La Méduse

La Méduse

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Français
235 pages

Description

Si de nombreux ouvrages ont déjà raconté l'événement de l'échouement de la Méduse en juillet 1816 au large du banc d'Arguin, sur la côte de l'actuelle Mauritanie, la perspective choisie ici s'intéresse à sa construction politique. Plus que de soulever l'émotion populaire, comme il est souvent dit, les conditions atroces de mort et de survie des passagers embarqués sur le fameux radeau, cher au peintre Géricault, ont surtout avivé les conflits politiques du moment. Le naufrage de la Méduse avait tout ce qu'il fallait pour faire une affaire d'État : résultat plus ou moins direct de l'incurie gouvernementale qu'il était dès lors facile de dénoncer, le scandale servait le combat alors central pour la liberté de la presse, tout en permettant aux protagonistes de cacher le rôle qu'ils avaient joué dans cette tragédie.

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Date de parution 16 juillet 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782140154225
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

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Historiques
Gérard Buttoud
LaMéduse 1816-1824 Chronique d’une afaire d’État
Historiques Essais
série Essais
LaMéduse 1816 - 1824
Historiques Dirigée par Vincent Laniol avec Bruno Péquignot et Denis Rolland La collection « Historiques » a pour vocation de présenter les recherches les plus récentes en sciences historiques. La collection est ouverte à la diversité des thèmes d'étude et des périodes historiques. Elle comprend trois séries : la première s’intitulant « travaux » est ouverte aux études respectant une démarche scientifique (l’accent est particulièrement mis sur la recherche universitaire) tandis que la deuxième intitulée « sources » a pour objectif d’éditer des témoignages de contemporains relatifs à des événements d’ampleur historique ou de publier tout texte dont la diffusion enrichira le corpus documentaire de l’historien ; enfin, la troisième, « essais », accueille des textes ayant une forte dimension historique sans pour autant relever d’une démarche académique. Série Essais Georges BENOIT,Essai sur la prospérité des communautés de e e rescapés. Histoire des peuples résilients. Tome 1 – VI -XVI siècle, 2012. Georges BENOIT,Essai sur les origines communautaires du e capitalisme. Histoire des peuples résilients. Tome 2 – XVI -XXIe siècle, 2012.
Gérard Buttoud LaMéduse 1816 - 1824Chronique d’une affaire d’État
Du même auteur chez le même éditeur Sur les premiers établissements français dans l’océan Indien : Il s’appelait Poivre ; un chasseur d’épices dans la mer des Indes (1750-1773), 2016. La colonisation française des Seychelles (1742-1811), 2017. L’échec des premières colonies françaises à Madagascar 1631-1831), 2017.
Mahé de La Bourdonnais (1699-1753) ; biographie politique d’un héros des Indes, 2018. Les îles françaises de la mer des Indes de 1640 à 1810, 2018. Sur les premiers établissements français en Afrique : Les rois de l’estuaire ; aux origines de la colonisation française du Gabon (1831-1862),2019. La guerre d’Arguin 1678-1728 ; premiers pas français sur la côte des Maures, collection « Histoire-Textes-Société », 2020. © L’Harmattan, 2020 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.editions-harmattan.fr ISBN : 978-2-343-20757-5 EAN : 9782343207575
Un naufrage pas tout à fait ordinaire Le 2 juillet 1816, la frégate du roi laMéduseen s’échouait milieu d’après-midi sur l’accore du banc d’Arguin, à une vingtaine de miles marins des côtes de l’actuelle Mauritanie, avec près de 400 personnes à bord. L’évacuation de l’épave se soldait par la mort ou la disparition de plus de 160 de ces naufragés. Fait divers ordinaire, pour ne pas dire banal à l’époque. Sauf que… Sauf que laMédusepas n’importe quel bâtiment. n’était C’était la « frégate commandante » d’une expédition du gouvernement chargée de reprendre possession de la colonie du Sénégal. Elle ne transportait pas n’importe qui. Sauf qu’elle était l’un des fleurons de la flotte militaire française, peut-être son élément le plus achevé. Parfaite voilière, de surcroît fine et racée, elle faisait l’admiration de tous. C’est bien simple, même les Anglais nous l’enviaient. Sauf que son échouement, par beau temps et à marée haute, de même que la pagaille indescriptible de l’évacuation, mettaient en lumière l’incompétence du commandement, vite assimilée à une incurie du gouvernement. Pour beaucoup et par extension, ce naufrage était celui de la France même, celui en tout cas de la Restauration.
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Sauf que pour survivre, les passagers du radeau abandonné à la dérive portant quelque 150 de ces naufragés en avaient été réduits à manger de la chair humaine, et à éliminer de manière systématique les blessés afin d’économiser au bénéfice des seuls valides le peu de vin restant. Une transgression caractérisée de la morale et de ses valeurs. Sauf que ce qui se disait, ou se cachait, du fait divers donnait de quoi raviver les conflits politiques du moment, de quoi opposer plus qu’il n’était déjà le cas bonapartistes et royalistes, conservateurs et libéraux, de quoi donner du grain à moudre aux défenseurs des libertés publiques, donc à celle de la presse. Plus que le fait lui-même, c’était ce que chacun et tous écrivaient qui créait l’évènement, et ce faisant les journaux, comme ils nous en habitueraient, parlaient autant d’eux-mêmes que de l’accident. Sauf que la gestion publique de la crise, aussi malhabile que malhonnête, empêtrait le gouvernement dont elle soulignait la faiblesse et pour certains la culpabilité. Si les chefs s’en tiraient aussi mal pour expliquer la catastrophe, c’est peut-être bien parce qu’ils en étaient quelque part les vrais responsables. Sauf que, pour l’une des premières fois à une telle échelle, l’image donnée de l’évènement, celle peinte par Géricault sur l’immense toile accrochée bientôt au Louvre, en accentuait encore le caractère public, prenant à partie l’opinion jusqu’à la provoquer. Au poids des mots, s’ajoutait le choc du tableau. Plus qu’un fait divers, l’échouement de laMéduseétait bien d’abord un fait politique. Une affaire d’Etat. En analyser les tenants et les aboutissants implique dès lors qu’on procède différemment de ce que l’analyse historique classique nous a habitués à lire. En comprenant d’abord cette histoire comme formant un tout construit et cohérent d’images, de perceptions, de mentalités, d’imaginaires même. Car le naufrage de laMéduse, c’est à la fois le fait réel - c’est-à-dire l’échouement de la frégate - mais aussi le débat sur ce fait - en gros ce qu’en racontent les journaux - et enfin l’image - au 8
sens propre comme au sens figuré - que le public a été convié à retenir de l’évènement, évènement qui de fait s’est trouvé construit par imbrication logique et progressive de ces trois éléments. Ce qui s’est dit et s’est montré de l’histoire n’est donc pas une simple série de discours séparés, c’est justement - et au contraire - le corpus même qui a contribué à forger ce que représentait le fait aux yeux des contemporains. En se racontant autant que faire se peut, ensuite, l’histoire en partant de ce qui a été sur le coup perçu, compris et même imaginé par ces mêmes contemporains, au fur et à mesure de ce qu’alors ils en apprenaient. Et pas de la reconstruire à partir de ce qu’on en sait aujourd’hui, maintenant qu’on en connaît tous les détails. Car si l’on sait pour l’essentiel la vérité sur ce qui s’est réellement passé, c’est après recoupement de rapports contemporains de l’accident qui sont d’abord restés confidentiels, et de témoignages dont certains n’ont été dévoilés que bien plus tard. Sur le coup, les acteurs du moment n’ont retenu de l’histoire que ce que les premiers à en parler ont bien voulu leur en dire. A l’époque, deux connaissances de l’histoire se juxtaposent et, d’un certain point de vue, s’affrontent. D’un côté, les lecteurs des journaux, de cette presse enfin débridée, qui connaît alors un essor considérable, retiennent de l’accident des éléments qu’on leur propose d’interpréter selon leurs convictions politiques. De l’autre, à côté et même en face, l’amirauté et le ministère en savent, eux, beaucoup plus, même si la stratégie qu’ils adoptent n’est visiblement pas de tout dire de ce qui s’est vraiment passé. Et chacun s’est forgé sa propre vérité. Celle la plus commode à accepter, celle que chacun voulait voir retenir par les autres. Tous ont alors affirmé, défendu, vendu la leur. Pour se couvrir. Pour justifier leurs idées, leurs combats. Pour cacher aussi leurs faiblesses. Et finalement pour cacher la vérité, justement. Tout compté, c’est cette connaissance aussi partiale que partielle, celle née du décalage entre différents types et sphères de connaissance, qui a fait, qui a construit, l’évènement - on l’a 9
dit, essentiellement politique - constitué par le naufrage de la Méduse. C’est par elle qu’il faut commencer. Si de nombreux ouvrages ont déjà raconté l’échouement de la Méduse, c’est donc une perspective différente qui a été choisie ici. C’est au construit politique qu’on s’intéresse. Qu’a-t-on dit de l’évènement, qui en a parlé, en quels termes, pourquoi et à quel moment ? Quels sont ceux qui avaient intérêt à ce que l’histoire fût connue du plus grand nombre, et pour quelles raisons ? Quelle histoire avaient-ils intérêt à raconter ? L’ont-ils arrangée, pour mieux promouvoir leurs idées, ou pour cacher des choses qu’ils ne voulaient pas qu’elles soient sues ? Quant à tous ceux qui se sentaient attaqués, comment se sont-ils défendus ? En cachant la chose ? En la racontant autrement ? Et au final, qui attaquait qui, dans toute cette affaire ? Qu’est-il né de cette rencontre de parlers et d’idées ? Ces discours croisés se sont-ils complétés dans la construction de la vérité, ou, restés irréconciliables, ont-ils contribué à forger un mythe, assaisonné par chacun des camps à sa façon ? A la fin, l’image qui en est ressortie, générale et sublimée, n’a-t-elle pas effacé ce qui s’était réellement passé, gommé une réalité qui était sûrement moins romantique, encore moins héroïque, mais au contraire plus sordide, plus banale ? Au bout du compte, comment laMéduse, de simple fait divers, est devenue, par construit politique, une affaire d’Etat, et dans quelles conditions et quel contexte a-t-elle ensuite cessé de l’être ? C’est à ce questionnement que l’ouvrage proposé essaie de répondre.
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