//img.uscri.be/pth/a7fd8cae5ac979ea2852021880be634b9bb00ee7
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 29,25 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La vie et les écrits de Bernard Nicolas Lorinet (1749-1814)

De
410 pages
Cet ouvrage retrace la vie de Bernard Nicolas Lorinet, médecin et juriste, qui s'engage avec ferveur dans la Révolution à Paris. Militant politique radical dans la section du Panthéon, il est élu à de nombreuses fonctions après la chute de la Monarchie : juge, membre de l'assemblée électorale et officier municipal de la Commune de Paris. Dans ce volume, sont aussi présentés et publiés tous ses écrits actuellement accessibles qu'ils soient scientifiques, politiques ou philosophiques.
Voir plus Voir moins

La vie et les écrits de Bernard Nicolas Lorinet Jean-Jacques Tomasso
(1749-1814)
Un médecin des Lumières dans la Révolution
Dans leur ensemble, les médecins accueillirent favorablement la Révolution
française et y prirent souvent une part active. Malgré leur petit nombre – pas plus
de 4 000 pour tout le pays –, ils se trouvent dans toutes les nouvelles structures ; et,
de Guillotin à Marat, dans toutes les nuances politiques qui s’épanouirent à partir La vie et les écrits
de 1789. En l’an II, la Commune de Paris alors au faîte de sa puissance comptait
ainsi parmi ses 144 membres un petit groupe de professionnels de la santé : quatre de Bernard Nicolas Lorinetmédecins, six chirurgiens et trois pharmaciens.
Médecin et juriste, après une formation classique menée dans plusieurs
(1749-1814)universités (Paris, Reims, Montpellier), Bernard Nicolas Lorinet (1749-1814)
s’engage avec ferveur dans la Révolution à Paris. Militant politique radical dans
la section du Panthéon, il est élu à de nombreuses fonctions après la chute de la Un médecin des Lumières dans la Révolution
Monarchie, le 10 août 1792 : juge, membre de l’assemblée électorale et offi cier
municipal de la Commune de Paris.
Cette Commune, accusée de tous les excès, qui rivalisait avec l’Assemblée
nationale jusqu’à lui imposer plusieurs des grandes étapes de la Révolution, a été
peu étudiée et ses membres restent largement méconnus bien qu’ils fussent des
cadres politiques de premier plan de la chute de la Royauté jusqu’au 9 thermidor où
la plupart d’entre eux trouvèrent la mort (mais aucun des professionnels de santé en
poste à ce moment-là, ce qui demeure un des nombreux points à élucider de cette
période confuse).
Au-delà de l’intérêt que peut avoir la reconstitution de l’itinéraire d’un de ces
municipaux de l’an II, Bernard Nicolas Lorinet présente aussi une particularité
rare : il est actuellement le seul dont on puisse connaître, du moins partiellement,
les idées politiques et philosophiques avant la Révolution à travers quelques
textes – dont une rarissime brochure – publiés dix ans plus tôt, et qui montrent la
permanence de ses opinions dans cette période de bouleversements idéologiques.
Dans ce volume où est retracée sa vie, sont présentés et publiés tous ses écrits
actuellement accessibles, qu’ils soient scientifi ques, philosophiques ou politiques.
En annexe, se trouve aussi une notice sur un des autres médecins, collègue de
Lorinet à la municipalité, Jean Michel Séguy.
Jean-Jacques TOMASSO, historien, spécialiste de la Révolution française, étudie les
militants politiques parisiens et plus particulièrement les membres de la Commune de Paris
en l’an II. Cet ouvrage est la première monographie issue de ses recherches dans les fonds
d’archives et les documents d’époque.
Illustration de couverture : Diplôme de licence de médecine de Bernard Nicolas Lorinet, le 7 juillet 1780 à
Montpellier. © CNDP Rouen – Musée national de l’Éducation (inv. no 1979.22002).
ISBN : 978-2-343-02051-8
39 €
La vie et les écrits de Bernard Nicolas Lorinet
Jean-Jacques Tomasso
(1749-1814) Un médecin des Lumières dans la RévolutionLa vie et les écrits
de
Bernard Nicolas Lorinet
(1749-1814)
Un médecin des Lumières dans la Révolution
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 1orinet OC Harmattan BAT.indd 1 113/11/2013 17:34:133/11/2013 17:34:13Médecine à travers les siècles
Collection dirigée par le Docteur Xavier Riaud

L’objectif de cette collection est de constituer « une histoire grand public » de la
médecine ainsi que de ses acteurs plus ou moins connus, de l’Antiquité à nos
jours.
Si elle se veut un hommage à ceux qui ont contribué au progrès de l’humanité,
elle ne néglige pas pour autant les zones d’ombre ou les dérives de la science
médicale.
C’est en ce sens que – conformément à ce que devrait être l’enseignement de
l’histoire –, elle ambitionne une « vision globale » et non partielle ou partiale
comme cela est trop souvent le cas.

Dernières parutions

Jean-Pierre MARTIN, L’instrumentation médico-chirurgicale en caoutchouc en France
e e(XVIII -XIX ), 2013.
Michel A. GERMAIN, Alexis Carrel, un chirurgien entre ombre et lumière, 2013.
Henri LAMENDIN, Antoni van Leeuwenhoek (1632-1723), le microscope médical et les
spermatozoïdes, 2013.
eChristian WAROLIN, Molière et le monde médical au XVII siècle, 2013.
Jean-Louis Heim, La longue marche du genre humain : de la bipédie à la parole, 2013.
Mathieu BERTRAND, Horace Wells (1815-1848) et Villiam T.G. Morton (1819-
1868). La rencontre improbable de deux précurseurs de l’anesthésie, 2013.
Xavier RIAUD, Des dentistes qui ont fait l’Histoire..., 2013.
Mathilde FRADIN, Entretiens avec le Docteur Lévy-Leroy, médecin résistant, 2013.
Xavier RIAUD, Histoire indépendentaire, 2013.
Jean-Pierre MARTIN, Instrumentation chirurgicale et coutellerie en France. Des origines au
eXIX siècle, 2013.
Henri LAMENDIN, Lazzaro Spallanzani (1729-1799), le père de la biologie médicale
expérimentale, 2013.
Gilles GROS, Le clou de girofle en médecine bucco-dentaire, 2013.
Gilbert GUIRAUD, André Breton médecin malgré lui, 2012.
erXavier RIAUD, Napoléon 1 et ses médecins, 2012.
Henri LAMENDIN, Thomas W. Evans (1823-1897), le dentiste de Napoléon III, 2012.
Xavier RIAUD, Les Dentistes américains dans la guerre de Sécession (1861-1865), 2012.
Michel A. GERMAIN, L’épopée des gants chirurgicaux, 2012.
Henri LAMENDIN, Carl von Linné, médecin précurseur de la pharmacie moderne (1707-
1778), 2012.
Xavier RIAUD, Chroniques odontologiques des rois de France et de la dynastie
napoléonienne, 2011.
Frédéric DUBRANA, Les boiteux. Mythes, génétique et chirurgie, 2011.
Florie DURANTEAU, Les dents de l’Homme. De la préhistoire à l’ère moderne, 2011.
Patrick POGNANT, La répression sexuelle par les psychiatres. 1850-1930. Corps
coupables, 2011. Jean-Jacques Tomasso
La vie et les écrits
de
Bernard Nicolas Lorinet
(1749-1814)
Un médecin des Lumières dans la Révolution
Suivi de
Deux chefs de la police parisienne sous le Directoire,
Jean-Baptiste Louis Lessore & François Xavier Bréon
et de
Un autre médecin, membre de la Commune :
Jean Michel Séguy
Lorinet OC Harmattan BAT.indd 3Lorinet OC Harmattan BAT.indd 3 113/11/2013 17:34:233/11/2013 17:34:23































































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-02051-8
EAN : 9782343020518
En souvenir d’Aurélia
à qui j'avais commencé
de raconter cette histoire.
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 5orinet OC Harmattan BAT.indd 5 113/11/2013 17:34:233/11/2013 17:34:23LLorinet OC Harmattan BAT.indd 6orinet OC Harmattan BAT.indd 6 113/11/2013 17:34:233/11/2013 17:34:23SOMMAIRE
INTRODUCTION 11
Première partie
LES ANNÉES D’APPRENTISSAGE (1749-1779) 23
Une famille champenoise 25
Document 1.
Acte de naissance de Bernard Nicolas Lorinet. 30
Pérégrinations académiques 31
Texte 1.
Adnotationes anatomiæ circa fetum humanum 43
[Remarques d’anatomie à propos du fœtus humain]
Deuxième partie
UN PAMPHLÉTAIRE ROUSSEAUISTE (1779-1782) 65
Contre Linguet 68
Texte 2.
os meApostrophe à M. Linguet sur ses n 25 & 26 des Annales du 18 siécle 77
Texte 3.
[Poème] 97
Pour le peuple. Le concours de l’Académie de Berlin 98
La contribution de Lorinet 112
Texte 4.
Lettre à Samuel Formey, 14 avril 1780 113
Texte 5.
Lettre à Samuel Formey, 18 avril 1780 114
L’édition du texte de Lorinet 118
L’affaire Rétif de La Bretonne 120
Texte 6.
Discours & Arrêt Sur cette question nouvelle & principale, proposée par
la Classe de Philosophie Spéculative de l’Académie Royale des Sciences
& Belles-Lettres de Berlin, pour le Prix de l’année 1780 : Est-il utile au
peuple d’être trompé, soit qu’on l’induise dans de nouvelles erreurs, soit
qu’on l’entretienne dans celles où il est ? 127
La « République » de Genève 153
Texte 7.
Avis d’un étranger aux enfans de la maison 157
– 7 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 7orinet OC Harmattan BAT.indd 7 113/11/2013 17:34:233/11/2013 17:34:23La vie et les écrits de Bernard Nicolas Lorinet
Troisième partie
UN MÉDECIN PHILOSOPHE (1780-1789) 163
Texte 8.
Du sel microcosmique & de la salivation 171
La maladie du marquis de Cambis 174
Texte 9.
Consultation sur la maladie de M. le marquis de Cambis 179
Lettre aux Rédacteurs de la Gazette de Santé,
sur l’avis terminant le numéro 14 182
Vers l’Amérique 183
Le Cloître Saint-Benoît 183
Benjamin Franklin 185
Texte 10.
Lettre au Congrès des États unis, 27 janvier 1782 187
Fruits cueillis sur l’arbre de la Science 188
Texte 11.
Lettre à Benjamin Franklin, 29 janvier 1782 191
Un essai philosophique censuré 192
Texte 12.
Vue nouvelle sur l’Organisation 193
Derniers écrits médicaux 197
Texte 13.
Observations sur les vertus du mercure 198
Texte 14.
Sur le traitement de la rage 205
Critique de l’Essai sur les facultés de l’âme 206
Texte 15.
Critique de l’Essai ſur les Facultés de L’Ame considérées dans leurs
rapports avec la sensibilité & l’irritabilité de nos organes de M. Fabre 209
Texte 16.
Examen d’un livre de M. Fabre, intitulé : Essai sur les facultés de l’ame 215
Éloge de la République de Sparte 219
Texte 17.
De la legislation de Lycurgue, considéré par rapport à la vie,
à l’éducation & aux mœurs 223
– 8 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 8orinet OC Harmattan BAT.indd 8 113/11/2013 17:34:233/11/2013 17:34:23Sommaire
Quatrième partie
LA RÉVOLUTION 229
Lorinet, militant sectionnaire 231
La rue des Carmes 232
Document 2.
Extrait du Moniteur du 26 février 1790 239
Texte 18.
Lettre au Moniteur, 9 mars 1790 241
Texte 19.
Lettre aux Révolutions de Paris,le 23 février 1791 244
Pour le suffrage universel 246
Document 3.
Extrait du procès-verbal de l’assemblée générale
de la section de Sainte-Geneviève 251
Texte 20.
Discours, contre le marc d’argent 253
Du massacre du Champ de Mars à la chute de la Royauté 258
Texte 21.
Discours à la Société fraternelle des deux sexes de Sainte-Geneviève 261
Document 4.
Extrait des registres de l’assemblée permanente
de la section du Panthéon-Français 270
Document 5.
Adresse à la Convention nationale concernant le jugement du roi,
adoptée par l’assemblée générale de la section du Panthéon-Français 271
La Commune de l’an II 275
La terreur à l’ordre du jour – septembre 1793 276
Document 6.
Explication du Tableau commandé par les intrigants de la Section du Pont-Neuf 281
L’affaire Dunouy 282
Le conf it autour de la Société fraternelle des deux sexes 283
Texte 22.
Rapport à l’agent national près la Commune de Paris
sur le Comité révolutionnaire de la section du Panthéon français 287
Thermidor 290
Texte 23.
Attestation en marge d’une lettre de Tessier 303
Texte 24.
Au citoyen Mathieu représentant du Peuple francais
à la Convention nationale 305
Document 7.
Ordre de libération de Lorinet, 13 frimaire an iii 310
– 9 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 9orinet OC Harmattan BAT.indd 9 113/11/2013 17:34:233/11/2013 17:34:23La vie et les écrits de Bernard Nicolas Lorinet
L’affaire Louis XVII 311
Document 8.
Extrait des registres du Conseil du Temple, du 30 nivôse an II 316
Texte 25.
Rapport du Conseil du Temple au Conseil général de la Commune 317
Cinquième partie
LES ANNÉES OBSCURES 323
Un héritage 327
La mort de Lorinet 330
Texte 26.
Mon testament 333
Jean-Baptiste Louis Lessore 335
François Xavier Bréon 336
Document 9.
Procès-verbal d’apposition des scellés après le décès de Lorinet
epar la justice de paix du 9 arrondissement 340
La succession 344
Document 10.
Procès-verbal de levée des scellés 347
Document 11.
Inventaire après décès de Lorinet 349
Document 12.
Transport des droits successifs des héritiers de Lorinet
à Jean-Baptiste Louis Lessore 355
Que devinrent les papiers de Lorinet 357
Annexe
BIOGRAPHIES COMPLÉMENTAIRES 359
Deux chefs de la police parisienne sous le Directoire
1. Jean-Baptiste Louis Lessore 361
2. François Xavier Bréon 369
Un autre médecin, membre de la Commune :
Jean Michel Séguy 375
BIBLIOGRAPHIE 387
Documents d’archives 387
Textes de Lorinet 388
INDEX 395
– 10 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 10orinet OC Harmattan BAT.indd 10 113/11/2013 17:34:233/11/2013 17:34:23INTRODUCTION
« […] pour réformer les constitutions des peuples, pour restituer les
hommes à leur destination naturelle, pour les y  xefr en y ajoutant la sanc-
tion des lois, & en constatant que toute autre condition est un enfer. Je
dis que cet heureux changement requiert du pouvoir ou de la générosité,
c’est-à-dire qu’il doit être opéré ou par la révolte du peuple, ou par l’abdi-
cation d’une injuste autorité de la part de ses maîtres. De ce dernier cas je
ne sais aucun exemple, car je ne parle pas d’une abdication pure & simple,
mais d’un bienfait public, de la substitution d’un bon gouvernement.
C’est donc à la partie intéressée, c’est au peuple à améliorer son sort,
1époque trop désirable mais qui se fait trop attendr . » e

« Quand je vois régner un méchant homme, je lui souhaite un siècle & demi
de vie, & un successeur pire que lui. Je ne vois qu’avec peine un bon roi inter-
rompre une chaine de tyrans. Quand je vois la misère du peuple sous un infame
gouvernement, je fais des vœux pour l’oppression publique. Je serais fâché que
l’on exterminât le monstre, parce qu’ordinairement on s’en tient là ; parce
que ce remède toujours trop hatif, n’est que l’exploit hardi d’un seul homme,
2& qu’il prévient le soulèvement général . »
e texte, publié en 1780, dont sont extraites ces lignes véhémentes Lest resté, ainsi que son auteur, méconnu des historiens. Et pour
cause, cette brochure ne se trouve ni à la Bibliothèque nationale ni
dans aucune des grandes bibliothèques françaises ou étrangères, et
n’est pas même mentionnée dans les répertoires bibliographiques
3spécialisés . C’est la découverte chez un bouquiniste, il y a de
nombreuses années, d’un de ces rarissimes exemplaires, qui est à
l’origine du présent ouvrage.
Modeste brochure de 64 pages, publiée sous une mention d’édition
fantasque, « Dans le for intérieur, le Sixième jour », bien sûr sans nom
d’éditeur, mais signée d’un certain « Lorinet, médecin ». Elle contenait
sa contribution au concours organisé par l’Académie de Berlin, en
1779, sur un sujet emblématique des enjeux du Siècle des Lumières :
« Est-il utile au peuple d’être trompé, soit qu’on l’induise dans de
nouvelles erreurs, soit qu’on l’entretienne dans celles où il est ? »
1. Lorinet, Est-il utile au peuple d’être trompé…, cf. infra p. 128 et la notice bibliographique complète,
p. 389.
2. Cf. infra p. 150.
3. Quérard, Brunet, Cioranescu… et jusqu’au plus récent : Conlon (Pierre-Marie), Le Siècle des Lumières.
Bibliographie chronologique, Genève, Droz,1983-2010, 32 vol.
– 11 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 11orinet OC Harmattan BAT.indd 11 113/11/2013 17:34:233/11/2013 17:34:23La vie et les écrits de Bernard Nicolas Lorinet
Ce n’est qu’en 1966, que l’éminent dix-huitiémiste Wermer
Krauss, après avoir étudié les archives de l’Académie, publiait
4les contributions françaises au concours de 1779 . Y f gurait bien
celle de Lorinet, dans une version primitive à peine moins violente
mais bien assez pour effaroucher les académiciens-courtisans de
F rédéric II. Wermer Krauss notait dans sa préface : « L’article de
Lorinet est pénétré du rousseauisme le plus radical aboutissant à
une attitude franchement révolutionnaire. »
Si la copie envoyée à l’Académie de Berlin resta ensevelie dans
ses archives, la version imprimée semble n’avoir eu aucun écho ; nul
compte rendu, nulle mention dans la presse de l’époque. À tel point
que l’on peut supposer cette édition saisie et détruite, sans autre
forme de procès, par une de ces communes opérations de police
qui tentaient d’endiguer le f ot de libelles et de pamphlets s’abattant
sur le pouvoir royal.
Nous verrons pourtant que cette brochure trouva au moins un
lecteur assidu ; tellement assidu qu’il s’en appropria le texte et,
sans vergogne, le reproduisit, avec seulement d’inf mes variantes,
dans un de ses ouvrages publié durant l’été 1789 ; plagiat d’autant
plus intéressant qu’il fut commis par Rétif de La Bretonne, auteur
souvent cité comme un des précurseurs des idées les plus nova-
trices de la Révolution française.
La rareté du texte, les idées tout imprégnées des lectures de
Rousseau et de Raynal, justif aient à elles seules une réédition. Mais,
et pour ces raisons même, l’auteur, dont Wermer Krauss n’avait pas
approfondi l’identif cation, méritait une attention particulière.
5Quérard, dans sa bibliographie , ne relevait que deux ouvrages
sous le nom de Lorinet : Avis d’un étranger aux enfants de la maison
(1780), noté par un astérisque comme étant anonyme et pas davantage
répertorié en France (mais des exemplaires se trouvent dans plusieurs
bibliothèques helvétiques, et le texte est bien signé Lorinet) ; et d’autre
o epart, Apostrophe à M. Linguet sur ses n 25 & 26 des Annales du 18
siècle (1779), que de nombreuses bibliothèques possèdent ; mieux,
un ami m’en trouva un exemplaire dans une librairie de Montpellier,
enrichi d’un petit poème manuscrit et apparemment autographe.
4. Krauss (Wermer), Est-il utile de tromper le peuple ?, Eingeleitet und herausgegeben von Wermer
Krauss, Berlin, Akademie Verlag, 1966 [Lorinet, p. 45-58]. Hans Adler a depuis publié l’intégralité des
contributions : Adler (Hanz), Nützt es dem Volke, betrogen zu werden ? Est-il utile au peuple d’être trompé ?
Die Preisfrage der Preußischen Akademie der Wissenschaften für 1780, Forschungen und Materialien zur
Universitätsgeschichte, Stuttgart, Frommann-Holzboog, 2007, 2 vol. [Lorinet, p. 993-1011].
5. Quérard (Jean-Marie), La France littéraire, Firmin-Didot, 1833, t. 5, p. 357-358.
– 12 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 12orinet OC Harmattan BAT.indd 12 113/11/2013 17:34:233/11/2013 17:34:23Introduction
Trois pamphlets, et dont l’auteur était bien médecin : les biblio-
thèques d’Avignon et de Montpellier, entre autres, possèdent des
exemplaires imprimés de sa thèse sur l’anatomie du fœtus humain,
soutenue en 1780 à la faculté de Montpellier pour son baccalauréat
de médecine.
Mais en dehors de ce Lorinet, écrivain des Lumières que les
dix-huitiémistes mentionnèrent parfois depuis sa mise au jour par
Wermer Krauss, il semblait y en avoir un autre, un homme de loi actif
à Paris durant la Révolution : militant dans la mouvance cordelière ;
juré au premier Tribunal révolutionnaire, celui du 17 août 1792,
formé pour juger les crimes royalistes commis le 10 août ; puis juge
d’un des six tribunaux civils de Paris ; mais surtout, membre de la
Commune de Paris, de 1793 jusqu’à sa dissolution le 9 thermidor.
Des brochures et des journaux de l’époque, de rares mentions chez
des historiens de la Révolution (Aulard, Mathiez…), fournissaient
quelques renseignements épars sur son rôle de 1790 à 1794. Après
vérif cation, il apparaissait qu’il s’agissait bien du même homme qui
avait suivi, comme cela se faisait encore couramment, un double
cursus universitaire : Bernard Nicolas Lorinet, licencié ès lois et
docteur en médecine.
L’intérêt du personnage prenait une tout autre dimension, car
c’est bien en tant que membre de la Commune de Paris en l’an II,
que ses écrits prérévolutionnaires prennent tout leur sens. C’est
d’ailleurs actuellement le seul membre de cette assemblée dont
on peut connaître les opinions philosophiques et politiques avant
la Révolution.
Plus généralement, il est exceptionnel de pouvoir reconstituer la
formation et l’itinéraire intellectuel d’un de ces militants montagnards
de l’an II, et bien plus encore d’en retrouver un qui se soit engagé
dans les polémiques philosophiques de la f n de l’Ancien Régime.
Les encyclopédistes survivants, leurs cadets, et les pamphlétaires du
6régime f nissant – les « Rousseau des ruisseaux »  –, se retrouveront
plus couramment chez les Girondins, voire chez les nostalgiques de
l’ordre ancien. De Raynal à Condorcet, de Beaumarchais à Thevenau
de Morande, de Linguet à Brissot… On connaît d’ailleurs la condam-
7nation sans appel de Robespierre à l’encontre des enc yclopédistes
6. L’expression « Rousseau du ruisseau » visait à l’origine Rétif de La Bretonne, comme le rapporte
Grimm en avril 1782 [Grimm (Friedrich Melchior baron de), Correspondance littéraire, philosophique
et critique, Garnier frères, 1877-1882, t. 13, p. 107] ; Robert Darnton l’a reprise avec bonheur pour
equalif er tous les plumitifs de la f n du XVIII siècle.
7. Rousseau excepté, sanctif é « précepteur du genre humain ».
– 13 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 13orinet OC Harmattan BAT.indd 13 113/11/2013 17:34:233/11/2013 17:34:23La vie et les écrits de Bernard Nicolas Lorinet
et de leurs successeurs :« Les hommes de lettres, en général, se sont désho-
8norés dans cette révolut ion », incapables d’anticiper la révolution à
venir, ils étaient corrompus par le système même qu’ils critiquaient,
mais dont ils vivaient, « f ers dans leurs écrits, rampants dans les anti-
chambres » ; nostalgiques de leur statut passé, ils ne pouvaient être
les hommes nouveaux dont la Révolution avait besoin.
Si le constat est évident pour la plupart des dirigeants montagnards,
d’ailleurs souvent trop jeunes pour avoir participé aux controverses
des Lumières, qu’en est-il des autres ? Tous n’étaient pas sans passé,
9tous n’avaient pas 20 ans. Marat en est un exemple .
Roland Desné notait encore récemment : « [Le livre de René
Tarin] contribue ainsi à l’exploration d’un vaste chantier, qui
appelle encore de nombreuses monographies, notamment sur ces
artisans des Lumières qui ont vécu la Révolution […]. Chantier
10essentiel puisqu’il ouvre sur notre modernité même . »
Si les dix-huitiémistes ont encore devant eux ce chantier, les
historiens de la Révolution, dans une perspective historique
inverse, l’ont tout aussi peu exploré. Il faut reconnaître qu’il n’est
pas simple de reconstituer les itinéraires de ces « artisans ». À l’ano-
nymat des pamphlétaires des Lumières succède souvent celui
des publicistes révolutionnaires, car même après 1789, la liberté
d’opinion et la liberté de la presse ne furent jamais assez établies
pour que l’anonymat ne reste pas la plus élémentaire des protec-
tions. Quant aux militants qui s’étaient battus au grand jour, ils
durent bien se résoudre à la plus grande discrétion lorsque vint
l’heure de la réaction et de la répression après Thermidor, répres-
sion qu’ils subirent, pour ceux qui eurent le plus de longévité, au
moins jusqu’en 1830. Les premiers historiens de la Révolution les
laissèrent dans cet anonymat où ils avaient trouvé refuge, et seule
la police – du Directoire à la Restauration – leur marqua un intérêt
constant, du moins tant qu’ils furent vivants…
Depuis, rares sont les études consacrées aux militants et aux élus
parisiens de l’an II, leurs origines, leurs formations, leurs éventuels
engagements politiques ou philosophiques avant la Révolution, et
ce que devinrent les survivants après Thermidor.
8. Robespierre (Maximilien), « Discours du 18 f oréal an II », Œuvres complètes, Société des études
robespierristes, PUF, 1967, t. X, p. 454.
9. Son ouvrage Les Chaînes de l’esclavage date de 1774, mais, publié anonymement en anglais, il
demeura pratiquement inconnu jusqu’à l’édition française du texte, largement remanié, en 1792.
10. Desné (Roland), préface à : Tarin (René), Diderot et la Révolution française, Champion, 2001, 190 p.
– 14 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 14orinet OC Harmattan BAT.indd 14 113/11/2013 17:34:233/11/2013 17:34:23Introduction
L’étude des cadres sectionnaires et municipaux qui émergèrent du
vivier révolutionnaire parisien apporterait sans doute un éclairage
nouveau sur les liens idéologiques qui mènent des Lumières à la
Révolution. Cette étude permettrait sans doute de nuancer les juge-
ments hâtifs sur ce peuple obscur de boutiquiers ou d’artisans qui
aurait composé l’essentiel des autorités parisiennes après le 10 août ;
« inconnus », « sortant de nulle part », comme le répète trop souvent
11Haim Burstin . Car enf n, s’ils sont inconnus de l’historien actuel,
ils ne devaient pas l’être des sans-culottes qui les choisirent pour
représentants dans les différentes instances révolutionnaires, et qui
leur reconnaissaient donc les compétences nécessaires. Prenons le
cas de Mathias Hu que nous croiserons dans cette étude : élu juge
de paix de sa section après la chute de la royauté, il fut toujours
complaisamment noté par les historiens (sans doute pour mieux
opposer les brillants juristes girondins aux incultes terroristes monta-
gnards) comme étant épicier… mais, s’il n’en avait peut-être pas
l’éloquence, Hu avait fait les mêmes études de droit que le f ls de
charcutier Brissot, et ce n’est que faute d’argent qu’il ne passa pas
12ses diplômes. Seul Burstin donne cette précision , ce que ne fait
pas, par exemple, Métairie qui utilise pourtant les mêmes dossiers
13d’archives . Et ce ne sont pas que les habitants de son quartier qui
le trouvaient compétent en droit, tous les procureurs de Lille (dont
son propre père) le choisirent comme mandataire pour liquider leurs
14off ces en l’an II . Quant au médecin Lorinet, élu dans la même
section populaire du faubourg Saint-Marcel que l’épicier Hu, il va
nous fournir un exemple particulièrement intéressant du parcours
d’un membre de cette Commune de l’an II.
On sait le rôle prépondérant de la Commune de Paris dans le
processus révolutionnaire, dès juillet 89 et bien sûr du 10 août 1792
jusqu’à sa chute brutale le 9 thermidor de l’an II. À chaque soulè-
vement, c’est par elle, après l’avoir « régénérée », que le peuple
parisien imposa à l’Assemblée nationale et à la France entière les
11. Burstin (Haim), L’Invention du sans-culotte, Collège de France – Odile Jacob, 2005, 238 p. ; Burstin
(Haim), Une Révolution à l’œuvre, le faubourg Saint-Marcel, Seyssel, Champ Vallon, 2005, 928 p. Si
je cite Haim Burstin plutôt que d’autres historiens qui ont tenu des propos bien plus outranciers, c’est
parce que Lorinet apparaît dans sa thèse monumentale sur le faubourg Saint-Marcel, par ailleurs si riche
en renseignements sur les militants de ce faubourg.
12. Burstin (Haim), Une Révolution à l’œuvre…, op. cit.
13. Métairie (Guillaume), Le Monde des juges de paix de Paris, 1790-1838, Loysel, 1994, 368 p. ; Des juges de proximité. Les juges de paix. Biographies parisiennes (1790-1838),
L’Harmatan, 2003, Coll. « Droits et cultures », 262 p.
14. AN, ET XLVII 444.
– 15 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 15orinet OC Harmattan BAT.indd 15 113/11/2013 17:34:233/11/2013 17:34:23La vie et les écrits de Bernard Nicolas Lorinet
grandes étapes de la Révolution. La Commune de Paris s’instituant
porte-parole des intérêts de la Nation, d’autant plus naturellement
que ses membres, comme l’ensemble de la population parisienne,
étaient à plus de 70 % originaires de province. Ils estimaient avoir
toute légitimité à représenter la France et agir en son nom comme
contre-pouvoir face au roi et aux Assemblées nationales successives
qui, élues au second degré, n’avaient pas la même assise populaire.
Mais ils cristallisèrent dans le même temps la haine de la bour-
geoisie, et si celle-ci eut besoin, le 9 thermidor, d’un acte symbolique
pour asseoir sa suprématie par la mort de Robespierre, de Saint-J ust
ou de Couthon…, son objectif réel et immédiat, sa v éritable victoire,
fut bien la destruction de cette Commune de Paris (d’ailleurs, déjà
15bien entamée par les Robespierristes durant l’hiver de l’an II ) :
93 guillotinés en quelques jours et les 50 autres quasiment tous jetés
en prison. Sinistre préf guration de la répression qui va s’établir pour
de longues années sur les militants populaires, jusqu’au bain de sang
commis par les Versaillais lors de l’écrasement de la Commune de
Paris, rétablie en 1871.
eTout au long du XIX siècle – en 1830, en 1848 et bien sûr en
1871 – le rétablissement de la Commune resta une des premières
16revendications du peuple de Paris , pourtant, dans le même temps,
17aucun historien n’étudia dans le détail cette Commune de l’an II
qui en était le prototype. Si Robespierre ou Saint-Just f nirent par
trouver leurs hagiographes, de la Commune seul Hébert, « le Père
Duchesne », demeura hors de l’oubli et f nit même par la symbo-
liser, et le plus souvent pour la stigmatiser.
Les clivages politiques apparus durant la Révolution entre répu-
eblicains demeurèrent vivaces tout au long du XIX siècle, les grands
15. La Convention, pouvoir centralisateur, par-delà ses clivages politiques, ne pouvait tolérer ni les
tentatives de démocratie directe que favorisait la Commune, ni le contrôle politique, policier et militaire
que celle-ci exerçait sur la capitale. Durant l’hiver de l’an II, la Convention qui avait pris le contrôle des
comités révolutionnaires de section, f t arrêter, entre autres, de nombreux administrateurs de police sous
différents prétextes, destitua le procureur et ses substituts, et enf n le maire lui-même. Leurs remplaçants,
non élus, étaient simplement proposés par les comités de section et soumis à la censure du Comité de
Salut de public qui f nit par les nommer directement.
16. Il ne faut pas oublier qu’une municipalité centrale avec un maire élu au suffrage universel, ne fut
rétablie qu’en 1972 ; mais à cette date les classes populaires parisiennes étaient en grande partie « hors
les murs », longue expulsion vers la banlieue inaugurée par Haussman.
17. Michelet, qui avait pourtant connu un des derniers survivants de la Commune ( Renouard, l’érudit
libraire-éditeur de la rue de Tournon) et qui avait encore à sa disposition toutes les archives parisiennes,
détruites en 1871, ne nous a laissé aucun renseignement précis sur les hommes de la Commune ni sur
son histoire interne. Seul Mortimer-Terneaux, animé d’un esprit de dénigrement systématique, publia
un certain nombre de documents disparus depuis : Mortimer-Ternaux (Louis), Histoire de la Terreur,
1792-1794, d’après les documents authentiques et des pièces inédites, Michel Levy, 1862-1881, 8 vol.
– 16 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 16orinet OC Harmattan BAT.indd 16 113/11/2013 17:34:233/11/2013 17:34:23Introduction
tribuns de la Révolution devinrent des références, parfois des héros…
Les hommes politiques n’hésitaient pas à se présenter en héritiers de
18 Danton ou de Robespierre, v oire de Hébert , mais on ne cherchait
guère à connaître ceux qui composaient cette Commune tant décriée,
jugée responsable de tous les excès supposés de la Révolution, des
massacres de septembre à la mise en œuvre de la Terreur.
Du centenaire de la Révolution à la première guerre mondiale, la
bourgeoisie triomphante, soucieuse d’établir sa légitimité, favorisa
bien d’importants travaux historiques et d’ambitieuses publications
des sources subsistantes sur le Paris révolutionnaire ; remarquables
travaux, monuments d’érudition, mais, de ceux de Lacroix à ceux
19de Tuetey, Robiquet ou Braesh , tous, et pour des raisons sans
doute différentes, s’interrompirent avant d’aborder l’an II et la
Commune dite « déf nitive ».
Si la sans-culotterie parisienne fut étudiée magistralement par
20Soboul dans sa thèse ; si quelques groupes d’élus parisiens de
l’an II f rent l’objet d’enquêtes assez fouillées, enrichissant les
21études de Charavay sur l’assemblée électorale de 1792 , comme
22celles de Lacroix sur le département de Paris ; celles, plus récentes,
23de Andrews et de Métairie sur les juges de paix ; ou celles de
e18. Voir, par exemple, d’un futur membre de la Commune de Paris pour le V arrondissement en 1871,
Tridon (Georges), Les Hébertistes, plainte contre une calomnie de l’histoire, préface de Auguste Blanqui,
Paris, Chez l’auteur, 1864.
19. Lacroix (Sigismond), Actes de la Commune de Paris, Ville de Paris,1894-1914, 16 vol. Le dernier
volume paru concerne janvier 1792, Sigismond Lacroix et René Farge, son collaborateur, étant décédés,
l’entreprise fut arrêtée.
– Tuetey (Alexandre), Répertoire général des sources manuscrites de l’histoire de Paris pendant la
Révolution française, Ville de Paris, 1900-1914, 11 vol. La guerre, et la mort de Tuettey en 1918, clôt
l’entreprise.
– Robiquet (Paul), Le Personnel municipal de Paris pendant la Révolution, Ville de Paris, 1890, 690 p.
Concerne les trois premières assemblées de 1789 à 1791, la suite prévue n’a jamais paru.
– Braesh (Frédéric), La Commune du 10 août, Hachette, 1911, 1240 p. Braesh prévoyait de continuer
ses travaux sur la Commune « provisoire » de 1793 puis sur celle « déf nitive » de l’an II.
20. Soboul (Albert), Les Sans-culottes parisiens de l’an II, Clavreuil, 1960, 1168 p. ; et ce qui, en quelque
sorte, en est l’annexe : Soboul (Albert), Monnier (Raymonde), Répertoire du personnel sectionnaire parisien
en l’an II, Publications de la Sorbonne, 1985, 564 p. Ainsi que les monographies sur des faubourgs
parisiens que cette thèse novatrice suscita : Monnier (Raymonde), Le Faubourg Saint Antoine, Société des
études robespierristes, 1981, 368 p. ; Burstin (Haim), Le Faubourg Saint Marcel à l’époque révolutionnaire.
Structure économique et composition sociale, Société des études robespierristes, 1983, 342 p.
21. Charavay (Étienne), Assemblée électorale de Paris, 2 septembre 1792 – 17 frimaire an II, Ville de
Paris, 1905, 760 p.
22. Lacroix (Sigismond), Le Département de Paris et de la Seine pendant la Révolution, Socié té de
l’histoire de la ré volution franç aise, 1904, 484 p.
23. Andrews (Richard M.), « The Justices of the Peace of Revolutionary Paris », Past and Present, August
o1971, n 52, p. 56-105 ; Métairie (Guillaume), Des Juges de proximité…, op. cit.
– 17 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 17orinet OC Harmattan BAT.indd 17 113/11/2013 17:34:233/11/2013 17:34:23La vie et les écrits de Bernard Nicolas Lorinet
24Serge Barbazange sur les commissaires révolutionnaires ; sur la
Commune, la seule tentative d’ensemble reste à ce jour le travail
25préliminaire mené en 1937 par Michel Eudes .
Mis à part un ouvrage récent sur le procureur de la Commune,
26 27 Chaumette , et de plus anciens sur ses deux substituts, Réal et
28 29Hébert (mais bien peu de choses sur le maire, P ache ) on cher-
30cherait en vain une étude sur l’un ou l’autre des 230 municipaux
31de l’an II , sur leurs rôles politiques durant la Révolution et lors
la chute de la Commune. Et il semble y avoir plus de certitudes
aujourd’hui sur le temps qu’il faisait à Paris le 9 thermidor que sur
ce qui se passa ce jour-là à l’Hôtel de ville et qui furent les acteurs
du drame qui s’y dénoua.
Mathiez écrivait en 1921 « L’histoire de la Commune de Paris en
32l’an II est tout entière à faire », bien plus tard, lors de la préparation
du bicentenaire de la Révolution, Émile Ducoudray pouvait encore
inscrire dans la liste des recherches à mener, l’étude politique et
33sociale des membres de la Commune . Cet appel n’a visiblement
guère eu d’écho, et l’on ne peut que constater l’absence totale de
données sur la Commune de l’an II dans le volume consacré à Paris
34de l’Atlas de la Révolution française .
Paradoxalement, ce furent des royalistes, légitimistes ou survivan-
tistes, de toutes obédiences, des amateurs de mystères historiques,
o24. Travaux annoncés par Émile Ducoudray (AHRF, n 263, p. 19) mais qui n’ont encore fait
l’objet d’aucune publication ; seule une courte notice statistique portant sur les 1 476 commissaires
révolutionnaires a été publiée dans l’Atlas de la Révolution française, t. 11, « Paris », EHESS, 2000, p. 69.
25. Eudes (Michel), Études sur la Commune robespierriste, 1937, 160 p.
26. Bossut (Nicole), Chaumette, porte-parole des sans-culottes, CTHS, 1998, 535 p.
27. Bigard (Louis), Le Comte Réal, ancien Jacobin (de la Commune révolutionnaire de Paris à la police
générale de l’Empire), Versailles, Mercier, 1937, 211 p.
28. Walter (Gérard), Hébert et le père Duchesne, Janin, 1946, 428 p. ; Jacob (Louis), Hébert le père
Duchesne, chef des sans-culottes, Gallimard, 1960, 364 p. ; Agostini (Antoine), La Pensée politique de
Jacques-René Hébert (1790-1794), Presses universitaires d’Aix-Marseille, 1999, 227 p.
29. Pierquin (Louis), Mémoires sur Pache, ministre de la Guerre en 1792 et maire de Paris sous la
Terreur, Charleville, E. Jolly, 1900, 276 p. ; Sée (Adrien), Le Procès Pache, SHRF, 1911, 208 p.
30. Il faut tout de même signaler qu’il existe quelques notices biographiques, éparses, et dont il faudrait
faire une recension, comme celle sur Jean-Jacques Chrétien : Guigon (Isabelle), « Jean-Jacques Auguste
Chrétien, membre de la Commune robespierriste », Paris et la Révolution, colloque de l’IHRF, Publications
de la Sorbonne, 1989, p. 105-108 ; ou celles sur Claude Fiquet et Claude Menessier : Legrand (Jacques),
Babeuf et ses compagnons de route, Société des études robespierristes, 1981, p. 319 et 331.
31. Chiffre approximatif, il y avait 144 postes de conseiller municipal (3 pour chacune des 48 sections),
mais il y eut plusieurs renouvellements partiels dont certains sont mal connus ; le principal eut lieu après
la chute des hébertistes et la reprise en main des structures politiques parisiennes par la Convention.
32. Mathiez (Albert), « Un mémoire inédit de Réal pour sa défense », AHRF, 1921, p. 138.
33. Ducoudray (Émile), « La Bourgeoisie parisienne et la Révolution : remarques méthodologiques pour
ode nouvelles recherches », Annales historiques de la Révolution française, n 263, 1986. p. 7-21.
34. Atlas de la Révolution française, t. 11, « Paris »,op. cit.
– 18 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 18orinet OC Harmattan BAT.indd 18 113/11/2013 17:34:243/11/2013 17:34:24Introduction
qui f rent quelques recherches sur ces oubliés de l’histoire. En effet,
ayant eu à garder et à « éduquer » le Dauphin, l’héritier du trône
prisonnier au Temple, les membres de la Commune devinrent pour
ces « historiens » les témoins soit de sa mort, soit de son évasion,
voire les complices ou les instigateurs de l’une ou de l’autre…
Certains, avec ténacité, recherchèrent les témoins utiles à leur
cause, et ce, dès la première Restauration. Mais la plupart se reco-
pièrent quand ils n’inventèrent pas de toutes pièces ce que leurs
prédécesseurs n’avaient pas eux-mêmes osé imaginer. L’ensemble
35de cette production est assez aff igeant, mais de Beauchesne à
36Sainte Claire-Deville , ils mirent parfois au jour des témoignages
et des documents sur le fonctionnement de la Commune et sur ses
membres que l’on chercherait vainement ailleurs. C’est, procédant
de cette tradition douteuse, que Lorinet connu ses rares avatars,
37devenant personnage de roman, de la Baronne Orczy à Françoise
38Chandernagor qui dans son roman La Chambre met en scène
Lorinet, médecin ignorant et sans passé, convoqué en témoin non
assisté dans un procès intemporel – que seule la licence poétique
reconnue aux romanciers, fussent-ils issus du Conseil d’État, permet
d’excuser – pour répondre de l’agonie solitaire d’un enfant-roi sous
le regard insensible de ses geôliers.
39Loin de cette tradition , et sans prétendre avoir épuisé toutes
les sources encore accessibles, je me suis efforcé de reconstituer,
malgré les nombreuses zones d’ombre qui subsistent, l’itinéraire
d’un membre de cette nouvelle génération d’intellectuels devenus
militants politiques, qui tentèrent de refaçonner la société. Pour cela,
j’ai réuni le corpus des textes de Lorinet, le plus exhaustif possible,
en replaçant chacun d’eux dans le cours des événements. Textes
qui montrent à travers la diversité des thèmes abordés (médecine,
philosophie ou politique) la constance des idées d’un homme des
Lumières, engagé dans la Révolution.
35. Beauchesne (Alcide de), Louis XVII – sa vie – son agonie – sa mort, Plon, 1861, 2 vol., 614 et 536 p.
36. Sainte-Claire Deville (Paul), La Commune de Paris en l’an II, Plon, 1946, 388 p., écrit en marge de
À la recherche de Louis XVII, Flammarion, 1946, 460 p. À propos de son ouvrage sur la Commune, voir
le compte rendu publié dans AHRF, 1950, p. 273.
37. Orczy-Bartow Brown (Sarah), Eldorado, Londres, Hodder & Stoughton, 1913, 374 p.
38. Chandernagor (Françoise), La Chambre, Gallimard, 2002, 292 p., p.102-114 et 153-157.
39. L’affaire Louis XVII sera malgré tout abordée pour tenter de séparer, tout au moins en ce qui
concerne Lorinet, la légende du vraisemblable.
– 19 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 19orinet OC Harmattan BAT.indd 19 113/11/2013 17:34:243/11/2013 17:34:24La vie et les écrits de Bernard Nicolas Lorinet
Dans les fonds d’archives d’Ancien Régime, registres d’état civil
et fonds notariaux, j’ai puisé les éléments permettant de décrire son
milieu familial ancré dans la bourgeoisie commerçante champenoise.
Nous suivrons ensuite l’étudiant itinérant – Reims, Paris,
Montpellier – passant du droit à la médecine, et dont la thèse de
médecine sur l’anatomie du fœtus humain (texte latin et traduction)
est ici rééditée.
De la f n de cette période de formation, en 1779-1780, datent
les trois pamphlets qu’il signa, et que j’ai tenté de rééditer le plus
f dèlement possible :
– son premier essai polémique avec le redoutable Linguet, où tout
en défendant Rousseau, il exprime sa sensibilité politique ;
– sa contribution au concours de Berlin (en relevant les variantes
entre les trois versions connues). À la suite de Wermer Krauss, j’ai
reconstitué l’histoire de l’élaboration de ce concours et relevé chez de
nombreux auteurs qui n’y participèrent pas directement les réponses
qu’ils donnèrent néanmoins à cette question fondamentale de la
nécessité du mensonge pour le bien supposé du peuple ;
– enf n la leçon de démocratie qu’il donne aux Genevois et où sont
déf nis les principes républicains qu’il défendra en 1791…
Dans la presse médicale de la f n de l’Ancien régime, Journal de
médecine, Gazette de santé…, j’ai retrouvé plusieurs de ses articles
scientif ques. S’il est certain qu’il en publia d’autres anonymement,
il n’est guère possible de les identif er formellement ; une seule
fois je me suis risqué à lui en attribuer un, car celui-ci s’insère
assez naturellement dans une polémique engagée avec Fabre sur
la nature de l’âme.
Après dix années de travaux scientif ques (1780-1788) dont la
diversité, tout encyclopédique, nous est donnée par un texte – bilan et
programme – qu’il avait transmis à Benjamin Franklin en 1782, Lorinet
semble abandonner ses recherches médicales pour se consacrer, dès
le début de la Révolution, à la politique et au droit.
Dans le foisonnement de la presse révolutionnaire, j’ai retrouvé
plusieurs de ses articles, discours ou interventions dans des assem-
blées révolutionnaires. Bien sûr, là aussi, le dépouillement n’est
sans doute pas exhaustif, mais ces quelques textes témoignent de
la permanence de certains principes politiques que Lorinet avait
déjà défendus dix ans auparavant.
Malgré la destruction de nombreux fonds d’archives parisiens, il
reste encore aux Archives nationales, aux Archives départementales
de Paris et à celles de la Préfecture de police, de nombreuses pièces
– 20 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 20orinet OC Harmattan BAT.indd 20 113/11/2013 17:34:243/11/2013 17:34:24Introduction
qui ont permis de retracer sa carrière révolutionnaire depuis son rôle
dans la propagande républicaine menée par les Cordeliers en 1791,
jusqu’à son emprisonnement en Thermidor.
Les vingt années suivantes de la vie de Lorinet sont d’une obscu-
rité à peu près totale. Seuls quelques actes notariés attestent qu’il
vécut tout ce temps dans l’île Saint-Louis. Mais de nombreux docu-
ments d’archives permettront de préciser les circonstances assez
troubles de son décès le 30 avril 1814, jour de la chute de Paris et
de l’Empire.
Au cours de mes recherches, en suivant de nombreuses pistes,
j’ai dû m’intéresser à plusieurs personnages sur lesquels il n’exis-
tait aucune documentation synthétique, m’amenant à collecter sur
certains d’entre eux de nombreux éléments biographiques inédits.
Quelques notices ainsi constituées sont publiées ici ; tout d’abord
sur deux anciens administrateurs de la police parisienne qui furent
très présents au moment de la mort de Lorinet : Jean-Baptiste Louis
Lessore et F rançois Xavier Bréon ; puis sur un autre médecin membre
de la Commune de Paris en l’an II, Jean Michel Séguy.
Il faut considérer le présent volume, comme une modeste contri-
bution au vaste programme de recherche sur les membres de la
Commune de l’an II, qu’Albert Mathiez ou Émile Ducoudray appe-
laient de leurs vœux.
– 21 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 21orinet OC Harmattan BAT.indd 21 113/11/2013 17:34:243/11/2013 17:34:24La vie et les écrits de Bernard Nicolas Lorinet
Note sur l’établissement des textes
Les textes d’époque, et les citations, sont composés en Garamond,
les commentaires, notes, et citations d’auteurs actuels, en Optima.
Tous les textes ici réédités, l’ont été en tentant de respecter
l’orthographe et les usages typographiques des originaux. Toutes les
variantes, lorsqu’il y a plusieurs versions, sont toujours indiquées
en note.
Comme le résumait sèchement Mathiez :
« Il n’y a pas deux méthodes pour éditer les textes. Il n’y en a qu’une
bonne, celle qui consiste à donner le texte exact tel qu’il est connu
par les manuscrits ou les imprimés, en notant soigneusement les
evariantes. Corriger les écrits du XVIII siècle sous prétexte de les
mettre en harmonie avec l’orthographe actuelle est une sottise qui
n’a pu venir à l’esprit que de publicistes médiocres, aussi étrangers
à la philologie qu’à l’histoire, mais désireux avant tout d’atteindre
le grand public qu’il s’agit d’endoctriner. Que ces publicistes
trônent parfois dans les commissions off cielles et y fassent même
40la loi, leur sottise n’en est pas moins une sottise. »
40. Mathiez (Albert), Le Club des Cordeliers pendant la crise de Varennes et le massacre du Champ de
Mars, Honoré Champion, 1910, p. III.
– 22 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 22orinet OC Harmattan BAT.indd 22 113/11/2013 17:34:243/11/2013 17:34:24Première partie
Les années d’apprentissage
(1749-1779)
Lorinet OC Harmattan BAT.indd 23 13/11/2013 17:34:24La vie et les écrits de Bernard Nicolas Lorinet
eCarte de Cassini, environs de Châlons-sur-Marne (dét n aixlv), fiii .
– 24 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 24orinet OC Harmattan BAT.indd 24 113/11/2013 17:34:243/11/2013 17:34:24Première partie. Les années d’apprentissage (1749-1779)
Une famille champenoise
’est au cœur de la Champagne, à Châlons, et plus précisément Cencore dans la paroisse Saint-Alpin, que l’on peut voir se déve-
elopper depuis le XV siècle les branches maternelle ( Billet, Lalouette,
Gaudinat,…) et paternelle ( Adnet, Saint Remy, Clément,…) de la
famille de Bernard Nicolas Lorinet.
Dans ce quartier commerçant, où la plus ancienne foire de la ville
était déjà installée bien avant l’an mil en face de l’église Saint-Alpin,
s’étaient constituées des dynasties de négociants qu’enrichissait le
commerce f orissant de la draperie de Châlons, célèbre dans toute
l’Europe. En Champagne, alors carrefour des échanges entre Flandre,
Germanie, Italie…, s’étaient organisées de grandes foires (Bar-sur-
Aube, Troyes), où transitaient les épices, les peaux, la laine, la soie,
le coton, favorisant le développement d’industries locales de trans-
formation comme la bonneterie à Troyes ou la draperie à Châlons.
Épris de libéralisme économique, aspirants à l’autonomie dont
bénéf ciaient leurs confrères d’Italie ou de Flandres, les bourgeois
de Châlons avaient une longue tradition de lutte contre le pouvoir
épiscopal, réussissant à obtenir un statut communal pour leur cité
et bataillant sans cesse contre le comte-évèque pour gérer leurs
eaffaires sans contraintes. Au XVI siècle, les drapiers et une partie de
la bourgeoisie commerçante s’attachèrent à la religion réformée.
En 1681, le curé de Saint-Alpin, dans sa réponse à une enquête de
l’évêque de Châlons, dénombrait deux à trois cent hérétiques dans
41sa paroisse . Des familles se déchirèrent, et l’on voit ainsi, pour
rester du côté des ancêtres de Lorinet, le curé de Breuil, Étienne
Billet, massacré par les Huguenots en 1537, et quelques années
plus tard, son parent Claude Billet, négociant et un des gouver-
42neurs de Châlons, adhérer à la Réforme ; il fut évincé du Conseil
de Châlons en 1562, réintégré en vertu de l’édit de pacif cation
(ou édit d’Amboise, 13 mai 1563), puis, de nouveau menacé par
un arrêt du 22 avril 1564 pour prise d’armes lors d’une tentative
de soulèvement de la ville, il prit la route de l’exil avec sa f lle
43Catherine . Mais ses f ls, eux, restèrent f dèles au catholicisme
et reprirent les charges paternelles à Châlons. C’est ainsi que Jean
41. AD Marne, G 1717.
42. Du temps des prédications du docteur en Sorbonne et ministre protestant Jean Fournier (1505-1564)
qui avait ouvert un prêche à Loisy-sur-Marne.
43. Revenu à Châlons, il décède en 1610 et est inhumé dans l’Église Saint-Alpin, cf. Barthélémy
(Anatole de), Recueil des pierres tombales des églises et couvents de Châlons-sur-Marne, 1888, 300 p.
– 25 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 25orinet OC Harmattan BAT.indd 25 113/11/2013 17:34:243/11/2013 17:34:24La vie et les écrits de Bernard Nicolas Lorinet
Billet participe au conseil de la ville du 11 octobre 1585, décidant
du désarmement des « prétendus Réformés » à Châlons.
Durant les guerres de religions, les bourgeois châlonnais, ayant
surtout besoin de la paix pour leur négoce, se rangèrent prudem-
ment dans le sillage de la politique royale face à la Ligue qui
tenait Reims et une partie de la province. Henry IV leur en fut
d’ailleurs toujours reconnaissant, leur accordant de nombreuses
franchises, les soutenant contre les prétentions de l’évêque, et
faisant de Châlons la capitale de la Champagne. Nous verrons
que l’anticléricalisme de Bernard Nicolas Lorinet et l’adulation
qu’il portait à Henry IV, même s’ils avaient sans doute des bases
plus idéologiques, ne sont pas en contradiction avec cette tradition
locale. Après la révolte des drapiers, durement réprimée en 1657, la
révocation de l’Édit de Nantes en 1685 provoqua un choc très rude
pour l’économie locale, poussant cette fois à l’exil la plupart des
drapiers restés protestants, entraînant le déclin de cette activité qui
eétait depuis le XII siècle la seule industrie f orissante de la région,
et obligeant nombre de négociants à diversif er leurs activités dans
le commerce des grains ou des épices.
Pour ces négociants, la réussite commerciale n’était pas l’unique
ambition, l’accession à la noblesse en était une autre. En Champagne,
où la noblesse était transmissible par les femmes, et où les nobles
pouvaient pratiquer le commerce ou l’industrie, la frontière entre
bourgeoisie et noblesse était bien plus poreuse que dans le reste du
royaume et les alliances entre ces deux classes étaient fréquentes.
Les négociants étaient souvent assez riches pour acheter des off ces
voire des f efs, en tout ou partie, car les f efs se vendaient aussi à
la découpe, comme celui de Marson divisé en 65 parts possédées
par 27 seigneurs différents, ou bien celui de Sainte-Livière dont
Claude Billet racheta le château et un quart, puis un huitième, de
la seigneurie. Son f ls, J ean Billet, également négociant et échevin
de Châlons, était écuyer, seigneur de Fagnières et de Faremont en
partie, ainsi que receveur général des tailles en Champagne. Quant
à la branche latérale des Billet installée à Fismes près de Reims (mais
qui conserva des biens à Châlons), première famille consulaire de
la ville, admise comme noble durant tout l’Ancien Régime, elle
réussira à produire jusqu’à nos jours des générations de notables
– notaires, avocats ou médecins – et compta des maires de Fismes
aussi bien sous l’Ancien Régime que sous la Révolution, l’Empire et
la Restauration, époque à laquelle certains de ses membres conti-
nuaient d’être négociants en draperie.
– 26 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 26orinet OC Harmattan BAT.indd 26 113/11/2013 17:34:273/11/2013 17:34:27Première partie. Les années d’apprentissage (1749-1779)
Avides de reconnaissance, on voit les deux
grands-pères de Bernard Nicolas, Henry Billet à
Fismes et Benoist Lorinet à Châlons, contribuer
volontairement à cet impôt sur la vanité que
constitua l’instauration de L’Armorial général de
44France en 1696 .
Bien que moins proches d’une telle recon- Blason de Benoist
Lorinet, lieutenant
naissance nobiliaire, les Lorinet n’en utilisent pas de bourgeoisie de
Châlons.moins les mêmes stratégies. Issu d’une famille de
maîtres pelletiers, fourreurs et tailleurs d’habits,
45Benoist Lorinet que l’on vient de voir faire enre-
gistrer son blason, et qui s’était enrichi, lui, dans le
commerce des grains, place trois de ses f ls d’une
46façon fort judicieuse . Si l’un, Claude, reprend les
activités commerciales de son père, un autre, Jean- Blason de Henry
Billet, conseiller du 47Baptiste, est marié à la f lle d’un conseiller du
Roi, maire de la ville
roi, garde marteau en la maîtrise des eaux et forêts de Fismes.
à Sézanne, dont il reprend la charge peu après ; ce n’est pas un
hasard car le troisième, Jean Hyacinthe, est marié en janvier 1726
44. Parallèlement au débuscage des faux nobles qui, en plus du prestige, s’évitaient le paiement de
certains impôts, Louis XIV institua l’Armorial général, conf é à d’Hozier , pour recenser et valider non
seulement les armoiries et blasons de la noblesse, mais aussi ceux des villes, confréries et même de
bourgeois pourvus d’off ce et non encore anoblis, et parfois même d’un simple grade dans la milice
de la ville. L’inscription, qui ne valait pas reconnaissance de titre de noblesse, coûtait 20 livres par
personne (et jusqu’à 500 pour les gouvernements de province) ; l’amende pour utilisation de blason
non enregistré était f xée à 300 livres… L’opération rapporta, tous frais déduits, 7 millions aux caisses
de l’État. Ce fut une des plus belles innovations f scales en matière d’impôt volontaire avant la création
de la loterie royale. Les 35 volumes de l’Armorial général de France reproduisant les blasons coloriés,
paraphés par Charles d’Hozier sont à la BNF (Mss fr. 32228, numérisé sur Gallica.bnf.fr) ; voir aussi :
Paris (Louis), Indicateur du Grand armorial général de France, Au bureau du Cabinet historique, 1866, 2
vol. Les armes de Claude Billet sont d’azur à chevron d’argent accompagné en chef de deux moulinets
de même emmenchés d’or et en pointe d’une épée d’or, d’où dérivent celles des Billet de Fismes.
45. Marchand, ancien consul, 1650-1729. C’était un important négociant en grains ; en 1691, on le voit
par exemple acheter avec son beau frère Valentin Clément, de grosses quantités de grains à Arcis pour
erles greniers du Roi de Châlons (BN, Fr. 21643-239, 1 août 1694. Arcy-sur-Aube, déposition de Jean
Barbaron, cité par Usher (Abbott Payson), The History of the Grain Trade in France, 1400-1710, Harvard
Economic Studies, IX, 1913 420 p., p. 101). Il était marié à Marguerite Adnet, d’une famille où l’on
relève de nombreux protestants. Benoist Lorinet possédait un domaine à Triaucourt, terre huguenote à
la limite du diocèse de Châlons, en lisière de la forêt d’Argonne, loué à bail, qui lui rapportait 1 200
livres (Archives de la Meuse, Inventaire-sommaire des Archives départementales antérieures à 1790,
vol 2, p. 549).
46. Un quatrième, Memmie Valentin, maître chirurgien et marchand, mort en 1736, avait fait à la
fabrique de sa paroisse un leg tellement délirant qu’il fut refusé. Sur ce leg, voir : Grignon (Louis),
Historique et description de l’église et paroisse de Saint-Alpin de Châlons, Châlons-sur-Marne, impr. de
T. Martin, 1878, 169 p., p. 154 et s. ; et AD Marne, G 1717 : Mémoire de la fabrique de la paroisse de
Saint-Alpin touchant l’exécution du testament de Memmie Valentin Lorinet en date du 18 mai 1736.
47. Marie Reine Corrard. Ils n’eurent qu’une f lle, Marie J eanne Françoise, décédée à 25 ans, six mois
après son mariage avec Nicolas Muiron, off cier du roi à Sézanne.
– 27 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 27orinet OC Harmattan BAT.indd 27 113/11/2013 17:34:273/11/2013 17:34:27La vie et les écrits de Bernard Nicolas Lorinet
à Élizabeth Devillers (ou de Villers) f lle d’un notaire d’Épernay qui
vient tout juste de décéder (septembre 1725), et dont il reprend
également la charge. Ce Jean Hyacinthe meurt à 36 ans (l’off ce de
48notaire reviendra alors dans la famille Devillers ) laissant une veuve
et cinq enfants dont les deux oncles, Claude et Jean-Baptiste, vont
s’occuper. Marie Élisabeth Ursule, par exemple, sera mariée à un
49« épicier, distillateur » de Châlons, Nicolas Gobert . Contrairement
aux autres branches de la famille Lorinet qui s’étiolent rapide-
ment, Marie Élisabeth Ursule et Nicolas Gobert eurent au moins
dix enfants, d’où une nombreuse descendance, Bernard Nicolas
50Lorinet, alors âgé de 9 ans, fut le parrain de l’un d’eux . Quant
aux autres enfants du notaire d’Épernay, il y eut : – Marie Ursule qui
meurt à quinze ans à Sézanne ; – Jean François Hyacinthe Valentin,
51qui devint procureur au Conseil supérieur de Châlons ; – enf n,
Claude Emmanuel (1731-1791) qui fut le seul, semble-t-il, à a voir
une descendance avec Marie Jeanne Oudin (1738-1783) dont il eut
52au moins cinq enfants .
Revenons pour l’instant au père de Bernard Nicolas, Claude
Lorinet. Né à Châlons en 1698 de Marguerite Adnet et de Benoist
Lorinet, il épouse le 20 novembre 1731, Madeleine Bruyer, issue
d’une famille de maîtres drapiers de la ville, qui décède en 1742
sans avoir eu d’enfants. Ont subsisté dans les archives, le contrat
53de mariage , mais surtout un inventaire après décès, très détaillé,
dressé à la suite d’une contestation de membres de la famille Bruyer
qui s’estimaient lésés par un legs qu’elle avait fait. Cet inventaire
de tous les biens, titres et papiers du couple donne une idée assez
précise de la fortune de Claude Lorinet mais aussi, ce qui est rare,
54un inventaire assez détaillé de la bibliothèque familiale .
48. À Jean Devillers (lettre de provision du 14 avril 1741, AN, ET V 1329).
49. Nicolas Gobert était en fait négociant en épices, sa famille possédait même une plantation de café
à Saint-Domingue ; J ean-Baptiste Benoît Lorinet, son beau-frère, tentera l’aventure et alla s’y installer à
la tête, lui aussi, d’une plantation de café, il décéda sans enfant à Port-au-Prince le 21 décembre 1777.
50. André Nicolas, né le 30 novembre 1758 à Châlons.
51. AN, Arrêts du conseil du roi Louis XVI, 3235, arrêt liquidant à la somme de 2 000 livres le
remboursement de l’off ce de procureur au Conseil supérieur de Chalons dont le Sieur Lorinet Jean
François Hyacinthe Valentin est propriétaire et pourvu.
52. Parmi lesquels Charles Emmanuel, Joséphine Christine et Marie Thérèse Victoire qui furent
apparemment, à la mort de Bernard Nicolas en 1814, les derniers descendants du marchand de grains
de Châlons à porter encore le nom de Lorinet. Nous aurons l’occasion d’en reparler lorsque nous
aborderons dans le dernier chapitre la question des héritiers de Bernard Nicolas , infra p. 344.
53. AD Marne, 4 E 4663, Milson notaire. Je remercie vivement M. Jean-Paul Denise pour son aide et
pour m’avoir transmis de nombreux clichés de documents conservés aux Archives de la Marne.
54. AD Marne, B 105.
– 28 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 28orinet OC Harmattan BAT.indd 28 113/11/2013 17:34:273/11/2013 17:34:27Première partie. Les années d’apprentissage (1749-1779)
Ces documents permettent d’avoir une idée des ressources
dont put disposer Bernard Nicolas, tout d’abord avec sa sœur,
lorsqu’ils héritent de leur père en 1765, puis en 1769 de leur mère,
et ensuite lorsqu’il sera seul héritier de sa sœur en 1785. Les cent
pages de cet inventaire contrastent avec celui dressé à la mort de
Bernard Nicolas en 1814, lequel, si les notaires n’étaient pas de
tels virtuoses de la consommation de papier timbré, aurait pu tenir
sur une seule page.
En 1743, Claude Lorinet demeurant rue du Pont-des-
55Chauvières dans la paroisse Saint-Alpin, veuf depuis un an de
Madeleine Bruy er, se remarie avec T hérèse Billet de vingt ans sa
56cadette . Thérèse qui a hérité de son père (notaire, maire perpé-
tuel puis prévôt de la ville de Fismes, décédé le 30 août 1732),
57habite alors Châlons, rue du Vieux Collège , paroisse Notre-
Dame. Le mariage est célébré le 26 juin à l’église d’Aougny dont
58le curé est oncle et parrain de Thérèse. Le contrat de mariage,
epassé devant M Vauthier, notaire à Châlons, le 21 juin, portait sur
un total de 19 620 livres, mais, échaudé par la succession de sa
première femme, Claude Lorinet f t préciser qu’en cas de décès
de sa femme les membres de sa famille seraient complètement
exclus de la succession.
En six ans, T hérèse Lorinet eut cinq enfants. Les trois premiers
59n’atteindront pas l’âge adulte , le 9 juillet 1748 naît Marie
60Françoise Josèphe, décédée en 1785 ; si Thérèse accouche de
ses quatre premiers enfants à Châlons, c’est à Reims où vivait
sa mère, Françoise Lalouette, qu’elle accouche en 1749 d’un
f ls, Bernard Nicolas, qui fut baptisé le 10 septembre. Mais la
rédaction de l’acte devra attendre plus de quinze jours que
Claude Lorinet, resté à Châlons et guère empressé de v oir son
f ls, n’envoie une simple lettre pour conf rmer sa paternité.
55. Ou rue des Chauviers, actuelle rue des Fripiers.
56. Née à Fismes en 1719, f lle de Françoise Lalouette de Reims et de Henry-François Billet de Fismes.
Je ne sais si Françoise Lalouette était de la famille du jurisconsulte protestant François de Lalouette né
vers 1520 à Vertus près de Châlons et mort à Sedan en 1602.
57. Ou rues des Trésoriers, absorbée en partie, aujourd’hui, par la place Monseigneur-Tissier.
58. Henry Billet, décédé à Aougny le 21 mai 1748.
59. Marie Françoise, née à Châlons le 22 mars 1744 et décédée âgée de 4 jours à Saint-Étienne-au-
Temple le 26 mars 1744 ; Nicolas Louis, né à Châlons le 27 décembre 1744 ; Joseph, né à Châlons le 26
juin 1747 et décédé âgé de 15 jours à La Veuve le 12 juillet 1747. Les enfants avaient vraisemblablement
été mis en nourrice, très tôt, dans ces petits villages proches de Châlons.
60. Elle épouse, en 1776, François Blanchard, régisseur du marquisat de Reynel (cf. infra p. 327).
– 29 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 29orinet OC Harmattan BAT.indd 29 113/11/2013 17:34:273/11/2013 17:34:27La vie et les écrits de Bernard Nicolas Lorinet
61L’abbé Gouse put enf n noter cette nouvelle naissance dans
62son registre :
Document 1.
Acte de naissance de Bernard Nicolas Lorinet.
L’an de grace Mil-Sept-Cent-Quarante-Neuf, le dix septebre, jm e soussigné
Jean-Louis Gouse prêtre bachelier en théologie desservant cette paroisse ay
baptisé le f ls né du même jour de T érèse Billet qu’elle a déclaré provenir de
Claude Lorinet son mary bourgeois de Chaalons qui m’a con rmé la déf clara-
tion de T érèse Billet, sa femme, par une lettre datée du vingt-cinq septembre
de la présente année. On a imposé à cet enfant les noms de Bernard Nicolas.
63 64Le parrain a été Nicolas Harbaville , et Anne Louise Pedault la marraine,
qui ont signé avec nous le présent acte le jour et an que dessus.
[signé] Nicolas Harbaville, Anne Louise Pedault, Gouse
• Archives municipales de Reims, registre de la paroisse Saint-Étienne, BMS 1746-1750 (270)
Les parents sont peut-être séparés, en tout cas il n’y a plus
d’autres naissances dans la famille et, lors de son décès, Thérèse
Billet demeurait de nouveau sur la paroisse Notre-Dame.
L’enfance de Bernard Nicolas ne semble pas avoir été très
chaleureuse, il évoquera d’ailleurs plus tard, dans une lettre à
Benjamin Franklin, « le bonheur après lequel j’ai tant soupiré, celui
d’avoir une patrie […]; , moi qui n’ai pas même connu les douceurs du
65foyer paterne l. » Il a seize ans lorsque son père meurt à Châlons le
10 août 1765, et vingt lors du décès de sa mère le 27 février 1769.
S’il assiste à l’inhumation de son père en compagnie de son cousin
66Nicolas Gobert , il ne semble pas avoir été présent à celle de sa
mère pour laquelle l’acte ne mentionne pour tout témoin que le
67chanoine et le vicaire de la paroisse .
61. Jean Louis Gouse, curé de l’église paroissiale de Saint Étienne de Reims, décédé à l’âge de trente
ans à Reims, le 2 décembre 1751.
62. Archives municipales de Reims, registre Saint-Étienne, BMS 1746-1750 (270).
63. Âgé de 12 ans, il était né à Reims le 27 juillet 1737. Fils d’un maître drapier de la ville, il devint
capitaine dans les gardes du corps du comte de Provence après avoir participé à la Guerre de Sept
Ans ; en 1791 il intégra l’armée révolutionnaire comme adjudant-capitaine de la citadelle d’Arras où il
mourut le 15 mars 1804. Son f ls, Louis François, né en 1791, devint historien, membre de l’Académie
d’Arras, auteur du Mémorial historique et archéologique du département du Pas-de-Calais. Cf. Laroche
e(Antoine), « Notice sur M. Harbaville », Mémoires de l’académie des sciences, lettres et arts d’Arras, 2
série, t. 1, Arras, 1867, p. 297-393.
64. Ce nom est assez rare en Champagne, je n’ai pu identif er la marraine de Bernard Nicolas.
65. Cf. infra p. 191.
66. AD Marne, 2 E 119/31.
67. AD Marne, E suppl. 1362.
– 30 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 30orinet OC Harmattan BAT.indd 30 113/11/2013 17:34:273/11/2013 17:34:27Première partie. Les années d’apprentissage (1749-1779)
Le voilà donc héritier, avec sa sœur Marie Françoise, de tous
les biens familiaux qu’il va liquider au fur et à mesure de ses
besoins, comme en témoigne cet acte de 1774 par lequel il cède,
avec son beau-frère François Blanchard, une rente perpétuelle de
quinze livres sur un capital de trois cents livres, que son père avait
68lui-même reçue en héritage . En 1778, Bernard Nicolas et son
beau-frère mandatèrent Claude Choisel, bourgeois de Châlons,
69pour liquider tout l’héritage, actif et passif , mais nous verrons
que trente-cinq ans plus tard quelques maigres rentes perpétuelles
continuaient à lui être versées. Hélas, je n’ai pas retrouvé les actes
des successions maternelle et paternelle qui permettraient d’éva-
luer exactement le patrimoine initial de Bernard Nicolas. Tout ce
que l’on peut supposer, c’est qu’il fut assez conséquent pour lui
donner une certaine liberté d’action, et surtout de lui permettre de
continuer ses études à sa guise.
Pérégrinations académiques
ous ne savons pas dans quel collège Lorinet f t ses premières Nétudes, peut-être à celui de Châlons tenu par les jésuites
jusqu’en 1762 et qui acceptait « même » les protestants, mais
plus sûrement à Paris. Plusieurs indices sur lesquels je reviendrai,
semblent indiquer que Lorinet fut mis en pension chez un maître
70d’école parisien, François Jacques Ballin . Né en 1732, Ballin était
avocat au Parlement de Paris depuis 1757, puis en 1763 il se f t
71instituteur . Il loua alors des locaux dans l’ancien collège de Presles,
rue des Carmes, où il s’installa avec sa famille. Comme il le raconta
72plus tard dans un mémoire justif catif , il prenait en permanence
« 4 ou 5 élèves, jamais plus, dont je faisais l’éducation conjointement avec
celle de mes enfant puis, lorsqu’ils continuaient leurs études, Ballins »
e68. AD Marne 71 4E 8712, transport passé devant M Vauthier au prof t de Louis Nicolas Depinteville,
avocat.
e69. AD Marne, 4 E 8709, M Vauthier notaire. Acte du 14 mars 1778, en marge d’une reconnaissance
du 19 novembre 1765.
70. Nous retrouverons plusieurs fois Ballin, car Lorinet resta longtemps en relation avec lui (cf. p. 232,
332-333). Notons aussi qu’il y avait un Lorinet, maître d’école à Paris, peut-être un de ses deux oncles
qui vivaient alors à Paris, mais dont je ne connais pas l’état (Jèze,Prault, État ou tableau de la ville de
Paris, nouvelle édition, 1763, p. 118). L’expulsion des jésuites avait libéré de nombreuses places dans
l’enseignement, ce qui entraîna un important renouvellement de personnel.
71. Il devint plus tard professeur de rhétorique au collège Montaigu lorsque Pierre Crouzet qui occupait
la place fut nommé proviseur en 1791 à la place de l’abbé Curt, insermenté, qui avait démissionné.
772. F 4585, pl. 2, pièce 13-29.
– 31 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 31orinet OC Harmattan BAT.indd 31 113/11/2013 17:34:273/11/2013 17:34:27La vie et les écrits de Bernard Nicolas Lorinet
se faisait leur correspondant s’ils étaient boursiers au collège, le plus
73souvent à Louis-le-Grand , ou à celui de Lisieux.
Lorinet f t peut-être ses études dans l’ancien collège des Jésuites,
mais comme externe, car il ne f gure pas dans les listes des boursiers
74ou des pensionnaires qui ont été conservées . Si l’enseignement y
était gratuit, le prix de la pension y était élevé, environ 450 livres
par an, soit plus du double du salaire annuel d’un ouvrier qualif é.
Le recours à l’hébergement chez un maître d’école qui servait aussi
de répétiteur était une solution bien plus économique.
C’est en tout cas à Paris que Lorinet aurait obtenu sa maîtrise ès
75arts , comme le mentionne la faculté de Montpellier lorsqu’il y passa
ses diplômes de médecine, et comme il le précisa lui-même dans son
testament. La maîtrise ès arts était à peu près l’équivalent de notre
baccalauréat actuel, il fallait théoriquement avoir 18 ans et avoir suivi
les deux années d’enseignement terminal, philosophie et physique,
pour l’obtenir (150 à 200 élèves parisiens l’obtenaient chaque année) ;
elle était nécessaire pour devenir enseignant et, selon les universités,
soit pour s’y inscrire soit, tout au moins, pour y passer le premier
grade universitaire (le baccalauréat d’alors) dans deux des trois f lières
76existantes : théologie et médecine ; en droit elle n’était pas exigée .
À cette triste époque où les universités étaient autonomes et
marchandaient leurs diplômes, il y avait un fossé entre les édits
royaux qui tentaient de réformer les études, et la réalité ; là aussi,
c’est la Révolution qui, continuant la démarche centralisatrice
du pouvoir royal, réussit à mettre un peu d’ordre et à unif er les
formations ainsi que les diplômes.
Nous sommes un peu mieux renseignés sur la suite de son cursus.
Il f t tout d’abord des études de droit. C’était sans doute la voie que
lui avait choisie sa famille, la licence de droit étant nécessaire non
seulement pour s’inscrire au barreau, mais surtout pour acheter un
off ce. Le diplôme, s’il était nécessaire, n’avait rien de glorieux, et
la formation réelle se faisait ensuite par la pratique professionnelle.
73. J’en ai retrouvé plusieurs exemples dans les registres du collège (AN, MM 323-325 et H3 2516-
2517, « Soumissions des correspondants de pensionnaires », 1769-1788).
74. AN, H3 2524.
75. Là aussi, un doute subsiste car son nom ne f gure pas dans le manuscrit conservé à la Bibliothèque
nationale : BNF, Département des manuscrits, Registres des lettres de maître ès arts délivrées par
l’université de Paris, de 1632 à 1793, manuscrits latins, 9160-9161. On ne le trouve pas davantage
mentionné dans les listes des lauréats du concours général des collèges : BHVP, Recueil des lauréats...,
1747-1792, Fol 10452.
e e76. Nogues, Boris, «La maîtrise ès art en France aux XVII et XVIII siècles », Histoire de l’éducation,
on  124, 2009.
– 32 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 32orinet OC Harmattan BAT.indd 32 113/11/2013 17:34:273/11/2013 17:34:27Première partie. Les années d’apprentissage (1749-1779)
L’université de Reims où Lorinet obtint sa licence était davantage
réputée pour sa complaisance que pour la valeur de son enseignement.
Elle est restée célèbre aussi pour le grand nombre de futurs révolu-
tionnaires qui vinrent y prendre leurs grades : de Linguet en 1765 à
Danton, Saint-Just, Roland ou Brissot dans les années quatre-vingt.
Brissot, dont la carrière et l’év olution politique sont assez bien
connues, nous servira souvent de repère dans cette étude, car il
avait les mêmes centres d’intérêt et la même sensibilité prérévolu-
tionnaire que Lorinet, bien que leurs engagements politiques aient
ensuite divergé rapidement. Brissot a laissé dans ses Mémoires un
témoignage souvent cité par les historiens de l’enseignement sur
son prétendu rapide passage à Reims. Il vivotait alors à Paris comme
journaliste à gages lorsqu’il hérita de son père qui avait fait fortune
comme rotisseur-traiteur à Chartres. Grâce à cette manne, il put
investir 600 livres dans le « précieux » diplôme et envisager une
carrière plus prestigieuse, comme celle de Linguet son futur mentor :
« Je songeai donc à me faire recevoir avocat. Il fallait prendre des degrés dans
la faculté de droit et, comme ce n’était qu’une vaine formalité, je préférai la
voie la plus prompte, celle de les acheter à Reims. Le voyage que j s e f dans
cette ville me convainquit de l’avilissement de son université et du mépris
que méritaient tous ces établissements qui étaient moins une école de science
qu’un marché de titres. On y vendait tout, et les degrés, et les thèses et les
arguments. Je rougis pour les docteurs qui m’interrogeaient : ils me parurent
jouer et me faire jouer une mascarade dont le comique était encore relevé
par le sujet de leurs interrogations, car ils me questionnèrent ou feignirent
de me questionner très sérieusement sur la question de savoir si les eunuques
pouvaient se marier. Après avoir payé 5 à 600 livres pour cette pantalonnade,
77je revins à Paris, et me présentai au parleme nt. »
78En fait, comme l’avait déjà noté Gustave Laurent , Brissot passa au
moins deux ans (1780-1782) à étudier le droit à Reims comme l’at-
testent les relevés trimestriels de présence de la faculté, signés par les
79élèves . Il est étonnant qu’il dévalorise ainsi sa formation simplement
77. Brissot (Jacques Pierre), Mémoires (1754-1793), publiés par Cl. Perroud, Picard, 1912, t. 1, p. 193.
Pour corriger l’excès de pathos rousseauiste dont abuse Brissot dans ses mémoires, il convient de lire les
articles de Robert Darnton : Darnton (Robert), « Bohème littéraire et révolution : Jacques Pierre Brissot
ede Warville, espion de police », Bohème littéraire et révolution, le monde des livres au XVIII   siècle,
Gallimard-Le Seuil, coll. « Hautes études », 1983, p. 43-70 ; Darnton (Robert), « J. P. Brissot and the
Société typographique de Neuchâtel (1779-1787) », SVEC, 2001-10, p. 5-47.
78. Laurent (Gustave), « La Faculté de droit de Reims et les hommes de la Révolution », Annales
historiques de la Révolution française, 1929, p. 329-358.
79. Ces relevés consultés par Laurent aux archives de la Marne, puis mutilés par des amateurs
d’autographes, sont désormais aux Archives nationales, AN, M 197, d. 1, Procès-verbaux d’assistance
aux cours de la faculté de droit de Reims, 1745-1789.
– 33 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 33orinet OC Harmattan BAT.indd 33 113/11/2013 17:34:273/11/2013 17:34:27La vie et les écrits de Bernard Nicolas Lorinet
pour donner l’impression qu’il n’avait pas réellement voulu s’intégrer
dans les cadres d’Ancien Régime… Mais, s’il avait été en réalité un
étudiant besogneux, les dérives qu’il condamnait n’en existaient pas
moins. En août 1778, le futur ministre girondin Jean-Marie Roland de
la Platrière, dans une lettre à Louis Cousin-Despréaux, raconte avec
non moins de cynisme sa propre expérience, bien réelle cette fois :
« Arrivé le 30 [juillet, à Reims], j’ai pris ou plutôt fait enregistrer mes inscrip-
tions le 31, pris en même temps de la matière, étudié jour et nuit, soutenu thèse
sur le droit canon et le droit civil le 3 ; été reçu bachelier ; pris de nouvelles
matières le même jour ; soutenu thèse le 5 et reçu licencié en même temps ;
80parti le même jour [pour Paris] à huit heures du soir. »
Le cursus réglementaire pour les études de droit était de douze
inscriptions (trimestres) pour se présenter à la licence. À Reims,
si 40 % des étudiants champenois (15 % des effectifs en 1770-
1776) respectaient à peu près ces délais, les parisiens qui venaient
y prendre leurs grades étaient 95 % à n’y passer tout au plus que
81deux trimestres et même, pour la plupart, que quelques jours ,
ce qui ne les dispensait pas, bien entendu, de payer les douze
inscriptions. Une déclaration royale de 1690 autorisait ceux qui
avaient plus de 24 ans à se présenter au baccalauréat après seule-
ment trois mois d’études dans la faculté et la licence 6 mois après.
Cette dispense d’âge permettait d’éviter aux héritiers de détenteurs
d’off ces de passer trois années sur les bancs de l’université, mais
aussi aux clercs qui avaient appris le métier par la pratique.
Lorsque Lorinet, qui avait sans doute suivi ses études de droit à
82Paris s’inscrivit à Reims en octobre 1773, il venait effectivement
83d’avoir 24 ans et il passa sa licence six mois plus tard . Parmi les
135 élèves inscrits ces années-là, on relève les noms de deux futurs
84conventionnels montagnards : Pierre Louis Prieur (de la Marne)
85qui y étudiait depuis 1772, et Armand Tellier .
Le diplôme obtenu, certains, comme Brissot, tentaient de
80. Roland (Jean Marie), Philipon (Marie), Lettres d’amour (1777-1780), Picard, 1909, t. 1, p. 53.
81. Julia (Dominique), Revel (Jacques), Histoire sociale des populations étudiantes, École des hautes
études en sciences sociales, 1989, t. 2, p. 157.
82. Mais je n’en ai pas retrouvé trace dans les registres très parcellaires des étudiants parisiens en droit
qui ont été conservés (AN, MM 1142-1170).
83. AN, M 197.
84. Pierre Louis Prieur (Sommesous, 1756 – Bruxelles, 1827) était un cousin éloigné de Lorinet. Après
ses études de droit à Reims, il devint avocat et exerça jusqu’à la Révolution à Châlons où il fréquenta
le futur Cordellier Buirette de Verrières. Sur Prieur voir : Laurent (Gustave), Notes et souvenirs inédits de
Prieur de la Marne, Nancy, Berger-Levrault, 1912, 170 p.
85. Amand Constant Tellier, né en 1755 à Laon, s’établit avocat à Melun. Il se suicida à Chartres, où il
était en mission, en l’an III.
– 34 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 34orinet OC Harmattan BAT.indd 34 113/11/2013 17:34:273/11/2013 17:34:27Première partie. Les années d’apprentissage (1749-1779)
rentabiliser rapidement leur investissement en s’inscrivant au
barreau, d’autres, s’ils étaient plus fortunés, en achetant un off ce,
s’ils n’en héritaient pas. Pour ces derniers, l’investissement se
révéla particulièrement désastreux puisque quelques années
plus tard la vénalité des charges fut abolie et l’organisation judi-
ciaire réformée de fond en comble. Certains en tinrent quelques
rancœurs à la Révolution, comme ce Le Maître, licencié en droit
de l’université de Caen, qui, en 1778, avait eu la malencontreuse
idée d’acheter, en partie à crédit, à M. de Vougny la charge de
conseiller secrétaire du roi, secrétaire ordinaire du Conseil des
f nances, garde des registres, etc., pour la somme colossale de six
cent dix-huit mille livres, dont trois cent mille sous forme d’une
rente annuelle et perpétuelle de quinze mille livres. Douze ans
plus tard, sa ruine fut aussi rapide que totale. Commença alors
86sa carrière d’espion royaliste dans le Paris révolutionnaire…
Lorinet prit une autre voie. Était-ce d’avoir pris goût à la vie
d’étudiant, et, maintenant qu’il était libre, de choisir la carrière qui
l’intéressait ? En tout cas, il quitta déf nitivement sa Champagne
natale et le droit, et s’en revint à Paris entreprendre des études
médicales, comme le faisaient parfois ceux qui n’avaient pas
trop de goût pour la chicane, comme D’Alembert, par exemple,
« ... reçu maître ès arts à la f n de 1735 ; il étudia ensuite le droit, et fut
reçu avocat en 1738. Mais se sentant peu de goût pour la jurisprudence,
il résolut d’étudier en médecine, ayant besoin d’un état qui put suppléer
87à son peu de fortune . »
La médecine et son enseignement étaient alors sous la coupe
des corporations locales de médecins qui, tout en distribuant les
diplômes moyennant f nance, cherchaient dans le même temps à
se prémunir contre toute concurrence dans leur pratique quoti-
dienne. Ainsi, tout en assurant leurs revenus, les facultés de
médecine délivraient-elles des diplômes qui, selon des critères
variables, pouvaient permettre soit d’exercer dans la ville même,
les docteurs-régents ; soit partout sauf dans le ressort de la faculté,
les médecins forains ; et parfois même – dans ce cas la formation
était encore plus brève mais tout aussi onéreuse – uniquement à
l’étranger… à condition toutefois que les corporations d’accueil
86. Doyon (André), Un Agent royaliste pendant la Révolution, Pierre Jacques Le Maître (1790-1795),
Société des études robespierristes, 1969, 144 p.
87. Passeron (Irène), « Le mémoire de D’Alembert sur lui-même », Recherches sur Diderot et
ol’Encyclopédie, n 38, p. 20 ; et Compère (Marie-Madeleine), « D’Alembert au collège, le parcours
scolaire d’un Parisien », ibid, p. 37.
– 35 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 35orinet OC Harmattan BAT.indd 35 113/11/2013 17:34:273/11/2013 17:34:27La vie et les écrits de Bernard Nicolas Lorinet
soit consentantes, ce qui était rarement le cas sans de nouvelles
épreuves f nancières et parfois scientif ques. Les étudiants, entre
la qualité des cours publics ou privés, le prestige de la faculté qui
délivrait le diplôme et le coût des inscriptions et des diplômes,
étaient contraints à de savants calculs, et n’hésitaient pas à passer
d’une ville à l’autre pour leurs études, puis pour leurs diplômes et
enf n pour leur lieu d’exercice.
L’enseignement de la médecine n’était donc pas exempt des
mêmes abus que ceux relevés dans l’enseignement du droit ; là aussi
il y avait des facultés complaisantes, les dispenses, les mémoires et
les certif cats s’y monnayaient, comme à Orange, Aix ou, encore
une fois, à Reims, cette fois brocardée tant pour le droit que pour
la médecine par de Piis, le poète et futur secrétaire général de la
Préfecture de police de Paris sous l’Empire :
« Moyennant cent écus mis dans un bassin,
Comme enfant de Cujas à droite on vous embauche.
Mais, par hasard, si l’on donnait à gauche,
88On se trouverait médecin . »
La valeur du diplôme selon la faculté qui l’avait délivré inf uait
directement sur les possibilités d’installation professionnelle.
Seules les facultés de médecine de Paris et de Montpellier déli-
vraient des diplômes permettant d’exercer partout dans le royaume,
Hic et Ubique Terrarum. Mais, même dans ce cas, fallait-il encore
se faire agréer par la corporation locale des médecins. Comme
le notait Guillaume Laënnec, étudiant à P aris en 1777 : « dans
la concurrence pour une place, être docteur de Montpellier est un titre
89suf sant pour obtenir la préfére nce. » Il valait donc mieux ne pas
trop céder à la facilité. Aussi, lorsque sous l’Empire fut réalisé le
recensement de tous les médecins en exercice (environ 4 000,
dont 3 000 « d’Ancien Régime »), il apparut que la moitié d’entre
90eux étaient diplômés de l’université de Montpellier .
Les autorités révolutionnaires en avaient tiré bien avant les consé-
quences, et seules les universités de Paris, Strasbourg et Montpellier
formèrent dorénavant les médecins et les chirurgiens dont les corps
étaient fusionnés dans une nouvelle entité : les off ciers de santé.
88. Cité par Guelliot (Octave), La Fin de la faculté de médecine de Reims : ses derniers docteurs-régents,
Reims, Monce, 1909, p. 31.
89. Rouxeau (Alfred), Un Étudiant en médecine quimpérois (Guillaume François Laënnec) aux derniers
jours de l’Ancien Régime, Nantes, 1926, 218 p. Il s’agit de l’oncle du célèbre clinicien.
90. Antoine (Marie-Élisabeth) et Waquet (Jean), « La médecine civile à l’époque napoléonienne et le
elegs du XVIII siècle », Revue de l’Institut Napoléon, 132, 1976, p. 67-90.
– 36 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 36orinet OC Harmattan BAT.indd 36 113/11/2013 17:34:273/11/2013 17:34:27Première partie. Les années d’apprentissage (1749-1779)
Ces trois centres étaient largement suff sants pour la centaine de
91nouveaux docteurs diplômés chaque année .
La faiblesse de ces chiffres comparés aux 200 000 praticiens
en activité en France aujourd’hui (2010) ne doit pas étonner,
car peu de gens pouvaient alors se permettre de faire appel
à un médecin ; le prix d’une simple visite, dix à douze sous,
équivalait à une journée de travail d’un ouvrier qualif é. Et, si la
population française était rurale à 75 %, la géographie médicale
était exactement à l’inverse, 75 % des médecins étant installés
dans les grandes villes, où, bien sûr, ils se regroupaient dans les
92quartiers riches .
S’il fallait de bons revenus pour avoir recours à un médecin, il
n’en fallait pas moins pour le devenir. La durée des études était
longue, environ cinq ans. À Paris, lors de la première inscription
l’étudiant devait justif er de ses deux années de philosophie (une
attestation de cours suff sait), mais il devait produire la maîtrise
ès arts qui les sanctionnait pour passer le premier grade (baccalau-
réat). Cette souplesse permettait à ceux qui avaient tenté de faire
l’économie d’un passage de diplôme (toujours onéreux) ou qui
l’avaient eu au rabais dans une université douteuse, de régulariser
leur situation. Laënnec qui se retrouva à Paris dans ce cas demanda
à son frère, resté à Nantes, de passer ce diplôme à sa place, sous
93son nom, et de le lui envoyer d’urgence …
Le baccalauréat obtenu après deux années d’études, il en fallait
deux nouvelles pour passer la licence (qui permettait théorique-
ment d’exercer) puis de s’inscrire –  là, il n’y avait pas de délai
réglementaire  – pour passer le doctorat.
Paris avait de nombreux avantages pour un étudiant en méde-
cine : d’excellents professeurs, de nombreux cours privés, payants
ou gratuits, au Muséum et dans les grands hôpitaux, et surtout,
le statut de docteur-régent de la faculté en f n de cursus, donc
l’assurance d’y devenir professeur (ce qui était une corvée pour
la plupart) et de pouvoir exercer dans la capitale. En revanche,
les frais de scolarité y étaient dix fois plus élevés qu’à Montpellier
(et soixante fois plus qu’à Orange !). L’étudiant qui ne pouvait
débourser près de 6 000 livres pour passer son doctorat était
91. Selon les sondages réalisés Dominique Julia (op. cit.), ce qui correspond, pour une carrière
professionnelle estimée à trente ans, avec les chiffres fournis par le recensement de 1810.
92. Atlas de la Révolution française, t. 7, « Médecine et santé », EHESS, 1993, 88 p.
93. Rouxeau (Alfred), Un Étudiant en médecine quimpérois…, op. cit.
– 37 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 37orinet OC Harmattan BAT.indd 37 113/11/2013 17:34:273/11/2013 17:34:27La vie et les écrits de Bernard Nicolas Lorinet
souvent contraint d’aller terminer ses études dans une autre
faculté. Ce qui explique que, si le nombre d’étudiants en première
année (une soixantaine) était le même qu’à Montpellier, seule une
dizaine en sortaient docteur. Les autres, pour la plupart, passaient
leur doctorat à Caen, Strasbourg ou Reims ; mais très peu, comme
le f t Lorinet, allaient à Montpellier, car si les frais d’inscription
y étaient moins élevés, le doctorat y était aussi diff cile à obtenir
qu’à Paris et il fallait avoir une année d’enseignement dans la
faculté avant d’y passer ses diplômes.
L’usage se f t même de suivre les trois ou quatre années d’ensei-
gnement à Paris sans passer de diplômes et de soutenir ailleurs, sur
une seule année scolaire, baccalauréat, licence et doctorat.
Aux frais d’inscription s’ajoutaient ceux d’impression de la thèse
(au moins pour le baccalauréat, celles pour la licence et le docto-
rat restaient le plus souvent manuscrites) ainsi que d’autres droits
archaïques comme les frais de chandelles dont il fallait gratif er les
membres du jury à chaque passage de grade… L’essentiel des examens
restait la soutenance, portant sur tous les domaines de la médecine,
où, pendant cinq heures le jury testait les connaissances du candidat.
La thèse n’était pas plus qu’aujourd’hui la concrétisation de
longues recherches personnelles, elle était courte, une vingtaine
de pages en moyenne, rédigée bien sûr en latin et censée prouver
une certaine maîtrise d’un point précis de la discipline. Le sujet,
dans certaines universités complaisantes, était parfois incongru
comme on peut le relever une nouvelle fois à Reims, par exemple
en 1792 sur « Les vertus de l’équitation chez la femme enceinte »,
ou mieux encore, en 1793 (dernière année d’existence de la faculté
de médecine), sur un sujet sans doute inf uencé par les intérêts
économiques locaux : « Le vin mousseux comme remède aux infec-
94tions putrides . »
95À Montpellier, les sujets étaient plus académiques , et les exami-
nateurs plus tatillons : en 1786, le futur conventionnel montagnard
Marc Antoine Baudot vit sa thèse rejetée par le jury qui s’indignait
« qu’il fut permis de publier une thèse aussi répréhensible quant aux
mœurs, et qu’en conséquence il eut à remettre tous les exemplaires pour être
brûlés sur le champ , le propos de sa thèse était ambitieux » : Usum
94. Lambert (Jean), La Médecine à l’époque de la Révolution française, La Brèche, 1989, 102 p.
eCette thèse de médecine soutenue à Reims en 1947 par Jean Lambert, résistant et membre de la IV
einternationale, porte essentiellement sur l’état de la médecine à Reims à la f n du XVIII siècle.
95. Dulieu (Louis), La Médecine à Montpellier, Avignon, Presses Universelles, 1983, 4 vol.
– 38 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 38orinet OC Harmattan BAT.indd 38 113/11/2013 17:34:273/11/2013 17:34:27Première partie. Les années d’apprentissage (1749-1779)
96Veneris Saluberrimum (De l’usage salutaire de l’acte charnel)…
Il revint un mois plus tard avec une version expurgée qui, cette
fois, fut acceptée.
La thèse de Lorinet portait sur un sujet moins scabreux : l’ana-
tomie du fœtus humain. Le jury, présidé par le chancelier de
97l’université, Imbert , était composé des gloires de l’école médi-
98cale de Montpellier : Barthez , Vigarous, Sabatier… Mais le seul
médecin contemporain que cite Lorinet dans sa thèse est Vicq
99d’Azir , grand spécialiste de la physiologie et créateur de l’ana-
tomie comparée, dont Lorinet avait peut-être suivi les cours à la
faculté de Paris, ou ceux qu’il dispensait gratuitement à son domi-
cile. La citation est loin d’être anodine dans le contexte de ces
années 1776-1780 où Vicq d’Azir fut au centre d’une révolution
dans les institutions médicales sur fond d’une violente bataille
juridique entre la faculté de Paris et le pouvoir royal soutenu par
les médecins montpelliérains.
Le Roi et ses ministres n’hésitaient pas à favoriser des mouve-
ments novateurs pour briser les structures qui s’opposaient au
renforcement du pouvoir central (parlements, corporations,…)
comme ils l’avaient fait en soutenant en sous-main l’Encyclopédie,
alliée momentanée contre les jésuites, quitte à faire appliquer son
interdiction une fois la bataille gagnée.
96. Baudot (Marc-Antoine), Tentamen inaugurale-medicum, ex hygiene et therapeia : circa usum Veneris
Saluberrimum, Montpellier, Picot, 1786, 24 p.
97. Le Chancelier Imbert, devenu fou, fut bientot destitué. « Guindent, docteur de Paris et de Montpellier,
certif e le 31 août 1785 qu’il est impossible de retirer le sieur Jean François Imbert “de ses accès de
folie sans s’en rendre maître”. Admis chez Marie [une maison d’aliénés parisienne], l’ancien inspecteur
général des Hôpitaux militaires, professeur et chancelier de l’Université de Montpellier menace son
entourage avec des pistolets et cause un grand scandale public : “étant à la messe dans l’Eglise Saint-
Louis, il a déboutonné sa culotte et il en a tiré sa chemise”… ». Caire (Michel), «La médicalisation des
emaisons de santé au XVIII siècle. Jean Grozieux de la Guerenne, premier médecin inspecteur des
maisons d’aliénés», L’Évolution psychiatrique, 59, 1, 1994, p. 215-223 .
98. Barthez (1734-1809) avait été un des collaborateurs de L’Encyclopédie à laquelle il avait fourni
une quinzaine d’articles sur l’anatomie. Fondateur avec Bordeu (l’ami de Diderot, celui du Rêve de
D’Alembert) du vitalisme, préf guration de la médecine expérimentale de Claude Bernard. Nommé
Chancelier, en remplacement de Imbert, en 1781, il vint s’installer à Paris et partagea son temps entre
les deux cités jusqu’en 1789 puis, revint vivre en province le temps de la Révolution (Montpellier puis
Narbonne). Membre de l’Institut dès 1799 et de nombreuses académies. Nommé par l’Empereur un de
ses quatre médecins personnel en 1805. Sur Barthez, voir Histoire de l’école médicale de Montpellier,
ecolloque, 110 congrès des sociétés savantes, CTHS, 1985, 368 p. ; Dulieu (Louis), « Paul Joseph
Barthez », Revue d’histoire des sciences et de leurs applications, 24, 1971, p. 146-176.
99. Né en 1748 en Normandie, il a le même âge que Lorinet, mais il fut nommé à 25 ans, en 1774,
docteur-régent de la faculté de médecine de Paris et la même année, membre de l’Académie des sciences.
Premier médecin de Marie Antoinette en 1789, il s’engage néanmoins activement dans la réorganisation
de l’enseignement médical initiée par les autorités révolutionnaires. Il meurt le 2 messidor an II (20 juin
1794) soit, comme le notèrent tous ses biographes (et l’on se perd en conjectures sur ce rapprochement),
peu après la Fête de l’Être suprême organisée par Robespierre, et à laquelle il participa.
– 39 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 39orinet OC Harmattan BAT.indd 39 113/11/2013 17:34:273/11/2013 17:34:27La vie et les écrits de Bernard Nicolas Lorinet
La puissante corporation que représentait la faculté de méde-
cine de Paris, depuis des siècles en compétition avec celle de
Montpellier, régentait la médecine dans la capitale et s’opposait à
toute structure nationale qui lui aurait fait perdre une partie de ses
prérogatives. Mais les médecins de la Cour souvent issus de celle
de Montpellier sapaient son inf uence, tel Chirac, premier médecin
de Louis XV, qui favorisa la reconnaissance des chirurgiens, autres
ennemis ancestraux des médecins de la faculté de Paris. Mais, s’il
échoua dans sa tentative de réforme de l’organisation médicale,
la Faculté de Paris n’en voyait pas moins son inf uence décliner
comme les locaux qu’elle occupait (ils menaçaient d’ailleurs de
s’effondrer). La Faculté fut d’autant plus ulcérée de voir celle de
Droit puis l’Académie de chirurgie s’installer dans de nouveaux
locaux, f ambants neuf, alors qu’elle dut se contenter de trouver
refuge dans les anciens locaux de la faculté de Droit, rue Saint-
Jean-de-Beauvais, bâtiments dont elle n’était pas propriétaire et
d’où, à peine installée, elle était menacée d’expulsion.
Sa disgrâce fut off cialisée à la suite des épidémies qui rava-
gèrent le cheptel dans le Sud-Ouest de la France en 1774. Turgot,
sur les conseils de l’Académie des sciences, nomma Vicq d’Azir,
commissaire du Roi (et hors du contrôle de la Faculté) pour endi-
guer le f éau. Au cours de ces deux années de travail sur le terrain,
il prit des mesures radicales (abattage des cheptels contaminés,
enquêtes épidémiologiques, relevés météorologiques,…) qui sont
les premiers signes d’une politique sanitaire centralisée. Vicq
d’Azir proposa alors la création d’une Commission aux épidémies
accompagnée de six jeunes médecins de son choix. Le pouvoir f t
enregistrer cette nouvelle entité bientôt transformée en Société de
correspondance de médecine, puis en Société royale de médecine.
La faculté s’alarma de l’ampleur de la nouvelle structure, pour-
tant créée par un de ses membres, qui donnait aux médecins
locaux un rôle qui lui échappait. Il était trop tard, mais elle réagit
violemment, usant de tous les recours légaux pour casser cette
concurrente. Elle refusa même dorénavant la régence (le droit
d’enseignement) aux docteurs parisiens qui rejoignaient la Société
royale de médecine. Témoigne de ces pressions, la correspondance
100de Jean-Baptiste Bucquet . Le 24 juin 1778, il reçoit la copie
d’un décret de la faculté « par lequel je suis déclaré coupable et déchu
des droits d’honneur et privilèges des docteurs si, avant mardi prochain,
100. Chimiste et médecin français, Paris, 1746-1780.
– 40 –
LLorinet OC Harmattan BAT.indd 40orinet OC Harmattan BAT.indd 40 113/11/2013 17:34:283/11/2013 17:34:28