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La pensée politique doctrinaire sous la restauration

De
234 pages
Ce livre réunit des textes que Charles Rémusat (1797-1875) a écrit pendant la restauration, entre 1818 et 1828, à l'époque où les doctrinaires ont élaboré la théorie de la souveraineté de la raison et défini les conditions du gouvernement représentatif. La plupart des textes choisis proviennent des journaux ou des revues : le Courier, Archives Philosophiques, Politiques et Littéraires, Tablettes Universelles, le Globe et la Revue Française; d'autres, restés inédits sont publiés ici pour la première fois. Ces textes permettent de comprendre l'analyse que les doctrinaires font du legs revolutionnaire, en particulier dans le domaine "social"
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LA PENSÉE POLITIQUE DOCTRINAIRE SOUS LA RESTAURATION

Charles de Rémusat

-

Textes choisis

Collection La Philosophie en commun dirigée par S. Douailler, J. Poulain et P. Vermeren
Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat politique théorique. Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage. S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise des fondements scientifiques,. la., falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le débat critique se reconnaissait être une forme de vie. Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des institutions comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du jugement. Dernières parutions

Laurent FEDI ((éd.), Les cigognes de la philosophie, études sur les
migrations conceptuelles,
2002.

John AGLO, La Vie et le vivre-ensemble, 2002. Jean-Marc LEVENT, Les ânes rouges, généalogie des figures critiques de l'institution philosophique en France, 2002. Charles RENOUVIER, Sur le peuple, l'Eglise et la République, 2002. Serge VALDINOCI, Merleau-Ponty dans l'invisible, l'œil et l'esprit au miroir du Visible et l'invisible, 2003. Hélène VAN CAMP, Auschwitz oblige encore, 2003. Suzanne MACÉ, Enjeu philosophique du conte romantique, 2003

DARia ROLDAN (éd)

LA PENSÉE POLITIQUE DOCTRINAIRE SOUS LA RESTAURATION
Charles de Rémusat
-

Textes choisis

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@L'Hannatlan,2003 ISBN: 2-7475-4746-9

REMERCIEMENTS

Je tiens à remercier Patrice Vermeren qui a accepté d'accueillir ce volume dans la collection Philosophie en corrmun. Je remercie également à la Fundaci6n Antorchas, à la Agenda Nadnnal de Prom:xi6n Cientfjica y Tecnd6gjm et au ConsejJ Nadnnal de Im:estigacinnes Cientfjicas y Técnicas (Argentine) de leur soutien financier.

PRÉSENTATION Politique et Société dans la pensée politique doctmaire: Charles de Rémusat

Darfo Ro!ddn*

Après la Révolution et la séquelle de régimes impuissants à résoudre les défis politiques qu'elle avait légués, l'inquiétude principale qui entoure le retour des Bourbons consiste dans la détermination des fondements certains du politique. La question était de poids puisqu'il était impératif de surmonter l'échec de la révolution à stabiliser un régime. Dans le milieu doctrinaire, terminer la révolution par la stabilisation d'un gouvernement exigeait que l'on arrive à la compréhension des ressorts profonds du politique mais notamment à l'intelligence fine des défis du social, et donc, que l'on éclaire les conditions du rapport entre pouvoir et société dans le contexte post-révolutionnaire. La pensée réactionnaire avait depuis longtemps réglé la question par la conviction de la priorité du politique et de la capacité du pouvoir de dessiner, de maintenir et de modifier le social. "Ce qui constitue la société, affirme Lamennais, c'est le pouvoir; et de la nature du pouvoir dépend la nature de la société"l. TIreprenait ainsi l'une des certitudes de la pensée réactionnaire: le pouvoir est l'agent de la conservation du social, sans lequel et hors duquel, la société ne tient pas ensemble. La tradition libérale avait également élaboré une réponse claire: le gouvernement est toujours nécessaire mais il doit agir soit "limité" par un dispositif institutionnel visant l'équilibre des différents pouvoirs qui décompose la souveraineté et qui reproduit institutionnellement les forces sociales, soit dans une sphère la plus resUniversidad Torcuato Di Tella et Conieet (Argentine).

*

treinte possible afin de permettre le plus d'autonomie au fonctionnement du social. Si dans le premier cas, la politique est conçue comme "extérieure" au social, dans le second, c'est l'autonomie du social qui est visée. A cela, une version plus radicale faisait du politique une sphère destinée à "l'extinction", une fois que la société de marché aurait pris forme. Les doctrinaires vont se démarquer de ces deux traditions. En effet, ils n'adhèrent ni à la certitude du contrôle politique du social, ni aux bénéfices de l'équilibre des pouvoirs, ni à l'idée du "gouvernement à bon marché" et, encore moins, au dépassement du politique. Au contraire, face à ces options, ils expliquent que le pouvoir ne crée pas le social, que le sens du gouvernement ne s'épuise pas dans une sorte de contrôle extérieur du social, enfin, que le dépassement du politique est inconcevable. Même s'ils reconnaissent au pouvoir la capacité d'agir sur le social, c'est sous la forme d'une imbrication entre le pouvoir et la société que les doctrinaires conçoivent ce rapport. Gouvernement et société constituent donc, deux pôles d'un même continuum. "Le problème fondamental de notre siècle, soulignait Guizot en 1817, est de constituer le gouvernement par l'action de la société et la société par l'action du gouvernement"2. C'est pourquoi la question du gouvernement est indissociable d'une compréhension des traits de la société. "C'est sur la constitution de la société, écrit à son tour Rémusat, que l'on cherche ou le modèle ou la base du gouvernement; [... ]"3. Et encore: "(...) aucune faculté ne se déploie parmi les hommes, aucune découverte ne se publie, aucune industrie ne se crée, sans exiger tôt ou tard des règles ou des garanties, sans réclamer par conséquent la protection et la surveillance de la loi". 4 C'est dans ce sens qu'il faut comprendre la préoccupation des doctrinaires, et notamment de Rémusat, pour l'exploration des faits caractérisant la société issue des années révolutionnaires.
~:.

Rémusat propose donc, de réfléchir sur la politique à partir des données sociales. il suggère même une sorte de relativisme politique lorsqu'il affirme: "La question si vaine et si débattue, quel est le meilleur gouvernement? doit être remplacée par celle-ci: quel est le 12

gouvernement le mieux en harmonie avec la raison humaine dans un pays et dans un temps donnés? ou, en d'autres termes, quelest le
gyuœmenmt rationnel relatif?" 5.

Les conséquences à la fois théoriques et politiques que Rémusat tire de cette priorité attribuée au social s'insèrent dans un important tournant idéologique puisque la question centrale de la philosophie politique classique concernant le problème du meilleur régime politique venait ainsi à se diluer. Mais, comment comprendre cette affirmation ? Depuis la modernité, la pensée politique ne se pose plus la question du meilleur régime. Ni Machiavel, ni Hobbes ni Locke en ont fait leur sujet principal. Et même si Montesquieu avait développé une "théorie des formes de gouvernement" qui reprenait avec d'importantes modifications celle d'Aristote, ou si Guizot avait suggéré de dépasser l'interprétation que Montesquieu avait proposée de la forme monarchique par une redéfinition des formes historiques de gouvernement, on voit bien que ce n'est plus dans le cas d'une recherche de la "meilleure forme de gouvernement"6 qu'ils le font. Par rapport à l'histoire de la pensée politique donc, l'affirmation de Rémusat n'a rien d'original. Elle témoigne plutôt de son univers intellectuel, à la fois habité par les classiques, Cicéron en particulier, et Montesquieu. Il est vrai néanmoins que la question de la meilleure forme de gouvernement avait été posée plusieurs fois pendant la révolution. Par exemple: dans une lettre où Sieyès répondait à Th. Paine qui à son tour avait réagi à une invitation de Sieyès lui-même à débattre au sujet des qualités de la république et de la monarchie, l'abbé affirmait: "Enfin, M. Paine me permettra de lui dire une seconde fois que, puisque je ne lui demande pas de soutenir telle république en particulier, il est juste qu'il me laisse la même liberté relativement à la monarchie. Je désire que notre discussion, ne sorte pas des
(01')

sphères théoriques. Les vérités que nous établirons pourront descendre plus tôt ou plus tard, pour s'appliquer aux faits"7. TIne s'agit que d'un exemple puisque la question avait été soulevée plusieurs fois pendant la Révolution. Il est possible que Rémusat se soit intéressé à ces débats même s'ils s'étaient éteints pendant l'Empire. Quoi qu'il en soit, ce relativisme politique est plus compréhensible si on le rapproche de la discussion qui a eu lieu au moment du retour des Bourbons concernant la philosophie des institutions que 13

la Charte avait consacrées. Pour les différents groupes libéraux, une partie du débat porte sur la possibilité d'adopter en France le gouvernement représentatif. Pour la plupart d'entre eux, même pour ceux qui avaient été auparavant des républicains, le gouvernement représentatif se décline en anglais. Selon Mme de Staël, par exemple, le gouvernement anglais était "le seul port où la nation puisse trouver le calme". Même si Rémusat partage cet avis, pour lui la constitution d'lUl "gouvernement représentatif" en France pose plusieurs problèmes. D'abord, il doit se heurter à lUle difficulté historique. La réussite de l'expérience anglaise était inexplicable si l'on ne tenait pas compte du "consensus" autour du régime politique instauré après 1688 et de l'existence du gouvernement représentatif avant même les partis. De ce fait, le gouvernement représentatif anglais, qui avait "vu naître" les partis, avait réussi à fixer le cadre de leur" déploiement" . Par ailleurs, l'ancienneté de la constitution politique, avait permis le développement d'une forme d'esprit public -mœurs et institutionsen accord avec ce gouvernement. La situation en France différait radicalement: "Lorsque le Roi, affirme Rémusat, a enfin constitué le pouvoir pour la liberté, il n'a trouvé aucun élément de liberté ni de pouvoir; il a trouvé les partis, et les partis seuls, pour entreprendre l'œuvre (.u) de créer (u.) un gouvernement libre"8. Les différentes voies empruntées par l'Angleterre et la France que Rémusat découvrait dans le processus de constitution de leur "culture politique" n'étaient pas la seule difficulté. Rémusat évoquait encore deux questions: l'ancienneté de la liberté anglaise et la formation en France de factions irréconciliables. il souligne comme un important déficit français l'absence de cet amalgame entre la liberté et les formes de la représentation qui, selon la lecture libérale de l'histoire anglaise, avait caractérisé la politique insulaire depuis le Moyen Age. Pour sa part, le problème des factions, que Rémusat explore sans cesse dans les articles qu'il publie dans Le CouriefJ, reste pourtant sans une solution satisfaisante. En effet, il se contente de souligner la difficulté française de dépasser le clivage révolution / contre-révolution mais à défaut d'une théorie des factions, il est impuissant à traiter le problème. il ne peut pas avancer aucune des "solutions" disponibles à l'époque: ni celle de la "tolérance", ni celle de la suppression, ni celle de la dilution ni, encore moins, celle de l'intégration des factions dans une

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unité englobante; ni Locke, ni Hobbes, ni Madison, ni Rousseau. C'est que, on y reviendra, la question des factions et celle du pluralisme ne recevront une attention plus détaillée que dans le cours de la décennie suivante. Pour Rémusat, ces raisons "historiques" rendent difficile l'adaptation du gouvernement représentatif à l'anglaise. Mais la conviction des rapports étroits entre la société et la politique ajoute d'autres obstacles. Royer-Collard, par exemple, l'avait exprimé très clairement en février 1816: "Si vous substituez le gouvernement anglais à notre Charte française, donnez-nous donc, la constitution physique et morale de l'Angleterre, (00.);donnez-nous, comme à elle, une forte aristocratie indissolublement liée à la couronne" 10.Le gouvernement représentatif nécessite ainsi certains traits sociaux sans lesquels il tourne au vide. Rémusat n'avait pas eu besoin d'entendre Royer-Collard sur ce sujet. Le débat autour de l'adaptation possible du gouvernement anglais avait été un sujet vivement traité en famille. Sa mère, par exemple, lui avait écrit: "Vous n'aurez jamais en France des nobles assez riches pour exercer le patronage qu'exercent les lords anglais". Et encore: "Les propriétaires en Angleterre sont riches et nous, nous sommes pauvres"ll. Le gouvernement représentatif semblait exiger les conditions sociales de l'Angleterre. C'est précisément cette idée que Rémusat voudrait contester. Mais pour cela il était impératif de préciser la nature des rapports entre la politique et la société. Le fait qu'en Angleterre l'aristocratie fût le support du gouvernement représentatif n'empêche pas, du moins c'est ce que Rémusat veut croire, que le "gouvernement rationnel relatif" puisse s'enraciner dans d'autres conditions sociales et dans le sillon d'une histoire différente de celle de l'Angleterre. En France, ces deux aspects renvoient pour l'essentiel à l'héritage égalitaire de la révolution. D'où la nécessité d'explorer le sens de l'égalité, son legs le plus significatif, afin d'évaluer les possibilités de concilier une société égalitaire avec le gouvernement représentatif. Ainsi, le gouvernement "rationnel relatif" est un concept opératoire qui permet d'introduire une réflexion qui serait impossible si les rapports société-politique étaient rigides, avant d'être l'expression d'une prise de position à l'égard de la philosophie classique. Mais cette préoccupation a encore une autre signification puisque Rémusat considère que l'héritage égalitaire de la révolution ne s'épuise pas dans la configuration des divisions sociales. Il les dé-

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passe à la fois parce qu'il s'inscrit dans une sorte de philosophie de l'histoire nourrie de la conviction selon laquelle le mouvement essentiel de l'histoire consiste dans l'épanouissement de la raison et parce qu'il se loge dans des mœurs et habitudes sociales y compris celles qui règlent la vie familiale. La compréhension du gouvernement "rationnel relatif" par rapport aux données de la nouvelle société ne se fonde donc pas sur d'éventuelles transformations de groupes sociaux -pour ne pas employer le mot "classes"-; elle ne s'inspire pas non plus d'une image "utopique" d'une société-marché dont les forces auraient été libérées par la révolution; elle n'évoque pas non plus la disparition des anciens ordres qui encadraient la société de l'Ancien Régime, ni les bouleversements que les effets combinés de la révolution et l'Empire avaient provoqués dans la constitution de la société française. Pour ce jeune doctrinaire qu'est Rémusat en 1818, le gouvernement "rationnel relatif" doit se penser par rapport aux changements" socioculturels", si j'ose employer cette expression, que la société postrévolutionnaire avait connus et, principalement, aux effets qu'il attribue à l'émergence toute puissante de l'idée d'égalité, notamment anticipant un argument de T ocqueville- sur les mœurs sociales, sur la pensée, sur la littérature et la poésie, sur les rapports familiaux, etc. La phrase recèle donc un paradoxe puisqu'il semble évident que même si Rémusat refuse de penser au meilleur gouvernement, il adhère à l'idée selon laquelle le gouvernement représentatif est la seule, et donc la meilleure, forme de gouvernement que l'Histoire promet à l'avenir des pays qui auront empnmté le chemin de la Civilisation. Mais cette forme de gouvernement peut se réaliser différemment selon les cas, l'Angleterre fournissant la version" aristocratique", fondée sur la division sociale et la France la version" démocratique", fondée sur l'égalité. Du coup donc, puisque la France est plus avancée du point de vue de l'égalité, il ne s'agit plus de réfléchir aux conditions des groupes sociaux mais à l'ensemble des aspects qui caractérisent cette société qui, selon le mot de Rémusat, est "une énigme pour le reste de l'Europe". Le vrai défi qu'il assume donc, est celui de trouver une formule politique adaptée à une forme de société encore inconnue de l'humanité, qu'il appelle déjà démocratique. On comprend mieux donc, le sens de la lettre que Tocqueville avait envoyée à Rémusat: "]e vous ai avoué, je crois, un

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jour, que vous étiez l'homme du monde qui m'avez fait le plus de peur et avez le plus précipité mon travail. Je pressentais que vous marchiez sur la même route, et je voyais que vous jetiez chaque jour dans la circulation les idées-mères sur lesquelles je voulais établir
mon œuvre" 12.

Cette analyse exige une série d'approches différentes mais complémentaires que Rémusat poursuit dans les années de la Restauration et que l'on présente ici étalée sur un ensemble de textes, classés chronologiquement. D'abord, l'examen de l'origine des changements de la société et des vicissitudes et ambigtiités que ce processus avait provoquées; c'est-à-dire, la compréhension du moment révolutionnaire. Ensuite, une série d'articles où Rémusat propose une interprétation du gouvernement représentatif selon la Charte ainsi qu'une réflexion sur les rapports entre la connaissance et le pouvoir dans le contexte créé par l'ébranlement de la notion d'Autorité. Enfin, une série de textes qui explorent en détail les nouveaux traits de la société post-révolutionnaire en liaison avec l'esprit du siècle et les institutions politiques. Dans les pages qui suivent, j'évoque quelques-uns des principaux développements que Rémusat consacre aux rapports entre la nouvelle société et le gouvernement représentatif.
~~

I. Rémusat débute sa carrière par la publication d'un article: "De l'influence du dernier ouvrage de madame de Staël sur la jeune opinion publique" qui est un commentaire des Considérations la Résur
wlution Française de Mme de Staël, publié en 1818. Ce livre avait été l'objet de commentaires importants par les principales plumes de l'époque: Guizot en avait rendu compte dans les Ardm:es Philosophiques, Constant avait fait de même dans trois articles publiés dans La Minerœ Française, enfin de Bonald avait également écrit son commentaire: ObseJWtions sur le dernier ouvrage de Mme la baronne de Staël.

"Cet ouvrage posthume fit du bruit, rappelle Rémusat dans ses Mémoires. [... ] Il était trop libéral pour les royalistes et pour les purs conservateurs, un peu trop révolutionnaire pour les doctrinaires, un

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peu trop aristocratique pour les révolutionnaires, trop anglais pour les patriotes, trop anti-bonapartiste pour tout le monde. TIme convint par presque toutes ces raisons. [... ] Peu de livres ont plus agi . sur moi" 13 Dans le registre biographique, l'article de Rémusat est intéressant à deux titres. D'abord, parce qu'il témoigne de son entrée dans le cercle des publicistes14 où il restera jusqu'aux débuts de la III République. Le chaleureux accueil de Guizot (cf. la Notedu rMacteurqui précède le texte de Rémusat) témoigne du début des rapports intellectuels entre les deux publicistes qui vont durer un demi-siècle. Ensuite, parce qu'il témoigne également que la période de "formation" des idées politiques de Rémusat est achevée. Il est rare que l'on puisse suivre ce processus. C'est pourquoi la
Correspandanœ

de M

de Rémusat

pendant

les premièes

armées de la Restau-

ration constitue un document exceptionnel15. Les six volumes de lettres que Charles de Rémusat et Claire de Vergennes16ont échangées entre 1814 et 1821 permettent d'accompagner leur évolution personnelle, de suivre les méandres des rapports familiaux, et notamment de reconstruire le milieu social dans lequel Rémusat évolue, les lectures qu'il fait, enfin, les débats et les discussions dont il s'entretient avec sa mère pendant ces années-là. Autrement dit, de par son étendue, ses limites chronologiques, son assiduité17et son contenu, cette correspondance permet d'escorter l'itinéraire intellectuel de Rémusat grosso malo entre 1815 et 1820. Il me paraît utile, pour mieux comprendre les textes rassemblés dans ce volume, de tracer les principales lignes qui traversent cette correspondance. Qu'est-ce qu'on y apprend? Rémusat n'a plus essayé de lire Rousseau après avoir "jeté" les Confessions 1817. TIdébat sur sa droite avec Chateaubriand et sur en sa gauche avec Constant; il s'enthousiasme pour Guizot, il admire
Mme de Staël. Déçu du Géniedu Christianisrœ, et plus ému par Adolphe que par les Principesde Politique,il est d'accord avec l'alliance de la liberté et l'égalité exposée dans Du Gouœmenmt représentatif,et il partage, ébloui, l'idée que la Restauration puisse finalement reprendre la construction d'une monarchie constitutionnelle et modérée dont il avait eu un avant-goût dans les Crnsidérationssur la Réwlution Française, manière française. Il tient Louis XIV pour une calamité haie; Napoléon pour un despote exécré. Sa mère lui dit que Louis

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XN avait était nécessaire et que le silence de l'Empire avait permis de penser. TIn'en est pas convaincu. Malgré le tremblement de terre à Lisbonne, il a trop fréquenté le XVIIIè siècle pour ne pas croire au progrès, à la réfonne, à une certaine idée de la supériorité de la civilisation. Voltaire lui a laissé surtout un brin d'ironie qu'il étouffera peu à peu sous un alliage de sérieux et de tolérance. Montesquieu lui a rappelé une théorie des formes de gouvernement mais il est resté imperturbable à l'idée que la liberté politique devait se fonder nécessairement sur une division des pouvoirs. Il s'est ennuyé des Cafessions; n'a pas compris l'Emile; n'a pas lu Du Cnntrat Social.Les rapports entre la religion et la politique le tracassent: il lit Bossuet; il n'approuve pas. il lui oppose De la To/éranœ de Turgot. Même si les objections de ses parents l'ont convaincu d'en préciser les contours, le gouvernement représentatif est son régime. Mais derrière cette affirmation, que de doutes, que de questions à résoudre encore. Y a-t-il un rapport entre l'aristocratie et ce régime? Est-il fondé sur la propriété? Il estime que la société française devance sa voisine et qu'elle peut plus facilement se doter d'institutions en accord avec les progrès de la civilisation. il est convaincu que ce fait est d'autant plus irréversible que le dénouement de l'Empire a guéri la France du patriotisme exacerbé des Anglais et d'autant plus fécond que les Français arrivent à se doter d'une constitution après le développement de la civilisation, même s'il continue d'attribuer une énorme importance à l'ancienneté de la complicité des Anglais avec la Liberté. il regarde la République comme une possibilité théorique et comme une réalité politique qui ne peut exister qu'aux Etats-Unis, là où l'Histoire et la Nature l'ont créée. il persiste à croire qu'elle est impossible dans les vieux pays européens: il est déjà convaincu que l'Histoire délimite le champ de la politique. Turgot demeure, intact, son modèle d'intellectuel; il conserve une attirance particulière pour la littérature et pour le théâtre; il a perdu l'intérêt pour les sciences et, enfin, il vient de découvrir, dans les doctrinaires, un groupe d'identification et un attachement idéologique. C'est dans ce "contexte intellectuel" donc, que le commentaire sur le livre de Mme de Staël est publié. Rémusat y essaie de comprendre l'origine de la société française telle que la Révolution l'a créée. La question était une affaire capitale pour tous les courants politiques. Elle l'avait déjà été au moment de Thermidor. Mais une

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différence de taille sépare les débats thermidoriens de ceux des débuts de la Restauration. Ainsi que P. Rosanvallon l'a souligné, "Si les Thermidoriens avaient à distinguer 1789 et 1793, point n'était besoin pour eux de légitimer 1789. Le fait du caractère positif de la Révolution n'était alors discuté par personne; il allait de soi. La situation est presque inversée après 1815. Les attaques ultras, qui visent à rejeter en bloc la Révolution, obligent les libéraux à redonner un sens au principe même de l'événement révolutionnaire et donc à relégitimer 1789"18. émusat peut donc mettre à l'œuvre une stratéR gie qui n'a pas besoin de reprendre la question des rapports entre 1789 et 1793 -on verra par la suite que cette question est presque évacuée du texte de Rémusat- mais qui doit rendre compte d'un double défi qui lui est imposé par les événements politiques. D'une part, face aux ultras, il reprend la question de la Révolution en général puisque eux-mêmes avançaient la théorie du "bloc". Il était aussi impossible de revendiquer les principes de la Révolution en les séparant des résultats que de "réduire" la Révolution à la Terreur. D'autre part, face au passé immédiat, il estime indispensable de tenir compte de l'Empire et comprendre les rapports entre la Révolution et le "despotisme napoléonien" . Mme de Staël avait suggéré une thèse forte mais assez banale à l'époque: la Révolution devait se comprendre dans le contexte des Lumières. Elle avait été un phénomène de "longue durée" qui ne relevait donc ni de l'accidentel ni du conjoncturel. La Révolution était, pour ainsi dire, inscrite dans l'Histoire. "La Révolution française, reprend Rémusat, ne fut point un accident, mais le résultat nécessaire de tout le siècle passé"19.Mais il introduit une nuance dans ce qui n'est pas encore l'interprétation "libérale" de la révolution. Pour Rémusat l'idée du "déploiement" de l'esprit des Lumières, pénétrant d'abord les esprits pour finalement s'imposer dans le gouvernement, ne suffit pas pour expliquer l'ensemble du mouvement révolutionnaire. Pour lui, ce mouvement de l'esprit doit être enrichi d'une déchirure qui traverse le XVlllè siècle et qui s'exprime par un double mouvement. D'abord, par une fissure entre la conviction et les actes, entre les idées et la réalité, qui avait vidé de sens les pratiques sociales: "les prêtres étaient intolérants sans être croyants; la noblesse se faisait la guerre sans tenir à la gloire; le trône n'était pas respecté, mais on l'encensait. La religion était insultée et pratiquée; les philosophes allaient à la cour, et les citoyens 20

obéissaient aux lois sans les aimer ni les connaître. La gloire, la religion, la patrie, tous ces sentiments étaient ignorés; de peur des préjugés on se passait de conviction "20.Ensuite, par un fossé entre le gouvernement et la société, produit du refus opiniâtre du gouvernement de prendre part au mouvement de l'esprit du siècle, qui l'avait conduit à un isolement d'autant plus grave que les institutions médiatrices n'existaient plus depuis longtemps. Mais cette dissociation ne prend sa vraie fonne que sous la forme d'un vide. Ce n'est donc pas que l'esprit du siècle avait devancé les institutions et qu'il fallait rattraper l'avance des idées. Le vrai défi, que la génération révolutionnaire n'avait pas réussi à dépasser avec succès, avait été celui de redonner sens au vide dont elle avait hérité. "On savait ce qu'on voulait détruire, conclut Rémusat, mais on ignorait ce qu'il fallait construire" . Malgré cet échec, rien ne conduit à la Terreur. Rémusat n'a jamais été un "fataliste". Souvenir terrible et triste, elle" fut très funeste à la Révolution. Elle en arrêta la marche, elle la fit rétrograder;
il y
a pourtant

des gens qui croœnt qu 'elk en était la
C'est

suite nkessaÎn?'

idée fausse

et dangereuse.

him

la Terreur

au contraire qui fut un aaiderzt"21.

Acci-

dent donc, aucune relation de causalité ne la lie à la Révolution; elle est plutôt un moment d'égarement, étranger à l'esprit du siècle. On voit que, à différence de ce qui sera le cas un peu plus tard, notamment après 1830, la Terreur n'est pas pour lui un sujet brûlant. Le débat, typiquement thermidorien, concernant les rapports entre 1789 et 1793, ne lui inspire presque aucun commentaire. Mais si la Terreur est ainsi déliée de 1789, elle est attachée à l'arrivée de Bonaparte puisque Rémusat voit les deux événements enchaînés: "[... ] jusqu'à un certain point, estime-t-il, la terreur a nécessité Buonaparte"22. On est là face à une des difficultés du texte. Ce n'est pas seulement que l'on soit face à une sorte de dynamique du nécessaire et de l' accidentel23, la Révolution étant le produit inévitable de toute l'histoire du XVIllè siècle et la Terreur un accident. Rémusat semble suggérer une autre interprétation des choses. Si l'accident qu'a été la Terreur a "nécessité Bonaparte" c'est du fait qu'ils partageaient un point commun: la mise à l'écart de la liberté. L'Empire avait choisi de s'appuyer sur l'égalité tout en substituant la gloire à la liberté. "Il fallait -affirme Rémusat- que, pour racheter la liberté, il fît à son peuple d'immenses largesses de gloire "24.La Terreur avait privilégié l'égalité à la liberté en dénatu-

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rant le sens profond de la Révolution. De cette façon, la Terreur et l'Empire illustrent deux formes" révolutionnaires" d'association de l'égalité au despotisme. Cette interprétation permet également de comprendre la signification que Rémusat veut attribuer à la Restauration. Epuisée l'expérience de l'association de l'égalité au despotisme, c'est la voie de la vraie "alliance" qui s'ouvre: celle de la liberté et de l'égalité par le gouvernement représentatif. "Tel est le grand bienfait de la Restauration, conclut-il; et qu'ils sont loin de la comprendre, ceux qui se plaisent à la représenter comme ayant posé la borne à l'esprit de la Révolution, tandis qu'ellelui a rauœrt sa camère
où le ckspotisme autit tendu cks chaînes"25.

C'est pourquoi la Restauration clôt et ouvre en même temps la Révolution. Si elle clôt l'étape dans laquelle la Révolution s'était déviée, en renouant avec le passé elle ouvre la voie que l'histoire de la civilisation confirme. Voici que l'on retrouve une -autre idée forte du travail. il y a un progrès de la civilisation qui est inéluctable, incontournable, qui finit par s'imposer. De ce fait, toute la politique postérieure à la Restauration pourrait être, dorénavant, jugée par un critère transcendant. Du coup, la Restauration et la Charte ne se lisent pas exclusivement par rapport à la Révolution ou à la paire Révolution-Terreur mais dans le cadre plus vaste du mouvement séculaire du XVIllè siècle. Elle peut donc, être perçue en même temps comme un achèvement et comme le début de la période du gouvernement représentatif, inséré dans l'histoire mais également la dépassant. Guizot avait aussi laissé entendre une idée semblable. Dans le commentaire au même ouvrage qu'il avait lui-même publié dans la même revue, et faisant allusion à la Restauration, il avait écrit: "Là est la France, libre du passé, maîtresse de l' avenir"26. Néanmoins, la deuxième partie du texte que Rémusat publie en 1847 introduit d'importantes nuances. D'abord, une ambiguïté importante dans la considération de l'esprit du XVlllè siècle puisque cet esprit n'est plus perçu comme le contexte intellectuel du développement de la raison mais comme un inquisiteur intolérant. "L"intolérance s'aperçoit dans le sein même de la philosophie du XVlllè siècle. Entendez-la juger l'histoire, la religion, l'antiquité. Quel dédain superbe! (...) Tout a été erreur gratuite, stupidité stérile; le passé ne mérite que d'être oublié. La révolution met l'intolérance

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en action; elle ne se contente pas d'abolir, elle veut punir le passé: 89 avait jonché le sol de ruines, 93 y passe la charrue". Mais de ce fait, et c'est la deuxième nuance qu'il introduit, on voit que les effets de la révolution apparaissent d'autant plus irréversibles qu'ils avaient été conquis par des méthodes radicales: "Les fautes de la révolution ont produit ce singulier effet, elles ont rendu le passé irrévocable en le faisant un instant regretter" . Tout avait changé définitivement: les mœurs, les sentiments, les relations sociales, les conditions de la vie civile: "Nous héritons d'une conquête; voilà tout". Est-ce que cela signifie que Rémusat a décidé d'intégrer la Terreur et l'Empire dans une sorte d'histoire inévitable de la Révolution qui ne devrait être jugée que d'après ses effets, indépendamment des moyens qu'elle a utilisés ou qu'elle a été forcée d'employer pour arriver à accomplir ses buts? Une telle interprétation serait s'aventurer au-delà de ce que ces textes le permettent. Quoi qu'il en soit de la lecture que l'on peut faire de cette seconde partie, le texte, dans son ensemble, montre bien l'ampleur des ambiguïtés que le déroulement de la Révolution éveillait parmi les courants libéraux aux débuts de la Restauration. Mais même dans le cadre de ces ambiguïtés, au moins des certitudes: la révolution s'insère dans un mouvement général de l'histoire porté par le développement de la raison; les transformations qu'elle avait produites étaient radicalement irréversibles. Quels changements? Comment les comprendre?
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II. La conception du gouvernement représentatif27, et notamment la théorie de la souveraineté de la raison et l'importance que les doctrinaires -et Rémusat en particulier- attribuent aux aspects délibératifs et publicitaires -dont on peut entrevoir la signification dans les articles de Le Courierici rassemblés-, peut se déduire des traits inédits qu'ils perçoivent dans le social. Cette perspective introduit dans l'univers politique français une approche très originale des problèmes politiques et singularise ostensiblement les doctrinaires des autres courants idéologiques des années 1820 telles que les réactionnaires (Lamennais), les saint-simoniens (Comte) et les libéraux (Constant).
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Au point de départ donc, la priorité de l'analyse sociale. Cette analyse veut rendre compte des transformations que la Révolution avait apportées. Spectacle absolument inédit, singulier, incompréhensible pour les étrangers, d'après Rémusat la société française constitue une "énigme pour le reste de l'Europe"28. Evidemment, il s'agit d'une énigme à racine historique puisqu'elle est meublée dès son berceau par l'abîme entre le passé et le présent creusé par la Révolution et les nouveautés inouïes qu'elle a introduites, notamment l'égalité dans affirme les rapports Rémusat, sociaux. "S'il existe un fait uniœrselletout rrmt conœnu, cest que la sociétÉfrançaise et par sa com-

position comme par ses 11n!UrSne respire que l'égalité"29. Ce qui frappe

d'abord c'est donc l'égalité des hommes, une égalité de droit, à l'opposé de la société aristocratique. Les collines qui s'élevaient un peu partout dans la géographie du social s'étaient écroulées, les rugosités plus ou moins rigides de la société avaient disparu; "je ne vois que des individus", conclut Rémusat reprenant la célèbre formule de Royer-Collard. L'égalité est donc le trait profond qui singularise la société moderne. Elle permet de la comprendre et promet de livrer les secrets du gouvernement stable. il serait faux pourtant, d'assimiler cette égalité à l'abolition complète des différences. Au contraire, l'égalité sociale se réalise dans la coexistence avec des inégalités qui ne concernent plus l'occupation de places fixes mais qui ont trait au mérite, à l'éducation, à la fortune. Ce qui caractérise l'égalité donc, ce n'est pas qu'elle s'étend à l'ensemble des faits sociaux mais qu'elle produit un formidable mouvement du fait qu'elle se réalise dans la division du travail, des capitaux et des terres qui, a leur tour, dégagent une brusque poussée vers une dynamique sociale qui renforce la direction amorcée après que la révolution ait laissé comme legs ladite disparition des places fixes dans la société. A cet égard, Rémusat trouve l'exemple de Laffitte très instructif: "Supposez-lui plusieurs enfants, écrit-il à sa mère, son influence finira avec lui; elle passera au premier banquier de la génération future. Il en est de même pour les éligibles, pour les électeurs. Les enfants de ceux qui payent mille ou trois cents francs d'impositions aujourd'hui ne les payeront pas, et n'auront pas les droits d'autres citoyens qui s'élèveront par leur industrie personnelle. Vous "W)X!Z
quel singulier mouument d'ascension et de desœnsion s'étahlira ainsi dans k

curpssocial.Vous voyez que la société se trouve ainsi constituée en 24

France sur un plan nouveau, et qui n'a, je crois, de modèle qu'aux
Etats-Unis" 30. Egalité, ascension, descension, le phénomène qui caractérise la nouvelle société double l'égalité d'une inimaginable mobilité à l'intérieur du social. Ainsi, c'est l'alliage d'une société égalitaire et d'une mobilité vertigineuse qui définit l'originalité de la société moderne, la particularité de la société démocratique. Une puissante métaphore sert, enfin, à définir l'image que Rémusat se fait de la société post-révolutionnaire: "Une démmratΣmouu:mte [qui] échappe à tous les efforts tentés pour la comprimer"31. Démocratique car égalitaire et mouvante car ouverte, la société moderne entretient un lien particulier avec l'histoire. Si I'égalité en achève le cours, cette réalisation, cette" fin", ouvre paradoxalement une période de mobilité extraordinaire et permanente. La substitution de l'histoire par un mouvement constant à l'intérieur de la société démocratique constitue ainsi un des aspects les plus remarquables qui ressort des profondeurs de la modernité et qui annonce, par ailleurs, des développements que l'on retrouvera chez Tocqueville quelques années plus tard. L'égalité est d'autant plus le trait saillant de la démrratie moUŒlJ11e qu'elle est irréversible. Solidement appuyée sur le mouvement naturel de l'Histoire, interprétation que Rémusat partage avec Constant, son apparition est indépendante de toute "volonté" et son évolution, prenant la forme du développement de l'esprit d'industrie, "relève à la fois les classes inférieures par le succès et popularise par

le travail les classes supérieures"32.La dynamique de la démx:ratΣ rrKJUlWlte est ainsi d'une telle dimension que Rémusat pressent, à
terme, le développement d'un processus de rapprochement des classes à l'intérieur d'une société où l'ascension et descension des individus et des groupes sociaux enlèverait toute fixité aux positions acquises. C'est donc parce que la possibilité de progrès est offerte à tous que l'égalité s'affirme au milieu des inégalités. C'est ce qui permet, d'ailleurs, que l'idée de l'égalité sociale puisse se dissocier de sa réalisation concrète et se rapporter à un composant imaginaire. La société post-révolutionnaire se fait d'elle-même une image où ce composant imaginaire explique ses pulsions aussi bien que la réalité des rapports intrasociaux. Mais la pérennité de la condition égalitaire ne s'enracine pas exclusivement dans le monde social. Elle s'installe également dans les

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