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LA LIGUE DU NORD, UN SÉPARATISME À L'ITALIENNE

De
183 pages
Née dans les années quatre-vingt en Italie septentrionale, la Ligue du Nord, parti régionaliste, a réussi par deux fois à accéder au pouvoir dans des gouvernements de coalition, et ce alors même qu'elle remet en cause la notion d'Etat italien. La spécificité de la Ligue du Nord, et partie de son succès, découle d'un discours politique nouveau, axé sur les notions de territoire et d'identité. Ce discours sur une Nation imaginée, la Padanie, favorise un processus d'affirmation et d'invention d'une identité spécifique à l'Italie septentrionale.
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CLOTILDE CHAMPEYRACHE
La Ligue du Nord,
un séparatisme à l'italienne
Racines et discours d'un parti politique
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
Hargita u. 3 Via Bava, 375-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris France 1026 Budapest HONGRIE 10214 Torino Italie- - -INTRODUCTION
Lega lombarda - Lega Nord - Lega Nord-Italiafederalista
- Lega Nord per l'indipendenza della Padania : quatre appellations
pour désigner une même réalité, quatre appellations aussi pour
retracer une évolution. Cette réalité et cette évolution sont celles
d'un mouvement politique, généralement désigné par la suite sous
le terme de Ligue du Nord, qui dans les années quatre-vingts et
quatre-vingt-dix va développer en Italie un discours exclusivement
centré sur la notion de territoire, qu'il associe celle-ci à un système
de valeurs ou à un système d'intérêts.
La percée foudroyante dans les années quatre-vingts de
cette force nouvelle sur la scène politique italienne - quel que
puisse être le jugement de valeurs porté sur le programme leghiste
- est révélatrice du caractère imparfait d'une intégration nationale
dont la fragilité est, ces derniers temps, soulignée par l'épuisement
de la thématique antifasciste et par l'effondrement du binôme
Démocratie Chrétienne - Parti Communiste Italien. Cette percée
repose sur l'exploitation extrêmement habile d'ancrages
territoriaux préexistants et persistants; et, en fait, même si la
fracture Nord-Sud apparaît comme l'élément le plus exacerbé et
7médiatisé - surtout dans la vision que les observateurs étrangers se
font des ligues régionalistes - parce que reproduisant, de façon
quelque peu rassurante, à l'échelle d'un Etat, un clivage qui a
largement marqué le débat, géopolitique ou non, de ces dernières
décennies à l'échelle mondiale, le référent territorial dans le
contexte italien renvoie à un ensemble de rapports au territoire très
complexes, lequel couvre une gamme d'allégeances
contradictoires seulement en apparence - allant de l'universalisme
au localisme, pour ne pas utiliser ce néologisme si empreint
d'italianité que constitue le « campanilisme ».
Ainsi donc la Ligue du Nord, même s'il s'agit d'un parti
nouveau, a une histoire qui s'intègre à celle de la construction
difficile et - semble-t-il - inachevée de l'Italie, histoire qui, parce
qu'elle a contribué à fausser les rapports objectifs à un territoire
national, annonce l'entrée en scène de la notion de territoire ainsi
que la coalition des ligues régionalistes en une Ligue (I).
Afin de faire de la question septentrionale une question
nationale, l'interrogation sur le territoire soulevée par la Lega Nord
va évoluer en dépassant une phase qualifiée d'ethno-nationaliste,
somme toute peu en consonance avec la perception subjective
qu'ont les Italiens de l'appartenance nationale en termes
socioculturels, pour aboutir à une définition économique du
territoire et à un projet géopolitique reposant sur le fédéralisme.
Cependant, l'alliance contractée par le parti d'Umberto Bossi avec
Alleanza nazionale et Forza ltalia pour arriver au pouvoir en mars
1994 puis en mai 2001 va souligner le caractère purement
stratégique de la référence territoriale. L'échec de la première
coalition va pousser à nouveau le mouvement vers des positions
extrêmes remettant en cause l'unité nationale. Par contre, la
constitution de la nouvelle coalition, actuellement au pouvoir,
passera par l'abandon, au moins formel, de la notion de séparatisme
au profit du concept de devolution, sur le modèle de l'autonomie
accordée par le gouvernement Blair au peuple écossais (II).
8L'éclatement prévisible de ce « pôle des libertés» dans sa
première version va chasser le territoire du débat politique, peut-
être finalement parce que, en Italie, l'Etat n'est pas le lieu à même
d'impulser un renouvellement du rapport au territoire tant les
appartenances sub-étatiques sont fortes. Il n'en reste pas moins que
la boite de Pandore a été ouverte. Désormais, la Lega Nord a
suffisamment fait parler d'elle, non seulement pour avoir pu
rassembler autour d'elle des partisans d'autant plus nombreux que
leurs credo sont hétéroclites, mais aussi et surtout pour avoir
popularisé le concept d'indépendance et accoutumé la population
au terme de Padanie, que l'objectif soit celui de la sécession ou
simplement celui du fédéralisme (III).
9PARTIE I
LA PÉNINSULE ITALIENNE,
THÉÂ TRE D'UN REFOULEMENT DE L'UNITÉ
"Il territorio è in Italia un fattore-chiave nella formazione
dell' identità politica. Sulle radici regionali e municipali si
innestano forme di identità storico-culturale, e comunanza di
interessi socio-economici. Infine, nelle crisi più acute il territorio
serve anche a individuare i nemici, a differenziarsi da loro, ad
escluderli. "
("Le territoire est en Italie un facteur clef dans la formation de l'identité
politique. Sur les racines régionales et municipales se greffent des formes
d'identité historico-culturelle et une communauté d'intérêts socio-
économiques. Enfin, lors des crises les plus aiguës, le territoire sert
également à identifier les ennemis, à se différencier d'eux, à les exclure.")
Federico RAMPINI
liMes n04/94A- UNE TRADITION DE LA DÉSUNION
L'Italie est, comme l'Allemagne, une « nation tard venue»
et reste marquée, encore aujourd'hui, par un passé de morcellement
puis d'unification impulsée par le haut. Cette tradition de la
désunion n'a de cesse de s'inscrire dans l' histoire italienne mais
aussi dans les réflexions de beaucoup de penseurs transalpins. L'un
des principaux axes de cette désunion est l'axe Nord - Sud qui
focalise une grande partie des préjugés et attitudes de rejet au sein
de la péninsule italienne. Il importe cependant de remonter au-delà
des théorisations raciales auxquelles l'unification a donné libre
cours afin de redonner aux morcellements pré-unitaires le rôle qui
leur est dû dans cette difficulté qu'éprouvent parfois les Italiens à
vivre ensemble.
Morcellements pré-unitaires
Même en remontant jusqu'à l'antiquité, le constat est le
suivant: il faut attendre 1861 pour voir réunis les territoires de ce
qui forme aujourd'hui la Péninsule italienne dans un seul Etat, qui
13plus est sous le nom d'Italie. La première trace écrite de ce nom
remonte, certes, au Vlème siècle avant J.-C. mais il ne désigne
alors que l'actuelle Calabre. Ce terme, inventé par les Grecs et
prononcé par eux Italla, sera ensuite repris par les Romains qui
prononceront Itàlia. En réalité, le territoire physique désigné de la
sorte sera très fluctuant au cours du temps; ainsi aux deux
extrêmes se trouvent l'Italie du IVème siècle avant J.-C. qui ne
correspondait qu'à l'Italie méridionale actuelle, et l'Italie du IXème
siècle qui ne s'étendait pas au-delà de l'Italie septentrionale.
En 1054, prend fin le premier Royaume d'Italie; cette
disparition donne lieu à une fragmentation territoriale qui fait
apparaître divers Etats et formations politiques dont aucun ne porte
le nom d'Italie. En 1130, naît le Royaume de Sicile qui ne couvre
que la partie basse de la Péninsule. Pour lors, c'est bien une
fracture institutionnelle, culturelle, sociale et économique qui
sépare Nord et Sud de la Botte italienne. A partir du XVème siècle,
Français et Espagnols s'affrontent militairement pour la possession
du Royaume de Naples. Au XVlème siècle, l'Espagne obtient le
Duché de Milan, auquel la Suisse a auparavant soustrait le Canton
du Tessin, pendant que le Duché de Savoie gagne du terrain dans la
vallée du Pô. Les frontières sont, de façon générale, instables et
constamment violées car objet de convoitise pour les puissances
étrangères anciennes ou nouvelles (la présence de l'Autriche se fait
toujours plus pressante). Ce n'est que sous l'influence de Napoléon
que nombre d'Etats se transforment en Républiques et que le terme
d'Italie fait son retour. Effectivement, Napoléon crée en 1802 la
République Italienne avec Milan pour capitale, après avoir annexé
à la France le Piémont et le Duché de Modène. En 1805, la
République Italienne devient Royaume d'Italie et s'étend
progressivement à la République de Venise et à la côte dalmate
alors que la Ligurie devient française. En 1808, les Marches sont
absorbées par le Royaume d'Italie tandis que Rome et la Toscane, à
l'exception de Lucques, sont annexées par la France. En 1809,
l'actuelle Italie est divisée en trois: l'Empire français, le Royaume
d'Italie et le Royaume de Naples. La dépendance de ces deux
derniers Royaumes vis-à-vis de la France les rend extrêmement
fragiles et, en 1814, le Royaume d'Italie disparaît. Le Congrès de
Vienne de 1815 dépèce les territoires conquis par Napoléon et la
14Péninsule se retrouve aussi éclatée qu'auparavant avec onze Etats
et quatre Kronliinder impériaux. Le processus d'unité italienne sera
ensuite une marche lente et difficile de conquête de petits Duchés,
Royaumes et Républiques qui tomberont les uns après les autres.
Outre cela, ce qu'il importe de prendre en compte c'est que
les villes ont joué un rôle central dans le rayonnement italien à
l'étranger. Ce sont des villes qui, notamment au XVlème siècle, ont
fait la gloire de la Renaissance italienne. En fait, cette
caractéristique de l'évolution différenciée des villes de la Péninsule
- c'est-à-dire que chacune fait fortune indépendamment des autres
- remonte facilement au Xlllème siècle et marquera résolument la
relation qu'ont les Italiens, encore aujourd'hui, au territoire.
« Venise, Gênes, Milan et Florence sont les quatre grandes,
chacune dotée d'une personnalité propre, de l'Italie communale.
Avec elles, le panorama de cette dernière est pourtant loin d'être
épuisé: à côté des grandes capitales, il y a en effet toute une série
de «petites capitales », elles-aussi avec une physionomie et une
caractérisation propres. Sienne a ses banquiers, Lucques la soie,
Massa Marittima ses mines, San Gimignano ses tours et son safran,
Crémone ses futaines, Plaisance ses foires, Asti ses « lombards », et
1
toutes ont leur palais communal et leur orgueil de villes libres» .
Quelques-uns des titres des chapitres de l' Histoire des Italiens de
G. Procacci sont aussi instructifs à cet égard puisque l'histoire du
peuple italien transparaît dans la destinée des villes aujourd'hui
italiennes: «Venise entre la mer et la terre ferme », « Gênes: une
ville-entreprise », «Florence de la République à la Principauté »,
« l'Etat de Milan des Visconti aux Sforza », « Florence capitale de
l'équilibre et de la Renaissance », « Venise après Agnadello »,
«Gênes et ses banquiers », «Rome et l'Etat de l'Eglise », «le
réformisme des Habsbourg: Toscane et Modène », « le réformisme
bourbon: Naples, Sicile, Parme »...
Ainsi les morcellements pré-unitaires privent les Italiens
d'une véritable histoire commune mais, surtout, ils ont engendré
des clivages et des particularismes divers qui témoignent de
fractures territoriales à l'intérieur même du Sud et plus encore du
1
PROCACCI G.: Storia degli italiani, Laterza, Rome-Bari, 1993, p.50-5I.
15Nord. Ces fractures infra-régionales reposent notamment sur des
rivalités entre villes. Pourtant, au moment de réaliser l'Unité
italienne, les dissemblances Nord-Sud seront mises en exergue
tandis que les antagonismes plus locaux seront passés sous silence.
Théorisations raciales et préjugés anti-méridionaux
Les observateurs de l'époque puis leurs successeurs
n'ignorent pas l'ampleur de la césure entre Nord et Sud et
constatent bien souvent ou anticipent que l'Unité ne peut rien
résoudre. Parmi ces penseurs venant d'horizons divers (tant
géographiquement que du point de vue de la formation
intellectuelle), certains sont désormais des références obligées de la
philosophie leghiste ; d'autres, bien que politiquement éloignés de
la future mouvance d'Umberto Bossi, cèdent à la même
différenciation entre Nord et Sud.
Ainsi, le piémontais Giacomo Durando, lorsqu'il écrit son
Della nazionalità italiana en 1846, établit une distinction entre six
sub-nationalités définies selon des critères ethniques et sociaux. Il
s'agit des sub-nationalités eridanienne (terme formé à partir
d'Eridanio, nom grec du PÔ) ou méditerranéenne, ligure ou
maritime, étrusque, romaine, tibérine et napolitaine. Ces sub-
nationalités s'agrègent à leur tour en trois groupes: le continental,
le péninsulaire et l'insulaire2. Le rapprochement de ces trois
groupes ne peut être réalisé qu'à travers la civiltà, un terme
désignant la civilisation dans un sens proche de culture. Cependant,
toujours à en croire Giacomo Durando, le Mezzogiorno semble
imperméable à cette civiltà puisqu'en fait il n'appartiendrait pas à
la géographie et à l'histoire européennes. Ce caractère d'altérité
négative apparaît encore aujourd'hui dans la conviction répandue
que le Mezzogiorno, c'est l'Afrique.
Giuseppe Mazzini, pourtant l'un des pères fondateurs de
l'Italie, arrive, lui, en 1860 à la conclusion que les différences
existant entre le Piémont et la Lombardie, entre l'Emilie et la
2
On retrouve presque là les trois macro-régions du projet leghiste d'Union
italienne. .. Cf. Partie II, « Petit guide de géographie leghiste ».
16Toscane, ou encore entre l'Emilie et la Romagne s'effacent devant
la différence entre Nord et Sud. Il observe la convergence entre les
régions du Nord alors que celles-ci, dans leur ensemble, s'éloignent
de celles du Sud. Le Nord, uni contre Rome capitale, représente
alors l'Europe, la Haute-Italie (tant dans l'acceptation
géographique que dans la noblesse de l'expression), le bien, la
civiltà ; par antithèse, le Sud incarne l'Afrique, la Basse-Italie, le
mal, l' inciviltà. Etant donné l'image que l'on pouvait avoir de
l'Afrique à l'époque, le rejet, voire même la peur, qu'inspire le Sud
n'est pas un sentiment superficiel.
Au moment de réaliser l'Unité, c'est Naples qui focalise le
dégoût. Divers éléments vont se combiner pour jeter le discrédit sur
les Napolitains. Ainsi le jugement de Cavour, qui de toute sa vie ne
sera jamais allé au sud de Florence, dépend grandement de
l'opinion émise par ses hommes de confiance sur place. Or, parmi
eux, se trouve le marquis de Villamarina. Ce dernier, ne réussissant
pas à effectuer une percée significative dans le Sud pour contrer la
progression de Garibaldi, n'aura de cesse de se disculper en
accusant les Napolitains: « Est-ce ma faute, mon cher Conte, si les
Napolitains n'ont pas de sang dans les veines (...), s'ils sont, pour
ainsi dire, abrutis? », écrit-il en août 1860 à Cavour.
Malheureusement, ce mépris est entretenu au Nord par les
Méridionaux eux-mêmes qui ont fui les prisons auxquelles les avait
condamnés le pouvoir des Bourbons et qui cherchent dans le
Piémont à marquer leur supériorité morale par rapport à leurs
compatriotes restés dans le Sud. Ainsi Tommaso Sorrentino
soutient la thèse des deux Italie divisées moralement: à nouveau, la
Haute- Italie symbolise le bien, le patriotisme, l'esprit de sacrifice...
s'opposant point par point à l'intérêt, à l'égoïsme, à la corruption...
de la Basse-Italie. Nombreux seront alors ceux qui, comme
Massimo d'Azeglio3 ou Gino Capponi, pensèrent sérieusement
limiter le processus d'Unité italienne au seul Nord.
Les différences observées - mais aussi parfois fantasmées
- sont également exprimées en termes de caractéristiques
3
Il écrit le 22 avril 1848 dans une lettre: «je crois qu'il faut un Etat seulement sur
le PÔ ».
17comportementales ouvrant la voie à des généralisations plus ou
moins xénophobes. Ainsi Antonio Gramsci, bien après l'Unité
puisqu'il écrit pendant la période fasciste, divise et décrit ses
compatriotes de la sorte: les Septentrionaux sont solidaires entre
eux mais inorganisés et voleurs; les Centraux, et tout
particulièrement les Romains, sont les plus organisés des Italiens
mais il faut se méfier d'eux; les Méridionaux sont eux aussi très
organisés; quant aux Sardes, ils constituent une classe à part.
Cependant, en matière de classification raciste de la
population italienne, le maître incontesté reste Alfredo Niceforo
qui, d'ailleurs, constitue la référence culte pour Gianfranco Miglio,
notoire compagnon de route et ex-idéologue de la Ligue du Nord.
En 1898, Alfredo Niceforo dans L'[talia barbara contemporanea
dissociait le Nord aryen, c'est-à-dire peuplé de Celtes et de Slaves,
caractérisé par le sens de l'organisation sociale, du Sud,
méditerranéen et individualiste, en ces termes: «Aujourd'hui
l'Italie est divisée en deux zones habitées par deux races diverses,
les Aryens au Nord et jusqu'à la Toscane, les Méditerranéens au
Sud. Et les actuels Aryens de l'Italie septentrionale, c'est -à-dire les
Piémontais, les Lombards, les Vénètes, les Romagnols - qui
appartiennent à cette souche qui vint envahir l'Europe primitive -
sont par conséquent, anthropologiquement, frères des Allemands,
des Slaves, des Français celtes. Les actuels Méditerranéens de
l'Italie du Sud par contre - qui appartiennent à la souche
méditerranéenne venue de l'Afrique - sont anthropologiquement
frères des Espagnols, des Français du Sud, des Grecs (...). Les
Aryens ont un sentiment d'organisation sociale plus développé de
ce qu'il peut être parmi les Méridionaux ». Et d'ajouter à propos
des Napolitains: «Nous dirions presque que c'est un peuple
femme, alors que les autres sont des peuples-hommes... ». En
conséquence de quoi, l'anthropologue et sociologue Alfredo
Niceforo préconisait l'établissement d'un gouvernement libéral au
Nord apte à y développer bien-être et culture et d'un gouvernement
dictatorial au Sud afin «d'arracher aux ténèbres» la société
méridionale « enfant et primitive ».
Les considérations de même ordre vont par la suite
chercher une légitimité dans l'anthropologie et se multiplier alors
que de nombreux septentrionaux vont découvrir de visu le Sud. Ce
18sera par exemple le cas de Cesare Lombroso, jeune officier
médecin de Vérone, qui, descendu en Calabre dans le cadre de la
lutte contre le banditisme en 1862, établira à son tour deux
catégories d'humains - naturellement toutes deux de race
inférieure... - au sein de la seule Calabre. Dans la partie maritime
prolifère donc le « Sémite au crâne dolichocéphale, au nez busqué,
aux sourcils rapprochés et aux yeux noirs ou marrons ». A
l'intérieur des terres, par contre, domine un type « au front haut,
ample brachycéphale, au nez aquilin, à l' œil vivace et
proéminent ».
Parallèlement à ce qui peut être l'expression d'un manque
d'enthousiasme à l'idée de former un Etat avec des populations non
septentrionales, c'est dès 1895 qu'apparaît le discours désormais dit
de «l'idéologie lombarde» et qui sera principalement celui
d'Umberto Bossi à partir de 1993. Il revient effectivement à
Eugenio Chiesa d'avoir défini le fédéralisme en ces termes: «les
forces et l'argent du pays servent surtout pour le pays, pour le pays
lui-même, et non pour entretenir des ministres magouilleurs et des
journalistes de l'esbroufe ». Eugenio Chiesa, il importe de le
préciser, ne sera pas alors le porte-parole d'une minorité, au
contraire.
Toutes ces analyses, loin d'être marginales, qui expriment
l'Italie non comme un ensemble cohérent mais comme un agrégat
d'éléments aux valeurs inégales traversé par la fracture Nord-Sud,
empêchent de conférer tout caractère novateur au discours leghiste.
La nouveauté apportée par la Ligue du Nord est d'avoir réintroduit
la notion de territoire sur la scène politique italienne après le
silence imposé par l'option centraliste du Risorgimento et après la
longue période de l'après-guerre caractérisée par ce que, à l'instar
d'Aurelio Lepre, l'on pourrait appeler un «refoulement de la
désuni on ».
19Le Risorgimento: de l'Italie unie à l'Italie unitaire
Dans l'[talia non esiste4, Sergio Salvi emploie l'expression
de « cage du Risorgimento» par laquelle il désigne le processus qui
a fait qu'après 1861 la tendance fédéraliste n'a pas été prise en
compte et que, jusqu'à des temps encore récents, une chape de
plomb est tombée sur le sujet, au point que des écrits majeurs sur le
fédéralisme n'ont jamais été réimprimés depuis l'Unité italienne.
Le projet initial d'Italie unie s'est ainsi irrémédiablement concrétisé
par une Italie unitaire. Le choix de procéder à l'unification par la
« piémontéisation » des institutions et la prise en tenaille du nouvel
Etat entre mythes mazziniens et concessions géopolitiques n'auront
pas été étrangers à un résultat qui explique en partie que le « ciment
identitaire » n'ait pas pris.
La vision mazzinienne d'un mouvement global, d'un élan
et d'une volonté commune pour la création d'un Royaume d'Italie
libre et souverain se heurte très rapidement au réel: le
Risorgimento ne sera jamais que la réalisation du rêve d'une
minorité d'intellectuels et en aucun cas une ambition populaire.
Force est donc, devant cet état de fait, de recourir à la révolution
par le haut pour réaliser l'union italienne. Le Piémont, Etat alors le
plus puissant, est en mesure de se lancer dans le défi et de jouer un
rôle équivalent à celui de la Prusse dans le cas de l'Allemagne.
Lorsque le Royaume d'Italie est proclamé en mars 1861 il est doté
du Statuto, qui n'est autre que la Constitution piémontaise, et de
l'ensemble des structures institutionnelles de cette région. Or, le
fédéraliste Cattaneo, alors en exil, fait observer que « le Piémont,
bien que condensant en six mois les progrès d'un siècle [était]
inférieur en droit pénal à la Toscane, en droit civil à Parme, en
organisation communale à la Lombardie ». L'adoption du système
piémontais porte alors en elle le risque non « que le peuple préfère
les lois autrichiennes aux italiennes» mais que « les lois italiennes
puissent apparaître pires que les lois autrichiennes ». L'Unité est
ainsi vécue comme une annexion pure et simple au Piémont,
l'enthousiasme est donc mitigé ce qui oriente les choix politiques
4 SALVI S.: L'!talia non esiste, Camunia, Florence, 1996, p.143 et suivantes.
20du jeune Etat: la centralisation est privilégiée comme instrument
de contrôle sur le territoire bien plus que comme élément
d'intégration; le Nord cherche à consolider l'unité nationale mais il
le fait au détriment du Sud. Significative est à cet égard la lutte qui
se déroula en 1860-1861 entre Rome et Turin pour le titre de
capitale. Rome finira par l'emporter, Cavour privilégiant le critère
de centralité géographique maximale, mais les rancœurs resteront
prêtes à être attisées.
Le Royaume d'Italie est né alors qu'en Europe
triomphaient les principes de l'Etat fort et de la nationalité. Pour
assurer sa pérennité, il sembla nécessaire aux constituants de
former un Etat fort et centralisé sur le modèle français. En
revanche, une Italie fédérale aurait donné également aux
Démocrates la possibilité de conquérir le pouvoir, ce que ni les
Modérés ni Cavour ne semblaient prêts à accepter. D'autres
facteurs ponctuels se sont aussi cumulés, jouant chacun un rôle
dans la marginalisation des idées de Cattaneo: la détermination de
Garibaldi, l'appui de Vittorio Emmanuele II, la volonté de
Cavour... A l'arrivée, l'Italie s'est retrouvée enfermée dans des
structures qui rompaient cruellement avec le passé communal du
Nord et qui rejetaient en bloc le système - pourtant efficace - du
Sud. L'option fédéraliste rejetée en 1861 sera par la suite bannie de
la réflexion politique italienne, le fédéralisme restant
irrémédiablement associé à l'idée d'atteinte à l'unité nationale.
En somme, l'Unité italienne a été pour beaucoup de ses
partisans originellement enthousiastes une désillusion. Le drame de
la désunion italienne résulte de ce que Didier Musiedlak résume de
la sorte: « l'unité nationale en Italie a été le fait d'un élargissement
de l'Etat piémontais et non le résultat d'un vaste mouvement
. 5
popu aIre» .I
5
MUSIEDLAK D.: «Construction politique et identité nationale en Italie, de
l'Unité au fascisme », p.36, in DIAMANT! I. et alii: L'Italie, une nation en
suspens, Complexe, Bruxelles, 1995.
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