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La Ville des Bourgeois

De
368 pages
Le présent ouvrage recouvre une double histoire : celle de la ville de Bâle à l'époque de sa plus grande mutation et celle de son élite bourgeoise. L'auteur souligne comment les codes symboliques et les pratiques non économiques ont joué un rôle déterminant dans l'enchevêtrement des liens familiaux et sociaux au sein de l'élite urbaine " praticienne ". L'étude des nombreux discours tenus par les bourgeois de Bâle, en particulier lors des mises en scène destinées à montrer l'histoire officielle de la Ville, révèle des traits opposés aux clichés traditionnellement attachés au statut de bourgeois.
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LA VILLE

DES BOURGEOIS

Élites et société urbaine à Bâle dans la deuxième moitié du XIXesiècle

Philipp

Sarasin

lA VillE

DES BOURGEOIS
Traduit de l'allemand par Estelle M. Geudelin

Élites et société urbaine à Bâle dans la deuxième moitié du XIXesiècle

Ouvrage

traduit

grâce

au soutien

de la fondation

PRO

HEL VET/A, Zurich

L'Harmattan 5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc 55. rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA 1I2Y lK9

@L'Hannalt~m, 1998 ISBN: 2-7384-6918-3

REMERCIEMENTS

Le présent ouvrage qui, à l'origine, était une thèse de doctorat, soutenue à l'Université de Bâle en 1990 et couronné par le « prix spécial)} du Premia Europ?o Amalfi en 1992, paraît en version française un an après sa réédition allemande. La parution de ce texte modifié et augmenté n'aurait pu être menée à bien sans le soutien que m'ont apporté tous ceux qui ont accueilli la première édition avec enthousiasme. Je tiens à remercier chaleureusement Martin Schaffner (Bâle), Michael Jeismann (Francfort), Manfred Hettling (Bielefeld), Peter Schëttler (Berlin/Paris),Hubert Treiber (Hanovre), Hans-Ulrich Wehler (Bielefeld) et enfin Jean-Luc Pinol, dont l'engagement en faveur de l'édition française me dispense en quelque sorte d'avoir à la justifier. Mes remerciements vont également à la fondation PROHELVETIA, Zurich, qui a pris à son compte la plus grosse part des frais de traduction: sans son soutien une édition française de « Stadt der Bürger)}eut été irréalisable. Enfin,je tiens à remercier tout particulièrement Estelle M. Geudelin pour sa traduction fidèle et élégante qui restitue toute la complexité du texte original et mon ami René Lorenceau qui a revu celle-ciet s'est chargé de coordonner l'édition française de cet ouvrage.
Bâle, mars 1998

5

Villes, histoire,
Coilection Jean-Luc

culture,

société
professeur d'histoire contemporaine médiévale, et par

dirigée par Denis Menjot, Pinol, professeur d'histoire

La compréhension du monde urbain résulte à la fois des formes spatiales et des manières de vivre la ville. L'URA CNRS 1010, Cultures, Arts et Sociétés des villes européennes associe des historiens, des historiens de i' Art et des architectes. Elle se propose de promouvoir du Moyen Age à nos jours les recherches d'histoire urbaine européenne.
Liste des ouvrages Laurent parus dans la collection: scientifique de Viollet-le-Duc Les immigrants et la ville, insertion, La ville européenne moderne) intégration, outre

BARIDON, L'imaginaire

Denis MENJOT, Jean-Luc PINOL (coord.), discrimination (XII"-XX. siècles)

Catherine COQUERY-VIDROVITCH, Odile GOERG (coord.), mers: un modèle conquérant? XI/"-XXO siècles Denis Danièle d'une MENJOT (coord.), VOlDMAN, politique Formation Les villes frontières (Moyen

Age-tpoque

La reconstruction

des villes françaises

de 1940 à 1954. Histoire municipale des gens municipale

Michel BOCHACA, La banlieue de Bordeaux. suburbaine (vers 125O-vers 1550)

d'une juridiction Les testaments

Danielle COURTEMANCHE, Œuvrer pour la postérité. du roi au début du XI/" siècle Denis MENJOT, Jean-Luc PINOl (coord.), (XII"-XXO siècles)

parisiens

Enjeux et expressions

de la politique

François-Joseph RUGGIU, Les élites et les villes moyennes (XV/fe-XVIII" siècles) Rainer HUDEMANN, François au XX. siècle Jeanne WALTER, (coord.),

en France et en Angleterre mondiales en Europe

Villes et guerres

GAilLARD, Paris, la Ville (1852-1870) CALABI, Marcel des villes» Poëte et le Paris des années urbaine vingt: aux origines Age-xxo de siècle),

Donatella « l'histoire

Isabelle BACKOUCHE (coord.), L'histoire guide bibliographique (1965-1996)

en France (Moyen

URA CNRS n° 1010 Université des Sciences Humaines de Strasbourg 32, rue de l'Ail, 67000 Strasbourg Tél. : 388 22 1301, Télécopie 388 75 1565
Photo de couverture:
Musée de l'Œuvre

Buste d'homme accoudé (vers 1467)
Photo: F. Zvardon

Nicolas

de Leyde

Notre-Dame/Strasbourg,

Maquette/mise en page: Maxime Dondon, René Lorenceau IlIustrationlcartographie : René Lorenceau Conception graphique couverture: Michel Renard

INTRODUCTION

« Ne pas trouver son chemin dans une ville, ça ne signifie pas grand chose. Mais s'égarer dans une ville comme on s'égare dans une forêt demande toute une éducation. » Walter Benjamin (Enfance berlinoise vers mil neuf cent)

Le titre du présent ouvrage recouvre une double histoire: celle de la ville de Bâle à l'époque de sa plus grande mutation et celle de son élite d'origine bourgeoise. En dépit de la formulation limpide de ce titre, seule la notion de domination qu'il implique est limpide et sans équivoque. C'est une couche bourgeoise extrêmement mince mais très aisée de la population, dont le cloisonnement par rapport aux couches sociales inférieures et vis-à-vis de l'extérieur la faisait passer pour « patricienne» sinon « aristocratique », qui décidait du cours des choses dans le Bâle du Xlxe siècle. Au départ, j'ai cherché à comprendre comment l'élite patricienne de l'Ancien Régime avait réussi à conserver son hégémonie au-delà de plusieurs lignes de fracture historiques: de l'Helvétique (1798-1804, « révolutionnarisation » de la situation impulsée par le haut) jusqu'à la fin de la Première Guerre mondiale en passant par la scission du canton (intervenue en 1833, révolution d'origine extérieure, lorsque Bâle-Campagne s'est séparée de Bâle-Ville), la constitution de l'Ëtat fédéral suisse (en 1848, seule « révolution» aboutie en Europe à l'époque) et, enfin, les bouleversements entraînés par la révolution industrielle. La principale raison exogène de cette continuité a incontestablement été le fait que la scission du canton intervenue en 1833 avait préservé l'ancienne élite citadine de la concurrence d'une bourgeoisie rurale émergente. Les anciens seigneurs n'avaient été amenés à céder progressivement leur place à une nouvelle élite montante que dans le sillage de l'effondrement de leur base économique, notamment l'industrie de la soie, au lendemain de la première conflagration mondiale. Considérée sous

7

Introduction

cet angle, la séparation du canton aura à la fois constitué le préalable et fourni les contours de l'ensemble des événements intervenus après 1833 au sein de cette Ville-République désormais « isolée ».
Grand-Duché de Bade

LaWiese

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Gares Limitecantonale
Voies ferrées en 1855-1873 Développement

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et en 1902-1913

urbain intra-muros jusqu'en 1860

urbainextra-muros e 1700à 1860 d IIDJ Développement
Développement urbain jusqu'en 1900

~

m 50?

Hm ,

Développement urbain jusqu'en 1914

D'après le Historisch-biographisches

Lexikon der Schweiz, 1921

La question de la continuité du pouvoir social de l'élite bourgeoise de Bâle implique cependant quelques difficultés d'ordre conceptuel qui touchent notamment à la question de savoir comment appréhender la nature même de cette bourgeoisie1. La tentation serait grande de considérer l'élite régnante de Bâle
1. Je remercie Manfred Hettling et Valentin Groebner d'avoir consenti à débattre de telles questions avec moi ainsi que d'avoir procédé à une lecture critique de cette introduction.

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Introduction

comme exemplaire d'un régime corporatiste qui aurait survécu jusqu'à la Première Guerre mondiale et comme emblématique d'une bourgeoisie urbaine traditionnelle de l'ancienne Europe, dont les barrières érigées contre l'extérieur, notamment les immigrants et les étrangers, calquées sur le modèle des corporations, auraient eu plus d'importance que les différenciations sociales existant au sein même de cette classe. Dans ce cas, contrairement aux éléments distinctifs des citoyens suisses naturalisés, les traits juridiques et politiques communs qui caractérisaient les bourgeois de la ville auraient constitué le ciment de « l'unité de la bourgeoisie urbaine », comme Lothar Gall l'admet pour les villes allemandes, du moins en ce qui concerne la première moitié du Xlxe siècle1. S'agissant de Bille, cité corporative, l'on peut incontestablement attribuer à son élite bourgeoise des traits quasi-corporatistes jusqu'à l'année 1848: dans cette Ville-République, commerçants et fabricants se partageaient en partie le pouvoir avec des artisans considérés comme aptes à gouverner - autrement dit éligibles au Conseil - les deux groupes étant, grilce aux barrières juridiques corrélées au droit de vote, à l'abri de la concurrence politique des citoyens naturalisés (sans parler des résidents temporaires, des étrangers et bien évidemment des membres féminins de tous les groupes confondus); l'admission sélective d'un postulant dans le corps des « bourgeois» d'une ville et, partant, l'attribution du droit de citoyenneté s'inscrivent dans cette même logique. Par ailleurs, la grande bourgeoisie n'était pas tributaire de l'économie de la ville corporative, son rayon d'action économique et culturel n'ayant d'aucune manière été circonscrit à la seule ville de Bille. L'élite de la société urbaine n'apparaît ainsi non pas comme la fraction d'une bourgeoisie citadine corporatiste, mais davantage comme une bourgeoisie établie en milieu urbain. Celle-ci, à l'instar de la bourgeoisie de la ville de Hambourg, put se maintenir au pouvoir en tant que classe au Xlxe siècle en se démarquant nettement des artisans bourgeois de la ville, grilce notamment à l'industrie de la soie, d'avantgarde et à la pointe du progrès dès le XVIIIe siècle. Le fait que, tout au long du Xlxe siècle, les divergences sociales observées entre la couche des « seigneurs» (comme les désignaient leurs contemporains) et les maîtres artisans corporatistes éligibles aient eu plus de poids que les caractéristiques communes évoquées par l'historiographie nO$talgique, caractéristiques prétendument partagées par ces « patriciens» (autre dénomination de l'époque) avec d'autres citoyens, complique généralement l'acception du terme de bourgeoisie urbaine. Quel est dans ce cas le critère déterminant permettant d'appréhender l'objet véritable des recherches qui vont suivre? L'ancienne tradition bourgeoise? Les privilèges juridiques et l'organisation politique commune du pouvoir par la bourgeoisie urbaine de l'époque? Ou bien les distinctions de classes existant entre, d'une part, les grands commerçants, industriels et banquiers et, de l'autre, les artisans corporatistes? Je proposerais de parler de bourgeoisie urbaine et de qualifier ses élites de patriciat, et ce, jusqu'à l'année 1848, sans y subordonner la moindre homogénéité
1. GALL, Stadt und Bürgertum,
p.S.

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Introduction

pour la deuxième moitié du Xlxe siècle, je suggérerais prédominant aux aspects socio-économiques relatifs aux distinctions de classe instaurées depuis le XVIIIe siècle, les privilèges juridiques que s'était arrogés l'ancienne bourgeoisie urbaine ayant alors définitivement été relégués dans le passé. Cependant, le fait que cette transition ne se soit pas accompagnée d'une éviction de l'ancienne élite bourgeoise par la nouvelle élite montante, composée d'immigrants et de citoyens ayant réussi à gravir l'échelle sociale, est déterminant. C'est davantage en tant que classe et « patriciat »1 que les patriciens de l'Ancien Régime et ceux du début du Xlxe siècle avaient su préserver leurs prérogatives sociales jusqu'à la Première Guerre mondiale. Bien que l'ancienne élite bourgeoise urbaine eut perdu les derniers appuis juridiques et politiques de son hégémonie quasi-corporatiste de l'époque par suite de la création d'un Ëtat fédéral en 1848 et, en 1875, du passage d'un régime de notables (qu'il est convenu d'appeler « régime de conseillers ») à une administration municipale moderne et efficace, dotée de conseillers d'Ëtat rémunérés placés à la tête de ses divers départements, ainsi qu'après la perte, la même année, de la majorité politique par le Parti conservateur, le « patriciat » a conservé sa base économique d'origine, en place depuis le XVIIIe siècle (à savoir l'industrie de la soie et ses corollaires que sont les banques et le commerce international), qui lui a de tous temps valu l'étiquette de grande bourgeoisie au sens socio-économique du terme. En qualité de fraction la plus puissante, la plus riche et la plus prestigieuse sur le plan culturel de la bourgeoisie urbaine, le « patriciat » s'était, certes, encore délibérément prévalu de la tradition héritée de l'Ancien-Régime au tournant du siècle, mais, après 1848, il lui a fallu affirmer sa position sociale dans le cadre d'un Ëtat moderne, doté du droit de vote (masculin) général et de la liberté de résidence, avec les seuls moyens inhérents à la classe possédante et de culture bourgeoise, à savoir le travail, l'accumulation du capital, les risques liés à l'exploitation d'une entreprise, la culture, le fait de se regrouper en cercles, les activités de bienfaisance, l'engagement politique et, jusqu'à l'année 1875, également la participation à l'administration publique autonome. d'attribuer un rôle C'est pourquoi l'existence d'une longue tradition et d'une continuité d'un pouvoir social, dont le cas tout à fait remarquable de la grande bourgeoisie billoise est emblématique, avait cessé de représenter un argument en soi pour continuer à utiliser le concept de bourgeoisie urbaine corporatiste au cours de la deuxième moitié du Xlxe siècle. En effet, la tradition n'est pas essence, mais enjeu. En d'autres termes, le fait qu'un groupe social cultive ses traditions et se prévale de sa « naissance» relève du lieu commun, car seule est déterminante la question de savoir s'il est en mesure d'exploiter ce capital symbolique dans un contexte modifié. Les fils et les filles de paysans (par exemple) qui sont venus s'installer en ville n'ont guère été à même de s'affirmer sous forme de groupe, ce qui, entre autres, les a affaiblis, même si, à titre individuel, ils ont accédé à la prospérité. En revan1. En permanence
« ordres»

sociale. En revanche,

entre guillemets,
et « patriciens»

afin

(standisch)

de souligner la différence entre patriciens dotés du simple statut de bourgeois.

fondés

sur

des

10

Introduction

che, hormis leur richesse, il a suffi aux bourgeois établis de longue date d'user des symboles de leur tradition, à savoir leur langage, leur patronyme, leurs liens familiaux, leur comportement, leur culture matérielle, leur discours et leurs fêtes, pour s'affirmer sur le champ de bataille des distinctions sociales. Dans ces références à la tradition, le fait que l'arrière-grand-père ait siégé au Conseil exécutif, par exemple, est secondaire, ce qui prime étant la signification attachée à ce statut aux alentours de 1900. Les significations ne sont cependant pas données, mais conquises de haute lutte, imposées, défendues. A la fin du Xlxe siècle, la grande bourgeoisie « patricienne» a continué à se draper dans les symboles de sa tradition comme d'autres se parent de beaux atours, afin de cultiver les prérogatives que lui conféraient ses subtiles différences. Voilà ce que j'entends démontrer dans le présent ouvrage. Le sujet auquel je me propose de me consacrer portera sur les rapports de force, les clivages sociaux et les différences culturelles. En effet, dans le Bâle du Xlxe siècle, l'on ne décèle nulle trace de cette fameuse « société de citoyens sans classes »1, telle qu'elle n'apparaît que de manière idéalisée dans le discours politique des radicaux au cours de la deuxième moitié du siècle. La notion de bourgeois, du moins dans la connotation normative et émancipatrice qui lui était attribuée en Allemagne, n'a pas joué de rôle prééminent à Bâle. A cet égard, deux aspects sont fondamentaux et marquent une différence notable entre l'histoire de la bourgeoisie allemande et celle des bourgeois suisses: une noblesse de laquelle se démarquer et ainsi se doter d'un profil bourgeois n'existait pas et, à "instar de la France, la Suisse avait instauré l'égalité formelle entre citoyens depuis 1848. Certes, en leur qualité de représentants d'une nouvelle élite composée de citoyens ayant réussi à gravir l'échelle sociale, de petits bourgeois et d'immigrants, les hommes politiques libéraux critiquaient la domination de fait exercée par les anciennes familles au sein du Grand Conseil et du Conseil exécutif, dans les tribunaux et dans les organisations des professions libérales et, pour ce faire, ils avaient souvent recours aux termes de « peuple» et de « seigneurs ». Cependant, la notion de bourgeois était floue, puisque signifiant également citoyen. Et citoyens, ils l'étaient tous sans exception, même si certains d'entre eux étaient qualifiés de « patriciens ». Par ailleurs, depuis la deuxième moitié du siècle, un débat sur la différence existant entre ouvriers et bourgeois avait vu le jour. Dans le cadre de ce débat. les bourgeois étaient les possédants, le terme de bourgeois étant un attribut que ceux qui en étaient gratifiés s'efforçaient de colporter le moins possible. En me fondant sur deux exemples - celui de la crise constitutionnelle de 1846/47 (chapitre 9) et celui du Festivalde Bâle de 1892 (chapitre 11), je me propose de démontrer de quelle manière, vers le milieu du siècle, la notion de bourgeois à connotation économique s'est détachée de son acception plus ancienne, quasi-corporatiste, et de montrer l'intensité des efforts déployés en 1892 pour l'occulter derrière la façade des symboles patriotiques.
1. En dépit de nettes relativisations : GALL, Stadt und 8ürgertum, p. 7. A propos de l'idéal de l'égalité
bourgeoise, cf. également WEHLER, « Wie bürgerlich... ", p. 256 et sq.

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Introduction

Dans le cadre de la recherche sur la bourgeoisie, il a maintes fois été constaté que, au Xlxe siècle, celle-ci ne correspondait pas à un paramètre social uniformisé, mais à un groupe fluctuant auquel appartenaient en alternance diverses couches de la société en fonction de la constellation historique qui prévalait. S'agissant de la France, Christophe Charle évoque ainsi sans ambages une bourgeoisie au pluriel: « les bourgeoisies» 1. les fonctionnaires, les employés, les gens instruits et les grands chefs d'entreprises pouvaient, certes, présenter des caractéristiques sociales communes en termes de structure et, à la limite, partager une même culture, mais ce uniquement dans le meilleur des cas envisageables. Car les employés, dont les revenus étaient si modestes en dépit de leur formation qu'ils ne disposaient que d'une marge économique relativement faible, et les grands capitaines de l'industrie, qui cherchaient à s'allier avec la noblesse et menaient un train de vie aristocratique, étaient loin de constituer une seule classe à eux tous. S'agissant de la Suisse, je suis d'avis qu'il serait tout aussi présomptueux d'affirmer l'unité « de la bourgeoisie» comme étant celle d'une véritable classe agissante2, allant du petit commerçant au banquier, du rédacteur d'un quotidien d'obédience radicale démocratique au conservateur lettré qu'était Jacob Burckhardt. Même lorsque l'on évolue dans le cadre d'une ville, comme c'est mon cas dans le présent ouvrage, le prétendu « collectif réel» de la bourgeoisie urbaine en tant « qu'entité sociale précise et tangible »3 demeure une fiction. y eut, certes, des situations et des périodes au cours desquelles de telles entités " avaient néanmoins existé, sous forme de mouvements politiques, par exemple, et, de l'intégration des radicaux dans le libéralisme dans les années 1870 en passant par l'inclusion, limitée dans la durée, des catholiques dans le système poli tique à la fin du siècle ainsi que des sociaux-démocrates dans les années 1930 et 4 J, l'histoire politique de la Suisse est truffée d'exemples illustrant les définitions suce essives et constamment élargies de la part de la population qui fait partie du vast ~ cercle de la société bourgeoise. Je suis cependant d'avis que ni le discours politique, ni même l'organisation du pouvoir politique ne doivent être pris pour argent comptant. Un examen plus approfondi révèle en effet que, derrière la façade de l'unité des citoyens et des alliances politiques, les distinctions sociales, culturelles et économiques existant entre tous ces citoyens sont demeurées considérables en Suisse aussi jusqu'à une période avancée du xxe siècle. la bourgeoisie en tant que formation sociale historique - quel que soit le caractère flou des contours de cette classe - n'a jamais correspondu à ce qui ressortait de manière utopique du discours philosophique sur la société bourgeoise à venir. Et ce, indépendamment du fait que l'idéal prônant l'égalité des citoyens correspondait à une intention véritable comme ce fut le cas au cours des Révolutions françaises de 1789, 1830 et 1848, au cours du Vormarz (période précédant la révolution de
1. Pour un grand nombre, KOCKA, Bürgertum und bürgerliche Gesellschaft... », p. 11-26; (HARLE, «
Histoire sociale, p. 239 et sq. 2. Selon TANNER, Arbeitsame Patrioten, p. 30. 3. GALL,Stadt und Bürgertum, p. 3.

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Introduction

1848)

en Allemagneou dans le cadre du radicalismequi s'était manifesté en

Suisse en 1848, ou encore du fait qu'une simple construction idéologique se soit peu à peu superposée à cet idéal, afin de faire progresser l'intégration sociale de couches non bourgeoises. Quoi qu'il en soit, dans les faits, les bourgeois se sont toujours montrés soucieux de préserver les distinctions sociales. La représentation selon laquelle tous les hommes ne pouvaient pas être égaux ne correspondait en rien à une quelconque concession à des circonstances sociales adverses, mais se voulait le préalable déclaré du fonctionnement de l'ordre d'essence capitaliste des fabricants industriels. Depuis Kant, l'idéal de l'égalité ne se référait qu'aux « indépendants », et, ce faisant, pas uniquement à ceux qui s'autorisaient à penser librement. Dans l'ensemble de mes réflexions, je ne me fonde pas sur la norme de l'égalité des citoyens, à l'aune de laquelle la réalité d'une déviation serait évaluée comme une faiblesse regrettable, comme l'affirme de manière récurrente la recherche sur la bourgeoisie ou du moins comme elle le suggère. Au contraire, ce qui m'intéresse est la question de savoir comment les bourgeois ont traité la contradiction structurelle existant entre les exigences égalitaires des citoyens et leur propre exigence d'une inégalité socio-économique - ainsi que du pouvoir politique.
La formulation du titre de cet ouvrage - La ville des bourgeois - reflète d'une autre manière encore l'objet de la présente investigation: en effet, j'examine l'histoire de la ville de Bâle au cours de la deuxième moitié du Xlxe siècle dans la seule perspective du lieu géographique que celle-ci incarnait, lieu dans lequel cette bourgeoisie avait pu éclore, bien qu'axée sur le marché mondial d'un point de vue économique et imitant l'élite bourgeoise allemande et française sur le plan culturel. Cependant, avec la structure démographique, économique et sociale de la ville1 en toile de fond, il devient évident que l'hégémonie bourgeoise reposait évidemment sur une grande richesse et une répartition extrêmement inégale des revenus parmi la société urbaine (chapitres 1, 2 et 3). Pourtant, le pouvoir économique ne suffit pas à la conquête de l'hégémonie sociale. Telle est la thématique des chapitres consacrés à l'élite bourgeoise. D'abord, je tenterai de démontrer que des codes symboliques et des pratiques non économiques ont joué un rôle déterminant dans l'enchevêtrement den$e des liens familiaux et sociaux au sein de cette élite urbaine que je nomme structure « patricienne ». Ensuite, en me fondant sur un exemple biographique (le récit de la vie de Rudolf Brüderlin), j'analyse de quelle manière les conditions économiques, les structures symboliques et les interprétations dans la pratique quotidienne de ces conditions ont contribué à l'émergence de facto d'un « (grand) bourgeois », statut qu'il ne possédait pas au départ. Enfin, en m'appuyant sur des exemples choisis, j'examinerai de quelle manière les bourgeois parlent de « leur ville », comment ils voyaient la société dans laquelle ils

1. La ville en tant que structure architectonique ne jouant aucun rôle dans le présent travail.

et technique ainsi que l'histoire de son administration

13

Introduction

évoluaient, comment ils appréhendaient les conflits et quelles solutions ils préconisaient pour les résoudre. l'articulation du présent ouvrage en trois parties - à savoir Structures, Parcours de vie et Représentations - doit notamment contribuer à mieux souligner les options méthodologiques dont dépendent ici le matériel empirique et les interprétations. Dans le cadre des travaux de recherche effectués sur la bourgeoisie, il y a bien longtemps que le constat selon lequel les caractéristiques sodo-structurelles que sont la fortune et l'érudition ne suffisent plus à elles seules à constituer une « Klasse für sich » (Marx), autrement dit une entité sociale consciente de ses propres valeurs et, jusqu'à un certain point, mue par des objectifs communs, est devenu une banalité. la recherche est unanime à cet égard, la constitution de cette supposée entité sociale devrait notamment être démontrée par le biais d'un examen de la mentalité, de la culture, de la perception que ces bourgeois potentiels avaient d'eux-mêmes, de leurs pratiques, de leurs activités politiques, des cercles qu'ils fréquentaient et à l'intérieur desquels ils choisissaient leur conjoint, etc. Ce postulat représente incontestablement un élargissement notoire des hypothèses de départ de l'histoire sociale 1. Je respecte quant à moi ce programme dans le présent ouvrage; il m'importe parallèlement d'apporter un certain nombre de précisions qui me semblent indispensables par rapport à cette perspective et dont je me propose de démontrer la vraisemblance au moyen de l'articulation en trois partie de mon ouvrage. Dans la première partie, j'examine les structures et les circonstances structurelles de la société et de la bourgeoisie urbaines. Il existe une tendance dans les sciences sociales à considérer les structures «dures)} comme les circonstances détachées de tout langage et de toute signification, et de les comprendre en quelque sorte comme les conditions objectives de toute action significative. Cela implique que le sens ou la signification et, partant, la culture en général font partie du domaine du conscient, des convictions et de l'intentionnel et que l'intégration d'êtres humains dans des groupes sociaux devient ainsi un acte conscient et volon)}. J'entends démontrer taire au sein de la « Lebenswelt2 la présence des structures symboliques dans le champ de l'intégration sociale qui établissent et reproduisent des hiérarchies tout aussi sélectives et impitoyables que les structures économiques

ou juridiques, et qui n'ont pas nécessairement besoin d'être conscientes pour fonctionner efficacement. C'est pourquoi les deux chapitres relatifs à la structure « patricienne)} (chapitre 4) et à la fonction symbolique de l'argent (chapitre 5) figurent dans la partie « Structures)} et sont sensés illustrer, exemples à l'appui, que le statut de bourgeois n'est pas affaire de liberté du choix - à l'instar de la décision d'acheter ou non un piano. C'est notamment dans le chapitre 5 que je me propose de démontrer que, dans ce sens, le statut de bourgeois doit être analysé en tant que code culturel et système symbolique n'ayant rien à voir avec de
1. 2. Concernant gerlichkeit. ce point, d. KOCKA, « Bürgertum und bürgerliche Gesellschaft... p. 246 et sq., 252 et sq. p. 43, et WEHLER, « Wie bürgerlich... ", Cf. HABERMAS, Kommunikatives Handeln, vol. 2, p. 206-209. ", p. 28, KOCKA, Bür-

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Introduction

quelconques convictions relevant du domaine de « l'univers social ». Certes, les bourgeois étaient passés virtuoses dans l'art de se distinguer par rapport aux nonbourgeois dans le domaine du symbolique. Cependant, ce faisant, ils obéissaient à des règles qui les contraignaient à des agissements et à des actes, et ce, indépendamment du fait qu'ils étaient conscients du sens de ces agissements, qu'ils perçaient ces règles à jour ou qu'ils se les seraient imposés eux-mêmes, s'ils en avaient eu le choix. En d'autres termes, la logique inhérente à ces règles ne se dissout pas dans le milieu de « l'expérience» personnelle des contemporains. Le deuxième axe méthodologique - et, partant, la deuxième partie - du présent ouvrage visent l'individu confronté à des structures disparates dans des rapports de dépendance très denses et complexes. En me fondant sur le récit de la vie de Rudolf Brüderlin (chapitre 7), j'entends démontrer, d'une part, comment cet individu se composait littéralement des signifiants d'une culture qu'il s'était approprié et, d'autre part, qu'il est impossible de comprendre cette culture et, partant, cette classe si l'on n'étudie pas comment des individus se sont appropriés des signes distinctifs et des codes, des possibilités matérielles et des relations sociales d'une manière tout à fait particulière, comment ils les ont interprétés et les ont ainsi insensiblement modifiés. Nul doute qu'il s'agit là d'un argument ordinaire voire relevant de la microhistoire. Contrairement au postulat de la recherche de l'histoire de tous les jours, le sujet historique que je fais ainsi passer à l'avant-plan ne devient pas une hypothèse de départ certaine pour l'analyse historique. Ce sujet ne fait pas d'expériences originales, qui seraient d'une certaine manière « plus vraies» ou « plus immédiates» que les signes des structures symboliques au moyen desquels il s'exprime. Au moment même où nous nous exprimons rétrospectivement sur cet individu, nous nous retrouvons aussitôt de manière fort irritante dans l'orbite des signifiants avec lesquels cette personne a parlé d'elle-même et de son univers. En notre qualité d'historiens interprétant l'histoire, nous nous situons d'emblée dans le contexte et non point en marge des discours et systèmes codés, qui n'existent au demeurant que dans la mesure où des hommes les maintiennent vivaces - mouvement glissant, circulaire, que les historiens sont tenus de suivre s'ils ne veulent pas idéaliser « le sujet» ou « les structures ». Cependant, ce mouvement circulaire est sans cesse interrompu, décalé, réaménagé par un individu, c'est ce que je tente de faire ressortir dans le présent ouvrage. Simultanément, les signes convoyés par la source sur laquelle je me fonde pour la description de cette vie - un album de souvenirs - ne peuvent qu'imparfaitement être appréhendés en raison de leur grande disparité et de leur pure matérialité. Les signifiants ne se dissolvent pas dans des significations, dans le signifié prétendument reconnaissable à partir des signes auxquels, quasiment à travers les signifiants de la source, les historiens croient souvent pouvoir recourir aussi aisément que l'on cueillerait des fruits mars sur un arbre. Trois éléments revêtent une importance en l'occurrence: le mouvement glissant des signifiants, qui n'autorise plus de postulat de départ certain pour l'analyse historique, l'individualité de la personne qu'ils décrivent et la matérialité de la source qui représente notre seul accès à cette personne. Clifford Geertz nous a un jour mis en garde contre la propension à

15

Introduction

vouloir appliquer rigoureusement les règles de la logique aux objets de la recherche dans le cadre des efforts déployés pour les comprendre1. A cet égard, le rapport sur la vie bourgeoise de Rudolf Brüderlin (chapitre 7) qui suit le fil rouge d'une source très dense est appelé à révéler que le caractère concret de certaines vies et la matérialité des sources qui les éclairent s'opposent avec succès à un « logicisme» (selon Geertz) socio"scientifique pur et dur. La vie de ce bourgeois sur lequel je me focalise, je vais tenter de la comprendre en replaçant dans leur contexte les signes qui témoignent de son existence dans la source qui le concerne. Cependant, en dépit de toutes les révélations sur son univers et celui de la classe à laquelle il appartient, de nombreux points de son existence demeurent incompréhensibles à nos yeux. Cet individu n'est incontestablement pas représentatif et, en dépit de tout, il demeure un cas isolé voire fortuit, bref un individu, ce dernier terme désignant le caractère singulier de cette existence, ni plus ni moins. Dans le « Récit d'une vie bourgeoise» (chapitre 7), il n'est pas possible de célébrer la « créativité» et « l'indépendance» de l'individu en tant que prétendus critères sélectifs de l'identité bourgeoise2. La troisième partie de cet ouvrage porte le titre « Représentations», ce à quoi se réfère également la troisième de mes précisions méthodologiques. Par analogie avec les travaux de Roger Chartier et en relation avec la sociologie du savoir plus ancienne (Berger / Luckmann), le terme de « représentations» commence actuellement à s'imposer pour désigner ce que l'on peut appeler le domaine de la science, des perceptions et des représentations. Cela peut donner l'impression d'une généralisation, mais c'est ainsi que je l'entends: la notion de représentations se démarque de la dichotomie de l'idéologie et de la vérité, et opte pour une conception bien plus ouverte, éventuellement plus relativiste, selon laquelle tout ce que les hommes pensent et expriment est une façon de s'orienter dans le monde, d'appréhender la société et l'environnement et de n'en faire naître une réalité sociale que par ce biais. Le lecteur constatera que, inévitablement, dans les parties « Structures» et « Parcours de vie », j'ai d'ores et déjà argumenté au moyen d'interprétations et de représentations, passées ou présentes, que les hommes se font de leur univers. La genèse des structures démographiques, pour ne citer qu'elles, n'est pas indépendante des représentations de notions aussi diverses que les espérances de vie individuelles et le bonheur familial, les possibilités offertes par la ville lointaine et le moment propice pour avoir des enfants. Le fait d'engendrer une réalité par le biais de représentations éventuellement « fausses» n'est qu'un des versants du problème. L'autre, que je souligne en particulier dans le présent ouvrage, est le fait que les représentations ne sont évidemment pas des constructions (Setzungen) individuelles, mais sont organisées sous forme de discours. Les représentations sont des manières de penser et de concevoir, qui obéissent à un modèle culturel Là aussi s'applique le consdéfini que "on peut analyser sur le mode du discours.
1. GEERTZ, Dichte Beschreibung,
2. Cf. GALL, 8ürgertum p. 193. in Deutschland, p. 17-25.

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Introduction

tat selon lequel ce qu'expriment les hommes n'est pas simplement cette finalité immédiate, cette « expérience )} sur laquelle l'analyse historique pourrait confortablement s'appuyer. Très souvent, les écrits comprennent des strates multiples et sont d'une telle complexité que les locuteurs ne maîtrisent pas intégralement leur matériel linguistique: leur discours va toujours au-delà de ce qu'ils entendaient « proprement)} exprimer. En outre, les textes ne reflètent pas en premier lieu une réalité extérieure. mais concourent plutôt à faire émerger celle-ci en organisant son appréhension et, partant, en guidant les actes. Enfin, et c'est ce qui importe en relation avec l'étude d'une classe bourgeoise, les représentations sont le moyen qui permet aux hommes non. seulement de comprendre le monde, mais aussi de se comprendre eux-mêmes en tant que groupe social. Quant aux présomptions selon lesquelles la possession d'un piano pourrait représenter un signe distinctif irréfutable de bourgeoisie, il est permis de s'interroger sur leur valeur: il m'apparaît davantage que, dans ses discours, la bourgeoisie dit très clairement qui peut se réclamer de son appartenance et qui ne le peut pas. Hormis certains gestes, codes et signes traduisant leur culture matérielle, etc., de quelle manière autre que le langage les bourgeois auraient-ils pu s'entendre sur la question de savoir qui est un bourgeois et qui ne l'est pas? Dans le détail, les chose ne sont évidemment pas aussi simples; tous les textes n'expriment pas vraiment ce que nous en attendons et certains sont idéologiques au sens conventionnel du terme, autrement dit ils masquent délibérément le propre point de vue de leur auteur, compliquant ainsi toute tentative d'incursion derrière les coulisses. Il existe par ailleurs quantités de textes significatifspubliés dans des lieuxsi éminents qu'il convient de leur porter la plus grande attention. Dans tous ces textes, les bourgeois n'ont pas cessé de s'adresser à eux-mêmes, d'être leurs propres interlocuteurs, de se vanter de ce qu'ils étaient, de décrire longuement ce que les autres, ceux qui ne faisaient pas partie de leur milieu, étaient, etc. Ils ne le disent pas toujours aussi directement comme lors de la crise politique de 1846 (chapitre 9), mais, le plus souvent, de manière indirecte. Cependant, en admettant que des textes de cet ordre soient accessibles à une lecture historique, nous gagnons ainsi un accès déterminant à la construction symbolique des groupes sociaux. C'est notamment dans ces textes qu'au cours de ce Xlxe siècle obsédé par l'histoire ont été relaté les récits dans lesquels les membres d'un groupe social pouvaient ressentir leur appartenance. C'est dans ces récits que fut échafaudée la notion de « communauté» et que la structure de l'identité bourgeoise fut reflétée en recourant à des métaphores. Des discours comme ceux tenus à l'occasion d'une commémoration ou d'un festival font apparaître ce que les bourgeois pensaient et voulaient consciemment ou inconsciemment; ces discours révèlent aussi des aspects déconcertants de l'identité bourgeoise, voire du statut de bourgeois. Il en ressort clairement qu'à travers la répétition sans remise en question de qualités comme le fait d'être rationnels, scientifiques, modernes, pacifiques dans le règlement des conflits, favorables à l'égalité des chances, etc., qualités qu'ils s'attribuaient notoirement euxmêmes pour se flatter (et, dans l'intervalle, nous tous 7) un statut de bourgeois, validé par les philosophes depuis Kant, et qui nous paraît agréable aujourd'hui, a

17

Introduction

été défini beaucoup trop rapidement, statut qui n'a pas grand chose à voir ni avec les discours bourgeois réels tenus sur place ni avec leurs représentations. Une analyse approfondie des nombreux discours historisants tenus par les bourgeois au Xlxe siècle nous révèle bien davantage des traits diamétralement opposés aux clichés habituels attachés au statut de bourgeois. Dans leurs imaginations, la fascination pour des seigneurs nobles, pour la guerre et pour l'extase sanguinaire surpassait de loin les valeurs bourgeoises prônant une société civile et un Ëtat de droit, du moins si l'on en croit les sources émanant du Bâle bourgeois, commentées par mes soins dans les chapitres 10 et 11. L'articulation du présent ouvrage autour d'options méthodologiques a une autre implication que j'aimerais souligner: je suis d'avis qu'il n'existe pas une méthode « unique» pour se rapprocher de ce que l'on décrit comme étant une réalité sociale. Au contraire, les résultats dépendent fondamentalement de la perspective dans laquelle s'inscrivent les questions et de la méthode retenue pour l'analyse et la présentation. Ëvoquer la bourgeoisie européenne revient à se retrouver aussitôt plongé dans le « contexte» historique propre à ce groupe social qui, plus que tout autre, a marqué l'histoire de nos sociétés au cours des deux derniers siècles. En l'occurrence, au sens littéral du terme, « il n'y a pas de hors texte ». Le discours sur la bourgeoisie a de tout temps été prisonnier des connotations historiques et contemporaines d'une notion qu'il est impossible de percer à jour ou de vérifier intégralement, en tout cas comme des scientifiques modernes pourraient reproduire en laboratoire des méthodes scientifiques un peu surannées. Sous cet angle, il est impossible de trancher la question de savoir si la bourgeoisie est « une réalité sociale et non pas uniquement une simple construction analytique» 1. Autrement dit, je n'aurais pu formuler mes assertions sur la bourgeoisie bâloise figurant dans le présent ouvrage hors des perspectives méthodologiques pour lesquelles j'ai opté. Il est, certes, possible de présenter des contenus de diverses manières, mais il continuera à s'agir de formes qui, à leur tour, marqueront le fonds d'un texte. En d'autres termes, opter pour de nouvelles perspectives modifie aussitôt l'objectif: un siècle durant, les commémorations de St. Jakob, incontestablement bourgeoises, ont étendu le périmètre de ce statut bourgeois jusqu'aux franges des classes ouvrières avec une régularité tenant du rituel. Les cercles familiaux bourgeois englobaient également des citoyens moins aisés. Le festival qui s'était tenu en 1892 avait, lui, établi un périmètre assez restreint autour de ce qui y apparaissait comme les notables bourgeois. Enfin, d'autres pratiques, ayant trait à l'image sociale que voulaient donner d'eux les grands bourgeois au public (comme les courses hippiques, par exemple), ont poussé cette symbolisation des distinctions sociales à leur paroxysme. Cette bourgeoisie, qu'était-elle au juste? A quel niveau de la courbe de la répartition des revenus devrait-on établir la césure? Quelles pratiques de la différenciation symbolique conviendrait-il de privilégier? Quelles déclarations émaillant les discours bourgeois seraient plus authentiques que d'autres? Tenter d'établir une définition en soi de la bourgeoisie aboutit à des
1. KOCKA. Bürgerlichkeit,
p. 37.

certainement

18

Introduction

apories évidentes, même si l'on inclut dans l'analyse des structures symboliques, des parcours de vie et des représentations. Lorsque, conformément au prolongement évoqué de l'histoire sociale, nous prenons en compte la culture d'une classe et que nous examinons l'intégration sociale par le biais d'interprétations, d'interactions et de pratiques, il s'agit incontestablement d'un nouveau gain de connaissances. Cependant, l'élargissement de cet éventail de nos possibilités d'interprétations implique simultanément une dépendance accrue de nos connaissances par rapport aux perspectives méthodologiques. Aussi, conséquence inévitable du constat selon lequel les résultats d'une étude sont tributaires de la perspective dans laquelle elle s'inscrit, ce sont notamment de grandes notions comme la bourgeoisie, la classe ou encore l'identité bourgeoise qui deviennent sujettes à caution: sommes-nous vraiment certains que nous pourrions figer ce qu'elles décrivent comme une réalité historique essentielle en les désolidarisant des moyens conceptuels et analytiques utilisés? Peut-être serait-il plus raisonnable et intellectuellement plus honnête, de comprendre la bourgeoisie et, s'agissant de Bâle, également le patriciat, comme de simples noms qui décrivent « quelque chose» que les contemporains ont appréhendé, voire ce qu'ils entendaient appréhender et consigner, de diverse manières, comme étant la « bourgeoisie» ou le « patriciat », dans le cadre de certaines constellations et guidés par leurs intentions politiques du moment. Quoi qu'il en soit, en ce qui nous concerne, il n'existe pas de grande bourgeoisie «patricienne» hors des barrières définies par mes soins, que j'ai, par exemple, corrélées avec ce mot dans le chapitre relatif à la structure « patricienne », afin de pouvoir en dégager quelque chose. Si identification il doit y avoir, elle devrait davantage porter sur les facteurs structurants et les circonstances structurelles de nature matérielle ou symbolique, qui, au moment même où ils s'emparaient d'individus, en fabriquaient en quelque sorte des « bourgeois» - et dont, au sens strict du terme, nous ne pouvons affirmer qu'ils le demeurent si nous nous référons à des structures, codes, situations ou discours différents. Certes, nombre d'individus resurgissent en permanence dans les circonstances les plus diverses et dans des perspectives d'interrogation les plus variées et, en outre, notre discours de la «grande bourgeoisie patricienne» coïncide apparemment avec une perception contemporaine, de sorte qu'en dépit de toutes les réserves, on ne peut s'empêcher de s'en tenir à de telles notions comme outils de reconnaissance. Cependant, pour la seule définition d'un clivage apparemment réel entre bourgeois et non-bourgeois et pour la seule réponse à la question de savoir quels individus appartiennent « intrinsèquement» 1 à la bourgeoisie, ces notions ne servent à rien. En tant que noms, elles sont de simples balises jalonnant un territoire dont les dirigeants de souche disent qu'il est habité de « patriciens », groupe que nous qualifions de bourgeois d'un point de vue analytique - non sans méconnaître que leur nom les distinguait si efficacement des autres bourgeois que nous en venons à douter si le

1.

NIPPERDEY,« Kommentar

», p. 146.

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Introduction

territoire en question était vraiment intégralement peuplé de bourgeois, comme le prétendent les doctes cartographes du cru. Je suis d'avis que la comparaison établie avec l'Allemagne, dont « l'histoire bourgeoise» est truffée de difficultés et dont l'engagement dans la voie du national-socialisme a été imputé à un « manque d'identité bourgeoise », serait édifiante à maints égards. Car il n'y a pas qu'en Suisse ou en France que la bourgeoisie est une notion curieusement multiple, mais en Allemagne aussi, ce sur quoi je me propose de revenir en détaii dans les lignes qui suivent Hans-Ulrich Wehler et Jürgen Kocka ont tous deux attiré l'attention sur le potentiel inexploité de cette notion en termes d'identité bourgeoise d'Ëtat et, finalement, d'égalité sociale1. Tous deux sont si convaincus de cet aspect que leur mise en exergue, d'une part, de ses potentiels de type normatif et utopique et, d'autre part, du fondement incontesté du pouvoir bourgeois sur une inégalité sociale nullement considérée comme seulement négative et sur une puissance de discours assurée par des hommes politiques professionnels, embrouille cette notion dans une autocontradiction permanente. est quasiment impossible de se soustraire à la fascination de " cet objet qu'est la « bourgeoisie », qui a en premier lieu profondément marqué la

science de l'histoire

du

)(Xe

siècle. Cependant,

concernant

cette rationalité

que

nous prêtons à la bourgeoisie par le détour de cet esprit d'économie, de cette approche arithmétique des choses et de ses sciences dont elle fait preuve, il serait bon de se garder de l'interpréter, de manière normative, également comme de la raison et comme une propension à l'égalité selon le modèle des communautés de discours cher à Habermas, car une telle raison - si elle avait pu se déployer suffisamment - aurait préservé l'Allemagne du national-socialisme. Au sein de cette grande puissance à la pointe du progrès qu'était l'Allemagne, la rationalité scientifique était loin de faire défaut La bourgeoisie avait tout loisir de s'exprimer dans la presse et, du point de vue culturel, elle a marqué son époque. Ëconomiquement, son ascension n'a connu aucune entrave, elle a considérablement fait fructifier sa richesse, ce qui lui a valu la reconnaissance de )'Ëtat D'un point de vue politique, la bourgeoisie allemande exerçait une certaine influence, du moins à l'échelle locale et régionale; ses relations avec la noblesse et avec le corps administratif aristocratique n'étaient pas si éloignées de l'exemple français ni si difficiles qu'il faudrait y voir le germe de la prétendue voie particulière suivie (le fameux « Sonderweg »)2. Le fait que les bourgeois ne rêvaient point de la « fraternité» n'était pas typiquement allemand. Les grands bourgeois suisses avaient tout autant le sentiment d'êtres des seigneurs que rien, absolument rien, ne reliait au peuple. C'est ce qu'a exprimé de manière peu amène l'érudit Johann Jakob Bachofen à qui, en qualité de grand conseiller, de professeur et de juge d'appel. il arrivait parfois d'être tiré de ses chères études et de devoir s'arracher à la butte de la cathédrale pour descendre en ville. « Me frotter à la populace m'est plus pénible que de subir
1. 2. Par exemple Concernant WEHLER, une telle « Wie bürgerlich... », p. 256 et sq. perspective, d. BLACKBOURN et EVANS (Ëd.), The German

Bourgeoisie.

20

Introduction

la pression du fohn» 1. En d'autres termes, l'identité bourgeoise signifie peu de choses; la raison instrumentale, affranchie de ses liens moraux hérités de la vieille Europe par le désenchantement bourgeois du monde, est un instrument notoirement ambivalent. Il n'est pas déterminé d'emblée, ni en Allemagne ni en Suisse, dans quels mondes imaginaires les discours bourgeois ont évolué, autrement dit quelles «valeurs» (pas toujours modernes ni rationnelles, loin s'en faut) présidaient aux actes des bourgeois. En d'autres termes, vu que la Suisse urbaine est indéniablement bourgeoise, la question de la prétendue voie particulière
(<<

Sonderweg

») empruntée

par

l'Allemagne pourrait être reconsidérée, et ce, notamment dans une perspective à laquelle je ne ferai allusion que brièvement en me fondant sur l'exemple bâlois. Comme il ressort du chapitre sur les commémorations de la bataille de St. Jakob et de celui consacré au festival de 1892, lorsque d'honorables citoyens et démocrates suisses en viennent à fantasmer à ce point sur de sanglantes batailles et sur la noblesse des souverains que leurs débordements nous amènent à douter de leur belle assurance selon laquelle il ne s'agirait que d'un jeu, cela signifie hélas qu'il n'a pas fallu l'influence néfaste d'une classe de hobereaux militarisés pour inculquer de telles valeurs dans les cervelles bourgeoises. Contrairement à la thèse de la

voie particulière

(<<

Sonderweg

»), il conviendrait

d'admettre

que la bourgeoisie

vivant à l'époque de l'empereur Guillaume avait suffisamment réussi à déployer son statut jusqu'à l'année 1914, sans que cela n'ait d'aucune manière entravé la voie qui a mené à une guerre d'agression impériale. Dans ce contexte, ce n'est point la question de savoir si les bourgeois allemands avaient été moralement corrompus par la noblesse féodale qui est déterminante, mais comment ils pensaient le monde en tant que bourgeois, comment ils se représentaient l'autorité ainsi que la supériorité culturelle et - pourquoi pas - raciale, quelle connotation ils accordaient aux relations entre les sexes (chapitre 11), etc. Poser les questions de cette manière revient, à mon sens, non seulement à douter du fait que l'identité bourgeoise représente fondamentalement un palliatif sûr contre une politique d'autoritarisme et de militarisme, mais aussi du fait que le prétendu faible degré d'identité bourgeoise marque véritablement la différence entre l'Allemagne et d'autres pays. Quant à savoir quelle hypothèque incriminer pour avoir interdit à l'Allemagne d'emprunter la voie d'une évolution pacifique de la société bourgeoise, cette question demeure en suspens. Il serait bon de s'interroger sérieusement sur les fantasmes bourgeois du pouvoir, de la guerre et de la différence, parfaitement tangibles en Suisse et qui s'étaient également manifestés en Allemagne, notamment dans les discours tenus à l'occasion des célébrations de l'anniversaire de l'empereur, dans la pratique des duels, dans le lyrisme attaché aux sociétés de gymnastique et dans les spectacles commémoratifs. Les rapports entre les fantasmes pacifiques et guerriers, civils et sanglants ou encore démocratiques et autoritaires s'avéreraient pour le moins ambivalents. Je suis
1. BACHOFEN,« X, n° 123. Brief an Heinrich Meyer-Ochsner

", du 26 septembre

1860,

in ; BACHOFEN,

Werke,

vol.

21

Introduction

d'étudier ces représentations, si l'on entend en apprendre davantage sur l'histoire de nos sociétés. Ce faisant, l'imaginaire n'est pas seul à compter. Le fait de savoir si la bourgeoisie a été capable ou non d'organiser l'Ëtat selon les règles de la civilsociety est d'une importance capitale. Et les circonstances contingentes comme l'exiguïté de l'Ëtat suisse, qui a~ait d'emblée exclu toute pensée impérialiste, offrent de toute évidence un cadre beaucoup moins dangereux pour le délire des imaginations que celui d'une grande puissance mondiale. Les représentations demeurent néanmoins le lieu dans lequel s'exprime l'imaginaire de la bourgeoisie. Les sonder en profondeur est un exercice qui peut s'avérer troublant, mais aussi édifiant.

d'avis qu'il conviendrait

22

PREMIÈRE STRUCTURES

PARTIE:

CHAPITRE

1

Tendances et structures de l'évolution démographique au XIXesiècle

« la physionomie que nous retenons d'une ville a toujours quelque chose d'anachronique. » Jorge Luis Borges (Der Unwürdige)

qu'ils s'y Une ville n'est autre que ce que sont ses habitants. Qu'ils y travaillent, marient et y aient des enfants, que la population rurale s'y sente attirée ou que ses déçus la quittent, tout cela est l'affaire de la ville. Le paradoxe réside dans le fait que tout un chacun fait le compte de ses chances liées au fait de vivre en ville, sans réaliser un seul instant que cette spéculation lui est, elle aussi, suggérée par la ville même. La ville est un cercle fait de structures et d'individus.

Cycles de croissance
A "instar
de toutes les villes de Suisse et d'Europe, la métropole bâloise avait enregistré sa plus forte croissance au cours de la deuxième moitié du Xlxe siècle. Selon le premier recensement cantonal effectué en 1835, seules un peu plus de 23 DaO' personnes résidaient dans Bâle-Ville après la séparation du canton, scindé en Bâle-Ville et en Bâle-Campagne. Dans les 80 années suivantes et jusqu'à la Première Guerre mondiale, la population résidente s'est multipliée par six et, dès

1. les sources de toutes les données démographiques relatives au canton de Baie-Ville sont les publications des résultats de recensements suivants: Bev6/kerungsaufnahme 1837; Bev6/kerungsAufnahme 1847; Bev6/kerung 1860; KINKELlN, Bevo/kerung 1870; idem, Bev6/kerung 1880; BOCHER,Bevo/kerung 1888; BAUER,Bevo/kerung 1900; JENNY,Bevo/kerung 1910. A propos de l'état de la recherche de l'histoire urbaine en Suisse, d. FRITZSCHE, Moderne Stadtgeschichte.

25

L'évolution

démographique

au

Xlxe siècle

1910, 135918 personnes vivaient dans la ville-canton. C'est vers la fin du siècle que la croissance démographique aura été la plus forte: en 25 ans seulement, de 1885 à 1910, le nombre d'habitants de la villedoublera pour atteindre 131 000. Le cycle de croissance démographique de la ville de Bâle s'étendait sur des périodes de vingt ans: en 1855 et entre 1873 et 1876, les taux de croissance annuels atteignaient plus de 3,5 %, de 1896 à 1899, voire même plus de 4,5 %. En dehors de ces périodes, au milieu des années 40, 60, 80 et de 1908 à 1909, ilsont chuté à 1,5 %, voire moins. Lesannées 50, 70 et 90 ont représenté des phases de forte croissance démographique; de 1891 à 1900, la population résidente urbaine a même crû de 4,0 % par an en moyenne, avec une pointe de 5,2 % en 1898. Le canton de Bâle-Villeséparé de Bâle-Campagne le 26 août 1833, après les bouleversements de la révolution des années 30, se transforma de plus en plus en une Ville-Etatsous la pression de cette expansion considérable. Certes, les trois communes rurales de Klein-Hüningen,de Riehen et de Bettingen, situées au nord de la ville, avaient été attribuées à la ville vaincue lors de la scission du canton, mais elles n'avaient jamais été à même de remplir la fonction équilibrante d'un hinterland agraire par rapport au développement de la ville industrielle. Quelques agriculteurs avaient réussi à maintenir leurs exploitations à Riehen et à Bettingen, mais, dans l'ensemble, les communes rurales avaient concouru à l'expansion urbaine en tant que sites d'implantations industrielles ou de banlieues résidentielles. La croissance démographique enregistrée au cours de la 2e moitié du Xlxe siècle avait modifié fondamentalement la structure architecturale de la ville. Elle avait notamment fait éclater le mur d'enceinte auparavant clos qui, dans les années 1840, laissait apparaître Bâle comme une ville plutôt petite, telle qu'elle figurait déjà sur le plan établi par Merian en 1615. La prospérité nouvelle des marchands et des fabricants de rubans de soie des XVIIeet XVIIIe siècles avait pu déployer sa splendeur architectonique à l'intérieur même du mur d'enceinte, mais, depuis la fin du XVIIIeiècle, la construction au sein du périmètre médiéval de la s ville stagnait quasi intégralement. Et ce n'est qu'en 1859, après la vague d'immigration des années 50, que, dans sa « recommandation» au Parlement relative à la loi sur l'expansion de la ville, le Conseil exécutif avait constaté « que depuis une décennie environ, les nouvelles constructions érigées extra-muros se multipliaient d'une manière anarchiques»'. Non point les immigrants, mais les bourgeoismême de la villese faisaientédifierdes bâtiments à l'extérieurdu mur d'enceinte. En réponse à la densité croissante de la population au centre de la ville où une épidémie de choléra avait fait quelque 200 victimes en 1855, la bourgeoisie avait construit, en dehors de l'ancienne ville, des villas marquées par l'historicisme'. Le gouvernement avait chargé Friedrich W. Hartmann, ingénieur originaire de 5t. Gall, de concevoir un « réseau routier approprié », censé « circonscrire les
1. 2. Rathschlag und Gesetzes-Entwürfe (1859), p. 3. VOGT, Cholera-Epidemie, d. en particulier la carte de la répartition ra p. 10.

topographique

des cas de cholé-

26

L'évolution

démographique

au Xlxe

siècle

constructions sauvages tolérées jusqu'ici» à l'intérieur d'un périmètre architectural urbain défini. Sur le plan politique, ce furent le Conseiller KarlSarasin en sa qualité de Président du collège de construction et le premier magistrat de la ville, Stehlin, qui, « en visionnaires éclairés et déterminés », avaient accéléré le réaménagement de la ville,à en croire le jugement émis par Paul Burckhardt. En l'espace d'un an et demi seulement, le bureau d'architecture Hartmann avait conçu un plan de réseau routier qui « avait plus que doublé l'ancien espace urbain ».' Ce projet audacieux, qui devint effectivement le fondement de l'évolution urbaine extra-muros, cette conception apparemment aisée du doublement d'un espace d'habitation urbain vieux de plusieurs siècles « suffit», selon le Conseil exécutif « à répondre aux besoins de logement de la population, même si celle-ci se trouve en expansion

constante, et ce, pour plusieursdécennies»2. L'adoptionde ce plan, entré en
vigueur le 27 juin 1859, qui avait inévitablement entraîné la démolition des murs d'enceinte, avait donné le coup d'envoi de la destruction progressive des murs et des portes de la ville dans les années qui suivirent, afin de combler les anciens fossés de défense et, comme dans d'innombrables autres villes européennes, de leur substituer des parcs et des voies de contournement. La cité corporatiste close devint ainsi - tardivement en comparaison avec les autres grandes villes de la Suisse - une ville ouverte abandonnant l'ancien système des corporations, accordant l'égalité des droits aux Juifs et, en 1875, 15 ans plus tard, supprimant une nouvelle fois le traditionnel régime de notables qu'il est convenu d'appeler le Ratsherrenregiment. Cependant, en première ligne, la ville devient plus accessible que jamais aux immigrants, ce qui n'est pas sans rebuter plus d'un habitant de souche. En 1880, Jacob Burckhardt, politiquement rétrograde, écrit à son ami badois Friedrichvon Preen: « Ces jours-ci, un recensement a eu lieu et nous avons appris à notre consternation que, à elle seule, la ville (sans Riehen, Bettingen et Klein-Hüningen)était passée de 45 000 ~mes environ à 61 000 en l'espace de 10 ans. Et tout ce peuple, même les titulaires d'un simple permis de résidence, est autorisé à voter. Le plus grand miracle est que cette masse n'a pas encore pris conscience de sa puissance, mais, je le crains, cela ne devrait pas tarder. »3 (cf. chapitre 9)

l'immigration

en ville de la population

rurale

Les craintes éprouvées par Burckhardt devant ces « masses» brouillait évidemment sa vision des choses, car « tout ce peuple» était loin de pouvoir « voter ». Les étrangers, qui représentaient quelque 30 % de la population totale, étaient privés du droit de vote et étaient ainsi logés à la même enseigne que les femmes
1.
2. 3. Rathschlag

und Gesetzes-Entwürfe (1859), p. 4; P. 271 ; d. BIRKNER! REBSAMEN, Basel, p. 88.

BURCKHARDT,

Geschichte der Stadt Basel, p.

Rathschlag und Gesetzes-Entwürfe (1859), p. 6. Lettre du 2 déCo 1880, in 1. BURCKHARDT, Briefe, vol. VII, p. 203.

27

L'évolution

démographique

au Xlxe

siècle

de nationalité suisse. Cependant, les craintes suscitées par les mutations démographiques et sociales auxquelles la société urbaine se voyait confrontée étaient typiques de la vieillebourgeoisie de souche. En effet, celle-ci voyait non seulement sa prospérité menacée par cette « masse », mais aussi l'urbanité même de cette ville bourgeoise, certes encore petite au milieu du siècle, pas forcément élégante, mais dans l'ensemble très coquette. Quelle que soit la valeur attribuée à ces craintes et quelles que soient les distorsions de la réalité sociale qu'elles véhiculaient, la rapidité, le caractère radical et la portée même des bouleversements démographiques et, partant, sociaux intervenus au cours de la deuxième moitié du Xlxe siècle dans des villes « de dimension humaine », dont Bâle ne représente qu'un exemple parmi d'autres, sont difficilement comparables à nos expériences actuelles de développements urbains. L'ensemble des indicateurs montrent en tout cas une tendance en faveur de mutations bien plus lentes pour le xxe siècle à Bâle. Les idées de croissance et de progrès en partie exagérées que suggérait l'essor économique de l'époque aux contemporains des années 1950 ne se sont en aucun cas confirmées. Depuis le début des années 1970, un retournement de tendance des principaux indicateurs démographiques (taux de croissance, part d'étrangers, nombre d'habitants par logement, etc.) est intervenu. Au cours des crises qu'a traversées la société postindustrielle, la villeindustrielle de Bâle a nettement perdu de son attrait, notamment par rapport au Xlxesiècle. Et c'est justement là mon propos, à savoir l'attrait au sens littéral du terme, autrement dit ce magnétisme exercé sur la population rurale par la ville au Xlxe siècle, alimenté par le biais d'images comme la prospérité, la modernité et le progrès, autant de notions inévitablement empreintes à la fois d'imaginaire et d'un zeste de réalisme. Aussi l'élément déterminant de la mutation démographique intervenue depuis les années 1840 1 avait-il été le solde migratoire (immigration moins émigration). Certes, l'excédent de naissances (nombre de nouveau-nés vivants après déduction de ceux qui étaient décédés) avait légèrement crGau cours des périodes de croissance des années 70 et 90, mais, dans ces années d'expansion, ce qu'il est convenu d'appeler le mouvement démographique naturel n'avait représenté qu'un peu plus d'un tiers de la progression totale. A l'instar des autres villes d'Europe et de Suisse, c'est grâce à l'immigration que la ville de Bâle s'était développée2. Pour un citoyen, le fait de décéder à l'endroit même où il était né, voire habiter à demeure dans sa ville natale, avait de moins en moins correspondu à la norme dans la deuxième moitié du siècle. Pour la plupart des habitants de Bâle, cette ville n'était pas leur commune d'origine et, aux alentours de 1900, cette observation concernait trois personnes sur quatre. Depuis 1837, la part de citoyens bâlois de souche dans la population totale du canton a reculé constamment, et ce,
1 . Cf. GRUNERlWIEDMER, Arbeiterschaft und Wirtschaft, pp. 31-86 2. JENNY, Bevolkerung 1910, p. 13, ainsi que Eidgenossische Volkszahlung 1910, premier vol. p. 538; BERGIER, istoire économique de la Suisse, p. 31-50; BICKEL, evolkerungsgeschichte, H B pp. 132-143; Statistisches lahrbuch der Schweiz, 1911, pp. 10-15.

28

L'évolution

démographique

au

Xlxe siècle

jusqu'à l'année 1860, notamment en faveur des Suisses issus d'autres cantons, puis, de manière très prononcée, en faveur des étrangers, tant et si bien que ceuxci avaient quasiment atteint 40 % de la population du canton vers la fin du siècle. Cette modification de la part des Bâlois par rapport aux Suisses naturalisés et aux étrangers, jugée disproportionnée par nombre de contemporains, avait constitué le sujet sur lequel se sont cristallisés tous les efforts de réforme politique déployés par la ville de Bâle durant plus d'un siècle. En 1760, le secrétaire de mairie Isaak Iselin avait dénoncé les conséquences économiques préjudiciables de la fermeture complète des registres du corps des « citoyens du canton» de la ville (le droit de citoyenneté et la possibilité d'exercer une profession libérale étant étroitement liés), mais son intervention n'avait entraîné qu'une très brève ouverture des registres. De 1763 jusqu'à la fin de l'Ancien Régime, aucun nouveau membre n'avait été admis dans le corps des citoyens du canton de la ville.Après le bref intermède libéral de l'Helvétique (instauration d'un droit de citoyenneté suisse général et suppression par les autorités helvétiques de toutes les prérogatives accordées au corps des citoyens d'une commune en 1798), cet esprit étriqué du XVIIIesiècle demeura cependant déterminant en terme de législation jusqu'à la moitié du Xlxe siècle. la procédure d'admission était souvent tatillonne, la naturalisation s'éternisait et n'était accordée qu'à contrecœur. Cette pratique ne s'est modifiée qu'au cours de la deuxième moitié du siècle, sous la pression des vagues d'immigration. les autorités n'avaient libéralisé que progressivement les lois concernées (en 1866 et en 1879). Cependant, comme, depuis l'instauration de la liberté commerciale et industrielle et de la liberté de résidence (en 1848), il était possible d'exercer une profession libérale sans détenir le droit de citoyenneté, les autorités avaient constaté, non sans surprise, que le fameux droit de citoyenneté ne suscitait « quasiment qu'indifférence et était par conséquent dévalorisé». Seule l'existence d'une proportion élevée d'étrangers de près de 40 % de la population urbaine et l'envoi d'une lettre circu-

laire adressée aux gouvernements cantonaux par le Conseil fédéral en 1899, se référant aux prétendues menaces représentées par « la concurrence déloyale en
affaires» ou les intrigues politiques de la part des étrangers, avaient entraîné l'instauration d'une loi extrêmement libérale en matière de naturalisation. Celle-ci stipulait que le droit de citoyenneté devait être accordé automatiquement, sur requête de l'Ëtat, aux étrangers et aux Suisses établis dans un canton depuis plus de 15 ans, sans attendre que les « étrangers» déposent une demande d'admission préalable. Cette « solution tapageuse» (W. pfister), qui suscita de vives critiques de la part du corps des bourgeois, rencontra le succès qu'elle méritait1. En 1900, conformément à l'acte d'origine, la part de la population résidente étrangère s'élevait à près de 40 % et celle des habitants considérés comme nonBâlois à trois quarts environ de la population totale. Ce constat est, certes, remar-

quable et n'avait pas manqué d'émouvoir les contemporains. Cependant, à eux
1. PFISTER, Einbürgerung, pp. 24-29.

29

L'évolution

démographique

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siècle

seuls, ces simples chiffres sont relativement peu éloquents quant à la mobilité géographique, sujet qui nous intéresse en l'occurrence. En effet, nombre d'habitants ne faisant pas partie du corps des citoyens de la ville vivaient à Bâle depuis des générations, sans avoir jamais demandé le droit de cité et, en dépit d'un acte d'origine étranger, ils ne constituaient pas des étrangers dans cette ville au même titre que les immigrés récents. Leur scolarité s'était déroulée à Bâle et ils parlaient le dialecte local. Hormis ces considérations, rappelons qu'il n'est plus possible de connaître la commune d'origine des femmes mariées, celles-ci ayant acquis le droit de cité de leurs conjoints. En revanche, les lieux de naissance, dont nous avons connaissance depuis le recensement effectué en 1888, nous renseignent de manière un peu plus fiable sur la mobilité géographique de la population et sur la migration dans la ville. L'impression qui se dégage des chiffres à propos de l'appartenance à une commune d'origine, à savoir que les non-Bâlois représenteraient 75 % de la population, doit être rectifiée à la lumière de ces données. Près de 40 % de la population recensée en 1888 était née à Bâle. La poussée de croissance enregistrée dans les années 90 avait, certes, abaissé quelque peu cette part, mais, dès 1910, la part des habitants du canton qui n'étaient pas des immigrants s'élevait à 41,3 %. La société aurait-elle été moins mobile que ne le suggèrent les données sur l'appartenance à une commune d'origine? A raison de 6 habitants bâlois sur 10 nés hors du canton, la période de 1888 à 1910 ne peut être évoquée comme étant celle d'une mobilité géographique particulièrement intense. En 1980, la part de personnes nées à Bâle-Villes'élevait à 45,3 % et s'était ainsi peu modifiée depuis un siècle. Cependant, les apparences sont trompeuses, car, par rapport.à la population résidente de la Ville-Etat,un nombre bien plus important de personnes sont venues s'installer ou ont quitté Bâle au cours des trois périodes de croissance enregistrées dans la deuxième moitié du siècle. Penchons-nous tout d'abord sur l'immigration. Au cours de la deuxième moitié des années 80, celle-ci était passée de 16 % de la populationrésidente à 20 % en l'an 1890, puis elle avait reflué quelque peu pour culminer à la valeur record de 21,75 % de la population en 1897'. En d'autres termes, cela signifie que, au cours de ces années 1890, une personne sur cinq était un immigrant récent, qui, s'il ne repartait pas l'année suivante, faisait alors partie de ces quatre habitants domiciliésauxquels faisait face un nouvel immigrant. Vers la fin des années 90, 20 000 personnes vinrent ainsi s'établir en ville annuellement. A cet afflux massif correspondait une migration assez considérable de la ville vers la campagne cette fois (dont les destinations n'ont malheureusement pas fait l'objet d'une saisie statistique), moins prononcée tout de même puisque, en moyenne, le solde migratoire des années 90 correspondait à 2,42 % de la population résidente, à raison d'un pic à 3,74 % en 18972.
1. Chiffres selon Verwaltungs-Bericht des Regierungsrates, 1886--1903, et Graphisch-Statistisches Handbuch des Kantons Basel-Stadt, fasc. 2, p. 21. 2. Ibid. Dans les années 90, l'émigration outre-mer au départ du canton de Baie-Ville englobait 2894 personnes en moyenne par an et, en termes de quantité, elle était ainsi fort éloignée des grands

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au Xlxe siècle

Le taux de mobilité, soit le total des immigrations et des départs par rapport à la population totale, s'élevait ainsi à près de 40 % annuellement. Certes, au bout du compte, c'est bel et bien à un exode rural que l'on avait assisté, la population s'étant déplacée de la campagne vers les villes, mais ce solde migratoire ne représentait qu'une part infime du volume total de migration. En ce qui concerne l'empire allemand, Dieter Langewiesche a attiré l'attention sur le fait que « ce reflux de vastes courants de la population délaissant les grandes villesau profit de la campagne ou de bourgades implantées en milieu rural n'apparaît pas dans les bilans migratoires (...), étant donné que seul l'exode rural, plus criant en termes de chiffres, y figure ». Ce constat est parfaitement transposable à la Suisse et a été corroboré par nos propres résultats. Cependant, de 1881 à 1912, l'émigration globale hors des grandes villes et des agglomérations moyennes (de plus de 50 000 habitants) correspondait annuellement à 80 % environ de l'immigration en moyenne de toutes les villes'. Les chiffres très détaillés fournis par Langewiesches révèlent que le taux de mobilité s'appliquant à Bâle était supérieur à celui de la moyenne de l'ensemble des grandes villesallemandes. A raison d'une valeur de 40 dans les années 90, ce taux n'est dépassé que par un nombre restreint de villes (dont, entre autres, Francfort, Essen et Halle)'. L'apparente incohérence selon laquelle, comme je l'évoquais, la part des habitants nés à Bâle n'était pas significativement plus restreinte ily a 100 ans qu'à présent, alors que le taux de mobilité actuel oscille entre 12 et 14 % de la population résidente, contre une valeur trois fois plus élevée dans les années 1890, permet de conclure que la société était divisée entre une majorité de personnes plus ou moins sédentaires et une importante minorité de personnes extrêmement mobiles, qui n'ont vécu qu'un ou deux ans dans la même ville. Cette thèse est corroborée par d'autres éléments: 3/4 environ de l'ensemble des résidents déclarés en moyenne dans les années 90 ne bénéficiaient que d'une « carte de séjour» en guise d'enregistrement, autrement dit ils ne disposaient pas de leur propre ménage et, selon le texte de la loi, n'avaient « pas d'emploi fixe» - sans même évoquer l'existence d'une quelconque propriété foncière en ville ou encore l'exercice d'une profession Iibérale3.Quant aux habitants qui avaient déposé une déclaration de départ, 65 % de tous ceux qui avaient « de nouveau» quitté la ville figuraient dans les registres comme simples détenteurs d'une carte de séjour. Or, ces autorisations de séjour accordées à des personnes adultes devaient, en principe - en principe seulement, car ce n'était pas aussi systématique que la législation le prévoyait - se transformer automatiquement en permis de résidence à l'issue d'un an, à condition que leurs détenteurs conservent leur domicile dans une seule et même commune du canton (en ville,par exemple) sans interruption!
mouvements migratoires observés. sq., et WEBER, Mobilitiitsforschung, 1. 2. 3. Cf. SCHELBERT,Auswanderungsgeschichte, p. 40. notamment p. 182 et

LANGEWIESCHE,« Wanderungsbewegungen... », p.S. p. 438. Ibid., pp. 7 et 15 ; FRITZSCHE,« Schweizer Stadte im 19. Jahrhundert...», Gesetzessammlung, vol. VII, p. 361 et sv, et Gesetzessammlung, Gesamtausgabe,

pp. 499 et sq.

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L'évolution démographique

au Xlxe siècle

Facteurs géographiques et sociaux de l'immigration
Près de 20 000 personnes sont venues s'installer en ville annuellement entre 1890 et 1900. D'où venaient ces immigrants et quel espace cette mobilité géographique recouvrait-elle? Il n'est pas aussi aisé de répondre à cette question. La seule certitude est que près de 40 % des immigrants qui vivaient à B~le en 1888 étaient nés dans le sud-ouest de l'Allemagne (dans le Pays de Bade et dans le Wurtemberg ainsi que dans ce qui était alors l'Alsace-Lorraine); 36 % étaient originaires des cantons de la Suisse du Nord-Ouest (B~le-Campagne, Argovie, Soleure et Berne)'. Cependant, aucune statistique de l'époque ne comporte de rubrique mentionnant le dernier domicile connu des immigrants avant leur implantation en ville; comme nous connaissons leur lieu de naissance depuis le recensement de 1888, nous pouvons néanmoins retracer les grandes tendances de ce mouvement migratoire. En revanche, nous ne savons rien de leur mouvements véritables, s'apparentant à l'itinéraire suivi par un nomade2. Notamment les couches les plus mobiles de la population - ouvriers artisans, jeunes ouvriers célibataires ou servantes - ne sont pas arrivées à B~le directement en provenance de leur lieu de naissance; la même observation s'applique aux personnes issues de contrées plus éloignées3. En revanche, s'agissant des immigrants du canton voisin de B~le-Campagne et de ceux venus plus tardivement, l'on peut, en principe, supposer qu'ils s'étaient installés en ville en venant directement de leur lieu de naissance. Étant donné que, comme nous l'évoquions, nous ne disposons d'aucune indication relative au dernier domicile connu des immigrants avant leur implantation en ville, il ne nous reste qu'à admettre que l'espace d'émigration, saisi en même temps que le lieu de naissance, n'est pas entièrement différent de l'espace qui correspondait aux mouvements migratoires véritables. Dans cette hypothèse, c'est notamment la région limitrophe située au sud du Pays de Bade et, de manière moins marquée, les régions suisses s'étendant jusqu'aux versants nord du Jura, qui constituaient en fait la périphérie territoriale qui alimentait le marché de l'emploi de la ville. Jusqu'à l'année 1910, il y eut peu de changements à ce modèle géographique de base de l'immigration, mais certains décalages ne peuvent être omis: - dès la dernière décennie du Xlxe siècle, l'augmentation de l'immigration en provenance de Suisse même avait été inférieure à la moyenne et avait continué de s'affaiblir jusqu'à l'année 1910; c'est notamment l'immigration issue du canton voisin de B~le-Campagne qui avait stagné. - La même tendance prévaut dans les régions périphériques étrangères: le taux de croissance de l'immigration en provenance du Pays de Bade et du Wurtemberg a été inférieur à la moyenne pendant

1. BÜCHER, Bevo/kerung 1888, Tab!. XVII BAUER,Bevo/kerung 1900, Tab!. XVIII; JENNY,8evolkerung ;
1910, Tab!. XIII. 2. A propos de j'absence de telles statistiques avant 1900, d. p.160. 3. Pour "Allemagne, d. KAMPHOEFNER, «Zuwanderung... », p. 102. KULS, Bevo/kerungsgeographie,

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démographique

au Xlxe

siècle

toute la période;

aussi la part de ces immigrants était-elle passée de 32,6 à 29 % de 1888 à 1910. - Contrairement à cette immigration modérée en provenance de la périphérie, le nombre de personnes nées dans des contrées plus éloignées avait fortement crû. La poussée d'immigration la plus spectaculaire avait été celle des Italiens (notamment de sexe masculin) enregistrée dans les années 90, qui avaient quasiment tous trouvé du travail comme maçon dans la construction. Dès 1910, conjointement aux Italiens, 15 % des immigrants étaient issus de contrées lointaines (contre 8,9 % en 1888). L'immigration supérieure à la moyenne de ce groupe avait eu pour effet que, aux alentours de 1900, la majorité des immigrants et, partant, 30 % environ de la population urbaine, était nés à l'étranger. Pour comprendre les mouvements migratoires de cette époque, il convient d'analyser de plus près la corrélation étroite entre immigration et marché de l'emploi. Comme nous l'avons déjà constaté, la mobilité géographique correspondait au modèle de comportement d'un groupe défini, distinct des citadins sédentaires ou, pour être encore plus précis, la mobilité géographique, autrement dit les déplacements incessants de dizaines de milliers de personnes menant quasiment une vie de nomade, étaient un phénomène spécifique d'une couche, voire d'une classe sociale. Dans les années 90, 80 % des citadins détenteurs d'une simple carte de séjour avaient travaillé comme ouvriers chez les petits artisans, comme coursier, comme journalier ou encore comme cocher, c'est-à-dire dans des secteurs et des conditions d'engagement qui étaient soit soumis à de fortes fluctuations saisonnières et conjoncturelles ou qui exigeaient des qualifications professionnelles quasi nulles. En revanche, les parts des employés de commerce dotés d'un minimum de qualifications (1,2 %), des repasseuses, couturières et modistes (2,3 %) tributaires d'une certaine clientèle attitrée et régulière, des fonctionnaires de la poste et des chemins de fer (0,4 %) et, de manière surprenante, des ouvriers d'usine (5,5 %) dans le total des citadins détenteurs d'une simple carte de séjour étaient très restreintes'. Une comparaison de ces chiffres avec ceux des natifs de B~le révèle des divergences nettes et significatives. Les indications ayant trait à la profession de la population résidente, collectées depuis le recensement de 1888 et classées par lieu de naissance, font état d'une forte proportion, de l'ordre de 10 %, de propriétaires et d'associés d'usines, de banques, de compagnies d'assurances et de fonds de commerce de toute nature parmi les natifs de B~le en 1888. Les patrons du petit artisanat et les employés du secteur des services étaient, eux aussi, davantage représentés parmi les natifs de B~le que parmi les immigrants (c'est-à-dire parmi les détenteurs d'une simple carte de séjour et les titulaires d'un permis de résidence). A l'inverse, l'occupation de postes subalternes de l'appareil de production et de reproduction de la société par des B~lois d'origine était inférieure à la moyenne, à une exception près: en 1888, un tiers des actifs non immigrés travaillaient comme ouvrier d'usine ou à domicile, la plupart dans l'industrie textile
1. Valeurs moyennes 1890,

calculées selon
1892, 1894,

les chiffres

du Département

de police

(in Verwaltungsbe-richte)

des années

1896.

1898 et 1900.

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L'évolution

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au Xlxe

siècle

(comme je l'évoquais, parmi les immigrants, c'étaient moins les détenteurs d'une simple carte de séjour que les titulaires d'un permis de résidence qui travaillaient dans les usines). Cependant, hormis cette exception compréhensible pour une ville pratiquant la production et le commerce de textiles, les B~lois d'origine accomplissaient moins de travaux manuels faiblement rémunérés voire « de domesticité» que les immigrants, dont 80 % gagnaient leur vie comme ouvriers d'usine, compagnons, journaliers ou domestiques'. En revanche, en analysant quelles catégories professionnelles provenaient essentiellement du proche environnement de la ville et, à l'inverse, lesquelles étaient imputables à l'immigration lointaine ou par étape, les hypothèses formulées auparavant à propos du comportement migratoire des immigrants se trouvent corroborées. En 1888, selon nos chiffres2, 56,6 % de l'ensemble des immigrants actifs issus du canton de B~le-Campagne travaillaient dans les usines de la ville ou à domicile, dont la moitié d'entre eux dans l'industrie textile. Plus leur lieu de naissance était éloigné de B~le, plus leurs parts dans ces emplois furent restreintes. En revanche, parmi les immigrants venus de contrées plus éloignées, la catégorie proposant un travail moins spécifique que celui demandé en particulier dans cette cité textile qu'était B~le était supérieure à la moyenne; ce constat est le plus net chez les compagnons travaillant dans le petit artisanat et chez les domestiques, mais s'applique également aux ouvriers non textiles et aux employés. Un ancien passementier issu de la vallée de Waldenburg (la partie montagneuse du canton de B~le-Campagne, distante de quelque 30 kilomètres de la ville) ou l'enfant d'un passementier, d'un tisseur à domicile, déménageaient de manière ciblée à B~le, du travail dans les usines textiles implantées en ville sachant qu'ils y trouveraient après délocalisation de la production rurale. En revanche, servantes ou compagnons accomplissant des travaux manuels pouvaient trouver du travail partout; comme ils étaient dépourvus d'objectif migratoire spécifique et contrairement aux ouvriers textiles, par exemple, leur espace de migration était plus vaste et leur vie bien plus mouvementée. En 1888, les personnes issues des régions allemandes situées au nord et à l'est du Duché de Bade qui venaient travailler à B~le étaient aussi nombreuses que celles du canton de B~le-Campagne, mais 35 % d'entre elles étaient des servantes, 29,7 % des compagnons artisans et 5 % à peine des ouvriers textiles! Les chiffres recensés en 1900 attestent une tendance identique. Cependant les parts de la totalité des catégories d'immigrants parmi les employés et les compagnons dans le petit artisanat sont plus importantes que douze ans auparavant. et ce, au détriment de catégories comme les ouvriers d'usine, les journaliers et les domestiques. Ce phénomène traduit une qualification professionnelle croissante des immigrants au même titre qu'un développement du secteur des services, voire en ce qui concerne les compagnons artisans, à l'éclosion du secteur de la construction3.
1. BÛCHER, Bevo/kerung 1888, Tabl. XXIII; Bauer, Bevo/kerung 1900, Tabl. XXIV. 2. BÛCHER, Bevo/kerung 1888, Tabl. XXIII. 3. BAUER, evo/kerung 1900, Tabl. XXIV. B

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L'évolution démographique

au X/xe siècle

Ma réflexion en relation avec l'important mouvement migratoire auquel la ville de Bâle doit sa considérable croissance démographique au Xlxe siècle ne peut demeurer qu'unilatérale dans le cadre de mes études sur la société urbaine. La destination rurale des flux de migration ne s'inscrit pas dans la perspective qui nous intéresse; et c'est uniquement à titre anecdotique que j'aimerais renvoyer au contexte culturel et au mode vie spécifique que les immigrants laissent derrière eux en quittant leur lieu de naissance. En admettant néanmoins que les immigrants aient grandi sur le lieu même de leur naissance, on peut affirmer que 3/4 environ d'entre eux ont suivi le chemin de la grande ville au départ de villages et de petites agglomérations rurales, c'est-à-dire à partir d'un environnement agricole ou préindustriel. A l'inverse, les immigrants en provenance d'une grande ville comparable à Bâle (plus de 50 000 habitants) constituent une faible minorité de quelque 8,2 % '. S'y ajoute que les immigrants étaient le plus souvent peu sédentarisés et que, tiraillés entre le village et la grande ville, ils n'avaient pas définitivement opté pour cette dernière. Les personnes extrêmement mobiles qui repartaient de la ville qui allaient même jusqu'à immil'année même où elles s'y étaient installées ou grer et émigrer à plusieurs reprises »2, n'avaient, pour cette raison, pas rompu le contact avec la campagne. Comme le constate également Walter D. Kamphoe{(

fner,

{(

une forte intensité

migratoire

ne signifiait

pas en soi une perte des liens

sociaux voire un déracinement; (...) cette observation s'applique notamment aux migrations saisonnières, par définition limitées dans le temps et à l'issue desquelles les immigrants retournaient le plus souvent sur leur lieu d'origine »3. est, par " conséquent, probable que la plupart des ouvriers qui avaient fait enregistrer leur origine rurale lors des recensements conservaient leurs racines dans ces villages, pour la simple raison que les relations qu'ils entretenaient avec leur parenté n'avaient jamais été interrompues. Reinhard Sieder nous rapporte les résultats d'une étude concernant la région textile du Lancashire, qui peut en l'occurrence nous servir de comparaison: l'investigation a montré que l'importance des liens familiaux de solidarité entre parents et enfants avait plutôt eu tendance à augmenter par suite de l'industrialisation (dans le cadre de laquelle les ouvriers migrants avaient délaissé la campagne pour les villes, c'est moi qui souligne) dans le Lancashire». Selon Sieder, c'est notamment dans une phase d'industrialisation dynamique et de mobilité extrême que « les ouvriers du textile s'étaient plus que jamais appuyés sur les réseaux familiaux et parentaux »'. Tout cela signifie que les formes de travail et de culture d'origine des immigrants s'étaient le plus souvent nettement démarquées du mode de vie propre à une grande ville. La différence de confession existant entre les anciens protestants de souche et les catholiques immigrés en grand nombre en constitue un exemple
{(

1. 2. 3. 4.

Cf. ibid., Tabl. XVIII. LANGEWIESCHE, « Wanderungsbewegungen... KAMPFHOEFER, « Zuwanderung... », p. 98. SIEDER, Sozia/geschichte. p. 149. », p. 18.

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L'évolution démographique

au Xlxe siècle

quantifiable. Les décalages intervenus dans la structure confessionnelle de cette ville protestante par suite de l'immigration, qui, à l'heure actuelle, nous impressionnent beaucoup moins qu'ils ne troublaient les contemporains jadis, avaient fait progresser de 14,8 % (en 1837) à 33,1 % (en 1900) la part des catholiques au détriment des protestants.' Je suis d'avis qu'il convient avant tout d'interpréter ces données comme un signe culturel des potentialités de conflit inhérents à l'exode rural. Ces décalages confessionnels ont certainement été considérés par les contemporains comme menaçants et déstabilisants. Cependant, comme, au Xlxe siècle, les distinctions sociales, économiques et culturelles portaient le nom de conflits religieux, le contraste flagrant apparu entre l'arrière-plan de socialisation rurale des immigrants et la nouvelle réalité urbaine à laquelle ils avaient été confrontés était moins visible sur la scène politique de la ville que les querelles religieuses qui prédominaient largement dans la lutte culturelle sévissant au début des années 80. Ilnous faut pourtant admettre que les expériences et la culture rurales propres aux immigrants avaient dû entrer en conflit avec le mode de vie urbain, même si ce conflit s'était davantage déroulé dans les coulisses que sur le devant de la scène. Le festival historique de 1892 que j'analyse dans le chapitre 11 évoque de manière très radicale le conflit potentiel existant entre ces messieurs de la ville et les immigrants ruraux qu'ils considéraient comme des « rustres» mal dégrossis.

Les comportements démographiques
Le mouvement migratoire décrit n'avait pas seulement modifié le taux de croissance démographique en ce sens que la multiplication naturelle s'est additionnée au solde migratoire, mais avait également marqué la pyramide des âges ainsi que la fécondité et, partant, le taux de croissance de la population urbaine. Les populations de grandes régions (nations) avec une migration intérieure éventuellement forte, mais avec une émigration hors des confins territoriaux le plus souvent dérisoire, enregistrent, dans le meilleur et le plus typique des cas, une pyramide des âges en forme de triangle équilatéral avant la phase de transition démographique2. Dans ce scénario démographique préindustriel, les taux de natalité et de mortalité sont tous deux très élevés; la génération la plus jeune est alors toujours plus nombreuse que la plus ancienne. Des taux de mortalité élevés et une mortalité en forte augmentation dès l'âge moyen concourent à « effiler la pyramide des âges» (Kuls) de cette population à croissance lente. Lorsque celle-ci entre dans la phase de transition démographique parce que la (lente) modification des conditions de travail et d'alimentation diminue la mortalité endémique ou que l'amélioration séculaire des conditions hygiéniques abaisse la mortalité entraînée par des épidé1. 2. JENNY, Bevëlkerung 1910, p. 48. A propos de la théorie, cf. KULS, Bevolkerungsgeographie, rungsgeschichte, p. 60.

pp. 142 et sq., et MARSCHALCK, Bevolke-

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