LA GARDE NATIONALE (1789-1871)

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La Garde Nationale est aujourd'hui une institution quelque peu oubliée. Ce désintérêt est particulièrement surprenant quand on prend conscience de l'importance historique de cette institution, aussi bien pour comprendre certains épisodes décisifs du déroulement de la Révolution française et certains aspects de l'instabilité politique du XIXe siècle que pour éclairer quelques-unes des caractéristiques des institutions françaises contemporaines.

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Ajouté le 01 janvier 2001
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EAN13 9782296154728
Langue Français
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LA GARDE NATIONALE
(1789-1871)

~ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0127-2

Georges CARROT

LA GARDE NATIONALE
(1789-1871)
Une force publique ambiguë

Avant-propos de
Jean-Louis LOUBET DEL BAYLE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc, 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harma'ttan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan UaUa Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

COLLECTION SÉCURITÉ ET SOCIÉTÉ dirigée par Michel Bergès et J.L Loubet dei Bayle La collection "Sécurité et Société" publie, en relation avec les activités du Centre d'Etudes et de Recherches sur la Police de l'Institut d'Etudes politiques de Toulouse, les travaux œ chercheurs de toutes disciplines intéressés par les problèmes œ sécurité. Elle se propose d'aborder ces questions en toute liberté œ problématique et de méthodologie, en étudiant notamment le développement des fonctions et des institutions policières et militaires, les politiques publiques de sécurité intérieure et extérieure, les manifestations de violence individuelle ou collective, les phénomènes de réaction sécuritaire, les formes œ corruption sociale, économique et politique et les risques techniques qui menacent les sociétés contemporaines, les systèmes de protection qu'ils suscitent.

Déjà parus
Michel BERGES Le syndicalisme policier en France, 1995 François DIEU Politiques publiques de sécurité, 1999 Olivier PHILIPPE La représentation de la police dans le cinéma français, 1999 F. DIEU et P. MIGNON Laforce publique au travail, 1999

A V ANT PROPOS

L'ambiguïté d'une force publique par Jean-Louis Loubet deI Baylel Dans cette collection "Sécurité et société", qui est particulièrement consacrée aux recherches concernant les questions de sécurité intérieure et la sociologie des institutions policières, il a paru utile pour plusieurs raisons de mettre à la disposition du public l'ouvrage de Georges Carrot sur l'histoire de la Garde Nationale. Une première raison tient d'abord au petit nombre de travaux sur ce sujet, qui sont souvent, lorsqu'ils existent, des travaux de type monographique ne donnant qu'une vision partielle de l'histoire complexe de cette institution. Cette relative pauvreté de la bibliographie est particulièrement surprenante quand on prend conscience de l'importance historique de la Garde Nationale, tant pour comprendre un certain nombre d'épisodes majeurs du déroulement de la Révolution française que pour éclairer certains aspects de l'instabilité politique du X/Xe siècle, Par ailleurs, cette "force publique" originale ne saurait être ignorée aussi bien quand on étudie l'histoire des institutions militaires françaises que lorsqu'on retrace l'évolution des pratiques policières de maintien de l'ordre public, Par là apparaît d'ailleurs une première ambiguïté de cette institution, que l'on peut qualifier à la fois de "militaire", par les missions qui ont été les siennes en matière de défense contre les menaces extérieures, et de "policière" par son rôle pour assurer l'exécution des lois, le maintien de l'ordre intérieur et la protection des institutions. Dans cette seconde perspective, l'histoire de la garde nationale constitue' notamment un objet de choix pour la réflexion de ceux qui s'intéressent à la sociologie des institutions et des pratiques policières, au sens large de ce terme, et à la place de ces institutions dans
1 Directeur du Centre d'Etudes Politiques de Toulouse. et de Recherches sur la Police de l'Institut d'Etudes

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l'organisation et le fonctionnement socio-politique des sociétés. Ceci est d'autant plus vrai que cette histoire n'est sans doute pas sans avoir de lointains prolongements sur ce que sont aujourd'hui encore les pratiques françaises en la matière. On peut ajouter que cette histoire apporte aussi des éléments précieux pour nourrir la réflexion générale du sociologue aussi bien que du politologue, en permettant de retrouver des réalités essentielles, qui ont tendance à se révéler en période de crise alors que l'ordinaire des jours pousserait plutôt à en estomper ou même à en faire oublier l'existence. C'est ainsi que l'histoire de la Garde Nationale rappelle à quel point l'histoire générale de la Révolution française - et donc l'histoire d'une période de changement révolutionnaire a été marquée dans ses événements les plus significatifs par des problèmes de maintien de l'ordre, et à quel point l'issue de ces affrontements a été décisive aux moments les plus importants de cette histoire. Il suffit d'ailleurs pour s'en convaincre de se souvenir que les ''journées'' qui ont scandé le déroulement de la Révolution ont été en fait des journées de mise en cause de l'ordre public du moment, et que, selon que ses assaillants ou ses défenseurs l'emportaient, c'était un tournant du processus révolutionnaire qui intervenait, qu'il s'agisse de la destruction des bases de l'ordre monarchique jusqu'en 1792, des excès de la terreur révolutionnaire en 92-93, ou, ensuite, de la stabilisation relative de la nouvelle société issue de la Révolution. Dans chaque cas, on constate néanmoins que, si l'enjeu immédiat et apparent est l'ordre public, derrière celui-ci c'est en réalité l'ensemble de l'ordre politique et social qui était en question à travers le problème du "maintien de l'ordre". Ainsi se trouvent mises en évidence les relations qu'entretiennent la fonction de "maintien de l'ordre" et les institutions qui sont chargées de l'assurer, en l'espèce la Garde Nationale, avec les fondements de l'organisation politique des sociétés. Encore une fois, c'est là un lien que l'on peut être tenté d'oublier dans des sociétés stabilisées et pacifiées, aux mécanismes sociaux complexes, différenciés et sophistiqués, mais que l'on voit réapparaître dans sa nudité et sa crudité lorsque les sociétés se retrouvent, pour une raison ou pour une autre, affrontées à un retour des réalités les plus brutales et les plus élémentaires. L'histoire de la Révolution Française et de la Garde Nationale montre bien en effet comment l'un des enjeux décisifs des conflits et des contradictions politiques qui se sont succédés de 1789 à 1799 a été le contrôle de l'ordre public et, partant., l'organisation et le contrôle de l'action des forces

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chargées du maintien de cet ordre, c'est-à-dire de cette ''force publique", dont la charte fondatrice a été la Déclaration des Droits de l'Homme de 1789 dans son fameux article 12 : "La garantie des droits de l'homme et du citoyen nécessite une force publique; cette force est donc instituée pour l'avantage de tous et non pour l'utilité particulière de ceux à qui elle est confiée ". A chaque étape du processus révolutionnaire, il s'agira en effet pour les détenteurs du pouvoir de s'assurer la direction et l'appui de cette force publique, tandis que les opposants tenteront au contraire, selon les cas, de la neutraliser, de la noyauter ou de l'utiliser à leur profit contre le pouvoir en place. Comme le souligne Georges Carrot, ce schéma fonctionne de manière répétitive de juillet 89 à Brumaire 99, quelle que soit la distribution des rôles entre les forces politiques en cause, que le pouvoir en place soit, par exemple, celui de la monarchie finissante face aux révolutionnaires de 1789 à 1792, ou, inversement celui, des révolutionnaires thermidoriens face à l'agitation contre-révolutionnaire des royalistes en 1796-99, en passant par les conflits entre les diverses factions révolutionnaires durant toute la période. C'est au cœur de ce mécanisme que l'on rencontre la Garde Nationale, et ceci dès son apparition. Il est de ce point de vue extrêmement significatif de constater que la création de la Garde Nationale est exactement contemporaine du déclenchement du processus qui allait emporter l'Ancien Régime. Si la date emblématique du début de la Révolution Française est le 14 juillet 1789, le lecteur de Georges Carrot est, lui, tenté de penser que tout commence en réalité la veille, et que, dès le 13 juillet, se mettent en place les prolégomènes du processus révolutionnaire qui, jusqu'en 1799, va se déployer en broyant sur son passage les partisans de l'Ancien Régime, mais aussi une bonne partie des révolutionnaires eux-mêmes. Or, si cette date du 13 juillet est si importante, c'est justement parce qu'il s'agit de la date de création de cette "milice bourgeoise" qui deviendra la Garde Nationale, un événement qui amorce un changement décisif des rapports de force au sein de l'ordre politique, en illustrant aussi les changements tant idéologiques que sociaux qu'allait consacrer le processus révolutionnaire. C'est ainsi que, de 1789 jusqu'à la chute des Tuileries en août 1792, on voit bien, par exemple, comment le rôle de la Garde Nationale - surtout celui la Garde Nationale parisienne - est essentiel. A l'occasion de chacune des ''journées'' qui jalonnent cette période, le succès ou l'échec de l'agitation

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révolutionnaire dépend en grande partie des choix de la Garde Nationale, ceux de ses chefs mais aussi ceux de ses troupes. L'agitation révolutionnaire l'emporte si la Garde Nationale est plus ou moins complice ou se montre simplement passive, elle échoue si la Garde Nationale s'interpose et contribue à maintenir l'ordre. De ce fait, de manière tout à fait logique, étant donné ce rôle stratégique, le recrutement, l'organisation et le commandement de la Garde Nationale deviendront tout au long de la période des enjeux âprement disputés pour les différentes factions en lutte pour la conquête et le contrôle du pouvoir. De même, après Thermidor et la fin de la Terreur, la Garde Nationale se retrouvera encore au coeur des problèmes de maintien de l'ordre, avec des divisions internes qui en feront tour à tour une protection ou une menace pour le pouvoir thermidorien puis directorial face à l'agitation fomentée par les néo-royalistes aussi bien que par les "enragés". Cette situation contribuera d'ailleurs à susciter un recours de plus en plus fréquent à l'arbitrage de cet autre élément de la ''force publique" qu'était l'armée, qui finira par récupérer le pouvoir à son profit avec le coup d'Etat bonapartiste du 18 Brumaire. Cette histoire de la Garde Nationale et de son rôle dans le maintien de l'ordre est donc d'un grand intérêt historique pour la connaissance d'événements qui ont profondément marqué l'histoire de la France. Par là ce livre offre en outre un matériau empirique d'une grande richesse à la réflexion des sociologues et des politologues pour l'étude des questions touchant à l'ordre public, à la police et au maintien de l'ordre. En particulier, les faits et événements évoqués rappellent avec vigueur au politologue à quel point la force appartient, selon l'expression de Julien Freund, à l'essence du politique et combien son rôle peut être important dans des situations de crise, lorsque, notamment, des distorsions se produisent entre les changements sociaux et les changements politiques et lorsque le pouvoir politique se trouve de ce fait contesté et disputé, en devenant l'enjeu des contradictions qui déchirent la société. D'un point de vue théorique et doctrinal, les révolutionnaires ont d'ailleurs immédiatement buté sur ce problème, en s'affrontant sur cette question dès juillet-août 1789, conscients qu'ils étaient de l'impossibilité, sous peine d'impuissance, de ne pas doter d'une ''force publique" le nouveau pouvoir politique qu'ils souhaitaient fonder, mais percevant en même temps l'ambiguïté de celle-ci, avec les risques et les problèmes créés par son organisation et son fonctionnement.

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Les questions qui sont alors posées sur le statut de cette "force" reflètent cette prise de conscience et sont dès les premières discussions des questions essentielles: En quoi consiste-t-elle? A qui appartient-elle? Qui la commande? Quand doit-on l'employer? Selon quelle procédure et avec quels contrôles peut-elle être utilisée? Comment concilier son existence avec les principes démocratiques, la séparation des pouvoirs et la protection des droits des citoyens? Ce débat se rouvrira à de nombreuses reprises, en obligeant les représentants du peuple à une réflexion doctrinale, dont le contenu est souvent d'une grande profondeur, mais qui est aussi révélatrice de leur perplexité, tout en mettant en évidence des questions dont certaines, et non des moindres, demeurent actuelles, En témoigne par exemple, fin 1790, le texte de quelques propositions d'amendements du député Rabaut-Saint-Etienne pour un projet de décret sur l'organisation de cette "force publique", dont le principe avait seulement été posé, mais sans autre pr~cision, dans la Déclaration des Droits de 1789 : "Aucun Etat ne peut se maintenir sans une force réprimante qui contienne et qui punisse les perturbateurs de l'ordre public", "Dans un pays libre, c'est la volonté générale qui fait la loi, c'est aussi la même volonté qui la fait exécuter". "Le maintien de l'ordre émane nécessairement de ceux qui l'ont établi", "La force commune (...) appartient donc à la société toute entière; c'est une force nationale (..) c'est une commission que donnent les citoyens; c'est une émanation si l'on veut, un remplacement de leur activité propre", "Cette force doit être composée de manière qu'eLLene puisse, ni être insuffisante à ses fonctions, ni attenter à la liberté publique", "La force publique ne doit pas se mouvoir elle-même. ELLene doit pas délibérer sur les ordres qu'elle reçoit; délibérer, hésiter, refuser sont des crimes. Obéir, voilà dans un seul mot tout leur devoir". "Instrument aveugle et purement passif, la force publique n'a ni âme, ni pensée, ni volonté. C'est une arme qui reste suspendue au temple de la liberté, jusqu'au moment où la société qui l'a créée en demande l'usage", Derrière ces textes se profilent les difficultés qu'ont éprouvées les divers constituants pour concilier la logique des principes démocratiques avec la nécessité, périlleuse pour eux, de construire une force permettant d'assurer l'application réeLLedes décisions émanant de la "volonté générale", Pour tenter de résoudre la question, et d'écarter les risques, la logique démocratique,' présente dans l'esprit des juristes et des constituants dés 89, fut d'identifier cette "force" à celle de

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l'ensemble du "peuple en armes" en la faisant exercer par les citoyens eux-mêmes. Ce qui conduira à affirmer, dans l'article 107 de la Constitution de 1793, que le "peuple entier" constitue la "force générale" de la République et, dans l'article 109, que tous les Français sont "soldats et doivent être tous exercés au maniement des annes". Certes, la constitution jamais appliquée de 1793 est la manifestation la plus extrême du radicalisme révolutionnaire, mais, ici, elle est l'expression d'une tendance beaucoup plus générale qui constitue la justification légitimatrice de l'existence de la Garde Nationale. Ainsi, en août 89, Mirabeau préconisait-il déjà tout aussi nettement, dans une perspective qui rappelle la situation américaine actuelle, le droit pour tout citoyen "d'avoir des armes chez lui et de s'en servir, soit pour la défense commune, soit pour sa propre défense contre toute agression illégale qui mettrait en péril la vie, les membres ou la liberté d'un 0 u plusieurs citoyens". Dans le même sens, Georges Carrot est aussi amené à souligner les difficultés créées par le souci de concilier les nécessités de l'ordre public avec le principe reconnu à tout citoyen du droit à l'insurrection et à la résistance à l'oppression. En fait, derrière ces préoccupations quelque peu contradictoires, se profilent des questions qui touchent aux fondements de l'organisation politique des sociétés, avec notamment la problématique weberienne de la "monopolisation de la violence" et la difficulté de construire un ordre politique stable lorsque persiste une dispersion sociétale importante de l'usage de la force et des moyens d'y recourir. En tout cas, ces considérations, dans lesquelles se mêlent les exigences de l'exercice du pouvoir politique, quels qu'en soient les détenteurs, et les préoccupations philosophiques expliquent pour une large part la destinée singulière de la Garde Nationale qui, ne peut pas ne pas se trouver au coeur de toute réflexion sur les questions du maintien de l'ordre en France, tant cette institution a pesé sur l'histoire politique de la France, de 1789 à 1871, en influençant sans doute encore aujourd'hui certaines spécificités françaises en la matière. En effet, si l'on prend un peu de recul, on s'aperçoit que cette institution, qui a été mêlée à bon nombre d'épisodes décisifs de l'histoire révolutionnaire, a souvent été tout au long de la période, du fait de son enracinement sociétal, qui l'amenait à refléter les divisions de la société, un facteur de trouble, de confusion et de désordre. L'une de ses ambiguïtés les plus fortes a notamment tenu au fait qu'elle a été pour le pouvoir établi, qu'il soit celui des monarchistes, des révolutionnaires

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ou des thermidoriens, une menace autant qu'un soutien ou une protection. Si bien que cette ''force de l'ordre" a souvent été en fait une cause de désordre. L'étonnant est que l'institution ait survécu malgré l'ambivalence de son rôle historique. Ceci s'explique sans doute pour une large part par le fait qu'elle était en même temps l'incarnation de cet idéal du "peuple en armes" évoqué précédemment et que, par là, la Garde Nationale était le symbole de la nouvelle légitimité qui était en train d'émerger. C'est certainement à cela que la Garde Nationale a dû une grande partie de sa longévité. Le livre de Georges Carrot rappelle en effet que cette longévité ne s'est pas limitée à l'époque révolutionnaire et qu'elle se prolongera durant presque tout le X/Xe siècle, jusqu'en 1871. Alors que, durant cette même période, la Garde Nationale continuera pourtant à jouer un rôle tout aussi ambigu que pendant la Révolution et à être un facteur non négligeable de confusion et d'instabilité, en particulier à l'occasion des problèmes de maintien de l'ordre que rencontreront un certain nombre des régimes politiques du X/Xe siècle et qui seront fatals à quelques uns d'entre eux. Notamment, la Garde Nationale restera, jusqu'à sa disparition, une sorte d'arsenal potentiel pour les "émeutiers", soit qu'ils arrivent à faire basculer ses troupes dans leur camp, soit qu'ils parviennent à récupérer son armement, à défaut de ses hommes. De ce fait, au cours des troubles publics du X/Xe siècle, les forces de maintien de l'ordre auront souvent en face d'elles des adversaires disposant d'un armement non négligeable, tant en armes à feu qu'en armes blanches, situation que l'on ne retrouvera plus après la disparition de la Garde Nationale en 1871. On peut penser que si, malgré l'élément de trouble qu'elle constituait, le principe de cette institution a perduré aussi longtemps, à travers des tentatives multiples et variées pour la contrôler ou la neutraliser, la cause doit en être recherchée dans la légitimité symbolique dont elle bénéficiait et qu'elle représentait. En fait, si l'histoire de la Garde Nationale rappelle que l'histoire politique des sociétés est pour une part faite de rapports de force, elle rappelle aussi que derrière ceux-ci se trouve l'affrontement des légitimités, en montrant que l'influence des idées n'est pas moins importante que celle des rapports de force pour comprendre le fonctionnement politique des sociétés. C'est bien ce qu'illustre, durant la période révolutionnaire, le face à face des tenants d'un ordre établi qui doutaient plus ou moins profondément de la justesse de la cause qu'ils défendaient - situation d'un certain

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nomhre de défenseurs de la monarchie en 89-92 - et des assaillants persuadés du bien-fondé de l'ordre nouveau dont ils se sentaient plus ou moins consciemment les représentants. Ceci explique aussi que, si les partisans de l'Ancien Régime déclinant manifestèrent dans sa défense une pusillanimité libérale qui plus ou moins les paralysa, les révolutionnaires arrivés au pouvoir manifestèrent, eux, dans des circonstances paifois presque identiques, une détermination sans états d'âme pour user de moyens paifois très brutaux, convaincus qu'ils étaient de la légitimité historique de leur pouvoir, même si dans les faits celui-ci se trouvait plus ou moins contesté. En tout cas, si, pendant la période révolutionnaire, c'est surtout son "capital matériel" de force armée qui fera de la Garde Nationale un enjeu des affrontements pour tenter de la contrôler, en revanche, après 1799 et durant le X1Xe siècle c'est plutôt son "capital symbolique" de légitimité qui passera au premier plan, en expliquant sa survie et la volonté de récupération de sa légitimité révolutionnaire par les régimes impériaux et monarchiques. Par là se révèlent d'ailleurs deux autres ambiguïtés de la Garde Nationale. Dans la mesure, d'abord, où elle a constitué, comme on vient de le noter, un phénomène dont l'importance a été au moins autant idéologique que matérielle. Dans la mesure, ensuite, où cette institution "milicienne", la plus représentative peut-être de la logique démocratique de la Révolution française, a pu devenir la caution idéologique de régimes politiques plus ou moins autoritaires dont le caractère démocratique était pour le moins incertain. Au cœur de la légitimité idéologique et symbolique de la Garde Nationale se trouvait la notion de "peuple en armes" avec l'idée que les dangers potentiels des "armes" étaient neutralisés à partir du moment où celles-ci étaient aux mains du ''peuple'', Ceci dit, des ambiguïtés n'ont cessé de se manifester autour de la définition de ce ''peuple''. Des ambiguïtés qui ont en fait reflété les tensions sociales de la période et qui se sont particulièrement répercutées sur le recrutement de l'institution, tant pendant la période révolutionnaire qu'au X/Xe siècle. C'est ainsi que les modalités de ce recrutement durant la Révolution sont révélatrices des forces sociales qui étaient parties prenantes et agissantes du processus révolutionnaire. Avec, dans un premier temps, un recrutement limité aux citoyens "actifs", payant contribution, illustrant la première phase "bourgeoise" de la Révolution - celle, essentiellement, de la monarchie constitutionnelle - à laquelle succédera une phase

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d'ouverture à tous les citoyens, correspondant à la période la plus radicale de 92-94, avant de revenir, en 1795, avec les thermidoriens, à un régime "exemptant" de cette charge "les moins aisés parmi la classe des artisans, journaliers et manoeuvriers", afin, déclarait-t-on, de "ménager les précieux moments de la classe utile des citoyens qui ne vivent que de leurs bras"! De même, les mouvements tendant, à certains moments, à faire "monter" à Paris des gardes nationaux d'origine provinciale sont eux aussi révélateurs de divergences centre/périphérie, Parisi province, et des tensions entre révolutionnaires "modérés" et "extrémistes" parisiens qui se cristalliseront en 1793 autour de l'opposition Girondins/Jacobins. Des débats et des tensions du même type se retrouveront tout au long de l'histoire de l'institution au X/Xe siècle, avec l'opposition récurrente entre une tendance à restreindre l'accès de la Garde Nationale et une tendance à élargir et à généraliser ce recrutement. Ainsi, les régimes monarchiques de la Restauration et de la Monarchie de Juillet comme le premier et le second Empires seront enclins, tout en récupérant sa légitimité, à limiter son recrutement social aux éléments "bourgeois" de la population considérés comme "sûrs" pour le pouvoir en place. En revanche, les opposants d'inspiration plus ou moins républicaine ne cesseront de réclamer l'élargissement de son recrutement aux classes populaires et à l'ensemble de la population, en se réclamant d'une logique idéologique qui était bien celle de l'institution révolutionnaire, mais dont la plupart des gouvernements s'attacheront en fait à neutraliser les conséquences. Cette seconde tendance l'emportera toutefois un temps en 1848 et en 1871, mais cela coïncidera avec les épisodes les plus sanglants de l'histoire de l'institution. En fait, tout au long du X/Xe siècle ce débat reflétera un débat politique plus général et particulièrement conflictuel touchant au degré d'extension de la participation politique, avec l'affrontement entre les tenants d'un suffrage de type censitaire et les partisans du suffrage universel. Riche d'enseignement sur les rapports du policier et du politique, l'histoire de la Garde Nationale comporte aussi des leçons plus générales si l'on fait cette fois abstraction de la référence aux débats politiques de l'époque. Ceci dans la mesure où elle pose le problème des relations des institutions policières avec leur environnement sociétal et de leur situation par rapport à cet environnement. En effet l'ambiguïté majeure, qui a profondément marqué l'histoire de la Garde Nationale envisagée comme une institution policière, a

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tenu à sa profonde insertion dans la société qu'elle était appelée à régir en y faisant appliquer les lois émanant du système politique. Du fait de cette immersion, notamment en raison de son mode de recrutement, la Garde Nationale s'est trouvée entraînée dans les conflits agitant cette société. Son indépendance et son impartialité se sont trouvées compromises et elle a été plus ou moins manipulée et instrumentalisée par les différentes factions auxquelles pourtant elle avait vocation à imposer les décisions de la "volonté générale". Face à cette immersion - qui était pourtant dans la logique
des principes démocratiques

- et

à ses effets pervers

un remède

sera recherché dans une orientation vers la professionnalisation de la "force publique", soit que l'on
professionnalise certains des éléments de la Garde Nationale

expériences de garde nationale soldée - soit que l'on transfère ses compétences à des institutions professionnelles gendarmerie, armée, sergents de ville - avec pour conséquence la création d'une certaine distance sociale entre ces représentants professionnalisés de la "force publique" et le reste de la société. Par là on touche à une question de théorie policière qui constitue ce que l'on pourrait appeler le "paradoxe du policier", qui est aussi par là même le paradoxe de la police. Ce paradoxe tient au fait que les exigences de la fonction policière imposent au policier qu'il soit à la fois, par rapport à son environnement social, intégré et séparé. Le policier doit être proche de la société et intégré à celle-ci pour savoir ce qui se passe autour de lui, pour adapter l'application de la loi aux caractéristiques et aux attentes de la société, pour bénéficier de la compréhension et de la collaboration du public, enfin pour éviter que son pouvoir, qui doit constituer pour les citoyens une protection, ne devienne pour eux une menace. Mais, en même temps, le policier doit rester aussi séparé de la société, pour ne pas voir son indépendance mise en cause par les pressions de son environnement social, et par la tentation que peut éprouver cet environnement de le neutraliser ou même de mettre à son service le pouvoir qu'il

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représente, en l'amenant à devenir ainsi partie prenante passive ou active - des contradictions ou des conflits qui divisent la société, alors qu'en principe le rôle du policier est de les dépasser en leur imposant l'arbitrage de la loi émanant de la "volonté générale". En se plaçant dans cette perspective, on peut considérer que l'histoire de la Garde Nationale a illustré à la fois la nécessité d'arriver à un équilibre entre ces exigences quelque

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peu contradictoires et la difficulté de le réaliser, dans la mesure où les ambiguïtés de l'institution ont été pour une grande part liées à la profondeur de son enracinement sociétal et à l'ambivalence de ses conséquences. On peut d'ailleurs se demander si l'expérience controversée d'une police de type "milice" qu'a représentée la Garde Nationale n'a pas contribué, pour éviter le retour des "compromissions" sociétales qui ont perturbé son fonctionnement, à nourrir en France une certaine tradition de méfiance à l'égard d'une proximité trop grande entre les institutions policières et la société, en favorisant le maintien de cette "distance" entre le public et la police que l'on s'accorde parfois à considérer comme une des caractéristiques du modèle français de police.

INTRODUCTION

La garde nationale appartient à l'histoire de la France. Elle tient également une place importante dans l'histoire des institutions. Les chroniques font état de sa présence dans tous les grands événements entre 1789 et 1871. La littérature du XIXe siècle témoigne de sa réalité sociale. Toute étude sur la force publique se réfère à son expérience. Il s'agit pourtant d'une organisation mal connue. Ses origines sont controversées. La légende révolutionnaire entoure sa création d'un brouillard héroïque. Son existence fut diverse, heurtée et son action intermittente. Elle a disparu sans gloire et sans postérité apparente depuis plus de cent ans. Une étude sérieuse de la garde nationale se heurte à plusieurs difficultés. La législation la concernant est aisément consultable. Mais de nombreux textes, surtout à l'époque révolutionnaire ou impériale, n'ont pas été publiés. Leur découverte est, selon les cas, le fruit du hasard ou le résultat d'une recherche systématique fastidieuse. Les archives sont souvent décevantes. La garde nationale était surtout municipale. La documentation qui subsiste est donc éparpillée dans toute la France. Celle concernant Paris serait la plus riche. Elle a été brûlée en 1871. Par suite des changements fréquemment apportés à la compétence de ses bureaux parisiens, les archives du département de l'Intérieur sont très lacunaires. Le ministère de la Guerre ne s'en est occupé que dans la mesure où l'activité de la garde avait des incidences sur l'emploi et le recrutement des armées. Il est donc important de ne pas négliger d'autres sources manuscrites ou imprimées. Heureusement, les journaux contemporains et les documents parlementaires constituent des références essentielles pour comprendre l'évolution d'une institution dont on ne soupçonne guère maintenant l'intérêt passionné qu'elle a pu soulever.

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On a beaucoup écrit sur la garde nationale au, cours du XIXe siècle. Mais il s'agissait surtout de livres hagiographiques, reflétant beaucoup plus les préoccupations et les illusions du temps que la réalité historique et juridique. Les monographies de villes, petites ou grandes, sont nombreuses à décrire les gardes nationales locales, souvent en termes plus sentimentaux que scientifiques. Jacques Godechoe regrettait qu'il n'existât aucun ouvrage sur la formation des gardes nationales. De nombreux historiens ont pourtant contribué à faire avancer cette question sur des points géographiques précis. Notamment, Pierre Arches pour le Rouergue et le Quercy, Roger Dupuy pour l'llle-etVilaine, Daniel Ligou pour Montauban, Pierre-Henri Thore pour Toulouse ont permis de mieux connaître le phénomène dans les débuts de la Révolution. Louis Girard a révélé magistralement le rôle et la signification revêtue par la garde nationale parisienne entre 1814 et 1851. L'histoire de la garde nationale de Grasse fournit également un jalon provincial couvrant toute l'existence de ce COrpS2. Cette étude contribuera-t-elle à donner une vue assez précise et intelligible de l'institution dans son ensemble? Plusieurs points sont abordés qui n'avaient pas encore été traités, sinon allusivement, voire négativement. Ainsi, par exemple, de l'existence et de l'activité très réelle de la garde nationale sédentaire entre 1792 et 1814, ou des conceptions du gouvernement impérial quant à l'utilisation systématique de la garde nationale comme réserve de l'armée. Le plan adopté est évidemment chronologique. Il tient compte aussi des objectifs différents qui ont été donnés suivant les époques et les régions à la garde nationale. Il correspond initialement à celui que proposait déjà Cadet-Gassicourt en 18183, La garde nationale a constitué d'abord une arme révolutionnaireillégale entre les mains des hommes qui avaient décidé de briser les dernières barrières juridiques entravant la marche en avant de la bourgeoisie. Une partie s'est jouée d'abord en province. Le triomphe parisien du 14 juillet 1789 servit ensuite d'exemple à toute la France. Les gardes natio1

2 G. CARROT,fA garde nationale de Grasse, Thèse, Histoire, Nice, 1975 3 CADET-GASSICOURT, Les quatre âges de la garde nationale ou précis historique de cette institution militaire et civile, depuis son origine jusqu'en 1818, par un électeur

J. GODECHOT. Les Révolutions, 1770-1789, PUP, Nouvelle Clio, 1970, p. 314

du département de la Seine, Paris, 1818

- Le

livre écrit à la demande du libéral

Lanjuinais distinguait: le 1er âge: la garde nationale révolutionnaire (du 13 juillet 1789 à octobre 1791); le 2ème âge: la garde nationale constitutionnelle - le 3ème âge: la milice urbaine impériale - le 4ème âge: la milice communale et rurale.

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nales y assurèrent à peu près partout le succès de la révolution municipale. Une fois en place, la garde devint un moyen politique au profit de ceux qui se montraient désireux de consolider l'acquis révolutionnaire. Utilisant les premières fédérations spontanées d'auto-défense, les clubs se servirent de la dynamique fédérative pour faire obstacle aux menées provincialistes des Constitutionnels et abattre les tentatives réactionnaires des aristocrates. Appuyé sur la puissante garde nationale parisienne, La Fayette récupéra à son tour le mouvement pour tenter de bloquer la marche de la révolution après la fête du 14 juillet 1790. La garde nationale avait assuré le succès de la révolution sur l'absolutisme étatique et formé le noyau d'une nouvelle armée nationale. En 1791, les Constituants ne purent éviter de confirmer son existence au titre d'institution de la Nation. Ceci supposait une organisation plus concurrente que dépendante du pouvoir politique. C'est à ce titre que certains de ses éléments, au nom du droit de résistance à l'oppression, entrèrent en lutte contre l'Etat et déposèrent, le 10 août 1792, le titulaire du pouvoir exécutif. C'est pourquoi aussi tous les gouvernements successifs veillèrent ensuite à la bien composer et à la cantonner dans un rôle de stricte police municipale. Le gouvernement consulaire puis impérial crut habile d'utiliser au profit de sa propre légitimité le mythe national que la garde représentait encore dans les mentalités. Il maintint également l'institution pour pouvoir y puiser le cas échéant une force publique locale. Mais l'Empereur conçut peu à peu et construisit empiriquement, entre 1804 et 1815, une doctrine d'emploi qui transforma la garde nationale en une véritable et efficace réserve de l'armée. Sous sa forme sédentaire et en tant que force communale composée de propriétaires, la garde nationale facilita la restauration du Roi en 1814. Le comte d'Artois puis LouisPhilippe, avec des organisations différentes dans la forme comme dans l'esprit, tentèrent d'en faire, au-dessus du gouvernement royal, une institution monarchique garante et soutien du trône, gardienne des propriétés, protectrice de l'ordre établi. La garde nationale n'avait encore armé que la partie aisée de la Nation: celle qui était présumée avoir des intérêts au maintien du statu quo social. Le suffrage universel y fit entrer en 1848 la totalité des citoyens électeurs. Elle acquit ainsi une force révolutionnaire qui en fera désormais l'espoir de la démocratie sociale pour un changement radical de régime. L'échec de la Commune de 1871, dont elle constituait la force

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fédérée, condamna définitivement l'institution, considérée comme étant plus dangereuse et moins efficace qu'une véritable armée nationale parfaitement soumise à l'Etat.

Chapitre I LA GARDE NATIONALE, ARME REVOLUTIONNAIRE (1789-1790)

Les milices bourgeoises constituées en garde nationale vont jouer un rôle décisif dans le déclenchement et le déroulement de la Révolution française. Toutefois, pour en comprendre le rôle et l'apparition, il est nécessaire d'évoquer ce qu'était la situation de l'Ancien Régime à la vieille de la Révolution, notamment quant à l'état et l'organisation de la force publique.
I. 1. LA FORCE PUBLIQUE A LA FIN DE L'ANCIEN REGIME

.

L'Ancien Régime avait longuement vieilli. Il additionnait des institutions plus empiriques que rationnelles nées au fil du temps en fonction des événements et des besoins. Dès le moment où la pensée philosophique entreprit au XVIIIe siècle la critique de ces institutions, elle eut le souci d'en rechercher les origines et d'en démontrer l'altération. Les hommes de la révolution, nourris de cette littérature et affrontés à la charge de construire une nouvelle société, tentèrent eux aussi de remonter aux sources de l'histoire pour y retrouver les modèles juridiques dans leur pureté originelle.

Parmi les principes qui étaient en cause, figurait celui de
l'emploi et de l'organisation de la force publique. Il était néanmoins patent que les sociétés primitives avaient été des sociétés armées. Hobbes avait même suggéré "que l'estat des hommes hors de la société est une guerre perpétuelle"l. Loin
1

Thomas HOBBES,

De Cive.

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de partager cette vision pessimiste de l'état de nature, Montesquieu avait pourtant admis que "sitôt que les hommes sont en société, ils perdent le sentiment de leur faiblesse. L'égalité qui était entre eux cesse et l'état de guerre commence". Il écrivait: "Ce n'est qu'après avoir fait société avec quelques hommes, qu'il (l'homme primitif) se décide à en attaquer un autre; et il ne devient soldat qu'après avoir été citoyen,,2. Rousseau affirmera lui aussi "que l'état de guerre naît de l'état social"; qu'il est nécessaire de s'unir "pour garantir de l'oppression les faibles, contenir les ambitieux et assurer à chacun la possession de ce qui lui appartient"; que "trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune les personnes et les biens" est "le problème fondamental dont le contrat social donne la solution"3. Les armées, de l'Antiquité à l'Ancien Régime Dès la préhistoire, la défense de la famille, du clan puis de la tribu, avait effectivement requis l'effort de tous4. En dépit d'une nécessaire spécialisation des tâches, cette obligation avait survécu dans les cités grecques de l'antiquité. Athènes et surtout Sparte offraient de bons exemples de communautés militaires, d'armées véritablement nationales. Les mêmes caractères se retrouvaient dans la Rome antique. Mais les conquêtes successives et la nécessité de disposer d'importants contingents avaient transformé peu à peu les légions citoyennes en armées permanentes composées de mercenaires. Cette évolution qui avait déjà été constatée dans la Babylone d'Hammourabi, en Egypte thébaine, en Assyrie, dans la Perse de Xerxès ou la Grèce d'Alexandre, s'était vérifiée à Rome dès le Ille siècle avant Jésus-Christ. Les armées des empires se présentent généralement sous la forme d'armées dénationalisées. Ceci autant par besoin purement militaire que pour ne pas avoir à laisser des armes entre les mains des citoyens. Le même processus, menant de l'armée-nation à l'arméemercenaire, s'était renouvelé après la chute de l'Empire romain. Les tribus germaniques étaient organisées sur la base de l'obligation du service militaire pour tous les hommes libres5. Ce principe, matérialisé par la proclamation de l' hériban,
2

MONTESQUIEU, L'Esprit des lois. 3 1.-1. ROUSSEAU, Ecrits sur l'abbé de Saint Pierre, Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes, Du contrat social. passim. 4 G. CASTELAN, Histoire de l'Armée, PUP, 1948, p. 6 à 24. $ E. BOUTARIC, Les institutions militaires de la France avant les armées permanentes, Plon, 1863, p. 50 et s. - G. LAPOINTE, Histoire des institutions et des faits sociaux, Paris, 1963, p. 169 à 174.

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s'était trouvé confirmé à l'époque carolingienne avec l'introduction progressive de la commendatio. En fait, les souverains des nouveaux royaumes construits sur les ruines de l'Empire d'Occident utilisèrent très tôt des armées de cavaliers professionnéls achetés une fois pour toutes par l'attribution de bénéfices, puis de fiefs héréditaires6. La décadence du système féodal à la fin du haut moyenâge et l'anarchie qui s'ensuivit avaient permis aux communautés citadines de s'affirmer économiquement entre le XIe et le XIIIe siècle, puis de s'organiser militairement à l'abri de chartes d'affranchissement. Ce mouvement avait été encouragé par les rois de France qui y avaient trouvé le moyen de diminuer la puissance des féodaux tout en dégageant des moyens militaires pour eux-mêmes7. Les milices urbaines ou communales, non seulement assuraient leur propre défense mais apportaient au roi les ressources du ban et de l'arrière-ban. Les villes répondirent notamment à l'appel de Louis VI le Gros lors de la grande alerte de 1126. Elles figurèrent près de Philippe Auguste à Bouvines en 1214, première bataille vraiment nationale. Les souverains, dont l'autorité était limitée par l'organisation féodale, tendaient ainsi à se constituer, par dessus les grands feudataires en fédérateurs de la nation française. Le succès de cette politique, en développant la puissance royale, ruina la force naissante des communes et par là celle de l'idée nationale. Les communes devinrent des "bonnes villes". La nation s'effaça devant les intérêts d'un royaume en lutte, non plus pour sa seule survie, mais pour l'hégémonie européenne. Suivant le mécanisme décrit plus haut, la réussite de cette politique supposait l'existence d'une forte armée permanente, donc soldée. Sa création définitive semble remonter aux années 1439-1445 avec l'organisation par Charles VII de quinze Compagnies, dites de l'ordonnance, formées de cavaliers. Elles seront bientôt renforcées par des troupes réglées à pied, suisses puis génoises, écossaises et allemandes8. Ainsi se conserva jusqu'à Louis XVI, à travers les réformes de Le Tellier au XVIIe siècle et de Choiseul au XVIIIe, une force armée permanente composée de professionnels. Elle totalisait en 1789 180 000 hommes, dont un quart de soldats étrangers. La noblesse féodale avait réussi à se faire confirmer, par l'édit de 1781, le privilège d'accès direct dans les grades d'officiers, au détriment de la bourgeoisie qui se voyait
6

Marc BLOCH, La Société féodale, la formlltion des liens de dépendance, Albin

Michel, 1939, p. 223 à 270 - Jacques ELLUL, Histoire des Institutions, tome l, p. 70S à 707, p. 732 à 735. 7 C. PETIT-DUTAILLIS, Les Communes Françaises, Albin Michel, 1947, ch. Ill, 1\ 3. 8 P. CONTAMINE, Guerre, Etat et Société à lafin du Moyen-âge, 1972, p. 271 à 284.

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privée d'un moyen recherché de promotion sociale. La masse du recrutement était le fait d'engagements volontaires obtenus à l'aide de procédés souvent discutables. C'était donc une armée plus monarchique que nationale, mais parfaitement adaptée au régime politique et dont la hiérarchie se trouvait admirablement calquée sur la hiérarchie sociale9. L'utilisation des milices depuis la fin du Moyen-Age Les rois de France n'avaient jamais renoncé à tirer moralement ou matériellement profit des ressources profondes de la Nation. Ils y avaient été poussés, dès la fin du moyen-âge, par la nécessité de constituer des réserves d'effectifs pour faire face aux besoins de guerres dynastiques qui prendront peu à peu une forme nationale. Après avoir organisé une cavalerie mercenaire en 1445, Charles VII avait prévu par l'ordonnance du 28 avril 1448 de régulariser l'arrière-ban roturier en levant dans toutes les paroisses du royaume des hommes servant à pied, à raison d'un pour quatre-vingts feux. On les appela Francs-archerslO. Ils étaient habillés aux frais des habitants. Moyennant une exemption de la taille, d'où leur nom, ils s'exerçaient régulièrement au maniement des armes et devaient se tenir prêts à répondre au premier appel. Leur esprit était trop peu militaire Après avoir tenté vainement de les réformer, Louis Xl les avait supprimés en l48011. Au siècle suivant, Louis XII et François 1er avaient voulu à leur tour disposer d'une infanterie de réserve. Pour éviter les inconvénients précédemment rencontrés, ils lui avaient donné, sous le titre de légions provinciales, un cadre d'entraînement et de ralliemene2. Le maréchal de Montluc y avait vu une belle invention "si elle eût été bien suivie", car disait-on "c'est le vrai moyen d'avoir toujours une bonne armée sur pied, comme faisaient les Romains, et de tenir son peuple aguerri"13. Cette expérience n'avait pas eu de suite, tant pour des raisons de pure efficacité militaire que par la résis9 Pierre CHALMIN, "La désintégration de l'armée royale en France à la fin du XVIIIe siècle", dans Revue Historique de l'Armée. 1964, 16 pages. 10 Ph. CONTAMINE, op. cir.. p. 304 à 308, p. 337 à 366. Selon l'auteur, cette institution ne faisait qu'étendre au plat-pays, un régime que connaissaient depuis le milieu du XIVe siècle les nombreuses villes de France où un corps d'arbalétriers et d'archers, exempts de la plupart des impositions, était spécifiquement destiné à la défense locale et chargé de fournir les contingents demandés par le roi. 1\ Ferdinand LOT et Robert FA WTIER, Hi.ttoire des institutions françaises au MoyenPUP, 1958, tome Il, p. 526 à 531. dr' I Il Y avait en 1532 sept légions provinciales, fortes chacune de 6 000 hommes. Chaque légion était sous les ordres d'un colonel et de 6 capitaines nommés par le roi. 13 Cité par A. CHERUEL, Dictionnaire historique des institutions, moeurs et coutumes de la France, 1910, tome I, p. 35.

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tance des nobles à l'affranchissement de leurs paysans légionnaires. En 1558, les légions provinciales furent transformées par Henri II en régiments formés de volontaires français ou de soldats étrangers recrutés à l'extérieur du royaume en application des traités de capitulation. Ce sont des besoins pressants de défense nationale qui conduisirent Louis XIV en 1688/1691 à ordonner aux intendants de lever des miliciens, d'abord désignés puis tirés au sort parmi les hommes non mariés de 20 à 40 ans. Cette armée de seconde ligne, équipée par les paroisses comme l'avaient été les francs-archers, permit de faire face aux nécessités de la guerre victorieuse contre la ligue d'Augsbourg. On entreprit une levée semblable en 1701, puis en 1726, époque à laquelle les milices devinrent une institution permanenteI4. L'ordonnance du 4 août 1771 les transforma en régiments provinciaux, sorte d'armée auxiliaire, dont l'uniforme blanc, les collets et parements bleus, étaient le signe d'une troupe médiocre et méprisée. Les militaires lui portaient peu de considérationI5. Bernardin de Saint-Pierre écrivait à leur sujet: "Il semble que ce soit chez nous un honneur de servir le roi dans l'état militaire et une espèce de honte de tirer à la milice". Cet embryon d'armée nationale, supprimée en 1775 par le comte de Saint-Germain puis rétablie en 1778 à raison de treize régiments d'élite dits de grenadiers royaux, quatorze régiments provinciaux et soixante-dix-huit bataillons de garnison n'avait pas bonne réputation. Nombreux seront les cahiers de 1789 qui demanderont sa suppressionI6, Le tirage au sort était redouté, assimilé à la corvée. Bien que la milice ne touchât effectivement qu'une très petite partie de la population, on lui reprochait son inégalité, la durée indéterminée du service, le mauvais encadrement. Les exemptés étaient nombreux, mais le poids de l'équipement des miliciens pesait lourdement sur les communautés locales17. Par comparaison, les villageois acceptaient bien mieux la charge des gardes-côtes. L'ancien guet de la mer, qui avait été créé lui aussi par François 1er au XVIe siècle, et qui avait été réorganisé par l'ordonnance du 13 décembre 1778, était
14

A. CORVISIER, "L'Armée française de la fin du XVIIIe siècle au ministère de
Le Soldat.
siècle

Choiseul",
fin

1964, tome 2, p. 200 - C. VIGNES, Les milices en Provence
à la révolution, Thèse, droit, Aix 1953

de la

du XV/Ième

- J. GEBELlN, Histoire

des milices provinciales (1688-/79/), Paris, Hachette. 15 Emile G. LEONARD, L'Armée et ses problèmes au XVIIle siècle, Plon 1958, p. 204 à 206 - On les appelait "culs blancs", à cause du treillis dont on les vêtait. Selon le maréchal de Noailles, ils étaient tout juste bons dans les places fortes "à ouvrir et à fermer les portes". 16 P. LAPORTE, La milice d'Auvergne, Thèse droit, Paris 1954, p. 179 et s. - P. GOUBERT et M. DENIS, /789, les Français ont la parole, Julliard, 1964, p. 207 et s. 17 Claude VIGNES, op. cir., p. 85 à 93.

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beaucoup moins lourd. Son service dispensait avantageusement de celui de la milice. Il était en outre intermittent et les populations maritimes, auxquelles il s'appliquait exclusivement, en ressentaient directement et ataviquement l'utilité. Il en était de même des cinquante-deux régiments de seconde milice qui existaient dans le Languedoc. C'était une institution permanente composée de catholiques spécialement armés et exercés pour comprimer d'éventuelles révoltes protestantes18. Ils furent d'ailleurs désarmés après l'édit de tolérance du 20 novembre 1781. Les milices bourgeoises à la fin de l'Ancien Régime On retrouve dans cette organisation localisée un souci de défense intérieure dont ne participait absolument pas la milice royale. Cette tâche revenait en principe, dans les villes du royaume, aux milices bourgeoisesl9. De la fonction militaire qui leur avait été reconnue au moyen-âge, elles ne conservaient plus au XVIIIe siècle qu'un vague rôle d'auxiliaire de l'armée à l'intérieur des places fortes. Ceci avait été confirmé par les ordonnances du 25 juin 1750 et du 1er mai 1768. Antérieurement, un arrêt du Conseil d'Etat du 19 septembre 1668 et une ordonnance de 1692 les avaient placées sous les ordres des Intendants des généralités et des Lieutenants du roi. Il est évident qu'un tel service, bien que sédentaire était peu recherché, même s'il comportait le privilège d'exempter du tirage au sort pour la milice provinciale, voire de la taille. La garde bourgeoise n'était le plus souvent qu'une troupe d'apparat aux uniformes rutilants, aux écharpes voyantes, aux plumets colorés que l'on sortait les jours de fête ou à l'occasion d'une cérémonie publique. L'ancienne obligation d'un entraînement régulier en vue du service de guerre se perpétuait un peu partout sous la forme de confréries de bons compagnons dénommés arquebusiers, arbalétriers, couleuvriniers, canonniers ou archers. Ceux-ci se contentaient de mesurer régulièrement leur adresse et en célébraient joyeusement les résultats dans des concours de tir se terminant dans de traditionnelles agapes. Leurs chefs étaient élus ou nommés par les maires et échevins des villes. Tirant parti de la considération qui pouvait être portée à ceux qui étaient admis dans ces sortes de confréries et a fortiori envers ceux qui y occupaient des grades, le roi avait
18

1. DUVAL-JOUVE, Montpellier pendant la Révolution, Montpellier, 1879, p. 8. 19 A. BABEAU, La ville sous l'Ancien Régime, Paris, 1880, p. 239 à 317.

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décidé par un édit de mars 1694 de vendre "des offices de colonels, majors, capitaines et lieutenants des Bourgeoisies dans les villes et bourgs fermés du royaume". Bien que les attendus de cet édit eussent prétendu rechercher l'établissement "d'une règle uniforme dans les différentes parties de notre royaume", il s'était agi en fait d'une simple loi fiscale assortie de quelques privilèges, comme l'exemption du logement des gens de guerre. Cette mesure abrogée en 1706, mais rétablie en 1708, avait précipité la décadence de ces formations, ne leur laissant souvent qu'une existence purement nominale. A vrai dire, aucune synthèse d'ensemble n'a été entreprise sur l'existence, la forme, les fonctions des milices bourgeoises du XVIe au XVIIIe siècle. Si le royaume de France tendait à la centralisation étatique, il ne formait pas encore une nation unifiée. La diversité était la règle, notamment en matière de coutumes et de législation. Beaucoup de villes avaient soigneusement racheté les offices de colonels et autres officiers pour garder la haute main sur ces fonctions militaires et ne pas laisser se constituer une autorité concurrente des maires, consuls ou échevins. Puis elles avaient laissé l'institution soigneusement en sommeil. Dans d'autres cités, surtout les plus importantes, existaient encore des milices de bourgeoisie en activité qui assuraient régulièrement, outre les services d'honneur mentionnés ci-dessus, diverses fonctions de guet et de patrouilles20. Leur organisation fournissait des moyens de lutte contre l'incendie ou de police en temps d'épidémie, mais permettait aussi de combattre le banditisme et de maintenir l'ordre en cas de troubles sociaux21 ou frumentaires. C'est pourquoi les miliciens étaient le plus souvent choisis parmi la bonne bourgeoisie rentière ou commerciale. C'était pour elle un droit et aussi un devoir, donc une charge. Ailleurs, par le moyen de l'exemption ou du remplacement, qui étaient très répandus sous l'Ancien Régime, ce fardeau ne manquait pas de retomber sur des habitants peu
20

21

M. MARION, Dictionnaire des institutions de la France au XVIIe et XVIIIe siècle, Paris,1923,p.370. A. CORVISIER, op. cit., p. 244 à 263, relève plusieurs villes importantes où les mili-

ces bourgeoises assuraient un service régulier au cours du XVIIIe siècle: Montpellier, Le Havre, Lorient, Charleville. - H. DINET, Les conséquences de la grande peur: les milices nationales en Poitou, p.121 - M. LHERITIER, La Révolution à Bordeaux, pup, 1942. - M. WAHL, Les premières année.ç de la Révolution à Lyon, Paris, 1&94,p. 9. - C. STURGILL, "Le rôle des miliciens de Bordeaux de 1722" dans Annales du Midi, 1974, p. 165 à 1&0. - H. BOUTEILLIER, Histoire des milices bourgeoises et gardes nationales de Rouen, 1&50, p. 61 et 62. - R. TOURNES, La Garde nationale iklns le département de la Meurthe pendant la révolution (17891802), Thèse lettres, Paris, 1920, p. 4. - A Arch. nat., AD XVIII C 97, figure le règlement de la milice bourgeoise de La Rochelle, du &novembre 1773.

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fortunés, mais auxquels on n'accordait pas la même confiance22.On leur préférait les soldats à pied ou à cheval du guet, des gardes urbaines ou des gardes de la ville, moins nombreux,23 mais dont la solde garantissait la qualité et la permanence du service. Le poids financier, trop important pour le budget des petites villes, limitait cette solution à l'entretien de quelques gardes soldés efficaces quoique trop peu nombreux. Ce sont peut-être ces milices soldées, dont parlent évasivement les monographies locales, qui apparaissent fortuitement dans diverses affaires de rétablissement de l'ordre pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle. Leurs interventions sont souvent mentionnées au cours de la guerre des farines, où elles suppléèrent provisoirement une maréchaussée trop peu nombreuse pour être efficace et des militaires trop éloignés pour intervenir avec promptitude. Les forces de sécurité à la fin de l'Ancien Régime A l'occasion de ce grave et symptomatique événement qui marque selon lui "la borne frontière de l'Ancien Régime", Edgar Faure note que l'un des points faibles de cette époque

était "l'insignifiance des forces de sécurité ,,24. La sûreté était
normalement assurée dans les campagnes par des cavaliers de la maréchaussée, réorganisée en mars 1720 selon un maillage territorial comportant 365 brigades de 5 hommes. Pour les cas les plus graves, il ne fallait compter que sur la troupe. Le caractère prétorien de l'armée royale était une garantie de fidélité. Mais sa concentration dans des garnisons, la lenteur des déplacements, les dangers d'un morcellement en petits détachements, le manque d'adaptation aux opérations de maintien de l'ordre en rendaient l'emploi délicat. Lors des émeutes du printemps 1775 à Paris et dans l'lle-de-France, les troupes de la maison du roi, les Mousquetaires gris et noirs, les Gardes-françaises et les Gardes suisses, les dragons, avaient pourtant agi avec assez de résolution. L'exemple de Paris, la ville la plus importante du royaume, illustre assez bien la superposition anarchique et l'insuffisance des moyens appelés à assurer l'ordre dans une cité de 600.000 habitants25. Quelques compagnies d'archers, d'arbalé22

M. BORDES, L'administration provinciale et municipale en France au XVIIIe siècle, SEDES, 1972, p. 29 et 30. - M. GARDEN, Lyon et les Lyonnais au XVlIIe siècle. Flanunarion,197S,p.33. 23 C'était le cas à Montauban, étudié en profondeur par Daniel LIGOU, Montauban à lafin de l'Ancien Régime et au début de la Révolution, Paris, 1958. 24 E. FAURE, La disgrâce de Turgot, Gallimard, 1961, p. 398. 25 1. GODECHOT, La prise de la Bastille, Gallimard, 1965, p. 105 à IlS.

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triers, d'arquebusiers et de fusiliers, débris des anciens corps militaires du moyen-âge constituaient avant tout des troupes de parade, servant épisodiquement, et sans aucune valeur militaire ou policière. Une Maréchaussée comprenant quatre cents hommes à peine, dont le plus gros des effectifs était dispersé dans l'Ile-de-France et la généralité de Paris, avait pour tâche d'assurer la sécurité des communications. Elle ne pouvait donc agir qu'exceptionnellement en corps concentré26. Une compagnie du Guet dont la création remontait au XIIIe siècle, avec 150 archers à pied et à cheval, était plus spécialement chargée du service des prisons. La Garde de Paris, créée par Sartine en 1771, représentait 800 hommes d'infanterie et 225 cavaliers, auxquels revenait la protection des murs et des portes de Paris ainsi que la surveillance mobile, de jour et de nuit, des différents quartiers. Très mal vus de la population parisienne, souvent désavoués par la haute administration et la justice, les gardes étaient surnommés les "tristes apates't27. Le régiment des Gardes-françaises, unité d'élite de l'infanterie, fort de 3600 hommes casernés sans interruption depuis 1763 à Paris, assuraient des services d'honneur et de garde. Le régiment des Gardes suisses de la maison du roi était stationné à Versailles, mais employé habituellement à Paris au même titre que celui des Gardes-françaises. En cas d'événement grave, il était encore possible d'utiliser différents corps appartenant à la garde du roi et cantonnés à Versailles (Gardes du corps, Chevau-légers, Gendarmes). Toutes ces unités pouvaient aussi être renforcées, mais dans un délai de quatre à quinze jours, par des troupes venues de province dont les plus proches se trouvaient en garnison sur la frontière du Nord (Roubaix, Lille, Arras, Reims, Amiens). Cette faiblesse des effectifs se compliquait d'une grave dispersion du commandement. Le Lieutenant de police, fonction créée en 1667, disposait seulement et directement du guet et de la garde de Paris, tous deux placés sous les ordres d'un Chevalier du guet. La Maréchaussée était rattachée, par l'intermédiaire de ses prévôts respectifs, aux Secrétaires d'Etat. Il en était de même des troupes dont les chefs. étaient indépendants du Lieutenant de police et que ce dernier ne pouvait requérir que par l'intermédiaire du Commandant militaire du gouver-

26Actes de la commune de Paris, 1ère série, tome I, p. 592 - Ile-de-France : 52 hommes; généralité de Paris: 140; connétablie : 58; prévôté de l'hôtel du roi : 26; rrévôté des monnaies: 82; garde des gouverneurs de Paris: 53. 7 R. GANDILHON, "Cinqlettres sur les événements parisiens, 30 août 1788 au 2 août 1789" dans A.H.R.F. p. 266 à 278.

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nement de Paris28. L'armée réglée n'était d'ailleurs pas d'une efficacité assurée. Le corps des officiers, qui était mécontent de la réforme opérée par Choiseul en 1760, et qui se trouvait peu satisfait de celles entreprises par Saint-Germain en 1776 et Ségur en 1781, atteint profondément par les idées nouvelles, faisait montre d'un certain esprit d'insubordination29. Ceci était d'un très mauvais exemple pour une troupe encore disciplinée mais laissée à la merci de toutes les propagandes. Malgré ses relatives insuffisances et ses défauts de structure, cette organisation était encore un obstacle pour tous les fauteurs de désordre et constituait toujours un atout important dans la main du pouvoir royal. C'était surtout ce que lui reprochaient ceux qui se recommandaient de l'opinion éclairée. Les nobles et les bourgeois rationalistes, nourris par cinquante années d'écrits philosophiques, récusaient une conception trop personnelle et étatique de l'ordre public que Louis XV avait ramassée en une formule lapidaire au cours du lit de justice du 3 mars 1766 : "L'ordre public tout entier émane de moi, j'en suis le gardien suprême". Avec Mably et Condorcet, les publicistes ne reconnaissaient au roi que le rôle de gardien de la loi, elle-même étant l'expression de la volonté nationale. Le roi ne pouvait donc disposer de la force publique que pour l'application de la loi. Pour être certain que la force publique, accessoire de la loi, obéît à la Nation et non au roi, ne fallait-il pas repenser la forme même de l'armée: sa contexture, son recrutement, son commandement, ses modalités d'action dans le maintien de l'ordre intérieur? Montesquieu l'avait préconisé à plusieurs reprises30: "Pour que celui qui exécute ne puisse pas opprimer, il faut que les armées qu'on lui confie soient peuple et aient le même esprit que le peuple, comme cela fut à Rome au temps de Marius". Ne pouvait-on aussi concevoir l'existence d'une autre force publique qui serait capable de contrebalancer la puissance de l'armée? La Nation n'avait-elle pas des droits naturels en cette matière? Dans la masse tumultueuse des idées qui avaient été développées au cours de la dernière moitié du XVIIIe siècle, il n'est pas possible de discerner une doctrine très claire sur ce sujet, autre que négative3l. A travers les théories optimistes du
28 Jean Lucien GA Y, L'administration de la capitale entre 1770 et 1789, p. 154. Il fallait souvent solliciter l'arbitrage du Secrétaire d'Etat à la Maison du roi, dont dépendaient les troupes. L'auteur cite une lettre du maréchal de Biron au marquis de Breteuil: "Je ne puis donner un pareil ordre (...) 11est indispensable que j'en reçoive du roi. Le Parlement pourrait. s'il y avait des événements fâcheux, me prendre à parti". 29 P. CHALMIN, op. cir. 30 MONTESQUIEU, L'Esprit des lois, Livre XI. 31 Emile G. LEONARD, op. cit., p. 281 à 314.

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temps sur les rapports entre le roi et la Nation se dissimulaient bien des calculs politiciens. Les idées généreuses cachaient souvent des préoccupations et des objectifs à court tenne. Il était évident que si ce courant réussissait à modifier l'organisation des pouvoirs publics, se poserait alors un problème de fond, d'autant plus difficile à résoudre qu'il touchait à une matière délicate conditionnant l'existence même de l'Etat, la prospérité de la Nation, la sécurité des citoyens.
I. 2. LES PREMIERES MILICES BOURGEOISES REVOLUTIONNAIRES (1788-1789)

Il est maintenant bien établi que la Révolution française n'a pas éclaté brutalement en l789.Elle s'insérait dans un vaste mOUVementde crise qui a d'ailleurs touché tout l'Occident32. Les prémices de la révolte En France, l'Ancien Régime s'essoufflait. Les structures de la société du XVIIIe siècle ne correspondaient plus aux réalités sociales et économiques. Le déséquilibre qui en résultait entretenait un mécontentement latent que le mouvement philosophique avait amplifié par ses écrits. Le haut personnel politique reconnaissait la nécessité d'une réforme profonde des rapports sociaux et d'une simplification de l'organisation administrative. La royauté se démontrait absolument incapable d'imposer les nécessaires arbitrages entre les intérêts divergents. Attaquée dans sa légitimité, elle avait tendance à masquer son incapacité par de brusques manifestations d'autorité. Cette société, bloquée dans son développement, voyait en outre sa marche, jusque là ascendante, arrêtée par une conjoncture économique défavorable. Le commerce extérieur se heurtait à la concurrence des produits industriels anglais plus compétitifs. Ceux-ci s'introduisaient en France à la faveur des accords commerciaux signés en 1778 et en 1786 avec les Etats-Unis et l'Angleterre. Les prix avaient connu, tout au long du siècle, une hausse correspondant à la prospérité générale. Depuis 1770, ils avaient tendance à monter très brutalement et surtout irrégulièrement. Quant aux salaires, beaucoup plus stables, ils étaient érodés par les conséquences d'une pression démographique entraînant des demandes d'emploi
32 Jacques GODECHOT, Les Révolutions (1770-/799), op. cit., p. 122-136.

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que la crise ne permettait plus de satisfaire. Le chômage en résultant lançait les vagabonds sur les chemins et augmentait dangereusement le nombre des indigents dans les villes33. L'insatisfaction, ressentie dans les classes supérieures et moyennes de la société, rejoignait l'anxiété qu'éprouvaient tous les non possédants. Leur violence atavique s'était trouvée jusque là neutralisée par un système politico-social, dans lequel ils avaient leur place et qui assurait la satisfaction de leurs besoins élémentaires. Seule la faim risquait d'entamer leur résignation séculaire. C'est ce qui s'était déjà passé en 1776, au moment de la guerre des farines. C'est ce qui ne pouvait manquer de résulter de la grave crise agricole dont les prémices apparurent en 1788. Il était tentant, pour les opposants politiques de tout bord, d'utiliser contre l'autorité royale la force de pression de ces foules inquiètes et affamées. Nobles libéraux, aristocrates, parlementaires des corps judiciaires privilégiés s'étaient déjà associés pour saper les velléités de réforme des gouvernements successifs en quête de ressources financières. Après l'échec du ministre Calonne et le renvoi, en mai 1787, de l'assemblée de notables, Loménie de Brienne s'était décidé à réagir. Le 8 mai 1788, sous couvert de réorganisation judiciaire, six édits avaient été promulgués qui étaient en fait destinés à briser la puissance des Parlements. La Royauté engageait une épreuve de force contre l'opposition aristocratique sans s'être assurée du moindre soutien populaire. Les parlementaires, au contraire, appuyés par le parti patriote et son réseau de correspondances, eurent l'habileté de lier leur cause à celle du petit peuple désoeuvré et inquiet. Suscitée par eux, l'émeute aussitôt gronda dans la plupart des villes où siégeaient des cours souveraines. A Paris, de sérieuses mesures préventives réussirent à maintenir le calme. Il n'en fut pas de même en province, entre mai et juin 1788. A Toulouse, à Pau, à Aix, à Dijon, à Besançon, les troupes furent assaillies et les parlementaires réinstallés par la foule. A Grenoble, les émeutiers montés sur les toits firent pleuvoir des briques et des tuiles sur le régiment d'Austrasie et le Royal-Marine. L'hôtel du commandant de la province fut envahi et pi11ë4. A Rennes, c'est l'Intendant qui dut fuir après une faible résistance. Mollesse, manque de résolution, absence de directives précises, caractérisent assez bien l'action des autorités chargées
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34 J. EGRET, Le parlement de Dauphiné et les affaires publiques moitié du XVIIIe siècle, Arthaud 1941, tome 2, p. 228-236.

M. VOVELLE, La Chute de la Monarchie (1787-1792), Le Seuil, 1972, p. 8 à 104.
dans la seconde

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de maintenir l'ordre pendant ces journées pré-révolutionnaires de 1788. L'année était à peu près seule à intervenir. Elle le fit avec un minimum de brutalités. Les milices bourgeoises, quand elles étaient réunies, ne prirent les annes, comme à Grenoble ou à Troyes, que tardivement, pour empêcher l'agitation de se tourner contre les maisons et les biens. Cette timidité s'explique en grande partie par la sympathie qu'éprouvaient de nombreux responsables et la plupart des cadres pour le mouvement de résistance. A Rennes, à Aix, à Toulouse, à Metz, des officiers pactisèrent avec les insurgés. Elle tient aussi aux risques que les chefs des forces de l'ordre savaient encourir s'ils s'opposaient aux défenseurs des droits des parlementaires. Ainsi, à Dijon, le lieutenant de maréchaussée fut destitué et condamné à la prison pour avoir dispersé la foule. Quand Loménie de Brienne, désavoué par le roi, dut se retirer le 25 août 1788 pour faire place à Necker, l'enthousiasme populaire se traduisit à Paris par de bruyantes démonstrations de rue3S.Elles se poursuivirent jusqu'à la fin de septembre et prirent la fonne de pillages, de violences et d'incendies. Dès que le Parlement de Paris se trouva officiellement rétabli par déclaration royale du 23 septembre 1788, il s'empressa de citer devant lui le lieutenant de police et le maréchal Biron commandant de la ville, pour condamner leur action répressive. Le garde des Sceaux n'ayant pas osé s'opposer à ces poursuites, il est possible d'imaginer l'état d'esprit de tous ceux auxquels revenait, dans les autres parties du royaume, la responsabilité du maintien de l'ordre. On en verra les graves conséquences au cours des mois suivants. Les parlementaires se discréditèrent quelques semaines plus tard dans l'opinion, en s'opposant à la double représentation du tiers aux Etats généraux. Dès lors, le peuple des rues et des faubourgs, dont le rôle avait été déterminant pour faire plier la volonté du roi, ne sera jamais plus appelé à la défense des "pères de la nation" rejetés dans le camp des aristocrates. Mais il n'avait pas été sans conséquence d'encourager les masses populaires à donner l'assaut à des bâtiments officiels dans une époque où la famine menaçait. Troubles frumentaires et milices bourgeoises

Dès l'année 1788, des troubles purement frumentaires étaient apparus, dans les villes comme dans les campagnes. Les habitants, craignant de manquer de grains, pillaient les
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R. GANIDILHON,
émeutes.

in A.H.R.F.,

1956, p. 266-278,

cite plusieurs

lettres

décrivant

ces

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boutiques, attaquaient les convois de blé, obligeaient les municipalités à taxer le pain en dessous des cours. La crise s'était aggravée durant les premiers mois de 1789. Un peu partout en France, on note des émeutes petites ou grandes, dégénérant parfois en mouvements anti-fiscaux, voire en conflits de classe36.Les autorités avaient fait face, jusque là, en utilisant les moyens traditionnels dont ils disposaient: maréchaussée ou détachements de l'armée royale37. Mais les militaires ne pouvaient être partout. Quand on en avait besoin, ils se trouvaient trop loin ou bien leur action manquait de vigueur. S'ils se décidaient à intervenir, ils le faisaient au nom du roi et pour le rétablissement d'une autorité qu'il était de mode de contester. Le besoin d'ordre, inhérent à la société bourgeoise, balançait avec la crainte d'exposer les avantages acquis jusque là dans la lutte contre le pouvoir et l'aristocratie. C'est de ce dilemme que vont naître, plus ou moins accidentellement, les premières milices révolutionnaires. Tirant prétexte de ces soulèvements populaires, des éléments actifs, recrutés principalement parmi la jeunesse de la bonne bourgeoisie, s'organisèrent et s'armèrent. Ils désiraient notamment s'imposer à des oligarchies locales plus conservatrices. Cette démarche ambiguë, que les historiens, égarés par des relations contemporaines, n'ont pas toujours parfaitement analysée, apparaît pourtant, avec beaucoup de netteté, dans des lieux aussi différents que la Bretagne et la Provence au début de l'année 1789. A Rennes, ce sont les étudiants en droit ainsi que de jeunes citoyens qui menèrent l'action. Le 27 janvier 1789, au cours de la "Journée des Bricoles", ils pillèrent le magasin de la milice royale. Se trouvant armés et en position de force, ils attaquèrent les délégués de la noblesse et les parlementaires, qu'ils assiégèrent dans la salle des Etats. Prenant ensuite conscience des atouts dont ils disposaient, ayant été renforcés par des contingents venus de Nantes et de Saint-Malo et enfin encouragés par l'attitude plus que réservée adoptée par le commandant militaire, ils s'organisèrent, le 3 février 1789, en une sorte de fédération armée de jeunes patriotes38. A Marseille, ce sont encore des jeunes gens, appartenant aux principales familles et à leur nombreuses clientèle de commis, qui entreprirent le 23 mars 1789 de s'armer et d'occuper des postes de garde. Réunis en quatre bataillons de cinq cents hommes chacun, ils jugulèrent d'abord une grave
36 Hubert METHIVIER, La fin de l'Ancien Régime, PUF, 1970, p. 74-81. 37 En avri11780, le lieutenant Buonaparte fut envoyé, avec 100 hommes du régiment d'artillerie de la Fère en Côte d'Or, pour réprimer une émeute. 38 Roger DUPUY; La garde nationale et les débuts de la Révolution en Ille-et-Vilaine, Klincksieck, 1972, p. 46-67.

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insurrection dirigée contre la perception des impôts locaux sur la consommation, Après avoir défait facilement la populace, ils se retournèrent contre les ploutocrates locaux qui administraient la ville. Ils exigèrent une réforme de l'administration municipale, la suppression des fermes et l'adoption d'un système fiscal plus équitable. Pire, ils n'hésitèrent pas à s'engager dans des actions menées à l'extérieur de Marseille. Tant et si bien, que le comte de Caraman, commandant militaire de la province et partisan de la fermeté, décida d'intervenir. Ayant reçu des renforts, il occupa la ville le 14 mai 1789, au mépris des anciens privilèges qui en interdisaient l'accès aux soldats. Il prononça la dissolution de la garde des jeunes gens et la remplaça sur le champ par un guet bourgeois dans lequel toutes les corporations se trouvaient mêlées. Il choisit lui-même les officiers dans les classes jugées les plus honorables et en assez grand nombre, de manière à les former éventuellement en corps de réserve39. Cette solution, que le représentant du roi imposa à Marseille, fut imitée par beaucoup de villes de la Provence occidentale. La région était en proie, depuis mars 1789, à un grave soulèvement populaire qui se déchaînait maintenant contre les propriétés et tournait à l'insurrection sanglante. Trois mille bourgeois aixois s'étaient armés en mars. Ils avaient reçu des drapeaux que l'archevêque avait bénis et sur lesquels des inscriptions symbolisaient la réunion des trois ordres. A Toulon également, le calme fut rétabli à l'aide de milices, organisées sur une base c01J?orative et admises à participer au service avec la garnison. De même, dans des villes moins importantes, comme Barjols où le conseil de la communauté avait créé après l'attaque d'un couvent de femmes, une trentaine de compagnies formées de "bourgeois-artisans et de paysans honnêtes,,~l. Un peu plus loin, à Montpellier, les habitants constituèrent également, le 18avril 1789, une trentaine de compagnies totalisant 2636 hommes, pour "assurer la liberté, protéger la perception des impôts, défendre les propriétés et les personnes"42. Albi, au mois d'avril et Limoux, au sud de Carcassonne, le 6 mai 1789, se donnèrent une organisation semblable. Il en était de même à Etampes, depuis le 7 avril 1789; à Caen depuis le 25 avril; à Orléans le 27 avril; à Beaugency le 29. D'autres cités, comme Troyes dès avril 1788, ou Mortagne-en-Poitou, en février 1789, s'étaient mises sous la protection de patrouilles volontaires improvisées.
39 Arch. 40 Arch. 41 Arch. 42Joseph dép., B. d. R., C 1380 - C 4110. dép. Var, L 148. mun., B3.Ijols, Délibérations communales 1786-1789. DW AL-JOUVE, Montpellier pendant la Révolution.

op. cit.. p. 51.

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Ainsi, à la fin de l'hiver 1788, avant même la réunion des Etats Généraux, des citoyens avaient pris les armes dans de nombreuses villes du royaume. Il s'agissait parfois d'une simple remise en activité des anciennes milices bourgeoises. Mais déjà s'était révélée, à Rennes ou à Marseille, la volonté évidente, quoique contrecarrée, de mettre cet armement bourgeois au service de la lutte politique engagée contre les pouvoirs locaux traditionnels et subsidiairement contre la royauté.

I. 3. LA GARDE BOURGEOISE PARISIENNE EN JUILLET 1789

Paris était une vaste agglomération de 600 000 habitants. Ses problèmes étaient ceux que connaissaient les autres villes du royaume, avec toutefois les embarras supplémentaires que pouvaient comporter une densité très forte de population, l'existence d'un prolétariat ouvrier et l'afflux de 120 000 indigents fuyant la misère des campagnes environnantes. Paris se distinguait cependant de la province par une certaine régularité dans la distribution du blé et la présence de forces importantes destinées à y maintenir l'ordre. C'est pourquoi les événements y seront plus tardifs qu'ailleurs. Mais une fois déchaînés, ils serviront d'exemple à toute la France. L'émeute Réveillon et ses suites La pénurie était moins à craindre à Paris que dans tout autre endroit. Le ravitaillement d'une cité aussi importante constituait une affaire d'Etat. A dix lieues alentour, tout le blé non utilisé pour la consommation locale était acheminé sur la ville. Des compagnies spécialisées achetaient des grains à l'étranger pour les revendre aux prix variables du marché. La difficulté provenait donc beaucoup moins de l'approvisionnement que des facultés réelles d'une population sans travail ou sous-payée. Aussi, les Parisiens se montrèrent-ils particulièrement sensibles aux propos d'un fabricant de papier peint dont le nom devait rester lié à l'une des plus grandes émeutes urbaines de notre histoire: Réveillon. Ce grand patron, par ailleurs assez philanthrope, avait déclaré, au cours d'une assemblée électorale de son district, qu'il était partisan de diminuer les droits d'octroi sur les farines. Cela aurait entraîné une baisse du prix du pain, dont la répercussion en chaîne, d'abord sur les salaires, ensuite sur les prix de vente des