La fille au pied de la croix

La fille au pied de la croix

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Français
133 pages

Description

Et si l'histoire de Longinus, le centurion romain célèbre pour avoir transpercé le flanc du Christ, ne s'était pas arrêtée là ?
Quand sa lance perfora le poumon de Jésus de Nazareth pour vérifier qu'il avait bien rendu l'âme, nul doute : ce dernier était mort. Mais cette femme qui le supplia au pied de la croix de ne pas briser les membres inférieurs du condamné – comme c'était l'usage à l'époque – aurait-elle réussi à l'abuser ? Dès lors aurait-il favorisé cette mystérieuse résurrection dont on colporte désormais la rumeur ? Il s'interroge. Car un autre miracle s'est produit ce jour-là. En séchant ses yeux souillés du sang du supplicié, sa vue, qu'il avait habituellement très faible, est subitement redevenue nette. Son regard est alors tombé sur Marie-Madeleine, dont la beauté l'a subjugué.
À partir de ce moment Longinus n'a plus qu'une obsession : retrouver cette femme au charme envoûtant.




Un roman d'aventures passionnant et érudit où la quête de l'amour se confond avec celle de Dieu, et où l'auteur questionne sans parti pris les mystères de la foi.





Le soir venait. Des colonnes de moustiques fouettaient au loin les marécages où la lumière passait comme souffle le vent. Les eaux du fleuve et de la mer, au sortir d'étreintes limoneuses et salées, laissaient sur le sol des dessins compliqués, pareils aux plis de draps froissés. Des milliers de flamants rosissaient l'horizon. Ils guettaient, dans un équilibre fragile, l'œil déjà ailleurs, tendus vers autre chose, dans l'attente du moindre bruit qui pourrait justifier leur envol.
Sarah jouait avec la lance. Elle avait glissé le corps entre ses jambes, s'était assise sur le bois. Elle tenait l'extrémité de ses mains jointes, les yeux fixés sur la pointe, les muscles de ses bras tendus comme si elle essayait d'étrangler quelque fabuleux serpent. L'Alaude était revenu s'asseoir à côté de Longinus. La nuit respirait doucement à l'ombre des dunes.
C'était qui les gens de la barque ? Qui, pour que tu mettes en danger ta vie à les chercher ?
L'homme à l'alouette sourit à Longinus, d'une grimace intriguée qui plissait tout son visage et soulevait légèrement, avec le bord de la pommette, le morceau de tissu qui cachait son orbite vide.
Ce sont des juifs, dit Longinus. Je les ai connus quand j'étais en garnison en Judée. Ils vénèrent un homme du nom de Jésus qui est mort sur la croix, il y a de cela un peu plus de dix ans.
Cela ne me dit pas pourquoi tu les cherches.
Longinus soupira. Le savait-il lui-même ? Il ferma les yeux. L'homme allait le tuer. C'était peut-être la dernière fois qu'il pourrait raconter cette histoire, y compris à lui-même. Il ne pouvait renoncer à cela.
C'était sous Ponce Pilate, préfet de la province romaine de Judée, dit-il. J'étais à l'époque jeune sous-officier, chargé du maintien de l'ordre de ce peuple juif toujours en ébullition et dont il avait fallu déjà, par deux fois, réprimer la révolte dans le sang. La nuit précédente, Jésus le Galiléen avait été arrêté au jardin de Gethsémani, par la police du grand-prêtre Caïphe. Il avait été jugé devant le Grand Conseil, le Sanhédrin. Il avait été accusé de blasphème. On l'avait traîné devant Ponce Pilate pour qu'il confirme la condamnation à mort. La foule, en cette veille de la Pâque, avait préféré sauver l'émeutier Barrabas, et Ponce Pilate s'en était lavé les mains. Cet homme qui se disait Roi des Juifs avait été flagellé, on lui avait enfoncé une couronne d'épines sur le front, il avait porté sa croix jusqu'au mont Golgotha, avait été crucifié en compagnie de deux autres voleurs, Gesmas et Dismas. Et puis, parce que le début du Sabbat de Pâques approchait et que la loi juive interdisait l'exécution de toute personne durant le Sabbat, les prêtres avaient demandé à ce que la mort de Jésus soit accélérée, et Ponce Pilate avait accepté...
Il parlait d'une voix grave, caverneuse, sans se soucier de l'auditoire. Que pouvaient-ils comprendre ? Mais l'homme l'écoutait, la tête légèrement baissée, et Sarah le regardait maintenant avec sur son visage une expression d'intense concentration.
J'avais remplacé au pied levé le préposé malade. Il faisait un temps abominable, une terrible tempête de sable avait obscurci le ciel. Nous sommes montés, avec mes hommes, au Golgotha, pour hâter la mort des crucifiés. Mais il y avait encore là des proches de ce Jésus, un jeune apôtre et quelques femmes, dont sa mère, je crois, et cette femme, très belle, jeune et blonde, celle qu'ils appelaient Marie de Magdala. Elles pleuraient et il fallut d'abord les écarter parce qu'elles ne voulaient pas nous laisser avancer. Jésus ne bougeait plus, alors j'ai donné l'ordre de commencer par les deux autres. Mes archers ont appliqué leurs échelles contre les croix et ils sont montés avec les barres de fer. Ils ont rompu les os des larrons, comme il était de coutume, au-dessus et au-dessous des coudes, aux cuisses et au bas des jambes. Gesmas poussait des cris terribles et nous avons dû l'achever de trois coups de masse dans la poitrine. Dismas est mort plus vite. On a détaché les cordes et on a laissé les deux corps tomber à terre, puis on les a traînés dans le renfoncement qui se trouvait entre le Calvaire et les murs de la ville, et on les a enterrés là...
Il avait fermé les yeux. Il n'était plus en Gaule, dans le delta du Rhône. Il était à Jérusalem, au sommet du mont Golgotha, et il n'était plus cet homme dans la force de l'âge, au physique sur lequel désormais on se retournait, mais ce gamin à moitié infirme et dépassé par les évènements.
Puis mes archers sont revenus vers le Galiléen. Les femmes, horrifiées de ce que nous avions fait subir aux autres larrons, poussaient des hurlements, et Marie de Magdala s'est jetée à mes pieds. Elle m'a supplié de préserver le corps de Jésus. " Il est déjà mort ! " disait-elle en s'accrochant à moi. Mais les archers déjà s'avançaient. Ils disaient que ce n'était pas vrai, que ce Jésus était juste évanoui. Alors j'ai saisi ma lance et je suis monté plus vite qu'eux, suivi de Marie de Magdala, vers la petite élévation où se trouvait la Croix. Le corps du Galiléen était juste au-dessus de moi, inerte et couvert de sang. J'ai pris ma lance à deux mains et, d'un coup sec et puissant vers le haut, j'ai percé son côté droit, et j'ai aussitôt retiré le fer. Il est sorti de la blessure une grande quantité de sang et d'eau qui a arrosé mon visage et m'a aveuglé. " C'est vrai, ai-je hurlé aux archers qui étaient désormais juste derrière moi, il est déjà mort ! Cela ne sert à rien de lui briser les membres ! " Ils ont été surpris par le ton de ma voix. Ils ont haussé les épaules et ils ont fait demi-tour. " Laisse-nous décrocher le corps et l'emporter ", m'a encore demandé Marie de Magdala, et j'ai encore dit oui.
Sarah avait fermé les yeux et écoutait à la fois Longinus, le bruit du vent et le bruit de la mer. Elle était assise, bien droite, les mains bien à plat sur ses genoux, la lance entre les cuisses. Au-dessus d'elle le ciel immense semblait jouer avec ses milliers d'étoiles comme un gamin versant et déversant un gobelet rempli d'osselets.
Voilà, dit-il. Sans mon coup de lance, les archers auraient brisé les os du Galiléen et n'auraient rendu à ses proches qu'un corps disloqué, en morceaux, presque méconnaissable.
Mais il était bien mort, n'est-ce pas ? demanda l'Alaude.
Sur ma vie, je l'ai cru. Ces gens ont emporté le corps et l'on mis au tombeau dans le jardin d'un certain Joseph d'Arimathie. Je suis resté un temps en Judée puis j'ai suivi le préfet Ponce Pilate quand il a été rappelé à Rome. Ce n'est que plus tard que j'ai appris qu'ils prétendaient que le Galiléen avait ressuscité trois jours après et s'était montré d'abord à cette Marie de Magdala puis à ceux qui se disaient ses apôtres.
Tu veux dire qu'il n'était pas mort ?
Je ne veux rien dire. J'ai longtemps pensé qu'en admettant même qu'il était encore vivant au moment où je me suis approché, mon coup de lance l'avait achevé.
Et tu ne le penses plus ?
Comment le pourrais-je puisqu'ils disent l'avoir vu trois jours après ?
Le visage de Longinus marquait sa réprobation, son refus renouvelé d'admettre le scandale à la logique que représentait cette affirmation. L'Alaude et Sarah, par contagion, avaient adopté des mines graves. Mais très vite, la musique du paysage – d'abord en fond sonore les mugissements de la mer et, juste par-dessus, en accompagnement musical, le crépitement des branches sèches – les recouvrit de sa sérénité somnolente. Sarah la Kali, Sarah la noire, la fille de l'Égyptienne, avait fermé les yeux. Elle était face aux flammes. Ses lèvres bougeaient sans qu'elle prononce aucune parole. Elle tournait maintenant ses paumes ouvertes vers le ciel.
Tu ne crois pas que c'est ce qui s'est passé ?
Je ne crois rien. Je veux comprendre. Et il n'y a que cette femme, Marie de Magdala, qui peut me dire la vérité. Je croyais qu'elle avait péri en mer. Mais sa barque aurait échoué près d'ici. Tu dois m'aider à la retrouver.
L'Alaude restait pensif, la tête baissée.
Tu racontes bien, dit-il. Mais ton histoire ne me concerne pas et je ne peux pas prendre le risque de te laisser partir. Nos divinités sont plus simples que les tiennes, Romain. Elles ne s'encombrent pas de pareilles sottises. Elles habitent les fleuves, les rivières, les lacs, les fontaines et les forêts. Elles les animent de leur souffle et de leurs frissons. Elles vibrent avec l'ordre des jours et des saisons. Ce serait leur faire offense que de prêter l'oreille à tes chimères. Demain à l'aube, nous verserons ton sang en leur honneur.
Il prit sa hache, s'en alla se coucher dans un trou creusé dans le sable, près du feu, appela Sarah qui, craintive, vint se lover contre lui, et il la recouvrit, elle et lui, de toute la largeur de la mante pourpre.
Demain, dit encore l'homme d'un ton monocorde, tu mourras.






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Informations

Publié par
Date de parution 16 mai 2013
Nombre de lectures 53
EAN13 9782221138779
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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