157 pages
Français

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La Terre qui vit

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Description

Lyon dans les années 1920 :Yvonne Vergette, fille de commerçants enrichis vit une existence morne ponctuée par les mondanités que lui impose sa mère. Elle tombe peu à peu dans la mélancolie lorsque le docteur Pierre Ferrier, vieil ami de la famille conseille à ses parents de l'envoyer dans leur propriété de Jullié dans le Beaujolais. Là, elle y découvre un monde authentique et fait la connaissance de Jean Giroux, « gentilhomme campagnard » dont elle tombe amoureuse. Fort de son amour, elle se dresse contre ses parents qui l'ont promise à un vicomte prétentieux et vain. Mais de mauvais placements entrainant la ruine des Vergette vont changer le cours des choses... Un beau roman d'amour mettant en valeur l'authenticité et les joies simples de la vie rurale face aux attraits superficiels de la ville et de l'argent.


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Informations

Publié par
Date de parution 04 février 2015
Nombre de lectures 12
EAN13 9782365751964
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0049€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Pierre Aguétant La Terre qui vit
CHAPITRE I.
IRÈNE ET GUSTAVE VERGETTE,
NOUVEAUX RICHES
– La Bourse vient de faire encore un bond formidable : la Royal Dutch est cotée 68 590, les Shell sont à 790, les North Caucasian à 142. La voix aiguë de Mme Vergette avait appuyé sur les chiffres avec la jouissance de dents qui entrent dans un fruit mûr. Ayant replié leSalut Public, dont elle venait de parcourir la page financière, elle en frappa les mains du gros homme qui somnolait en face d’elle, au risque de bousculer un service à café d’argent massif posé sur la table incrustée d’ivoire qui les séparait : – Tu dors déjà ! Des paupières lourdes se soulevèrent, des doigts épais abandonnèrent un ventre rebondi dont ils protégeaient la digestion laborieuse. – Tu disais ? bredouilla Gustave Vergette, avec cette inquiétude vague où le maintenait la présence de son impérieuse épouse. Même à distance, même au fond du sommeil, il était dans l’expectative d’un ordre de sa femme... – Je disais, répéta, impatiente, la petite personne jaune, sèche et pointue, que la Royal Dutch est cotée 68 590, que les Shell sont à 790 et les North Caucasian à 142. Et, tendant leSalut Publicà son mari, elle poursuivit : – Ajouté à trois millions de valeurs diverses, cela porte notre portefeuille à... Allons ! Prends ton calepin ! Sous les deux flèches que plantèrent dans la rondeur terne de sa figure les yeux noisette, Gustave Vergette se réveilla complètement. Il tira un carnet de sa poche, et se mit en devoir de multiplier les centaines de mille et d’additionner les millions. Mais le porte-mine d’or n’opérait pas assez vite au gré d’Irène Vergette. Elle s’en saisit brusquement et fit valser les chiffres avec une habileté consommée.
La baie vitrée, encadrée de palmiers géants et close, contemplait un crépuscule d’été, s’affaissant lentement en neiges mauves sur les marronniers du parc de la Tête d’Or. Il faisait lourd dans le salon somptueux. M. Vergette, qui avait la baie derrière lui, s’épongea le front, indifférent à la poésie du soir. Il se versa un second verre de cognac aux transparences de paille rôtie et le vida d’un trait. Il avait un faible pour les liqueurs et le bon vin : c’était son seul défaut, défaut qui, d’ailleurs, n’allait pas jusqu’au vice. Irène, que la pénombre avait gênée dans ses calculs, conclut : – ... Je retiens un, et deux trois, et deux cinq, et un six, plus trois, total neuf... Neuf millions, Gustave, voilà notre fortune actuelle !... Un tic fit sursauter la paupière supérieure de l’œil gauche. Elle répéta, son visage en lame de couteau encore aminci par l’orgueil : – Neuf millions !... Les deux époux se turent, hypnotisés par ce chiffre fabuleux. Ils évoquent leurs débuts modestes, difficiles, dans leur petit magasin de nouveautés de la rue Centrale. Mme Vergette remonte jusqu’à sa jeunesse, à Jullié, village du haut Beaujolais, auprès du père Gendre, propriétaire aisé demeuré veuf alors qu’elle n’avait que dix ans. Elle se voit grandir avec l’ambition fixe de s’enrichir, de devenir « une dame », du reste plus envieuse de prestige social que d’aises matérielles. Puis, c’est la vieille tante Louise, une Lyonnaise, chez qui elle rencontre l’employé de soieries, de vingt ans plus âgé qu’elle, qui sera son mari ; c’est la même tante mourant en pleins pourparlers et la laissant héritière des vingt mille francs qui permettront au jeune ménage d’acheter un fonds de commerce, ces vingt mille francs qui sont aujourd’hui neuf millions. Oh ! ça n’alla pas tout seul ! Que de fois la barque ne menaça-t-elle pas de sombrer !... Gustave Vergette, travailleur méthodique, armé de seules qualités d’ordre et de bon sens, eût été arrêté par le moindre obstacle, sans l’énergie âpre, la volonté tendue d’Irène qui, d’un coup de barre, évitait l’écueil. Arrive la guerre. Les Vergette sont à la tête d’une centaine de mille francs, laborieusement amassés. Imprévue, la hausse commence, s’accélère ; la réalisation d’un stock considérable de marchandises décuple leur avoir. Ensuite, dans les grands magasins de la rue de l’Hôtel-de-Ville, où s’est transporté et développé leur négoce, le sens des affaires de Mme Vergette, son flair, son intelligence avisée, triplent, quintuplent le million par des achats opportuns, des hardiesses heureuses. À la veille de l’armistice, au moment propice, elle vend son commerce. La chance appelant la chance, de fructueuses opérations de bourse élèvent à neuf millions la fortune de ces deux êtres qui, incapables de concevoir un autre idéal que celui de l’argent, surpassent de cent coudées leurs rêves les plus audacieux.
Éblouie, Irène Vergette triomphe. Elle triomphe avec fracas. Ce neuf suivi de six zéros est un pavois sur lequel la hisse une incommensurable vanité. A chaque passant son attitude répète : « Je suis riche, j’ai neuf millions ! » Enivrée, elle domine : et c’est là tout Mme Vergette. Présentement, elle accentue cette impression de rayonnement dont croit être doué quiconque se distingue par le coffre-fort ou le rang, en caressant grain par grain le volumineux collier de perles qui orne son cou maigre : elle dit son chapelet d’orgueil. Pour mieux attester la magnificence de son règne, elle tourne le bouton de tous les interrupteurs. Un luxe de cristaux et de glaces renvoie, multiplie, brise, brasse le déluge d’éclats et de reflets ruisselant des lustres, des appliques et des ors qui chargent plafond et murailles. Ce sont, métamorphosées en lumières, les grandes eaux de Versailles qui jouent. La maîtresse du Palais des Fleurs exulte. C’est une apothéose... Elle recule un peu son fauteuil, pour admirer mieux l’ensemble de ce salon Louis XIV dont la sculpture et la tapisserie ont été composées spécialement pour leurs richissimes possesseurs, et exécutées à un exemplaire unique. Chaque siège s’orne d’une fleur différente : l’œillet, la rose, le dahlia s’y empreignent avec de violents coloris. En vain signalerait-on à Mme Vergette que, plus tard, lorsque le temps aurait atténué la crudité des tons, émoussé les arêtes des coquilles, plus tard, lorsque ces sièges auraient connu des générations d’amours, et de deuils aussi... Elle ne comprendrait pas... Ces meubles trop luisants et trop neufs, ces meubles mornes n’ont pas d’histoire. Comme eux, les tentures s’affichent avec gêne sous les cataractes électriques. Les tapis persans, surtout, s’étalent abasourdis : les réceptions fastueuses et les fêtes dont ils ont été témoins ne les ont point tirés de leur songe oriental... Nulle vie, non plus, parmi les groupements modernes ou exotiques disposés suivant un baroque souci de sacrifier à la fois aux dieux du Progrès et à ceux du Passé. Bergères et poufs, divans et causeuses, paraissent désorientés ou en disgrâce. Les vitrines aux ciselures de cuivre, bourrées d’objets précieux, s’ennuient. Pareillement, en face de la baie, les vases de Chine sur le marbre monumental de la cheminée : ils ne parlent point de l’énigmatique empire de Confucius, ils gardent leur secret... Ce salon spacieux et encombré pleure des Paradis Perdus, est en mal de grâces aristocratiques, de manières de race. Dans un angle, cependant, de ce musée de l’ostentation, un Érard à queue tranche sur l’ensemble impassible, par le miracle de la gerbe de roses blanches qui le pare. Celle-ci, mollement écroulée dans un Sèvres de prix, crée un coin d’atmosphère suave. Ce ne sont point les soins rigides et compassés de Mme Vergette qui en ont ordonné le désordre nonchalant ! Non qu’elle soit totalement dépourvue de goût,
mais il y a plus que du goût dans l’arrangement des calices et des tiges, il y a de l’art et presque de la sensibilité : c’est l’œuvre d’Yvonne fille unique des Vergette, et de ses jolis doigts. C’est, hélas ! son seul agrément dans la fournaise mondaine où la pousse une mère complètement chavirée par la fortune, et possédée par l’hystérie de paraître, au point d’en perdre la notion du ridicule. * * * Gustave Vergette, lui, palpait son bonheur en pinçant entre le pouce et l’index le corps d’un havane authentique. Les craquements de la blonde épaisseur des feuilles suffisaient à son âme simple. Il alluma religieusement son cigare, d’où s’exhalèrent des volutes bleuâtres, puis il savoura les deux tiers d’un troisième verre de cognac, et tous ses désirs furent assouvis... La nuit envahissait le parc de la Tête-d’Or. Derrière les velours opulents qui encadraient les vitraux de la baie, les verdures empoussiérées par l’été se massaient sur un plan immobile, tels des décors sous les feux de la rampe. Depuis quelques instants, Mme Vergette s’était levée, allant, stoppant, repartant, dans une robe de crêpe de Chine jaune comme sa peau. Elle se fixa soudain devant Gustave Vergette anxieux. Elle ne bougeait pas, l’index de la main gauche replié sous le menton, de telle sorte qu’on eût dit deux pointes qui se touchaient. Elle réfléchissait. Tout, chez cette blonde fade, sur la quarantaine, était en angles et en pointes : pointu le nez, acérée la ligne mince des lèvres, perçante la voix, tranchant le regard. L’ensemble même du visage décrivait un angle aigu, et chaque mouvement du corps, tout en nerfs, semblait une flèche décochée. M. Vergette redoutait par-dessus tout ce geste de l’index au menton, qu’il savait préluder aux décisions importantes. Incapable d’en prendre aucune, quoique exécuteur ponctuel de celles que lui signifiait son épouse, il souffrait à voir autrui en élaborer. Ce travail auquel il n’avait point de part fatiguait son cerveau usé par les efforts assidus d’autrefois. Qu’allait donc édicter Irène ? Quoi que ce fût, ses aises en pâtiraient : ses aises, le seul bien avec le sommeil et la bonne chère, auquel il attachât un prix, le seul auquel il fût capable de faire servir ses rentes... Oui, qu’allait édicter Irène ?... Serait-ce une fête nouvelle, un bal, la réception de quelque célébrité ou de quelque personnage titré ?... Il le saurait lorsque l’index aurait
quitté le menton. Et, si l’arrêt était une manifestation quelconque au Palais, il lui faudrait, comme d’habitude, faire au salon – le terrible soir venu – une de ces brèves et indispensables apparitions qui lui étaient un supplice, débiter trois ou quatre formules apprises, prendre une migraine diplomatique, et se retirer... L’index redoutable s’abaissa soudain. Seconde pénible pour M. Vergette, dont le crâne chauve paraissait menacé de la foudre. – Gustave, commanda l’autoritaire épouse, tu feras livrer le plus tôt possible par Renaud une limousine identique mais de dix chevaux plus forte, à celle des De Marens. La nôtre commence à se démoder. La prunelle huileuse de Gustave glissa d’un demi-tour lent sous la paupière. D’une voix blanche, paraissant venir d’une autre pièce, il acquiesça : – Bien. As-tu des préférences pour la couleur ? – Rouge, comme l’autre. Le rouge se voyait mieux. – Quant à la carrosserie ?... – Identique – je te l’ai dit – à celle des De Marens. Tu connais leur voiture. Ils viennent assez souvent ici ! Elle avait traîné sur ces dernières syllabes avec une jouissance intense, dégustant jalousement le petit effet, bien qu’il n’eût été que pour elle. Elle n’attendait point les observations de son mari, pas même sa réponse. M. Vergette ne discutait jamais. Il enregistrait et exécutait. Les deux pointes fatidiques s’accolèrent pour la seconde fois. Gustave, qui s’était saisi de son petit verre pour le vider, le reposa sur la table, avant de l’avoir porté à ses lèvres. Il se mit à fixer les arabesques du tapis, à les suivre avec obstination du bout du pied. Puis il attendit, humblement, docilement... Il leva la tête. Une glace lui renvoyait son image. Il la découvrit avec indifférence. Les traits en étaient indécis, fuyants, ne prenant quelque éclat qu’avec le menton brillant et, parfois, avec l’or des dents, aux rares instants où s’ouvrait sa bouche. M. Vergette, au demeurant, courtaud, tout en abdomen, avec sa grosse tête inoffensive, son nez camard, sa peau graisseuse, n’eût donné qu’une impression de rondeur et de poids, d’indolence ahurie et de supercalme, si Irène n’avait eu la malencontreuse fantaisie de le faire raser à l’américaine. Il était comique ainsi, surtout lorsque la lèvre charnue tentait de sourire ou que le masque s’avisait de s’éveiller.
À cet ensemble ingrat et amorphe, Irène n’incriminait que le volume des jambes qui s’acharnaient à étouffer le pli du pantalon : c’était son désespoir ! Elle s’était rassise, un coude sur la table, un coude si pointu qu’il entrait dans le bois. L’index s’éloigna du menton. – Rambert, dit-elle, m’a fourni des renseignements sur les projets d’agrandissement des usines Champleur, de verre étiré... Je t’en ai parlé ?... – En effet... tu m’as... tu... – ... et sur les gigantesques travaux prévus par les établissements Marioni : fabrication en série des automobiles, adjonction d’une fonderie... bref, quelque chose de colossal. – Et tu... – J’ai donc résolu de commanditer Champleur pour deux millions. – Deux millions !... – ... et Marioni pour quatre. – Quatre !... – Oui, quatre. Un prodigieux essor de l’industrie est inévitable. Nous allons, à brève échéance, doubler nos capitaux. Mais Gustave Vergette n’avait pas une confiance illimitée en Rambert, coulissier véreux qui avait ruiné plus d’un « cher ami », après l’avoir amorcé par quelque avantageuse spéculation. Il remarqua timidement : – Ne crains-tu pas que d’engager la majeure partie de notre avoir dans deux entreprises ?... Mme Vergette eut un geste d’énervement. Il s’empressa de rectifier... – Puisque tu ne crains pas... – Ai-je l’habitude de me tromper ? trancha-t-elle. – Bien, bien, ça va... – Jamais placement ne fut aussi sûr. – J’en suis convaincu, puisque tu le dis. Quand il ne tremblait pas devant sa femme, Gustave Vergette l’admirait béatement. Irène avait, depuis un an, la fièvre des millions, fièvre entretenue par la foi en une audace qui, jusqu’ici, l’avait si bien servie. C’est sans la moindre appréhension qu’elle conclut :
– Réalise ces sommes dès demain. Je téléphonerai à Rambert. – N’avais-tu pas l’intention de vendre les Royal Dutch et les Shell ? – Oui, avec les Say et les Rio, le compte y sera. D’ailleurs, ces valeurs sont à leur maximum... Il faut avoir du flair, mon ami ! – Et tu l’as le flair, toi, Irène. Tu es vraiment extraordinaire ! Elle se remit à marcher de long en long... Neuf heures sonnèrent à la haute pendule qui trônait sur la cheminée, entre les deux vases de Chine. La masse dorée supporta les neuf coups, sans tressaillir. Gustave Vergette interrogea la porte d’entrée. C’était l’heure où le docteur Pierre Ferrier, vieil ami de la famille, le venait cueillir pour aller ensemble, chaque soir, faire au café des Négociants une roturière manille avec d’anciens camarades – petits commerçants moins chanceux – qui délassaient Gustave de l’étiquette du Palais des Fleurs. C’était son moment de détente, d’abandon ; là, il riait sans contrainte, blaguait à sa guise. La sonnette retentit. Mme Vergette se tourna à droite, vers la porte. Deux minutes suivirent sans qu’on frappât. – C’est Pierre, assurément, remarqua Irène, mais pourquoi ne monte-t-il pas ? Au même instant, un valet de chambre, impassible et raide, comme il sied, annonçait : – Le docteur Robert Ferrier. – Comment pouvez-vous rester cloîtrés entre quatre murs, lorsqu’il fait si bon dehors ? s’étonna le nouveau venu, en serrant la main que lui tendait Irène. L’averse de cette après-midi a rafraîchi l’atmosphère, et l’avenue de Noailles est délicieuse avec son odeur de feuillages mouillés. Vous n’avez pas même ouvert un battant ! Ah ! Profanes !... – C’est pourquoi vous êtes en retard, esquiva habilement Irène. – Oui, j’ai flâné. Le timbre moelleux faisait chanter les syllabes les plus neutres. Irène devait lever la tête pour atteindre le visage large, enveloppé de très douce mélancolie, de ce bon géant. Avec ses cheveux neigeux et bouclés, sa carnation tendre et sans rides d’adolescent, il paraissait n’avoir guère plus de quarante ans, bien qu’il frisât la soixantaine. La lumière de cette physionomie franche était dans la couleur des yeux (d’un bleu à peine teinté) qui avaient, sous les sourcils épais, la pureté d’une eau de source. Ils laissaient transparaître l’âme, une âme qui allait