadre conceptuel retenu. Celui-ci circonscrit un champ qui se déploie de la période que nous caractérisons comme celle de la transformation moderne, ou les prémices de la révolution culturelle moderne, des premiers moments de la modernité artistique, dans la seconde moitié du 1gesiècle, aux avant-gardes du début du 20e siècle, pour aboutir à la période que nous désignons comme celle de la désintégration moderne. Celle-ci prend naissance au cœur de la Grande Guerre avec Dada, pour s'affirmer pleinement avec les deux expressions morales et esthétiques que sont les mouvements du surréalisme et de la «nouvelle objectivité» allemande. À l'issue de notre réflexion sur le phénomène de la modernité et de la définition de notre cadre conceptuel, nous consacrons notre quatrième chapitre à une saisie de la nature du phénomène de guerre totale, tel qu'il se manifeste lors du premier conflit mondial. Notre intention à travers l'étude de celui-ci peut s'exposer comme suit: saisir dans toute son amplitude la rupture de signification du phénomène guerrier parvenu à sa figure ultime, la guerre totale. Sans entrer dans le détail pour le présent, cette affirmation appelle ici une précision. La première manifestation du phénomène de guerre totale, 1914-1918, marque le point de départ d'une dissociation entre fins et moyens dans le recours à la force collective pour dénouer l'antagonisme politique mettant aux prises les différents protagonistes de cette guerre. Nous trouvons confirmation de ceci dans le fait que les différents décideurs, militaires et civils, quels que soient leurs camps, vont se trouver dépassés par les développements techniques mis à la disposition de leurs armées respectives par la révolution industrielle. Le fossé entre les enjeux initiaux ou buts de guerre mis en avant par ces protagonistes respectifs et l'immensité des pertes humaines enregistrées dès les premiers mois du conflit sur le front occidental et audelà pendant la totalité du conflit, témoignent de cette perte de contrôle des instances politiques des conduites militaires et interrogent très

INTRODUCTION.

3

directement la rationalité politique de la conduite du premier conflit mondial. Cette interrogation à laquelle nous nous efforçons de répondre nous conduit, à terme, au cœur de la thèse proposée. Il s'agit d'exposer le paradoxe que manifeste 1914-1918: essentiellement irrationnel sur le plan politique, celui-ci s'avère au contraire profondément instituant dans l'ordre social et culturel des sociétés belligérantes considérées. En effet, le premier conflit mondial provoque une remise en cause essentielle des valeurs produites par les deux premières phases de la modernité, en premier lieu, une forte relativisation des valeurs fondatrices de celle-ci. Comment accepter, à l'issue de l'hécatombe humaine de ces quatre années, l'idée que la pensée moderne, pour reprendre la

formulation d'Alain Touraine: « repose sur la correspondance affirmée
entre la libération de l'individu et le progrès historique»? Que peuHl bien subsister au lendemain de la Première Guerre mondiale du lien positif qu'instaurait le triomphe de la raison avec les projets de liberté, d'égalité et de justice, credo fondamental de la modernité politique qui s'installe à compter du 18e siècle, et dont le siècle suivant pour la majeure partie semble vouloir réaliser les virtualités? En second lieu, 1914-1918 provoque un balayage complet des valeurs morales et esthétiques dominantes façonnées par le 1gesiècle dans les sociétés qui nous intéressent, et inaugure dans ces dernières, au lendemain de ce conflit, une nouvelle phase de la modernité culturelle d'une nature radicalement différente. L'objet de notre quête de sens de la première manifestation du phénomène de guerre totale étant d'élucider l'impact réel de 1914-1918 dans l'établissement de la modernité culturelle, nous devons prendre acte du fait que les prémices de cette révolution culturelle moderne peuvent être repérées approximativement une génération (1870-1914) avant que n'éclate le premier conflit mondial. Il convient d'en expliquer très succinctement pour le présent, les causes, la nature et la portée. En cette fin de 1gesiècle, nous sommes en présence d'un modèle économique et social en voie d'épuisement dans les sociétés qui nous intéressent. La grande dépression qui s'étend de 1873 à 1895 apporte un démenti radical à cette vision d'un 1gesiècle générateur de progrès infinis. L'impuissance des pouvoirs conservateurs à maîtriser cette dégradation économique et sociale se traduit sur le plan des valeurs morales et esthétiques par un conservatisme renforcé, une crispation de

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ces pouvoirs qui tentent de maintenir les vertus, fictions, devrait-on dire, d'un modèle dont la réalité économique et sociale dément clairement les valeurs tant promises. C'est dans ce contexte que s'ouvre, aux alentours de 1880, une période de formidables innovations techniques et scientifiques et qu'émergent de nouvelles connaissances humaines qui littéralement transforment la perception du monde. Les conséquences psycho-sociales en seront si profondes que S. Kern parle à cet égard« d'une véritable transformation des dimensions de la vie et de la pensée». L'émergence d'un monde beaucoup plus complexe remet radicalement en cause la vision d'un univers social aisément appréhensible par la raison, telle que l'avait conçue le 1gesiècle. C'est à partir de cette conjonction entre la défaillance du modèle idéalisé par les valeurs dominantes et l'émergence de cette complexité nouvelle qu'apparaissent les prémices de la révolution culturelle moderne. Parvenu à ce point, une question s'impose: Qu'entendons-nous par révolution culturelle moderne? Retenons tout d'abord l'idée du mouvement, d'une dynamique qui, à compter de 1870 approximativement, vient radicalement bouleverser les conditions de vie et les espaces sociaux, lieux où se déploient les cultures. La modernité, nous dit J.-M. Domenach: «signifie d'abord la destruction des formes figées qui arrêtent l'évolution des arts, des sentiments, des idées et des mœurs1 ». S. Kern explique que les transformations qui surviennent à cette période et qui concernent le temps et l'espace, ces deux catégories essentielles qui conditionnent le vécu, vont entraîner une véritable transformation des dimensions de la vie et de la pensée. On doit donc, partant de cette considération essentielle, comprendre que ce sont les conditions à partir desquelles se génèrent les cultures qui sont radicalement transformées. Reprenons-en les catégories énonçées par J.-M. Domenach. Les arts, domaine de l'esthétique (faculté de sentir), manifestent un tournant révolutionnaire. En effet, à partir de cette période, la réalité qui les confronte ne peut plus être signifiée, objet même de leur existence, par une expression rationnelle. Celle-ci appartenait à un monde ordonné, linéaire, prévisible. Or, la fragmentation moderne s'impose.

1. Jean-Marie Domenach,

Approches de la modernité, p. 6.

INTRODUCTION.

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À travers la multiplication des sensations nouvelles éprouvées«A modern man registers a hundred times more sensory impressions than an 18e century artist2», nous dit S. Kern -, rendues possibles par l'accessibilité à la vitesse offerte par les nouveaux moyens de transports (bicyclette-voiture-avion) et la capacité d'ubiquité permise par les inventions du téléphone et du cinéma notamment, la réalité devient à ce point complexe et mouvante qu'elle ne peut désormais être signifiée par l'esthétique, quel qu'en soit le mode d'expression, que sur le mode d'une radicale nouveauté. Mais, au-delà des arts, c'est bien l'ensemble du champ culturel qui est radicalement affecté. La découverte du phénomène de l'inconscient par la psychanalyse naissante vient directement questionner l'ensemble des valeurs morales. Les sentiments (dimension émotionnelle), les idées (dimension intellectuelle) et les mœurs (comportements provenant d'un corpus de valeurs morales) vont s'en trouver directement affectés. Avant même que n'éclate la Grande Guerre, le relativisme moral se développe dans la culture européenne face à une rationalité civilisationnelle en voie de désagrégation. Aussi, la compréhension de la nature et de l'ampleur de la révolution culturelle moderne qui débute à la fin du 1ge siècle implique la prise en considération de l'ensemble des expressions culturelles. Toutefois, nous nous concentrons essentiellement sur le champ de l'expression esthétique pour saisir cette révolution culturelle moderne, celui-ci étant le lieu privilégié pour saisir la sensibilité profonde de sociétés en mutation. C'est dans ce contexte de désagrégation morale qu'émergent les premiers moments de la modernité artistique que nous exposons au chapitre 7. Ce que nous désignons comme les prémices de la transformation moderne prennent naissance avec l'impressionnisme durant les dernières décennies du 1ge siècle pour aboutir avec Paul Cézanne à l'édification d'une nouvelle structure perceptive, prélude immédiat à la révolution esthétique que va constituer le cubisme. L'exposé de ces premiers moments de la modernité artistique nous conduit, en fait, à saisir la trajectoire qui va mener l'esthétique du réalisme pictural des académies, aux prémices des abstractions que manifestera cet art des ruptures émanant des avant-gardes du début du

2. Stephen Kern, The Culture of Time and Space -1880-1918,

p. 209.

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20e siècle. Elles vont manifester ce que l'on peut qualifier de rébellion vitaliste visant à une véritable regénération culturelle. Émanant d'une vaste classe moyenne nouvellement constituée, ces avant-gardes politiquement et socialement conscientes vont, en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne et en Italie notamment, à travers cette volonté de régénérescence culturelle, mener une quête farouche de recouvrement d'un sens à la vie face à des valeurs dominantes sclérosées obéissant à un conformisme moribond. Face à cet état de fait, nous dit J.-M. Domenach, «la culture prend de la distance et devient extra-lucide ». Le message exprimé par ces avant-gardes est fondamentalement créatif, positif, voire radicalement optimiste pour certains. La grande rupture ne se produira toutefois qu'avec 1914-1918. L'hécatombe humaine et sociale ébranle à ce point les sociétés considérées qu'elle provoque un effondrement généralisé des valeurs morales et esthétiques dominantes dont la critique, durant la génération précédant ce premier conflit mondial, pour radicale qu'elle fut avec les avantgardes du début du 20e siècle, n'en demeurait toutefois que tout à fait minoritaire. L'on doit donc considérer que la guerre de 14-18 instaure une question de degré et de nature dans l'imposition des valeurs culturelles modernes qui viennent façonner l'essentiel du 20e siècle. Une question de degré certes, en ce sens que l'on doit repérer une continuité certaine avec le processus entamé par les premiers moments de la modernité artistique et surtout par les avant-gardes durant la génération qui pré-cède l'éclatement du conflit, mais plus encore une question de nature. En effet, d'essentiellement positives et constructives avant 1914-1918, ces valeurs culturelles modernes deviendront d'un pessimisme confinant au nihilisme. G.A. Panichas parle d'« obscenity of the modern mind» au lendemain de la catastrophe européenne. Mais, plus encore, et ceci constitue le phénomène essentiel pour la problématique qui nous concerne, la dissolution de l'adéquation fondamentale entre le réel et la raison provoquée par 1914-1918 devient l'axe à partir duquel la nature de la modernité culturelle devient intelligible. Le caractère de celle-ci évolue alors d'une dimension de transformation qui était la sienne dans la période précédant la Première Guerre mondiale à celui d'une authentique désintégration au lendemain de cette dernière. C'est cette désintégration que vont essentiellement signifier

INTRODUCTION.

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les pratiques morales et esthétiques jaillies de cette rupture de la conscience que constitue 1914-1918. Appréhendé de cette façon, l'on doit donc considérer, et en cela réside l'objet de cet ouvrage, que la Grande Guerre s'avère le fait déterminant à l'origine de l'instauration de la désintégration culturelle moderne dans les sociétés belligérantes du front occidental. Parvenu à ce stade de l'exposé, une considération importante s'impose quant à l'optique dans laquelle nous comptons traiter notre objet. Un grand nombre d'auteurs confèrent à l'évènement 1914-1918 un rôle de transformateur historique et social déterminant pour le continent européen au début du siècle. Les superlatifs abondent, en fait, pour caractériser l'impact de la Grande Guerre sur les sociétés européennes. Certains vont jusqu'à percevoir en ce conflit «un tournant dans la conscience métaphysique» (J. Cruikshank). Mais il apparaît, et c'est là l'objet auquel nous entendons nous consacrer, que la nature et l'ensemble des liens entre ce que signifient les prémices de la révolution culturelle moderne et la nature, que nous considérons comme spécifique, des pratiques artistiques émanant de 1914-1918 n'aient pas été établis. Notre examen révèle, à travers cette mise en perspective, un phénomène que nous n'avons pas trouvé exposé ailleurs. Brièvement formulé, il s'agit de dévoiler 1914-1918 comme évènement à l'origine d'une mutation que va effectuer la modernité. Porteurs du bouleversement des dimensions de la vie et de la pensée qui survient durant les trois dernières décennies du 1ge siècle dans les principales sociétés belligérantes du front occidental, les premiers moments de la modernité artistique mais plus encore les mouvements de l'avant-garde manifestent ce que l'on doit nommer comme la transformation moderne. Ce que signifient les pratiques artistiques émanant de la guerre de 14-18 manifeste à notre sens la désintégration moderne. À travers la mise en perspectives d'ensemble à laquelle nous procédons, nous voulons analyser cette mutation. Plus spécifiquement, il nous apparaît que les pratiques morales et esthétiques émanant de 19141918 - Dada, le surréalisme et la nouvelle objectivité -, auxquelles nous consacrons notre dernier chapitre, révèlent pleinement la désintégration moderne générée par la Grande Guerre. Si bon nombre d'auteurs perçoivent, avec justesse, l'originalité esthétique de ces deux mouvements, le lien entre ceux-ci et cette radicale nouveauté morale que constitue la remise en cause du principe même de réalité engendrée par ce

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conflit Guerre» ne m'apparaît pas exposé de façon convaincante. Notre volonté d'élucider la place réelle qu'occupe 1914-1918 dans l'instauration de la modernité culturelle exige la considération de l'unité, et l'analyse d'un spectre historique, moral et esthétique beaucoup plus large que ce qui est généralement effectué; c'est ce à quoi nous nous consacrons dans le présent ouvrage.

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Des Lumières à l'obscurité
ou
la trajectoire de la modernité,
(18e siècle)

de ses affirmations
à la négation fondatrices

de ses valeurs (1914-1918)

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Chapit:re

1

Le phénomène de la modernité: définition d'un concept
«La modernité. C'est le mouvement, plus l'incertitude1 », selon G. Balandier; «dynamique d'ouverture: invitation à tous les possibles2 », pour A. N ouss ; «il est si difficile de la définir: elle récuse toute définition3 », tranche J.-M. Domenach; «la modernité est le terrain d'un travail du sens dont il n'y a peut-être pas d'équivalent4», observe H. Meschonnic. Les quelques réflexions précédentes donnent la mesure de la difficulté à appréhender ce que J.Baudrillard se refuse à définir comme un concept. La modernité, phénomène multiforme, expression apparaissant la plus adéquate pour la définir, s'avère, de par sa nature dynamique, phénomène mouvant par définition, particulièrement rébarbatif à saisir. Embrassant l'ensemble des aspects de la vie dans ses dimensions politiques et sociales, scientifiques, culturelles et artistiques, la modernité, phénomène totalisant, se déploie à travers un champ historique

lui-même considéré comme problématique: « La datation de la modernité est matière à controverses infinies », met en garde H. Meschonnic. La complexité du phénomène, appréhendé dans sa nature et sa durée, ne rend pas pour autant impossible la restitution de ses traits essentiels.
1. 2. 3. 4. Georges Balandier, cité par J.-M. Domenach, op. cit., p. 15. Alexis Nouss, La modernité, p. 24. Jean-Marie Domenach, op. cit., p. 15. Henri Meschonnic, Modernité Modernité, p. 14.