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La famille en A.O.F.

De
233 pages
Ce rapport de Denise Savineau sur La Famille en A.O.F. : Condition de la femme est publié ici intégralement pour la première fois, accompagné d'analyses et d'extraits des notes et rapports de terrain recouvrant tous les pays de l'A.O.F. Sociologues, anthropologues, historiens et tous ceux qui s'engagent dans une réflexion critique sur la colonisation française y trouveront de vivants témoignages accompagnés d'une critique des pratiques coloniales et d'une esquisse de la politique de développement social du Front populaire.
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LA FAMILLE EN A.O.F.
CONDITION DE LA FEMME

COLLECTION AUTREMENT MEMES conçue et dirigée par Roger Little
Professeur émérite de Trinity College Dublin, Chevalier dans l'ordre national du mérite, Prix de l'Académie Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc. française,

Cette collection présente en réédition des textes introuvables en dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine public et qui traitent, sous forme de roman, nouvelles, pièce de théâtre, témoignage, essai, récit de voyage etc., rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généra1emen~ de l'Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits, comme dans le présent cas. Des textes étrangers traduits en français ne sont évidemment pas exclus. fi s'agit donc de mettre à la disposition du public un volet plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce tenne : celui qui recouvre la période depuis l'installation des établissements d'outre-mer). Le choix des textes se fait d'abord selon les qualités intrinsèques et historiques de l'ouvrage, mais tient compte aussi de l'importance à lui accorder dans la perspective contemporaine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en privilégiant une optique libérale, met en valeur l'intérêt historique, sociologique, psychologique et littéraire du texte.

« Tout se passe dedans, les autres, c'est notre dedans extérieur, les autres, c'est la prolongation de notre intérieur.» Sony Labou Tansi

Titres parus et en préparation: voir en fin de volume

Denise Savineau

LA FAMILLE EN A.O.F.
CONDITION DE LA FEMME
RAPPORT INÉDIT

Présentation et étude de Claire H. Griffiths

L'Harmattan

En couverture: La Religieuse et la Sage-femme (avec l'aimable autorisation de l'ASNOM, www.asnom.org)

cg L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04322-0 EAN : 9782296043220

INTRODUCTION par Claire H. Griffiths

INTRODUCTION Colonisation et ethnologie
L'orientation d'une politique indigène bien réglée ne saurait intervenir utilement si elle n'est pas fondée sur une connaissance exacte et profonde des sociétés locales, de leurs besoins, et de leurs transformations récentes [...] Seule l'investigation des colonies permettra de résoudre un problème d'administration qui est avant tout sociologique 1.

Ce cri de ralliement marque la fin d'un long silence sur la sociologie des peuples colonisés et surtout aftieains, et signale une métamorphose qui s'opère dans l'œuvre coloniale française au début du vingtième siècle. L'anthropologie universitaire, qui s'était établie en France au siècle antérieur comme science de laboratoire, d'où ressortissaient des théories de civilisation selon lesquelles l'Afiique ne figurait que rarement, car considérée dépourvue de civilisation écrite2, émerge peu à peu des institutions académiques occidentales au début du siècle pour s'engager dans cette « investigation des colonies» à laquelle Labouret fait allusion. Panni les pionniers dans cette pratique se trouvent Louis Vigno~ enseignant

1

Henri Labouret, Études et observationssur le Cameroun 1934, Gentilly:

Imprimerie de Grenier~ 1936, «Avant-propos », cité dans Robert Delavignette : savant et politique (1897-1976), sous la direction de Bernard Mouralis et Anne Piriou, avec la collaboration de Romuald Fonkoua, Paris : Karthala, 2003, p. 82. 2 Il fallut attendre l'après-guerre pour voir s'établir une historiographie qui conteste cette configuration de l'Afrique, dans un premier temps en remettant l'Égypte, alors déplacée du continent africain dans le savoir européen, dans son continent géographique d'origine (par exemple dans Antériorité des civilisations africaines, mythes ou vérité historique de Cheik Anta Diop, Paris: Présence africaine, 1967) ; et ensuite en essayant de s'éloigner de cette méthodologie européenne qui définit la civilisation autour d'un récit linéaire de race et de nation. Pour une discussion de l'historiographie africaine de l'après-guerre voir: Mamadou Diouf, L 'Historiographie indienne en débat: colonialisme, nationalisme et sociétés postcoloniales, Paris: Karthala, 1999.



à l'École coloniale, qui dans son dernier ouvrageI préconisa l'étude sociologique approfondie des populations indigènes afin de mieux les « conduire», et Maurice Delafosse qui fit ses premières armes d'ethnologue dans l'administration coloniale, mais dont les tentatives de marier ethnographie de ten-ain avec administration coloniale furent finalement bloquées en 1917 par son Gouverneur général Joost Van Vollenhoven à l'occasion de la candidature du directeur des affaires civiles et politiques au poste de gouverneur de la Côte d'Ivoire: «Delafosse très expérimenté en affaires indigènes, n'a pas [la] vigueur nécessaire pour commander une colonie en Mique2. » Ainsi dépourvu de moyens pour réaliser ses ambitions en Afrique, Delafosse quitte le tetTain et revient à Paris pour y enseigner la nouvelle ethnologie, cette discipline embIyonnaire qui se trouvera enfi~ huit ans plus tard, tirée de sa situation peu confortable en marge de l'anthropologie universitaire3. En 1925 et à l'instar d'autres puissances coloniales occidentales, un enseignement spécialisé d'ethnologie se dote pour la première fois en France d'ml corps de chercheurs spécialisés et d'une institution universitaire. Sous l'égide du Ministère des Colonies, et avec le concours de Maurice Delafosse, Marcel Mauss, Paul Rivet et Lucien Lévy-Bruhl créent un institut d'ethnologie rattaché aux quatre facultés de l'université de Paris, et financé majoritairement par les gouvernements généraux d'Outre-mer. Quatre ans plus tard, en 1929, Georges Hardy, en sa qualité de Directeur de l'École coloniale, crée une chaire d'ethnologie, dont le premier occupant sera Henri Labouret. Dorénavant, l'étude sociologique des peuples colonisés, ou la « science» de l' ethnologie, fait partie intégrante de l'œuvre coloniale.

1 Vignon, Louis, Un programme de politique coloniale: les questions indigènes, Paris: Plon-Nourrit, 1919. 2 Delafosse, Louise. Maurice Delafosse. Le Berrichon conquis par l'Afrique, Paris, 1976, p. 334, cité par Michal Tymowski: http://lhomme.revues.orgl documentS777.html 3 Pour une discussion du rôle que joua Mawice Delafosse dans la création de

l'ethnologie en France voir: Maurice Delafosse. Entre orientalisme et ethnographie: itinéraire d'un africaniste (1870-1926) sous la direction de Jean-Loup Amselle et Emmanuelle Sibeud, Paris: Maisonneuve et Larose, 1998.

viii

L'enquête sur La Fami/le enA.O.F menée par Denise Savineau en 1937-38, dont nous présentons ici le rapport d'ensemble inédit, s'efforçait de combler les lacunes dans les connaissances sociologiques de la vie familiale indigène et surtout des femmes métisses et amcaines vivant dans les colonies afticaines sous occupation française. Cet ouvrage constitue l'un des derniers rapports rédigés à la suite d'une série de tournées et de missions d'enquête! entamées pendant l'entre-deux-guerres servant, dans leurs différents domaines, de support à cette «colonisationchosification })dont parlerait Aimé Césaire. Les documents issus de ces missions nous livrent maints témoignages de la métamorphose s'effectuant au sein de l'idéologie coloniale et de l'administration de la «plus grande France» à la suite de la Grande GueITe, évolution qui retlète la confluence de plusieurs facteurs, y compris la façon de concevoir le rôle de l'étude sociologique et ethnographique dans l'élaboration de la politique coloniale française. L'impact qu'aura cette nouvelle science des cultures et des sociétés indigènes sur la fotnlulation de la politique coloniale se veITa intensifié par d'autres influences issues des changements politiques au niveau mondial autant que métropolitain au lendemain de la Grande Guerre. Les anciennes grandes puissances coloniales, notamment la France et la Grande-Bretagne, éclipsées par les nouvelles superpuissances, se trouvent face à des pressions internationales qui mettraient en jeu leur futur rôle impérial en Aftique. D'une part les États-Unis et l'U.R.S.S., pour des raisons autant idéologiques que stratégiques, s'alignent avec des peuples colonisés pour contrer les pires abus des colonisateurs, voire accélérer l'arrivée des indépendances dans les colonies. D'autre part, le déclenchement d'un mouvement généralisé de libération nationale se répand d'autant plus rapidement chez des peuples colonisés que bon nombre ont passé la Guerre aux côtés de confrères métropolitains sur les champs de bataille de l'Europe

1

Ces missions en A.O.F. furent nombreuses et de toute sorte, administrative, ethnographique et même pharmaceutique, telle la mission Laffitte créée en 1935 pour effectuer le recensement des plantes indigènes à usage médical. N. Laffitte, La PharmacQpée indigène en Afrique Occidentale Française. Les grandes endémies tropicales, Paris : Éditions Vigot, 1938. lX

pour se retrouver après, rapatriés sans reconnaissance adéquate pour la contribution coloniale à la victoire militaire de 1918. Le mouvement politique qui se dessine dans les colonies françaises au cours des années vingt s'organise par l'intennédiaire d'une pléthore d'organismes politiques dont une grande partie serait rattachée aux partis et syndicats métropolitains et dont les revendications principales furent d'ordre plutôt social que politique. Dans ce sens, le mouvement colonial reflète le mouvement revendicateur qui surgit dans la métropole et à laquelle les gouvernements de l'après-guelTe ne sauraient résister, du moins dans l'Hexagone. De profonds changements dans le fonctionnement du capitalisme en France, où l'on dépassait le stade du libéralisme pur pour arriver à une nouvelle symbiose entre l'État et le capital, mirent fin à une période creuse en matière de législation sociale. Dans un premier temps, cette évolution dans l'organisation de l'économie nationale comporta une série de mesures sociales visant la main-d'œuvre industrielle et rurale, telles que les allocations de retraite, les assurances sociales, la journée de huit heures, mesures qui témoignèrent d'un changement moins idéologique de la part de l'État, bien qu'on le prétende souvent, que rationnel. Ce fut l'adaptation d'un système face aux contradictions inhérentes à une organisation économique devenues explicites durant la période de l'entre-deux-guerresl. L'émergence des États protecteurs partout dans le monde industrialisé dans les trois premières décennies du vingtième siècle n'est que l'expression d'une logique véhiculée d'une part par des militants et de l'autre par un patronat adaptateur et prêt à réagir de concert avec l'État pour mieux protéger, suite à la Première Guerre mondiale, des intérêts financiers et politiques communs. Dorénavant, le social devait figurer dans l'élaboration de la politique économique dont la portée ne se bornait pas au développement de la France métropolitaine. Néanmoins, la faible présence du capital financier dans les colonies et la relative lenteur dans le
1

Pour une discussion

de cette relation entre le stade de développement

capitaliste

et r évolution de la politique coloniale de l'entre-deux-guerres voir Gary Wilder, The French Imperial Nation State: Negritude and Colonial Humanism between the Two World Wars, Chicagoet Londres: Universityof Chicago Press, 2005, chapitre 3, «Toward a New Colonial Rationality:
Welfare Science, Administration}).

x

développement d'un mouvement de masse africain agissant en dehors des organes de la métropole, se traduiront par une rupture dans la cohérence de cette évolution de la politique économiquel. La faiblesse numérique du mouvement prolétaire signale aussi l'effet de la campagne menée par l'administration coloniale en A.D.F. contre toute organisation ou tout individu exprimant des opinions oppositionnelles sur l'occupation ftançaise_ En dépit des difficultés que rencontrent les peuples colonisés pour militer contre le régime colonial et pour revendiquer leurs droits dans un univers politique construit et surveillé par le colonisateur, le social fait son entrée sur le terrain colonial avant même la formation d'organes et de partis politiques indigènes. Le parallèle que nous souhaitons établir ici entre le développement du capitalisme« social» en métropole et l'émergence de la politique sociale dans les colonies se heurte maintenant à un obstacle qui s'avérera à la longue incontournable. Faute de budget, le social s'exprime moins dans l'élaboration d'un système de protection sanitaire et sociale dans les colonies d'outre-mer que dans l'émergence d'un nouveau credo. Les aspirations de la nouvelle génération de colonisateurs progressistes tels que Labouret, Delavignette, et Savineau comme on le veITadans le rapport qui suit, se réaliseront donc moins dans les faits que dans une nouvelle doctrine qui serait qualifiée rétrospectivement d'« humanisme colonial »2. Albert Sarraut, député puis sénateur de l'Aude, Gouverneur général de l'Indochine à deux reprises, nommé ministre des Colonies en 1920, sera l'un des plus éloquents avocats de cette doctrine coloniale qu'il exprime devant le Parlement en 1921 dans un projet de loi visant la mise en valeur des colonies. Son projet ne sera jamais voté - d'autres priorités économiques interviennent cette année-là - mais il sera disséminé dans plusieurs ouvrages sur la colonisation parus pendant les dix années qui suivent la présentation du projet
1

Le Sénégal, la colonie de l'A.O.F. probablement la plus politisée à l'époque, ne

dénombrait que quelque 41.700 syndicalistes en 1937. Nicole BernardDuquenet, «Les débuts du syndicalisme au Sénégal au temps du Front populaire», Le Mouvementsocial, n° 101(1977),pp. 37-59(p. 37).
2

La tradition veut qu'on attribue ce tenne, maintenant passé dans le langage bistoriographique, à I'historien Raoul Girardet qui proposa cette formule dans son ouvrage L'Idée coloniale en France 1871-1962, chapitre 9: «À la recherche de l'humanisme colonial», Paris: La Table Ronde, 1972. XI

de loi, et ces ouvrages auront une influence sur la fonnulation de la politique coloniale et l'administration des colonies jusqu'à la veille de la Deuxième GuetTe mondiale. Dans La Mise en valeur des colonies françaises de 19231, SatTaut propose un programme d'investissements économiques qui constituerait les fondements d'une nouvelle politique d~exploitation économique, tandis que dans Grandeur et servitude coloniales2 il élabore des arguments hwnanitaires en faveur d'une meilleure prise en compte dans l'administration des peuples colonisés, des réalités culturelles et sociales qui se présentent dans les colonies d'outre-mer; une discussion «où se mêlent préoccupation humanitaire et exigence morale, réflexion politique européenne et perspective planétaire »3. Ses arguments s'avèrent d'autant plus convaincants qu'advient en A.O.F. une série de faits économiques qui manifestement rendaient la vie des indigènes matériellement plus dure et qui, non moins manifestement, n'étaient pas le fruit d'actions entreprises par les indigènes eux-mêmes. Les retombées économiques du krach boursier de 1929 se font ressentir dans les colonies africaines à partir de 1930. Au niveau mondial, la baisse généralisée du cours des produits de base se traduit par un effondrement économique dans les colonies, et l'inflation galopante qui sévissait en Afrique occidentale fut suivie de près par des famines. L'impuissance des colonisateurs devant de telles catastrophes et le cumul de désastres socio-économiques, s'allient pour accélérer des changements paradigmatiques dans les colonies. Il n'est pas surprenant que la conjoncture fasse accélérer le développement d'un mouvement ouvrier militant évoluant au sein de ]' A.O.F., tendance qui sera soutenue par les nouvelles superpuissances et par un groupe de pression opérant dans la Société des Nations. Une résolution adoptée le 27 septembre 1935 à l'Assemblée générale de la S.D.N. demanda au Bureau international du travail d'étudier la question des conditions de vie de la maind'œuvre féminine dans les colonies européennes. La résolution votée ce jour-là préconisa la suppression du mariage précoce, le
1 Albert Sarraut, La Mise en valeur des colonies françaises, Paris : Payot, 1923. 2 Albert Sarraut, Grandeur et servitude coloniales,. Paris: Sagittaire, 1931. Réédition à paraître prochainement dans la collection Autrement Mêmes. 3 Copin, Henri, « Delavignette et l'émergence d~un humanisme colonial»~ dans Mouralis et Piriou, p. 15.

xii

développement de l'enseignement des filles et la formation d'une nouvelle génération d'institutrices, de sages-femmes, et d'infirmières, professions présentées dans la résolution comme les « vocations naturelles» des femmesl. En A.O.F. le mouvement politique s'exprime de manière de plus en plus militante au cours des années 1930. Des rébellions seront vites réprimées par les forces de l'occupation coloniale. À l'intersection de ces pressions intracoloniales et internationales, un nouveau discours politique verra le jour, discours qui tentera de traduire l'humanisme colonial des années vingt en action sociale et qui trouvera un porte-parole au gouvernement chez les militants du Front populaire, anivés au pouvoir en mai 1936. La victoire politique que remporte le Front populaire ce mois-là résulte d'un manifeste qui allait se traduire par de multiples gains sociaux pour le peuple français. En A.O.F., en revanche, les réformes socio-économiques se bornaient à de vagues promesses en faveur de l'amélioration des conditions de vie des peuples colonisés et une meilleure intégration des indigènes dans la vie politique et économique des colonies. L'anticolonialisme n'avait toujours pas de groupe de pression effectif au parlemenr, ni au gouvernement de Léon Blum. Après l'anivée au pouvoir d'Adolf Hitler en Allemagne en janvier 1933, même le Parti communiste français abandonna la lutte contre le colonialisme, envisageant un rôle décisif pour les colonies dans la campagne contre le fascisme. La lutte contre l'occupation coloniale en A.O.F. devait poursuivre un

l

RichardGoodridge,« Women and Plantationsin West Cameroonsince 1900»,

dans Engendering History: Caribbean Women in Historical Perspective, sous la direction de Verene Shepherd, Bridget Brereton et Barbara Bailey, Londres: James Currey, 1995, pp. 384-402 (p. 393). Voir aussi Pascale Barthélemy, «Instruction ou éducation? La formation des Africaines à l'École normale d'institutrices de l'A.O.F. 1938-1958 », Cahiers d'études africaines, nos 169-170 (2003), http://etudesafticaines.revues.org 2 Coquery- Vidrovitch fait mention par exemple de Daniel Guérin, anticolonialiste qui fut finalement expulsé de la S.F.I.O. en 1939 : voir Catherine CoqueryVidrovitch, « The Popular Front and the colonial question. French West Africa: an example of reformist colonialism», dans French Colonial Empire and the Popular Front: Hope and Disillusion, sous la direction de T. Chafer et A. Sackur, Londres: Macmillan, 1999, pp. 155-169 (p. 156).

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chemin largement extraparlementaire en France comme en Afrique jusqu'à la veille des Indépendances dans les années 19501. Les réformes coloniales introduites par le Front populaire n'étaient donc en réalité ni radicales ni de grande envergure, et leur mise en œuvre fut variable et inégale en A.O.F., mais « [b]ien que les réformes soient restées très prudentes et que le mouvement ait avorté après un peu plus de deux ans, la prise de conscience a été profonde et durable. Les conséquences en seront sensibles dans le mouvement vers la décolonisation après 1945 »2. En outre, l'impact de la politique coloniale du Front populaire en A.O.F. va durer bien au-delà de la décolonisation. La mise en pratique de I'humanisme colonial sous forme d'une naissante politique de développement social en A.O.F. pendant les années trente, constituera le socle d'une politique sociale qui connaîtra une évolution erratique après la gueffe mais dont les éléments de base idéologiques et techniques perdurent dans la politique sociale des régimes coloniaux et postcoloniaux jusqu'aux objectifs du Millénaire pour le
développement du 21 e siècle3.

Ce soubassement colonial de la politique du développement social actuel demeure particulièrement visible au Sénégal où l'impact immédiat des actions entreprises en A.O.F. par le Front populaire s'est avéré le plus fort. Le rapport Savineau que nous présentons ici apporte la preuve de cette relation politique entre la colonie et la post-colonie. L'auteur met en valeur trois facteurs qui constituent les variables qui prédominent actuellement en Afrique francophone: l' emplacement des écoles et d'autres prétendus vecteurs de développement social; l'accès à des vecteurs selon les critères de race, de genre, et d'habitat; et la relation entre le genre féminin et l'accès aux vecteurs du développement social. Le travail présenté dans ce rap1

Par contreles intellectuelscontinuèrentà lutter contre le colonialismepar leurs

écrits surtout littéraires pendant toute la période coloniale, voir par exemple Claude Liauzu, Aux origines des tiers-mondismes: colonisés et anticolonialistes en France 1919-1939, Paris: L'Harmattan, 1982, et Jean-Pierre Biondi avec la collaboration de Gilles Morin, Les Anticolonialistes, 1881-1962, Paris: Robert Laffont, 1992. 2 Person, Yves, ({Le Front populaire au Sénégal (mai 1936-octobre 1938) », Le Mouvement social, n° 107 (avril-juin 1979), pp. 77-101 (p. 71). 3 Voir ci-dessous, p. xxiv. XlV

port est peu méthodique par rapport aux méthodologies complexes qu'on emploie aujourd'hui pour évaluer l'impact des politiques sociales chez des populations cibles selon des variables citées, mais les objectifs du travail, les populations ciblées ainsi que l'orientation globale des politiques du développement social en Afiique occidentale francophone demeurent Dans ce contexte, les rapports que rédigea Savineau servent à fournir un exemple de ce phénomène dont parle Foucault dans sa présentation des documents portant sur un cas de parricide au 1ge sièclel. Nous pensons notamment à la relation entre le savoir et l'intervention sociale de l'État sous forme de politique sociale et à la pluralité des réalités sociologiques vue à travers l'articulation du problème social par des voix autrement occultées ou marginalisées dans le savoir dominant En outre, nous constatons dans le présent texte non seulement l'exposition d'un savoir dominant dans la façon de percevoir la relation entre l'État et une population dans un contexte colonial, mais aussi la perduration de cette perception dans une communauté internationale, menée en fait par des ex- ou actuels pouvoirs coloniaux, qui surveillent non seulement le développement économique des ex-colonies afticaines mais son développement social.

Le Rapport Savineau : apothéose de la politique sociale coloniale du Front populaire en A.O.F. ? Le rapport étudié ici2, élaboré en 1938, fut le fiuit d'une enquête menée selon les nonnes de l'ethnographie de l'époque et sur une section de la population indigène qui n'avait jusqu'alors été
I Michel Foucault, Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère: un cas de parricide au~ siècle, Paris: Gallimard, 1973, 1994. 2 Ghislaine Lydon, « Women in Francophone Africa in the 1930s : The Unraveling of a Neglected Source », Cahiers d'études africaines, 147 (1997), pp. 555-584. À notre connaissance, cette étude serait la première présentation du rapport Savineau. Lydon nous fait savoir qu'un archiviste des Archives nationales du Sénégal (ANS) attira son attention sur le dossier Savineau quand le dossier n'avait pas encore été classé. Lors de ma visite de recherches à Dakar en avril2000, l'archiviste se donna la peine d'attirer mon attention sur l'archive, ce qui mènera à la digitalisation des rapports de terrain qu'on trouva alors dans un état ftagile.

xv

soumise à aucune analyse administrative approfondie, à savoir la population féminine de l'Afiique française1. Pour n'en citer que ces deux facteurs, ce document a une valeur particulière. Il apporte un éclairage sur la confluence sur le terrain colonial de l'ethnologie d'une part et la nouvelle « science» de l'administration coloniale de l'autre, par rapport à une importante tranche de la population indigène durant cette brève période où le Front populaire gérait la France d'Outre-mer. Le nouveau ministre des Colonies, le socialiste Marius Moutet, nomma WI camarade socialiste, Marcel de Copper, Gouverneur général de l'Afiique occidentale française en juillet 1936. En novembre de la même année, le premier ministre Léon Blum et son ministre des Colonies convoquèrent les Gouverneurs généraux à Paris pour participer à une conférence sur la politique coloniale du Front populaire. Des questions portant sur les conditions de vie de la main-d'œuvre coloniale furent évoquées à plusieurs reprises. Fautes de réponses circonstanciées, une commission d'enquête menée par Henri Guernut, président de la Ligue des droits de l'homme, devait être établie. Dans les faits, la mise en œuvre de cette initiative demeura très limitée. Seuls André Gide et André Philip partirent en tournée dans les colonies. Le budget, suivi de près par la commission d'enquête elle-même, fut suspendu en janvier 1938, mais Coppet s'engagea pleinement dans la réalisation du programme colonial du Front populaire. Une compréhension de la condition de vie des femmes dans la Fédération, ainsi qu'une politique apte à améliorer leur condition faisant visiblement défaut, Coppet s'adonna à rassembler des informations sur leur situation et de prendre en main plus généralement le problème de l'exploitation abusive de la main1

La population elle-même fut étudiée antérieurement, notamment par Lucie
Cousturier, cf. le Rapport sur le milieu familial en Afrique occidentale (1921)

de Lucie Cousturier,édité pour la première fois dans Mes inconnuschez eux,
2

présentation de Roger Little, coll. Autrement Mêmes 9, 2003, 1. II, pp. 155172.

Jules Marcel de Coppet (1881-1968) débuta sa canière dans l'administration

coloniale au Sénégal en 1912. TIservira ensuite comme gouverneur du Tchad, du Bénin (Dahomey), de Djibouti et de la Mauritanie avant d'être nommé chef de l'administration française de l' A.O.F. où il prendra ses fonctions en août 1936. 3 Coquery- Vidrovitch, p. 157. XVI

d'œuvre masculine, féminine et enfantine dans ses colonies. L'ordonnance du 18 septembre 1936 relative aux conditions du travail en A.O.F. fut la première réponse du nouveau Gouverneur général, suivie de plusieurs actions qui se voulaient conformes aux nouvelles directives du Bureau international du travail, ainsi que du Front populairel. En 1937 de nombreuses circulaires portant la signature de Coppet arrivent sur les bureaux des gouverneurs des colonies de l'A.O.F. dans lesquelles le Gouverneur général exprime son désir de voir instaurer dans l'Ouest afticain un enseignement adapté aux filles africaines2. Initialement, on fait état d'une hausse dans le nombre de filles admises dans les écoles des colonies du groupe. Mais la mixité n'était pas considérée comme la solution la plus appropriée ni aux réalités socioculturelles des sociétés afticaines ni aux besoins éducatifs des filles qui devaient dorénavant suivre un programme plus pratique qui favorisait la formation des femmes au foyer capables d'y reproduire un mode de vie européen, plutôt qu'une formation intellectuelle. Cette politique encourageait les instituteurs des écoles urbaines et rurales à ouvrir des classes de filles dans leurs établissements quand un nombre suffisant de filles se présentait à l'inscription lors de la rentrée scolaire. Ce système d'enseignement de base séparé se complète en 1938 par l'ouverture de l'école nonnale de jeunes filles à Rufisque au Sénégal. La première promotion de nonnaliennes afticaines fut au nombre de 44, dont 28 Catholiques et Il Musulmanes, et dont 24 étaient issues de familles de l'administration coloniale3. L'ouverture de l'école de Rufisque fut la dernière action entreprise par Marcel de Coppet en faveur de l'enseignement des filles en Afrique, son affectation en Afrique occidentale étant brusquement terminée quelques semaines plus tard. En fait cette action signifie la fin de toute initiative en faveur de la population féminine
l Une initiative dans ce sens fut lancée en 1931 par le Gouverneur général Jules Brévié. 2 Archives nationaLes du Sénégal (ANS), Série 0, 212 (31) : Circulaire n° 371/ Éducation des jeunes filles/16 juin 1937, dont Marcel de Coppet fait mention dans sa note: Circulaire du M le Gouverneur-général de l'A.O.F à Mssrs les Gouverneurs des Colonies, n° 058/E 20 Janvier 1938, p. 1. 3 Diane Barthel~ « Women's Educational Experience under Colonialism: Towards a Diachronic Model », Signs, Vol. Il, n° 1, 1985, pp. 137-154 (pp. 146-147). xvii

en A.O.F. jusqu'en 1944 à la conférence de Brazzaville dont on reparlera. Pour revenir à l'origine du rapport Savineau sur la famille en A.O.F., notons que le Gouverneur général envoya une lettre en octobre 1937 au Commissaire ftançais de la République du Togo ainsi qu'à ses sept gouverneurs de colonies, dans laquelle il signale la genèse de cet ouvrage unique dans les annales de la politique sociale de l'Afrique coloniale et dans laquelle il exprime son vif intérêt pour la collecte des données administratives et ethnographiques sur les fatnilles indigènes et l'enseignement des filles dans les colonies du groupe:
J'ai chargé Mme Savineau, Conseillère technique du Service de l'Enseignement, d'une enquête en A.O.F., sur la condition de la femme dans la famille, dans les établissements d'éducatio~ dans les emplois salariés, etc. Elle recueillera en outre des renseignements ethnographiques. [...] J'attache une grande importance aux conclusions de cette enquête, qui devra être minutieuse, et je vous serais reconnaissant d'assurer à Mme Savineau le concours le plus large de la part des commandants de postes, du personnel enseignant et médical, des magistrats, des indigènes qualifiés et notamment des interprètes, qui devront être soigneusement choisis 1.

La documentation générée par cette initiative et rédigée pour le Gouverneur général à la fin d'une longue et rigoureuse tournée de sept mois dans sept colonies du groupe, constitue alors une archive de plusieurs centaines de pages dont nous ne présentons dans le présent ouvrage que la partie la plus finie, selon les nonnes de l'administration coloniale, à savoir le « rapport d'ensemble» de la tournée de 1937-382.

l

ANS, Série 0, 212 (31), Lettre du Gouverneurgénéral aux Gouverneursdes
Archives nationales du Sénégal. Elle recueille des notes et rapports de terrain rédigés pendant la tournée, la correspondance relative à la tournée, et des suites données au rapport en 1938, éléments qui sont exploités dans ce chapitre liminaire et dont certains rapports, lettres, extraits de documents sont accessibles en ligne à www.hull.ac.uk/savineau.

Colonies, n° 617. 2 L~archive des documents issus de la mission Savineau est conservée aux

XVIII

Savineau aurait dû sa nomination à la tête de cette mission d'enquête sur la famille en A.O.F. aux bons offices du Gouverneur général. Le choix de Savineau n'avait rien de surprenant. Denise Savineau, née Moran, et son mari Edmond Savineau travaillaient au Tchad dont de Coppet était gouverneurl. Les couples se fré... quentaient, et de toute évidence Mme veuve Savineau était en contact direct avec le Gouverneur général dès son atrivée à Dakar en 1937. Son dossier personnel nous fait savoir qu'elle s'engage de nouveau dans l'administration coloniale africaine le 1er septembre 1936 au Bureau colonial à Paris, qu'elle quitte la France le 20 septembre 1936 à bord du paquebot le Florida en deuxième classe à destination de Dakar, et qu'elle se présente au bureau du Gouverneur général le 27 septembre2. Son contrat, entré en vigueur ce jour-là, fut de 24 mois. Elle en demanda auprès du Gouverneur général une prolongation de six mois en juillet 1938, fort probablement pour terminer l'ouvrage que nous publions ici. Son contrat sera renouvelé en septembre 1938 et elle quittera Dakar en mars 193~. Pourtant il n'est pas certain que les autorités à Paris aient vu la nomination de Denise Savineau à la tête de cette mission d'un œil favorable4. Elle n'avait rien du profil d'ethnologue diplômé de l'École coloniale ou de l'Institut d'Ethnologie. TI s'agissait d'une femme qui avait une certaine expérience du terrain.

1 On rencontre Coppet à Fort-Archambault

(sud du Tchad) dans Voyage au Congo

quand Gide dénonce le chemin de fer Congo-Océan (CFCO) comme «efftoyable consommateur de vies humaines}) et fait l~éloge de certains administrateurs français, dont Coppet, qui s'efforçaient d'atténuer le malheur des hommes réquisitionnés pour la construction du CFCO. André Gide, Voyage au Congo, Paris : Gallimar~ 1927, pp. 200-202. Voir aussi Ierne van der Poel, Congo-Océan: un chemin de fer colonial controversé, coll. Autrement Mêmes 19,2 tomes, Paris : L'Harmatt~ 2006. 2 Le dossier personnel fournit peu d'informations personnelles. Elle aurait été rapatriée en mars 1939 sur le paquebot le Brazza, regagnant son domicile de la rue Visconti à Paris le 30 mars 1939. Les archives administratives de Paris et du Ministère de l'éducation ne contiennent aucune trace de Savineau et cette militante socialiste ne figure pas non plus dans les listes électorales des archives de Paris de 1945, date à partir de laquelle il n'est plus interdit aux femmes françaises de participer aux élections. 3 Sur son dossier personnel est marqué « 30/3/39 - contratnon-renouvelé». 4 Lydon, p. 563. xix

Cette absence de bagage académique imprégnerait son rapport d'un sens de l'immédiat et lui pennettrait de communiquer sa vision coloniale avec une franchise parfois ftappante. En toute probabilité, l'aspect itératif de son ouvrage provient aussi de l'absence d'un parcours universitaire. Son récit reflète souvent ce qui la frappe d'emblée dans son environnement plutôt que ce qu'elle y cherche, et dans ce sens ses méthodes se rapprochent de la «multi-méthodologie» employée dans la sociologie et l'anthropologie à partir des années 1950 plutôt qu'à la méthodologie ethnographique enseignée par Robert Delavignette, directeur de l'École coloniale depuis 19371 et conseiller auprès du ministre des Colonies, et par ses confrères ethnologues qui s'appliquèrent à cette époque à la définition de l'objet humain ou d'autres indicateurs sociaux, selon une approche scientifique pennettant une meilleure « chosification » du fait colonial. Tout comme Delavignette, Labouret, et d'autres, Savineau s'engage dans son projet d'observation en ardente collaboratrice de l' œuvre coloniale, et le rapport que nous présentons ici est riche en observations puisées dans un savoir établi dans la logique du colonialisme. Mais en même temps Savineau demeure un franc'" tireur; son discours est partiellement libéré des contraintes habituelles des rapporteurs de l'administration (par exemple elle accuse directement le directeur de l'Office du Niger, Émile Bélime, d'avoir réintroduit l'esclavage en Afrique de l'Ouest). Coppet a sans doute reconnu en Savineau une grande capacité de travail enrichie d'une intelligence suffisante pour suivre les grandes lignes de l'ethnographie de l'époque sans avoir bénéficié d'une préparation strictement classique. À plusieurs reprises, elle fait allusion implicitement à cette discipline naissante, comme en témoigne l'introduction de son tout premier rapport de telTain rédigé le 2 décembre 1937 à Tombouctou après six semaines de travail au Soudan :
Par décision du 7 Octobre 1937 (E) j'ai été chargée d'une enquête sur la condition de la femme indigène et métisse en A.O.F. Partie de

1

R Delavignette servait aussi comme chef de cabinet de Marius Moutet

xx

Dakar le 19 Octobre, je suis arrivée à Bamako le 211. J'y ai séjourné jusqu'au 29. Les autorités locales ont mis très obligeamment à ma disposition tous les moyens de circuler) de me renseigner. Je grouperai les informations que j'ai recueillies de la manière suivante: La population de Bamako Les différents types de ménages indigènes Le coût de la vie Mariage et divorce Prostitution Femmes prisonnières Les métis L'enseignement Le service de santé Le personnel indigène et métis L'opinion indigène et l'évolution féminine2-

Le fait qu'elle insiste sur l'importance de la collecte des données qualitatives dans son rapport et qu'elle met en valeur l'opinion indigène, situe sa méthodologie du travail dans une tradition relativement nouvelle. Michel Leiris signala dans un entretien que l'enseignement à l'Institut d'Ethnologie, qu'il intégra pendant les années 1930, commença à cette époque à prôner une meilleure connaissance des sociétés indigènes afin de réaliser une colonisation «plus humaine »3. Cette approche s'inscrit dans le cadre de celle favorisée antérieurement par l'administration de l'A.O.F. pendant l'entre-deux-guerres, laquelle préconisait la nécessité de collecter des informations sur des indigènes dans le but de mieux les «influencer». Le dernier objectif que Savineau se donna, de ramasser des informations fournies par les colonisés, constitua l'une de ses nouveautés méthodologiques4. Nous aborderons plus loin les thèmes principaux du rapport; il suffit de noter ici que les grandes questions économiques et
1

La dernièrepartie du cheminde fer Dakar-Nigerfut ouverte en 1924,date après

laquelle il fut possible de gagner Bamako en seulement deux jours. 2 ANS, 170,381, 126 : Rapport 1- Lafemme et lafamille à Bamako, p. 1. 3 Michel Leiris, C'est-à-dire: entretien avec Sally Price et Jean Jamin, Paris: Jean-Michel Place, 1992, p. 38. 4 Pour une discussion de l'évolution du rôle de l'administrateur colonial en A.O.F.

voir: VéroDique Dimier, « Robert Delavignette: un politologue?», dans
Mouralis et Piriou, pp. 61...64.

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sociales du jour la désillusion politique des « évolués » engagés dans l'administration ftançaise\ la faible mise en œuvre d'une économie de production industrielle en A.O.F., les migrations an sein de la Fédération et l'exode de la main-d'œuvre vers les colonies anglaises (situation exacerbée par la pauvreté croissante et la dévaluation du franc), les mutations sociales émergeant au sein de la société traditionnelle - toutes ces questions figurent régulièrement dans ce rapport dont le but ultime fut d'intégrer une meilleure connaissance de tous les aspects de la vie familiale en A.O.F. dans la nouvelle science de l'administration coloniale. Savineau envoya son premier rapport de terrain depuis Tombouctou accompagné d'une lettre dans laquelle elle s'excusa auprès du Gouverneur général de la présentation des informations:
Sur le conseil de M. Cros, Inspecteur de l'Enseignement au Souda~ j~ai pris la liberté d'écrire au crayon [...] économisant un temps précieux que je préfère consacrer aux travaux dont vous m'avez

chargée2.
Le 12 décembre le Gouverneur général passa ce premier rapport de terrain au secrétariat avec la consigne (écrite au crayon bleu) : Faire taper ce rapport de suite car je désire l'emporter en tournée. Quatre semaines plus tar<L le 12 janvier 1938, une copie du rapport fut expédiée à Moutet avec une lettre du Gouverneur général signalant au ministre que Le rapport de Mme Savineau m'a semblé de nature à retenir votre haute attention; aussi est-ce très instamment que je me permets, Monsieur le Ministre, de vous demander d'en faire vous-même la lecture [...]. J'ajoute que j'ai prié le Gouverneur du Soudan de me renseigner de façon très précise sur certaines constatations faites par Madame Savineau. Enfi~ je me propose de visiter sous peu les centres de
colonisation de Diré, de Niono et de Baguinéda3.

1 Savineau n'enquêta pas auprès de ceux qui militaient contre l'occupation française en dehors des structures coloniales.
2

ANS, 17G, 381, 126. Lettre de Mme Savineau au Gouverneur général de

l'A.O.F., 2 décembre 1937. 3 ANS, 17G, 381, 126: Lettre marquée «Personnel et très confidentiel» de Marcel de Coppet à Marius Mouret, datée du 12janvier 1938.

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La correspondance relative à la tournée Savineau actuellement disponible dans les archives de l'A.O.F. conservées à Dakar n'expose pas pleinement les suites des accusations faites par Savineau à l'égard de la direction de l'Office du Niger, mais ce qui s'y trouve révèle que ses efforts pour ébruiter le régime de l'O.N. eurent des retombées. Le départ de Ferdinand Rongier, gouverneur du Soudan français, fut soudain, s'effectuant le 28 mars 1938 à la suite de nombreuses lettres au sujet de la tournée Savineau à propos de laquelle le gouverneur du Soudan exprimait son vif mécontentement. La cOlTespondance entre Coppet et Moutet sur les missions d'enquête ainsi que la mise en œuvre des politiques du Front populaire en A.O.F. fut inteITompue en ce printemps de 1938 par l'effondrement du Front populaire en métropole. Toutefois, le renversement du premier gouvernement du Front populaire et le départ de Léon Blum à la tête du gouvernement en juin 1937 n'annoncèrent pas la fin des initiatives d'inspiration humaniste en A.O.F. Marius Moutet garde son portefeuille au Ministère des Colonies sous le premier gouvernement de Camille Chautemps. Remplacé en janvier 1938, Moutet revient à la rue Oudinot en mars 1938 dans le deuxième gouvernement de Blum, à la fin duquel, en avril 1938, Georges Mandel, ex-gouverneur de la Guadeloupe, en prend la relève. Avec l'arrivée de la nouvelle majorité radicale au sein du gouvernement Daladier, le programme du Front populaire en A.O.F. tire à sa fin même si Coppet reste à Dakar jusqu'à la fin de l'hivernage de 1938, période pendant laquelle il devait faire face à une virulente campagne de presse menée contre lui par les mouvements de droite et d'extrême droite en France métropolitaine qui l'accusent de collusion avec des communistes étrangers. Ces organes réussissent finalement à discréditer ce haut fonctionnaire; insistant sur le fait que la responsabilité des incidents dramatiques et sanglants intervenus lors d'un mouvement de grève des cheminots sénégalais à Thiès en septembre 1938 incombait à Coppet}.
l Mamadou Seyni Mbengue, «La grève tragique des cheminots de Thiès», Éthiopiques: revue socialiste de culture négro-africaine, n° 2, 1975, p. 3 : http://www.refer.snlethiopiques XX1l1