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La Martinique et la Grande Guerre

De
406 pages
En 1914, la France et son empire colonial entrent en guerre. Malgré la distance, la Martinique se retrouve elle aussi dans le conflit. La population se mobilise aussitôt et organise diverses actions pour venir en aide à "la Mère Patrie". En dépit des discriminations et des rapports négatifs concernant leur instruction militaire, les martiniquais se montrent vaillants soldats et récoltent de nombreuses distinctions. A la fin de la guerre, la Martinique est fière d'avoir participé à la victoire française, et peut revendiquer pleinement à la France une complète assimilation.
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La Martinique et la Grande Guerre

site: www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr e.mail: harmattan1@wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9510-2 EAN: 9782747595100

Sabine Andrivon-Milton

La Martinique et la Grande Guerre

L'Harmattan

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Harmattan Hongrie

75005 Paris

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Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa

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1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

1053 Budapest

- RDC

Du même auteur

La Martinique, base navale dans le rêve mexicain de Napoléon III (1862-1867).

REMERCIEMENTS

Je tiens à remercier: Les Professeurs Lucien ABENON (aujourd'hui Directeur de recherches), Annette BECKER, ROUZEAU et Danielle TARTAKOWSKY. décédé qui fut mon Stéphane AUDROIN

Geneviève LETI, Sylvie MESLIEN, Léo ELISABETH, Jean-Camille PETIT et Camille DARSIERE pour leurs nombreux conseils. Maïotte DAUPHITE, Messieurs MAGALLON-GRAINEAU, REJON et ALIKER qui m'ont prêté quelques documents personnels se rapportant à la guerre.
Nicomède PERONET, Denise EUGENIA, Sandrine et Karine ANDRIVON, Annie CA VOL, Cyrille et Annick LIROY, Edmonise BEDOT et Cosette NICOLE pour leur aide et leur soutien.

Les familles de Valentin LINDOR et Pamphile ARDIN, les derniers survivants de la guerre aujourd'hui décédés. Le personnel de la Bibliothèque Schoelcher et des Archives Départementales de la Martinique. Le Conseil Général et le Conseil Régional de la Martinique Ma famille et plus particulièrement ma mère et mon époux.

A FLORIAN ET LAURYNE

Introduction

A la Martinique comme dans la plupart des départements français, les monuments aux morts et quelques noms de rues sont là pour nous rappeler que l'île a été concernée par les guerres mondiales et que des Martiniquais sont morts pour défendre les intérêts de la France. Cependant l'on sait peu de choses concernant le rôle joué par la Martinique et les Martiniquais au sein de ces conflits. Concernant la Seconde Guerre Mondiale, les faits sont encore récents mais la Première Guerre Mondiale semble plus éloignée d'autant plus qu'il ne reste plus de survivant dans le département.1 De nos jours, peu de personnes accordent de l'importance aux monuments aux morts et à la commémoration du Il novembre. Nous avons effectué un sondage au sein de la population martiniquaise en posant la question suivante: Qu'est-ce que le Il novembre pour vous? Il ressort que beaucoup de personnes font l'amalgame entre les deux guerres. Nous avons aussi eu des réponses fantaisistes: c'est une fête religieuse, c'est un jour de deuil en mémoire des victimes de la Montagne Pelée, Toutefois, nous avons obtenu de bonnes réponses émanant surtout de personnes âgées ou de jeunes. La.« classe moyenne» semblait la moins concernée. Nous avons tenté d'expliquer ce comportement et nous en avons déduit que les personnes âgées se rappelaient la signification du Il novembre car leurs parents leur en avaient parlé et qu'elles avaient elles-mêmes participé aux cérémonies de l'Armistice car comme elles nous ont fait remarquer, cette commémoration était fêtée avec plus de faste que maintenant. Concernant les jeunes qui nous ont bien répondu, il s'agissait pour la plupart de lycéens de première et de terminale qui avaient étudié cette partie de 1'histoire en cours.2 Heureusement, l'école est là pour expliquer aux jeunes et moins jeunes pourquoi le monde a basculé, à deux reprises, dans la guerre. Elle leur permet de s'approprier l'histoire, notamment celle de leur pays, afin de mieux construire leur présent et leur futur. Nous nous sommes renseignés sur la façon dont les enseignants abordaient le sujet et le développaient et nous avons appris que bon nombre d'entre eux faisaient coïncider l'histoire de la Première Guerre Mondiale avec la date du
1 Valentin LINDOR, dernier soldat survivant de la Première Guerre Mondiale est décédé en 2003. Il était âgé de 103 ans.

2 La Premièreguerre mondialeest étudiéeen classe de 3e et en Première.

Il novembre afin que les élèves soient imprégnés du sujet. Certains avaient réalisé des expositions ou des exposés avec leurs élèves et d'autres avaient mené une étude sur le monument aux morts de leur commune. Quelques enseignants nous ont aussi avoué qu'ils préféraient insister sur la Deuxième Guerre Mondiale car ses conséquences étaient plus perceptibles de nos jours. L'histoire de la Première Guerre Mondiale est au programme de certains concours (notamment l'agrégation d'histoire) et des recherches sont en cours car il reste de nombreux points à élucider sur le sujet. Connaître l'engagement de la Martinique et des Martiniquais dans ce conflit était justement un sujet à approfondir. On sait que la Martinique, colonie française, est entrée dans le conflit dès le premier jour de la déclaration de guerre. Son éloignement (plus de 7000 kilomètres et 12 jours de trajet par bateau) n'a pas constitué un obstacle à sa prise de position. Comment expliquer qu'une colonie située aussi loin de la métropole se sentit tant concernée par ce conflit? Quel lien unissait la colonie à la métropole à cette époque? Se poser ces questions, c'est tenter de comprendre pourquoi une colonie, des hommes et des femmes se sentirent impliquer dans un fait qui, au premier abord, ne les touchait pas directement. La guerre est déclarée et les Martiniquais participent à l'effort de guerre dans le but d'apporter leur aide à la métropole et ainsi contribuer à la victoire des alliés. Comment s'était manifestée cette aide? Quels sentiments animaient les habitants au cours de cette guerre? Quelles étaient les préoccupations de la population et des autorités locales? Quels faits ont marqué la période? Quels étaient les effets de la guerre sur la colonie? Les soldats martiniquais étaient sur tous les fronts pendant la guerre. Comment peut-on évaluer leur participation sur les différentes zones de combat? Quels rôles ont-ils joué et comment étaient-ils perçu par les Européens? La guerre qui ne devait durer que quelques mois s'acheva 52 mois plus tard laissant derrière elle un triste bilan économique, démographique et matériel en Europe. Quelles furent les conséquences de la guerre sur la colonie? Répondre à toutes ces interrogations permettra de compléter l'histoire de la Grande Guerre mais aussi celle de la Martinique.

8

CHAPITRE PRELIMINAIRE

LE CONTEXTE LOCAL AVANT LA GUERRE

La Martinique, métropole

une colonie française

en étroite

relation

avec sa

Malgré l'éloignement géographique, la Martinique était une colonie française dont les habitants se sentaient très proches des «Français de France ». Quelle était la situation de cette île avant la guerre et quels étaient les liens qui l'unissaient à sa métropole?

-Présentation

générale

A la fin du XIXe siècle, la France était le deuxième empire colonial du monde avec plus de 10 millions de km2. Son économie était prospère et la culture française rayonnait à travers le monde. La Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, la Réunion et les quatre Communes de plein exercice du Sénégal faisaient partie de cet empire et étaient appelées les «vieilles colonies ».1 Elles relevaient du Ministère des Colonies créé en 1894. La Martinique est une petite île située entre l'Océan Atlantique à l'est et la mer des Caraïbes à l'Ouest. Elle est proche de l'Amérique centrale et fait partie de l'archipel des Petites Antilles entre les îles anglaises de la Dominique au nord et de Sainte-Lucie au sud. L'île avait été abordée par Christophe Colomb le 15 juin 1503 et fut une colonie française dès 1635, date du débarquement du Français Pierre Belain Desnambuc en un lieu baptisé Saint-Pierre qui devint la capitale de la colonie. Saint-Pierre, que l'on appelait le Petit Paris des Antilles, rassemblait une intense activité commerciale et culturelle.2 Toutefois, c'est à Fort-de-France que siégeaient le gouverneur ainsi que toutes les administrations et l' armée.3

1 Elles sont appelées vieilles colonies car la France y est présente depuis la 1ère moitié du XVIIe siècle. Toutefois, la Martinique a été occupée par les Anglais de 1762 à 1763, de 1794 à 1802 et de 1809 à 1814. 2 A propos de Saint-Pierre et de Fort-de-France, Louis Garaud écrivit: « Si Saint-Pierre est une ville, où, sur le port, dans les chantiers, dans les usines, la vie est chaude, ardente et fiévreuse, Fort-de-France est une cité froide, raide et un peu guindée. C'est la capitale des fonctionnaires, des employés de bureau, des ronds de cuir. Tous les chefs d'adnÛnistration et de service sont réunis là, autour du gouverneur. Malgré la présence des soldats de l'infanterie de n'larine qui donne à la ville une note gaie, il y règne un décorum officiel, une réserve de comn'lande ». Louis GARAUD, Trois ans à la Martinique, p 115. 3 Tous les services coloniaux étaient concentrés à Fort-de-France, à savoir: le gouvernement, la direction de l'Intérieur, le palais de justice, la prison, les ponts et chaussées, le trésor, les douanes. Il

Mais le 8 mai 1902, suite à l'éruption de la Montagne Pelée, Saint-Pierre disparaîtl et Fort-de-France devient du jour au lendemain la capitale de l'île. Elle devait assurer la continuité économique en recevant les bateaux de commerce mais aussi prendre en charge des sinistrés qui arrivaient par milliers.2 Au début du XXe siècle, Fort-de-France était une cité moderne. La plupart des édifices étaient récents car la ville avait été presque entièrement reconstruite après l'incendie de 1890 et le cyclone de 1891.3 Cependant, on déplorait dans la ville un manque d'hygiène et d'eau très important.4 La cité foyalaise est un quadrilatère dont les rues longitudinales débouchent sur la grande place publique de la Savane.5 Cette dernière était un lieu de promenade très fréquenté. Toutes les manifestations publiques s'y déroulaient: fêtes nationales, revues, carnaval, rassemblements politiques. .. Au centre de la Savane trônait la statue de l'Impératrice Joséphine6 entourée de palmiers royaux. Joséphine était vénérée dans la colonie. Elle était un lien entre la France et la Martinique qui était fière d'avoir donné à la métropole une Impératrice. Depuis 1897, la ville s'était dotée de lumière électrique pour l'éclairage des rues, des bâtiments publics et des particuliers. Elle avait en projet d'établir une ligne de tramways pour le transport de marchandises et de voyageurs. Elle comptait un théâtre installé dans les locaux de l'Hôtel de ville pour permettre à la population d'assister à des spectacles présentés le plus souvent par des troupes venues d'Europe.
1

Cette catastrophecausa la mort de près de 30 000 personneset la destructioncomplètede la

ville. 2 La municipalité foyalaise aménagea le littoral de la baie de Fort-de-France pour servir de débarcadère de commerce. Pour loger les sinistrés, Fort-de-France s'agrandit en peuplant les hauteurs de la ville et en s'étendant vers le nord, l'est et le sud d'où l'apparition et le développement de nouveaux quartiers: Dillon, Tivoli, baie des Tourelles, Morne Pichevin... 3 Fort-de-France a été plusieurs fois touché par des fléaux: tremblement de terre (1839), cyclone (1883). En 1890, un incendie détruisit les % de la ville. En 1903, la ville dut subir un cyclone qui fit 31 victimes et des dégâts considérables. 4 Voir situation sanitaire de la ville de Fort-de-France en annexe. 5 « La place tient son nom de la végétation qui la recouvrait autrefois et de sa topographie. Une savane aux Antilles, c'est une plaine recouverte d 'herbes destinées à la nourriture des bestiaux ». Sur la Savane, chroniques d'un haut lieu foyalais, Musée régional d'histoire et d'ethnographie, Fort-de-France, 2000. La Savane est une vaste place carrée, divisée en quatre parties égales par des allées ombragées par des tamariniers, des manguiers et des palmiers géants. Avant d'être un lieu de promenade, la Savane était une annexe du fort Saint-Louis et était réservée aux exercices militaires. 6 L'Impératrice Joséphine est née en Martinique en 1763. Sa statue fut érigée en 1856 et inaugurée en 1859, sous Napoléon III, son petit-fils. (Louis Napoléon Bonaparte était le fils de Hortense de Beauharnais, fille de Joséphine). 12

En 1861, le port de Fort-de-France était devenu un des points d'arrêt de la ligne transatlantique reliant l'Europe à l'Amérique avant de devenir le port d'attache de tous les navires de la Compagnie Générale Transatlantique (la C.G.T.). Ces derniers permettaient à la Martinique de s'ouvrir sur le monde et d'être en relation avec de nombreux pays. 1 Fort-de-France qui était, à l'origine, une ville militaire était devenue le grand l'avait désigné comme point d'appui de la flotte française dans l'Atlantique. Ainsi, le port de Fort-de-France était l'un des points d'un triangle Afrique (Dakar)- Caraïbe ( Martinique) - Europe (France). Ces nouvelles fonctions attribuées à la ville avaient entraîné l'apparition d'activités nouvelles. En effet, afin d'assurer le ravitaillement des navires à vapeur qui s'arrêtaient dans le port, la Marine et la Compagnie Générale Transatlantique avaient construit des dépôts de charbon au Carénage.2 Pour transporter le charbon dans les navires, on avait fait appel à une main-d'œuvre essentiellement féminine qui avait pris le nom de charbonnières.3 Pour permettre la réparation des bateaux, la colonie s'était dotée d'un bassin de radoub, d'ateliers de réparations et d'une école professionnelle pour la formation d'ouvriers mécaniciens et charpentiers.

port de guerre des Antilles françaises suite au décret du 1er avril 1899 qui

1 La Martinique était en relation directe avec l'Europe par les lignes de navigation suivantes: - ligne du Havre- Bordeaux-Colon en passant par la Guadeloupe, Santander, Trinidad, Carupano, la Guayra, Puerto-Columbia, Colon et Port-Limon. - ligne de Saint-Nazaire - Colon en passant par la Guadeloupe, la Guayra, Puerto-Cabello, Puerto-Columbia, Carthagène et Colon.

-ligne Fort-de-France- Cayenneen passant par Sainte-Lucie,Trinidad,Demerari,Surinam
Fort-de-France- Port-au-Prince en passant par la Guadeloupe, Saint-Thomas, Ponce, Mayaguez, Santo-Domingo, Jacmel et Port-au-Prince. La Québec Line, la Royal-Mail Company et les paquebots anglais et américains, ainsi que de nombreux navires à vapeur et à voiles assuraient, en outre à des dates indéterminées, les communications de la Martinique avec l'extérieur. Annuaire de la Martinique 1913. p 127128 2 Zone portuaire où s'arrêtent les bateaux pour s'approvisionner ou effectuer des réparations. 3 « La manutention (débarquement et embarquement) s'effectuait manuellenlent par portage de paniers réalisés par une nlain d 'œuvre abondante d'à peu près 100 hommes et 350 femmes en 1900». Gaston LANDES, Notices coloniales - Notices sur la Martinique, exposition universelle de Paris, 1900.

- ligne

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A la Martinique, et plus particulièrement à Fort-de-France, on était au courant de tout ce qui se passait en France et dans le monde car la colonie disposait du câble qui lui fournissait au jour le jour les informations. Ces dernières étaient aussitôt affichées devant la maison du câblel où venaient s'agglutiner les intéressés. Il existait aussi un service postal bien organisé permettant aux Martiniquais d'être en relation avec leurs familles ou des clients résidant en France ou à l'étranger.2 Pour obtenir des informations, la population avait le choix entre 7 journaux d'opinion diverses3 qui utilisaient 6 imprimeries situées toutes à Fort-deFrance. La capitale n'était donc pas coupée du monde. Au contraire, elle entretenait d'étroites relations, notamment commerciales, avec de nombreux pays situés dans la Caraïbe, en Amérique et en Europe. Cependant les communes les plus éloignées semblaient loin des préoccupations nationales et internationales car les distances et le manque de communication ne permettaient pas d'avoir les nouvelles tous les jours. Sur le plan de l'enseignement, la colonie disposait d'écoles publiques et privées du niveau primaire et secondaire. Il existait des écoles primaires dans la plupart des communes de l'île. Les écoles du secondaire qui étaient situées à Saint-Pierre avaient été transférées à Fort-de-France dès 1902.4 La formation professionnelle était assurée par l'Ecole des Arts et Métiers destinée à fonner des chefs d'ateliers et des ouvriers qualifiés. Une école gratuite d'agriculture fonctionnait ainsi qu'un laboratoire de chimie agricole.

1

C'est en 1886 que la première liaison par câble téléphonique avait été installée entre Fort-

de-France et Saint-Pierre. Peu à peu, les lignes s'étaient multipliées dans la colonie et à la fin du XIXe siècle, la Martinique était reliée par télégraphe à la France et aux Etats-Unis. L'éruption du 8 mai 1902 rompit la presque totalité des câbles sous-marins et il fallut attendre octobre 1903 pour que les communications soient rétablies. 2 Un canot postal allait à bord des bateaux qui faisaient escale à Fort-de-France pour lui apporter le courrier et ramenait celui qui était destiné à la colonie. A l'intérieur de la colonie, le courrier était transporté à pied, par canot ou par automobile. 3 L'Union sociale, le Bloc, La France coloniale, la Parole Libre, le Trait d'union, la Vérité, la Revue Antillaise. Annuaire de la Martinique 1913. 4 Après la destruction de Saint-Pierre, un arrêté transféra à Fort-de-France le lycée Schœlcher, le Pensionnat colonial et le Séminaire collège. 14

Le Patronage Saint-Louis s'occupait de l'instruction puis du placement des orphelins pauvres. Sur le plan médical, l'île comptait en 1913, 16 médecins dont 7 installés à Fort-de-France, 3 officiers de santé, 3 chirurgiens dentistes tous domiciliés dans la capitale, 21 pharmaciens civils dont 10 pour la cité foyalaise, 6 sagefemmes dont 4 à Fort-de- France.1 A partir de ces données, nous constatons que la capitale était bien pourvue en médecins. Toutefois le reste de la colonie souffrait d'un manque important de personnel médical. La tradition orale et les récits des grandsparents laissaient entendre que la population des campagnes avait recours à des guérisseurs. Ce début de siècle correspond aussi à des changements dans la vie quotidienne des Martiniquais. On assistait à une diversification de l'alimentation, cela se traduisait dans la colonie par la présence de plusieurs marchands de comestibles et de spiritueux en gros, de nombreux épiciers, de commerçants, qui étaient en relation avec leurs collègues européens et américains. Les Martiniquais, notamment les femmes, commençaient de plus en plus à délaisser le costume traditionnel au profit d'habits européens rapportés par les fonctionnaires, les visiteurs et mis en valeur par la publicité dans les journaux. La mode parisienne était très prisée à Fort-de-France. Dans la rue commerçante Antoine Siger, plusieurs boutiques proposaient des « articles de Paris », des tissus, des bijoux... Les foyers s'équipaient en meubles divers grâce à la présence de marchands de meubles, de cristaux, de verroteries, de quincailleries. La population se déplaçait selon ses revenus: les moins fortunés étaient à pied, ceux qui avaient un peu d'économie achetaient un cheval et les plus fortunés possédaient leur automobile. La voie ferrée était réservée exclusivement au transport de la canne des plantations vers l'usine ou les ports. L'automobile avait fait son apparition dans l'île où des carrossiers et des mécaniciens commençaient à se faire connaître. Tout le monde reconnaissait son utilité et elle était devenue un bien très convoité quoique à l'origine de nombreux accidents. Le Conseil Général accordait une place importante à l'amélioration des voies afin de permettre une meilleure pénétration de l'automobile dans toute l'île et désenclaver le nord et le sud.

1

Annuaire de la Martinique

1913. p 487. 15

Administrativement, la Martinique était divisée en 2 arrondissements, 9 cantons et 31 communes1. Elle était administrée par un gouverneur2 représentant le chef de l'état sous l'autorité du ministère des Colonies. Ses fonctions étaient très importantes et nombreuses.3 Il était assisté d'un secrétaire général,4 d'un procureur général5 et d'un commandant supérieur des troupes.6 Deux instances étaient chargées de la bonne marche de la colonie: le Conseil Général7 et le Conseil Privé.8 Le Conseil Général jouait un rôle très important car il décidait du développement de la colonie et prenait d'importantes décisions.9 La forte présence de métropolitains dans les administrations et dans l'armée permettait de confirmer la domination coloniale.

1

2 Depuis le 2 février 1914, le gouverneur est Georges Poulet. 3 Il a le pouvoir de promulguer, par arrêté, les lois et décrets de la métropole qui devaient être appliqués dans la colonie. Il a des pouvoirs d'administration dans tous les domaines, il exerce l'autorité civile. 4 Il remplace le Directeur de l'Intérieur. Il assure la gestion des contributions directes et indirectes, la direction générale de tous les travaux, la comptabilité du service local. Il se charge de l'ordonnancement de toutes les dépenses des services civils y compris le budget de l'Etat. SIl est chargé de l'administration intérieure, il remplace le gouverneur en cas d'absence de ce dernier. Il est le chef du service judiciaire. 6 Il est le chef de l'administration militaire. 7 Il était appelé de 1833 à 1848, Conseil colonial. Il fut supprimé en 1848 et rétabli en 1854. En 1914, le Président est Gabriel Hayot et les vice-présidents sont le docteur Binet et SainteLuce Joseph. 8 Il a un rôle purement consultatif. Il est composé du gouverneur, du secrétaire général, du procureur général, du commandant supérieur des troupes, de 2 habitants notables nommés par décret et de trois chefs de service (Ie chef du service de santé, celui de l'instruction publique et le Trésorier-payeur). 9 Le décret du 7 novembre 1871 élevait à 36 le nombre de conseillers généraux. Le Conseil Général était doté d'une Commission coloniale instituée par décret le 12 juin 1879 qui était composé de 4 membres au moins et de 7 au plus, élus chaque année par le Conseil Général à la fin de la session ordinaire. La commission réglait les affaires qui lui étaient envoyées par le Conseil Général mais surtout elle exerçait un contrôle sur l'activité du directeur de l'intérieur; ce dernier étant tenu d'adresser à la commission coloniale, au commencement de chaque mois, l'état détaillé des distributions de crédit qu'il avait reçu, et à la fin de chaque trimestre, celui des mandats de paiement qu'il avait délivrés durant cette période concernant le budget local (art 12). Avec cette commission, le Conseil Général se trouvait doté d'un véritable exécutif en mesure d'exercer un contrôle permanent sur l'administration, ce que ne pouvait faire le président du Conseil Général qui n'était guère qu'un président de session. 16

Voir carte de la Martiniqueen annexe.

Situation sociale

Au 21 octobre 1910, date du dernier recensement, la population martiniquaise s'élevait à 184 004 âmes dont 91 564 hommes et 92 440 femmes. 27 019 personnes habitaient Fort-de-France et ce chiffre était en constante augmentation car on assistait à un fort exode rural.1 Cependant la majorité de la population était rurale (85%) car la principale activité économique était l'agriculture avec la culture de la canne. La société martiniquaise était diversifiée.2 Elle se composait des descendants des anciens esclaves,3 des descendants des premiers colons appelés békés ou Blancs-créoles,4 des mulâtres (croisement entre Blancs et Noirs), des immigrés indiens, chinois et africains.5 La population noire était dominante. Depuis l'abolition de l'esclavage, le 22 mai 1848, les Noirs pouvaient exercer divers métiers qui leur étaient interdits jusqu'alors, telle la fonction d'instituteurs, les carrières administratives et juridiques. Ils étaient de plus en plus nombreux à poursuivre leurs études en France. L'avènement de la République leur avait apporté de nombreux droits (de vote, de représentation,..) dont certains jouissaient pleinement. Les «békés» constituaient un groupe traditionnellement fermé: ils ne se mélangeaient pas au reste de la population et n'acceptaient aucun métissage. Cela se traduisit par la multiplication de mariages consanguins (endogamie). Ils formaient un clan et détenaient les finances de la colonie. Ils possédaient une grande partie des commandes économiques alors que le domaine politique était réservé à la population de couleur, plus précisément aux mulâtres. Les immigrés indiens, chinois et africains vivaient en communautés et se mêlaient peu à la population locale qui les rejetait. Les Indiens étaient

1 Annuaire de la Martinique 1913. p 109.-110. 2 Voir étude sociale de la Martinique réalisée par Cécile CELMA en annexe. 3 Du XVIIe au XIXe siècle, des esclaves noirs d'Afrique furent transportés par milliers dans la colonie pour effectuer la culture de la canne. 4 Ils étaient pour la plupart des cadets de famille venus chercher fortune dans les colonies. 5 Suite à l'abolition de l'esclavage, beaucoup de Noirs désertèrent les champs. Afin de poursuivre la culture de la canne, la colonie eut recours à la main d'œuvre indienne, chinoise et africaine. Cette dernière venait librement dans la colonie et avait des contrats de travail.

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concentrés dans les communes du nord ou dans les quartiers insalubres de Fort-de-France tels les Terres Sainvilles. .. Les Africains, appelés Congos, poursuivaient le travail de la canne. Les immigrés chinois avaient très vite abandonné les champs pour s'adonner au commerce. Les plaisirs de la société martiniquaise consistaient à assister à des combats de coqs, à aller danser, notamment au Casino à Fort-de-France, à se rendre dans les fêtes patronales où se jouaient de grosses sommes d'argent (dans les jeux de dés), à participer à des régates... Le 14 juillet était l'occasion de grandes festivités: revue des troupes, retraite aux flambeaux, courses de chevaux, concours de tir, jeux et animations populaires diverses, régates et bien entendu grand bal. A cette occasion tous les Foyalais étaient invités par le maire à pavoiser et à illuminer leur maison. La quasi totalité de la population était catholique. Les pratiquants étaient nombreux. Les Martiniquais étaient attachés aux rites religieux et remplissaient les églises lors des fêtes religieuses: Pâques, Noël, Pentecôte, Les communions étaient des moments exceptionnels pour les enfants. Les prêtres jouissaient d'une très grande influence sur ses ouailles. Ils étaient pour la plupart métropolitains. A coté de ces pratiques religieuses subsistaient des superstitions primitives, survivances du passé africain. Les immigrés indiens avaient rapporté leurs pratiques religieuses et des temples hindous étaient présents dans certaines communes.
Concernant les mœurs de la population, nous reproduisons la définition tirée de l'annuaire de la Martinique de 1913 : «les mœurs de la population martiniquaise sont douces. Son hospitalité est large et cordiale. Exubérante comme celle des départements du sud de la France, cette population est, comme celle-là, d'une susceptibilité outrancière Elle gagnera beaucoup, le jour où affranchie des petites querelles politiques, de clans, de personnes, elle sera étroitement unie pour la prospérité et la grandeur du sol où elle vit. »1

] Annuaire de la Martinique 1913. p 78. 18

- Situation

politique

Dans la colonie, les institutions métropolitaines étaient présentes et représentées par deux députés et un sénateur qui siégeaient au Parlement et qui avaient pour mission de défendre les intérêts de la colonie. La politique occupait une place importante dans la vie de ceux qui s'y intéressaient. Ces derniers n'étaient pas nombreux. Seule une minorité de la population (les hommes habitant les villes) s'investissaient. Le reste de la population restait à l'écart de la chose politique tout en étant attentif aux différentes décisions prises les concernant.1 Au début, les békés étaient antirépublicains2 et s'étaient retirés de la politique depuis l'avènement de la Troisième République. Malgré l'éloignement, les idées politiques de la métropole se développaient dans l'île grâce au câble, aux courriers et aux journaux métropolitains qui parvenaient régulièrement dans la colonie. L'idéal républicain fondé sur la devise « Liberté, Egalité, Fraternité» était largement répandu dans l'île. Toutefois, il ne correspondait pas à la situation réelle. Certes les Martiniquais avaient obtenu la liberté suite à l'abolition de l'esclavage mais ils estimaient qu'il restait beaucoup à faire afin d'obtenir l'Egalité et la Fraternité. Cette question était au cœur des discussions et les hommes politiques en avaient fait leur cheval de bataille: il fallait absolument que les Martiniquais bénéficient des mêmes droits et devoirs que les métropolitains et ce dans tous les domaines. La moindre différence était perçue comme une volonté du Gouvernement de refuser l'Egalité aux hommes des colonies d'où les revendications assimilationnistes de tous les hommes politiques. Pendant longtemps, les partis politiques martiniquais avaient accordé une place importante au préjugé de race ou de couleur3 dans leurs débats.

1 En même temps que l'abolition de l'esclavage, les Noirs avaient obtenu la citoyenneté mais n'avaient pas été préparé à cela et n'en voyaient pas l'utilité. Ils montraient de l'indifférence voire de la méfiance pour s'inscrire sur les listes électorales. D'où un fort taux d'abstention aux différentes élections. 2 Ils critiquaient les principes républicains notamment le suffrage universel que prônait la République et qui donnait aux Noirs le droit de vote. 3 «Le préjugé de races et de couleur c'est pour certains Blancs-créoles la certitude d'être supérieur à la race noire et aux sang-mêlés. Pour I 'hon1n1ede couleur, c'est la certitude que les Blancs créoles se refusent à toutes relations sociales avec les deux autres « races» qu'ils traitent comme des races inférieures et qu'ils font de la couleur de l'épiderme sinon un titre de mépris tout au moins un motif de répulsion ». Micheline MARLIN-GODIER, Fort-deFrance 1884-1914, Ibis Rouge Editions, Guadeloupe, 2000. p 73. 19

Mais au début du siècle cette notion s'était estompée avec le retour des békés en politiquel et l'arrivée des socialistes. Ces derniers préférant parler de classes plutôt que de races. Comme en métropole, les partis de gauche dominaient la politique et étaient représentés par le parti radical2 et le parti socialiste.3 En 1906 et en 1908, les radicaux et les socialistes s'étaient alliés. Cette entente électorale était appelée Entente républicaine et préconisait une République démocratique laïque et sociale. Mais très vite, on avait assisté à une scission dans l'Entente et à la formation de deux listes: celle de Sévère, Clément, Iman, Binet et Goussard composée uniquement de radicaux, et celle de Knight, Lagrosillère, Monnerot4 composée de radicaux et de socialistes. Cette scission dans l'Entente avait donné naissance à de nombreux conflits politiques ouverts. Mais aux élections de 1912, le parti radical- appelé aussi le Bloc Républicain - l'emportait grâce à l'appui des usiniers.5 Ces derniers, représentés par Fernand Clerc, avaient signé des pactes ou des alliances avec les partis politiques dont celui du 31 mars 1913 avec le parti radical de Sévère. Cette alliance prit le nom d'Union républicaine.6 La vie politique à la Martinique avait toujours été très agitée et les campagnes électorales étaient parfois violentes, basées sur des
malversations, des fraudes, des pugilats, des duels entre les candidats.
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1 Les békés étaient revenus en politique car leurs intérêts en dépendaient. De nombreuses décisions étaient prises à la Chambre et risquaient de les pénaliser. En 1914, c'est un béké, Gabriel Hayot, qui était président du Conseil Général. D'autres, tels Homère Clément, Joseph Clerc, Gabriel Hayot- le père- étaient maires ou conseiller général. 2 Le parti radical fondé en 1901 en métropole était le défenseur de la République et de la démocratie parlementaire. Ce parti affichait son patriotisme et son anticléricalisme, refusait le marxisme et faisait l'apologie de la propriété privée au profit des classes moyennes et populaires. 3 Le parti socialiste créé en 1905 rassemblait les marxistes, les révolutionnaires et les partisans de Jaurès (appelés les réformistes). 4 Voir biographie de quelques hommes en annexe. S Ce sont les riches patrons des grosses usines à sucre et à rhum qui détenaient le pouvoir économique de l'île c'est à dire les moyens de production et la puissance financière. Ils étaient très conservateurs. 6 Le parti radical justifie cette alliance en ces termes: « Le parti radical a accepté l'accord avec les socialistes indépendants dans son désir d'aplanir les difficultés d'ordre éconon'lique et social qui retardent la n1arche des affaires publiques dans ce pays». La France coloniale, le 20 septembre 1913. 7 En mars 1902, une rencontre en duel eut lieu entre Victor Sévère et un de ses opposants, José Ivanès. 20

Le point culminant de la violence politique avait été atteint avec l'assassinat du maire de Fort-de-France, Antoine Siger, le 29 avril 1908.1 A la veille des élections législatives de 1914, deux groupes étaient en présence: l'Union républicaine de Victor Sévère et Fernand Clerc d'une part et l'Entente républicaine de Joseph Lagrosillière et Osman Duquesnay d'autre part. Ces deux groupes ayant chacun leurs organes de presse leur permettant de défendre leurs idées et d'attaquer leurs adversaires.2 En 1914, à l'instar de la métropole, les élections législatives prévues le 26 avril 1914 promettaient d'être très mouvementées. Dès le mois de janvier, les candidats commencèrent leurs campagnes que l'on pouvait qualifier de diffamatoires à la lecture des journaux.3 En dehors de ces conflits, en métropole comme dans la colonie, l'allongement du service militaire de 2 à 3 ans était au centre de la campagne. En effet, en janvier 1913, une nouvelle loi militaire était en préparation en Allemagne et avait pour but d'augmenter le nombre de soldats. En réaction, le général Joffre avait proposé de porter le service militaire de 2 à 3 ans afin de renforcer la défense nationale et repousser une éventuelle attaque brusque des Allemands. La gauche4et les centristes étaient contre ce changement car ils estimaient que «le renforcement de la défense nationale ne dépendait pas de l'augmentation des effectifs de temps de paix, mais d'une meilleure instruction des réservistes, de l'accroissen1ent et du perfectionnement du , . 5 materle Id e guerre ». Les électeurs devaient choisir entre des candidats appartenant au parti républicain socialiste appelé Entente républicaine ou au parti radical appelé Union républicaine. Pour l'arrondissement du nord, 17 candidats s'étaient

1 Le député-maire Victor Sévère étant retenu à Paris, est remplacé par son premier adjoint Labat qui se rapprocha du parti adverse. Sévère démissionna et de nouvelles élections eurent lieu dans une atmosphère de violence verbale et physique. Antoine Siger fut élu maire de Fort-de-France en octobre 1907. Le 29 mars 1908, Labat et un groupe d'amis se rendirent à I'Hôtel de Ville pour rencontrer le maire. De vives discussions éclatèrent et Siger fut touché à bout portant. 2 Union républicaine: La France coloniale - Entente républicaine: L'Union sociale et le Bloc. 3 L'Union sociale défendait Osman Duquesnay, La Démocratie coloniale Lagrosillière. Voir chapitre sur la presse. 4 Ce sont les socialistes regroupés derrière Jean Jaurès et la majorité des radicaux derrière Joseph Caillaux. 5 Jean-Jacques BECKER, La bataille de la Marne ou la fin des illusions, Editions du Seuil, 1992. Malgré l'opposition, la loi fut adoptée le 19 juillet 1913 à la Chambre des députés et le 5 août 1913 au Sénat. 21

présentés dont Joseph Lagrosillière et Adrien Sainte-Luce, et pour le sud, étaient en lice Osman Duquesnay, Henri Lémery, Percin et Martel. Le soir du scrutin, les candidats sortants étaient Lémery et Lagrosillière. Malgré la large majorité obtenue par Lagrosillière,l la commission de recensement générale des votes avait contesté la régularité des élections en déclarant que les procès verbaux des élections étaient dénués de tout caractère d'authenticité ou de sincérité et que les chiffres des suffrages étaient de pure fantaisie. La commission avait décidé de ne faire aucune proclamation et avait transmis le dossier de la 2e circonscription nord à la Chambre des députés. Après les élections, L'Union sociale et son directeur Osman Duquesnay dénoncèrent les nombreuses pratiques frauduleuses qui avaient émaillé les élections dans certaines communes notamment dans la capitale et ils accusèrent ouvertement Victor Sévère d'avoir tout fait pour faciliter l'élection de Lémery.2 Le 18 juin 1914, la commission valida l'élection de Lagrosillière pour la circonscription du nord et celle de Lémery pour le sud. La population martiniquaise retint que depuis l'avènement de la République leur vie avait changé et elle était très reconnaissante envers la France et ses dirigeants français ainsi que les hommes politiques locaux qui défendaient leurs droits. Cet amour pour la République était entretenu par l'enseignement et se manifesta pleinement pendant la guerre par les différentes marques de patriotisme de la population. La Martinique était donc « attachée» à la métropole par des liens existant entre les partis politiques locaux et ceux de la métropole.

1Lagrosillière avait obtenu 7480 voix et Adrien Sainte-Luce avait 6024 voix. 2L'Union sociale, le 5 mai 1914.

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- Situation

militaire

Pour assurer la défense de l'île, il existait une compagnie d'infanterie coloniale,l une batterie d'artillerie et des services auxiliaires. Les troupes étaient placées sous le commandement d'un lieutenant colonel d'infanterie coloniale, commandant supérieur des troupes du groupe des Antilles, qui avait sous ses ordres le directeur du service de santé, le directeur de l'artillerie et un sous-intendant militaire, directeur de l'intendance. L'île possédait de nombreux ouvrages de défense dont plusieurs forts équipés de canons tels le fort Saint-Louis,2 le fort Desaix,3 le fort Tartenson4 et des batteries à la Pointe des Nègres et celle de la Vierge. Les principaux terrains d'exercices étaient le plateau de la lunette Bouillée, les mornes Cartouche, Vannier, Surrey. La compagnie entretenait un détachement d'une vingtaine d'hommes au camp de Balata.5 Le détachement de la gendarmerie de la Martinique était divisé en deux sections dont la première, celle de Fort-de-France était placée sous les ordres d'un adjudant et la seconde, celle de la Trinité, était commandée par un lieutenant ou un sous-lieutenant. 87 hommes (80 à cheval et 7 à pied) composaient ce détachement dont 2 officiers (un capitaine et un lieutenant).6 L'armée comptait 2/3 de métropolitains et 1/3 de Martiniquais qui s'étaient engagés. L'existence de ces contingents quasi-métropolitains dans la colonie permettait d'accentuer la présence de la France. Ils étaient là pour maintenir l'ordre et assurer la sécurité des biens et des personnes. Même si la domination française n'était pas remise en cause, plusieurs grèves avaient

1

La compagnie d'infanterie était autonome et formait un corps composé d'une unité

constituée de 168 hommes (dont 12 sous-officiers et 24 caporaux) et 3 officiers. La compagnie stationnait au fort Desaix. 2 Construit au XVIIe siècle, vers 1672. 3 Construit en 1772, anciennement appelé fort Bourbon. Il fut le théâtre de la révolte des zouaves en 1865. 4 Construit en 1867.

5 Le camp de Balata était aussi un camp de préservation qui devait prévenir les troupes européennes de la fièvre jaune endémique dans l'île. 6Annuaire de la Martinique 1913. p 475.

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éclaté contre les dures conditions de travail et les bas salaires que proposaient les industriels et avaient nécessité l'intervention des forces de l'ordre.! Si la proportion de Martiniquais était aussi faible dans l'armée, c'était simplement parce que le service militaire n'existait pas dans les colonies malgré la forte revendication des hommes politiques. Ces derniers avaient toujours réclamé le droit d'effectuer le service militaire et de payer l'impôt du sang, symboles d'une assimilation intégrale. Mais aucune décision ne fut prise par la Chambre. De 18892 à 1912, les nombreuses lois militaires qui avaient vu le jour en métropole n'avaient pas été appliquées aux colonies pour des raisons financières et organisationnelles et surtout parce que les békés s'y opposaient énergiquement et repoussèrent son application. En effet, ils craignaient pour leur sécurité et rejetaient l'idée de se retrouver dans les chambres avec les Noirs. D'autre part, le service militaire réduirait la main d'œuvre d'autant plus que l'immigration indienne était arrêtée depuis 1885. Si les Martiniquais tenaient tant à effectuer leur service militaire, c'est parce que tous croyaient que l'armée était l'école de l'égalité où les riches, les pauvres, les Noirs, les Blancs, les nobles, les roturiers étaient soumis à la même discipline, astreints aux mêmes obligations, traités de la même façon. Et cela, ils l'avaient toujours recherché depuis l'abolition de l'esclavage. Appliquer le service militaire dans les colonies c'était aussi reconnaître les hommes comme des citoyens à part entière, faisant partie de la Nation française. Pour les hommes politiques, le fait que les Martiniquais ne puissent pas verser leur sang pour la Mère-patrie signifiait que la France ne les considérait pas comme de vrais Français.

1 En février 1900, une grève éclatait dans le nord de l'île. Les travailleurs agricoles réclamaient une augmentation de salaire (2 francs par jour au lieu de 1 franc). Les grévistes parcouraient les usines et incitaient le personnel à arrêter le travail. Cette grève s'étendait progressivement à presque toutes les zones d'industrie sucrière. Au François, l'armée tira sur les grévistes et tua une dizaine d'entre eux. Cet épisode allait rester gravé dans les mémoires sous le nom de la fusillade du François. 2 La loi du 15juillet 1889 introduisait le service militaire de 3 ans et étendait la conscription à tous les citoyens et sujets de l'empire mais cette loi n'avait pas été appliquée aux colonies. En 1905, la durée du service militaire fut ramenée à 2 ans puis en 1913, on repassa à 3 ans.

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Ils s'étaient longuement battus pour obtenir l'application du service militaire dans la colonie car c'était une étape importante dans leur projet d'assimilation. 1 Il fallut attendre 1913 pour que la conscription soit appliquée dans les colonies et que les premiers conscrits rejoignent la métropole pour effectuer leur service militaire. Le 5 octobre 1913, les jeunes conscrits de la classe 1912 s'embarquèrent sur la Champagne pour se rendre en métropole afin d'effectuer leur service militaire. Ce fut avec joie que la population vit s'en aller ces jeunes car ce départ était une victoire gagnée sur tous ceux qui s'opposaient à l'application du service militaire aux colonies. Cependant, très vite la joie du départ céda la place à la tristesse. Les premières nouvelles n'étaient guère réjouissantes: une grande partie des soldats n'avait pas supporté le froid2 et nombre d'entre-eux étaient malades. On comptait même quelques décès. En janvier 1914, sur 621 Martiniquais incorporés, 223 avaient été réformés par les médecins du corps et retournèrent aux Antilles.3 Les autres avaient été envoyés en Tunisie, à Sousse où le climat était plus clément. A leur arrivée en Martinique, une douzaine d'hommes furent admis à l'hôpital. Les autres, selon L'Union sociale, étaient aussi bien qu'avant leur départ. Le journal avait vu dans ce retour une manœuvre de certaines influences ministérielles pour empêcher le recrutement du contingent colonial.4

1« C'est l'avantage capital que nous attendons du service militaire obligatoire français, nous voulons nous pénétrer intégralement de la civilisation française sans renier notre origine, sans renoncer à nos qualités natives, nous voudrions à l'âge où se forme définitivement le caractère et la mentalité, que nos jeunes gens puissent largement s'imprégner des vertus de la race française et corriger leurs défauts les plus saillants ! Nous attendons ce bienfait de la fréquentation intime des métropolitains telle que la caserne la réalise, et nous y voyons l'aboutissement, le con1plément logique des mesures qui nous ont accordé le droit de cité, la dernière étape de l'assimilation à laquelle tend invinciblement I 'œuvre généreuse de la colonisation française ». L'Union sociale, le 28 décembre 1915. 2 L'hiver de l'année 1913 fut particulièrement rude. 3 A titre de comparaison, la Guadeloupe avait eu 359 réformés pour 690 incorporés, la Guyane, 9 réformés pour 63 incorporés et la Réunion, 75 réformés pour 205 incorporés. La Paix, le 4 mars 1914. -IL'Union sociale, le 3 février 1914.

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Pour venir en aide aux soldats antillo-guyanais très éprouvés par les rigueurs de l'hiver, une caisse d'assistance présidée par le capitaine de vaisseau Mortenol, avait été créée. Le sous comité local organisa un concert le 5 février 1914 qui reçut un vif succès.l Tout le monde était d'accord sur un point: il fallait incorporer les soldats antillais au mois d'avril, plutôt qu'en fin d'année. Pour éviter une nouvelle hécatombe, Le Dantec, professeur de pathologie de l'université de Bordeaux proposa de n'utiliser le contingent créole que dans les pays d'Afrique du nord et de prendre des mesures de prophylaxie contre les germes de maladies que les créoles qui, selon lui, avaient les intestins infestés de parasites, étaient susceptibles d'introduire dans ces pays afin de ne pas provoquer d'épidémies.2 Forts de ces recommandations, 600 jeunes de la classe 1913 et les retardataires de la classe 1912 partirent en avril 1914 pour se rendre en Algérie après une sévère visite médicale. Le départ des conscrits avait entraîné quelques petits désagréments au sein des familles. Le journal L'Union sociale avait reçu de nombreuses doléances des mères de famille qui avaient droit à une indemnité par suite du départ pour l'armée de leurs enfants, seuls soutiens de la maison. En effet, elles
e devaient percevoir on 5 par jour à partir du 1 octobre 1913 or à la date du 1 e

avril 1914, elles n'avaient toujours rien reçu. Le journal s'indigna3: «En France dès le départ des conscrits, les indenlnités sont payées mettant ainsi leurs parents à l'abri des premiers besoins. Dans notre pays, ilfaut attendre des mois pour percevoir une juste rétribution (.j. Nous faisons appel à l'esprit d'équité qui aninle M le Gouverneur Poulet, persuadé qu'il prendra cette situation en considération et qu'il fera accorder le plus tôt possible cette indemnité aux familles qui ont perdu leur soutien en voyant partir leurs enfants ».

1 Le Bloc, le 21 février 1914. 2 La Paix, le 4 mars 1914. Le rapport du professeur le Dantec est à commenter car il sousentend que les Martiniquais étaient malades et ne se soignaient pas. Cette situation était due à la misère qui régnait dans la colonie. La population ne mangeait pas à sa faim et était la proie de toutes sortes de maladies. 3 L'Union sociale, le 17 avril 1914.

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- Situation

économique

La Martinique avait son autonomie financière, elle avait sa propre monnaie et sa Banque.l L'Etat intervenait seulement pour financer le fonctionnement de la défense du territoire et quelques dépenses exceptionnelles. La Chambre de commerce2 était auprès des pouvoirs de la colonie, l'organe des intérêts commerciaux et industriels de la Martinique. L'industrie de l'île, essentiellement agricole, était représentée par la production du sucre, du rhum, du cacao, de l'ananas, du café, du tabac, du coton, du citron et de la vanille que la colonie vendait en priorité à la métropole, puis aux colonies voisines et aux Etats-Unis. La canne à sucre était la culture principale et elle était exploitée pour la fabrication du sucre et du rhum dans des usines centrales qui avaient remplacé les sucreries d'habitation.3 Cette culture avait fait la réputation de l'île. A la fin du XIXe siècle, la Martinique était devenue le premier producteur de rhum du monde et Saint-Pierre le premier centre mondial du commerce du rhum. Mais à la fin du XIXe siècle, la colonie subit une crise sucrière4 dont les corollaires furent une baisse des salaires, qui avaient fait naître des grèves, et l'émigration de nombreuses personnes vers Colon située dans l'isthme de Panama. Cette crise montra la fragilité du secteur sucrier et permit aux industriels de prendre conscience qu'ils étaient menacés et qu'il fallait envisager d'autres cultures dans les années à venir. Mais la remontée des cours en 1908 redonna de l'énergie à la production qui augmenta considérablement au point de provoquer une surproduction et une chute des prix.5

1

La Banque de la Martiniqueavait été crééepar applicationde la loi du 30 avril 1849relative

à l'indemnité accordée aux colons par suite de l'affranchissement des esclaves proclamée par les décrets des 4 mars et 27 avril 1848. 2 Depuis l'éruption de la Montagne Pelée, la Chambre de commerce siégeait à Fort-de-France. Elle était composée de 9 membres élus pour 9 ans. 3 Depuis l'abolition de l'esclavage et dans le but de moderniser l'appareil industriel, le système des habitations traditionnelles avait cédé la place aux usines centrales. Cela se traduisit par l'apparition de vastes unités économiques s'étendant sur des centaines d'hectares. Voir carte des industries et des usines en annexe. 4 La crise sucrière était due à la mévente du sucre de canne causée par la concurrence du sucre de betterave et par l'augmentation de la production mondiale de sucre. S Le prix du fût de 250 litres de rhum tomba à 50 francs. Alain HUETZ DE LEMPS, Histoire du rhun1, Editions Desjonquières, Paris 1997. P 189. 27

Pour contrer l'effondrement des cours, les producteurs se mirent à produire davantage, ce qui aggrava encore la crise et entraîna l'augmentation des stocks. En 1913, la Martinique possédait 15 usines centrales qui fabriquaient du sucre cristallisé et 65 rhumeries qui produisaient du tafia ou de la grappe blanche1 qui était, en grande partie, exporté en Europe. Afin de répondre à la demande de plus en plus croissante de rhum, la colonie importait de la mélasse de la Guadeloupe et d'ailleurs. La petite industrie existait dans l'île où l'on fabriquait des tonneaux, des pâtes alimentaires, des biscuits de mer, de la poterie vernissée... L'activité commerciale de la colonie était très dense et la balance commerciale était excédentaire. L'île réalisait la majeure partie de ses importations et de ses exportations avec la France comme nous le montre le tableau suivant:
I L esc h.ff res d u commerce France De l'étranger Des colonies françaises Total a a M a rt.Inique en 19112 'I IMPORTATIONS EXPORTATIONS 10 707 027 fr 20 914 005 fr 8 374 770 fr 889 984 fr 773 062 fr 778 740 fr 19 854 859 fr 42 437 588 fr

.

La colonie importait en grande quantité des engrais chimiques indispensables à la culture de la canne, de la houille utilisée comme source d'énergie, du tissu pour les confections. Elle exportait ses produits agricoles, mais aussi de la houille, des métaux et du vin qu'elle avait importés, vers des colonies de la Caraïbe qui n'en avaient pas et elle ravitaillait également les navires de passage.

. P ro d.t S expo rt'es e t Impor t'es en 19112 UI
PRODUITS IMPORTES engrais, houille, tissu, farine de froment, huiles de (par ordre croissant) coton, riz en grains, métaux, peaux préparées, café. PRODUITS EXPORTES (par ordre croissant) Sucre d'usine, tafia, houille, cacao en fèves, métaux vieux, peaux brutes, vins ordinaires, café en fèves, viandes fraîches.

3

Il faut distinguer la grappe blanche obtenue directement avec la canne à sucre et le tafia

obtenu avec la distillation des mélasses de sucrerie. Ces 2 alcools d'origines différentes une fois vieillies sont appelés l'un rhum industriel et l'autre rhum habitant. 2 Tableaux réalisés à partir des données tirées de l'Annuaire de la Martinique de 1913. p 148 et p 149 28

PREMIERE PARTIE

LA MARTINIQUE DANS LA GUERRE

La Martinique la déclaration distance qui l'annonce de population?

avec son statut de colonie française se retrouva dès le jour de de guerre, plongée elle aussi dans le conflit et ce, malgré la la séparait de sa métropole. Comment avait-on accueilli la guerre dans la colonie? Quel était l'état d'esprit de la

La France était en état d'alerte et s'apprêtait à repousser l'ennemi dès l'amorce de l'attaque. Dans les départements limitrophes de l'Allemagne, l'agitation était à son comble. Dans la colonie, le gouverneur Georges Poulet se tenait prêt. Quelles furent les premières mesures prises par le chef de la colonie? A) La déclaration de guerre et la perception des événements par les Martiniquais L'entrée de la Martinique dans la guerre Le 1er août, le gouvernement français sous les instances du général Joffre
ordonne la mobilisation générale.1 Deux jours plus tard, la France reçoit la déclaration de guerre de l'Allemagne. C'est le début d'une guerre que tout le monde espère de courte durée.

La France entrait en guerre avec ses colonies. Ces dernières avaient reçu aussitôt un câble du ministre des colonies Raynaud les informant que l'Allemagne avait déclaré la guerre à la France et à la Russie et qu'il fallait prendre immédiatement des mesures à l'encontre des sujets allemands présents sur les terres françaises.2 A la Martinique, Georges Poulet, publiait le lendemain une proclamation3 dans laquelle il expliquait à la population que la France n'avait pu éviter la guerre car elle se devait «de défendre ses droits, son territoire et son autorité nl0rale ». A travers cette proclamation, il faisait appel au patriotisme de tous et les invitait à garder leur calme et à se recueillir, en pensant à tous ceux qui allaient mourir sur les champs de bataille. Il leur annonçait qu'il fallait se tenir prêt à défendre la colonie en cas de besoin.

IVoir ordre de mobilisation en annexe. 2 1M426 n0103 du 2 août 1914: enregistrement des câblogrammes ministériels arrivés de décembre 1913 à mai 1915. A.D.M. 3 Voir communiqué du gouverneur en annexe. 31

Ce même discours était tenu aussi par le maire de Fort-de-France, Victor Sévère, qui avait fait afficher une déclaration dans toute la ville et demandait à tous ses compatriotes de se tenir prêt en cas d'attaque par l'ennemi. Illes prévenait déjà des changements que cette situation de guerre ne manquerait pas d'entraîner dans la vie de tout un chacun.1

- Les réactions de la population
La population foyalaise avait accueilli la déclaration de guerre avec joie en criant « Vive la France »2car elle n'avait aucun doute sur l'issue victorieuse de cette guerre. Selon Jérôme Duhamel,31'annonce de l'entrée en guerre de la France provoqua à la Martinique de l'enthousiasme. Les groupes s'étaient éparpillés dans les rues pour aller prévenir un parent ou un ami, avant de rejoindre la Savane où le vacarme et l'agitation grandissaient de minute en minute. La foule reprenait en chœur «mort aux boches, l'Allemagne crèvera, la France vaincra» et tout le monde s'embrassait en entonnant la Marseillaise. Des Martiniquais présents en France, au moment de l'annonce de la guerre décrivirent à leurs parents l'atmosphère qui régnait dans certaines villes: « Nous partions véritablement la fleur au fusil. Les filles s'accrochaient à notre cou et nous couvraient de fleurs et de baisers»4 , «Les soldats sont d'un entrain superbe, on dirait à les voir qu'ils vont à une délicieuse partie
de plaisir ».5

Toutefois, plusieurs historiens ont démontré que les Français n'étaient pas si enthousiastes que cela. Il y eut bien quelques départs exaltés immortalisés par les photographes mais la majorité de la population française était résignée mais animée d'un sentiment patriotique qui se manifesta par la volonté de défendre son pays agressé. Même les socialistes et les syndicalistes, qui avaient manifesté leur pacifisme en organisant de grandes manifestations contre la guerre, s'étaient résignés. Défendre la Patrie était devenue une priorité qui dépassait toutes les convictions.

1Voir déclaration du Maire de Fort-de-France en annexe. 2 La Paix, le 5 août 1914. 3 Jérôme DUHAMEL, La Grande Guerre, Mén10rial Martiniquais, tome III, Société des Editions du Mémorial, Nouvelle Calédonie, 1978. p 364. 4 Propos de René Alivon, cité par Jérôme DUHAMEL, Op. cita P 367. 5 Propos de L'abbé Vabre, vicaire du Lorrain, appartenant à la 16esection d'infirmiers stationnée à Lunéville. Cité par Jérôme DUHAMEL, Ibid. P 368.

32

En France comme en Martinique, tout le monde pensait que la guerre serait courte et que la France en sortirait victorieuse. «Ici, tout le monde est plein d'espoir dans le succès final. La guerre ne devrait pas durer bien longtenlps, un mois peut-être deux tout au plus ».1

La France était éloignée de la colonie mais le sentiment patriotique déjà exprimé au cours de nombreuses occasions, dont l'expédition du Mexique et la guerre de 1870, était vivace. Les Martiniquais avaient montré à la France qu'ils considéraient comme la Mère-Patrie qu'ils étaient prêts à se battre pour elle et ils tenaient à renouveler cette action. Sans y avoir été, ils connaissaient le pays à travers les livres et les manuels scolaires car l'enseignement leur inculquait l'amour de la Patrie. Ils étaient fiers d'appartenir à un pays dont la culture rayonnait à travers le monde. Quelques Martiniquais avaient effectué leurs études en France et étaient revenus dans la colonie en énumérant tous les plaisirs qu'offrait la capitale et toutes ces choses qui n'existaient pas dans l'île. Ils étaient émerveillés par le métro parisien et les monuments de Paris.

- Les premières mesures
Sitôt l'annonce de la guerre, le gouverneur fit part à la population d'une série de recommandations émanant du ministre des colonies par le biais du Journal Officiel et des journaux locaux. Quelques mesures concernaient l'attitude à avoir vis à vis de l'ennemi,2 certaines se préoccupaient de la

1 Propos de l'abbé Domas, curé du Marin, cantonné à Montferrand cité par Jérôme DUHAMEL, La Grande Guerre, Op. cit. p 364. 2 Toutes les correspondances originaires ou transitant par la colonie à destination de l'Allemagne, de l'Autriche-Hongrie et du Luxembourg n'étaient plus acceptées. Celles originaires des colonies devaient être remises au service des rebus et renvoyés à leurs expéditeurs. Toutes les dépêches destinées aux pays cités allaient être retournées à chaque colonie d'origine. IM426 n0238 du 3 août 1914. A.D.M. - Un délai de trois jours est accordé aux sujets allemands pour quitter la colonie. Journal Officiel de la Martinique n036 du 8 août 1914. A.D.M. - Tous les navires autrichiens ou hongrois se trouvant dans les ports français depuis et y compris le 12 août 1914 minuit ou y entrant sans connaître les hostilités ont un délai de 7 jours francs pour en sortir librement et gagner directement, munis d'un laisser-passer, leur port de destination ou un autre port désigné par les autorités maritimes du port français où ils se trouvent. Toute faveur est refusée à tous navires dont la construction, l'armement ou l'affectation indiqueront qu'ils peuvent être transformés en bâtiments de guerre ou affectés à des services publics ni ceux se trouvant actuellement saisis ou capturés pour violation de neutralité. Tous les navires autrichiens ou hongrois devaient prendre des dispositions en conséquence. lM 426 n038 du 14 août 1914. A.D.M. 33

sécurité de la colonie et d'autres la préparaient à une période de restrictions. Car même éloignée du théâtre des opérations, la Martinique n'était pas à l'abri d'une éventuelle attaque allemande d'autant plus qu'il existait des navires ennemis dans la région.l Le gouverneur s'était adressé aux maires des communes de la colonie2 en leur demandant de surseoir jusqu'à nouvel ordre à toutes dépenses communales ne présentant aucune urgence, d'augmenter les ressources de la colonie afin de parer à une diminution du ravitaillement, d'inviter les administrés à s'adonner le plus possible aux cultures vivrières et maraîchères, d'empêcher certains propriétaires et industriels de licencier le personnel et de veiller à ce que les commerçants n'augmentassent leurs prix. Il ne fallait surtout pas que la vie économique s'arrête. Bien au contraire, il fallait continuer le travail et les activités, car si la guerre s'éternisait, la France aurait besoin des ressources de la colonie. Dans cette optique, le ministre recommandait au gouverneur de réserver exclusivement à la France et à ses alliés les denrées et les produits utilisables en Europe3 et de demander à la banque locale de faciliter le plus possible aux colons et usiniers leurs opérations en vue du paiement des salaires et des avances indispensables pour les récoltes.4 Le chef de la colonie avait créé un Conseil de Défense5 qui avait fixé diverses mesures de protection, de surveillance de la rade et de la mer.6
1 En effet, avant la guerre, l'Allemagne entretenait des relations commerciales avec le continent américain et les îles de la Caraïbe dont la Martinique et la Guadeloupe et de nombreux bateaux allemands sillonnaient l'Océan Atlantique. 21M5104: correspondance de juillet 1914 àjanvier 1915, n0870 du 6 août 1914. A.D.M. 31M426 n0128 du Il août 1914. A.D.M. 4 IM426 n0140 du 15 août 1914. A.D.M. S Composition du Conseil de défense fixe: le gouverneur, le commandant supérieur des troupes, le capitaine de vaisseau, le capitaine commandant la compagnie de la Martinique. 6 Art 3 : Remorquer et mouiller dans la baie du Carénage tous les navires de commerce français présents sur la rade des Flamands. Art 4 : Entre six heures du soir et six heures du matin, interdiction à tout navire et à toute embarcation de circuler dans la rade de Fort-deFrance et dans la baie du Carénage. Informer les navigateurs que les feux du port, ceux de la rade et même celui de la Caravelle, peuvent être éteints; que le balisage de la rade pourra être modifié ou supprimé, et qu'en conséquence tout mouvement de navire, tant pour la rentrée que pour la sortie, devra être effectué par le service du Port qui aura reçu les instructions nécessaires du Commandant de la défense fixe. Les troupes chargées de la défense ont reçu l'ordre de faire feu sur tout navire ou embarcation qui circulerait dans la zone interdite. Les bâtiments qui passeront la nuit à Fort-de-France devront être mouillés dans la baie du Carénage après six heures du soir. Aucune embarcation ne pourra entrer dans le port sans recourir aux services d'un pilote désigné par le commandant de la défense fixe. 34

Le dimanche 2 août, un arrêté ordonnant la mobilisation généralel avait paru dans le Journal Officiel ordonnant aux mobilisés de se rendre sans délai à Fort-de-France afin de se mettre à la disposition de l'autorité militaire. Cependant, il ne s'agissait pas d'une mobilisation générale car étaient seulement appelés, les hommes de la réserve de l'armée active ( appelés ou engagés des classes 1901 à 1911 inclus) et tous les officiers et sous-officiers en activité de service, en permission ou en congé. Cette situation avait créé de la déception et le mécontentement de la part de tous ceux qui étaient déjà prêts à partir et qui ne répondaient pas aux conditions exigées. Deux jours plus tard, une deuxième mobilisation2 fut lancée, elle concernait les hommes de l'armée territoriale ( classes 1893 à 1900 inclus), les hommes de la réserve territoriale ( classes 1887 à 1892 inclus), les hommes des classes 1910 à 1911 de la commune de Fort-de-France qui avaient reçu un livret militaire. Tous les hommes convoqués qui n'habitaient pas la capitale, devaient se rendre à Fort-de-France munis des pièces militaires dont ils disposaient et apporter un jour de vivres. Mais quelques jours plus tard, les événements au front étaient à l'avantage des alliés et pour les autorités militaires françaises la présence des hommes des colonies ne semblait plus indispensable.3 Le 17 août, le ministre des colonies en accord avec le ministre de la guerre autorisa le gouverneur à renvoyer dans leurs foyers en sursis d'appel, la totalité des réservistes et des territoriaux mobilisés afin d'éviter des dépenses inutiles et toute entrave à l'agriculture et à l'industrie de la colonie.4
1Voir ordre de mobilisation en annexe. 2 Voir deuxième ordre de mobilisation en annexe. 3 Les nouvelles du câble étaient bonnes. Le ministre avait informé le gouverneur le 14 août que « la situation des alliés (Angleterre, Belgique, France et Russie) était excellente. Les Allemands sont arrêtés et refoulés. Nous avons occupé et occupons les crêtes des Vosges et nous avons des troupes en Belgique». 1M426 n0135 du 14 août 1914. A.D.M. Quelques jours, plus tard, le ministre confirmait cette situation en écrivant « la maîtrise des mers nous étant acquise avec nos alliés... » 1M426 n0145 du 17 août 1914. A.D.M. 4 1M426 n0145 du 17 août 1914. A.D.M. La France n'avait certes pas encore besoin des hommes des colonies. « Le 18 août, La France à sous les armes 4 622 000 hommes. 882 000 appartenaient aux troupes d'actives auxquels s'ajoutent 2 200 000 réservistes des classes 1900 à 19110 et 1 540 000 territoriaux des clases 1886 à 1889. Les fantassins constituaient plus des 2/3 de l'effectif, le reste se répartissant entre l'artillerie, le génie et la cavalerie. Les soldats français portaient le pantalon rouge garenne et un képi rouge et bleu, leurs adversaires sont revêtus de l'uniforme gris-vert ». Michel LEYMARIE, De la Belle Epoque à la Grande Guerre, Op. cit. p 277. 35

Les hommes étaient déçus et ils retournaient dans leur foyer avec amertume. Ils avaient compris que pour le moment, les engagements ne manquaient pas en France; que l'heure n'était pas venue de faire appel au dévouement des départements lointains. Certains voulant à tout prix partir, avaient décidé de s'engager dans un corps stationné en métropole mais pour se rendre en France, ils devaient payer leur voyage.l Cette clause jugée inadmissible, fut longuement contestée. Tout le monde s'interrogeait: comment l'administration pouvait-elle demander à des hommes qui étaient prêts à mourir pour la Patrie de payer leur titre de transport ? La commission coloniale était disposée à mettre au compte du budget local les frais de passage des soldats qui voulaient aller servir en France sous les drapeaux. Mais cela ne rassura pas les Martiniquais. Pour mener à bien une guerre, certes les hommes sont primordiaux mais il faut aussi le soutien de tous et des moyens financiers énormes. Bien qu'étant éloignée du théâtre des opérations, la Martinique tenait à apporter son aide à la France. Comment la colonie a-t-elle contribué à l'effort de guerre?

I Voir chapitre sur les engagements.

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B) Le soutien de la population martiniquaise

à l'effort de guerre

Le soutien de la population martiniquaise s'est manifesté par de nombreuses actions allant de la souscription à l'emprunt de guerre.

- Souscriptions, gestes de solidarité, fêtes patriotiques et nationales...
Les femmes avaient été les premières à instaurer un élan de solidarité envers les victimes de la guerre. Le 22 août 1914, soit quelques jours après l'annonce de la guerre, s'était constitué un comité d'assistance aux blessés appelée: L'Union des femmes martiniquaises regroupant les femmes des notables de la colonie.1 En annonçant sa création, L'Union des femmes martiniquaises lançait un appel à tous les compatriotes en expliquant que son but était d'aider au soulagement des blessés que la guerre allait semer sur les champs de bataille. Ces femmes sollicitaient à leurs domiciles leurs compatriotes et récupéraient les contributions qui étaient déposées dans les bureaux de poste de la colonie, à la caisse du Trésor et dans les perceptions où des listes de souscriptions avaient été ouvertes. En fin d'opération, elles communiquaient au Journal Officiel de la Martinique qui les publiait, la liste des généreux donateurs ainsi que les résultats financiers obtenus. Ces fonds étaient ensuite déposés au Trésor et expédiés à Paris, à la Croix-Rouge. Une semaine après l'opération et fière du succès remporté par les premières souscriptions, l'Union des femmes remercia publiquement le gouverneur qui avait accepté le patronage de l' œuvre ainsi que tous ceux qui avaient répondu à l'appel du comité. Elle espérait que l'élan patriotique se maintiendrait jusqu'au bout afin que le montant recueilli fasse honneur à la Martinique. L'Union des femmes ne se contentait pas de récolter les subventions, son action était beaucoup plus vaste. Elle se chargeait de récolter des produits divers auprès des entreprises ou des particuliers et les envoyait aux soldats dont elle possédait les adresses. Le comité s'adressait régulièrement à la population afin d'obtenir des vêtements en tricot de laine épaisse, du rhum, du sucre, de la gelée, de la marmelade, du chocolat, de la farine de manioc...

1 Sous la présidente d'honneur de Mme Richard, femme du lieutenant-colonel Commandant Supérieur des troupes, des vice-présidentes d'honneur de Mme Knight (épouse du sénateur de la Martinique), Mme Lagrosillière (épouse du député J. Lagrosillière), Vacher, Logerais, Clerc, Clément... 37

L'action de L'Union des femmes était connue sur tous les fronts où se trouvaient des soldats martiniquais et le comité recevait régulièrement des lettres de remerciements et d'encouragementsl émanant de soldats, de parents ou de personnalités martiniquaises, satisfaits des actions qu'elle menait. Quelques femmes s'étaient impliquées directement dans l'action de solidarité en devenant des marraines de guerre. Elles servaient de lien entre les poilus sans famille et la colonie. Elles prenaient en charge un ou plusieurs poilus et assuraient une correspondance régulière avec eux en leur envoyant des lettres de réconfort, des journaux et des colis. Les marraines étaient pour la plupart celles qui n'avaient ni mari, ni enfant, ni frère dans la guerre et qui avaient quelques moyens. Plusieurs appels étaient lancés dans les journaux pour trouver des marraines car elles n'étaient pas nombreuses à vouloir endosser ce rôle.2 Des Martiniquaises souhaitaient s'investir pleinement dans la guerre et proposaient leurs services en tant qu'infirmières sur le front.3 Les souscriptions s'effectuaient sous forme de dons individuels ou de collectes réalisées sur les lieux de travail ou sous la forme d'une retenue de salaire. Des fonctionnaires cédaient une partie de leurs appointements à des œuvres liées à la guerre. Ces dernières étaient nombreuses et destinées à venir en aide aux victimes de la guerre, aux populations qui avaient fui face à l'avancée allemande et à certaines ligues.4

l En janvier 1915, le comité reçut la lettre d'un brigadier martiniquais nommé Edmond Blérard, stationné à Toul qui communiqua l'adresse de deux soldats martiniquais sans parents (Balthazar Edgard et Casimirius Sylvain) qui souhaitaient recevoir des colis ou une « goutte de rhum pour les réchauffer ». Il ajouta à sa demande: « C'est avec plaisir que j'apprends le geste généreux des dames de ma chère Martinique, consistant à envoyer en France des vêtements et du rhun'l aux militaires qui sont sur le front, principalement à ceux qui donnent leur vie et leur jeunesse à la Mère Patrie ». La Paix, le 20 janvier 1915. 2 « Des centaines de mille de nos soldats ont déjà leurs charitables n'larraines, mais beaucoup d'autres restent encore à pourvoir. Beaucoup de nos compatriotes ont trouvé là-bas des mères d'adoption qui s'occupent d'eux, n'lais il reste encore beaucoup d'abandonnés, beaucoup également dans les rangs de leurs frères métropolitains. Ce rôle de protectrice, qui encourage, qui soutient (...) ne vous tente-t-il pas, petite française (...) ». La Paix, le 26 août 1916. 3 Marie A. du Lorrain et Victoire F. du Robert adressèrent une lettre au gouverneur afin de devenir infirmières en France. IM6208 lettres à l'arrivée de janvier à mars 1916, n01883 du 21 février 1916 et IM1810 n02398 du Il mars 1917. A.D.M. 4 Exemples d'œuvres de guerre: la ligue aérienne française pour la suprématie de l'air par l'avion de guerre, l'œuvre du tricot du soldat, la ligue nationale de défense sociale et économique, l'œuvre du soldat au front, les aveugles de la guerre, le sou des orphelins de la guerre. 38

Certains corps de métiers venaient en aide aux victimes et participaient aux œuvres de guerre. C'était le cas des usiniers, des propriétaires agricoles, des maisons de commercel et des avocats.2 Pendant toute la durée de la guerre, les autorités locales votèrent des subventions au profit de divers organismes. Le Conseil Général et de nombreuses communes accordèrent des aides aux blessés.3 Les enfants avaient été aussi sollicités. En effet, la colonie avait fait appel aux écoliers de la Martinique en instituant «le sou des orphelins». La majorité des établissements d'enseignement primaire avaient pris part à cette manifestation de solidarité consistant à faire chaque élève porter un sou chaque semaine. Les résultats obtenus par cette action furent remarquables. Le chef de la colonie avait signalé dans la presse les chiffres obtenus par les écoles, dont quelques-unes comptaient parmi les plus modestes de l'île et avaient parfois une «clientèle» des moins fortunées. A ce titre, l'école des garçons du Lamentin méritait une mention spéciale pour avoir, depuis, janvier 1915 jusqu'à la fin de l'année scolaire, donné le meilleur exemple. Tous les mois, le montant des souscriptions recueillies dans les différentes colonies françaises était publié dans le Journal Officiel de la Martinique. 4

1 Voir subventions des industries et des commerçants en annexe. Z Les avocats et avoués de Fort-de-France donnèrent 500 francs pour Cette somme fut adressée au général Famin, directeur des troupes distribuée par ses soins aux soldats martiniquais qui devaient venir n'avaient pas les ressources nécessaires pour faire face aux menus frais
1e novembre 1916.

une œuvre de guerre. coloniales pour être en permission et qui du voyage. La Paix le

3 En 1915, le Conseil Général proposa de voter un prélèvement de 100 000 francs sur sa caisse de réserve «pour venir en aide aux victimes de la guerre, à tous les braves qui luttent pour la plus noble, la plus saine des causes, celle du droit, de la justice, de la liberté à travers le n'londe ». Délibérations du Conseil Général, session de décembre 1915 En 1916, le Conseil Général vota la somme de 50 000 francs pour les victimes de la guerre, 10 000 francs pour le Foyer Colonial, la même somme pour les réformés originaires de la Martinique atteints de blessures ou de maladies et qui pour la plupart retournent au pays sans ressources, 3 000 francs pour les hommes des différentes classes qui leur instruction terminée, doivent partir bientôt. Délibérations du Conseil Général, décembre 1916. 4 Mensuellement, un rapport était établi sur les opérations du comité de répartition des subventions, souscriptions et dons recueillis aux colonies pour les victimes de la guerre. Dans ce rapport, la Martinique était représentée par un chiffre qui lui faisait honneur. Et ce chiffre ne comprenait que les sommes perçues au Journal Officiel de la Martinique. De fortes sommes avaient été recueillies au cours des fêtes données qui avaient lieu dans toute la colonie, en faveur des réfugiés belges, du tricot du soldat, des prisonniers de guerre... La Paix du 26 mai 1915.

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Les journaux locaux étaient fiers de porter à la connaissance du public, les beaux résultats obtenus par la Martinique, cette dernière étant la colonie française d'Amérique la plus généreuse.l Le gouverneur adressait régulièrement au ministre les mandats représentant les versements effectués à la caisse du Trésorier Payeur de la colonie au profit des victimes de la guerre et des blessés.2 En France, Alcide Delmont, avocat à la Cour de Paris et secrétaire Général de l'Institut Colonial Français et Henry Bérenger, sénateur de la Guadeloupe avaient pris l'initiative de constituer un comité d'aide et d'assistance coloniale pour suivre les soldats d'outre-mer et leur procurer le soutien moral et matériel dont ils avaient besoin. C'est ce comité qui recevait tous les dons des colonies puis les redistribuait selon les demandes et les besoins. En outre, il prodiguait aux soldats créoles de nombreux conseils.3 Tout le monde se sentait concerné par la guerre et tenait à participer d'une façon ou d'une autre à l'effort national. Les gestes de solidarité émanant de particuliers et d'associations étaient nombreux. En décembre 1915, Melle Didier avait organisé un concert de charité au théâtre municipal dont les fonds recueillis étaient destinés aux aveugles de la guerre.4 Les jeunes filles du Pensionnat Colonial avaient confectionné deux caisses contenant des ouvrages en laine qu'elles avaient envoyées l'une à l'œuvre du Tricot du Soldat, à I'Hôtel de Ville de Paris, l'autre, sur les indications du Ministre de l'Intérieur avait été expédiée au Préfet du Loiret ( département où se trouvait le plus grand nombre de réfugiés) qui avait remercié les donatrices.5 Lors du départ des conscrits le 27 avril 1915, les fillettes de l'école communale leur avaient remis des sachets qu'elles avaient confectionnés contenant des chaussettes et des gâteries.6

1

2 Un mandat de 21 191,82 francs pour le mois de juin - un mandat de 13 206,60 francs pour le mois de juillet. IM5195 Télégramme aux particuliers, départ, du 8 août 1916 au 12 octobre 1917. n0296, n° 340, n0368. A.D.M. 3 Voir « conseils aux jeunes soldats» en annexe. du 5 janvier. A.D.M. SDépêches ministérielles 1915, le trimestre n0221 du 10 mars 1915. A.D.M. 6La Paix, le le mai 1915.Lejoumaln'apasprécisédequelleécolecommunaleils'agissait.

.Voir récapitulatif

des sommes versées par la Martinique

en annexe

4 La recette de la soirée fut de 3 100 francs. Dépêches ministérielles 1916, 1e trimestre n°69

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