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Le Comte

De
380 pages

L'auteur retrace le destin hors du commun d'un personnage historique, le comte Joseph Sulkowski, aide de camp du général Bonaparte de 1796 à 1798. Fervent admirateur de la Révolution française, celui-ci participe à la campagne d'Italie et sera témoin d'événements historiques majeurs. Payant de sa vie son goût démesuré pour l'aventure lors de la campagne d'Égypte, sa brève existence fut pleine de rebondissements. Passionné, il échange des lettres d'amour enflammées avec son épouse Élisabeth. Sous la forme d'un roman épistolaire, entrecoupé de passages narratifs mêlant faits réels et fiction pure, l'auteur reconstitue un moment charnière de la période révolutionnaire qui procure un intense plaisir de lecture.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-414-07282-8

 

© Edilivre, 2017

 

 

Fiction basée sur la vie du comte Sulkowski, aide de camp de Bonaparte. Ce n’est ni un essai d’histoire, ni une biographie. C’est l’histoire d’un homme, épris de la République, amoureux de l’aventure et d’une femme.

Avertissement

L’ouvrage est une œuvre de fiction. Il n’est en rien un essai d’histoire, ni une biographie. C’est un roman.

Le comte Joseph Sulkowski est né en 1770, d’un Sulkowski et d’une Française. Il passa son enfance et son adolescence au château de Rydzyna au milieu des forêts de bouleaux où il chassait le loup. Il fût aide de camp de Bonaparte. Il mourut au Caire en 1798 à l’âge de vingt-huit ans.

Le roman ne retrace en rien la réalité de la vie du Comte.

L’orient

Lettre 1
Lettre à sa tante

Paris, 2 février 1993

Ma chère tante,

C’est avec plaisir que j’ai lu votre dernière lettre, et appris que la vie s’écoulait paisible au château de Rydzyna… Ici, c’est Paris ! C’est tout dire !

Si vous pouviez me voir, chat affamé de gloire courant les rues et les salons, vous seriez étonnée de me surprendre bousculé par des émotions souvent contradictoires dont je voudrais rester maître. Il me faut apprendre à dénouer de l’erreur, si prompte à conduire nos passions mues par les évènements et par là propre à fausser notre jugement, si ce n’est le possible, du moins le probable – ou mieux : apprendre à déceler dans tout ce mouvement le juste comme étant la chose nécessaire. Bataille de la raison et des émois ! Bataille des idéaux et de l’objet ! Aussi, laissez-moi vous dire comme il m’est agréable à la pensée et au cœur de vous savoir en sécurité chez vous, la paix pour compagne mais l’esprit toujours en éveil, et attentive à ce monde en pleine mutation.

Enfin une bonne nouvelle à vous donner de mes espérances ! Un certain Venture de Paradis, orientaliste de grande renommée rencontré dans ce chaudron républicain, m’a présenté aux Relations extérieures.

Venture de Paradis ! Représentez-vous un homme grand, sec, au visage tout en angles, en forme de triangle renversé car s’élargissant par le haut d’un front large, élevé, derrière lequel s’épanouit une pensée tournée vers l’Orient, sa culture et son histoire ; mais un homme à ce jour arraché à ses intérêts pour être pris dans la tourmente publique et politique qui nous enfièvre tous…, et nous dépasse. Car, ma tante, nous sommes tous débordés, bousculés, acteurs ou spectateurs, par l’enchevêtrement des évènements qui animent Paris depuis la prise de la Bastille.

« Ah ! Ça ira, ça ira, ça ira, les aristocrates à la lanterne ! » Un chant révolutionnaire, ma tante ! Paris chante, Paris danse, Paris pleure, Paris vocifère, Paris tremble, Paris se tait.

Ma tante, l’esprit gouverné par ce bouillonnement, quelques questions taraudent mes pensées. Ainsi, ma chère tante, comment se fait-il que la pensée d’un Montesquieu, d’un Voltaire, d’un Rousseau, des encyclopédistes, faite pour produire des changements en profondeur de l’ordre social par glissements, de réforme en réforme, se trouve au centre d’une telle rupture sociale, d’une telle guerre civile ? Qu’en pensez-vous ? Peut-on dire que tous les systèmes politiques et sociaux, n’ayant aucune souplesse, ne peuvent muer mais seulement être brisés ? Est-ce cela ?

Peu importe, nous faisons la révolution !

Anéantissons, renversons le vieil ordre ! Et chantons.

« Ah ! Ça ira, ça ira, ça ira, les aristocrates à la lanterne ! »

Mais ce Venture de Paradis – l’heureux homme, si bienvenu ! – est aussi père de la belle Égyptienne, sa fille cadette, appelée ainsi puisque née en Égypte, mais aussi en l’honneur de son savant de géniteur.

Il faut dire que j’en étais arrivé à craindre de ne pouvoir faire aboutir mes projets de servir toutes ces idées de Liberté, Égalité, Fraternité, si novatrices pour notre vieille Europe, et qui, vues de Pologne, ne pouvaient qu’être des idéaux sans tache. Ah, ne point gagner une gloire que je ne devrais qu’à mon mérite !

Mais « dansons la Carmagnole » ! Paris danse, ma tante ! Paris danse sa fureur ! Paris danse ses peurs ! Paris !

La Liberté ! Comme vous le savez, ma tante, je suis arrivé à Paris peu de temps après que les révolutionnaires eurent guillotiné Louis XVI. La plus grande part de la population parisienne exultait : le signe de sa liberté, une tête royale ! Une tête dressée contre une Europe réactionnaire accrochée à ses privilèges et à ses reliques ; une tête brandie face à une Europe crochue, hautaine et bornée, sentant la pommade et les parfums ! Une tête, pauvre tête ayant perdu sa couronne dans la sciure, dressée contre la Prusse, la Russie, l’Autriche, les ennemies de ma Pologne natale… « Dansons la Carmagnole… » Dansons !

Mais n’allez pas croire que tout le populaire suivait ce symbole : une partie des Parisiens n’affichait pas autant de certitude. Au milieu de la joie bruyante, vorace, souvent grossière, courant les pavés, sortant des tavernes, glissant le long des rigoles, pataugeant dans la boue, je percevais de l’inquiétude qui n’osait s’exprimer, close dans les salons, les boudoirs, les chambres, et même les galetas. Mais il est des heures où on ne peut que jubiler avec la masse, l’esprit enfiévré, la raison portée au rouge vif, quoi qu’on en pense !

Qu’importent mes questions ! Dansons ! « Dansons la Carmagnole… Vive le son du canon ! »

Car non seulement les mégères et leurs pendards comptent les têtes tombées, mais le pouvoir – ou plutôt les diverses factions avides de pouvoir, devrais-je dire –, apprenti sorcier, flatte leur penchant, et personne n’ose plus s’opposer à eux, même pas leurs maîtres. Faire descendre le populaire dans la rue peut comporter quelques inconvénients : il faut pouvoir le faire rentrer chez lui dès qu’on n’en a plus besoin, et dès qu’il se montre incommode.

« Ah ! Ça ira, ça ira, ça ira, les aristocrates à la lanterne… » Paris s’amuse, Paris rit, Paris gueule et pue le vin.

Pour moi, les inquiétudes étaient ailleurs : servir la Révolution !

La Fraternité ! Arrivé neuf dans ce Paris, si j’ai obtenu la citoyenneté française je la dois essentiellement à feu ma mère et à mes relations avec le parti des Girondins. Le vent tourne, ma tante, et les enfants de la Fraternité, déchaînés, hurleurs et tapageurs, se dévorent entre eux… Dansons la Carmagnole… Il est des heures où le frère doit se méfier du frère de la veille. Les Girondins peu à peu deviennent la proie des appétits des jacobins… Dansons, dansons la Carmagnole… Vive le son du canon ! J’étais devenu trop suspect pour que mes faits d’arme sous notre roi Stanislas Auguste me permissent de m’engager sous les drapeaux de la république. Au lieu de cela, pendant que le peuple en arme se porte avec une joie impatiente au secours des frontières menacées, nos juristes, boutiquiers et ex-ci-devants, le visage grave, les lèvres soucieuses, le nez acéré comme la lame de mon sabre mais le verbe assassin, eux qui n’ont connu comme champ de bataille que celui des idées, de pamphlet en libelle, de feuille de chou en proclamation journalistique, se font la guerre et se disputent le pouvoir par peuple interposé, et gardent la tripe soupçonneuse envers l’étranger que je suis… Et j’étais là, inactif !

Dansons, dansons… Ma danse devenait triste.

Ma tante, quelle déception lorsque j’ai compris que derrière les idéaux affichés, tout flambant neuf, derrière les visions des lendemains heureux, derrière les diverses politiques toutes propices à la nation, au peuple français, au genre humain, se cachaient des intrigues meurtrières : l’avidité des hommes envers le pouvoir, chacun assuré de détenir la vérité quant à la politique à mener pour le bien des peuples…, sauf pour quelques cyniques profitant des circonstances à leur propre convenance ; et je ne sais, ma tante, qui sont les plus dangereux : les cyniques ou les propriétaires de la vérité ? On ne discute pas avec la vérité ; alors les plus dangereux sont ceux qui la détiennent.

L’avidité de certains révolutionnaires vaut-elle mieux que celle des nobles ? Derrière les idéaux, elle change de camp, c’est tout ; et le verbe révolutionnaire masque la chose au peuple.

Dansons, dansons, vive le son du canon !

Aussi, ma tante, vivons-nous ce temps des surprises bonnes et mauvaises, tamis impitoyable, qui, au bout du compte, servira à faire surgir de l’ensemble des prétendants au pouvoir un héros ; car pour l’Histoire, il ne pourra être qu’un héros : le héros de son époque ! J’attends. Il faut bien que le chaos s’apaise et s’ordonne. J’attends.

À bien y regarder, l’histoire des cités grecques, celle de Rome tout comme celle des principautés italiennes, ne nous montrent pas autre chose ; et plus la période est troublée, plus elle est féconde en héros potentiels, mais un seul fini par s’imposer… J’attends.

Pour moi qui n’ai pas de telles prétentions, il me reste l’action pour continuer à garder le cap de ma vie tournée vers une gloire plus simple, si possible militaire… Et je verrai bien surgir à son heure le héros que les évènements vont nous offrir…

L’Égalité ! Certes, devant la machine à épurer de monsieur Guillotin, toutes les têtes se valent : celle de l’ancien constituant, ami d’hier, ami du Jeu de Paume, comme celle de l’ennemi de la Révolution, puis de la nation. Une tête par-ci, une tête par-là, Paris sera la capitale la plus purifiée du monde et la plus égalitaire ; et les seuls qui garderont leurs têtes seront les prudents, les timides, les plus adroits pour suivre le vent, mais aussi les canailles, et bien sûr les vainqueurs, qui auront su se montrer impitoyables dans la prise du pouvoir.

« Ah ! Ça ira, ça ira, ça ira, les aristocrates à la lanterne… »

Mais « dansons la Carmagnole »…

La Liberté, l’Égalité, la Fraternité, vues de Pologne, ressemblaient aux idées éternelles que Platon plaçait au-dessus de la conscience humaine, la dialectique consistant en l’approche, par la conscience de chaque homme, de ses idées transcendantales ; vues de Paris, dans leur inscription quotidienne dans la trame de l’Histoire, les chemins de la dialectique semblent avoir été perdus, noyés dans les passions ; leur transcendance aussi, qu’en reste-t-il ? Pour l’heure, pour ne point passer de la déception au désespoir, il me reste l’aventure…

L’aventure, ma tante ! L’aventure ! Dès demain je pars sous un nom d’emprunt pour préparer la venue en Turquie du nouvel ambassadeur de la jeune république : ma première mission officielle, mais secrète, auprès de la Sublime Porte. Je suis instruit que la promenade ne sera pas facile : il me faudra passer au travers de terres ennemies ; cette idée me fait plaisir.

« Dansons la Carmagnole ! »

Votre frère, le prince Auguste, m’aura au moins rendu le service de m’avoir donné une bonne éducation. Le fait de parler, outre mon polonais natal et le français, ma seconde langue de cœur, celle de ma mère, mais aussi l’allemand, le russe, l’anglais, l’italien, l’espagnol, et passablement l’arabe et le turc, a beaucoup impressionné mes interlocuteurs, et fait pencher leur décision en ma faveur pour ce poste.

À cette occasion, je me suis souvenu du prince, votre frère, me présentant encore enfant comme étant de sa parenté –- puisqu’il n’avait pas de descendance directe – à l’empereur d’Autriche, Joseph II, qui me regarda avec l’aimable distance que l’on affiche à l’égard de curiosités futiles et amusantes ; puis ce fut le grand Frédéric qui me toisa et m’écrasa d’un : « Voilà, monsieur le Prince, une descendance bien prometteuse » – mais où donc étaient les jardins du palais ? Puis vint le tour de l’élégante Marie-Antoinette qui d’un sourire m’accueillit et me fit aimer la gent féminine ; ah, malgré mon jeune âge, j’eusse désiré la séduire, elle et sa mouche posée sur le bord laiteux de son sein ! Et si la Révolution la poursuit de sa haine, moi, l’amoureux de cette révolution, je ne puis éprouver de si cruels sentiments : un reste de mon enfance charmée au cœur. Enfin, l’épreuve se termina par Catherine II qui s’amusa beaucoup de mes prouesses comme on peut applaudir un singe savant… Le prince ne m’aimait pas : à travers moi, c’est lui et son sang qu’il poursuivait de son orgueil. Un sang qu’il voulait aussi figé et sclérosé que le sien et celui des autres princes de l’Europe auxquels il m’exposait. La suite ne fit que confirmer cette impression : pour mes idées et mes choix politiques, il me dépouilla, me renia, se rappelant que j’étais un enfant naturel, pour ma plus grande honte… ou gloire ; aussi suis-je mis au ban de la famille, sauf pour vous, ma tante.

Et me voilà désormais en lutte contre ces grands seigneurs, non pas par rancœur personnelle, ils ne la méritent pas : ils sont à la place qui leur échoit de droit, place dont, à toute fin, ils sont prisonniers, et y jouent leur rôle avec plus ou moins de bonheur ; moi, je suis à la place que j’ai choisie, et j’espère en être digne, même si je peux en être moi aussi prisonnier…, mais par choix.

« Dansons, la Carmagnole… Vive le son du canon… »

Après le désordre : l’ordre !

Une crise financière, la haine, la misère, et voici une révolution… Et les idées de Montesquieu, de Rousseau, de Voltaire et des encyclopédistes s’effacent devant les chants révolutionnaires. Qui saura redonner force de loi à ces idées ? les remettre à l’honneur ? les placer au faîte de la pensée collective de l’humanité ? J’attends !

« Dansons la Carmagnole… Vive le son, vive le son…

Dansons la Carmagnole… Vive le son du canon ! »

Je compte passer par l’Italie pour me rendre à Istanbul. Souhaitez-moi bonne chance, ma tante, et gardez-vous. Dès que la chose me sera possible, je vous ferai connaître ma situation, et prendrai connaissance de la vôtre avec grand plaisir.

Joseph S.

Lettre 2
Lettre à Elisabeth

Lyon, le 22 septembre 1799

Ma chère Égyptienne,

Ne vous offensez pas. Permettez-moi, ma chère Élisabeth, de vous appeler par ce nom qui rend honneur à votre père, à son érudition, à sa science, et à votre naissance… Et pour moi, à la brune douceur de vos yeux.

Me voici au seuil d’une entreprise qui me tient à cœur et que je dois aux bontés de votre père ; mais avant de m’y plonger, il me fallait vous saluer… Vous, et la brune douceur de vos yeux.

Oui, j’aime l’aventure, les voyages, et je compte bien en tirer quelque gloire, mais je dois me l’avouer, et vous le dire, la meilleure part de mes pensées restera tournée vers ce Paris puisque vous y êtes… Vous, et la brune douceur de vos yeux.

Vous souvenez-vous de la danse que vous avez eu la bonté de m’accorder ? Paris, la révolutionnaire, oubliant ses passions, s’amusait, le rire sur vos lèvres. Vous en souvenez-vous ? Les marronniers étaient en fleur, vos yeux aussi. Vous en souvenez-vous ? Moi, oui : et cette soirée douce à ma fureur de vivre, apaisante à mon cœur enfiévré, me suivra partout. Votre robe, corole bleue aux crénelles blanches d’où émergeait la nacre délicate de vos épaules ! Votre sourire qui buvait la vie ! Et la brune douceur de votre regard !… Robe, épaules, lèvres, yeux, me suivront tout au long de ma mission.

Je vous ai sentie heureuse, et ce me fut agréable. Mais peut-être que la danse y était pour peu, et le cavalier encore moins ? Car j’ai deviné qu’il était dans votre nature d’apprécier toutes ces petites choses qui apportent du plaisir et qui, mises bout à bout, donnent le bonheur ; un tel penchant de l’âme ne peut que me séduire. Il montre un cœur généreux et une grande pensée : deux armes essentielles à l’existence, et qui, dans ce Paris où les émotions expriment l’exaltation ou l’effroi, apparaissent d’autant plus précieuses. Aussi l’image que je garde de vous est-elle celle d’une jeune femme chaleureuse qui aime la vie – votre sourire m’en est témoin –, celle d’une âme sensible – votre voix en porte la sonorité argentée. Vous êtes attentive aux autres – votre regard le trahit –, et sincère dans vos affections – votre vie en est la preuve. Mais vous savez aussi vous montrer franche dans l’expression de vos idées – la force sereine de votre verbe en atteste !… Et ne protestez pas !

Si vous me le permettiez, je serais heureux de vous saluer chaque jour d’une missive, vous, et la brune douceur de vos yeux ; mais, hélas, j’ai bien peur que le silence ne suive cette lettre ! N’en accusez aucun relâchement de mes pensées, elles resteront toujours bandées vers vous. Non, n’incriminez que des circonstances hostiles à mon désir.

Mais toute lettre se doit de se terminer sous peine de devenir inopportune, aussi permettez-moi de me déclarer :

Respectueusement vôtre,

Joseph S.

Venise

Le bleu du ciel, le blanc des édifices, et le vert des flots mouvants aux franges argentines qui viennent baiser, soumises, le pied des deux colonnes du Leone di San Marco dressées vers les cieux, éclatent leurs couleurs sous l’effet de la lumière. Venise rit, Venise joue aux dominos, Venise grelotte décembre, mais les éclaboussures de la clarté sont là, et le comte Joseph S., du bastingage de la gabare vénitienne qui le porte vers la cité, en est inondé, l’espoir au cœur, les yeux ravis, le visage mordu par la froidure… Et pourtant…

Citoyen Lescure est son nom d’emprunt ; il y figure sur les lettres d’introduction pour la légation française présente en la cité des Doges. Venise ne doit être qu’une étape vers Istanbul.

Le comte, sieur Lescure en quittant Paris en calèche en ce début d’automne, arriva à Lausanne marchand italien. Aussi est-ce en Italien et à cheval, accompagné de quatre mulets et de deux convoyeurs comme il sied à tout riche marchand ambulant qui se respecte, qu’il traversa les Alpes suisses, puis les Dolomites, de vertes vallées ombreuses en cols aux généreuses pâtures cernées de sapins rouge et blanc, de pins sylvestres et de pins des montagnes, pour arriver à Grado, île sur la lagune du même nom, et dont le port est une bouche tournée vers le golfe de Venise.

Les mulets s’étaient avérés de bons porteurs : la charge du bât ne les effraya point. Les chevaux des cavaliers avaient été choisis pour leur taille moyenne, leur rein court, leur croupe bien arrondie, et tous avaient la jambe fine, sèche, le pied petit mais la corne solide. C’est avec beaucoup d’énergie que la monture du comte avait frappé le sol pierreux, la tête portée haut, les oreilles, petites, pointées vers la direction indiquée. Un cheval de cœur ! Un cheval d’allant ! Sans forcer le pas, la cadence fut soutenue, son rythme maintenu du bassin et du rein du cavalier.

Nos marchands s’étaient déplacés le long des vals et des coteaux en empruntant les routes cavalières habituelles aux voyageurs, où la pourpre et l’or saisonniers se mêlaient à un reste de verdure pâlissante ornée de quelques taches d’un vert encore vif ; et ce fut l’occasion de croiser quelques autres routiers avec lesquels ils parlèrent – toujours en italien ! – de la pluie et du beau temps, glissant des remarques éplorées sur la marche des affaires, sur l’état de la guerre, sur l’incommodité des contrôles policiers, et la nuisance de toute cette soldatesque en mouvement. Ils avaient même rencontré des colonnes de troupes autrichiennes, tantôt tenues blanches, tantôt uniformes gris, le galon d’or agressif, la moustache lasse, qui traversaient ces contrées comme en pays conquis pour se rendre dans le Piémont afin d’y renforcer la défense, sinon contre les troupes françaises, du moins contre les ravages des idées révolutionnaires dans la population. Chacune de ces rencontres s’accompagna d’une vérification plus ou moins tatillonne des laissez-passer, le tricorne noir des officiers pouvant se montrer méprisant et soupçonneux. Pourtant, ce dont ils s’étaient méfiés le plus concernait la possible rencontre avec des policiers habillés en civil. Ils en avaient rencontré moins que ce qu’ils avaient craint ; mais à chaque fois, nos marchands, leurs pistolets cachés dans leurs manches, le sourire large et avenant, le verbe rieur, s’étaient tenus prêts à faire feu. Ils n’eurent jamais à sortir leurs armes.

Aussi dès qu’ils le purent, quittèrent-ils par prudence ces routes paresseuses pour emprunter des chemins de traverse montant à l’assaut des cols, et qui, tout en raccourcissant les distances mais pas forcément le temps, leur permettaient de vérifier s’ils étaient l’objet d’une surveillance, et si oui, de faire disparaître leurs traces.

Et c’est ainsi que le voyage s’était déroulé, de bourgade en bourg, d’hostellerie blottie en lisière de forêt en auberge accoudée au bord de lacs froids de montagne. Callé au fond de la selle de sa monture, les épaules en arrière, guides ajustées, suivant la cadence de la jument du rein et de la main, souples, le comte avait descendu l’adret ; marchant d’un pas rapide au côté de son cheval, ayant pris soin de desserrer la sangle de la selle pour permettre au sang de se rétablir librement au niveau du dos de l’animal, il avait monté l’ubac, une chanson polonaise parlant d’amour voletant en tête. Et ce fut les yeux emplis des paysages traversés – étroites combes ombreuses où le carmin le disputait à l’ocre et au doré, couvertes de bois et de forêts, coincées entre les racines des monts majestueux, desquels, le front bleuté, froid de roches et de pierres, tutoyait les cieux et le soleil –, mais encore, avec le visage d’Élisabeth orné de ses yeux bruns dansant au fond de ses pensées que, jour après jour, le comte avait cheminé, l’esprit et le corps enivrés de fatigue. Pendant ce périple, il était resté silencieux la plupart du temps, pourtant, il avait ressenti grand plaisir à écouter les plaisanteries de ses compagnons et leurs rires joyeux.

Le soir à la halte, il avait tenu à bouchonner et à étriller son cheval, s’assurant qu’il n’avait aucune blessure au garrot ou au dos, et que l’énergique friction soulageait les reins de l’animal ; de même avait-il inspecté ses pieds et ses paturons. Ainsi, à son habitude, évitait-il gonfles et contusions, crevasses et bleimes. Il procédait toujours ainsi pour s’assurer qu’il pourrait poursuivre son voyage, mais aussi, l’âme cavalière, par amitié et respect pour sa monture.

Chandeliers pétillant la lumière, posés sur la table au bois rude, le dîner avait toujours été pris dans la salle commune pour ne pas éveiller les soupçons, mais sans se mêler aux autres voyageurs, afin de limiter les échanges, et dès lors, chacun allongeait sous la table ses jambes nouées pour en délier les articulations. Leurs propos portaient sur les évènements qui secouaient l’Europe et sur leurs effets néfastes pour le commerce. Le comte se méfiait des espions et, prétextant une fatigue par ailleurs bien réelle, chaque soirée avait été écourtée.

Certains soirs, le comte avait pu percevoir à sa prestance un peu raide quelque officier habillé en bourgeois et voyageant seul. Il s’était fait alors, plus que nature, Italien volubile, mais harassé par une rude chevauchée ; et il parlait argent, voie claire et haute, tel un Lombard. Mais, devant un cocher ou tout autre balourd en apparence inoffensif, il s’appliquait aussi à donner le change, ne laissant jamais retomber sa vigilance.

Pour ses deux compagnons, tenir apparence avait été plus simple puisqu’ils étaient eux-mêmes italiens. Ils avaient travaillé dans le négoce et épousé les idéaux de la Révolution française. Le choix de ses deux comparses s’était avéré une aide précieuse.

Enfin le repos de l’esprit ! Une fois regagnée sa chambre, chaque soir, il avait relâché ses reins fourbus, déplié ses jambes impatientes et lourdes, puis s’était étendu sur sa couche le temps de revoir, juste avant d’être aspiré dans un tourbillon de sommeil, les couleurs automnales des bois traversés, les prairies frissonnantes ondoyant sur l’horizon, les chemins poussiéreux, les torrents aux mille reflets des pierres froides, le joyeux décolleté de la jeune servante qui l’avait servi et qui, à chaque fois qu’elle s’était penchée, avait laissé entrevoir des jeux d’ombre et de lumière mettant en valeur la carnation dorée et l’arrondi de deux seins chauds ; puis, venant délicieusement brouiller le tout, surmontant l’arabesque ivre et heureuse des pensées, apparaissait le visage d’Élisabeth, éclairé par la douceur de ses yeux bruns… De courbature en délassement le corps vivait, le corps exultait sa jeunesse, le plaisir ; et, la pensée en rêveries, le comte savourait son corps… Exister ! Puis, le sommeil.

Et ce fut Grado. Débuté sous les dernières flammes de l’automne, le voyage s’était terminé aux pâles froidures balayant les monts.

Là, redevenu Lescure, il s’embarqua sur la gabare vénitienne pour se rendre dans la cité des Doges.

*
*       *

Depuis le 9 mars 1789, Ludovico Manin – ou Ludovico Manin –, noble de la quatrième classe, doge, gouverne Venise.

La famille Manin, originaire d’Altinum, est présente à Venise depuis 1297 ; mais ce n’est qu’en 1651 qu’elle devient l’une des familles nobles, inscrite au patriarcat de Venise, contre le paiement de cent mille ducats.

Ludovico va se consacrer à la vie publique et se distinguera par sa générosité, son honnêteté, sa gentillesse, et surtout sa richesse, car le doge se devait de participer financièrement à divers frais d’apparat liés à son dogat… Et Venise était, à cette époque, ruinée. Toutes ces qualités lui valurent d’être élu par l’assemblée électorale dès le premier tour, avec vingt-huit voix sur quarante et une.

Cela fait soixante-dix ans que Venise vit en paix, et compte le rester en pratiquant une politique qui, au cours de ces évènements partis de France et qui secouent l’Europe, se veut neutre.

Venise est une république : le doge est élu. En réalité, le doge appartient à une des familles patriciennes qui forment, et l’Ordre équestre, et le Sénat.

Élu par les sénateurs, tous patriciens, le doge gouverne avec son Conseil privé, et ne fait connaître au Sénat, pour qu’il en délibère, que ce qu’il pense pouvoir porter à sa connaissance ; le reste appartient aux délibérations secrètes du Conseil.

De fait, Venise était une république oligarchique qui n’avait rien en commun avec la jeune et nouvelle République française telle que, en ses débuts, elle cherchait à s’établir, et dont l’émergence au cœur des royaumes et empires européens en perturbait l’ordre établi.

Le Conseil privé

Ce jour-là, dans le palais ducal dont une des quatre façades, toute en dentelles blanches et arcades, borde la Piazzetta San Marco en regard des vingt et une arcades de la Libreria Sansoviniana qui lui répondent ; ce jour-là, le prince sérénissime a réuni Ses Excellences au nombre de six : le Conseil privé siège. La pierre et l’eau ! Ce jour-là, se mêlant aux flots argentés venus de l’Adriatique, dansant au soleil d’un hiver proche, selon leur habitude indifférentes, les eaux vertes et profondes du Bacino di San Marco clapotent au pied de l’autre façade du palais, tournée vers le large : le Conseil privé sonde l’instant présent du monde. La pierre et l’eau ! Ce jour-là, le Canale di San Marco, face à l’île de San Giórgio Maggiore ornée de son monastère bénédictin, frissonne sous le regard de marbre et de brique du palais ducal : le Conseil privé délibère sur l’avenir de la république. La pierre, l’eau, et les palabres en écho !

La table du conseil, massive, énorme, est illuminée par un jour filtré venu de la cour d’honneur du palais – translucidité d’un rayon, il fait virevolter en un faisceau oblique les sporules incandescentes de la poussière –, par la clarté tombée des candélabres cernant la pièce, et par l’immense lustre la dominant ; autour, raides de gravité sinon de tristesse, six hommes :