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La Force noire

De
296 pages
Le titre du livre de Mangin, La Force noire, publié en 1910 et réédité ici pour la première fois, caractérise dès la Première Guerre mondiale l'ensemble des tirailleurs recrutés en Afrique subsaharienne et à Madagascar. Relatant ce qu'ont vécu les centaines de milliers de tirailleurs africains et malgaches recrutés pour servir le France par les armes, Mangin fait œuvre d'historien en proposant une longue histoire de la "Force noire".
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LA FORCE NOIRE



COLLECTION
AUTREMENT MÊMES
conçue et dirigée par Roger Little
Professeur émérite de Trinity College Dublin,
Chevalier dans l’ordre national du mérite, Prix de l’Académie française,
Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc.


Cette collection présente en réédition des textes introuvables en
dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine
public et qui traitent, dans des écrits de tous genres normalement
rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de
l’Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants
droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits.
Des textes étrangers traduits en français ne sont évidemment pas
exclus. Il s’agit donc de mettre à la disposition du public un volet
plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce terme :
celui qui recouvre la période depuis l’installation des établisse-
ments d’outre-mer). Le choix des textes se fait d’abord selon les
qualités intrinsèques et historiques de l’ouvrage, mais tient compte
aussi de l’importance à lui accorder dans la perspective contem-
poraine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en
privilégiant une optique libérale, met en valeur l’intérêt historique,
sociologique, psychologique et littéraire du texte.


« Tout se passe dedans, les autres, c’est notre dedans extérieur,
les autres, c’est la prolongation de notre intérieur. »
Sony Labou Tansi


Titres parus et en préparation :
voir en fin de volume





Lieutenant-colonel Charles Mangin




LA FORCE NOIRE


Présentation d’Antoine Champeaux
















L’HARMATTAN






En couverture :
L’Afrique française




















© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54759-9
EAN : 9782296547599









INTRODUCTION

par Antoine Champeaux


Du même auteur

Ouvrages sur la Force noire :
La Force noire : gloire et infortunes d’une légende coloniale (avec
Éric Deroo), Paris, Tallandier, 2006
La Force noire, 1857-1965 : tirailleurs africains et Malgaches au
e
service de la France. L’exposition du 150 anniversaire, Fréjus,
Musée des Troupes de Marine, 2007
Forces noires des puissances coloniales européennes (avec Éric
Deroo et János Riesz), Lavauzelle, 2009
Histoire des tirailleurs (avec Sandrine Lemaire, Éric Deroo et Papa
Momar Niang), Éditions du Seuil, 2010

Films en DVD, avec Éric Deroo, auteur et réalisateur :
La Force noire, Établissement de communication et de production
audiovisuelle de la défense (ECPAD), 2007
Ensemble ils ont sauvé la France, ECPAD, 2008
Une histoire en partage, ECPAD, 2008



INTRODUCTION

Une vie de soldat

Charles Mangin est né le 6 juillet 1866 à Sarrebourg. Après avoir
e
échoué au concours de Saint-Cyr, il s’engage au 77 régiment
d’infanterie en 1885. Il est admis à l’École Spéciale militaire de
Saint-Cyr en octobre 1886 et en sort sous-lieutenant d’infanterie de
er
marine, deux ans plus tard. Il rejoint à Cherbourg le 1 régiment
d’infanterie de marine. Désigné en 1889 pour le Soudan (l’actuel
Mali), il y effectue deux séjours et s’initie à la langue bambara.
Blessé à trois reprises, il revient en France en 1892 et reçoit la
croix de chevalier de la Légion d’honneur le 14 juillet 1893. En
1895 à l’appel de Marchand il intègre la mission Congo-Nil.
Promu officier de la Légion d’honneur et chef de bataillon en 1900,
il sert au Tonkin de 1901 à 1904. Lieutenant-colonel en 1905, il
sert au Sénégal, de 1906 à 1908, comme chef d’état-major du
général Audéoud, commandant supérieur des troupes en Afrique
occidentale française.
Il poursuit alors un travail de réflexion sur la création d’une
« Force noire » constituée d’unités de tirailleurs africains qui
compléteraient les régiments de troupes coloniales issues de
métropole et qui pourraient être utilisées en Afrique, à Madagascar
ou sur d’autres théâtres si les menaces de guerre se précisaient.
Mangin imagine la création dès 1910 d’une « Force noire » de près
de trente mille hommes organisée en trois divisions. Cela semble
irréaliste, mais n’empêche pas Mangin de sensibiliser à cet enjeu
qu’il juge primordial aussi bien le général chef d’état-major de
l’armée que le gouverneur de l’AOF (Afrique occidentale fran-
çaise). Affecté à Paris, Mangin effectue deux missions en AOF et
en Afrique du Nord et poursuit ses réflexions tout en travaillant à
l’élaboration de son livre La Force noire.
Publié en 1910, cet ouvrage est organisé en quatre parties :
Mangin ouvre sur le constat de la crise démographique de la
France et analyse les conséquences du dépeuplement sur les
effectifs de l’armée ; il dresse ensuite un historique sur plusieurs
siècles de la « Force noire » et met en avant plus particulièrement
vii les faits d’armes accomplis par les soldats africains ayant servi
dans les unités de tirailleurs sénégalais ; il décrit également le
projet de constitution d’une armée noire qui pourrait compter, outre
20 000 soldats stationnés en AOF, autant en AFN (Afrique
française du Nord), effectifs qui pourraient être augmentés jusqu’à
70 000 hommes en cas de guerre. Il recommande enfin l’utilisation
militaire de ces ressources en hommes de l’Afrique noire pour
occuper l’Afrique française du Nord en cas de conflit afin de
libérer les troupes nord-africaines recrutées pour les fronts conti-
nentaux. Le livre trouve un écho favorable dans le grand public et
la presse.
Promu colonel en 1910, Mangin effectue de 1911 à 1912 une
mission d’études et d’information sur le recrutement en AOF. Il
demande également à constituer une unité de tirailleurs pour
participer aux opérations en Afrique du Nord et mettre en
application les principes élaborés dans son livre. Non sans
difficultés et après s’être heurté à des opposants à son projet, il
rejoint effectivement le Maroc en juin 1912 avec ses tirailleurs et
participe à plusieurs colonnes dans la région de Marrakech où il
s’empare de Kasba Tadla en avril 1913. La campagne du Maroc,
où les deux premiers bataillons de tirailleurs sénégalais sont arrivés
en 1908, est l’occasion pour lui de démontrer la valeur des troupes
1africaines . « Malgré une arrivée tardive, une tenue et des équipe-
ments inadaptés, la maladie et une instruction inadéquate, l’un se
comporte bien, l’autre, moins heureux, doit être relevé. Mais à la
suite de ce succès partiel et de la pénurie générale croissante des
effectifs [en France], les théories de Mangin sont progressivement
2acceptées . » Fait commandeur de la Légion d’honneur, il reçoit
ses étoiles le 8 août 1913, alors qu’il sert à l’état-major des troupes
coloniales à Paris.
e
Commandant la 8 brigade d’infanterie en août 1914, il est
e
nommé à la tête de la 5 division d’infanterie, engagée dans la
bataille d’Artois puis en avril 1916, sur le front de Verdun où le 22
mai elle s’empare des superstructures du fort de Douaumont. Ce
succès vaut à Mangin d’être promu général de division à titre
e
temporaire et on lui confie le commandement du 2 corps d’armée

er e e e1 Les 1 , 2 , 3 et 7 RTS y servent à un moment ou à un autre.
2 Anthony Clayton, Histoire de l’armée française en Afrique 1830-1962, Fayard
1994.
viii le 4 juin. Après la prise de Douaumont le 24 octobre succède la
réoccupation du fort de Vaux. Verdun définitivement sauvé, il est
fait grand-officier de la Légion d’honneur.
Nivelle succédant à Joffre, Mangin est appelé le 19 décembre
e
au commandement de la VI armée avec laquelle il participe à
l’offensive d’ensemble du 16 avril 1917 sur le Chemin des Dames.
C’est un échec, attribué aux mauvais renseignements, à l’absence
de surprise et à la mauvaise préparation d’artillerie. On lui retire
son artillerie, on lui refuse des renforts, sauf une division de
réserve pour contenir les contre-attaques. Mangin est le seul
maintenant à penser à la percée et il continue à attaquer le 17,
prétendant ne pas avoir reçu les ordres de Nivelle. Mais la journée
est tout aussi décevante, avec des pertes encore plus lourdes. Plus
question de dévaler les pentes du Chemin des Dames et de marcher
sur Laon. Il doit donc écarter toute idée de poursuivre l’attaque et
se résoudre au maintien de ses troupes sur les positions conquises
sur la crête.
Mais une campagne de défaitisme se produit en France : les
pertes sont exagérées et l’opinion publique s’inquiète… Cherchant
des responsables, le gouvernement choisit d’écarter Mangin, dont
le nom est le symbole de l’offensive. Le nombre d’unités em-
ployées dans la zone des étapes a en effet été diminué afin de
porter de seize à vingt-quatre celui des formations sur le front. Le
but pour Nivelle manœuvré par Mangin était clair : utiliser les
Sénégalais dans les vagues d’assaut lancées sur le Chemin des
Dames. Insuffisamment instruits, les bataillons sont engagés dans
la boue et le froid, sans préparation d’artillerie convenable et avec
une dotation insuffisante en munitions, grenades, eau et nourriture.
Plusieurs unités se dispersent sous l’effort et les pertes sont évi-
demment lourdes : 6 300 hommes sur les 25 000 engagés. Accusé
de « faire bon marché de la vie de ses hommes », en particulier des
soldats noirs employés sans discernement et envoyés au massacre
pour préserver la vie des Français, il est relevé de son commande-
er
ment le 1 mai et une légende naît selon laquelle la France a utilisé
1les tirailleurs comme chair à canons .

1 Les pertes des Sénégalais (entre 21,6 et 22,4 %) sont en fait comparables à celles
edes métropolitains (22,9 %). Seul le 61 BTS se révolte, plus par fatigue
générale des combats que pour des raisons politiques.
ixC’est Nivelle que le gouvernement charge de renvoyer « son
fidèle compagnon d’armes de la Somme et de Verdun » sous
prétexte qu’il n’a plus la confiance de ses subordonnés. Mis en
er
congé de repos puis en disponibilité le 1 août 1917, il met alors à
profit ses loisirs forcés pour animer le recrutement et l’organisation
des troupes et des travailleurs indigènes.
Si, du 16 avril au 15 mai, de nombreux incidents se produisent
e
dans quatre des six corps de la VI armée, aucun n’a de gravité
suffisante pour appeler des condamnations rigoureuses. Et un
1conseil d’enquête l’ayant justifié en septembre, le ministre offre à
Mangin le commandement d’un corps d’armée qu’il refuse.
Clemenceau étant revenu au pouvoir, Mangin est mis à la
disposition du général Pétain, commandant en chef, le 14 décembre
e
1917. Trois jours plus tard, il prend le commandement du 9 corps
d’armée qui, transporté en Picardie à la fin de mars 1918, contribue
à fermer la brèche ouverte par la ruée allemande sur le front
e
britannique. Le 10 juin, il est mis à la tête de la X armée avec pour
mission d’arrêter les Allemands marchant sur Compiègne. Dès le
lendemain, il contre-attaque sur les flancs de l’adversaire, puis
attaque en direction de Soissons. Foch l’appelle ensuite en
Lorraine, mais l’armistice intervient avant que l’attaque décisive
prévue le 14 novembre soit déclenchée.
Mangin rejoint alors Mayence avec ses troupes qui constituent
l’Armée du Rhin. Grand Croix de la Légion d’honneur en 1919, il
siège au conseil supérieur de la Guerre à partir de 1920 et en juin
1921, le gouvernement l’envoie au Pérou, avec le titre d’« ambas-
sadeur extraordinaire », pour y représenter la France aux fêtes de
célébration du centième anniversaire de l’indépendance. Inspecteur
général des Troupes coloniales en 1922, il consacre ensuite son
temps à des études et publie plusieurs ouvrages lorsqu’il meurt,
presque subitement, le 12 mai 1925. Ses obsèques ont lieu trois
jours plus tard dans la simplicité et la grandeur de la pompe
militaire aux Invalides où il repose depuis 1932 dans le caveau des
gouverneurs dans l’église Saint-Louis.
« Je suis lorrain de père, de mère et de naissance et il n’est
guère de jour où je n’ai songé à reprendre la terre où fut mon
berceau et qui garde la tombe des miens. » Cette phrase extraite

1 Composé des généraux Brugère, Foch et Gouraud.
x d’une lettre de Mangin datée de 1917, était inscrite sur une face du
monument élevé place Gambetta, à Metz, en 1929. Ce monument,
ainsi que celui élevé en 1932 à la mémoire du général Mangin à
Paris, sont détruits par les Allemands en 1940, en même temps que
1le monument Aux Héros de l’Armée Noire érigé à Reims en 1924 .
L’un des fils du général Mangin dira : « Oui, ils ont été d’une
grande bassesse, mais quelle citation pour mon père : il n’en a pas
eu une seule qui vaille celle-là. » Le monument de Paris a été
reconstruit au chevet de l’église Saint-François Xavier et inauguré
en 1954. Un projet de reconstruction du monument de Reims est à
l’étude…

La Force noire, quelques repères

e
Dès le XVI siècle, les premiers navigateurs européens qui
abordent les côtes de l’ouest de l’Afrique recrutent des auxiliaires
indigènes, c’est-à-dire nés sur le territoire. Après la marine qui
forme des pilotes, les troupes de marine enrôlent des cavaliers, des
fantassins et des artilleurs. Pour consolider la suppression de
l’esclavage intervenue en 1848, le rachat de captifs permet
également de recruter ces premiers tirailleurs auxquels Faidherbe
donne un statut officiel. Commencé au Sénégal, le recrutement des
tirailleurs s’étend rapidement à tous les territoires conquis par la
France.
L’expansion française doit son accomplissement aux soldats
indigènes aguerris qui composent l’essentiel des colonnes qui
sillonnent le continent africain et bientôt Madagascar avec
quelques chefs audacieux : Gallieni, Bornis-Desbordes, Archinard,
Trentinian, Joffre, Audéoud, Marchand, Gouraud, Largeau. Au
e
début du XX siècle, le succès des opérations militaires et la valeur
des troupes noires incitent Mangin à réclamer la constitution d’une
Force noire dont les sacrifices consentis sont récompensés par
er
l’attribution de la Légion d’honneur au 1 régiment de tirailleurs
sénégalais.

1 En revanche, à Sarrebourg, ville natale du général, la statue enlevée et cachée
par la municipalité prévoyante a été rétablie sur son socle demeuré intacte à
l’occasion du 14 juillet 1945.
xiDès la déclaration de guerre en août 1914, les bataillons de
tirailleurs sénégalais rejoignent pour la première fois la France
pour participer aux combats sur la Marne et l’Yser. En Afrique, les
colonies allemandes sont attaquées. En 1915 des unités des troupes
coloniales débarquent aux Dardanelles puis continuent à combattre
sur le front d’Orient tandis que d’autres s’emparent du Cameroun
allemand en 1916. En métropole les bataillons mixtes prennent part
à la bataille de Verdun. En 1918, les coloniaux de Mangin arrêtent
l’avance allemande sur Paris. Après le 11 novembre, ils occupent
Mayence.
Au-delà de la propagande et de comportements « paternalis-
tes », la population française découvre durant la Grande Guerre ces
soldats venus si nombreux d’au-delà les mers pour combattre sur le
front ou travailler dans les usines. Lors des campagnes de recrute-
ment, on use du slogan : « En versant le même sang, vous gagnerez
les mêmes droits » et nombre de tirailleurs pensent que leur
sacrifice leur vaudra le statut de citoyens français. En fait, l’État ne
tenant pas cette promesse fait naître un malaise confinant au
ressentiment chez beaucoup d’anciens combattants. Pourtant leur
bravoure militaire est consacrée et la fraternité d’armes vécue
comme une réalité. Et si certains stigmatisent les « attendrisse-
ments regrettables » des femmes pour les héros militaires, soldats
de l’Empire, il n’en reste pas moins vrai que les mentalités com-
mencent à évoluer.
Les troupes noires combattent au Maroc et au Levant et pour la
première fois elles stationnent dans les garnisons de métropole.
Pour favoriser la promotion de cadres africains et malgaches une
école d’officiers est ouverte à Fréjus. Cependant leur effectif reste
limité. Déjà présents lors des expositions universelles de 1889 et de
1900, les tirailleurs participent à la célébration de l’Empire lors de
l’Exposition coloniale internationale de Paris en 1931. La montée
des menaces dans les années trente incite le commandement à
planifier l’arrivée de nouveaux renforts des colonies.
Les militaires africains et malgaches prennent leur part des
combats de 1940 marqués à plusieurs reprises par le massacre de
centaines d’entre eux. Autre conséquence de l’idéologie nazie, les
prisonniers sont laissés dans des camps implantés en France
(Frontstalag) pour éviter le contact avec la population allemande.
En Afrique noire le ralliement au général de Gaulle des territoires
xii du Tchad, de l’Oubangui-Chari, du Cameroun, du Congo et du
Gabon, fournit des soldats indigènes à la France Libre à qui ils
procurent ses premières victoires. Ils constituent le plus fort
contingent de ses troupes jusqu’en 1943.
En métropole, un certain nombre de tirailleurs évadés des
Frontstalag ou issus des « groupements d’indigènes mixtes colo-
niaux rapatriables » rejoignent la Résistance. Au sein de la France
combattante, les tirailleurs participent aux campagnes pour la
Libération, campagne de Tunisie, campagne d’Italie, conquête de
l’île d’Elbe, débarquement et libération de la Provence, bataille des
Vosges. En 1944 le rapatriement des combattants ainsi que celui
des prisonniers enfin libérés ne va pas sans provoquer des incidents
qui culminent avec la mutinerie de Thiaroye alors que l’adminis-
tration peine à régulariser leur solde et indemnités. Certains
tirailleurs combattent jusqu’à la fin de la guerre, sur le front des
Alpes du Sud et dans le détachement d’armée de l’Atlantique. Ils
participent au défilé de la Victoire.
À partir de 1945, anciens de la France combattante ou jeunes
engagés servent au sein des unités de souveraineté dans les États
africains et malgache de l’Union française. Ils participent égale-
ment aux opérations militaires en Indochine, à Madagascar, au
Maroc, en Tunisie et en Algérie. En Extrême-Orient, tirailleurs et
artilleurs africains et malgaches occupent les postes tenus par les
troupes de secteur tandis qu’un bataillon africain combat avec les
forces d’intervention.
L’École de formation des officiers ressortissants des territoires
d’outre-mer est ouverte en 1956 à Fréjus. En 1959 elle devient
École de formation des officiers du régime transitoire des troupes
d’outre-mer puis des troupes de marine. « Mieux savoir pour mieux
servir », telle est la devise de cette École ouverte aux sous-officiers
et dont la mission est de « fournir aux jeunes Républiques
africaines et malgache l’ossature de leurs armées en cours de
création ». En huit promotions (Centenaire, N’Tchoréré, Com-
munauté, Monthermé, Dji Robert, Chasselay Montluzin, Saint-
Exupéry, Félix Eboué) elle forme 293 élèves officiers de 15 pays.
L’École donne à l’Afrique et à Madagascar des cadres militaires de
valeur qui pour beaucoup d’entre eux jouent un rôle important
dépassant même le cadre militaire.
xiii Trop longtemps figés dans le folklore des cérémonies officielles
franco-africaines, les anciens tirailleurs voient leur histoire s’es-
tomper à mesure que leurs rangs s’éclaircissent. Le 23 août 2004,
Son Excellence, Maître Abdoulaye Wade, Président du Sénégal,
célèbre la première Journée du tirailleur, commémorée désormais
tous les ans. Il fait réinstaller devant la gare de Dakar la fameuse
statue Dupont et Demba, érigée à la gloire des poilus français et
africains après la Grande Guerre. À l’initiative de diverses
associations d’anciens combattants français, et notamment de la
Fédération nationale des anciens d’outre-mer et anciens com-
battants des troupes de marine, le Conseil national pour les droits
des anciens combattants d’outre-mer est créé en France en 1994.
Son action permet d’obtenir en 2003 une première revalorisation
des retraites et des pensions. Décidée en 2006, la décristallisation
des prestations versées au titre de la carte du combattant, des
invalidités ou encore dues aux veuves et aux orphelins, est
effective à compter de janvier 2007. Les retraites versées au titre
des années de service pour les engagés sont décristallisées en
2010.


xiv


NOTE TECHNIQUE ET REMERCIEMENTS

L’édition originale et jusqu’ici unique de La Force noire (Paris,
Hachette, 1910) n’a été modifiée qu’en cas de coquilles ou
d’erreurs manifestes. Aussi, là où Mangin écrit Delgrève, Jan
Hamilton, Mouet, avons-nous corrigé respectivement en (Louis)
Delgrès, Ian Hamilton et (Germain) Mouette. Tout élément ajouté
entre crochets est de notre fait.
On peut s’étonner qu’il ne fasse aucune mention des deux
leaders « noirs » les plus célèbres dans l’histoire des armées
françaises : le chevalier de Saint-Georges et le général Dumas. Est-
ce parce qu’ils étaient métis ou parce qu’il se concentre sur les
ensembles militaires plutôt que sur l’individu ?
Nous tenons à remercier Éric Deroo, Colonel (h) Paul Gaujac,
Colonel (er) Maurice Rives et Maïté Rousseau.
A.C., R.L.










xv


CHRONOLOGIE

1638 Établissement des premiers comptoirs sur la côte ouest de
l’Afrique noire
1765 Création du corps des Laptots (matelots) de Gorée au Sénégal
1857 L’empereur Napoléon III signe à Plombières le décret de
création de deux compagnies de tirailleurs sénégalais (21
juillet). Faidherbe met sur pied un bataillon de tirailleurs
sénégalais (BTS) à 4 compagnies
1895 L’unité de tirailleurs sakalaves devient régiment de tirailleurs
malgaches
1899 Les Européens et les Africains de la mission Marchand – De
l’Atlantique à la Mer Rouge – sont à l’honneur au défilé de
Longchamp (14 juillet)
er
1900 Création du 1 régiment de tirailleurs sénégalais (RTS) (7
e
mai). Le régiment de tirailleurs soudanais devient 2 régi-
ment de tirailleurs sénégalais
1908 Les deux premiers bataillons de tirailleurs sénégalais débar-
quent au Maroc
1910 Le lieutenant-colonel Mangin publie La Force noire
er
1913 Remise de la Légion d’honneur au drapeau du 1 régiment de
tirailleurs sénégalais (14 juillet)
1914 Prise de Kousseri au Cameroun allemand (20 septembre)
1915 Combats des Dardanelles (février-juin)
1915 Arrivée des premiers bataillons de tirailleurs sénégalais dans
les camps du sud-est à Fréjus et Saint-Raphaël.
1916 Reprise de Douaumont par le régiment d’infanterie coloniale
e
du Maroc, le 43 BTS et deux compagnies somalies (24
octobre)
1917 Bataille du Chemin des Dames (16 avril)
1917 Blaise Diagne commissaire général aux troupes noires. Tor-
pillage du transport de troupe Sequana par un submersible
allemand à quelques milles de l’île d’Yeu causant la mort de
198 tirailleurs africains embarqués à Dakar (8 juin)
1918 Défense de Reims (printemps) et offensive de la victoire (été)
xvii1918 Le commissariat général des troupes noires est chargé de la
tutelle morale et matérielle des troupes noires en service en
Europe (11 octobre)
er
1919 Le drapeau du 1 RTS reçoit la croix de guerre avec 4
e
citations et la fourragère du 43 BTS (avril). Défilé de la
victoire sous l’Arc de triomphe de l’Etoile (14 juillet)
1919 Les troupes coloniales occupent l’Allemagne au sein de
l’Armée du Rhin
1922 Début de la guerre du Rif
1924 Inauguration à Bamako du monument « Aux Héros de
l’Armée noire » (janvier)
1925 Anéantissement du poste du Bibane commandé par le sergent
Bernez-Cambot (5 juin). Le sous-lieutenant Pol Lapeyre fait
sauter son poste à Beni-Derkoul (14 juin)
e e
1926 Combat du 2 bataillon du 17 régiment de tirailleurs
sénégalais au Levant (avril)
1931 Défilé historique dans Paris avec reconstitution des uniformes
depuis 1622 (14 juillet)
e
1940 Le 53 régiment d’infanterie coloniale mixte sénégalais est
anéanti à Airaines (5 au 7 juin). Le capitaine N’Tchoréré est
assassiné après sa capture. Exaspérés par leur résistance
e
opiniâtre, les Allemands massacrent les Sénégalais du 25
RTS, faits prisonniers à Chasselay (20 juin)
er
1941 Prise de Koufra et serment du colonel Leclerc (1 mars)
1942 Bataille de Bir-Hakeim (juin). Le Bataillon de marche n° 2
est fait Compagnon de la libération (9 septembre)
1943 Le torpillage du Sidi Bel Abbès cause la perte d’un bataillon
e
du 4 RTS (20 avril)
e
1944 La 9 DIC débarque à l’île d’Elbe (17 juin) et s’en empare en
53 heures de combat
re e
1944 Libération de Toulon par la 1 DFL et la 9 DIC (26 août)
er
1944 Répression de la mutinerie de Thiaroye (1 décembre)
1945 Le régiment de marche d’Afrique équatoriale française et
somalie participe à la réduction de la poche de Royan (avril)
1947 Créé au camp de Caïs, le bataillon de tirailleurs sénégalais de
renfort n° 1 débarque à Madagascar (17 mai)
e
1953 Le 26 bataillon de marche de tirailleurs sénégalais obtient sa
première citation à l’ordre de l’armée (15 juillet)
xvii i e e
1954 Exploit du lieutenant Brunbrouck et de la 4 batterie du 4
RAC sur Dominique 3 à Diên Biên Phu (30-31 mars)
1954 Bataille de Diên Biên Phu (mars-mai)
e
1956 Le 6 régiment de tirailleurs sénégalais participe à l’opération
Mousquetaire à Suez (novembre)
1956 Création à Fréjus de l’EFORTOM (École de formation des
er
officiers ressortissants des territoires d’outre-mer) (1
octobre)
1957 Centenaire des troupes africaines
1961 Inauguration à Cuts (Oise) d’un monument à la mémoire des
tirailleurs somalis (18 juillet)
1964 Disparition des dernières unités africaines des troupes de
marine
1965 Fermeture de l’EFORTOM (9 juin)
1994 Inauguration du monument Aux Héros de l’Armée noire à
er
Fréjus (1 septembre)
2004 Inauguration de la statue de Demba et Dupont, place des
tirailleurs sénégalais à Dakar (23 août)
2007 Décristallisation des pensions des anciens combattants
2010 Décristallisation des pensions de retraite
xix





Charles Mangin :
« … laid, trapu et court, [il] ressemblait à un dogue … » (René Maran)
xx


BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE

Mangin

BEAUFRE (général), « Éloge de Mangin », Le Monde, 25 octobre
1966
BUGNET Charles (lieutenant-colonel), Mangin, Paris, Librairie Plon,
1934
DUTHEIL Henri, De Sauret la honte à Mangin le boucher, Paris,
Nouvelle Librairie Nationale, 1923
DUTREB M. et P.-A. GRANIER de CASSAGNAC, Mangin, Paris,
Payot, 1920
HANOTAUX Gabriel, Le Général Mangin, Paris, Plon, 1925
LARMINAT Edgard de (général), Discours pour l’inauguration du
monument au général Mangin, 13 juin 1954
MANGIN Charles (général), Comment finit la guerre, Paris, Plon
ie
Nourrit et C , 1920
–, – (lieutenant-colonel) La Force noire, Paris, Librairie Hachette
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xxiv









LA FORCE NOIRE



Préface

Au général ARCHINARD, commandant le Corps d’armée des Troupes
coloniales, Ancien Commandant Supérieur du Soudan français.

Mon Général,

Dans la soirée du 12 avril 1891, sous les grands fromagers de
Kankan, autour de la civière où la fièvre bilieuse vous couchait
depuis six semaines, vous avez réuni les officiers que vous laissiez
dans cette nouvelle conquête, en face des bandes de Samory. Après
nous avoir fortifiés de vos dernières instructions, que nous
écoutions le cœur serré, vous nous avez rappelé que les luttes
coloniales, pour nobles et pour meurtrières qu’elles soient, ne sont
pas le but unique de notre existence militaire, et qu’il est
d’inoubliables devoirs où vous nous avez donné rendez-vous.
Sous vos ordres, une colonne de troupes indigènes sans réserve
européenne venait pour la première fois de parcourir deux mille
kilomètres ; en quatre mois, l’empire d’Ahmadou était détruit, le
Niger pacifié, la puissance de Samory entamée. L’étendue du
Soudan français était triplée, et l’essor donné à vos successeurs.
Entre nos hommes et nous était née une confiance réciproque
qui s’exaltait à chaque nouveau combat. Sous vos ordres et avec de
tels hommes, rien ne paraissait impossible, nulle part.
Et nous faisons la guerre sans haine ; le sofa qui nous
combattait hier était le tirailleur de demain, les peuples délivrés se
ralliaient autour de votre fanion tricolore ; vous les avez faits
Français.
Votre œuvre, mon Général, a permis la création de l’armée
noire ; votre parole l’a fait naître dans l’esprit et dans le cœur du
sous-lieutenant que j’étais alors ; vos encouragements l’ont mise
au jour.
J’espère donc que vous me ferez le grand honneur d’accepter la
dédicace de ces pages, non seulement comme un témoignage de
mon profond et respectueux dévouement, mais comme un hommage
qui vous est dû.

Lieutenant-Colonel MANGIN
3 Mon cher Colonel,

Vous désirez quelques lignes de moi pour servir de préface à votre
livre « La Force Noire » ; je les écris avec plaisir, et en remontant
dans le passé plus haut que vous ne le faites, pour évoquer
quelques souvenirs du temps où je parcourais le Soudan à la tête
de belles et bonnes troupes entraînées par des officiers tels que
vous, je me rappelle la visite que me fit votre père, il y a vingt-trois
ans, alors que vous étiez sous-lieutenant.
Il venait me demander de vous emmener au Soudan, et pour me
décider à le faire, – car je vous trouvais bien jeune pour affronter
pareilles fatigues sous pareil climat, – il me répondait de vous et
m’énumérait tous ceux dont vous teniez et qui étaient tombés sur
les champs de bataille tués ou blessés.
Je vous ai emmené et vous avez continué les traditions de la
famille et, tout dernièrement encore, pendant que votre jeune frère
tombait glorieusement en combattant en Mauritanie, vous méditiez
à Dakar sur les moyens d’augmenter les forces de la France en
utilisant ces magnifiques troupes noires au milieu desquelles vous
avez reçu de belles blessures et que vous avez toujours conduites
aux succès et aux victoires.
Vous allez retourner en Afrique : ce qui vous attire, ce ne sont
pas seulement les grands coups de sabre donnés à la tête des
spahis que vous, lieutenant d’infanterie de marine, avez aussi
commandés ; ce n’est pas seulement l’attrait du danger en
franchissant une brèche ou en combattant dans les rues d’un
village, ni les indicibles joies de voir après des heures, des
journées de réflexion et d’efforts, l’ennemi déconfit, hésiter, se
désunir et montrer son dos ; ce qui vous attire, c’est avant tout
l’amour du Pays.
Le Pays ! il est donné à tout le monde de le bien servir en
s’acquittant consciencieusement de la besogne quotidienne, mais il
n’est donné qu’à un petit nombre de le servir en agitant et en
faisant admettre par tous des idées nouvelles, productrices de
force, de richesse, de sécurité.
Vous avez vu en Indochine, pendant que nous servions sous son
autorité, M. Doumer récupérer des millions pour la France et
réduire ses charges en appelant les provinces riches à l’aide de
celles qui ne le sont pas encore.
4 Vous, vous avez voulu, avec son concours comme Rapporteur
Général du Budget, toujours assuré quand il s’agissait de défendre
nos libertés et nos frontières, vous avez voulu appeler les troupes
noires à l’aide de notre armée nationale dont les effectifs
traversent une crise qui pourrait être dangereuse.
Vous êtes trop brave pour être un lâcheur. Vous avez vu nos
noirs à l’œuvre, ils vous ont donné de la gloire, vous avez défendu
leur cause et vous avez fait tout ce que vous pouviez faire pour leur
assurer une petite place à côté de leurs camarades de combat, à
côté de leurs frères blancs, si un jour il nous faut défendre tout à la
fois notre pays, nos colonies et notre civilisation.
Vous êtes un homme heureux ! Le succès est encore au bout de
votre entreprise ; la cause des troupes noires semble gagnée ; je
vous en félicite, tout le monde vous en remerciera, et vous avez une
fois de plus bien servi la France et la République.

Paris, le 15 mai 1910.

L. ARCHINARD

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