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La politique extérieure de la Turquie

De
448 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 375
EAN13 : 9782296337268
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LA POLITIQUE EXTÉRIEURE DE LA TURQUIE Une longue quête d'identité

Collection Comprendre le Moyen-Orient Dirigée par lean-Paul Chagnollaud Dernières parutions:
JACQUEMETI. et S., L'olivier et le bulldozer.. le paysan palestinien en Cisjordanie occupée, 1991. BESSON Y., Identités et conflits au Proche-Orient, 1991. FERJANT M.-C., Islamisme, laïcité et droits de l'homme, 1991. MAHDIF., Fondements et mécanismes de l'Etat en islam: l'Irak, 1991. BLANC P., Le Liban entre la guerre et l'oubli. 1992. MENASSA B., Salut Jérusalem, 1992. JEANDET N., Un golfe pour trois rêves, 1992. GOURAUD P., Le Général Henri Gouraud au Liban et en Syrie, 19191923,1993. PICARD E. (ed.), La nouvelle dynamique au Moyen-Orient, Les relations entre l'Orient arabe et la Turquie, 1993. REGNIER P.,lsmayl Urbain, Voyage d'Orient suivi de Poèmes de Ménilmontant et d'Egypte, 1993. CHESNOT c., La bataille de l'eau au Proche-Orient, 1993. DESMET -GRÉGOIRE H., Le divan magique, L'Orient turc en France aH XVlI/' siècle, 1994. flORAN! R., Rêves d'indépendance, chronique du peuple de l'Intifada, 1994. HAMILTON A.M., Ma route à travers le Kurdistan irakien, 1994. CORNAND J., L'entrepreneur et l'Etat en Syrie. Le secteur privé du textile à Alep, 1994. MAJZOUBT T., Les fleuves du Moyen-Orient. Situation et prospective juridico-politiques, 1994. HAUTPOUL J.M., Les dessous du Tchador. La vie quotidienne en Iran selon le rêve de Khomeyni, 1994. JMOR S., L'origine de la question kurde, 1994. AL QASIMI, Les relations entre Oman et la France, 1995. DAGHER C., Proche-Orient: Ces hommes qui font la paix, 1995. TRIBOU G., L'entrepreneur musulman, 1995. KHOSROKHA VAR F., L'islamisme et la mort. Le martyre révolutionnaire en [ran, 1995. ARBOIT G., Le Saint-Siège et le nouvel ordre au Moyen-Orient. De la guerre du Golfe à la reconnaissance diplomatique d'Israël, 1995. ABDULKARIMA., La diaspora libanaise en France. Processus migratoire et économie ethnique, 1996. SABOURI R., Les révolutions iraniennes. Histoire et sociologie, 1996. GUINGAMP Pierre, Halez el Assad et le parti Baath el'!Syrie, 1996 KHOSROKHV AR Farhad, Anthropologie de la révolution iranienne. Le rêve impossible, 1997.

<9L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5247-7

Didier BILLION

LA POLITIQUE EXTÉRIEURE DE LA TURQUIE Une longue quête d'identité

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Pol ytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y I K9

AVERTISSEMENT

Pour des raisons d'ordre technique, il s'est avéré impossible de transcrire les mots et les noms turcs avec une totale exactitude. C'est pourquoi nous avons utilisé pour ceux-ci la forme écrite la plus proche de celle utilisée aujourd'hui en Turquie. Que les lecteurs turcs et turcophones veuillent bien excuser ce désagrément.

REMERCIEMENTS

Cet ouvrage est la version abrégée d'une thèse de doctorat en Science politique soutenue au mois de juin 1995 à l'université Paris-Nord, sous la direction de Pascal Boniface directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques. Qu'il soit ici remercié ainsi que toutes celles et ceux, parents, amis, chercheurs et enseignants, qui par leurs idées, leurs conseils et leur patience ont permis que je mène ce travail à son terme.

TABLE DES MATIÈRES

INTRODUCTION

9

PARTIE I: 1964 1973 - LA DIVERSIFICATION
I LES CAUSES 1 Les modifications de la vie politique l'intervention militaire du 27 mai 1960 2 Les modifications dues aux nouvelles stratégiques 3 Le catalyseur chypriote

-

-

-

35 37 à 37

dues

données 45 49

II - VERS UNE POLITIQUE MUL TIDIRECTIONNELLE 1 - La décrispation vis-à-vis des pays socialistes A - Des pas significatifs en direction de l'URSS B - La tentative d'instrumentalisation des pays balkaniques C - Les limites du rapprochement 2 La réappropriation de la dimension moyen-orientale A - La redécouverte de l'importance des pays arabes B - L'intérêt porté au Moyen-Orient non arabe 3 Le choix capital en direction de la Communauté économique européenne 4 La détérioration des liens avec les Etats-Unis A - La montée de l'anti-américanisme et la remise en cause de la présence américaine en Turquie B - L'affaiblissement des relations économiques C - Vers une nouvelle conception des relations avec l'OTAN 5 La persistance du contentieux chypriote

63 68 68 75 80 84 84 98 104 119 123 132 137 140

-

-

-

5

III

-PREMIER

BILAN

155
161 167 167 170 174

PARTIE II : 1973

- 1980 - L'AUTONOMISATION

II -L'AFFIRMATION
-

I L'ÉVOLUTION DE LA SITUATION INTÉRIEURE 1 Les transformations socio-économiques 2 - Une démocratie sous tension 3 La violence politique DE L'INDÉPENDANCE

NA TIONALE 1 Le rôle décisif de Bülent Ecevit 2 Les axes de la politique extérieure 3 La coalition PRP-PSN et ses premières mesures de politique extérieure 4 La crise de l'été 1974 à Chypre III L'ISOLEMENT DE LA TURQUIE DANS LE CAMP OCCIDENT AL 1 L'embargo américain 2 La réaction turque 3 La détérioration des relations avec la Communauté économique européenne IV VERS LA RUPTURE AVEC L'ALLIANCE OCCIDENT ALE 1 L'approfondissement des liens avec les pays socialistes 2 Le tournant vers le monde arabo-islamique 3 - Le « concept de sécurité nationale» V 1 2 3

179 179 181 185 192

-

199 201 204 208

-

213 214 222 232 247 247 252 257

-Vers un coup d'Etat

-LA RÉACTION DE L'OCCIDENT - La dégradation de la situation intérieure - La prise de conscience de l'Occident
militaire

6

PARTIE ID : 1980 L'ÉQUILffiRE

- 1989 - LA

RECHERCHE

DE

261

I UNE TENTATIVE DE REDÉFINITION DE LA TURQUIE 1 Le nouveau cadre intérieur A - La mise en place d'une démocratie autoritaire B - L'affirmation de Turgut Ozal C - Le tournant vers le libéralisme économique 2 Les nouveaux axes de la politique extérieure II LA RECHERCHE D'UN PARTENARIAT ÉQUITABLE AVEC LES ÉTATS-UNIS ET L'OTAN 1 - Ombres et lumières. dans les relations politiques 2 L'âpreté des négociations militaires et économiques 3 La primauté de la défense des intérêts nationaux au sein de l'OTAN

-

265 265 265 270 274 279

-

-

289 291 301 3 Il

ill LA RÉAFFIRMATION DE LA PRIORITÉ OUEST -EUROPÉENNE 1 - Des relations tourmentées avec le Conseil de l'Europe 2 Le cas exemplaire de la France 3 La persistance des difficultés économiques avec la Communauté économique européenne et la demande d'adhésion

-

317 319 325

-

-

330

IV LE MONDE ARABO-ISLAMIQUE ENTRE ATTRAIT ET DÉFIANCE 1 La réalisation d'incontestables succès économiques

-

-

2 - Le surgissement de délicats problèmes politiques
V LA RELATIVISATION DES PAYS SOCIALISTES 1 Un pragmatisme méfiant vis-à-vis de l'URSS 2 - La complexité des Balkans

341 343 349 367 368 373 7

-

VI LA PERMANENCE DES RIVALITÉS TURQUES 1 - Les éléments du contentieux 2 Le maintien du statu quo à Chypre

-

GRÉCO381 383 397 401 427

-

ET MAINTENANT... BIBLIOGRAPHIE

8

INTRODUCTION

Toute approche de la politique extérieure de la Turquie, toute analyse du rôle de ce pays dans les relations internationales font immédiatement ressortir l'importance du facteur géopolitique. Il n'est pas exagéré de considérer que les problèmes économiques, les questions de politique intérieure, les débats idéologiques, les rapports avec l'extérieur donnent l'impression de se soumettre à une position géographique où des constantes se manifestent régulièrement. «Remontant même aux siècles ottomans, la Turquie offre la curieuse particularité que les acquis successifs de son histoire, loin d'être le reflet judicieux d'options propres ou de l'évolution d'un destin maftrisé, s'avèrent être plutôt la réponse inquiète à une contrainte extérieure, insoluble et durable à laquelle le pays, ottoman ou républicain, ne put se dérober, sans parvenir jamais à en dominer les

causes. »1
Si, dans le cadre particulier de cette étude, il est nécessaire d'insister sur le fait que durant plusieurs décennies la Turquie est le seul pays membre de rOT AN à posséder une frontière
commune avec l'URSS

- mise

à part la Norvège

- il convient

néanmoins de comprendre que le rôle qui lui est assigné dans le dispositif de défense des intérêts Occidentaux ne date pas de la création de l'OTAN, ni même de la proclamation de l'URSS. En assumant le pouvoir, à partir de 1689, Pierre le Grand perçut la nécessité absolue qui s'impose à la Russie, tant du point de vue économique que politique, d'accéder aux mers chaudes, et donc libres: au niveau économique d'abord, la Russie manque cruellement de débouchés maritimes favorisant les échanges commerciaux, au niveau politique ensuite, elle se doit de trouver des voies de communication rapides vers l'Ouest pour cesser de n'être qu'une puissance semi-asiatique et pour devenir un Etat en mesure d'entrer dans le «système européen)) en
1 G. GROC," La Turquie et l'option p. 183. atlantique ", RMMM, 1988-4,

Il

même temps qu'une puissance maritime apte à obtenir une reconnaissance internationale. Bloqué au nord par la Suède, puissance de première grandeur à l'époque et qui en outre contrôle la Baltique, à l'ouest par des Etats politiquement consolidés, le gouvernement tsariste choisit donc le sud pour s'étendre. Aussi tout en demeurant officiellement l'éternel centre des convoitises russes, parce que ville sainte de l'orthodoxie, Constantinople et ses Détroits constituent plus pragmatiquement les seules portes qui puissent jamais donner à la Russie l'accès tant désiré à la Méditerranée. C'est pourquoi la constante préoccupation de la politique extérieure de la Russie vise-t-elle à permettre la prise de Constantinople ou tout au moins l'obtention d'une influence politique sur l'Etat contrôlant le Bosphore et les Dardanelles. En témoignent les douze guerres, sans compter d'innombrables échauffourées, qui opposent les deux Empires depuis l'avénement de Pierre le Grand jusqu'au début de la Première Guerre mondiale. En moins de deux siècles, la Russie réussit non seulement à annexer la Crimée et les rives septentrionale et orientale de la mer Noire, mais parvient aussi à contribuer au démembrement de la partie européenne de l'Empire ottoman en suscitant la création des Etats balkaniques. Paralysé dans sa grandeur, il ne reste plus à l'Empire qu'à rechercher une aide extérieure pour résister à la menace russe.

Ainsi la fonction géopolitique assignée à la Turquie:

"(00')

consiste, depuis exactement un siècle et demi, à obstruer toute tentative russe de descente vers les mers chaudes dans cette partie du monde, c'est-à-dire vers la Méditerranée et le golfe Persique,' le passage vers la première étant défendu par les très célèbres Détroits tandis que sur la route du second se trouvent les hauts plateaux anatoliens, berceaux de peuples aux problèmes inextricables, et pour cause, les Arméniens et les Kurdes. ..2 Ce qu'il est convenu d'appeler la question d'Orient apparaît ainsi au milieu du dix-neuvième siècle, au moment où l'Empire ottoman devient l'un des Etats tampons entre les impérialismes russe et britannique, en tant que maillon occidental d'une chaîne qui s'étend jusqu'en Chine après avoir traversé la Perse et
2 S.

YERASIMOS et T. ARTUNKAL, "La Turquie:

permanences

géopolitiques et stratégies nouvelles vers le Proche et le Moyen-Orient", Hérodote, 2'_3' trimestres 1983, 29/30, p. 253.

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l'Afghanistan. Ainsi pour la France et la Grande-Bretagne, mieux vaut que la zone des Détroits reste hors des convoitises, mais à défaut de régime international, le mieux est encore qu'elle reste en la possession de « l'homme malade» de l'Europe. Comme l'explique Gérard Groc : "Cette alliance si nécessaire a pourtant un côté pervers. D'abord elle fait de la Turquie le centre d'une opposition fondamentale entre deux ou
plusieurs pôles, pour lesquels seule sa situation géographique

et non sa valeur nationale - constitue un enjeu intéressant. Ensuite elle se fonde sur un déséquilibre: l'Empire se met envers des alliés aussi puissants que l'ennemi, nécessairement dans une situation de dépendance proportionnelle à l'état de son délabrement.(...) Bref, seule l'acuité d'une opposition entre eux ... et la Russie décide du niveau de leur sollicitude ,,3 envers les Turcs. Il s'agit en fait d'un statu quo entre les Grands. De part et d'autre on tente bien à plusieurs reprises de franchir cette barrière. La guerre de Crimée en constitue la manifestation la plus spectaculaire et l'amorce d'une solution de compromis, qui se concrétise par le dogme de l'intégrité de l'Empire ottoman éventuellement amputé de certaines parties mais intouchable dans sa totalité. A partir des années 1880, cet équilibre instable, sans cesse soumis aux rivalités russobritanniques, est finalement rompu par l'irruption de l'impérialisme allemand dans cet espace, ce qui va par contrecoup contribuer à sceller une alliance russo-britannique préludant à la Première Guerre mondiale. Cette situation de rivalités qui prévaut dans la région jusqu'en 1914 ne doit, toutefois, pas nous faire oublier que l'Empire ottoman reste fondamentalement dominé par l'Europe occidentale, notamment par son chef de file, la Grande-Bretagne, qui conserve ainsi le contrôle des Détroits tout en s'implantant dans les parages du golfe Persique: l'ouverture du canal de Suez en 1869, l'occupation britannique de l'Egypte en 1882, la découverte d'importants gisements pétroliers au Moyen-Orient à cette époque sont autant d'indices de l'intérêt porté à la région par les puissances occidentales. La capitulation de l'Empire à Moudros le 30 octobre 191 8 et l'éclipse momentanée de la Russie suggèrent à l'Occident la possibilité d'annexer purement et simplement la région. Il est
3

-

G. GROe, idem, p. 187.

13

essentiel de noter que l'appui qui, malgré tout, protège l'Empire ottoman un siècle durant, disparaît dès que la Russie se retire de ce jeu d'équilibre en 1917-1918. La marginalisation du jeune Etat soviétique précipite la tentation de démembrement de la Turquie chez les amis et protecteurs de la veille... C'est dans ce cadre qu'il faut comprendre le contenu très dur des clauses du traité de Sèvres signé le 10 août 1920. Mais la guerre d'Afghanistan en 1919, et surtout l'extraordinaire ampleur du mouvement de libération nationale turc, initié, organisé et dirigé par Mustafa Kemal, jouissant de plus de la sollicitude de l'URSS, vont bouleverser les données du problème. En effet, tandis que la diplomatie britannique s'efforce de détacher les nationalistes turcs de l'Union soviétique, un premier traité turco-soviétique "d'amitié et de fraternité" est signé à Moscou le 16 mars 1921. Par ce traité, les deux parties constataient leur solidarité dans la lutte contre l'impérialisme, le fait que toute difficulté survenue à l'un des deux peuples aggravait la situation de l'autre et acceptaient de ne reconnaître aucun traité de paix ou autre acte international qu'on voudrait imposer à l'une d'entre elles. Le traité confirmait la frontière nord-est de la Turquie telle qu'elle avait été fixée par la paix de "Gümrü", signée entre la Turquie et l'éphémère République d'Arménie, et qui rendait à la Turquie les vilayets - provinces de Kars, d'Artvin et d'Ardahan, cédées au gouvernement du tsar par la Porte à la fin de la guerre russo-turque de 1878. Enfin, les deux parties se mettaient également d'accord pour soumettre l'élaboration du statut définitif des Détroits à une conférence composée des Etats riverains de la mer Noire.4 Dès 1921 ces éléments démontrent à l'envi aux puissances occidentales l'énorme erreur que constituerait la dislocation d'une entité homogène et indépendante tenant fermement l'espace qui relie les Balkans au Caucase. Par le traité de Lausanne, signé le 24 juillet 1923, les puissances occidentales abdiquent de fait la plus grande partie de leurs prérogatives économiques sur la Turquie pour, en échange, obtenir d'une part la " liberté des Détroits" selon leur convenance, c'est-à-dire un droit de passage pour leur flotte de guerre exigé par leurs intérêts, et interdire d'autre part à la
4 M. P. CABIAUX, «La Turquie et ses relations avec l'Union soviétique », Chronique de politique étrangère, IRRI, 1966, p. 632.

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Turquie la possibilité de se doter de fortifications dans les Détroits.5 Comme le rappelle opportunément Jean-François Bayart : "La survie de l'Etat comme acteur à part entière .du système international a longtemps été la préoccupation fondamentale des dirigeants turcs. La République est née en quelque sorte au forceps, à la suite de la défaite de l'Empire ottoman, et elle ne s'est imposée à la communauté internationale qu'au prix d'une douloureuse guerre indépendance. Ce traumatisme initial, à peu près systématiquement sous-évalué par les observateurs Occidentaux, n'a nullement été gommé de la conscience politique des Turcs et joue encore un rôle essentiel dans la
,,(,

détermination

de la politique

extérieure de leur pays.

C'est pour cette raison fondamentale qu'au sein des cercles dirigeants du mouvement de libération nationale turc se fait peu à peu jour l'idée que l'alliance qui a été contractée au dix~ neuvième siècle auprès des puissances occidentales a induit dans le pays des évolutions politico-économiques qui l'ont vidé de sa substance et ont finalement failli l'amener à une issue peu différente du danger encouru face au " grand voisin du Nord". Les kémalistes vont donc vivement réagir. Au niveau intérieur tout d'abord, par la destruction de toutes les institutions et structures qui avaient permis la mainmise étrangère. En contrepartie, les choix politiques seront soumis à un projet strictement national, l'objectif étant d'atteindre un essor économique et social susceptible d'assurer la reconnaissance de la souveraineté politique. C'est une formidable rupture avec le passé, la mise en place des bases d'une société nouvelle par la construction d'un Etat moderne sur le modèle européen. Il s'agit dans un premier temps de se doter d'une structure politique et économique apte à servir ces projets: pour rompre avec le passé impérial que symbolise Istanbul, la capitale est définitivement fixée à Ankara; la souveraineté appartient au peuple par l'intermédiaire de la Grande Assemblée nationale, élue pour quatre ans au suffrage universel indirect masculin;
5 Traité de Lausanne, Recueil des Traités, Traités et Engagements Internationaux enregistrés par le Secrétariat de la Société des nations, vol. XXVIII, pp.12-15J. 6 J. F. BAYART," La Politique extérieure de la Turquie: les espérances déçues ", RFSP, octobre-décembre 1981, n° 5/6, p. 863 .

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l'exécutif est exercé par le président de la République élu parmi les membres de l'Assemblée. Kemal devient ainsi le premier président le 29 octobre 1923, un quart d'heure après le vote de proclamation de la République, et est régulièrement reconduit dans ses fonctions jusqu'à sa mort en 1938. L'administration territoriale, très centralisée, est largement inspirée du modèle des départements français, où de fait le pouvoir est exercé par les valis, fonctionnaires nommés par le gouvernement central, plutôt que par les conseils élus. Le Parti républicain du peuple - PRP créé en 1924 devient une organisation puissante et structurée sous la présidence de Kemal, pour finalement aboutir à un régime de parti unique en 1935. En 1937, la constitution est amendée pour y inscrire les « six principes» du PRP : la Turquie devient ainsi un Etat «républicain, nationaliste, populiste,
étatiste, laïc et révolutionnaire.
»

Si la révolution nationaliste que connaît la Turquie entre 1919 et 1923 n'a ni les motivations ni les objectifs d'une révolution sociale, elle en a dans une large mesure les résultats. Les dirigeants politiques traditionnels qui réapparaissent en 1918 après la défaite sont définitivement écartés en 1922-1923, la classe des entrepreneurs et des commerçants essentiellement composée d'Arméniens, de Grecs ou de Levantins disparaît partout, sauf à Istanbul. Ainsi l'économie de la Turquie passe entre les mains d'une nouvelle couche dirigeante, d'origine militaire, qui va appliquer à l'économie un mode de gestion et de direction fortement hiérarchisé et centralisé, tendance encore renforcée par les contrecoups de la crise de 1929. Il est intéressant de noter que l'URSS, épargnée par la crise, va à cette époque fournir une assistance technique et financière non négligeable à la Turquie. Un vaste programme d'industrialisation est mis en place (développement des charbonnages, des cimenteries, du textile, des infrastructures routières et portuaires, nationalisation des voies ferroviaires) fermement appuyé sur un premier plan quinquennal à partir de 1934. A contrario, aucune véritable réforme agraire n'est engagée malgré quelques distributions de terres et la modernisation du régime de propriété dans les campagnes. Toutefois, l'appropriation des terres abandonnées par les Grecs à l'ouest du pays entraîne les mêmes effets qu'une réforme agraire. La richesse des terres cultivables, liée à la variété climatique de l'Anatolie, permet à l'agriculture traditionnelle de se développer

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et d'être relativement prospère. Les paysans turcs, libérés de la conscription auparavant nécessaire pour les guerres extérieures et pour la police de l'Empire, représentent plus des deux tiers de la population et peuvent vivre et travailler dans de bien meilleures conditions qu'auparavant. La croissance démographique s'en ressent nettement: en 1939 la population turque atteint 18 millions d'habitants, alors qu'en 1914 0 n l'évalue à environ 10 millions au sein d'un Empire ottoman de 20 millions de sujets. Cependant l'aspect le plus profondément révolutionnaire du kémalisme ne se situe pas au niveau des institutions politiques, de l'organisation économique ou des bouleversements de la stratification sociale mais au niveau culturel. Pour les élites modernisatrices du Moyen-Orient, en Turquie et en Perse, sans doute moins dans les pays arabes qui sont l'objet d'une colonisation européenne directe, l'Occident ne représente pas seulement un modèle technique, mais aussi dans une large mesure un idéal moral. Le civisme, le refus de la corruption, la conscience professionnelle, sont considérés comme des valeurs attirantes en elles-mêmes et comme le secret de la réussite européenne.7 Cette volonté d'européanisation culturelle se traduit en Turquie par une laïcisation militante de l'Etat et de la vie sociale. L'abolition du califat, la suppression du ministère de la Sharia8 et des fondations religieuses le 3 Mars 1924 sont les plus éclatants symboles de cette démarche politique. En 1928, une révision de la constitution de 1924 permet notamment la suppression de l'article 2 qui mentionnait l'islam comme religion officielle de l'Etat. La Turquie devient ainsi le premier, et pour longtemps le seul, Etat laïc en terre musulmane. Toutefois la laïcisation de l'Etat ne débouche pas sur une séparation totale entre la religion et l'Etat. Les dirigeants turcs développent une conception de la laïcité dans laquelle au contraire l'Etat exerce un contrôle très étroit sur la religion, en attribuant notamment à la Présidence des Affaires religieuses un rôle central au sein des institutions étatiques. Sont aussi prises des mesures de laïcisation
7

J. P. DERRIENNIC,Le Moyen-Orient au XXe siècle. A. Colin. 1980.

p. 65. 8 Sharia : la Loi islamique. c'est-à-dire la totalité des ordonnances tirées du Coran et de la Sunna et toute autre loi déduite de ces deux sources par des méthodes jugées valables en jurisprudence islamique.

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de l'appareil juridique avec la dissolution des tribunaux de la sharia le 8 avril 1924 ; l'adoption d'un Code civil, inspiré du code suisse, et d'un Code pénal, quasi intégralement issu du code italien de 1889, en février et mars 1926. En ce qui concerne la vie sociale les kémalistes suppriment les madrasas (les écoles religieuses) en mars 1924, les cours d'islam dans les écoles secondaires en 1931, et primaires en 1934. Le choix de l'alphabet latin en novembre 1928 doublé d'une énorme campagne d'alphabétisation par l'ouverture d'écoles populaires pour les adultes entre 1929 et I 936 entraînent la distribution de 2 546 051 diplômes durant cette période.9 En novembre 1925, c'est la dissolution des sectes et la fermeture des couvents des derviches et des confréries religieuses, l'interdiction du port du fez - symbole religieux depuis le sultan Abdülhamit - puis du port du voile, mais seulement dix ans plus tard, en 1935. Enfin, le droit de vote est accordé aux femmes en 1934 se concrétisant par l'entrée, en 1935, de dix-sept d'entre elles au Parlement, soit 4% des députés. Nous pouvons ainsi constater, sans aucunement prétendre à l'exhaustivité, que ces réformes sont conduites à un rythme extrêmement rapide et ne laissent guère de répit à la société turque. Comme l'observe Jean Pierre Derriennic : " Kemal y joue personnellement un rôle considérable, alliant la maîtrise des symboles collectifs, le sens du spectaculaire, le talent pédagogique, et l'autoritarisme souvent brutal. L'atmosphère de la Turquie de cette époque s'apparente à la fois à celle d'une caserne et à celle d'une école primaire. Ce qui différencie la dictature kémaliste de ses homologues européennes, avec lesquelles elle a beaucoup de caractères institutionnels en commun, c'est qu'ici l'école est authentique et non une simple
mise en scène destinée à camoufler la caserne.
,,10

Une autre différence majeure entre le kémalisme et les dictatures européennes de l'entre-deux guerres peut s'observer dans le domaine de la politique extérieure dans laquelle se trouve clairement affiché le choix d'une neutralité active et le refus d'une quelconque initiative qui pourrait entraîner le pays
M. A. AGAOGULLARI, L'/slam dans la vie politique de la Turquie, SBF, 1982, p. 62. 10J. P. DERRIENNIC, idem, p. 67.
9

18

dans un conflit. "Paix dans le pays, paix dans le monde ", comme aime à le répéter fréquemment le fondateur de la Turquie républicaine. Dans son esprit, la politique extérieure vise à assurer l'indépendance et la sécurité du pays et à aucun moment ne comporte de projets expansionnistes. C'est pourquoi, si au niveau intérieur l'européanisation est nette, volontaire et se voulant irréversible, elle est plus complexe et subtile au niveau de la politique extérieure. Kemal tente de mettre en place un système basé sur la neutralité, renonçant clairement à toute politique d'agression envers ses voisins dont il sent confusément que l'amitié est aussi importante pour sa sécurité que celle des capitales occidentales. Il s'agit donc de libérer la Turquie de tout engagement extérieur ayant un quelconque rapport avec l'héritage impérial. Outre les raisons de politique intérieure déjà évoquées, l'abolition du califat correspond à cette préoccupation. L'institution califale, bien que purement honorifique dans l'islam, avait conféré à Istanbul un rôle central dans le monde musulman et il n'est pas absurde de considérer que la République aurait pu continuer d'assumer une fonction de guide auprès de la umma (la communauté des croyants). Les choix politiques effectués vont exactement dans un sens contraire, suscitant de nombreuses réactions négatives dans le monde islamique, et il faut attendre le début des années trente pour que de réels échanges se rétablissent avec des pays musulmans, notamment par le Pacte de Saadabad signé le 8 juillet 1937 avec l'Afghanistan, l'Iraq et l'Iran. Il est d'ailleurs intéressant de noter que l'aspect essentiel de ce pacte consiste surtout à officialiser la position et la solidarité des trois signataires sur les territoires où vivent des Kurdes. A l'égard des pays européens, pour des raisons à la fois pragmatiques et idéologiques, Kemal va chercher la réconciliation avec ses anciens adversaires, notamment la Grande-Bretagne et la Grèce. Avec le premier, la question de Mossoul est réglée en juin 1926 par le traité d'Ankara, qui stipule le renoncement de la Turquie sur ce vilayet en échange d'une promesse - non tenue - de participation de 10% aux bénéfices d'une éventuelle production de pétrole. Avec le second, les rapports s'améliorent considérablement à la suite de la signature du traité d'Ankara du 30 octobre 1930 qui parvient à régler toutes les questions en suspens entre les deux pays au

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cours du voyage officiel du Premier ministre Vénizelos.
Déplacement et entretiens ô combien symboliques, quelques courtes années seulement après les terribles combats qui ont opposé les deux pays. En 1933 un pacte de non agression gréco-turc est signé pour une période de dix ans. En ce qui concerne les questions régionales est aussi signé, le 9 février 1934, un pacte défensif entre la Turquie, la Grèce, la Yougoslavie et la Roumanie. Ce " Pacte d'entente balkanique ", complété par un pacte de type militaire en 1936, assure aux quatre puissances une garantie mutuelle de leurs frontières. En juillet 1932, la Turquie entre à la Société des nations. Malgré le pacte de non-agression signé avec l'Italie le 30 mai 1928 et renouvelé pour cinq ans en mai 1932, la Turquie n'hésite pas à appliquer fermement les sanctions décidées par la SDN lorsqu'en 1935 l'Italie envahit l'Ethiopie. Cette attitude est la marque très probable d'une volonté de reconnaissance internationale de la part du gouvernement turc, mais c'est aussi un moyen de se garantir préventivement à l'égard du processus de fortification des îles du Dodécanèse par les Italiens. Les conséquences de l'invasion de l'Ethiopie, la teneur des discours de Mussolini sur l'espace méditerranéen et l'attitude de la Turquie au sein de la SDN vont entraîner un rapprochement assez sensible avec la Grande-Bretagne, aux yeux de laquelle la Turquie apparaît de plus en plus comme un facteur de stabilité en Méditerranée orientale. Cette nouvelle donnée entraîne la signature de la convention de Montreux le 20 juillet 1936.11 La reconnaissance internationale de la souveraineté turque sur les Détroits couronne incontestablement de succès la diplomatie kémaliste et replace la Turquie dans le jeu international en consacrant son retour comme puissance méditerranéenne autonome. La convention de Montreux autorise, en temps de paix, le passage de tous les navires avec préavis notifié au gouvernement d'Ankara, de huit jours pour les Etats riverains de la mer Noire, de quinze jours pour les autres (art.13). En temps de guerre, si la Turquie reste neutre, les bâtiments des belligérants ne peuvent emprunter les Détroits (art.l9), sauf si cela porte atteinte aux droits et obligations découlant du pacte de la SDN (art.25). En
Il Convention de Montreux; Recueil des Traités. Traités et Engagements Internationaux enregistrés par le Secrétariat dE la Société des nations. vol. CLXXIlI. 1936-1937, pp. 213-217.

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cas de guerre si la Turquie est belligérante (art.20), ou si elle s'estime menacée (art. 21), le passage est entièrement laissé à sa discrétion. L'application de la convention de Montreux n'a pas produit de sérieux litiges jusqu'à l'occupation des pays riverains de la mer Noire et d'une partie de l'URSS par les nazis en 1942. Après Ie passage des îles grecques de la mer Egée sous contrôle allemand, les navires de l'Axe furent les seuls à pouvoir traverser les Détroits. Ainsi l'appui logistique des Alliés en direction de l'Union soviétique n'a-t-il pu être acheminé par cette voie. Cela semble-t-il, a conduit les Soviétiques à formuler des demandes de révision du régime de Montreux au lendemain de la guerre.12 Nous reviendrons sur cette question plus en détail mais, pour ce qui concerne le moment de l'immédiat avant-guerre, le rapprochement avec la Grande-Bretagne se double d'une entente avec la France qui va surtout se concrétiser à propos du Sandjak d'Alexandrette et aboutir en 1936 à l'autonomie de cette région appelée le Ratay par les Turcs - bientôt suivie de son indépendance formelle pour, enfin, aboutir à son intégration à la Turquie en juin 1939. C'est d'ailleurs l'unique territoire provenant de l'Empire ottoman qui soit récupéré par la Turquie républicaine. Du côté du " grand voisin du Nord" est signé le 17 décembre 1925 un Traité d'amitié et de neutralité. L'application de ce traité, dont la durée est initialement de trois ans, est prolongée par des protocoles successifs jusqu'en 1945. A cette date, comme nous le verrons, l'URSS refusera de le valider à nouveau. En tout état de cause, la communauté d'intérêts qui a rapproché les deux gouvernements révolutionnaires au début des années vingt se mue au cours des années trente en une certaine amitié qui se manifeste par une étroite collaboration dans les domaines économique, politique et commercial, notamment à partir de 1929. Enfin, en ce qui concerne l'Allemagne, c'est surtout au niveau commercial que les échanges se développent dans les années trente; en 1938, presque la moitié du commerce extérieur turc se réalise avec le Ille Reich. Indéniablement, les résultats de la politique extérieure kémaliste sont autant de succès pour la République, qui, s'appuyant notamment sur les bouleversements en Russie depuis
12 M. BOZDEMIR, Les Clés de la Méditerranée orientale Grèce, Chypre, FEDN, n° 25, 1989, p. 23-24. -

Turquie.

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1917, va reconquérir la place d'un Etat" qui compte" et avec lequel il est nécessaire de composer. Mais la Seconde Guerre mondiale va retourner cette situation et replacer la Turquie dans un complexe jeu d'alliances et de contre-alliances. " Pendant plus de quatre ans la Turquie va être confrontée aux exigences contradictoires et aux menaces à peine voilées de l'Allemagne. de l'Italie, de l'Union soviétique, de la Grande-Bretagne et, dans une moindre mesure, des Etats-Unis. L'existence du pays était sans conteste en jeu. Mais de tous ces dangers, le soviétique paraissait sans doute le plus grand. Entre les deux pays, le charme - si tant est qu'il y en ait jamais eu un H. - était rompu dès lors que le régime soviétique avait renoué avec les vieux
rêves expansionnistes de la monarchie tsariste.
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Depuis 1936, comme nous l'avons évoqué, la Turquie marque un rapprochement avec les puissances ouesteuropéennes. Cette attitude n'est toutefois pas dictée par une quelconque crainte d'un danger allemand: non seulement le prestige de l'Allemagne est grand, mais les relations économiques entre les deux pays sont à ce moment trés fortes. Ainsi c'est plus la politique extérieure de l'Italie mussolinienne qui suscite l'inquiétude. Guerre d'Ethiopie en 1935- I 936, invasion de l'Albanie en 1939, avancée dans le Dodécanèse: le danger se rapproche des frontières turques. L'inquiétude va grandir avec la signature du " Pacte d'Acier" en mai I939 entre l'Allemagne nazie et l'Italie fasciste pour atteindre son comble après le 24 août 1939, date de la signature du pacte germanosoviétique. La recherche turque de garanties occidentales s'accompagne dans le même temps de l'obsession du maintien de relations amicales avec les Soviétiques. Cela explique par exemple le très long séjour du ministre des Affaires étrangères, Sükrü Saraçoglu, à Moscou du 23 septembre au 17 octobre I939. Tentatives de tractations bien vaines, le ministre retournant à Ankara sans qu'aucun accord n'ait pu être mené à bien, ce qui entraîne par contrecoup la signature d'un traité d'alliance avec la France et la Grande-Bretagne le 19 octobre 1939. Les deux pays s'engagent à venir en aide à la Turquie si cette dernière est attaquée par une quelconque puissance, la réciproque joue si les
13

J. F. BAYART, idem, p. 864.

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deux alliés Occidentaux sont attaqués en Méditerranée occidentale ou par suite des garanties antérieures qu'ils avaient données à la Grèce et à la Roumanie. Dans tous les autres cas le gouvernement turc n'est tenu qu'à une consultation avec les gouvernements de ses alliés et s'engage à leur égard à une neutralité bienveillante. Il est en outre précisé dans un protocole additionnel que la Turquie n'est liée par aucun engagement pouvant l'amener à affronter l'URSS.14 Ainsi, de 1939 à 1941, la Turquie se trouve entraînée dans l'orbite des puissances occidentales, tout en parvenant à rester en dehors du conflit, expliquant sans cesse qu'elle n'est pas suffisamment armée pour intervenir contre les puissances de l'Axe. En octobre 1940, la guerre se rapproche à nouveau de ses frontières quand l'Italie attaque la Grèce. Six mois plus tard, c'est au tour des armées allemandes de pénétrer en Yougoslavie, puis en Grèce. Face à cette nouvelle situation, la Turquie est doublement engagée: d'une part par le Pacte balkanique de 1936 envers les deux pays envahis, et d'autre part vis-à-vis de la Grande-Bretagne et de la France par le traité de 1939. Mais elle décide finalement de fermer les Détroits et de rester militairement inactive en faisant clairement savoir aux Allemands et aux Bulgares qu'elle ne tentera rien contre eux. Cette attitude est comprise par les Britanniques, qui considèrent qu'une intervention ne changerait pas les données militaires dans les Balkans et n'ont de toute façon pas à l'époque suffisamment de forces pour aider la Turquie en cas d'invasion. Ils préfèrent ainsi s'assurer le maintien d'une neutralité turque qui reste la moins mauvaise des solutions pour l'équilibre général des forces. En ce qui concerne l'URSS, jusqu'à l'invasion de son territoire par les troupes nazies le 22 juin 1941, sa politique à l'égard de la Turquie consiste à la maintenir dans sa neutralité, en dépit du traité liant cette dernière à la France et à la Grande-

Bretagne, et tenter d'y obtenir, avec l'appui de l'Allemagne, des
"garanties de sécurité" dans la région des Détroits turcs. Mais les divergences qui se font jour entre le III" Reich et l'URSS empêchent ces projets d'aboutir, au soulagement de la Turquie, et l'invasion de l'URSS a lieu quelques mois plus tard. Quatre jours avant celle-ci, le 18 juin 1941, la Turquie signe
14Académie Diplomatique 1948. vol. IV, pp.ll 03-1104. Internationale. Dictionnaire Diplomatique.

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avec l'Allemagne un pacte d'amitié et de non-agression valable pour dix ans.IS On le voit, Hitler lui aussi préfère s'assurer la neutralité turque. Dès son invasion, l'attitude de l'URSS vis-à-vis de la Turquie va se modifier radicalement, et de très nombreuses démarches vont être entreprises auprès de ses nouveaux alliés, notamment britanniques, pour qu'ils poussent la Turquie à entrer en guerre contre l'Allemagne. Dès lors, le souci d'éviter la mainmise de l'URSS sur le pays à la faveur du conflit mondial devient l'un des déterminants majeurs de la politique extérieure turque. Le gouvernement turc connaît ainsi de très vives inquiétudes en août 1941 lors de l'entrée de l'Armée rouge en Iran. Plus tard, en 1943, Ankara croit discerner dans l'insistance avec laquelle Moscou lui demande d'entrer en guerre, une redoutable manoeuvre. Selon Ismet Inonü, les Soviétiques sont persuadés que la Turquie est incapable de résister militairement aux Allemands, ainsi en cas d'invasion par ces derniers l'URSS pourrait intervenir en libératrice de l'Anatolie.'6 Exagérée ou non, cette crainte n'en est pas moins fondée et prend en compte le durcissement des Soviétiques au fur et à mesure de la confirmation de leurs succès militaires. Cela permet de mieux comprendre pourquoi, de 1941 à 1943, les contacts turco-allemands sont assez intenses. L'ambassadeur du Reich à Ankara, von Papen, très actif et influent, finance quelques groupes pantouraniens et cherche même vainement à associer la Turquie à l'administration des populations musulmanes soviétiques tombées sous la domination allemande.17 Enfin, la Turquie ferme les yeux sur le discret passage de quelques bateaux allemands dans les Détroits. Mais en 1943, avec le reflux militaire allemand, la Turquie se rapproche de nouveau du camp allié. Churchill se rend à Adana le 30 janvier 1943 et tente vainement de convaincre le gouvernement et l'état-major turcs de déclarer la guerre aux puissances de l'Axe. En octobre 1943, à la conférence de Moscou, Soviétiques et Britanniques mènent de nouveau une bataille résolue sur la même ligne, sans parvenir à convaincre les
ISAcadémie Diplomatique Internationale, idem, p. 1104. 16N.SADAK, Turkey faces the Soviets ", Foreign Affairs, avril 1949, " pp.449-461. 17F. G. WEBER, The Evasive Neutral, University of Missouri Press. 1979, p. 116.

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Américains. En effet, ces derniers ne tiennent pas à supporter l'ouverture d'un nouveau front alors qu'ils préparent le débarquement sur les côtes de la Manche et qu'ils doivent en outre assurer leurs positions en Méditerranée, dans le Pacifique et l'envoi de matériel militaire en prêt-bail à l'URSS. Un mois après, lors de la conférence de Téhéran, on constate un revirement complet des positions soviétiques qui se trouvent ainsi sur la même ligne que les Américains et acceptent que l'effort de guerre de l'année 1944 se concentre sur la préparation de l'opération Overlord (débarquement en Normandie le 6 juin 1944), minorisant ainsi Churchill, toujours partisan d'une puissante opération en Méditerranée complémentaire à celle de la Manche. Staline renonce à demander l'entrée en guerre de la Turquie et s'y oppose même dans les mois qui suivent, ce qui est interprété par les Turcs comme une tentative de les exclure du concert des nations au moment des négociations de paix. On le voit, quelles que soient les positions des Soviétiques, les Turcs se déterminent toujours en fonction d'elles, tout à leurs craintes d'une éventuelle mainmise sur leur pays. Mais ni la répression du mouvement pantouranien turc en mai 1944 ni la rupture des liens diplomatiques avec l'Allemagne le 2 août 1944 ne parviennent à amadouer les Soviétiques. Tout en admettant, lors de la Conférence de YaIta en février 1945, que la Turquie pourrait participer à la future organisation internationale, pour peu qu'elle déclare la guerre à l'Allemagne avant le 1ermars 1945, ils font part de leur désir de voir modifier le statut des Détroits et dénoncent, le 19 mars, le traité de neutralité et de non-agression de 1925 qui vient à expiration. C'est dans ce contexte que la Turquie rouvre les Détroits en janvier 1945 et déclare la guerre aux puissances de l'Axe, sans prendre une part effective aux combats, dans le but d'obtenir le droit de participer à la conférence des Nations unies à San Francisco. Les raisons fondamentales de cette tardive entrée en guerre sont aujourd'hui encore très controversées. Certains auteurs, comme Frank G. Weber, considèrent que la Turquie n'a pas eu durant la dernière guerre l'attitude passive et craintive qu'on lui attribue communément, et réfutent la thèse de sa nonbelligérance globalement favorable aux alliés. Selon lui, la

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Turquie essaye bel et bien de vendre son entrée en guerre au camp le plus offrant mais n'obtient finalement rien de tangible car chacune de ses exigences contredit les intérêts, ou l'un des aspects de la diplomatie de son destinataire. A contrario, certains considèrent que le refus des dirigeants turcs d'entrer en guerre s'explique pour une part par leur absence d'hostilité envers les Allemands, attitude établie depuis le début du siècle que rien dans la Seconde Guerre mondiale n'est venue modifier, et par le danger qu'une riposte aérienne ferait courir à la ville d'Istanbul. Mais, lorsque ce danger disparaît en 1944, la Turquie reste cependant en dehors de la guerre, ce qui permet de penser que la neutralité constitue pour ses dirigeants un objectif politique fondamental et ne résulte pas d'un calcul d'opportunité. Le refus d'entrer en guerre s'explique aussi par la méfiance envers l'URSS dont la diplomatie et la propagande à partir de 1943 sont hostiles à la Turquie.IR Il semble effectivement exagéré de considérer qu'il y a collusion entre les revendications pantouraniennes de groupes extrêmement minoritaires et la diplomatie d'Ankara durant la Seconde Guerre mondiale. Si cette dernière a effectivement connu d'importantes et coupables oscillations, c'est plus probablement pour tenter de contrebalancer les pressions contradictoires de Berlin, Moscou ou Londres. Il paraît bien excessif de voir là une stratégie à but hégémonique de la part d'Ankara, et l'on peut même considérer que la poursuite persistante d'une politique de confortable neutralité a fini par se retourner contre la Turquie. A la fin de la guerre, les puissances victorieuses ne sont pas loin d'assimiler la Turquie à un pays vaincu, en tout cas très profondément isolé. En 1945, la rupture n'est pas encore intervenue entre les alliés, aussi il n'apparaît pas que les revendications soviétiques retour des vilayets orientaux de Kars, Ardahan et Artvin, octroi de bases stratégiques dans les Détroits, révision de la convention de Montreux - aient fortement ému les Américains et les Britanniques. Ce n'est qu'à la suite de la note soviétique du 8 août 1946, adressée au gouvernement d'Ankara, demandant que la défense des Détroits ne soit que de la seule compétence des Soviétiques et des Turcs, qu'entre le 19 et le 22 août les Américains, les
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J. P. DERRIENNIC, ibid, p. 99.

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Britanniques et les Turcs eux-mêmes, par des notes envoyées à Moscou, s'opposent tous aux exigences soviétiques.'9 S'ensuit jusqu'au mois d'octobre un volumineux échange de notes sur cette question, qui se solde finalement par le maintien du statu quo sur les Détroits et le rappel de l'ambassadeur soviétique à Moscou. Si les tentatives soviétiques se révèlent vaines, elles ont toutefois pour conséquences fondamentales d'entraîner l'abandon de la politique de neutralité inaugurée par Mustafa Kemal et de pousser les Turcs à rechercher une alliance active avec les puissances occidentales, particulièrement avec les EtatsUnis. Pour la Turquie c'est le temps de l'amertume, belligérante ou non elle figure toujours au rang de vaincu, mais c'est aussi la prise de conscience que l'internationalisation des problèmes politiques doit être saisie comme une opportunité. Ce qui se met en place dès 1946-1947 est une croisade contre un ennemi exclusif et clairement désigné: l'URSS. A la différence des expériences antérieures, cette croisade aux accents universalistes se traduit non pas par une alliance assortie de servitudes, mais par une aide unilatérale dont le premier aspect est

immédiatement militaire, avec pour objectif l'application de la
doctrine de containment, c'est-à-dire 1'« endiguement» du monde communiste. La formulation de la doctrine Truman, le 12 mars 1947, se concrétise par l'attribution de 400 millions de dollars pour la Turquie et la Grèce, la signature de l'accord turco-américain sur l'aide à la Turquie, le 12 juillet 1947, qui attribue 100 millions de dollars à la Turquie, la mise en oeuvre du plan Marshall enfin. Il est difficile de connaître précisément le montant financier exact attribué par les Etats-Unis à la Turquie, toutefois pour la période 1948-1952, les sommes s'élèveraient à 351 millions de dollars d'aide économique et à 269,6 millions de dollars d'aide strictement militaire. lU Probablement à aucun autre moment de son histoire, la Turquie ne connaît une aussi forte politique d'identification avec l'Ouest dans les domaines économiques, sociaux, politiques ou
19 F. C. ERKIN, Les Relations turco-soviétiques et la question des Détroits, Basnur Matbaasi, Ankara, 1968, pp. 489-504. 2U G. S. HARRIS, Troubled AlliancelTurkish-American Problems in Historical Perspective. 1945-1971, Hoover Institution on War. Revolution and Peace, Stanford University, pp. 155 et 162.

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culturels qu'au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Il faut par ailleurs noter que les dirigeants du Parti démocrate21 ont intelligemment compris qu'avec la création de l'OTAN se concrétise, sous sa forme la plus sophistiquée, la synthèse économico-militaire de la défense du système capitaliste et qu'il importe donc de composer avec elle. C'est pourquoi, peu après la création de l'OTAN, le 4 avril 1949, la Turquie exprime son désir d'y adhérer. Sous de multiples prétextes, durant plusieurs années, des gouvernements européens vont refuser d'acquiescer à cette demande: refus d'agrandir la zone couverte par le traité, notamment à la région méditerranéenne (pourtant l'Italie est un des membres fondateurs), ou ne surtout pas donner l'impression à l'URSS d'être encerclée (mais la doctrine de containment bat son plein). En fait, c'est surtout la volonté britannique de réaliser sous sa seule autorité une alliance réunissant l'Egypte, l'Iran et la Turquie qui constitue l'obstacle majeur. De fait les raisons profondes des motivations des pays européens sont le contrepoint de celles de la Turquie: volonté et but nationaux d'un côté, internationaux de l'autre. Le 29 juin 1950, le gouvernement turc, sans consultation du Parlement, décide de répondre positivement à la demande du Conseil de sécurité à propos de l'envoi de troupes en Corée. C'est un bataillon de 5 000 hommes qui se rend sur place et sa conduite héroïque est relevée par tous les correspondants de guerre. Il est certain que l'excellence de la participation turque contribue largement à renforcer la confiance entre Ankara et Washington et à permettre l'entrée de la Turquie au sein de l'OTAN, le 18 février 1952. Leur nouveau rôle de partenaire de l'Occidene2, l'amitié privilégiée avec les Etats-Unis, la défense des valeurs occidentales à travers le monde, apparaissent aux yeux des Turcs comme autant de preuves qu'ils sont enfin acceptés et qu'ils deviennent membres à part entière de cette civilisation vers laquelle ils se tournent depuis des décennies. Avec le total manque de discernement que l'on trouve fréquemment chez les
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21Le multipartisme a été introduit en 1946. et le Parti démocrate a remporté les élections générales de 1950. 22D'autant plus que la Turquie est membre de l'OECE depuis avril 1948 et du Conseil de l'Europe depuis août 1949.

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nouveaux convertis, la Turquie apparaît et devient plus "occidentaliste que les Occidentaux". L'alliance militaire étant conclue, il s'agit de faire de la participation défensive l'instrument d'une aide économique accrue. Mais si dans un premier temps l'aide et les résultats sont très probants, notamment en 1952-1953 lorsque le chef de gouvernement Menderes se plaît à répéter que la Turquie est la "petite Amérique ", la situation se dégrade dès 19541955 mauvaises récoltes agricoles, industrialisation presqu'exclusivement conçue grâce à l'aide d'importations massives, pas d'épargne privée, pas de politique fiscale adéquate, refus d'une planification économique, développement de la spéculation, recours systématique au déficit budgétaire... Les bailleurs de fonds Occidentaux vont être très sévères: réduction de leur aide, refus de certains prêts, accroissement des montants et des rythmes du remboursement de la dette. Certes, la gestion manque considérablement de rigueur et Menderes a tendance à considérer les aides et subventions comme un dû, mais force est aussi de constater que les puissances occidentales manquent singulièrement d'impartialité. Ainsi, par exemple, le recours aux importations constitue à l'époque, pour des pays tels que la Turquie, la seule possibilité d'industrialisation, et de ce point de vue les mesures à courte vue prises par les Occidentaux ne peuvent permettre ni le changement de nature de l'économie turque ni sa possible émergence. La succession de petites mesures conçues à trop court terme, essentiellement destinées à maintenir la Turquie dans l'Alliance atlantique, vont profondément contribuer à en renforcer l'aspect purement politique et militaire au détriment de son volet économique, pourtant initialement prévu dans le texte fondateur du traite' C'est dans ce contexte que la Turquie se trouve entraînée dans la signature d'une série de pactes régionaux et l'approbation d'un certain nombre d'initiatives qui ont tous pour but de sauvegarder et/ou de renforcer la mainmise du bloc occidental dans la région: pacte balkanique en février 1953 avec la Grèce et la Yougoslavie - alors en conflit avec l'URSS -; participation à la conférence de Bandoung du 18 au 24 avril 1955 au cours de laquelle la délégation turque se distingue par
B Anicle 2, Traité du 4 avri11949, Documents on International Affairs

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1949-1950, idem, pp. 257-260.
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une bataille acharnée contre la politique de non-alignement, cette attitude contribuant largement à l'approfondissement de la césure entre les non-alignés et les pro-Occidentaux et entraînant pour la Turquie isolement et humiliation aux Nations unies24; alignement sur les positions américaines plutôt que sur celles de la Grande-Bretagne et de la France au cours de la crise de Suez en 1956 ; participation à la création du Pacte de Bagdad le 24 février 1955 (avec l'Iraq, puis l'Iran, le Pakistan et enfin la Grande-Bretagne), qui devient le CENTO en 1959 au moment du retrait de l'Iraq et du transfert du siège à Ankara; approbation en 1957 de la doctrine Eisenhower, qui est une reformulation pour le Moyen-Orient de la doctrine Truman; utilisation de bases turques pour la préparation du débarquement de marines au Liban en 1958. Jusqu'alors, la Turquie avait tourné le dos à son environnement régional par ses décisions de politique intérieure, après son adhésion à l'OTAN ce sont les axes de sa politique extérieure qui la coupent de son environnement géopolitique et qui l'entraînent même à s'opposer aux profonds mouvements sociaux et politiques qui agitent la région à l'époque. Cette politique exclusivement pro-occidentale, et plus particulièrement pro-américaine, est d'autant plus remarquable que dès la mort de Staline en 1953, les dirigeants du Kremlin s'efforcent d'apaiser les appréhensions et les craintes turques suscitées par l'offensive politique soviétique des années 1945-1946. Cela, nous l'avons constaté, n'a eu pour seul résultat que d'entraîner le gouvernement d'Ankara à renoncer à la politique de neutralité qu'il n'avait cessé de pratiquer depuis la naissance de la République. Ainsi, dès le mois de mai 1953 l'Union soviétique fait savoir par une note envoyée au gouvernement turc qu'elle considère n'avoir plus de revendications territoriales à faire valoir envers la Turquie.25 Ces avances n'ont guère de résultat et les Turcs restent crispés sur leurs certitudes, d'autant plus que les Américains accroissent encore leur présence dans le pays et le

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F. AHMAD, The Turkish Experiment

in Democrac\' /950-/975. .
contemporain. }« semestre

C.Hurst & Compagny, 1977, p. 396. 25 Note du 30 mai 1953, Cahiers de l'Orient 1953, pp.143-144.

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considère de plus en plus comme leur "porte-avions incoulable ".26 Le succès du lancement d'un second Spoutnik en novembre 1957 devient le nouveau déterminant de la présence américaine en Turquie dans le sens où l'URSS possède désormais son missile intercontinental (ICBM). Les Etats-Unis vont réagir en deux points: installation des missiles à moyenne portée Jupiter (IRBM) en Italie, en Grande Bretagne et en Turquie. On peut conclure que, dès cette époque, les Etats-Unis prennent conscience de la nécessité d'inclure la Turquie dans le dispositif de leur sécurité personnelle. Les qualités de sa situation géographique prennent une dimension nouvelle que la plus grande puissance occidentale, maintenant vulnérable, entend bien utiliser. Par ailleurs, c'est la mise en place d'un plan de stabilisation économique en août 1958 à la suite d'un accord conjoint entre l'OECE, le FMI, les Etats-Unis et la Turquie. Le montant total de l'aide s'élève à 357 millions de dollars, dont les Etats-Unis, à eux seuls, s'engagent à supporter 234 millions de dollars.27 Il paraît très important de noter que de pays aidé, la Turquie devient un pays assisté. En effet, mis à part le cas spécifique des Etats-Unis, l'aide devient internationale, c'est-à-dire que les partenaires dégagent leur responsabilité individuelle. En contrepartie, un certain nombre de mesures économiques sont exigées: dévaluation de la lire turque et stabilisation du crédit principalement. De fait ces dispositions ne commencent à être mises en oeuvre qu'à ta suite de la prise de pouvoir par les militaires, le 27 mai 1960. Intervention rendue possible, ô paradoxe, par l'expérience économique désastreuse du Parti démocrate et les glissements de plus en plus insupportables de celui-ci vers un régime autoritaire. Il s'agit donc de reconstituer les bases d'un développement économique plus sain, s'appuyant sur des rapports politiques d'un type nouveau rendus possibles par la constitution de 1961. Les dirigeants du Comité d'union nationale tout en rappelant leur fidélité à l'OTAN, opèrent un retour au kémalisme par la volonté affirmée d'un rôle accru de
26 G. S. HARRIS, Troubled Allial1ce/Turkish-Americal1 Problems ill Historical Perspective. 1945-1971, Hoover Institution on War, Revo]ution and Peace, Stanford University, 1972, p. 56. 27S. DILlK, Les Lois économiques et la politique monétaire de la Turquie jusqu'en 1958, SBF, 1969, pp. 254-257.

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l'Etat et le constant rappel de la primauté de l'indépendance et de la souveraineté nationales. Malgré cela les militaires, après s'être débarrassés de leur aile la plus radicale28, font preuve d'un grand réalisme économique, reconnaissent les insuffisances du pays et acceptent, malgré leurs apparentes préventions, le rôle moteur des Etats-Unis. Comme le déclare le général Gürsel lors de sa conférence de presse du 4 juillet 1960 : " De toute façon, nous ne renions pas ces dettes, en agissant posément, et en travaillant dur, nous essaierons de les payer. Mais nous ne devons pas oublier qu'en acquittant nos dettes, l'économie turque et l'équipement de l'armée, qui sont d'une importance vitale pour l'OTAN, vont en souffrir. Il est logique que les pays européens comprennent cela et assistent la Turquie. Si les Etats-Unis nous comprennent aussi, ils doivent

augmenter leur aide.

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Ainsi les militaires sont partagés par le

fait que l'Alliance est à long terme la condition obligée de la réalisation de leurs objectifs, et d'autre part par le sentiment que cette Alliance a pu se pervertir, et qu'il leur faut prendre dans l'immédiat, les mesures nécessaires pour éviter le retour d'un tel désagrément. Cela explique les rectifications des années 1960-1964 : à la fois réaffirmation de la primauté des relations avec l'OTAN, incarnée par les Etats-Unis, mais aussi prises de décisions nouvelles pour la Turquie d'alors: élargissement de la base de ses relations extérieures pour tenter de devenir plus indépendante; relative décrispation à l'égard de l'URSS; signature d'accords commerciaux avec la Tchécoslovaquie, la Pologne, la Bulgarie et la Roumanie; établissement de relations officielles avec l'Egypte, l'Iraq et la Syrie qui ne sont plus considérées comme des ennemies; réchauffement des relations avec la Grèce après la crise des années 1954-1955 ; tentative de relance de relations plus étroites avec l'ensemble des alliés ce qui se traduit le 31 juillet 1962 par la mise en place, à l'initiative de 30 l'OCDE, d'un consortium d'aide à la Turquie dirigée par la RF A
28 J. F. BAYART et S. VANER, " L'armée turque et le théâtre d'ombre kémaliste (1960-1973)", La Politique de Mars - Les processus politiques dans les partis militaires contemporains, Le Sycomore, 1981. pp. 41-69. 29 TYIR, chronologie, 1960, p. 196. 30Le consortium se compose du Canada, des Etats-Unis, du Royaume Uni et des pays membres de la CEE, Cahiers de l'Orient contemporain, mai-août 1962, XLIX, p. 288.

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et, enfin, la signature d'un accord d'association avec la CEE à Ankara le 12 septembre 1963. Comme on a tenté de l'exposer succinctement, le but premier de la politique étrangère de la Turquie est de préserver son indépendance nationale, son intégrité territoriale et d'assurer la modernisation du pays. En eux-mêmes ces objectifs n'ont rien de très original, mais ils revêtent un caractère particulier dans ce pays. Emergeant comme Etat-Nation à la suite de la désintégration d'un empire multinational, au cours d'une lutte désespérée contre la mainmise de puissances impérialistes (Grande-Bretagne, France, Grèce, Italie), et d'une rude bataille pour surmonter les différences culturelles et régionales afin de poser les bases d'un Etat moderne, la Turquie est particulièrement sensible à tout ce qui peut ressembler à une menace remettant en cause son unité et son indépendance. Après une période de stricte neutralité jusqu'en 1945, la Turquie républicaine considère, devant la menace soviétique, que c'est dans le cadre d'une étroite alliance avec le bloc occidental, que la doctrine kémaliste résumée dans la formule " Paix à l'intérieur, paix à l'extérieur" peut être la mieux concrétisée. Ce choix a de profondes conséquences sur les structures sociales et économiques intérieures, sur le régime politique et les perspectives culturelles du pays. En effet pour des raisons complexes, et notamment l'espoir d'acquérir par ce moyen la possibilité de mettre en oeuvre un rapide développement économique, les dirigeants turcs vont peu à peu gommer ce qui constitue leur particularité et se complairent dans un alignement toujours plus complet sur les thèses et les positions occidentales. Sans doute les choix de la diplomatie turque sont~ils à cette époque dominés par une erreur d'appréciation radicale: aux yeux d'Ankara, l'alliance avec les Occidentaux est centrale alors que pour ces derniers les rapports avec la Turquie sont relativement seconds. Après l'accession du Parti démocrate au pouvoir en 1950, qui concrétise la victoire des élites économiques libérales doublées du retour de tendances politiques et culturelles conservatrices, la tendance est portée à son paroxysme: tout ce qui vient de l'Ouest est intrinséquement bon, malgré les quelques douches froides économiques subies.

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Après 1960 un changement de mentalité commence à s'opérer. Les nouvelles équipes au pouvoir ressentent plus crûment le désenchantement en ce qui concerne le montant et les formes de l'aide économique. Le retrait du sol turc des fusées Jupiter en 1963 sans même la consultation du gouvernement, et surtout les rebondissements de la crise chypriote en 1964 vont entraîner une rupture entre les intérêts nationaux de la Turquie et ceux de l'OTAN et des Etats-Unis. Ces éléments ont pour conséquence un réel infléchissement de la politique extérieure turque, et à partir de 1964 nous allons constater la volonté de briser l'isolement dans lequel les Turcs se sont enfermés, par l'ouverture au bloc socialiste et aux Etats du tiers monde. Il s'agit en fait de se mettre dans une situation où il sera plus facile et efficace de négocier sa position. Il n'est évidemment pas question de rompre les liens avec l'Occident, mais dorénavant on perçoit la nécessité d'opérer nombre de révisions et d'ajustements politiques, culturels, idéologiques et de mettre en oeuvre des compromis qui sont tous peu ou prou en contradiction avec la voie suivie durant les deux précédentes décennies. La principale question qui se pose alors à la Turquie, est de savoir comment formaliser les nouveaux axes de sa politique extérieure et les limites à respecter pour ne pas mettre en péril les acquis du passé, tout en préservant les intérêts du futur.

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PARTIE I 1964 - 1973
LA DIVERSIFICATION

I LES CAUSES 1 Les modifications de la vie politique dues à l'intervention militaire du 27 mai 1960 Tout en reconnaissant que dans les dernières années de la décennie cinquante quelques indices marquent un début de réorientation des axes de la politique étrangère turque, c'est incontestablement l'intervention militaire du 27 mai 1960 qui, en bouleversant les données traditionnelles de la vie politique, va permettre l'émergence de réels changements. La constitution de la première république turque a institué un régime d'assemblée dans le sens où le pouvoir exécutif, assumé par le président de la République et le Premier ministre, émane directement de la Grande Assemblée nationale. En relation avec les évolutions de la vie politique turque, notamment l'introduction du multipartisme en 1946, le système fonctionne successivement de deux façons bien distinctes. Jusqu'en 1945 c'est en réalité la toute-puissance du président qui s'exerce sans contrepoids; puis, à partir de la victoire du Parti démocrate en 1950, c'est le Premier ministre, issu des rangs du parti majoritaire, qui accapare tous les pouvoirs et exerce graduellement une dictature de fait en la personne de Menderes. De plus, la structure sociale de la Turquie à l'époque risque fort de maintenir longtemps au pouvoir le parti qui a la préférence de l'électorat rural et qui exploite les aspirations communautaires et conservatrices. De nombreux politologues ont travaillé sur les principales différences idéologiques et sociologiques entre le Parti démocrate et le Parti républicain du peuple. Les démocrates sont la plupart du temps analysés comme ruraux et populistes, les républicains comme élitistes, urbains et supportés par l'intelligentsia. La conviction que le parti majoritaire recevait mandat du peuple qu'il servait en retour, conduisit les démocrates à conclure qu'ils avaient le droit de monopoliser et

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d'utiliser pour leurs propres buts toutes les institutions de l'Etat. C'était la mentalité d'un régime de parti unique qui était hors de propos dans le cadre d'un régime multipartite à l'intérieur duquel les institutions d'Etat doivent être neutres dans leurs

relations aux partis politiques.I

Les résultats économiques de plus en plus catastrophiques et surtout les atteintes répétées aux droits démocratiques fondamentaux - suppression graduelle de la liberté de la presse, emprisonnements de journalistes, amoindrissement constant du rôle du Parlement, interdiction à l'opposition de tenir des réunions publiques -, et le développement visible d'une contestation organisée par le Parti républicain du peuple amènent insensiblement à l'intervention militaire du 27 mai 1960. Nous avons déjà noté qu'une des particularités de la dictature de M. Kemal fut d'incarner réellement ce que la plupart des dictatures prétendent être, de la même façon le coup d'Etat de 1960 va effectivement accomplir ce que la majorité des putschistes déclarent vouloir réaliser, c'est-à-dire exercer temporairement le pouvoir pour en modifier les règles de fonctionnement, avant de le rendre aux civils. Modernisée depuis 1945, l'armée continue à occuper dans la société turque une place très importante: grâce à la conscription elle est en prise directe sur l'ensemble de la population, et au sein de l'élite sociale les officiers sont le groupe dont le recrutement est probablement le plus démocratique. Ainsi l'armée turque est un corps très cohérent, mais non une caste isolée du reste de la société. Si dans le Comité d'union nationale qui s'arroge la totalité du pouvoir, les trente-huit membres s'accordent tous à réaffirmer les principes fondamentaux du kémalisme, il n'en apparaît pas moins que des courants ou des sensibilités divers ne tardent pas à se manifester. Les colonels Tunçkanat, Küçük, Yildiz et Karavelioglu, qui évolueront vers la gauche politique dans les années soixante, sont parmi les plus sensibilisés à la nécessité de développer une politique extérieure basée sur une orientation plus indépendante et sur l'affirmation des aspirations nationales. Sans remettre en cause l'alliance avec l'Occident, ils sont troublés par les aspects
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F. AHMAD, The Turkish Experiment in Democracv - 1950-1975.
1977, p. 44

C.

Hurst & Company.

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de cette alliance qui réduisent l'indépendance et la souveraineté du pays et s'offensent tout spécialement des traités bilatéraux avec les Etats-Unis qui accordent un statut spécial au personnel militaire américain vivant en Turquie. Mais plus significatif encore est le cas des quatorze membres du CUN, organisés par le colonel Türkes connu pour ses sympathies pro-nazies durant la Seconde Guerre mondiale, qui développent des thèses plus radicales puisqu'ils vont jusqu'à "soulever le spectre d'une Turquie devenue une colonie américaine".2 Ces quatorze membres "radicaux" sont exclus de la junte le 13 novembre 1960 et nommés à des postes d'attachés militaires dans plusieurs ambassades turques, ce qui coupe court à leurs velléités contestataires. Toutefois, les thèmes de réflexion sur la politique extérieure qu'ils ont commencé à formuler, resurgiront sous d'autres formes quelques années plus tard et prendront alors une autre ampleur. En attendant, le respect de la hiérarchie militaire, le fait que le chef de la junte, le général Gürsel, soit un partisan résolu des alliances avec l'Ouest, l'influence non négligeable d'Ismet Inonü sur de nombreux membres du CUN et sa volonté d'un rapide retour aux règles de la vie politique civile, l'inexistence enfin d'une contestation politique organisée de grande ampleur empêchent d'engager en 1960 une véritable remise en cause des axes antérieurs essentiels de la politique extérieure turque. La nomination, au poste de ministre des Affaires étrangères, d'un diplomate professionnel rompu aux contacts et aux négociations avec les institutions occidentales, confirme ce point de vue. Rien ne prédipose en effet Selim Sarper a vouloir modifier en quoi que ce soit les alliances que la Turquie a contractées depuis plus d'une décennie. Si les divergences concernant la politique extérieure sont rapidement étouffées, il en va différemment pour ce qui concerne la définition des axes de la politique intérieure. Le conflit entre le colonel Türkes et les "radicaux", d'une part, le général Gürsel et les "modérés" de l'autre va être arbitré par l'armée elle-même. Dans les semaines qui suivent le coup d'Etat, les militaires qu'anime "l'esprit du 27 mai" s'organisent dans une
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G.

S. HARRIS,

Troubled

Alliance

/ Turkish-American

Problems

ill

Historical Perspective, 1945-1971, Hoover Institution and Peace, Stanford University, 1972, p.87

on War, Revolution

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Union des forces armées à laquelle adhèrent les commandants des principales unités et le chef d'état-major Cevdet Sunay. Ce syndicat de généraux veille à éviter une politisation trop marquée de l'armée, en empêchant par exemple le CUN d'intervenir dans les nominations militaires, et exerce des pressions pour un rapide retour à la vie politique constitutionnelle. Toutefois comme le remarquent Jean-François Bayart et Semih Vaner : "Du fait que le "radicalisme" militaire dans ses différents avatars, se caractérisait principalement par sa volonté de prendre la direction du mouvement de redressement national que rendait nécessaire la faillite de la gestion démocrate, il y aurait quelque abus à déduire que les "modérés" souhaitaient le retrait de l'armée de la vie politique ou étaient hostiles à tout réformisme. Il est vrai qu'en 1960-1961 leur principal point de désaccord avec les "radicaux" portait sur la tenue d'élections qui, dans leur esprit, devaient permettre de remettre l'élite parlementaire au pouvoir. Mais ce choix pouvait être motivé aussi bien par les liens que certains "modérés" entretenaient avec le Parti républicain du peuple, et dont on estimait qu'il serait le grand gagnant du "27 mai", que par un ,,3 purisme problématique. Il n'en demeure pas moins que les membres du CUN vont jeter les bases démocratiques de la seconde République turque. Le Comité d'union nationale charge une commission de juristes de l'université d'Istanbul, connue sous le nom de Commission d'Istanbul, de préparer un avant-projet de constitution, puis met en place une Assemblée constituante en janvier 1961. Cet avantprojet sert de base aux travaux de la Commission de la Constitution de l'Assemblée constituante, qui approuve le projet de constitution le 27 mai 1961. La constitution est enfi n définitivement adoptée par la nation au cours du référendum du 9 juillet 1961. Le contenu de la nouvelle constitution est radicalement différent de celui de ses prédécesseurs. Elle s'organise autour d'un système parlementaire bicaméral : la chambre basse, l'Assemblée nationale, est composée de quatre cent cinquante membres élus, pour un mandat de quatre ans, à la
3 J. F. BAYART et S. VANER, "L'armée turque et le théâtre d'ombre kémaliste (1960-1973)", La Politique de Mars - Les processus politiques dans les partis militaires contemporains, Le Sycomore, ] 981, pp. 57-58.

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proportionnelle.

La chambre haute, le Sénat, est composée de

cent cinquante membres élus pour six ans par un vote au scrutin
majoritaire, avec renouvellement d'un tiers tous les deux ans. Les deux chambres constituent la Grande Assemblée nationale. Le président de la République est élu pour sept ans par les membres de la GAN réunis en assemblée plénière, à la majorité des deuxtiers. C'est lui qui désigne le Premier ministre, chargé de constituer un gouvernement, responsable devant l'Assemblée nationale. Une innovation significative réside dans la mise en place d'une Cour constitutionnelle, objet de nombreuses controverses dans les années suivantes. Plus importantes que les aspects strictement institutionnels, les garanties explicites des libertés d'expression, d'association et de publication sont pleinement codifiées. Par ailleurs sont clairement mentionnés les droits économiques et sociaux, et pour la première fois, malgré quelques limitations législatives, le droit de grève est enfin reconnu.4 Ces nouvelles données vont permettre le surgissement de combats politiques et sociaux tels que la première République de Turquie n'en avait jamais connus. Par ailleurs, bien que l'armée en tant que corps social mette fin à la dérive dictatoriale du Parti démocrate, il n'en demeure pas moins en retour que sa volonté d'affaiblissement de la fonction de Premier ministre entraîne le nécessaire recours à des gouvernements de coalition, ce qui rend très difficile la mise en oeuvre de véritables réformes sociales, objectif pourtant proclamé lors de l'intervention des forces militaires dans le champ politique. Née de la tolérance de l'armée, la deuxième République turque reste dépendante de cette tolérance, et l'institution militaire conserve le caractère de groupe de pression qu'elle acquiert en 1960, cela ne sera pas de peu d'importance durant la décennie suivante. Malgré ces limites et contradictions, il convient de saisir que le 27 mai 1960 et la naissance de la deuxième République vont susciter un climat de liberté et un véritable bouillonnement d'idées encore jamais atteints en Turquie. Ce phénomène est

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Pour une approche plus détaillée de la constitution on peut consulter:

Constitution de la République turque, Présidence du Conseil, Direction générale de l'information, Ankara, 1961,69 p. et B. N. ESEN, La Turquie "Comment ils sont gouvernés", R. Pichon et R. Durand-Auzias, 1969.276 p.

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nourri par la convergence de plusieurs facteurs dans l'atmosphère libérale des années soixante. C'est tout d'abord l'émergence des étudiants comme force sociale relativement autonome qui se manifeste. En 1945-1946 leur nombre s'élève à 19 300 ce qui représente 1,2% de la tranche d'âge des 18-21 ans, en 1960-61 ils sont 65 300 (3,1 %) et en 1965-66 il y a 97 300 étudiants (4,3%).5 Les organisations étudiantes, de par leurs activités, assument un rôle de plus en plus politique, et rapidement la polarisation entre la droite et la gauche va se manifester violemment sur les campus. Ainsi les "sociétés intellectuelles" - Fikir kulüpleri -, liées aux tendances radicales de gauche en gestation, s'organisent dans les facultés pour débattre des problèmes politiques du pays et drainent des milliers de personnes. Dans le même mouvement la publication d'une importante littérature politique, souvent de médiocres traductions de "classiques du marxisme", fleurit et accélère la politisation de l'intelligentsia et, dans une certaine mesure, de la classe ouvrière qui se manifestera quelques années plus tard avec la création de la DISK - Confédération des syndicats ouvriers révolutionnaires - le 13 février 1967.
De ce point de vue la création du Parti ouvrier de Turquie

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POT - le 13 février 1961 est d'une incontestable importance. C'est en effet la première fois dans l'histoire de la Turquie que se constitue officiellement un parti représentant des intérêts sociaux directement opposés à ceux des classes dirigeantes. Le POT durant les dix années de son existence acquiert une influence sur la vie politique turque sans commune mesure avec ses forces militantes et sa représentation parlementaire réduites. Pour en revenir à la politique extérieure, un véritable consensus s'est établi entre les partis et seuls quelques rares intellectuels socialisants, tel Mehmet Ali Aybar, expriment leur opposition aux alliances avec "l'impérialisme". A partir de la création du POT, la critique contre l'OTAN se fait plus systématique et devient en même temps un enjeu de politique intérieure. Pour les dirigeants de la gauche radicale en effet, la lutte contre la domination du capitalisme occidental et ses alliés nationaux en Turquie est au centre du combat politique. Les Etats-Unis et l'OTAN sont décrits comme l'ennemi principal. Il s'agit donc d'abord pour le POT de parvenir à désengager la
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Development

E. J. COHN, Turkish Economic, Social and Political Change - The
of a More Prosperous and Open Society, Praeger, 1970, p. 183

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Turquie de l'alliance occidentale et c'est, selon lui, seulement dans une deuxième étape que la lutte directe contre le capitalisme national pourra pleinement se développer. Mais dans le contexte turc, ce qui semble idéologiquement le plus dommageable aux yeux des responsables de l'appareil d'Etat, c'est le parallèle constant qu'opèrent les dirigeants du POT, entre la situation des années soixante et celle du début des années vingt, lorsque M. Kemal mène une lutte acharnée contre l'impérialisme occidental. Ce type d'argumentation mine directement l'un des principaux fondements légitimateurs de la République, et M. A. Aybar devenu président du POT en 1962 est sans conteste l'un des plus brillants et des plus acharnés défenseurs de cette thèse. C'est dans ce cadre qu'une importante dimension de la campagne législative de 1965 du POT est axée sur la politique extérieure: les rapports avec l'OTAN, la crise de Chypre et le nécessaire rétablissement de liens d'amitié avec l'URSS et les voisins communistes des Balkans sont les thèmes qui reviennent le plus fréquemment dans les réunions publiques et dans la presse du parti. Au niveau de la politique intérieure les principaux thèmes de propagande s'ordonnent autour de la nationalisation de l'industrie, de la réforme agraire et de l'expropriation du capital étranger. Malgré les conditions très dures de la campagne et les pressions de toutes sortes auxquelles sont soumis les militants du POT, notamment accusés d'être des agents communistes, ce qui dans le contexte turc constitue un sérieux handicap, les candidats du parti arrivent à réunir 3% des voix et 15 d'entre eux sont élus députés. Il serait de bien mauvaise méthode d'analyser les résultats de la campagne à la seule lumière des chiffres car cela ne permettrait pas de comprendre la dynamique enclenchée. L'essentiel réside bien dans la remise en cause du statu quo consensuel qui existe à propos de la politique extérieure et c'est un coin enfoncé dans l'allégeance presqu'unanime aux alliances contractées. Au-delà des échéances électorales, les thèses sans cesse martelées par la gauche radicale vont frapper l'imagination de la jeunesse turque, notamment dans sa composante universitaire, et entraîner graduellement les gouvernements à reconsidérer le contenu des alliances pro-occidentales. Malgré cela, la décennie soixante voit une brèche apparaître et s'élargir entre les gouvernements et une large fraction de l'intelligentsia turque de plus en plus opposée à

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la politique extérieure suivie. On peut aussi noter qu'à l'intérieur même du Parti républicain du peuple, commence à se dégager une aile gauche de type social-démocrate, incarnée par Bülent Ecevit, qui sans faire siennes les thèses du POT n'en est pas moins influencée par elles. A partir de 1964 les manifestations anti-américaines se multiplient et elles prennent une ampleur massive pour la première fois à Istanbul contre une visite de la VIe Flotte au mois d'octobre 1967. Le 13 novembre de la même année M. A Aybar déclare dans le quotidien Aksam (Le Soir) : "La seconde guerre d'indépendance a commencé. L'ennemi, c'est les Etats-Unis. Le jour vient où ils seront mis dehors. Le mouvement de résistance passive doit s'intensifier. Nous devons entourer chaque américain en service en Turquie par un cercle de haine et de vengeance. Ce cercle doit être fermé comme un cercle de feu
autour d'un scorpion"
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La naissance de la seconde République turque en 19601961 permet donc l'émergence et le développement, y compris dans ses aspects les plus extrêmes, d'une remise en cause des bases jusqu'alors incontestées de la politique extérieure turque. Certes le mouvement de contestation reste minoritaire: la majorité des citoyens, les deux principaux partis et leurs élus se situent toujours dans le cadre admis d'une alliance fondamentale avec les puissances et les institutions occidentales. A ce propos, on est d'ailleurs tenté de considérer que dans un premier temps ce n'est pas tant l'ampleur des options critiques qui importe mais bien plutôt la possibilité qu'enfin elles puissent s'exprimer. D'autant plus que de nouveaux éléments vont apparaître et se concrétiser à la même époque contribuant au renforcement de la critique des choix antérieurs. La grande différence, c'est que dès lors les critiques proviennent de l'appareil d'Etat lui-même et concernent les questions de stratégie militaire.

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Cité dans F. A. VALI, Bridge across the Bosporus - The Foreign

Policy of Turkey, The Johns Hopkins Press, J971. p. 97. La campagne de résistance passive à laquelle il est fait allusion, est une campagne lancée par M. A. Aybar, en juillet 1966, contre toute collaboration avec les Américains en réaction aux faits contenus dans la publication de documents par le sénateur H. Tunçkanat, alléguant d'activités d'espionnage américain.

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