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Le Bouclier de Dieu

De
294 pages

En 1096, Amaury de Treizième rejoint l’armée de Godefroy de Bouillon afin de reconquérir les lieux saints. Animé par la foi, il combat avec vaillance, sans peur ni haine. Accueilli en la sainte cité de Jérusalem par un collège de chanoines, il devient l’un des acteurs essentiels de la création de l’Ordre du Temple. Tout au long de cette aventure où se mêlent réalité et fiction, le noble sire, marqué par les stigmates de la Passion, rajeunit miraculeusement à cinq reprises. Cet étrange pouvoir lui permet de vivre toute l’histoire des pauvres chevaliers du Christ. Fiers gardiens de l’arche d’alliance et du Saint Suaire, le Templier et ses pairs œuvrent bellement et en paix afin que force reste au bien et que l’Ordre du Temple demeure le bouclier de Dieu jusqu'à son injuste anéantissement.


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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-89031-3

 

© Edilivre, 2015

Dédicaces

 

 

A mon père,

A mon frère.

Requiem æternam dona eis, Domine ;

Et lux perpetua luceat eis.

Requiescant in pace

Amen1


1. Seigneur, donnez-leur le repos éternel ; et faites luire sur eux votre éternelle lumière. Qu’ils reposent en paix. Ainsi soit-il.

Première partie

La force de la prédestination

« Heureux ceux qui observent la loi,
qui accomplissent la justice en tout temps ! »2


2. Psaume 106.

I
Amaury de Treizième

Forêts et prairies enchâssaient le lac des Douze, dont l’onde limpide ondulait au gré d’une brise d’automne. A l’orée d’une proche chênaie, le chemin du Roy s’enfonçait dans l’antre des loups, des ours et des sangliers.

A la sortie du bois, un moulin à eau marquait l’entrée du faubourg Notre Dame, tandis qu’au-delà des remparts apparaissait le clocher trinitaire de l’église saint Michel.

Satisfaits de leur condition, les villageois occupaient des maisons de bois et de torchis ornées de belles enseignes. Au sommet de la colline de la Vierge se dressait l’imposant château-fort, à l’ombre duquel serfs et vilains pouvaient se réfugier en cas d’invasion. Dans la basse-cour, écuyers et maîtres d’armes croisaient le fer, tandis qu’au pied du donjon, l’officier de fauconnerie entraînait une buse au regard perçant.

Respecté de tous, le seigneur de Treizième rendait toujours la justice avec sagesse et équité. Veuf depuis deux années, Amaury de Treizième élevait seul son fils Thibault qui, fraichement adoubé, œuvrait toujours bellement sans jamais imiter la noblesse belliqueuse. Page dès l’âge de sept ans, Thibault avait appris la courtoisie, la chasse, l’escrime et l’équitation. Devenu écuyer dans sa douzième année, il fut attaché à un seigneur de haut lignage pour se perfectionner dans l’art du combat et de la Chevalerie. Maintenant chevalier, le jeune sire secondait son père avec honneur et dignité. Son écu portait désormais les couleurs de ses ancêtres, dont les exploits étaient chantés dans toute la contrée par trouvères et ménestrels.

Depuis quelque temps, Amaury se languissait de son ami Raymond de Meuse, dont la venue avait été annoncée par pli cacheté. Enfin, au crépuscule du dix-huit novembre de l’an mil-quatre-vingt-quinze retentit l’appel des cornes creuses. Douze cavaliers venaient de franchir le pont-levis et les deux vantaux du portail principal. Dans la grande salle, les serviteurs dressèrent aussitôt les tables des convives, et disposèrent avec soin, couteaux, assiettes et hanaps. Éparpillés pêle-mêle sur le sol, joncs et plantes aromatiques dispensaient d’agréables effluves. Bientôt, jongleurs et trouvères, damoiseaux et damoiselles, rehausseraient le service de leur grâce.

Le visage dévoré par la barbe, le teint hâlé et les cheveuxras, sire Raymond et ses compagnons semblaient exténués. Cette étape arrivait à point nommé. Profondément émus, les deux amis se saluèrent chaleureusement, puis Amaury pria son hôte de rejoindre ses quartiers, afin qu’il s’apprêta pour le banquet. Le rustique seigneur de Meuse se satisfit d’une courte toilette, puis apparut pressément dans la salle d’apparat. La réception pouvait maintenant commencer. Les mets raffinés défilaient à la table des convives, tandis que l’hypocras coulait à flot dans les gosiers desséchés. Conversant avec passion, Raymond et Amaury commentaient les importantes décisions qu’augurait le prochain concile prêché par le pape Urbain II dans la cité de Clermont.

– Cher Amaury, j’ai ouï dire qu’il se tramait de grandes choses. Point n’avons souffert d’apocalypse en l’an mil mais cela ne saurait tarder. Il y a des signes qui ne trompent guère !

– Pourtant, je ne sens rien venir. Les heurettes3s’égrènent paisiblement au gré de faibles tensions ou de maux inhérents à l’humaine nature, que seul Dieu dans son infinie bonté pourrait juguler. A quoi songes-tu donc mon ami ?

– Reclus dans ta campagne profonde, tu n’ouïs point les problèmes qui hantent le royaume ! s’exclama gravement le chevalier de Meuse. Notre roi Philippe est toujours frappé d’excommunication et de multiples luttes intestines minent la noblesse, voire tout l’Occident. Moult seigneurs ne songent plus qu’à guerroyer, piller et violenter. Les manants prolifèrent comme la vermine. Les denrées manquent et nos bois dissimulent des malandrins prêts à écorcher père et mère pour un écu. Tu vis encore dans un havre de paix mais cela ne durera point. De surcroît, l’ennemi nous interdit par grande vilenie l’accès au Saint-Sépulcre. Espoir que tout cela cesse pressément, au risque de sombrer dans l’apocalypse ! Pour toutes ces choses, nous nous rendons à Clermont, dans l’espoir ténu d’un miracle.

– Quel effroi ! Tes propos me navrent le cœur, cher Raymond. Certes, nous avons connu de meilleures heurettes mais j’ignorais pareille situation. Gageons donc que ta venue n’est point étrangère à cela. Bien, je t’accompagnerai à Clermont avec grand plaisir. Toutefois je viendrai seul car l’ordre doit régner sur mes terres. Après le souper, j’aviserai mes gens. Plaise à Dieu que mon fils tienne bellement notre maison durant mon absence. Digne et loyal, iceluy saura administrer mon fief avec équité et efficience. Faisons ce que devons, advienne que pourra !

– Tout cela est fort bien dit mon ami. Espoir qu’il ne s’agisse point d’un vain voyage !

Le lendemain dès l’aube, à l’heure où les moines prient, les treize cavaliers quittèrent les terres de Treizième, pour un périple qui les mènerait aux portes de Clermont. Traverser des contrées inconnues ne fut pas chose facile. Parfois attaqués avec rage, les chevaliers abreuvèrent copieusement la terre de France du sang des scélérats.

Après avoir traversé moult provinces, ils parvinrent enfin aux portes de Clermont. Une ambiance peu commune régnait dans la cité. Nobles et bourgeois, serfs et manants, semblaient transcendés par l’ardeur de la foi. A la croisée des rues, des prédicateurs en transe invoquaient le roi du ciel, le regard tourné vers le firmament. Un seul cri enthousiaste jaillissait de la bouche des myriades de pèlerins :

DIEU LE VEUT !

Hommes, femmes, vieillards et enfants, avaient tout vendu ou abandonné à la hâte : maisons, champs, domaines, pour partir sans esprit de retour. La cathédrale resplendissait de mille couleurs et vibrait au rythme des milliers de fidèles qui la parcouraient en tous sens.

Les chevaliers apprirent alors de la bouche de pèlerins, qu’en ce vingt-sept novembre de l’an de grâce mil quatre-vingt-quinze, le pape Urbain II venait d’exhorter le peuple de Dieu à participer à un pèlerinage armé, afin d’arracher le Saint-Sépulcre des mains de l’ennemi.

Chargés de quelques provisions de bouche, de vêtements et de couvertures, les chariots tirés par des bêtes de somme progressaient lentement vers l’inconnu. Cet appel charmait des familles entières, pauvrement armées de gourdins, de fourches et de fléaux. Ces cœurs ardents brûlaient de conquérir les Lieux saints avec la volonté et l’impatience d’en découdre. Illuminés par la foi, ces mines innocentes reflétaient leur souhait de s’appareiller à la couronne4, et de recevoir en juste retour la céleste grâce. Apparaissait également en filigrane un désir d’exotisme, de changement et d’aventure ; l’espoir d’une vie meilleure, dans un monde merveilleux. De plus, chassé d’Italie par l’antipape Guibert, Urbain II désirait restaurer son pouvoir. Pour cela, le vicaire du Christ promit la rémission des péchés et l’assurance d’indulgences futures, ce qui finalement l’engageait peu au regard des pèlerins.

Ce mysticisme atteignit son paroxysme dans tout le royaume grâce à l’action efficace de prédicateurs charismatiques comme Gautier Sans Avoir, et surtout Pierre l’Ermite, véritable tribun propre à envoûter les foules.

Stupéfaits de la réaction irréfléchie du peuple de France, les treize chevaliers demeurèrent néanmoins quelques jours en ces lieux, afin de se renseigner davantage sur la voie de Dieu5, incontrôlable révolution pour toute la chrétienté.


3. Les heures.

4. La couronne du Christ.

5. Autre nom du pèlerinage armé.

II
Prophétie à l’ombre du sépulcre

Les treize chevaliers regagnèrent pressément leur seigneurie respective. Iceux devaient maintenant s’armer de patience, se renseigner sur l’ennemi, puis réunir les fonds nécessaires au financement de cette expédition. Pourtant, d’aucuns n’attendirent point de tels préparatifs. Ainsi, des milliers de pèlerins de toutes nations convergèrent vers la terre promise, certains avec grande piété, d’autres avec l’intention de piller les contrées traversées. Ces départs précipités et désorganisés aboutirent inexorablement à l’extermination de ces piètres voyageurs.

L’hiver s’annonçait rude. La neige tombait en abondance sur la seigneurie de Treizième, recouvrant la contrée de son blanc manteau. En ces temps anciens, le frimas terrassait les êtres faibles et provoquait parfois de mortelles épidémies. Ainsi, chacun demeurait devant l’âtre dans l’attente de jours meilleurs. Malheur à celui qui s’égarait dans la nuit car les meutes de leus6 le guideraient pressément de vie à trépas. L’existence s’écoulait, morne et monotone. Tavernes et bourdaux se remplissaient au gré du contenu sonnant et trébuchant des bourses, qui ne tarderaient point à se tarir si l’hiver glacial devait perdurer.

Le soir à la veillée, voisins et amis se retrouvaient pour converser et se divertir. Le voyage à Clermont de Raymond de Meuse et d’Amaury de Treizième intriguait bon nombre d’habitants. Certes, quelques étrangers contaient de manière romancée l’effervescence engendrée par l’appel du pape. Mais tout cela se déroulait si loin ! Certes, le chapelain exhortait le peuple à s’appareiller à la couronne, mais son appel pesait peu face aux vicissitudes de la vie quotidienne. D’ailleurs un autre sujet parcourait toutes les lèvres : Thibault, unique descendant du seigneur de Treizième, souffrait le martyr.

Perché sur la colline surplombant le bourg, le donjon de la forteresse étendait son ombre protectrice sur la contrée. Seul le corps de garde animait le castel d’une lueur de vie. Terrassé par une fièvre ardente, Thibault expirait. Disposées autour de sa couche, les chandelles illuminaient son corps d’une lueur blafarde, tandis qu’au moutier les moines encapuchonnés entonnaient l’hymne des morts. Agenouillé à son chevet, Amaury lui tenait la main dans l’espoir d’un prompt rétablissement. Soudain, dans un dernier râle, Thibault rendit son âme à Dieu. Au même instant, les chandelles mortuaires se soufflèrent de concert, jetant le trouble parmi l’assemblée.

Le sort s’acharnait sur Amaury qui, après sa mie, venait de perdre son unique descendant. Dernier membre de la maison de Treizième, ce seigneur gardait péniblement la tête haute car son lignage s’éteignait à jamais.

Thibault reposait maintenant devant l’autel de la chapelle. Malgré le froid et la tourmente, tous rendaient un ultime hommage au jeune baron, du plus riche au plus humble, du plus sage au plus fol. Pieusement agenouillé sur un prie-Dieu, le sire de Treizième priait pour l’âme de son fils, suppliant Dieu d’absoudre ses pêchés.

La messe des morts s’écoula dans une ambiance sépulcrale. Seule la voix grave du chapelain alimentait la mémoire des pierres. Amaury n’entendit que l’introït car son âme naviguait sur les flots d’une mer dolente, où souvenirs heureux et malheureux se heurtaient avec violence, pour un jour peut-être sombrer à jamais.

« Requiem tibi dabit Dominus semper, et implebit splendoribus animam tuam ; et ossa tua liberabit : tunc delectaberis super Domino. Psaume Quemadmodum desiderat cervus ad fontes aquarum, Ita desiderat anima mea ad te, Deus. Requiem tibi. »7

Trois jours et trois nuits s’écoulèrent avant que Thibault ne repose dans la crypte familiale. L’escalier, aux marches moussues, conduisit le jeune chevalier vers sa dernière demeure où, entouré de ses ancêtres, il connaitraît le repos éternel.

« Omnes vulnerant, ultima necat »8

Désormais esseulé, Amaury déambulait sans but ni raison au travers de ses terres. La joie de vivre avait définitivement quitté le seigneur de Treizième. Chaque jour, il se recueillait devant les gisants des siens, corps de pierre froids et sans âme, qui rappelaient au passant qu’un jour prochain il ne serait que pauvres cendres.

Les flocons de neige tourbillonnaient au gré de la bise, recouvrant le sire de Treizième d’une cape immaculée. Rien ni personne ne semblait pouvoir l’extraire de ses songes.

Soudain à la croisée des chemins, à l’aplomb d’un calvaire battu par le vent, apparut un inconnu. Nullement effrayé par ce phénomène, le baron s’arrêta et contempla quelques instants l’étrange apparition. Le spectre portait une robe de bure, serrée à la taille par une corde aux douze nœuds tressés, tandis qu’un capuchon à larges bords dissimulait son visage. Chaussé de sandales de cuir, l’étonnant paroissien paraissait glisser sur le sol et ne modelait le manteau de neige d’aucune empreinte de pas. Rien ne semblait devoir troubler la quiétude de ces lieux, lorsque subitement l’étranger s’exprima d’une voix grave :

– Amaury de Treizième, l’Indivisible9 t’a choisi, âme pure parmi les pures, pour une mission qui te sera dévoilée au fil des années. Point n’est venue l’heure de ta délivrance mais un jour prochain tu reverras les tiens, cela est certain. Regarde, examine et pleure, la pluie s’abat sur le monde et c’est à grand-peine qu’il te faudra œuvrer. Point de néant ici-bas mais un perpétuel recommencement. La rose du sépulcre n’est point irréelle et symbolise le cycle de la vie. Ton corps n’est que chair et retournera pressément à la glaise mais ton âme naviguera au gré des temps, pour que bonté et justice demeurent jusqu’au martyr de l’Ordre choisi. Tout cela n’est pas chose facile et il te faudra souffrir pour atteindre la félicité. Quand tu contempleras le signe, ne sois point apeuré car il est la vie, le commencement et la fin, l’alpha et l’oméga. Nous te laissons un témoignage, porte le avec soin jusqu’à l’heure du rendez-vous. Cet anneau symbolisera ta foi en notre Seigneur et l’amour des tiens.

Soudain, le spectre disparut, sans un souffle, sans un bruit. Profondément ébaudi, Amaury demeura comme figé d’effroi devant la croix de pierre.

Soudain, une nuée enveloppa le calvaire d’une mandorle de lumière, tandis que la croix de pierre, devenue de gueule10, éblouissait le seigneur ébahi. Amaury s’agenouilla aussitôt face à la poignée de son épée, puis récita le Notre père, afin de conjurer le Malin au cas où il s’agisse d’une ultime tentation :

Pater noster, qui es in cœlis

Sanctificetur nomen tuum,

Adveniat regnum tuum

Fiat volontas tua,

Sicut in celo et in terra.

Panem nostrum quotidianum da nobis hodie.

Et dimitte nobis debita nostra,

Sicut et nos dimittimus debitoribus nostris

Et ne nos inducas in tentationem,

Sed libera nos a malo. Amen11

Symbole de guerre et de paix, de puissance et de bravoure, d’équité et d’injustice, les deux tranchants de l’épée représentaient les deux facettes de l’être humain. Fragment spirituel de la vraie croix, elle servait aussi aux enchanteurs, dont certains excellaient en matière de spathomancie12.

Le temps semblait suspendu. La nuée illuminait toujours le calvaire, tandis que la croix rougeoyait de mille feux. Soudain, comme guidé par une force supérieure, Amaury s’écria :

– In hoc signo vinces !13

Puis, le phénomène disparut, restituant aux lieux leur lugubre aspect. Au pied de la croix scintillait un anneau, dont la tranche ciselée portait douze croix de gueule. Sans aucune hésitation, Amaury l’enfila à son doigt, scellant pour l’éternité ce pacte d’un autre monde, d’un autre temps, d’une autre dimension.

Avant d’entreprendre toute chose, le baron se rendit pressément dans la crypte, attiré par une force à laquelle il ne pouvait résister. Au loin, les loups hurlaient à la mort, sinistre présage pour l’avenir de l’Occident.

D’un pas lent mais assuré, le sire parcourut les quinze marches qui le séparaient du tombeau, lorsqu’une découverte interrompit sa progression. Une rose blanche resplendissait de fraicheur et de beauté devant le gisant de Thibault. Ayant élu domicile entre deux dalles disjointes, la rose, symbole du caractère éphémère de la vie, offrait au regard d’Amaury les splendeurs de son intimité. Désemparé devant ce miracle, Amaury se souvint soudainement des paroles proférées par l’étrange apparition :

« Point de néant ici-bas mais un perpétuel recommencement. La rose du sépulcre n’est point issue de l’inexistant mais prouve sans conteste le cycle éternel de la vie. » L’incroyable beauté de la rose, éphémère par nature mais éternelle par l’esprit, rappelait au pauvre baron la pureté de Marie, tandis que les épines de sa tige fragile symbolisaient la dualité de la frêle existence de l’humanité. Son parfum aux senteurs exquises ne quitterait jamais plus Amaury et le guiderait inexorablement vers sa destinée.

Après une nuit agitée, Amaury prit la ferme décision de participer au pèlerinage armé. L’avenir de la chrétienté en dépendait et l’honneur des Treizième ne pouvait y déroger. Il convenait maintenant de financer cette onéreuse campagne. Malheureusement, les faibles revenus de ses terres ne pourraient seuls y parvenir. Qu’importe ! Seul le souvenir des siens le retenait encore en ces lieux. Tous étaient passés de vie à trépas. Pour cette raison, il décida sans regret de vendre ses terres à l’abbaye de Sainte-Marie-des-mers, dont le monastère dressait ses murailles à l’orée du bois de l’acacia. Le temps n’était plus à la réflexion mais à l’action. C’est ainsi qu’il enfourcha sa monture et rejoignit pressément l’édifice religieux, dans l’espoir d’y trouver acquéreur à bon prix.

Parvenu devant les vantaux du portail d’entrée, Amaury actionna par trois fois l’imposant heurtoir de bronze. Quelques instants plus tard, un moine se présenta à l’entrée du monastère. Après avoir salué humblement le seigneur de la contrée, il l’introduisit sans tarder dans le bureau de l’abbé. Le père Jean connaissait bien le seigneur de Treizième mais ne savait plus que faire, ni que dire, face au malheur qui venait de le frapper si durement. C’est ainsi qu’après avoir opiné légèrement du chef, l’ecclésiastique salua respectueusement l’infortuné baron. Cet échange entre deux hommes si différents et si proches à la fois, loin d’être anodin, allait bouleverser la vie de la contrée et lancer Amaury dans une aventure où réel et irréel, à l’image de la Sainte-Trinité, ne feraient qu’un.

– Dominus vobis cum14, sire Amaury.

– Et cum spiritu tuo, père Jean15.

– Sire, en quoi puis-je vous servir en ces pénibles heurettes ?

– Messire l’abbé, il est grand temps pour moi de quitter la province de mes ancêtres pour rejoindre la terre de l’Incarnation. Dieu le veut ! Par divers signes, le roi du ciel m’invite à œuvrer. Je ne peux point y déroger et je participerai au pèlerinage armé prêché par le pape Urbain, advienne que pourra. Sire Godefroy nous conduira en terre céleste, où nous combattrons pour que justice demeure et que force reste au bien. Pour cela, je vous prie et vous requiers de bien vouloir vous porter acquéreur de mes terres et de mon château pour financer mon départ. J’ai ouï dire que vos affaires se portaient bien et que vous pourriez sans peine réaliser cette transaction. Qu’en pensez-vous père Jean ?

– Mon frère, vos propos me navrent le cœur et m’ébaudissent16 à la fois. Votre départ suscitera un grand vide car votre âme noble et votre sagesse sont deux attributs aujourd’hui choses rares. Le destin ne vous a point épargné et malgré cela vous êtes homme pie17. C’est un bien grand honneur pour mon humble personne que de traiter avec vous. La vie n’est point éternité et vous l’offrez sur l’autel de la foi. Je ne sais que dire devant pareille détermination. Cela serait pêcher que de refuser pareille offre. Votre prix convient à notre maison car il ne peut qu’être juste, répondit l’abbé avec admiration.

– Soit ! Affaire conclue. Nos gens établiront les actes au plus tôt afin que je puisse rejoindre pressément l’armée de sire Godefroy de Boulogne18. Je ne solliciterai de votre couvent qu’une humble faveur. Je souhaite que la crypte seigneuriale ne soit point changée et qu’une messe en faveur de mes proches soit célébrée une fois l’an, afin qu’ils connaissent le repos éternel.

– C’est une requête bien naturelle et je m’y engage personnellement sur ma foi et mon honneur ! conclut le père Jean, le regard ému.

Les deux hommes prirent ensuite congé l’un de l’autre avec tristesse.

Une fois la transaction effectuée, Amaury s’équipa avec célérité pour affronter l’ennemi. Quand le grand jour arriva, le chevalier disposait de tout le fourniment nécessaire à sa folle équipée. Le sire de Treizième pouvait maintenant rejoindre Raymond de Meuse et intégrer en sa compagnie l’ost de Godefroy de Bouillon.

Ainsi le premier août de l’an mil-quatre-vingt-seize, Amaury quitta la terre de ses ancêtres, afin de rejoindre sa destinée. Composé de vingt-deux soldats, le convoi s’ébranla lentement en direction de Strasbourg. Les chariots lourdement chargés cahotaient sur les chemins, tandis qu’à la tête des troupes, flottait la bannière des Treizième. Signe de l’appartenance à la voie de Dieu, une croix de laine pourpre ornait désormais les tabards. Dès lors, plus de vassaux ni de suzerains, juste des hommes, fermement décidés à servir le roi du ciel et l’étoile des mers19.

Après plusieurs jours de chevauchée, tous se rassemblèrent enfin en présence du célèbre preux. Campé sur son coursier bellement caparaçonné, sire Godefroy s’adressa aussitôt à ses pairs avec rigueur et humilité :

– Frères chevaliers, notre Seigneur nous baille une bien grande mission. Délivrer la sainte cité de Sion ! C’est le seigneur Dieu du ciel qui nous l’ordonne. Ce voyage sera rude et nombre d’entre nous trépasseront avant de voir les Lieux saints. Iceux seront remerciés au centuple dans un monde meilleur et trôneront au milieu des anges, des archanges, des chérubins et des bienheureux séraphins. L’ennemi écartèle les nôtres ou les réduit en esclavage. Nos Lieux saints ne sont pour lui que bourdaux pour s’estuver. Les chrétiens d’Orient courent un grand danger et le basiléus20 Alexis Commène de Byzance ne parvient plus à repousser l’adversaire, ombre maligne qui siègera bientôt à nos portes, pour égorger nos fils et violenter nos femmes.

– Mais qu’en est-il des premiers combats menés par nos gueux ! s’inquiéta un jeune baron.

– Tous périrent avant d’atteindre la cité de lumière, y compris ceux habités par une ferveur religieuse remarquable, poursuivit Godefroy d’une voix au timbre grave. D’immenses forces se lèvent au nom du Verbe. Quatre armées ont été bénies par le souverain pontife : l’armée du Nord avec Hugues de Vermandois et Robert Courteheuse ; notre propre armée dont j’assumerai le commandement s’il plaît à Dieu et à vous mes pairs avec mon frère Baudoin de Boulogne ; l’armée du Sud commandée par Raymond de Saint Gilles comte de Toulouse et une armée dirigée par Bohémond de Tarente accompagné de son neveu Tancrède de hauteville. Le Saint-Père a désigné son légat Adhémar de Monteil pour le représenter. Tout cela mes vaillants chevaliers nous coûtera très cher. J’ai pour exemple cédé des biens qui plaisaient à mon cœur. Je pense sans me mécompter que beaucoup d’entre vous ont pareillement agi sans esprit de retour. Dieu vous en sait gré.

– Tout cela est bien dit ! s’exclama un chevalier. Mais quand partirons-nous ? Dans quelle direction ? Car c’est bien grande chose que de si grands seigneurs s’appareillent à la couronne21 mais agirons-nous de concert ?

– Tu as raison mon bon, toutes les armées convergeront par la grâce de Dieu aux portes de Constantinople.

Soudain, d’une seule voix, tous les Seigneurs hurlèrent ces quelques mots qui allaient changer pour un temps la face du monde :

Dieu le veut !


6. Loups.

7. Le Seigneur vous donne un repos éternel, et il vous environnera de sa splendeur, et il ranimera vos ossements ; alors vous vous réjouirez dans le seigneur. Ps Comme le cerf soupire après l’eau des torrents, ainsi mon âme soupire après vous, ô mon Dieu ! Le Seigneur.

8. « Toutes blessent, la dernière tue » (les heures)

9. La Sainte Trinité.

10. Rouge.

11. Prière du Notre père.

12. Divination à l’aide d’une épée.

13. Par ce signe tu vaincras !

14. « Que le Seigneur soit avec vous »

15. « Et avec votre esprit »

16. Me réjouissent.

17. Pieux.

18. Godefroy de Bouillon.

19. La vierge Marie.

20. Empereur de Byzance.

21. La couronne du Christ.

III
Le siège de Nicée

Loin de former un ost en ordre de bataille, l’armée du Nord progressait lentement dans un vacarme assourdissant. Aux claquements sourds des sabots des montures, répondaient inlassablement les grincements des chariots lourdement chargés. Ainsi, l’impressionnante colonne, piquetée de croix pourpres, progressait au travers de contrées inconnues. Certes, un tel déploiement de forces engendrait quelques exactions de la part d’impies se livrant aux pillages. Toutefois le crime demeurait l’exception, qui rappelait à n’en point douter la nature humaine de ce périple.

Amaury de Treizième et Raymond de Meuse chevauchaient au centre du dispositif. Le cœur vaillant et l’âme pure, les deux chevaliers brûlaient d’impatience d’atteindre les Lieux saints. Non point pour le plaisir de guerroyer mais pour accomplir la périlleuse mission qui leur avait été confiée par l’évêque de Rome.

La Haute-Germanie, la Hongrie, les villes de Ratisbonne, Vienne, Belgrade et Sofia furent pressément traversées. Face à cette invasion, les autochtones préféraient offrir vivres et présents, afin d’éviter de longues haltes, sources de troubles majeurs. En agissant de la sorte, chacun s’offrait bonne conscience, sans risquer de trépasser.

Le vingt-trois décembre de l’an mil-quatre-vingt-seize de l’Incarnation, Constantinople s’offrit enfin aux regards des pèlerins épuisés. Ces hommes pourraient enfin déposer quelque temps leurs fardeaux avant d’entamer réellement leur dangereuse campagne. Certes, le monarque byzantin tenta à maintes reprises d’affaiblir ces troupes étrangères, notamment en les affamant. Par chance ses manœuvres échouèrent face à la détermination du duc Godefroy, qui démontra à plusieurs reprises la puissance de son ost.

Lieu de rassemblement des quatre armées, la ville et ses abords n’avaient jamais connu pareille effervescence. Toutefois, échaudés par le récent passage des premiers pèlerins, les Grecs n’appréciaient guère la présence d’intrus en terre byzantine. Pourtant, la tolérance s’imposait comme gage de sécurité. Le Basiléus comptait effectivement employer ces armées à la reconquête de ses propres territoires, au risque de les détourner pour un temps, de leur mission.

A la tombée de la nuit, moult embarcations illuminaient le Bosphore d’étoiles scintillantes, symboles de foi et de détermination. Du plus humble au plus riche, chaque chevalier priait ardemment Marie de bien vouloir le soutenir tout au long de ce périple. Des processions animaient les berges du fleuve, où les pèlerins scandaient inlassablement l’Ave Maria d’une voix sincère :

Ave Maria, gratia plena,

Dominus tecum ;

Benedicta tu in mulieribus,

Et benedictus fructus ventris tui, Jesus.

Sancta Maria, Mater Dei,

Ora pro nobis peccatoribus,

Nunc et in hora mortis nostræ. Amen22

Preux parmi les preux, le duc devint par la volonté de ses pairs, commandant en chef de l’ost chrétien. Fort de ses responsabilités, le beau sire n’accordait aucune confiance au Basiléus, véritable Janus qui avait prouvé maintes fois sa mesquinerie à l’égard des pèlerins. Godefroy dut ainsi déployer l’étendue de ses forces à plusieurs reprises pour ramener le fourbe à la raison. En effet, loin d’être un allié de choix, l’homme aux deux visages intriguait sans cesse contre cette armée stationnée sur son territoire, et ne reculait devant rien pour parvenir à ses fins.