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LA ROUTE N° 9

399 pages
En 1975, les Communistes prennent le pouvoir au royaume du Laos. Dans les jours qui suivent, tous les officiers et sous-officiers de l'armée royale laotienne sont arrêtés et déportés dans des camps de rééducation. Les voilà condamnés sans jugement à une peine dont ils ignorent la durée pour des crimes qu'ils n'ont pas commis. Parmi eux, Mithouna, l'auteur de ce livre. C'est la vie dans quelques-uns de ces camps, établis à proximité de la Route n°9, puis dans une prison à régime sévère, que nous décrit Mithouna.
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LA ROUTE N° 9
Témoignage sur le goulag laotien

Collection Mémoires asiatiques dirigée par Alain Forest
Déjà parus

Philippe RICHER, Hanoi' 1975, un diplomate et la réunification du Viêt-nam. Dong SY HUA, De la Mélanésie au Viêt-nam, itinéraire d'un colonisé devenu francophile. .

.tome 21 - Le Gabaon .tome La Cardinale

Gilbert DAVID, Chroniques secrètes d'Indochine

(1928-1946)

Robert GENTY, Ultimes secours pour Dien Bien Phu, 1953-1954. TRINH DINH KHAI, Décolonisation au Viêt Nam. Un avocat témoigne, Me Trin Dinh Thao. Guy LACAM, Un banquier au Yunnan dans les années trente. KEN KHUN, De la dictature des Khmers rouges à l'occupation vietnamienne. Cambodge, 1975-1979. Justin GODART, Rapport de mission en Indochine, 1er janvier 1er mars 1937. Présenté par F. Bilange, C. Foumiau et A. Ruscio. Joseph CHEVALLIER, Lettres du Tonkin et du Laos (1901 - 1903). Alex MOORE, Un Américain au Laos aux débuts de l'aide américaine (1954 - 1957).. Lê HUU THO, Itinéraire d'un petit mandarin. Raoul PICAULT, L 'Honorable partie du Vietnam. MINH TRI, Saigon à l'heure de Hanoi.

MITHOUNA

En collaboration

avec André ROSSET

LA ROUTE N° 9
Témoignage sur le goulag laotien

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polyteclmique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

(Ç)L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-1649-0

Je remercie:
Jacqueline laotien Bachrain, qui a passé de longues heures à traduire de ce récit, du

en français

la première

rédaction

André Rosset, qui m'a aidé à mettre de l'ordre dans mes souvenirs, qui m'a interrogé à maintes reprises pour m'en faire préciser et compléter de très nombreux détails, et qui a procédé à la rédaction définitive du texte.
Sans eux, ce livre n'aurait pu voir leJOur.

Et Je tiens à exprimer ici toute ma gratitude envers les bénévoles du comité local d'aide aux réfugiés d'Elancourt-Maurepas, qui ont accueilli tant de familles du sud-est asiatique. C'est avec leur aide attentive et efficace que nous avons reconstruit nos vies après les déchirements et le dénuement de l'exiL

Mithouna

Avertissement
Les faits relatés dans cet ouvrage sont vrais.

Cependant, pour d'évidentes raisons de sécurité, les noms de certains de mes camarades de camp, encoreen vie, ont été modifiés.

Le Laos et les pays limitrophes
CHINE
CHINE-

l' N.

Golfe du Tonkin

THAILANDE

Golfe de Thaïlande

Mer de Chine

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2.00 km

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]JROLOGUE
Keng-Khanh, Un ordre sec:
-

Octobre 1978

Les pieds dans les carcans!

Le long de l'allée centrale, un long madrier de bois est fixé au bord du châlit, grand lit commun où nous sommes étendus. Le madrier est muni d'encoches. N'ous avons juste le temps d'y placer nos chevilles. Une autre pièce de bois bien lourde

s'abat brutalement pour jenner les carcans. Bruit sec. Le gardien sort. De l'extérieur il donne quelques coups de maillet sur une cheville qui verrouille le dispositif. Il bloque la porte de la même fafon, et, entre lesplanches dzjjointes qui servent de murs, j'e le regarde s'éloigner. Plus rien. Nous restons là, silencieux, alignés sur deux rangées, avec nos pieds nus qui dépassent dans l'allée. C'est le silence, le silence de lajungle avoisinante, peuplé de mille petits bruits... Il fait dé,jà sombre dans la longue hutte. Voici l'heure des moustiques: ils arrivent par milliers, et sej'ettent sur le moindre coin de peau détouvert... J'essaie de me protéger. En vain. Il ny a pas de couvertures. Je m'abrite la tête sous la chemise, mais mes pieds restent à nu. . . Nous sommes une trentaine de prisonnier~. Nous n'échangeons pas une parole, nous ne faisons pas un bruit: un mot, un traquement un peu fort, c'est une tentative d'évasion. La sanction, c'est la mort. Je songe à ma famille, à ma femme, à mes deux petits garfons... Cela fait trente mois queje ne les ai pas vus, trente mois quej'e suis sans nouvelles... Nous vivions à Savannakhet, dans cette petite ville tranquille bâtie au bord du Mékong... Maintenant que le Laos a basculé tout entier dans l'horreur, que sontils devenus?.. Comment vivent-ils?... Où sont-ils?.. Trop j'eunes, mes enfants ne se souviennent sans doute meme pas de moi... Je n'am've pas à m'endormir... Les puces, maintenant. Elles s'acharnent sur mon cou, mes épaules, mes jambes. Elles se glissent sous mes vêtements, et j'e bouge,je remue... J'entends mes camarades qui s'agitent de même... On voudrait se retourner, mais les carcans ne lepermettent pas. Cela fait trois ans et demi quej'e connais la misère totale, pf?ysique et morale, dans les camps de rééducation, comme ils disent. Et maintenant, dans cette prison... Il y a trois ans et demi,j"étais tapitaine dans l'armée royale laotienne. Je servais mon pqys. Je n'ai rien fait de mal. Sans procès, sans jugement, sans recours,j'e suis enprison, lespieds dans les tarcans, condamné à une peine qui n'a pas de motifs, pour un temps qui n'a pas defin.

Je me gratte la peau là où les puces me dévorent... Quant aux moustiques, pas question de les aplatir à grands l'OUPSdu plat de la main. Ça ferait trop de bruit. .. Silenlieusement,J'e sucent le sang. Il y a peu, comme il faisait bon vivre au Laos! C'était un pqys de traditions fortes et vivantes. Les gens étaient aimables et souriants. Les communautés villageoises, presque familiales, se rassemblaient autour de la pagode... On y célébrait de nombreuses feîes,J'qyeuses et colorées... Mes pensées m'emmènent vers le petit village de mon enfance: ma mère, ma pauvre mère y vit to,!jours... Elle y vivait, du moins, quand on m'a arrêté... Maintenant... Même dans les villes on avait gardé un peu des coutumes des cadeaux entre voisins, on s'entraidait... de la campagne... On se faisait Et on avait to,!jours un tente de les écraser de mon pouce, ces sales bêtes qui me

geste pour les malheureux. Je ne vois plus maintenant que barbarie et cruauté. Comment en sommes-nous am'vés là? Les hommes qui ont pris le pouvoir au Laos sont sans scrupules, sans pitié. Je revois en pensée ces années passées, maintenant Autour se grattent, :Jusqu'à quand? ... mes camarades qui s'agitent. Ils ne dorment pas. Ils des tentatives pour se retourner sur leur l'elles où l'ancien régime a peu à peu cédé avant de s'effondrer, et l'elles que nous vivons de moi,J"entends

ils esquissent mat'hinalement

couche... Et sans doute remuent-ils les mêmes sombres pensées...

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1 - LA ROUTE N°9 En 1973, mon cher Laos est un pays très pauvre. Trois guerres l'on t marqué: la guerre d'Indochine, où tant de Français ont cOl11battu, et qui s'est terl11inée en 1954, puis la guerre du Vietnam, d'où les Américains tentent de se désengager, et, tout au long de ces années, une guerre civile qui aggrave encore la situation... La guerre civile oppose le pouvoir royal légitime à des révolutionnaires communistes, les Néo Lao, soutenus par le NordVietnam. L'expression "Néo Lao" signifie "Laotien authentique". Les révolutionnaires communistes se désignent ainsi, laissant entendre qu'eux seuls sont des Laotiens, et que leurs adversaires ne font pas partie de la communauté nationale. Les Néo Lao se disent parfois aussi Lao Maï, ce qui veut dire Laotiens Nouveaux. Par opposition, ils appellent leurs adversaires les Laotiens Anciens, des Laotiens périmés, en quelque sorte, qui devront bientôt disparaître. Il y a donc au Laos un peuple nouveau, appelé à remplacer un peuple ancien qui ne vaut plus rien. Tout cela n'est pas de bon augure pour l'avenir: COl11ment les deux adversaires pourraient-ils trouver un terrain d'entente si les uns refusent de considérer les autres comme des concitoyens? On appelle souvent les Néo Lao des Lao Deng, ou Laotiens Rouges, pour marquer qu'il s'agit de communistes. Mais eux-mêmes ne se désignent jamais de cette façon. Quant aux anticommunistes, ceux qui prendront le maquis contre les Néo Lao, on les appellera les Lao I<hao, c'est à dire les Laotiens Blancs. Depuis la fin de la guerre d'Indochine, le pays est coupé en deux dans le sens de la longueur: le pouvoir royal s'exerce à l'Ouest, dans la plaine et les collines qui longent le Mékong. C'est là que se trouvent les principales villes, Luang Prabang, Vientiane, Savannakhet, Paksé. Les Néo Lao tiennent l'Est, adossé au Vietnam. C'est le versant Ouest de la Cordillère Annamitique, une région plus sauvage, plus accidentée, parsemée d'épaisses forêts. De Savannakhet, quand on veut aller vers l'Est on emprunte nécessairement la Route n09. Car il n'yen a pas d'autre. On traverse d'abord une plaine agricole fertile, puis on s'élève lentement vers la

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montagne. Au bout de deux cent quarante kilomètres, on atteint Lao Baa, dernier bourg avant le poste frontière et le Vietnam. La Route n09 est à l'image de mon malheureux pays: partagée entre les deux pouvoirs, elle est dans un triste état. Certes, après la guerre d'Indochine, le gouvernement de Vientiane a réparé quelques tronçons dans sa zone, l'nais il en a négligé d'autres... Par endroits, la route n'est plus qu'une voie de terre rouge et caillouteuse avec quelques vestiges de revêtement. Ici et là, des rideaux de bambous obstruent à moitié la chaussée. Les véhicules doivent parfois slalomer entre les nids de poule et la végétation envahissante. C'est dire si on ne circule pas vite. . . La frontière intérieure entre les deux Laos passe à sept kilomètres à l'Ouest de Muang Phalane, le premier bourg tenu par les Néo Lao: à partir de là, l'état de la route est pire encore. Et pourtant, cette misérable route est très importante: c'est la principale liaison, presque la seule, entre le Laos et le Vietnam. Elle a été construite par les Français, du temps qu'ils administraient toute l'Indochine, pour relier le Laos et l'Annam. La construction a été longue et pénible: la région est irriguée par de nombreux cours d'eau, et il a fallu construire une centaine de ponts, grands et petits. Parmi les ouvriers de ce vaste chantier, il y avait beaucoup de pauvres paysans qui ne pouvaient pas payer leurs impôts. Alors ils étaient réquisitionnés pour travailler quelques semaines sur la route. Comme les ouvriers ne comprenaient que le lao, les cadres français faisaient appel à des interprètes vietnamiens, qui parlaient plus ou moins bien notre langue. De vieux paysans nous ont raconté combien ils étaient méprisés, insultés, battus même par les interprètes. Car les Vietnamiens profitaient de la situation pour montrer leur prétendue supériorité. Oui, bien souvent, nos grands-parents et nos parents ont évoqué la misère physique et morale des ouvriers de la Route n09. Parfois, ne pouvant plus supporter les injures, les brimades et les coups, l'un d'eux se révoltait. Il tuait son persécuteur vietnamien et prenait la fuite... Il devenait un hors-la-loi. Il lui fallait alors vivre caché, loin de sa famille, malheureux... Mais il éprouvait tout de même, au fond de son cœur, la fierté d'avoir reconquis sa dignité. En 1973, cela fait plusieurs années qu'existe la piste Hô Chi Minh. C'est par cette piste que le Nord Vietnam alimente en armes, en

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l11atériel et en hommes le Viêt-minh qui combat au Sud-Vietnam contre le gouvernement légal. Or la piste Hô Chi Minh passe par le Laos: à partir de Bane-Nabo, vers l'Est, elle emprunte sur quelques dizaines de kilomètres le tracé de la Route n09 ... Les Américains, qui soutiennent massivement le Sud-Vietnam, se sont mis à bombarder la piste Hô Chi Minh en territoire laotien: ainsi les armées de trois pays étrangers, le Nord Vietnam, le Sud Vietnam et les Etats-Unis, se battent chez nous qui n'y sommes pour rien, et voilà comment mon malheureux pays a été entraîné dans une guerre qui ne le concernait pas. Cela aura valu au Laos de battre un triste record, celui de recevoir plus d'une demi-tonne de bombes par habitant. Notre puissant voisin, le Nord-Vietnam, trouve tout naturel d'utiliser notre territoire pour ses transports logistiques. Il a chez nous des alliés, car de nombreux cadres Néo Lao ont été formés à Hanoi. Le Nord Vietnam apporte toute son aide aux Néo Lao. Une aide intéressée: le Nord Vietnam a des vues sur le Laos. . .

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2 - RENTREZ

CHEZ VOUS, VOUS ETES MANIPULES

Dans la province de Savannakhet, les Néo Lao exercent une pression continuelle sur la frontière intérieure, où les incidents se multiplient. Le peuple aspire à la réunification. Et le gouvernement royaliste cherche la paix. Des négociations s'engagent. Elles aboutissent en septembre 1973 à un accord dont voici les grandes lignes: tout d'abord, les Néo Lao obtiennent que les conseillers militaires américains quittent le Laos. Deuxième point, les combats cesseront entre les deux parties. Enfin, premier pas vers la réunification, le pouvoir sur tout le pays sera désormais exercé, à partir de Vientiane, à la fois par les royalistes et les N éo Lao. Cependant, la frontière intérieure sera maintenue, avec d'un côté l'armée royaliste, et de l'autre l'armée Néo Lao. Cet étrange accord crée une situation extraordinaire: pour chaque poste, il existe désormais à Vientiane deux ministres, l'un royaliste et l'autre cOlTImuniste. Il en résulte que, pour toute mesure qui ne convient pas aux Néo Lao, le gouvernement est paralysé. Et désormais les communistes ont un pied dans la place: ils sont dans les villes et dans les administrations. En revanche les royalistes n'exercent aucun contrôle sur la zone est, région de montagnes et de forêts qui ne comporte aucune ville d'importance. Pour ma part, j'ai entrepris il y a une dizaine d'années une carrière militaire: à ma sortie de l'école des officiers, on m'a enseigné les techniques de la guérilla, et j'ai d'abord été affecté à la SGU (Special Guerilla Unit), dont l'une des missions essentielles consiste à lutter contre l'utilisation du territoire laotien par le Nord Vietnam. Tâche difficile, impossible même: il faudrait, en territoire laotien, interdire la piste Hô Chi Minh aux Nord-Vietnamiens. Or cette piste est pour eux d'une importance stratégique capitale. C'est pourquoi elle est défendue en permanence par au lTIoins 50 000 soldats nordvietnamiens. Et elle est invisible: elle serpente entre les reliefs sous le couvert des forêts. Elle n'a véritablement d'existence que la nuit, quand circulent les convois... Tout au long de la piste, les postes de commandement, les cantonnements, les dépôts d'armes, de vivres et de carburant, tout est enterré, et il est bien rare que les aviateurs arriven t à déceler quelque chose. . .

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Dans ces conditions, que peut le petit Laos contre l'intrusion permanente de la redoutable armée nord-vietnamienne? Mais, en 1973, je travaille depuis quelques années à une station radio de Savannakhet qui s'appelle "Siang Lao Santisouk", c'est à dire "La Voix Laotienne de la Paix". Poste privilégié pour observer les événements. C'est de là que j'assiste à l'intensification de la propagande communiste et au lent grignotage des administrations par les Néo Lao. La propagande communiste s'exerce depuis de nombreuses années dans la région. Elle est efficace, tout particulièrement auprès des jeunes, parce que le marxisme arrive masqué: le parti communiste laotien a pris le nom de Pathet Lao, ce qui veut elite "Patrie Laotienne". Quelle imposture! Ce parti est l'émanation du Nord Vietnam. Alors qu'il se prépare à livrer le pays à un état étranger et totalitaire, il ose se proclamer le défenseur de l'indépendance nationale. De plus, en se disant N éo Lao, c'est à elite Laotiens authentiques, les Néo Lao laissent entendre que le Laos traditionnel, celui qui s'est formé au cours de siècles d'Histoire, n'est pas le vrai Laos, et qu'il doit disparaître. Et c'est avec l'aide du grand frère nordvietnamien que ces étranges patriotes veulent nous imposer un mode de vie totalement étranger à notre culture... Et pourtant nos traditions sont l'âme de notre pays. Les éliminer, c'est détruire notre patrie. Invoquant les accords de 1973, de nombreux cadres communistes s'installent dans la ville. Ils profitent de l'inertie du gouvernement de Vientiane, dont les ordres sont aussi rares que flous, pour prendre place dans les administrations. A la mi-mars 1975, ils investissent par la force les bureaux du Chao I<houeng, (Gouverneur de Province), réquisitionnent l'école technique pour y installer leur état-major, et s'emparent de la station de radiodiffusion commerciale. Avec cette radio, les Néo Lao peuvent maintenant se faire entendre partout: habilement, ils ne s'expriment pas eux-mêmes, mais font parler des sympathisants à qui ils soufflent ce qu'il faut elite. Ainsi, en apparence, ce ne sont pas les communistes qui font leur propagande, c'est le peuple qui fait entendre sa voix. Les sympathisants, ce sont à peu près exclusivement les étudiants, des lycéens pour la plupart. Ils sont peut-être mille à Savannakhet. Leurs meneurs se succèdent au micro. Ils parlent du marxisme,

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auquel ils ne comprennent rien. Au nom de l'indépendance et de la démocratie, ils exigent que la Région Militaire n03 (RM3) dépose les armes et que le gouvernement de Vientiane démissionne. Ils réclament l'union de tout le peuple laotien: il faut, disent-ils, que les deux armées n'en fassent qu'une, que l'administration de la province et la police soient assurées par les Néo Lao... Pour donner plus d'impact à ces exigences, on utilise les étudiants dont les pères sont officiers supérieurs, hauts fonctionnaires, cadres de la police. Les Néo Lao leur remettent des discours tout préparés, par lesquels les jeunes adjurent leurs pères de réaliser l'union avec les communistes au nom de la justice, de l'unité nationale, de l'indépendance du pays et du progrès. Fin Mars 1975, les étudiants défilent dans les rues. Ils manifestent contre le pouvoir royal et accusent le gouvernement de Vientiane d'empêcher l'union des royalistes et des Néo Lao. Ils déclenchent des grèves paralysantes et entretiennent l'agitation. Quant aux écoles, on n'y enseigne plus. Le général Nouphet, commandant de la RM3, son état-major et le chef de la province sont de plus en plus inquiets de la tournure des événements. La radiodiffusion de la Région Militaire n03 de Savannakhet est restée aux mains des royalistes et le général Nouphet y prononce un discours dramatique: - Etudiants, dit-il en substance, ne vous laissez pas abuser: les communistes Néo Lao se préparent à vendre leur propre pays. Ne commettez pas une erreur que vous regretteriez toute votre vie. Attention! Vous ne connaissez pas le communisme: tout ce que vous disent les Néo Lao n'est que mensonge pour livrer notre pays à un pouvoir étranger. Alors cessez vos grèves et vos manifestations. Etudiants, vous êtes manipulés. Rentrez chez vous et réfléchissez... Loin de calmer les étudiants, ce discours accroît leur fureur. L'agitation redouble. Poussés par les Néo Lao, eux-mêmes pressés par les Nord-Vietnamiens, ils deviennent violents. Une partie des manifestants se rend à la centrale électrique pour faire couper le courant. Quel symbole! Eux qui nous promettent un avenir radieux commencent par plonger la ville dans l'obscurité. D'autres manifestants se rendent à l'USAID (United States Assistance for International Development), d'autres encore se dirigent vers divers organismes d'entraide et de développement, comme l'ADO (Agricultural Development Office), pour y détruire tout ce qu'ils

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trouvent: camions, Jeeps, voitures, tracteurs, matériel agricole, tout est saccagé et brûlé. Car il ne faut rien conserver d'un équipement qui représente, prétendent les étudiants, l'impérialisme américain. - A bas l'Amérique, hurlent-ils. C'est de la même façon absurde que d'autres manifestants, dans la petite ville de I<.engkok, détruisent tout le matériel de l'hôpital parce qu'il a été fourni par Operation Brotherhood, une association humanitaire américaine. Et tant pis pour les malades. . . En février 1975, sur ordre de Vientiane, six cadres Néo Lao sont admis à travailler avec nous à la station radio de "La Voix Laotienne de la Paix". Ces six communistes font aussitôt de la radio un instrument de leur propagande. Je m'aperçois rapidelnent qu'il m'est impossible de m'opposer à leur action. Devant cet état de fait, je détn1ssionne le 3 mars de la station radio. C'est ainsi qu'au début d'avril 1975, capitaine de l'armée royale laotienne, je commande la deuxième compagnie du bataillon 306, et que je suis en poste à quelques kilomètres à l'Ouest de Muang Phalane. Muang Phalane, c'est un bourg, presque une ville. C'est ce que dit la carte du Laos, où le nom figure en gros. Pourtant, en 1975, Muang Phalane n'existe pas. Au début des années 60, il y a eu là des combats meurtriers entre les troupes loyalistes et les Néo Lao. Ceux-ci avaient investi la ville: elle leur servait de base de départ lors de leurs attaques. Alors nos aviateurs ont reçu l'ordre de la bombarder. Leurs maisons détruites, jetées dans la misère, de nombreuses familles de Muang Phalane ont dû venir chercher refuge à Savannakhet... A sept kilomètres à l'Ouest d'une ville qui n'existe plus, la frontière intérieure coupe la Route n09, cette route par laquelle arrivent du Nord Vietnam approvisionnement, armes et renforts que le grand frère vietnamien envoie aux N éo Lao. Or sur cette frontière les N éo Lao multiplient les actions agressives. Les combats sont extrêmement violents. Les villages qui jalonnent l'invisible frontière sont dévastés, détruits. En divers endroits, les troupes Néo Lao se sont enfoncées de douze kilomètres en territoire loyaliste. La population paysanne, qui ne comprend rien aux événements, est accablée...

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Mon bataillon est engagé dans des combats qui durent trois jours. Je perds trois hommes. En face, les communistes en perdent six, parmi lesquels nous découvrons quatre soldats Viêt-minh. Nous avons ainsi la preuve de ce que nous savions déjà: l'ennemi qui nous fait face, c'est le bataillon 927 de l'armée du Nord Vietnam, à la tête duquel se trouve le commandant Nguyen Van Dao. Notre combat n'est donc pas une guerre civile: nous ne sommes pas en train de nous battre contre des frères égarés. Nous luttons contre un envahisseur, le Vietnam communiste, qui a entrepris d'annexer notre pays. Mais le Nord Vietnam avance sous le camouflage Néo Lao. Le procédé est simple: les Vietnamiens lancent les attaques. Ils ont des chars, que les Néo Lao seraient incapables de manœuvrer. En cas de victoire, les N ord- Vietnamiens se retirent et laissent entrer triomphalement dans la place conquise les Néo Lao, qui se proclament alors libérateurs.

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3 - LE DESARROI

DU GENERAL

Après son discours aux étudiants, et face à la recrudescence des incidents de frontière, le général Nouphet estime que les troupes royalistes doivent réagir. Car cette frontière intérieure existe toujours, que diable, et il lui appartient à lui, comlTlandant de la RM3, de la faire respecter, même s'il y a des pourparlers à Vientiane sur une réunification totale du pays. Car cette réunification ne se fera pas ,. n importe COmlTlent. D'ailleurs il y a aussi des discussions au niveau local, à Savannakhet, entre royalistes et Néo Lao: il s'agit pour les royalistes de rétablir l'ordre dans la province et pour les Néo Lao d'obtenir le plus de pouvoir possible. Le général estime que les étudiants qui sèment le désordre se calmeront si les Néo Lao qui les excitent trouvent un adversaire combatif. Alions, il faut réagir, sur le plan politique en gardant une attitude ferme, et sur le plan militaire en pratiquant la meilleure des défenses, l'attaque... Mais pour cela il faut des ordres de Vientiane... A Savannakhet, les discussions politiques n'aboutissent pas: le général Nouphet ne cède pas. Et à la frontière, plus les attaques des N éo Lao se multiplient et plus le général estime nécessaire de lancer une contre-attaque. Il sait qu'il a en face de lui, noyautant les troupes Néo Lao, le bataillon vietnamien 927. De son côté, il peut compter sur les forces spéciales laotiennes du général Thao Ly. Ces forces spéciales, qu'on appelle les Léo Dam (Aigles Noirs) sont des troupes d'élite équipées du meilleur matériel. Cependant, bien que stationnées à Séno, à 30 kilomètres de Savannakhet, elles ne sont pas subordonnés à la RM3, mais au commandement de la SGU (Special Guerilla Unit), qui dépend directement du général en chef, à Vientiane. Le général Nouphet et le général Thao Ly sont des camarades de promotion. Ils se connaissent bien, et tous deux sont résolus à lutter jusqu'au bout. Leur idée est de repousser les troupes Néo Lao jusqu'au delà de la rivière Sésamsoï, qui servira de point d'appui provisoire en attendant le résultat des pourparlers de Vientiane. Cependant il leur faut, pour agir, l'accord du général en chef. Mais, sollicité sans cesse, le grand état-major de Vientiane ne répond pas. Aucune décision n'est prise. A Savannakhet, les plans de combat sont sans cesse maniés et remaniés, tandis que, dans la capitale, on s'égare

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dans des discussions interminables. Sur le terrain, les militaires, à tous les niveaux, vivent dans une attente usante, au rythme des ordres et des contrordres. Cela fait trois semaines que dure cette situation impossible: désordres, menaces et propagande à Savannakhet, combats frontaliers de plus en plus graves, et aucun ordre du grand état-major de Vientiane. Le général Nouphet ne dort plus, dans l'attente des résultats des pourparlers de la capitale. Sans ordres, il se sent paralysé, physiquement et moralement. Pour oublier ce cauchemar, il téléphone fréquemment au général Thao Ly. Un jour, il lui propose un plan audacieux: il s'agirait de prendre à revers les troupes Néo Lao et nord-vietnamiennes installées près de Donghène, et de faire prisonniers les cadres communis tes qui s'y trouvent. Ces cadres pourraient servir d'otages contre les manifestations étudiantes. Car les deux généraux sont bien conscients que la fièvre qui règne sur la ville est due aux belles paroles mensongères des communistes... Mais la proposition laisse le général Thao Ly songeur: une telle initiative heurte son sens de la discipline militaire. Et elle n'est pas conforme à la tradition laotienne, selon laquelle il faut toujours obéir aux aînés. Bref, il faut attendre les ordres de Vientiane. Plus le général Nouphet s'impatiente, et plus le général Thao Ly s'efforce de le calmer:
-

Il faut savoir patienter, lui répète-t-il.

Mais la situation est trop grave, et le général Nouphet ne peut plus se contenir : Patienter, patienter, je ne fais que ça. Je me demande ce que tu attends... L'occasion, mon cher ami, l'occasion d'agir comme il faut en se conformant aux ordres de nos supérieurs. - Mais je pense que la décision doit être prise maintenant, immédiatement. Là-bas, à Vientiane, les pourparlers s'enlisent, et pendant ce temps-là la situation s'aggrave ici... On ne peut plus attendre. - Oui, oui, bien sûr, je te comprends, mais ça pourrait déclencher une guerre civile. Il faut éviter ça à tout prix. A ces mots, le général Nouphet raccroche brutalement. Une guerre civile! Mais elle est là, la guerre civile! Etudiants dans les rues,

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bâtiments officiels occupés, population paniquée. Faut-il en plus attendre que les troupes Néo Lao entrent massivement dans la ville? Le général Nouphet, cet homme si réfléchi, est à bout de nerfs. Il se laisse tomber sur une chaise. Il regarde la grande carte murale de l'état-major. Tous les événements de ces dernières semaines défilent dans sa tête... Quelle absurdité! Quel gâchis! Le gouvernement ne fait rien: là-bas, à Vientiane, les deux demi-frères ennemis, Souvannaphouma, le premier ministre loyaliste, et Souphannouvong, le chef Néo Lao, discutent. Le temps joue en faveur des communistes: ils vont l'emporter. Ils parlent de réunification, de paix. Mais le général sait à quoi s'en tenir. Il n'y aura pas de paix, de réunification heureuse avec ces faux frères, ces traîtres: car il est évident qu'avec Souphannouvong le Laos sera annexé par son redoutable voisin. Et lui, tout général qu'il est, il n'y peut rien. Il est comme désarmé. Il est inutile. Alors, brusquement il se lève. Sa décision est prise. Le général Nouphet quitte son poste de commandant de la Troisième Région 1vWitaire. Le général ôte son uniforme. Il enfile rapidement un pantalon kaki, un T-shirt noir, se met une écharpe marron autour de la taille, glisse un revolver 38 mm dans sa poche, et se glisse hors de son bureau. Il se dirige vers la rive du Mékong, à trois kilomètres de là. Devant ce fleuve majestueux où il a souvent contemplé le coucher de soleil, le général médite quelques instants. Il songe à son enfance heureuse, à son passé de soldat, à ce présent si confus, si menaçant pour les pauvres gens de son pays, qu'ils croient ou non au communisme... Et il songe à l'avenir: l'avenir du pays? Il est tragique. Le sien? Le général connaît les N éo Lao, il ne se fait aucune illusion. Il sait ce qui l'attend, lui haut cadre de l'armée royale laotienne, quand les communistes auront pris le pouvoir. Alors son avenir, c'est l'autre rive du Mékong, la rive de la liberté, la rive de la sécurité, en tout cas: c'est la Thaïlande... Il n'est pas si difficile à franchir, le Mékong: un vieux bidon bien fermé, des sacs en plastique gonflés d'air, une chambre à air de voiture, et, muni de ces flotteurs de fortune, on traverse le fleuve à la nage sans trop de danger... Mais le général a oublié qu'il est le commandant de la force armée régionale: quoi qu'il fasse, il y a des yeux pour épier ses moindres mouvements, des oreilles pour écouter ses moindres propos. Il se croit seul au bord du Mékong, mais on l'a

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suivi, on l'observe. Les cadres politiques Néo Lao ont immédiatement été informés. Entendant du bruit derrière lui, le général se retourne: un cadre Néo Lao et trois étudiants descendent d'une Jeep. Le petit groupe s'approche. Chacun salue respectueusement le général. Puis le N éo Lao déclare: Excusez-nous de vous déranger, mon général, mais il y a un message très urgent pour vous à l'état-major. Un message de Vientiane... La politesse du ton suscite la méfiance du général, qui connaît les méthodes communistes. Mais il est intrigué. Cela fait si longtemps qu'il attend de ses supérieurs des ordres clairs et fermes... Le Néo Lao précise: - D'après le message, le gouvernement ordonne de suppr1ffier provisoirement la frontière intérieure. Le général est sceptique. Mais son interlocuteur ajoute encore: - Par ailleurs, les Néo Lao vous demandent pardon d'être entrés illégalement de plus de douze kilomètres dans le territoire occupé par vos forces. Les Néo Lao demandent pardon! Il a donc dû se produire quelque chose de décisif. Cette fois, le général a confiance. Il retourne à l'étatmajor. Son interlocuteur Néo Lao lui remet le message concerné. Le général examine soigneusement le document. Pas de doute: il est authentique. Le jour même, le général fait diffuser la teneur du message par la station radio. Il ajoute personnellement que le peuple ne doit plus s'inquiéter, que les Néo Lao reconnaissent qu'ils ont eu tort d'être entrés de force en territoire loyaliste, et que les manifestations sont maintenant sans objet. Mais quand les soldats de la RM3 entendent la nouvelle, ils sont accablés, désespérés, anéantis. Comment le gouvernement a-t-il pu donner un tel ordre? Comment a-t-il pu renoncer à cette frontière intérieure qui seule les protège encore? Va-t-on prétendre que les Néo Lao ont diminué leurs effectifs au point de n'être plus un danger? Dans l'autre camp, c'est un immense éclat de rire. Tout le monde sait que ce n'est qu'une comédie qui prend merveilleusement. Et puisque ça marche si bien, les Néo Lao améliorent encore le stratagème. Ils prétendent 1naintenant que le message est un faux inventé par le général pour ramener le cahne. Au contraire, disent-ils,

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il faut manifester plus que jamais, pour amener le général à signer un document abolissant vraiment et définitivement la frontière dans toute la province. Maintenant, le général réalise qu'il a été le jouet des Néo Lao. Que faire? Il est désorienté, perdu... Le lendemain, quand il rejoint son bureau à l'état-major, trois représentants Néo Lao l'attendent. Ils lui remettent un nouveau message. Plus de politesse, cette fois, plus de respect. Les trois hommes sont cavalièrement assis chacun à un coin du bureau. Le général les regarde un ins tan t en silence. - Un nouveau message, vraiment? Ce n'est pas la peine de me le remettre... Des messages, tout le monde peut en fabriquer. Les Néo Lao retrouvent tout à coup leur sourire obséquieux: - Nous ne faisons qu'obéir à des ordres venus d'en haut, mon général. Ce message provient vraiment de Vientiane, du gouvernement mixte. - Oh, vous pouvez toujours prétendre n'importe quoi! Vous ne cessez de mentir, vous, les Néo Lao! Dans ces derniers mots, le général a mis tout son mépris, toute sa haine. Un des Néo Lao lui répond sur le même ton: - C'est vrai que le message d'hier était un faux, mais il venait quand même de Vientiane. Donc, si vous vous croyez trompé, trahi, ce n'est que par votre propre gouvernement. Réponse absurde, qui ne veut rien dire : pour fabriquer ce faux message, on a utilisé l'imprimante qui permet de recevoir des messages de Vientiane, c'est tout. Le général reste sans voix. Le Néo Lao se lève alors, et pose sur le bureau une enveloppe jaune: - Voici le nouveau message de Vientiane. Vous devez le lire immédiatement. Ce second message n'est pas un faux: il invite les généraux Nouphet et Thao Ly à venir assister dans la capitale à la signature solennelle de l'acte de réunification du Laos. Les deux généraux se mettent en route. A l'aéroport de Vientiane, ils trouvent les généraux commandant les autres régions militaires, convoqués de la même façon. On les invite tous à prendre place dans un autre avion, un AN-24 de fabrication russe L'avion se dirige vers Vieng Xay, bourgade située dans le Nord montagneux du pays. Là, pas de cérémonie, pas de signature, pas de réconciliation entre les frères séparés du Laos. Vieng Xay est un camp d'internement. A Vieng Xay, il ne s'agit que de mourir. De mort tout à fait naturelle.

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Car il est naturel de mourir quand on n'est pas assez nourri, quand l'organisme affaibli ne résiste plus à des maladies qu'on ne soigne pas, quand on ne trouve plus de raison de vivre dans un monde inhumain... A Vieng Xay, on mourra beaucoup. C'est dans ce lieu discret et reculé qu'a été installé le centre de rééducation destiné aux cadres supérieurs civils et militaires du défunt régime royaliste. Un centre de rééducation comme il y en aura bien d'autres... Etrange, cette appellation de centre de rééducation. Ces camps sont-ils vraiment des lieux où l'on éduque? En laotien, on appelle aussi ces camps des samana, des séminaires: est-ce que ce sont vraiment des lieux de réflexion et de libre discussion? Non, dans ces camps, il ne s'agira que de nous briser. Oui, quelle hypocrisie de parler de centres de rééducation: ce ne sont que des camps de misère, de souffrance et de désespoir. . . Et, pour beaucoup, des camps de la mort. Les généraux Nouphet et Thao Ly mourront à Vieng Xay.

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4 L'ENTREE SAVANNAI<HET

DES

FORCES

COMMUNISTES

A

Pendant ce temps-là, je suis à mon poste, sur la frontière intérieure où nous ne savons pas grand chose des tout derniers événements de Savannakhet. L'armée française a construit jadis à proximité de Muang Phalane un petit aéroport. A la différence de la ville détruite, il est de notre côté de la frontière, et ma compagnie a mission de le protéger. Or voici que des éléments de l'armée Néo Lao s'approchent. Ils s'arrêtent à quelques centaines de mètres de nous. Mais, compte tenu des pourparlers engagés aux échelons supérieurs entre les autorités royales et les dirigeants Néo Lao, nous n'avons pas le droit d'ouvrir le feu. Car des discussions se déroulent actuellement à Savannakhet entre le commandement de la RM3 et les Néo Lao au sujet des modalités de la réunification. Cependant, j'observe les soldats Néo Lao à la jumelle: ils ont leurs armes pointées sur nous. Un sous-officier s'approche de moi, très exci té :
-

Mon capitaine! Regardez ces fous d'en face. Ils nous visent avec

leurs AI( (l'AK est lefusil individuelrussekalachnikov)... Je le vois bien. Mais nous n'y pouvons rien, et je réponds simplement: - Ne t'en fais pas, laisse tomber... - Mais, mon capitaine, on ne peut pas admettre ça... C'est vrai, mais nous n'avons toujours pas reçu l'ordre d'ouvrir le feu... Alors tu vas seulement tirer un ou deux coups en l'air avec ton M16 (le M16 est le fusil individuel américain). Des coups de semonce seulement! ... C'est bien compris? Le lendemain soir, je reçois un message radio de mon chef de bataillon: nous avons l'ordre de ne pas quitter notre position. Si l'ennemi essaie d'avancer, s'il ouvre le feu, il faudra riposter, et ne pas reculer. Pendant ce temps, les discussions se poursuivent à l'état-major de la RM3. Les Néo Lao veulent obtenir, dans la région de Savannakhet, la suppression de la frontière intérieure qui sépare les deux camps. En pratique cela signifierait que de nombreux bourgs et villages seraient livrés aux communistes. C'est inacceptable, et les autorités loyalistes rej etten t cette exigence.

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Furieux les Néo Lao créent des incidents de frontières: des accrochages et des combats font de nombreux morts dans les deux camps. Pourtant, deux jours plus tard, mon bataillon reçoit de l'état-major de la RM3 l'ordre de laisser la voie libre aux Néo Lao sur la Route N°9. Le lendemain, mon chef de bataillon me précise par téléphone que des forces Néo Lao se dirigent vers Savannakhet, et qu'il ne faudra pas s'opposer à leur passage, de façon à éviter des morts inutiles. Et voilà que deux Jeeps de fabrication soviétique roulent doucement sur la route. Elles s'arrêtent brusquelnent devant le poste de surveillance de ma compagnie. Il y a quatre représentants Néo Lao à bord. Mes hommes les mettent en joue. Les Néo Lao demandent à parler au chef de compagnie, et je viens parlementer avec eux. Un peu plus loin, deux chars communistes nous font face: leurs canons font de lents mouvements de balayage pour nous intimider... Les ordres de l'état-major, le coup de téléphone, les chars soviétiques me font voir la faiblesse des autorités loyalistes et pressentir le désastre qui va suivre. Mais je dois obéir. Le cœur serré, je fais lever la barrière, et nous laissons passer la colonne Néo Lao. C'est avec accablement que nous les regardons défiler devant nous: il y a cinquante-deux camions 6x6, neuf remorques, vingt-deux véhicules 4x4 et dix chars. Au total, il n'y a guère que cent cinquante à deux cents militaires. Il s'agit essentiellement de cadres et de commissaires politiques qui viennent préparer la suite de la réunification, au profit des communistes, dans la région de Savannakhet. Le convoi approche de la ville. Pour les derniers kilomètres, les Néo Lao obligent la population riveraine à venir applaudir le glorieux défilé des chars soviétiques conduits par des soldats vietnamiens. T elle est la tris te his toire de l'entrée triomphale des N éo Lao dans ma ville de Savannakhet. Les défenses ont été franchies à coups de téléphone et de message radio. Il n'y a pas eu de victoire militaire, il n'y a eu que la désastreuse politique, faite d'une incroyable mollesse et d'un stupéfiant aveuglement, des autorités de Vientiane...

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5 - L'EFFONDREMENT

SANS COMBAT

Pendant qu'on imagine les généraux assistant à Vientiane à la signature officielle de l'acte de réunification, les événements se précipitent à Savannakhet. Désormais les cadres Néo Lao pénètrent partout. Ils intensifient leur propagande, entrent dans les casernes et font miroiter auprès des soldats la perspective d'un monde meilleur: - C'est la paix, la réconciliation de tous les Laotiens. Vous allez bientôt rentrer chez vous. Et vous ne serez plus exploités par les riches. L'inquiétude est vive dans la ville: parmi les cadres, nombreux sont mes compatriotes qui décident de franchir le Mékong pour se réfugier en Thaïlande. Pourtant, cela fait vingt-cinq ans que le pays est en guerre. La paix, la réconciliation, la réunification de tout le Laos, c'est une bonne nouvelle, non? Beaucoup veulent y croire, estimant que le processus commencé en 1973 va se poursuivre: nous allons apprendre à vivre ensemble, les Néo Lao et nous... Ce ne sera pas toujours facile, il faudra s'adapter... Dans les deux camps il y aura des efforts à faire, mais si la paix est à ce prix, ça en vaut la peine... Ainsi raisonnent la plupart des officiers. Les sous-officiers sont plus méfiants... Les soldats, désemparés, ne savent que penser. Que se passe-t-il alors à Vientiane? Je l'ignore, mais un ordre arrive: il émane du général Bounpone Marthépharak, commandant en chef de l'armée royale. En vue de fournir un armement standard à toutes les unités du Laos, il est ordonné aux unités de l'armée royale de regrouper leurs armes, de provenance américaine. Elles seront remplacées par des armes russes, semblables à celles qui équipent les troupes N éo Lao. L'ordre parvient à mon bataillon à Muang Phalane. Conformément aux ordres reçus, deux cadres Néo Lao se présentent: ils font aménager un petit entrepôt à proximité du poste de commandement du bataillon. Et tour à tour, les hommes de troupe, puis les sousofficiers, et enfin les officiers, nous venons tous y déposer nos armes. Les deux Néo Lao observent la scène sans rien dire. Une scène étonnante: six cents hommes désarmés par deux adversaires de la veille. Tout le monde n'accepte pas cette reddition sans défaite: une cinquantaine d'hommes de tous grades disparaissent. Des déserteurs? Nous ne voyons pas quoi leur reprocher. La situation est si confuse

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qu'il devient difficile de savoir quel est notre devoir: obéir, ou fuir? Faire confiance aux Néo Lao, ou s'en défier obstinément? Quelques jours plus tard, les déserteurs surgissent. Ils se dirigent vers l'entrepôt, qui n'est même pas gardé puisque nous n'avons plus d'armes. Nous les laissons forcer la porte et repartir lourdement armés: ainsi naît l'un des premiers groupes de résistance de la région de Savannakhet. Ces résistants qui prennent le maquis, on les appellera bientôt les Lao I<hao, ou Lao Blancs, par opposition aux communistes Néo Lao, qu'on appelle souvent Lao Deng, c'est à dire Lao Rouges. Une fois par semaine, le commandant du bataillon doit se rendre à l'état-major de la RM3. Et comme il me demande de l'accompagner, j'en profite pour voir ma famille, qui sait mieux que moi ce qui se passe en ville et aux alentours. Partout, les Néo Lao remplacent les fonctionnaires de l'ancien régime par des hommes à eux, depuis le chef de village jusqu'aux cadres nationaux. Le pouvoir légitime se désagrège. C'est l'accablement, l'angoisse. De nombreux habitants fuient le pays, franchissent le Mékong, cherchent refuge en Thaïlande. Ma femme suggère que nous fassions de même. Mais j'aime mon pays, et j'ai résolument confiance en l'avenir. Alors je m'efforce de la rassurer avant de regagner mon poste, où notre tâche est bien étrange: nous veillons sans armes sur une frontière qui n'existe plus. Or, voici qu'un message nous parvient: nous sommes sept officiers à Muang Phalane, et nous sommes tous les sept convoqués à l'état-major de la RM3. A l'ordre du jour, la réorganisation de l'armée dans le cadre de la réunification du pays. C'est en effet une tâche qui s'impose, songeons-nous en montant dans l'hélicoptère qui nous a été envoyé. Nous allons enfin savoir quelles sont nos nouvelles missions. Arrivés à Savannakhet, nous sommes conduits à l'état-major de la RM3, puis aimablement introduits dans la salle de conférence. Nous n'attendons pas longtemps: soudain des soldats Lao Deng font irruption dans la salle, armes pointées sur nous. Nous sommes pr1sonn1ers. En un éclair, je comprends tout. Nous avons été bernés, piégés, trahis. D'autres soldats entrent dans la salle. Ils sont munis de solides cordelettes de nylon tricolores. Ils nous font agenouiller, et nous attachent les mains derrière le dos, selon une technique qu'ils ont acquise auprès des N ord- Vietnamiens: une extrémité de la corde se

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termine par un nœud coulant passé autour du cou du bout de corde est court, de façon que le prisonnier garder les poignets hauts dans le dos. On comprend guère question de bouger, car tout mouvement serre le Ainsi commence I11arééducation.

prisonnier. Ce soit obligé de vite qu'il n'est nœud coulant.

Le chef des Néo Lao a regardé les soldats nous attacher. - Vous pouvez vous asseoir sur les chaises, nous elit-il ensuite. Je suis désolé d'avoir dû vous faire lier les mains, ce sont les ordres... Mais rassurez-vous, on ne va pas vous tuer, vous allez simplement être transférés. Je regarde par la fenêtre le Mékong qui coule à 150 mètres d'ici. Je viens de perdre mon bel optimisme et je réfléchis à mon avenir: que n'ai-je écouté ma femme, elle qui me elisait, il y a deux semaines à peine, qu'il fallait partir, franchir le fleuve, chercher refuge ailleurs!... Mais moi j'avais obstinément confiance: entre Laotiens, pensais-je, nous allions tous nous réconcilier. Il faudrait faire des concessions, bien sûr, et j'étais prêt à en faire, pour vivre enfin en paix dans notre beau pays... Quelle candeur! Le colonel s'adresse au chef N éo Lao: - Pourquoi sommes-nous arrêtés, quelle faute avons-nous commise? - Oh, mon colonel, vous êtes en train de vous méprendre... - En quoi ai-je mal compris? Vous nous avez obligés avec vos armes à mettre un genou à terre, et vous utilisez des cordelettes pour nous attacher: c'est donc une arrestation.
-

On vous attache parce que c'est le règlement, mon colonel. Mais

vous n'êtes pas des prisonniers. Vous allez être envoyés en stage dans un pays frère, comme le général N ouphet et le général Thao Ly - Pour partir étuelier dans un pays étranger, ce n'est pas la peine de nous attacher. Ça, c'est un ordre de nos supérieurs, mon colonel. Puis il nous tourne le dos et allume une cigarette en feuille de bananier tanelis que les soldats continuent à nous surveiller. Le chef se retourne et elit encore: - Si vous avez soif, elites-le... Personne ne elit rien. Mais nous savons maintenant que les deux généraux ont été arrêtés, eux aussi.

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Vingt minutes plus tard, un petit camion militaire 6X6 s'arrête devan t la porte de la pièce. Le chef va parlementer quelques ins tan ts avec le chauffeur. Deux Néo Lao abaissent le hayon, puis ils nous aident à monter dans le calnion et prennent place à côté de nous. Quand le hayon est remis en place, et que le camion démarre, je constate que le colonel n'est pas avec nous. Sans doute est-il envoyé ailleurs... Nous roulons maintenant vers l'Est, sur la Route n09. Trois kilomètres avant Séno, au kilomètre 26, c'est à dire à vingt-six kilomètres de Savannakhet, le camion tourne à droite et s'engage sur une petite route de terre rouge. Je glisse à mon voisin:
-

Nous allons au centre SGU.

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6 - LE I<lLOMETRE

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Le centre SGU est le camp où les officiers de l'armée royale étaient formés à la lutte an ti-guérilla. Sur une cinquantaine d'hectares on trouve cent cinquante baraques en bois, trois réfectoires, un mess et un grand bâtiment d'instruction. Ironie du sort, c'est donc là que nous allons être internés par ceux-là même que nous y apprenions à combattre. . . En effet, au bout de deux kilomètres, le camion s'arrête devant le cen tre. Je le connais bien. Je remarque quelques travaux d'aménagement récents: il y a maintenant une clôture formée de cinq rangs de barbelés. L'ancienne barrière toute simple a été remplacée par un grand portail dont le cadre de bois est garni de barbelés lui aussi. Là où il n'y avait naguère que la petite guérite de la sentinelle, on a construit un grand poste de garde qui peut contenir une douzaine d'hommes. Nous descendons du camion. Quatre gardiens du camp nous font franchir le portail et nous introduisent dans une petite pièce où l'on nous détache les poignets. Un chef Néo Lao nous fait un petit discours:
-

Soyez les bienvenus! Vous êtes ici pour un stage de formation

politique de trois ou quatre mois. Ensuite vous retournerez travailler dans l'armée comme auparavant. Comme on vous l'a déjà dit, comme vous l'avez compris, vous n'êtes pas des prisonniers. Mais vous devez rester ici. Vous n'avez pas le droit de vous approcher à moins de trois mètres de la clôture. Si vous le désirez, vous pouvez contacter votre famille, et elle pourra venir vous voir, mais pas rester la nuit. Puis on nous conduit vers nos baraques. Le camp est très grand: des officiers vont et viennent. J'en connais beaucoup. Il n'aura pas été difficile de les amener ici. Les Néo Lao ont appliqué à toutes les unités de la RM3 la même technique toute simple: convocation, arrestation. J'aperçois aussi des fonctionnaires civils avec qui j'avais travaillé à la station radio "La Voix Laotienne de la Paix". Nous passons près d'un grand bâtiment où des officiers peuvent acheter des boissons, se réunir et bavarder. Ça et là, des femmes et des enfants sont venus rendre visite au chef de famille... Je reconnais une voisine de Savannakhet. A la hâte je griffonne pour ma femme un message que je lui confie.

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En fin d'après-midi, une petite Volkswagen se présente à l'entrée du camp. On la laisse entrer sans difficulté: c'est ma femme qui vient me voir. Elle m'apporte quelques vêtements de rechange, un imperméable, une couverture, un oreiller, un bol, une cuiller, un couteau, un coupe-coupe, un petit nécessaire de toilette... Elle a pensé à tout. Ma femme me dit à nouveau qu'il faut quitter le pays, qu'avec les Lao Deng la vie va devenir impossible... Je réfléchis: dois-je envisager une évasion? Certes, on nous a arrêtés brutalement, on nous a attaché les poignets dans le dos... Mais ensuite les Néo Lao se sont montrés plutôt corrects. Ils ont besoin de nous pour faire marcher le pays. Alors dans quelques mois tout va s'arranger. D'ailleurs ce camp, à part ses barbelés, ce n'est pas une horreur, c'est un pensionnat, en quelque sorte... Allons, nous sommes tous des Laotiens, et, par delà l'idéologie, nous devons pouvoir nous entendre. Alors je réponds à ma femme qu'il ne faut pas s'inquiéter, qu'il faut simplement être un peu patients. Les Néo Lao nous ont fait des promesses: je leur fais confiance. Je vais le regretter, tous les jours, pendant de nombreuses années. Dans le camp, la vie s'organise: nous circulons librement, jusqu'à trois mètres de la clôture. Nous faisons du sport, du volley-ball, du football... Comme la plupart des officiers se connaissent, l'ambiance est bonne entre les "stagiaires". Des gardes déambulent parmi nous, avec leurs kalachnikov, mais ils ont un comportement bon enfant. Ils nous parlent toujours très poliment, et nous laissent discuter les uns avec les autres en toute liberté. Nous avons trois repas par jour, préparés par nos cuisiniers militaires, et les gardes mangent avec nous, comme des camarades, dirait-on. Des camarades respectueux: ils m'appellent toujours "mon capitaine" . Allons, j'avais bien raison de ne pas m'inquiéter, non? Notre formation politique commence: c'est notre seule obligation quotidienne. On nous réunit par petits groupes: nous voilà douze officiers réunis autour d'une table en plein air sous une toiture de paille. L'instructeur se présente: Je m'appelle Savath. J'ai étudié à l'école politique moyenne de Hanoi, puis j'ai été affecté au service "psychologie" de l'armée de

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libération. J'ai travaillé ces dernières années à Vieng Xay et à Saravane, qui étaient déjà libérées. Maintenant que tout le Laos a retrouvé la liberté, je suis chargé de vous enseigner la politique. Pour commencer, voici, pour chacun de vous, un mati. Vous allez en lire quelques pages, puis je reviendrai vous voir dans un quart d'heure. Et l'instructeur Savath s'en va vers d'autres groupes. En langue lao, le mot "mati" désigne, selon le contexte, une décision ou une opinion. Le mati que nous recevons est une sorte de catéchisme Néo Lao. En 16 pages, il retrace tout d'abord la glorieuse histoire du Laos. La minceur du document n'empêche pas de traiter le sujet dans toute son ampleur: on se projette 5000 ans en arrière, quand des hommes venus du Tibet auraient peu à peu descendu le Mékong pour venir s'établir dans ce qui est le Laos actuel. Depuis cette lointaine époque, dit le mati, le peuple lao a toujours su préserver son indépendance. Passant rapidement quelques millénaires, il nous rappelle ensuite que depuis 300 ans le Laos a courageusement résisté aux Birmans, aux Thaïlandais, aux Vietnamiens, aux Japonais, aux Français, et enfin aux Américains, que les Néo Lao viennent de chasser. L'instructeur Savath revient vers notre groupe: - Vous, les officiers de l'armée royale, vous ne connaissez pas bien l'histoire de notre pays. Vous ignorez avec quel courage nos ancêtres ont toujours résisté à l'envahisseur. Mais, après le départ des Français en 1953, les Américains sont arrivés, et le gouvernement royal n'a pas chassé ces nouveaux intrus. Pourquoi? Nous écoutons sans rien dire et Savath donne la réponse luimême: Parce que le gouvernement royal a voulu vendre le Laos aux Américains. Mais nous, les Néo Lao, nous ne sommes pas d'accord. Alors, comme nos glorieux ancêtres, nous avons lutté. Pendant trente ans, nous avons fait la révolution pour libérer le Laos... La première leçon est terminée. Avant de nous quitter, Savath ajoute: - Comme vous l'avez bien compris, vous n'êtes pas des prisonniers. Nous savons que vous avez beaucoup de compétences, et nous avons confiance en vous: c'est pourquoi vous avez l'honneur d'étudier la vraie histoire de notre pays. Nous voulons que vous soyez bien instruits: alors n'hésitez pas à faire toutes les remarques qui vous

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viennent à l'esprit, à poser toutes les questions que vous voulez. A demain. La leçon reprend le lendetnain : - Le Laos a toujours su se défendre contre les envahisseurs et sauvegarder son indépendance. C'est pourquoi nous, les Néo Lao, avons fait la révolution. Votre gouvernement a voulu vendre le pays aux Américains, et vous, vous avez été les complices de cette trahison. Vous avez lutté contre nous, vous avez lutté contre les défenseurs de la patrie. Mais nous allons vous instruire pour que vous compreniez où est la vérité. Et nous allons vous apprendre à être de bons révolutionnaires.

Le matin suivant, Savath continue à nous instruire: - Le Laos est un pays qui a beaucoup de ressources: nos rizières sont fertiles et nos rivières poissonneuses. Nos forêts sont riches d'essences précieuses, comme le teck par exemple. Notre sous-sol renferme de l'étain... Pourtant beaucoup de Laotiens vivent dans la misère. Savez-vous pourquoi? C'est parce que votre gouvernement avait vendu le pays aux Américains et à leurs alliés thaïlandais. Mais nous, les Néo Lao, nous avons libéré le Laos alors que vous étiez les complices d'un gouvernement qui trahissait son propre pays. Nous avons remporté une victoire totale, et nous allons créer un monde juste et humain. Mais il nous faut aussi continuer la lutte. Car, de l'autre côté du Mékong, l'Isan, le Nord-Est de la Thaïlande, est une terre laotienne actuellement sous la coupe des Thaïlandais: nous libérerons l'Isan comme nous avons libéré tout le pays. La même leçon reprend tous les jours de la même façon: les Néo Lao ont chassé les Américains, et ils libéreront bientôt l'Isan asservie par la Thaïlande. Quant à nous les officiers de l'armée royale, nous qui avons tenté de nous opposer aux libérateurs, nous avons été les complices des Américains et nous avons trahi notre patrie. - Tandis que nous luttions pour libérer le Laos, conclut notre instructeur, vous aidiez les Américains à nous écraser sous les bombes, et vous vous opposiez à la révolution populaire. Un capitaine fait observer à Savath : - Mais ce n'est pas notre faute s'il y avait la guerre, monsieur. - Si, capitaine, c'était votre faute, votre faute à tous.

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- Nous n'étions que des officiers subalternes, monsieur, nous servions notre pays, nous exécutions les ordres. Pourquoi nous tenezvous pour responsables? Savath fixe notre camarade dans les yeux:
-

Vous êtes très courageux, capitaine, et vous posez une très

bonne question. Puis il nous regarde tous avant d'ajouter:
- La réponse est celle-ci: vous êtes tous responsables parce que vous avez travaillé pour les Français, puis pour les Américains et leurs alliés thaïlandais. Votre gouvernement était formé par Washington. Vous avez aidé les étrangers à détruire notre pays. Vous étiez avec ceux qui bombardaient les zones libérées de l'Est. Pourquoi n'avezvous pas choisi de lutter pour l'indépendance de votre pays? Pourquoi n'êtes-vous pas venus nous rejoindre dans la zone libérée? Pourquoi n'avez-vous pas lutté avec nous pour chasser le plus vite possible les Américains, comme nos glorieux ancêtres chassaient les envahisseurs? Vous avez commis des erreurs, mais nous allons vous mettre sur la bonne voie: désormais vous allez comprendre où est la vérité. Vous allez aussi apprendre comment on fait la révolution, et comment on lutte pour la libération des peuples. Ensemble nous libérerons l'Isan asservie, puis toute la Thaïlande... Par la suite, avec l'aide des pays frères, nous libérerons les peuples opprimés du monde entier. J'écoute sans mot dire. D'ailleurs plus personne n'émet la moindre objection: le petit Laos, avec ses trois millions et demi d'habitants, partant libérer le monde!... Alors qu'il y a tant à faire dans notre pauvre pays!... Si le Laos unifié pouvait seulement trouver une certaine prospérité, ce serait déjà tellement bien. Je ne rêve pas d'aller libérer le monde, je ne rêve que de vivre en paix dans mon pays... Un jour, les Néo Lao nous informent que tous ceux qui veulent apprendre un métier tel que médecin, ingénieur, pilote... doivent s'inscrire: des stages auront lieu en URSS, au Vietnam, en Allemagne de l'Est et dans les autres pays frères d'Europe de l'Est. Beaucoup de mes camarades remplissent les formulaires qu'on nous distribue. Ces formulaires affermissent ma conviction: j'ai raison de faire confiance aux Néo Lao. Et si je ne m'inscris pas, c'est simplement parce que je souhaite rester auprès de ma famille et poursuivre au Laos ma carrière militaire. Pourtant tout le monde ne fait pas confiance aux Néo Lao. Au cours des semaines, beaucoup de mes camarades disparaissent: on

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s'aperçoit le matin que tel ou tel n'est plus là. Est-ce défaut de surveillance ou négligence délibérée? Le périmètre du camp mesure plusieurs kilomètres, et il n'es t sans doute pas difficile de franchir la clôture pendant la nuit... Quand un officier a disparu, on en parle librement, et ça n'émeut guère les Néo Lao. Il s'en trouve toujours un pour dire: - y ou bo thi ni bo bang. Ce qui peut se traduire par:
-

Il n'est plus là, bon débarras!

Et certains ajoutent parfois, avec un sourire: - Et s'il part en Thaïlande, je lui souhaite bonne chance! Mais les Néo Lao concluent toujours qu'il ne faut plus penser à ceux qui sont partis: - Ce sont des gens qui n'aiment pas leur pays, qui n'aiment pas le peuple. Vous qui aimez le Laos, n'y pensez plus. Vous faites des efforts pour vous adapter au nouveau régime et vous faites des progrès: grâce à vous, le pays va devenir heureux et prospère. Persévérez: le pays a besoin d'hommes comme vous, instruits et compétents... Il n'empêche que sur les 1500 officiers détenus dans ce camp, 300 se sont évadés. Pour chacun d'entre eux cela n'a guère suscité d'autre réaction chez les Néo Lao que la même remarque méprisante:
-

You bo thi ni bo bang... Il n'est plus là, bon débarras!

Plus tard J'e songerai souvent avet un regret tuzsant tombien il était fatile de s'évader à tette époque-là. Des témoignages le tonfirmeront: une fois la tlôture franchie, il ny avait que trente kilomètres à partourir pour atteindre le Mékong. Et là, la traversée du fleuve vers la rive thaïlandaise ne posait pas de problème: les gardes qui patrouillaient sur la rive laotienne ne semblaient pas traindre les reprothes de leurs suPérieurs, et, pour peu qu'on leurfasse un tadeau, regardaient volontiers ailleurs pendant que les évadés se mettaient à l'eau. . .

Peut-être cette surveillante molle était-elle délibérée: les Néo Lao se
débarrassaient ainsi des opposants les plus résolus. . .

Mais moi, dans les premières semaines de juillet 1975, je ne songe pas à l'évasion. J'ai repris confiance: dans trois ou quatre mois, nous retrouverons nos familles, et la vie reprendra un cours normal dans un pays pacifié...

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7 - DESTINATION

INCONNUE

Le 23 Juillet 1975, à 9 heures, il commence à pleuvoir. Une longue ftie de camions pénètre dans le camp. Je les compte: 39. Les Néo Lao nous informent: - Nous allons détnénager pour Séno. Ce sera plus commode pour tout le monde. Vous avez vingt tninutes pour préparer vos affaires. Ce n'est pas loin du tout, Séno, cinq ou six kilomètres tout au plus. Et ce sera très bien d'être là-bas: en effet la Route n09 traverse Séno. Il ne sera plus nécessaire aux véhicules qui viennent au calnp d'emprunter la route de terre rouge, si boueuse pendant la saison des pluies. Quant aux familles qui viennent de Savannakhet par l'autocar, elles n'auront plus à parcourir à pied les deux kilomètres qui vont de la route au camp. Nous sommes un groupe de dix-sept officiers à monter dans le camion n013. Les camions sont bâchés, ce qu'on comprend fort bien puisqu'il pleut. Nous nous asseyons sur les deux banquettes qui se font face. Dès que nous sommes installés, quatre soldats montent dans le camion. Brusquement ils pointent leurs armes sur nous. Ils nous ordonnent de nous lever, de nous retourner, et de mettre nos mains dans le dos: Excusez-nous, Messieurs, dit l'un d'eux. Nous exécutons les ordres de nos chefs. Et selon la même technique que la fois précédente, on nous attache les poignets haut dans le dos, avec le nœud coulant autour du cou. Seule variante, l'autre extrémité de la cordelette est attachée au bâti métallique qui tend la bâche. Ceci fait, nous pouvons nous asseotr. La pluie tombe plus fort maintenant. L'arrière du camion est également fermé par une bâche, de sorte que nous ne pouvons rien voir du paysage. Et surtout, de l'extérieur les villageois ne peuvent pas voir ce que transporte ce long convoi. N'est-ce pas le plus important? Nous ne voyons rien, mais je connais très bien l'endroit, et je m'aperçois qu'on traverse Séno sans s'arrêter: on continue vers l'Est, toujours sur la Route n09. A Donghène, on franchit la rivière à gué car le pont est détruit, et une heure plus tard on arrive à Muang Phalane. Sous la bâche il fait une chaleur étouffante. L'air confiné ajoute au malaise. Les camions s'arrêtent. Les bâches sont enlevées, mais ce

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n'est pas pour que les prisonniers respirent mieux. Ce n'est pas non plus pour nous donner en spectacle à la population, avec nos cordes en nylon autour des poignets et du cou... C'est pour nous faire voir ce qui reste du petit bourg détruit par l'aviation pendant la guerre. Planté sur la chaussée, un cadre Néo Lao nous apostrophe: - Regardez Muang Phalane. La ville a été détruite. Et par qui a-telle été détruite, hein, par qui? Personne ne dit rien. Du gros village qu'était Phalane, il ne reste plus, parmi les mauvaises herbes, que les colonnes noircies des pilotis sur lesquels étaient bâties les maisons traditionnelles, et les troncs morts des palmiers décapités. Tout est rasé. Phalane est une ville fantôme. Certains d'entre nous en ont les larmes aux yeux. Le N éo Lao poursuit: C'est vous qui avez détruit cette ville, vous, les esclaves des Américains, avec vos armes américaines, avec vos avions américains, avec vos bombes américaines.. . Voilà ce que vous avez fait. Regardez! En approchant, nous découvrons un phénomène terrifiant. Le village est envahi par des ronces monstrueuses qui s'entremêlent, montent à l'assaut les unes des autres, grimpent le long des troncs et des poteaux calcinés, et forment des entrelacs infranchissables: ces ronces, ce sont des plantes inconnues des Laotiens, une espèce mutante née des produits chimiques que les avions ont déversés là. C'est l'herbe du diable, et la population, superstitieuse, n'ose pas s'approcher. Elle appelle l'endroit "le village aux épineux américains". Partout, envahis par ces ronces diaboliques, des trous de bombes, des cratères de cinq mètres de diamètre, de trois mètres de profondeur, des trous creusés à coup sûr par les bombardements des avions T28 que nous avaient fournis les Américains. Et maintenant, assis dans nos camions, les l11ains toujours attachées, nous regardons cette désolation. Oui, c'est bien notre aviation qui a bOl11bardé ici. Comme mes camarades, je me sens honteux, humilié, d'être du camp des destructeurs. Mais je ne puis m'empêcher de songer que c'était la guerre, qu'il y avait eu, si horrible que ce soit, une raison à ces destructions. Car les Néo Lao avaient investi le village, ils en avaient fait une base d'attaque... Alors je songe, avec une amère ironie, à ce que nous enseignait le mati sur les combats qu'il avait fallu mener, au cours des siècles, pour préserver l'indépendance du Laos: qui donc, à Muang

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Phalane, avait lutté pour l'indépendance nationale, les N éo Lao, qui amenaient dans leurs bagages le conquérant nord-vietnamien, ou nous? Le convoi repart. Les bâches ont été remises en place. C'est la mousson, et les camions peinent dans les ornières boueuses de la route. La rivière Séthamouak a débordé. Il n'y a plus de pont, et il y a trop d'eau pour qu'on puisse passer à gué. On nous fait descendre des camions. Les véhicules sont embarqués deux par deux sur des bacs dont les moteurs hors-bord sont manœuvrés par des soldats nordvietnamiens. Deux câbles métalliques ont été tendus au-dessus de la rivière, reliés chacun par une poulie à un bac, qui ainsi ne risque pas d'être emporté par le courant. Nous attendons sur la berge, et l'air pur fait rêver. Maintenant je n'ai plus guère d'illusions sur la parole des Néo Lao, mais comment leur échapper? Les soldats nous encadrent, et la forêt tout autour est faite de bambous serrés et d'arbres aux grandes lianes tombantes. Quant à s'enfuir par la rivière en crue, n'y songeons pas: peut-on nager avec les poignets attachés dans le dos? Le dernier camion, tout seul sur le bac, commence sa traversée. Soudain nous le voyons déraper, glisser à l'eau et s'enfoncer dans les tourbillons de la rivière... Le chauffeur, immergé avec son camion, disparaît. Tout le 1nonde le cherche des yeux: il ne réapparaît pas. S'est-il noyé, nagerait-il sous l'eau pour fuir ses camarades Néo Lao? En tout cas, on ne retrouve pas son corps. A notre tour, nous franchissons la rivière sur les bacs. En débarquant nous découvrons un autre groupe de prisonniers: mais ceux-là sont en unité constituée. Il s'agit d'une compagnie de génie de la RM3, avec ses officiers, ses sous-officiers et ses hommes de troupe. Les N éo Lao utilisent ces spécialistes pour retaper la route et reconstruire des ponts. Ce sont eux qui ont installé le système de câbles et de poulies... Apparemment les Néo Lao ne peuvent se passer ni des Vietnamiens, ni de leurs anciens ennemis de l'armée royale laotienne. Maintenant les bâches des camions sont relevées. On respire 1nieux. Peu après le passage de la Séthamouak, le convoi traverse une sorte de campement établi de part et d'autre de la route. Il y a des hommes, des fe1nmes, des enfants... La plupart des hommes portent des restes d'uniformes défraîchis. Ce sont des sous-officiers de

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