La vie sexuelle a Rome
384 pages
Français

La vie sexuelle a Rome

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Description

Les sociétés modernes fondent leur conception de la sexualité sur la distinction biologique et reconnaissent trois catégories de personnes : les hétérosexuels, les homosexuels et les bisexuels. Or ces notions n’ont pas cours dans la Rome antique, où tout est affaire de statut social et de classe d’âge. Pour simplifier, les citoyens mâles pénètrent et ne sont jamais pénétrés, tous les autres sont pénétrables, dans des conditions et des proportions variables selon qu’il s’agit de matrones respectables, de coquettes libérées, de prostitués et d’esclaves des deux sexes.À quoi s’ajoute le cas très particulier des empereurs libidineux, comme Tibère, Caligula ou Néron.Il s’ensuit une morale et des comportements bien différents des nôtres, au reste difficiles à se représenter car, pour les Romains, la sexualité relève de l’intime et doit rester cachée.
Géraldine Puccini-Delbey, forte de sa parfaite connaissance de la littérature latine, de Cicéron à Ulpien, parvient à faire parler les textes, et à démêler les possibles rapports entre la pratique
sexuelle, le plaisir féminin et le sentiment amoureux.Là encore, rien n’est alors comme aujourd’hui. Ainsi la sexualité en dit long sur la culture et la société romaines, que l’auteur analyse et décrit sans aucune inhibition, mue seulement par la volonté de savoir et de comprendre.

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Date de parution 30 novembre 2017
Nombre de lectures 4
EAN13 9791021030596
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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© Éditions Tallandier, 2007 2, rue Rotrou -75006 Paris
EAN : 979-102103-059-6
www.centrenationaldulivre.fr
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INTRODUCTION
Traiter des « nécessités de la nature », comme l’écrit Cicéron, relève de l’obscénité. Or, l’obscène, qui est un mot d’origine latine mais dont l’étymologie reste 1 encore obscure , désigne tout ce qu’il est honteux de dire ou de voir — poèmes, images, gestes, plaisanteries. La vie sexuelle relève à Rome de ce qui n’appartient qu’à soi, qui ne regarde en principe pas autrui, ce qu’il est interdit de montrer, de dire, car cela va à l’encontre des apparences que l’honneurtas) (dign de exige préserver en public. Rome hérite du partage grec entre le domaine public, les activités civiques, et le domaine privé, intime. L’opposition entre la sphère publique, ouverte à tous et soumise à l’autorité des magistrats, et la sphère privée est ainsi une des oppositions qui structure très fortement la société romaine. Et la vie sexuelle représente la part la plus intime de cet espace privé. C’est la raison pour laquelle il n’existe pas, à proprement parler, de discours romain sur l’amour et la sexualité — d’ailleurs, la notion de « sexualité » n’existe pas dans la pensée antique. Lorsqu’une forme d discours s’ébauche à propos des « choses de Vénus » (res Veneriae), c’est à travers l’imaginaire, l’invective, la caricature, la déformation, ou bien à travers un discours normatif — juridique, philosophique ou médical — qui peut parfois nous éloigner de la réalité vécue. Même Ovide, dont on a pu dire que l’œuvre, de tous les poèmes érotiques de l’Antiquité, offre la conceptualisation et la représentation de la sexualité les plus 2 poussées , respecte ce partage des espaces. Il accepterait volontiers de fermer les yeux sur les infidélités multiples de son amante Corinne, à condition qu’elle ne les étale pas au grand jour ; il ne lui demande pas de cesser de voir d’autres amants, mais simplement de lui taire ses rencontres :
« Quelle folie furieuse que d’avouer au grand jour ce que la nuit cache et de rapporter en public ce que l’on fait en secret ? »
Même la prostituée, précise-t-il, celle qui se livre au premier venu, écarte la foule 3 et tire le verrou derrière elle et son client . Dans l’Art d’aimer, il compare l’acte d’amour avec les cultes à mystères qui exigent de leurs initiés qu’ils respectent la loi du silence absolu. Certes, l’acte sexuel concerne tout le monde, mais il veut s’accomplir dans le secret. Même Vénus « couvre de sa main gauche ses charmes secrets », dans un geste de pudeur. Cette notion de pudoressentielle jusque reste chez le dernier en date des poètes élégiaques augustéens : il rappelle que les amours
furtives recherchent une chambre close, sinon les ténèbres, du moins une demi-4 obscurité, et que les parties sexuelles restent voilées sous un vêtement . Mais, hélas, son époque ne respecte plus la pudeur d’antan et les jeunes gens s’empressent d’étaler au grand jour leurs exploits sexuels de la nuit. Ovide préfère « la foi 5 inébranlable des mystères » pour protéger ses amours . Le silence est donc de règle dans la société romaine et le restera longtemps. Martial témoigne de la survivance de ce tabou du regard sur l’acte sexuel à l’époque impériale, lorsqu’il rappelle que « la courtisane écarte les témoins avec un rideau et un verrou et [que] les fentes sont 6 rarement visibles dans les lupanars du Summemmium ». Les fouilles de Pompéi ont effectivement révélé l’existence de lupanars avec des loges comportant un lit maçonné dans le fond, fermées par un rideau. Deux mythes témoignent également de l’interdit du regard porté sur la nudité du corps désirable et sur les plaisirs de l’amour qui en découlent. Le chasseur Actéon, qui a regardé le corps nu de Diane en train de se baigner, est transformé par la déesse en cerf, poursuivi par ses propres chiens qui ne le reconnaissent pas et le mettent en pièces. L’interprétation sexuelle de ce mythe du voyeurisme est celle qui a connu le plus de succès. Dans le roman d’Apulée, Actéon est coupable et sacrilège à double titre : d’une part, son regard humain ose se porter sur le divin et le souiller, d’autre part, il épie et surprend le secret du corps féminin. Et ce secret, ou plus exactement l’obscurité du secret féminin mis au jour dans sa forme la plus terrifiante, condamne le chasseur de désirs à devenir un regard sans parole avant d’être tué. Le mythe de Psyché et de Cupidon, raconté au centre des Métamorphoses d’Apulée, déplace toutefois cette problématique du désir et du regard concupiscent vers celle de la connaissance, de l’amour et de la beauté. Psyché, enlevée dans un palais merveilleux, reçoit toutes les nuits un « mari inconnu » qui lui interdit de le regarder sous peine de le perdre à jamais. Mais, une nuit, Psyché se résout à transgresser cet interdit et dévoile le corps de celui qui se révèle être Cupidon, le dieu des désirs, Amour, le dieu de l’amour. L e palais de Cupidon est le lieu symbolique de l’intimité, du secret qui suggère l’indicible. Psyché y goûte la solitude de la prison heureuse, de la « cage dorée » qui préserve le mystère de l’amour, mystère sacré qui ne se produit que la nuit, dans les ténèbres qu’aucune lampe ne doit dissiper, dans un lieu inconnu de tous. Lorsqu’elle dévoile le corps divin, ce n’est pas le sexe masculin qu’elle découvre — elle en a une forme de connaissance chaque nuit —, mais le mystère de 7 la beauté divine et de l’amour . À vrai dire, nous accédons là aux limites supérieures, spirituelles et religieuses de l’espace de la sexualité. Pour lever le voile sur la vie sexuelle ordinaire des Romains, en l’absence de témoignages autobiographiques, d’enquêtes sociologiques, de données statistiques fiables, nous disposons de deux types de source : des textes littéraires, des inscriptions funéraires et des images, c’est-à-dire dans tous les cas des représentations, et des textes juridiques qui édictent des normes, des lois et des sanctions. Pour la période archaïque, de la royauté à l’instauration de la République en 509 av. J.-C., et pour le temps de la République des troisième et second siècles avant notre ère, les documents sont rares et leur interprétation est souvent délicate. La période royale n’est connue que par les découvertes de l’archéologie ou les légendes conservées par Tite-Live.
De plus, dans les premiers temps de Rome et jusqu’à la fin de l’époque républicaine, la cité prime sur l’individu, les structures collectives sur les réalités individuelles. Société patriarcale, extrêmement hiérarchisée, elle s’appuie sur une morale civique où l’homme romain, de condition libre, joue le premier rôle et autour duquel gravitent tous les autres éléments de la société. L’homme romain est d’abord et avant tout un citoyen, héros guerrier et homme politique. Ce qui fait de lui un être vertueux dans sa vie privée, c’est une vie sexuelle utile au développement et à la gloire de sa cité, qui permet, par la fécondation de l’épouse, de lui donner de futurs citoyens. La difficile émergence du sujet individuel et de ses préoccupations propres explique que nous ayons peu de témoignages sur ce domaine privé aux époques royale et républicaine de Rome. L’âge augustéen coïncide avec le développement de l’aspiration des individus à plus d’indépendance, avec l’apparition de ce que Michel Foucault nomme 8 l’individualisme . La femme en particulier, à la fin de l’époque républicaine, connaît une forme d’autonomie et de libération sans précédent dans l’Antiquité. Certains, 9 avec excès, ont même parlé d’«émancipation féminine », bien que ce phénomène ne concerne qu’une élite. Par rapport à celle des femmes du début de la République, il est indéniable que la condition féminine a cependant changé et que certaines femmes peuvent choisir une vie d’indépendance, qui s’accompagne d’une émancipation sexuelle. Ce renversement des valeurs se traduit par l’éclosion de pratiques littéraires se constituant contre les genres préoccupés de grandeur civique et nationale (épopée, tragédie, éloquence) et montrant l’émergence d’un sujet désirant (poésie élégiaque, fiction romanesque entre autres). L es premiers discours de Cicéron, qui datent de la dictature de Sylla, et sa correspondance mettent déjà un terme à la rareté des sources, qui deviennent, de 80 av. J.-C. à la mort d’Auguste, en 14 de notre ère, relativement riches d’enseignement. En particulier, nous accorderons une grande place à la poésie élégiaque, qui est l’apparition littéraire de la subjectivité aux époques cicéronienne et augustéenne, puis à l’écriture fictionnelle en prose de Pétrone et d’Apulée à l’époque impériale, qui disent toutes deux la part cachée des désirs sexuels. Ces écrivains, qui ont abordé le domaine de la sexualité, ne se soucient pas de définir ce que sont les erótica, ni de percer le mystère de l’acte sexuel ni de définir clairement le permis et le défendu. Ils s’intéressent plutôt à l’analyse de la rencontre de l’autre sur ce terrain délicat. Le sexe pressenti comme une pulsion essentielle de l’être humain et gouvernant bon nombre de ses comportements, telle est l’intuition de quelques-uns de ces écrivains, bien avant Freud. La période des empereurs julio-claudiens et flaviens (de 14 à 96 ap. J.-C.) est surtout traitée par les historiens Tacite et Suétone. Ces derniers permettent d’aborder la vie sexuelle des empereurs et de la famille impériale. Pour la fin du premier et le début du second siècle de notre ère, Tacite et Pline le Jeune constituent nos sources principales. Pour le second siècle, les sources littéraires latines se raréfient. Les écrits de juristes qui nous sont parvenus datent essentiellement des second et troisième siècles. Ils jettent souvent une lumière sur la législation antérieure, notamment sur les réformes entreprises par Auguste. Après la fin du second siècle, avec la mort du 10 juriste Ulpien en 228, du dernier empereur de la dynastie des Sévères en 235, les textes juridiques et les sources littéraires deviennent totalement indigents. Après
Dioclétien, les persécutions et les guerres civiles de la première moitié du troisième siècle, l’empereur Constantin règne sur une société très différente, où les idéaux chrétiens se développent. Les inscriptions funéraires sont parfois utiles pour éclairer quelques aspects des mœurs romaines. Mais là aussi se pose le problème du rapport entre réalité et fiction, dans la mesure où les inscriptions obéissent à des codes conventionnels qui mettent en question la sincérité des mots. L’histoire de l’art et les données de l’archéologie nous permettront de compléter notre étude. Mais les témoignages des œuvres d’art, eux non plus, ne sont jamais le reflet exact de la réalité. Les témoignages que nous possédons, littéraires, juridiques ou artistiques, posent tous le problème de l’adéquation des mots ou des images à la réalité et exigent par conséquent une interprétation prudente. La représentation de la vie sexuelle est étroitement liée au genre littéraire où elle figure, et qui obéit à des conventions et des codes précis déterminant en grande partie son orientation, son traitement et ses lacunes. L’expression littéraire du sentiment amoureux et des plaisirs vénériens est en définitive moins le résultat d’une expérience personnelle qu’un phénomène d’imitation pour l’écrivain latin qui reprend souvent les codes d’un genre littéraire hérité de la Grèce. Nous souhaitons par conséquent voir dans les corps montrés une « construction culturelle » et dans les différentes sexualités évoquées des types de discours qui expriment davantage une idéologie qu’ils ne fournissent des informations, même quand il s’agit de personnages historiques, et qui indiquent plutôt quelles furent probablement les constructions culturelles des normes, idéaux et phantasmes de l’élite masculine romaine. Il va de soi que, de la fondation légendaire de Rome à l’apogée de l’Empire au second siècle de notre ère, les comportements et les mentalités des Romains ont évolué. Toutefois, à partir de la République, la société romaine demeure pour l’essentiel structurée autour de quelques valeurs fondamentales. Une des grandes forces de Rome est d’avoir été capable d’évoluer en intégrant des principes étrangers sans renier ses propres valeurs traditionnelles fondamentales, ce qui lui a permis d’étendre sa puissance tout autour du bassin méditerranéen, de garder son identité tout au long de ces cinq siècles, tout en l’enrichissant. Certains historiens pensent qu’il y eut des changements significatifs dans les traditions romaines, en particulier lors du passage de la République à l’Empire. Sans nier que cette période marque effectivement un tournant dans l’évolution des mœurs, nous essaierons toutefois de montrer que les codes traditionnels qui régissent les comportements sexuels à Rome se sont maintenus de la République à l’Empire sans 11 subir d’altération particulière . Jean-Noël Robert schématise par exemple, dans son ouvrage surÉros romain, l’histoire de la moralité sexuelle romaine en dégageant une progression qui va de lavertudébut de l’époque républicaine à la au jouissancela à fin de la République, à lapassionles premiers siècles de l’Empire et enfin à la dans tempérancel’époque tardive. Ont pu se produire, bien entendu, des fluctuations à dans les pratiques ; l’accroissement des richesses et le développement du luxe dans la classe dominante entraînent des comportements désapprouvés par la morale publique ; certaines périodes sont marquées par une volonté étatique de contenir ces 12 débordements. Mais ce qui ne change pas, c’estl’idéologie, ce sont les normes en vigueur, c’est-à-dire l’objet principal de notre ouvrage. Quand il faut parcourir tout l’Empire, aller des provinces situées aux limites du
désert africain à la Calédonie (l’Écosse), au Rhin, au Danube, il est impossible de mener une étude qui tienne compte de la spécificité de chacune de ces régions romanisées. Notre cadre géographique sera donc celui de Rome ; il pourra quelquefois s’étendre à l’Italie et, en particulier, à Pompéi et à ses alentours, ensevelis sous les cendres du Vésuve le 24 août 79 de notre ère. Les individualités qui apparaissent dans les sources littéraires appartiennent aux groupes dominants de la société (cour impériale, milieux sénatorial et équestre) et au monde de la prostitution. Ces sources mettent l’accent sur Rome, l’Urbs, le droit romain, la religion romaine, les traditions dumos maiorum. Comme cet ouvrage cherche à embrasser cinq siècles de vie sexuelle intime, les lacunes seront inévitables, et même parfois volontaires : un relevé exhaustif de tous les textes ayant trait à la sexualité serait assurément fastidieux pour le lecteur. Enfin, une réflexion sur Rome ne peut exclure la question de ses rapports avec la Grèce en matière de sexualité. Comme l’écrit Paul Veyne en introduction à son Histoire de la vie privée, « les Grecs sont dans Rome, sont l’essentiel de Rome ; l’Empire romain, c’est la civilisation hellénistique », une civilisation universelle qui s’étend des colonnes d’Hercule (Gibraltar) à l’Indus. Les Romains, en faisant la conquête de cette aire culturelle, s’hellénisent et intègrent sans difficulté majeure cette culture grecque qu’ils ne ressentent pas comme étrangère, mais comme étant la culture par excellence. Mais, dans ce compromis, les Romains réussissent le tour de force de se créer une identité générique propre. Une tendance de la critique actuelle est de vouloir démontrer que « la grécité est au cœur de toute chose romaine » et que « la culture romaine, la romanité, risquait toujours d’être confondue avec 13 l’Autre ». Mais cette question des rapports entre la Grèce et Rome ne nous semble pas aussi simple à résoudre quand il s’agit de s’interroger sur les rôles sexuels. Contrairement à d’autres domaines où l’on a pu constater l’absence de « garde-fous contre le mélange entre “nous” et “eux” », la morale sexuelle traditionnelle s’érige de manière différente de celle qui était en vigueur à Athènes. En même temps, les rêves érotiques grecs peuplent l’imaginaire de certaines œuvres, comme si l’identité sexuelle du citoyen romain se constituait autour de deux composantes, latine et grecque. Notre lecture sera un voyage vers l’ailleurs pour nous rappeler la relativité de nos valeurs actuelles, car nous rencontrerons plus de différences avec les normes de notre société que de continuités. Dans la société occidentale actuelle, nous fondons en effet nos catégories sexuelles sur l’opposition des sexes biologiques et sur les catégories du même ou de l’autre. Et nous partageons les individus en trois catégories : les hétérosexuels, qui ont des relations avec un partenaire de sexe opposé, les homosexuels, dont le partenaire sexuel est de même sexe, et les bisexuels, qui ont des partenaires des deux sexes. Ces catégories sexuelles ne sont pas utilisées à Rome et ne forment pas une grille d’analyse pertinente. La différence se fonde à Rome, non sur le sexe biologique, mais sur les statuts sociaux, les catégories d’âge, qui impliquent un rôle sexuel à tenir, actif ou passif. Aussi nos catégories modernes d’analyse sont-elles inappropriées pour décrire le comportement sexuel des Romains : nous les éviterons donc autant que faire se peut. Les Romains recourent à des termes qui sont difficilement traduisibles en français par un seul mot équivalent. Les notions de stuprum, pudor, pudicitia, impudicitia,
cinaedus,irrumator,fellatorn’ont pas d’équivalents dans notre système axiologique. Il nous faudra décrire une culture et son idéologie dans un autre langage, témoin d’un autre système de pensée. Bien entendu, les sources antiques témoignent d’une conscience des différences sexuelles, comparent parfois les pratiques sexuelles entre personnes de même sexe et entre personnes de sexe opposé, mais elles ne les considèrent pas comme essentiellement différentes. Elles n’attribuent pas aux individus une identité fondée sur leur orientation sexuelle, comme le développement de la psychologie, à la fin du dix-neuvième siècle, incitera à le faire. Ce qui prévaut, c’est le respect ou non du rôle social à tenir dans la vie sexuelle de l’individu. L’histoire de la sexualité varie selon les différentes couches de la société. La morale sexuelle est relativisée à l’extrême en fonction de l’appartenance sociale de chaque individu. À la cour impériale et dans les familles les plus riches, les mœurs sexuelles semblent plus libres que chez les notables de Rome ou des provinces. Si l’on en croit certains auteurs, les habitants des villes de province et des municipalités italiennes préserveraient une probité ancestrale, perdue dans la capitale corrompue. Pline le Jeune affirme que l’Italie « retient et conserve encore beaucoup de la 14 retenue, de la frugalité et de la rusticité antiques ». Tacite, également, signale que « l’Italie est restée austère et attachée jusqu’à maintenant aux mœurs antiques » et que ceux qui vivent dans des provinces lointaines ne connaissent pas la 15 débauche » ; « les hommes nouveaux, appelés des municipes, des colonies, des provinces pour entrer au Sénat, apportèrent à Rome leur parcimonie 16 domestique ». Mais nous n’en saurons pas davantage. Les documents que nous possédons concernent essentiellement la classe riche et cultivée des Romains et la cour impériale, soit une infime partie de la population, et ne s’intéressent guère à tous ceux qui sont exclus du pouvoir. La société romaine est faite pour et par le citoyen libre. Aussi la notion de masculinité y est-elle centrale. Nous verrons que cette notion fait référence à un ensemble de valeurs et d’idéaux qui correspond à une tradition culturelle, et non à un donné biologique. Paul Veyne a révolutionné les études sur la sexualité antique en analysant le comportement sexuel du citoyen libre comme une « bisexualité active qui suppose la valorisation d’une sexualité virile et conquérante ». Il a formulé l’hypothèse d’une homosexualité divisée entre passivité (sexualité blâmée) et activité (sexualité valorisée). Cette analyse a été récemment remise en cause par les travaux de Thierry Éloi et de Florence Dupont, pour qui cette hypothèse semble « trop 17 moderne ». Nous verrons dans quelle mesure cette analyse reste valable, dans une première partie consacrée au modèle phallique de la masculinité sociale du citoyen libre. L’identité masculine repose sur une opposition binaire : d’un côté, les hommes, les mâles (uiri), ceux qui détiennent à Rome le pouvoir, ceux qui pénètrent, de l’autre, tous les autres, ceux qui ne possèdent pas le pouvoir, ceux qui sont pénétrés — les femmes, les garçons, les esclaves. Rome ne possède pas de modèle égalitaire dans le domaine des relations sexuelles. Les partenaires des hommes sont toujours marqués comme différents de manière significative, même s’ils sont de même sexe biologique. Cette structure hiérarchique montre que les pratiques sexuelles reflètent clairement les relations de pouvoir entre les différentes couches de la société. Ces groupes subordonnés à l’élite masculine romaine dominante — les plébéiens, les femmes, les enfants, les affranchis,