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Le crépuscule des Levantins de Smyrne

De
278 pages
Le groupe des Levantins de Smyrne, mal connu, qui se revendiquait de plusieurs nations européennes, était constitué de tous les échelons de la société occidentale. L'abolition des Capitulations, lors de l'avènement de la République turque, mit fin à son statut juridique privilégié. L'incendie de la ville en 1922 les en chassa et les amena à Marseille, cité avec laquelle les liens, notamment commerciaux, étaient nombreux. L'évolution de la Turquie réduisit à néant leur espoir de retour.
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Chemins de la Mémoire
Chemins de la MémoireSérie Méditerranée orientale
Louis François Martini
Smyrne avait toujours fasciné ses visiteurs par son cosmopolitisme, son
dynamisme économique et le caractère festif de ses habitants. Elle est présentée,
edans ce récit, tel qu’elle était au début du XX siècle à la fois orientale et
occidentalisée, avec ses communautés chrétiennes qui faisait que les musulmans
s’y trouvaient en minorité. Le groupe des Levantins, mal connu, injustement
stigmatisé, qui se revendiquait de plusieurs nations européennes, était constitué
de tous les échelons de la société occidentale. L’abolition des Capitulations, lors Le crépusculede l’avènement de la République turque, mit fi n à son statut juridique privilégié.
L’incendie de la ville en 1922, est évoqué au plus près de sa chronologie,
l’anthropologie historique sur le brigandage apporte des indices dans la des Levantins
controverse sur les auteurs du sinistre qui chassa les Levantins de Smyrne. Leur
périple en Méditerranée les amena à Marseille, où ils reçurent un accueil généreux
et chaleureux qui ne peuvent surprendre si l’on évoque l’origine phocéenne de la de Smyrne
ville, les liens familiaux et les importants courants commerciaux pérennes entre
les deux cités.
Malgré leur espoir de retour dans leur ville natale, l’évolution politique
nationaliste et xénophobe de la Turquie réduisit à néant cette espérance et fi t que
l’on assista au contraire, dans les années trente, au repli des derniers Levantins. Étude historique d’une communauté
Fils d’un Levantin d’ascendance italienne, ayant choisi la France lors de son
exil de Smyrne en 1922, Louis François Martini, anciennement professeur
de Faculté d’Odontologie, a apporté une extrême vigilance à confronter des
témoignages mémoriels à des sources bibliographiques ou issues de différents
pôles d’archives.
En couverture : P.L. DERMOND, édit. Smyrne - Smyrne.- Le dimanche, au Paradis des Dames
ISBN : 978-2-343-01286-5
29 €
Série Méditerranée orientale
Louis François Martini
Le crépuscule des Levantins de Smyrne Le crépuscule des Levantins de Smyrne Chemins de la Mémoire

Fondée par Alain Forest, cette collection est consacrée à la publication
de travaux de recherche, essentiellement universitaires, dans le domaine
de l’histoire en général.

Relancée en 2011, elle se décline désormais par séries (chronologiques,
thématiques en fonction d’approches disciplinaires spécifiques). Depuis
2013, cette collection centrée sur l’espace européen s’ouvre à d’autres
aires géographiques.


Derniers titres parus :

FEUERSTOSS (Isabelle), La Syrie et la France. Enjeux géopolitiques et
diplomatiques, 2013.
MONTBEL (Eric), Les cornemuses à miroirs du Limousin, Essai d’anthropologie
musicale historique, 2013.
DIDIERJEAN (Marie), Les engagés des plantations de Mayotte et des Comores
1845 – 1945, 2013.
RIZZO (Jean-Louis), Alexandre Millerand. Socialiste discuté, ministre contesté et
président déchu 1859-1943, 2013.
MONATTE (Fernand), Rodrigue de Villandrando. L’oublié de l’histoire, 2013.
BUNARUNRAKSA (Simona Somsri), Monseigneur Jean-Baptiste Pallegoix. Ami
du roi du Siam, Imprimeur et écrivain (1805-1862), 2013.
ePAVÉ (François), Le péril jaune à la fin du XIX siècle. Fantasme ou réalité ?,
2013.
BERRIOT (François), Autour de Jean Moulin, Témoignages et documents inédits,
2013.
VIGNAL-SOULEYREAU (Marie-Catherine), Le trésor pillé du roi. Correspondance
du cardinal de Richelieu (1634), Tome 1 et 2, 2013.
MARIN (Gabriel), Apprendre l’Histoire à l’école communiste. Mémoire et crise
identitaire à travers les manuels scolaires roumains, 2012.
POINARD (Robert), L’aumônier militaire d’Ancien Régime. La vie du prêtre aux
armées des guerres de religion à la Première République (1568-1795), 2012.


Ces dix derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions,
avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être
consultée sur le site www.harmattan.fr
Louis François MARTINI
LE CRÉPUSCULE DES
LEVANTINS DE SMYRNE
Étude historique d’une communauté



































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-01286-5
EAN : 9782343012865
Remerciements
Je désire remercier Marie-Carmen Smyrnelis qui a toujours manifesté
une bienveillante attention à toutes les questions improbables que je me
suis posées au long de la collecte des éléments de cet ouvrage.
Pierre Cerisier, qui, autrefois, a été à l’écoute de ma relation familiale,
m’a encouragé le premier à écrire ces pages d’histoire. Qu’il soit
remercié pour ses suggestions, son travail de correction et son
indéfectible amitié.
Je remercie aussi Patrick Boulanger qui m’a guidé un temps dans mes
recherches dans le Département des Archives de la Chambre de
Commerce et d’Industrie de Marseille puis m’a fait d’heureuses
suggestions en fin de rédaction. C’est Nicole Tuccelli qui a poursuivi par
ses suggestions critiques que je tiens aussi à remercier.
Je ne saurais oublier Christian Jannet, qui, en plus de son précieux
concours, a été un incomparable compagnon sur les traces des Levantins. Avant-propos
Smyrne fut longtemps pour nous, fils de Levantins, une ville mythique,
imaginée à partir des récits de nos pères. Plus que des descriptions, ils nous
avaient transmis des évocations émotives et affectives, fréquemment dans
notre enfance, plus rarement ensuite par l’éloignement de leurs souvenirs
dans les années passées.
Longtemps nous n’avions imaginé qu’une ville orientale, aux
composantes ethniques confuses, où des Européens côtoyaient des indigènes
en turban ou coiffés d’un fez, sous un climat méditerranéen plus proche de
celui de l’Afrique du Nord que de la Provence, mais tout cela imprégné
d’une quiétude, d’une félicité de vivre, comme une parcelle d’un empyrée
perdu. Tous dépeignaient un ciel irisé de douceur et les délices de fruits, aux
saveurs incomparables, qui semblaient déborder de la corne d’abondance
d’une déesse antique. Présence divine qui ne pouvait surprendre en des lieux
tant visités par les dieux grecs de l’Olympe et les exploits des héros de
l’Antiquité.
Ils évoquaient les parfums des épices, l’arôme des narghilés flottant dans
le dédale du bazar, ses échoppes rutilantes d’or et de tissus précieux, toutes
choses encore inconnues à une époque où peu de touristes visitaient les
contrées lointaines ; ou encore, le vert azuré de la baie, ses rivages parsemés
de villages enchanteurs où on se rendait pour festoyer par des bateaux dont
la musique des orchestres se dispersait sur les flots. Ces lieux s’appelaient
Cordelio, Bayracli, Bournabat, chacun avait son charme, son éclat, son
mystère, ses plaisirs et on ne pouvait les oublier. Certains citaient, avec des
coups d’œil complices, des tavernes fameuses où on écoutait des
complaintes orientales pleines d’amour pour des femmes belles, convoitées
et inaccessibles. Il semblait que, lorsqu’on avait vécu ces fêtes, on les
porterait à jamais en soi et que leur souvenir, transmis à des proches, leur
laisserait une empreinte imaginaire profonde.
Une quête scrupuleuse dans les livres et dans les archives, l’écoute des
derniers témoignages, l’étude des indices relevés çà et là dans quelques
documents jaunis, furent à l'origine d'une double révélation, celle d’une ville
orientale mais occidentalisée à un niveau insoupçonné, ainsi que la
découverte de la communauté des Levantins à laquelle nos pères
appartenaient même s’ils ne l’avaient jamais revendiquée.
9Les lectures et les reproductions de cartes postales mirent en place un
décor urbain mêlé d’exotisme et des couleurs d’un incontestable
cosmopolitisme. Smyrne, deuxième ville de l’Empire ottoman, singulière par
sa majorité chrétienne, comportait une communauté d’origine européenne où
apparaissaient toutes les stratifications sociales des cités de l’Occident de
cette époque. En aucun cas son élite ne devait être assimilée à la seule élite
britannique, car les élites française et italienne, qui avaient une incontestable
antériorité plusieurs fois séculaire, comprenaient certes les Giraud, et La
Fontaine alliés aux Anglais, mais aussi les Guiffray, Cousinéry, Pagy, et
encore les aristocrates italiens Alliotti, de Andria, Braggioti, Giustiniani…
Cette hétérogénéité se retrouvait dans la classe moyenne, faite de prestataires
de services en rapport avec l’activité commerciale et portuaire et il en était
de même pour la classe populaire, si ce n’est une importante présence
italienne liée aux besoins en main-d’œuvre qualifiée du bâtiment
Lorsque les Levantins exilés évoquaient la rencontre fortuite d’une
connaissance, s’ils la situaient par le sésame : « Il est de Smyrne ! » tout était
dit. Parlant d’une famille c’était : « Ce sont des Smyrniotes ! » Tout était
défini, quant au comportement, à la langue, au rayonnement et à la façon de
mener sa vie. Jamais on ne se revendiquait Levantin. Ce terme identitaire
n’était que rarement formulé parmi les gens de Smyrne. C’est pourtant la
dénomination que l’on trouve dans les textes pour identifier une
communauté de chrétiens catholiques, le plus souvent d’origine européenne,
qui vivaient depuis fort longtemps dans quelques villes de l’Empire ottoman.
Tels ils étaient désignés par les autres, mais chacun préférait se réclamer de
sa nation d’origine, même lointaine, ou tout simplement de Smyrne, tant ce
mot était porteur d’une identité gratifiante due au charme attribué à cette
ville.
Comment pouvait-on se revendiquer d’un groupe, souvent stigmatisé
dans la presse et qu’on illustrait dans certains films français par des
personnages obséquieux, au comportement trouble, soupçonnés d’être prêts
1à tous les reniements ? À une époque où le racisme et l’antisémitisme
étaient sous-jacents dans une partie de l’opinion publique, et ouvertement
revendiqués par certains, on faisait facilement l’amalgame entre un Levantin
et un juif, pour beaucoup personnage peu recommandable d’origine mal
définie, qui, dans les grands ports de la Méditerranée, servait d’intermédiaire
dans des tractations au contenu inavouable !
Cette communauté avait été confrontée à de nombreux groupes, héritiers
d’autres cultures, d’une autre histoire. De chacun elle avait reçu une part de
langage, de mode de pensée et de mode de vie qu’elle avait cristallisés en
une singulière identité, déroutante pour les Européens de passage dans la
ville.
Puis vint le temps de l’incendie dont la soudaineté, la violence, frappèrent
de stupeur les nations qui depuis des siècles avaient eu des échanges avec
10Smyrne. Grecs et Arméniens sans défense furent abandonnés par les
puissances qui auraient dû les protéger et ne se soucièrent, en priorité, que de
sauver leurs ressortissants. Les vies des Levantins furent épargnées, mais ils
n’échappèrent ni à la terreur ni à la ruine.
Quelles furent les causes lointaines ou proches, quelles furent les
passions aveugles, les ressorts de haine inavoués, qui amenèrent à cette
destruction absurde et barbare de tant de richesses ? Les sources officielles,
les témoignages des acteurs politiques comme ceux des pauvres victimes,
qui ne pouvaient croire qu’elles fussent sacrifiées avec cynisme aux intérêts
des puissances, permirent de revisiter un passé tragique.
Quelles que fussent sa position, sa richesse, il fallut fuir en laissant tout
derrière soi, retourner en réfugié dans la patrie d’origine, pour la plupart,
découvrir la patrie de cœur, que l’on vous avait appris à admirer pour
d’autres : la France. Comment furent-ils accueillis dans ce port de Marseille,
qualifié de Porte de l’Orient, dans cette ville un peu jumelle de Smyrne par
sa vocation marchande, la population de ses quais et de ses vieux quartiers ?
Les réfugiés firent la découverte d’une cité moins prestigieuse, moins
fascinante que ce Paris dont ils s’étaient tant inspirés et avaient voulu imiter
jusqu'à la caricature, moins rutilante, mais conviviale et plus chaleureuse,
connue par les rapports, les courriers entre partenaires d’échanges
commerciaux, et où certains possédaient encore des parentés et des racines
lointaines.
On avait quitté sa ville natale, il n’était pas possible de retrouver son
charme ailleurs. Passé le choc des premières semaines, on voulut envisager
un retour, même en acceptant des conditions de vie moins favorables, pour
certains moins opulentes. On pouvait espérer, d’une république turque laïque,
la disparition de la corruption et de la violence arbitraire, et surtout l’égalité
des droits en contrepartie de l’acceptation des devoirs. Pourquoi fallut-il y
renoncer pour le plus grand nombre et que devinrent ceux qui s’obstinèrent
dans cette courageuse espérance ?
Smyrne avait souvent été incendiée, elle avait été ravagée par des
épidémies et des tremblements de terre, mais elle avait toujours retrouvé une
miraculeuse continuité. Son charme s’était à la fois perpétué et rénové. Lors
du dernier sinistre, l’incendie - glaive de feu – avait été la cause majeure de
la terreur; d'autre part les violences, les meurtres, puis la décision
d’expulsion des communautés arménienne et grecque avaient redistribué ses
composantes ethniques et donc profondément modifié les conditions de son
économie comme l’atmosphère de sa sociabilité. Le bouleversement, les
contraintes de la modernité qui venaient s’y ajouter permettraient-ils le
retour d’une forme de vie proche de son identité d’autrefois ?
11On ne pouvait que pencher pour le scepticisme. Il nous fallait visiter
Izmir pour tenter de retrouver les traces de Smyrne. Ce fut une quête guidée
non par nos souvenirs mais par ceux contés par nos pères. Nous allâmes dans
les églises et parmi les tombes des cimetières en un cheminement hasardeux
et nostalgique, dans une ville devenue étrangère aux souvenirs qu’on nous
avait transmis.
Formalia
La toponymie retenue est celle couramment utilisée dans les textes, les
èmearchives, et par les voyageurs européens visitant l’Empire ottoman au XIX
ème et au début du XX siècle.
Les termes turcs sont en italiques, on les retrouvera dans le glossaire.
Cf. Annexe 1. Une toponymie complexe.
Note

1 Ceci semblait suggéré par le traître, délateur, qu’incarnait le grand comédien Charpin dans le
film Pépé le Moko. Dans d’autres films ce rôle était souvent tenu par le comédien Dalio.
12Smyrne. La perle de l’Égée
« Le nom de Smyrne parle à l’esprit de luxe asiatique, de
pompe orientale, et réveille en nous je ne sais quelles images de
caravanes arrivant du désert, de groupes d’Arabes assis à l’ombre
des platanes. »
‘’Une année dans le Levant’’ Alexis de Valon 1846.
Dans la société urbaine ottomane de Smyrne, les Levantins étaient les
descendants, pour les plus anciens, d’émigrants catholiques de Gênes et de
Venise, commerçants pour la plupart, et aux temps modernes, de négociants
français et italiens puis de néerlandais, allemands et britanniques. Ne
possédant aucune structure politique et administrative, leur groupe, défini
par la religion catholique de rite romain et non par la nationalité, formait une
communauté à part au sein d’une société organisée par confessions. Sujets
ou protégés des Etats européens, ils bénéficiaient des privilèges liés aux
ème 2capitulations remontant au XVI siècle .
Éloignée de la pesanteur étatique de la capitale, Smyrne, dotée d’une
situation géographique ouverte sur la mer Égée favorisant les liaisons avec
l’Europe, avait par essence une vocation commerçante, car vers elle
convergeaient toutes les richesses et la production d’un vaste arrière-pays.
Elle se trouvait au fond d’un golfe, si profond qu’on pouvait croire
naviguer sur une mer intérieure ou sur un lac. « Le golfe de Smyrne s’ouvre
vers le Nord entre le promontoire de Kara-Bouroun à l’Ouest et le massif de
Phocée à l’Est, puis il se prolonge au Sud-Est sur une distance de quarante
3kilomètres environ . »
« … La ville dans le lointain… paraissait sortir de la mer, car elle est
placée sur une terre basse et unie, que dominent au sud-est des montagnes
4stériles » .
13Ce port naturel sur les côtes turques de la mer Égée, qui permet l’entrée
de navires à fort tirant d’eau, est marqué par le delta du fleuve Mêlés dont
5l’apport limoneux a longtemps perturbé le mouvement des navires .
L’ancienne cité était construite sur une bande côtière séparée de son arrière-
pays agricole par le cours du fleuve. Dominant la ville d’une faible hauteur,
le mont Pagus est couronné à son sommet par les ruines imposantes d’une
forteresse d’origine byzantine. Sur ses pentes, autrefois en partie dénudées,
où poussaient quelques pins clairsemés, s’était développé tout un habitat de
maisonnettes où s’installèrent les immigrés musulmans chassés des pays
balkaniques par les guerres de 1911 jusqu’à 1914.
Lors de leur arrivée par mer, les voyageurs, comme les narrateurs, ont de
tout temps ressenti le charme saisissant des abords de la ville. D’abord, une
façade blanche, minérale, d’immeubles bas, bordant la ligne nette des quais,
puis les toits de tuiles rouges de la ville d’où émergeaient les clochers des
églises, parmi lesquels dominaient de ses cinq étages celui de Sainte-Photini
et la coupole blanche encadrée de deux clochers de l’église Saint-Georges.
Cette présence chrétienne semblait en bonne intelligence avec les minarets
des mosquées et les cierges noirs des cyprès qui subsistèrent longtemps sur
des lieux où se trouvaient autrefois les cimetières.
Une fois à terre, les voyageurs, comme l’avait écrit Lamartine, ne
pouvaient s’empêcher d’évoquer Marseille par la similitude de l’atmosphère
des quais :
« Smyrne ne répond de rien à ce que j’attends d’une ville d’Orient ; c’est
Marseille sur la côte d’Asie Mineure ; vaste et élégant comptoir où les
6consuls et les négociants européens mènent la vie de Paris et de Londres » .
Ils étaient ensuite surpris et décontenancés par la richesse et la civilité de
la société qui les accueillait :
« Mon séjour à Smyrne me força à une nouvelle métamorphose ; je fus
obligé de reprendre les airs de la civilisation, de recevoir et de rendre des
visites. Les négociants qui me firent l’honneur de me venir voir étaient
riches et quand j’allais les saluer à mon tour je trouvais chez eux des femmes
élégantes qui semblaient avoir reçu le matin leurs modes de chez Leroi.
Placé entre les ruines d’Athènes et les débris de Jérusalem, cet autre Paris,
où j’étais arrivé sur un bateau grec, et d’où j’allais sortir avec une caravane
turque, coupait d’une manière piquante les scènes de mon voyage : c’était
7une espèce d’oasis civilisé, une Palmyre au milieu des déserts de barbarie » .
Ces auteurs illustres dépeignent la ville avant la grande mutation qui
débuta avec la construction des quais modernes en 1868. Auparavant, il y
avait des bâtiments portuaires et commerciaux, mais seulement des pontons
de bois pour permettre aux chaloupes transportant passagers et marchandises
d’aborder. Ces activités s’effectuaient de façon dispersée sur des petits quais
appartenant pour la plupart à des maisons de commerce européennes.
Certaines habitations avaient un petit embarcadère côté mer - par où
pouvaient transiter des marchandises échappant à la douane - et la devanture
14d’un commerce sur la façade opposée donnant sur la rue. Ces
accommodements individuels s’opposèrent longtemps à toute tentative pour
8doter Smyrne d’une structure portuaire moderne .
La construction des quais se prolongea jusqu’en 1877 et fut l’œuvre de
l’entreprise de travaux publics marseillaise, Dussaud frères. Cette réalisation,
qui transforma l’aspect du littoral urbain, rencontra plus de difficultés
financières et politiques que techniques, par suite de la concurrence entre
intérêts français et britanniques et des retournements du soutien de l’Etat
ottoman ; elle marque l’époque décisive de la mutation urbaine de la ville et
9l’épanouissement de son commerce international . Les quais vont permettre
l’accostage des navires en toute sécurité, accélérer la rotation des
marchandises par la suppression du transbordement par caïques et mahonnes
et rendre ainsi en partie obsolète l’appellation traditionnelle d’Echelle du
10Levant . L’animation des quais atteignait son apogée entre juin et
septembre, époque où affluaient produits agricoles de l’arrière-pays et
articles d’exportation de régions plus lointaines. C’était un empilement de
sacs d’orge destinés à la fabrication de la bière, de sésame pour la pâtisserie,
de glands de vallonnée pour la préparation des cuirs, de balles de coton, de
tabac, d’opium, d’éponges provenant des îles de l’Égée, de barriques de vin,
d’huile d’olive ou de sésame, de caisses de fruits secs, de ballots de laine
d’Angora ou de tapis de l’Anatolie.
Accès traditionnels et modernes vers l’intérieur
Deux routes traditionnelles de l’intérieur convergeaient vers Smyrne. La
route de Constantinople, qui permettait aux caravanes venant de l’Est de
franchir le Mêlés au ‘Pont des Caravanes’ et l’autre, la route d’Aydin, qui
débouchait par le sud-est entre les versants des collines. Elles traversaient
des cimetières musulmans avant d’atteindre les principales rues du centre de
commerce pour aboutir devant les grands han où les marchandises étaient
entreposées, négociées et échangées. À l’exception de celle de Smyrne à
11Bournabat , route privée traversant le Mêlés par un pont à péage à
12Halcabounar, aucune n’était macadamisée .
Sur les routes de terre, plus ou moins empierrées, ne circulaient aucun
camion mais des caravanes de chameaux. Le reste du réseau, formé de
chemins, reliait bourgs et villages ; partout, selon la tradition musulmane, on
trouvait des fontaines ou des puits avec des auges pour les animaux ; les
ponts, peu nombreux, étaient des rampes voûtées pavées de grosses pierres.
La province comptait 10 000 chameaux, sobres, infatigables, capables de
porter dix quintaux sur une courte distance. À l’automne, 8 000 caravanes,
formées de cinq à neuf porteurs précédés par le chamelier sur son âne,
partaient des points les plus éloignés du pays pour apporter les colis à
15Smyrne ; puis elles séjournaient un temps, à Cassaba, avant de repartir en
13avril rejoindre les pâturages des montagnes .
Des muletiers assuraient le factage entre les villages et le service postal
entre les villes. Des chariots primitifs à deux roues tirés par des bœufs
transportaient les objets encombrants que ne transportaient pas les
chameaux : paille, pierres à bâtir…. Dans les plaines, des voitures légères à
quatre roues, les talika, attelées de deux chevaux, véhiculaient les voyageurs.

Ces voies d’accès séculaires furent complétées, à l’époque de la
construction des quais, par l’implantation des voies ferrées et des gares. Des
entrepreneurs anglais obtinrent la concession de la voie ferrée entre Smyrne
14et Aydin qui fut ensuite prolongée vers l’intérieur du plateau anatolien. La
gare principale fut implantée à ‘la Pointe’ et une autre, plus modeste, fut
édifiée près du ‘Pont des Caravanes’, pour desservir les quartiers centraux et
sud de la ville. L’emplacement de la gare principale s’inscrivait dans la
perspective de la création d’un nouveau port. Ce projet se heurta aux
réticences et intrigues des commerçants européens qui redoutaient que cette
création ne dévalorise le centre commercial existant.
Deux négociants européens obtinrent la concession d’une deuxième ligne
pour la société anglaise Smyrna-Cassaba Railways Company, dont une
branche desservait Bournabat, banlieue de Smyrne. Pour réduire l’emprise
des sociétés anglaises, la concession fut ensuite attribuée par le
gouvernement ottoman à une société aux capitaux français contrôlée par la
Banque impériale ottomane. La nouvelle gare principale fut implantée près
du centre-ville et du quartier arménien, sur l’emplacement de l’ancienne
imprimerie de tissus Basmahane, dont elle prit le nom. Aux environs de la
gare régna alors un désordre permanent, avec un enchevêtrement de
charrettes, de chameaux, et toute une foule bigarrée de mendiants, de
mauvais garçons et de portefaix, les célèbres hamal qui assuraient le service
des transports à l’intérieur de la ville, là où des rues trop étroites ne
15permettaient pas aux chariots de pénétrer .
Les rues anciennes, du centre historique, furent rapidement
congestionnées par les caravanes de chameaux qui transportaient le fret,
mais le projet de percer un boulevard fut retardé par suite d’expropriations
difficiles à réaliser. Les travaux arrêtés par la guerre reprendront en 1918
pour ne s’achever qu’en 1934. Certains trains s’arrêtaient à Gephyrie -le
quartier des tziganes- au lieu-dit Aya Konstantinos au lieu de croisement des
lignes. Comme, en ce lieu, les caravanes faisaient halte, il y avait, là aussi,
une intense activité de fret comparable à celui d’un port avec ses bouges et
des lupanars sordides où œuvraient des prostituées misérables.
Le développement du transport ferroviaire va drainer les produits et les
richesses des contrées lointaines et proches, mais il va transformer aussi les
villages de plaisance des environs en véritables banlieues de Smyrne. Déjà,
ème au milieu du XIX siècle, on avait assisté à l’extension de la ville des
16Européens et des Levantins vers le nord, c'est-à-dire vers la Pointe où se
trouvaient autrefois des moulins à vent. Par la rue des Roses qui aboutissait à
la mer, les Smyrniotes rejoignaient Belle Vue pour leur promenade du soir.
On souhaitait également aller vivre dans les villages environnants pour fuir
la chaleur, l’insalubrité du centre ville, et s’y réfugier en cas d’épidémies de
peste. Avec le développement des transports, à la fin du siècle cette tendance
va s’affirmer.
C’est ainsi que se développera Boudja, la plus belle et la plus élégante
banlieue, très prisée par les Anglais. C’était une véritable oasis de verdure,
avec vertes pelouses et cottages, massifs de citronniers et de grenadiers,
jardins bien agencés avec ruisseaux et jets d’eau, oliviers et cyprès entourés
de lauriers roses. Les Anglais y vivaient entre eux, comme dans un club
fermé, avec leur lieu de culte, leur cimetière, le Golf-club, le Tennis-club et
le champ de course de Paradiso dans le vallon Sainte-Anne. Bournabat avait
le même aspect, mais, charme supplémentaire, de chaque maison au milieu
des orangers on voyait la mer.
Dans leurs résidences praticiennes, les Giraud, Paterson, Wood, parmi
tant d’autres, vivaient dans de somptueuses demeures avec pièces de
réception et salle de bal, salles à manger et bibliothèque, qui nécessitaient
une importante domesticité faite de rayas chrétiens et de nourrices grecques
pour s’occuper des enfants. Une multitude de jardiniers entretenaient les
jardins où la douceur du climat permettait les plantations exotiques. La
demeure la plus célèbre, par la richesse de sa décoration, les quatre pianos à
queue de sa salle de bal, ses énormes lustres de cristal, était celle des
Paterson. Elle était entourée d’un parc de cinquante-deux hectares dont une
16partie réservée au haras familial .
Les grands négociants exportateurs de tabac, de coton, de fruits secs,
s’étaient installés dans ces lieux hors de la ville afin de jouir pleinement
d’un printemps qui débutait en février ou d’un automne qui se prolongeait
17jusqu'à Noël .
Les quais, image de la modernité
Les quais, symbole de modernité, devinrent la fierté des habitants. Ils
s’étendaient sur environ quatre kilomètres, de la zone administrative
ottomane, le konak, jusqu’à ‘la Pointe’ à l’extrême nord-est. Protégés par
une digue portuaire, ils devinrent l’attraction des habitants qui venaient s’y
promener en fiacre ou en tramway. Leur construction s’accompagna d’une
avancée sur la mer d’une quarantaine de mètres permettant une grande
opération immobilière.
« Le quai de Smyrne est une Canebière adoucie, alanguie, exempte de
magasins et de boutiques, et ouverte sur une rade, où le soleil donne tous les
18jours une fête royale » .
17Dans ce nouvel espace urbain, doté d’une infrastructure de voierie
moderne, vinrent s’installer les couches aisées de toute la population.
Levantins, Grecs, Arméniens et Juifs quittèrent leurs quartiers vétustes, où
existaient encore des maisons de bois, des rues étroites souvent insalubres,
où le manque de déclivité favorisait la stagnation des eaux usées, pour se
fondre dans un nouveau style de vie et occuper des constructions à
l’occidentale. Sur cette façade devenue prestigieuse vont se concentrer les
attributs d’une intense sociabilité, tels le Théâtre de Smyrne, le cinéma Pathé,
ainsi que de nombreux hôtels, dont l’imposant Kræmer Palace à plusieurs
étages. Des cafés-terrasses, des lieux où fleurissait l’élégance parisienne
comme le Club des chasseurs avec sa terrasse et son éblouissante façade,
ainsi que le Sporting-Club devinrent des endroits prisés où les élégantes en
toilette et ombrelle venaient prendre le thé.
« Les femmes aux robes blanches, si indolentes qu’elles semblent toutes
des amoureuses, se promènent sur le quai lumineux encore, devant les
maisons à terrasses, les cafés pleins de musique italienne… Quelques
bateaux se découpent, noirs, contre l’argent mobile du golfe, et les
montagnes, en hémicycles, sont d’un violet intense et pur : le violet des
19violettes » .
C’est là, sur les quais, que, le soir, la foule des curieux vient respirer l’air
frais de la mer : Européens, Levantins et Grecs en costumes européens,
Smyrniotes chrétiennes habillées à la dernière mode de Paris, fonctionnaires
et officiers turcs avec le fez, mais aussi, manutentionnaires, petit peuple
d’Albanais, de Monténégrins, d’Arabes, aux costumes variés, avec leurs
culottes, leurs turbans, et leurs larges ceintures. Car, si le climat est plus
tempéré à Smyrne que dans l’arrière-pays, les températures de janvier et
février allant de un à dix-neuf degrés, au mois d’août elles peuvent atteindre
quarante. Cette période chaude et sèche est rendue supportable l’après-midi
20par le vent marin venant du golfe .
« Si l’on veut s’initier par degrés aux délices de Smyrne, il faut, après
l’accablement de la sieste, humer en paix l’air marin, au café Loukas, devant
une tasse de café ou des boissons fraîches, en regardant la foule bariolée qui
21passe, et la mer divinement belle » .
Certains soirs, cette brise se transforme en vent violent qui balaie la ville
et la débarrasse de ses miasmes, mais il peut aussi faciliter la propagation
d’un incendie redoutable et difficile à maîtriser.
Dans la zone strictement portuaire des quais, se concentrèrent les banques
et les agences de trente-trois compagnies de navigation de toutes les nations
qui défendaient avec âpreté leurs intérêts économiques. Presque chaque jour,
elles recevaient les passagers en provenance de Londres, Liverpool,
Marseille, Gênes, Trieste, Constantinople, ainsi que de tous les ports du
Levant. À proximité, se trouvaient les institutions exerçant une tutelle
économique occidentale sur l’Empire : la Régie des tabacs, l’Administration
18de la dette ottomane… À Smyrne il y avait plusieurs postes : ottomanes,
allemandes, anglaises, autrichiennes, françaises, italiennes, russes ; pour
expédier une lettre il fallait en faire le tour, se renseigner sur les prochains
départs et destinations des navires. Une foule de gens affairés, de courtiers,
de Levantins interprètes, de Grecs gesticulants, d’Anglo-Saxons
flegmatiques y côtoyaient les voyageurs qui arrivaient ou en partance,
sollicités par les guides ou les vendeurs de pacotille ; tout cela dans un bruit
de poulies, de moteurs et de coups de sifflets.
Plus au nord, au-delà des lieux de sociabilité, plusieurs consulats
s’installèrent, chaque pays recherchant une image de prestige architectural
pour s’affirmer. L’ancien consulat de France fut remplacé en 1906 par un
grand bâtiment en marbre blanc d’inspiration mauresque, très ostensible à
22côté du Sporting Club .Enfin, tout l’habitat privé vers la Pointe fut construit
de petits immeubles, dont les charmants balcons fermés en bois rappelaient
‘le style de Chio’.
Sur les quais on aménagea simultanément une grande artère carrossable
appelée ‘le Cordon’ et une ligne de tramways, - d’abord hippotractés - dont
les rails pouvaient être utilisés de nuit pour des wagons à partir des gares.
Cette desserte ferroviaire accéléra et bouleversa le transit des marchandises
en provenance de l’intérieur et destinées à l’exportation. Pendant quelques
années encore, les caravanes de chameaux transportant soieries, tapis de
Perse et d’Anatolie, ainsi que la production de l’arrière-pays traversèrent la
ville pour livrer leur cargaison. C’est ainsi que l’on peut voir, sur des cartes
èmepostales du début du XX siècle, ces dernières caravanes, insolites sur le
nouveau quai, côtoyant fiacres et tramway avant de disparaître au bénéfice
du train.
La société des tramways de Smyrne fut fondée parallèlement à la société
des quais. La première ligne fut prolongée au-delà de la Pointe, puis ce fut
celle du konak à Göztepe vers le sud, puis une troisième à impériale à
destination de Cordélio. On se déplaçait aussi beaucoup en bateau à vapeur à
travers la baie de Smyrne grâce aux liaisons assurées par la compagnie
Hamidiye dont les bateaux accostaient à un ponton amarré en face de l’Hôtel
d’Alexandrie. En ville, on utilisait des fiacres appelés fayton ou karoçaki,
stationnés place Fassoula ou aux abords des cafés.
Vers les destinations de l’intérieur, non desservies par le chemin de fer,
on louait des voitures, les araba - lourds chariots à quatre roues - qui
stationnaient devant la mosquée Salepçioglu. Les gens se regroupaient tôt le
matin pour former des convois ; s’il n’y avait pas assez de candidats pour
une destination ou si une bande sévissait sur le parcours, les gens remettaient
leur départ à plus tard, retournaient chez eux ou dans le han qui les
hébergeait et revenaient le lendemain en espérant être plus nombreux pour
23leur destination .
19Ces réalisations, exécutées grâce à des capitaux étrangers, furent
coordonnées par une municipalité calquée sur le modèle occidental. Le maire
Midhat Pacha fit réaliser le pavage des quais et du quartier franc, Esref
Pacha, ouvrit des rues pour desservir les nouveaux quartiers et on poursuivit
le pavage du reste de la ville. À la Pointe, une compagnie ottomane de gaz
installa progressivement l’éclairage ; en 1908 trois mille lampadaires,
alimentés par deux usines à gaz, éclairaient la plus grande partie de la cité.
Ce fut là aussi qu'une société belge fit construire une centrale électrique,
dont l’installation du réseau débuta en 1905. La municipalité dut faire face à
l’arrivée des réfugiés chassés par les guerres des Balkans et de Crète et un
plan de lotissement à la charge de l’Etat fut réalisé pour les installer sur les
hauteurs. Le vali Rhami Bey fit procéder au démantèlement des cimetières
turcs et juifs dont le transfert permit de récupérer des terrains pour construire
24des écoles ou des espaces verts .
Un tissu urbain diversifié
Smyrne s’étend le long du rivage, au sud vers Karatas et Göztepe, au
nord jusqu’au quartier de la Pointe. Des banlieues vont se développer grâce
aux lignes de chemin de fer qui sillonnent l’arrière-pays et qui permettent, à
èmela fin du XIX siècle, de joindre Bagdad ou la mer de Marmara. De même,
le développement des lignes de navigation côtière dans la baie permet
bientôt le développement de faubourgs maritimes. L’urbanisation à caractère
occidental de la ville est un facteur de développement économique et culturel
pour toute la région immédiate, mais son influence reste géographiquement
limitée. Ainsi, une bourgade proche, comme Aydin qui lui est pourtant reliée
par le train, reste une ville turque, avec ses ruelles animées du marché
agricole local traditionnel et dont la population d’origine smyrniote ne
dépasse pas le dixième de la population locale.
Smyrne diffère des villes de l’intérieur par l’identité ethnique et
religieuse de ses habitants et sa singularité occidentale. Ville de 300 000
èmehabitants au début du XX siècle, elle atteint, d’après l’Annuaire oriental de
1915, 500 000 habitants en 1914.
Le consul allemand Mordtmann répartit les 300 000 habitants, sur des
bases officielles, en 245 000 sujets ottomans dont seulement 90 000
musulmans, 110 000 rayas grecs, 30 000 rayas juifs et 15 000 rayas
arméniens. Parmi les 55 000 étrangers on compte 30 000 Hellènes - Grecs
du Royaume de Grèce-, 10 000 Italiens, 2 000 Français, 1 200 Britanniques
et 10 000 autres Européens. Les musulmans étant largement minoritaires par
rapport aux orthodoxes,- rayas grecs et hellènes - le nom de Gavur Izmir -
25Smyrne l’Infidèle - qu’ils lui ont donné paraît bien justifié .
La ségrégation en quartiers homogènes est un héritage de la civilisation
musulmane. Vivre dans un quartier homogène permet de profiter des
20avantages religieux et sociaux de sa communauté en termes d’éducation, de
santé, d’assistance politique… etc. L’endogamie étant considérée comme
vitale par la famille et le groupe, le quartier homogène est plus efficace pour
protéger les femmes de l’attention des hommes des autres groupes. Ce qui
subsiste alors en termes d’homogénéité traduit la continuité avec
l’organisation de l’ancienne ville.
èmeAu XIX siècle, le système des millet ou nations entraîne les
communautés à affirmer leur identité dans la cité. Il faut institutionnaliser sa
présence dans la ville par l’effort scolaire, sanitaire, culturel, et par la
construction de nouveaux bâtiments cultuels monumentaux comme l’église
grecque Sainte-Photini avec ses colonnes de marbre, ses fresques, ses vitraux
exécutés par des verriers italiens, sa riche collection d’icônes. De même, en
1907, ce fut l’inauguration de la synagogue de Beth Israël considérée comme
26la plus belle de l’Empire ottoman .
Tous les voyageurs occidentaux soulignent la division de la ville en
quartiers ethniques homogènes, comme le confirment d’ailleurs tous les
èmeplans de la ville du XIX siècle. Mais bientôt cette schématisation spatiale
ne correspondra plus à la réalité. Certes, le regroupement ethnique subsiste,
mais ses contours ne sont plus aussi rigides. Une nouvelle logique de
répartition de la population, de nature sociale et économique, remet en cause
l’ancienne mosaïque des quartiers. Il n’y a plus de séparation étanche ; les
riches Arméniens et Grecs sont disséminés parmi les Européens et rien ne
justifie plus l'appellation ‘quartier franc’.
L’ancienne rue Franque : « qui est le plus bel endroit de Smyrne, règne
sur tout le port. On peut dire que c’est un des plus riches magasins du
27monde. » où résidaient les marchands européens expatriés et les catholiques
latins de la région, a profondément évolué à la suite de l’arrivée des
immigrants européens et de son occupation progressive par des autochtones
fervents admirateurs de l’Occident. D’autres populations sont présentes sans
être évoquées. Ce sont les Dalmates, les Albanais dont l’hétérogénéité
religieuse rend difficile l’identification par quartiers ; il y a aussi des
Tsiganes et des Noirs descendants d’esclaves appelés ‘Arabes’.
Le quartier grec, dont la communauté dynamique semblait partout
présente par la langue, s’était étendu vers l’est, dans la plaine, à l’arrière du
quartier franc, mais aussi vers le nord. Il présentait non seulement des lieux
de culte imposants, cathédrale orthodoxe Sainte-Photini, église Saint-
Georges, mais encore des écoles dont le nombre était passé de douze à vingt-
huit en un quart de siècle.
Détruit par un terrible incendie en 1848, le quartier arménien avait été
reconstruit selon de nouveaux critères urbanistiques, en supprimant les
impasses, les ruelles tortueuses, en respectant un espacement entre les
bâtiments construits le long de rues rectilignes. Cette réalisation exemplaire,
au centre de la ville, appelé Haynots, réalisée grâce aux fonds recueillis dans
21toute l’Europe, était le symbole de la modernité des Arméniens. Dans ce
lieu résidaient toutes leurs institutions : l’église apostolique Saint-Etienne,
l’administration du diocèse et son école, l’église arménienne protestante
avec son établissement scolaire nord-américain, l’église arménienne
28catholique des pères mekhitaristes , ainsi que l’hôpital national arménien.
On comprend que ce territoire urbain pouvait être toponymiquement
29identifié à sa communauté .
Tout autre était le quartier juif avec ses synagogues et ses bains rituels.
Vers 1900, son manque de propreté, souligné par les voyageurs étrangers, lui
donnait la triste réputation d’être toujours le foyer d’origine des maladies
contagieuses qui se développaient ensuite dans la ville. Ceci est confirmé par
des dépêches françaises lors des épidémies de choléra où on souligne sa
misère et son retard dans le processus de modernisation de la ville.
Dans la continuité du quartier juif se trouvait, en retrait du rivage, puis
sur les pentes du mont Pagus, le quartier musulman avec ses habitations de
bois, ses nombreuses impasses. Proche des bazars et de leur économie
traditionnelle, il semblait à l’écart des transformations urbaines et du
développement économique. Sa léthargie n’était qu’apparente, car les
immigrants de Bulgarie avaient transformé les pentes nues en construisant
tout un quartier et en développant plus loin des oliveraies et des vignes.
Il se prolongeait par la Smyrne administrative où sa population trouvait
des emplois municipaux. Le grand bâtiment administratif du konak
s’affichait comme le centre du pouvoir ottoman dans une ville où les non-
musulmans étaient majoritaires et au moment où la souveraineté de l’Empire
était contestée sur ses frontières. Sa force symbolique de lieu de pouvoir
s’affirmait par le présent d’une horloge mauresque offerte par l’Allemagne
en 1901. Cette horloge, qui indiquait l’heure européenne, deviendra par les
cartes postales un symbole de la ville et l’affirmation de l’alliance privilégiée
avec ce grand Etat européen.
Les attributs de la force du pouvoir étaient à proximité. La prison d’abord,
puis les casernes où avaient été regroupées, lors des guerres balkaniques, les
troupes anatoliennes prêtes à embarquer pour affronter les insurgés. Dans la
rue Beyler sokagi se trouvait l’administration militaire honnie par la
population chrétienne depuis la conscription pour les non-musulmans
pendant la Première Guerre mondiale. Dans la ville étaient disséminés les
postes de police, les karakol, objets de crainte de tous les habitants, même si,
en principe, l’entrée des domiciles non-musulmans ne pouvait avoir lieu
qu’en présence du muhtar chrétien du quartier. Les mosquées de Smyrne,
moins nombreuses et surtout moins imposantes qu’à Constantinople, étaient
30aussi présentes dans cette partie de la ville .
Le négoce étant la raison d’être de Smyrne, les activités commerciales
étaient topographiquement centrales alors que l’habitat était plutôt
périphérique. À la consommation vivrière traditionnelle il fallait ajouter une
22consommation plus réduite en volume, si ce n’est en valeur, de produits
importés d’Europe. Un axe commercial traversait le nord de la ville, franc,
chrétien, occidentalisé, pour atteindre le commerce traditionnel au sud
proche de la zone turque et du quartier juif. Cet axe suivait les voies : Trassa,
Franque, des Verreries et Château Saint-Pierre. Dans ces rues, les magasins
offraient les produits et les services importés de l’Occident, c’étaient des
boutiques de chapeliers, modistes, bottiers, photographes, mais aussi les
agences des compagnies de navigation et d’assurance. Toute cette activité se
diffusait aux alentours de l’ancienne rue Franque restée, malgré son
étroitesse, le cœur du quartier. Il existait aussi des grands magasins tels le
Xénopoulo de trois étages où travaillaient 200 personnes, le magasin
Sivrihisarli avec ses ascenseurs, le célèbre Orosdi-Back et les succursales de
la Samaritaine, du Louvre et du Bon marché. Dans toutes ces rues se
pressaient les femmes occidentalisées faisant leurs emplettes et avec la
proximité des établissements scolaires, on croisait les sœurs de Saint-
Vincent-de-Paul en cornettes blanches, les religieux lazaristes, salésiens,
dominicains, les clergymen, les popes, les instituteurs grecs ou de l’Alliance
en redingote et les collégiens en uniforme de leur établissement.
La Smyrne orientale, plus au sud, se composait de lieux particuliers : les
bazars ou marchés de plein air, les çarsis ou marchés dans une rue
partiellement couverte et les bezestens ou marchés couverts dans des
bâtiments construits à cet effet. C’est surtout dans ces derniers que
cohabitaient les différents groupes et où les femmes de toutes les
communautés venaient faire leurs emplettes. Malgré les commerçants non
musulmans, qui parlaient grec, la langue turque était très présente : cris des
vendeurs proposant des boissons, des portefaix et de tous les petits métiers.
Les édifices les plus marquants étaient certainement les han, formule
urbaine des caravansérails qui jalonnaient les routes et dans lesquels, pour
échapper aux brigands, les caravanes venaient se réfugier à l’approche de la
nuit. Les han, sortes d’auberges où les commerçants, les voyageurs,
pouvaient se loger pour quelques jours avec leurs animaux, leurs
marchandises, étaient à la fois des hôtels meublés bon marché et des
magasins avec bureaux aux fonctions multiples. Dans la cour intérieure,
véritable place de commerce, où s’effectuaient toutes transactions,
convergeaient les produits agricoles et toutes les marchandises à négocier, en
particulier les soieries. Dans certains de ces han se rassemblaient les
négociants d’une même marchandise ou d’une production donnée, comme le
tabac ou les métaux précieux, avec tous les artisans spécialisés dans le
produit traité.
L’examen d’un plan d’assurance de 1905 est riche d’enseignement sur le
tissu urbain portuaire et commercial de la ville qui diffère du discours
31convenu . Dans une mosaïque fortement hétérogène, on note une
imbrication d’immeubles d’habitation, de boutiques, d’établissements
23commerciaux, bancaires ou d’enseignement, dont la nature nous permet
d’imaginer la sociabilité des habitants de Smyrne. Le fort développement
avait bousculé les polarisations traditionnelles ethno-religieuses, les
mosquées sont proches des lieux de culte chrétiens et des établissements
32d’enseignement confessionnels .
Avec le développement du commerce et des infrastructures vont se
développer une industrie légère et un secteur bancaire. Le secteur alimentaire
traditionnel avait toujours revêtu un caractère saisonnier lié au
conditionnement des fruits secs, figues et raisins, effectué par une main-
d’œuvre féminine. La prééminence historique de ce négoce était liée au fait
que le figuier d’Asie mineure, qui produit les bardajicks et les lôpes propres
à la dessiccation, ne réussit sous aucun autre climat du globe, tous les essais
de son acclimatation ailleurs ayant dégénéré.
èmeAu XX siècle, la ville avait acquis son autosuffisance et pouvait grâce à
l’activité de ses minoteries exporter des farines et des macaronis dans les
marchés voisins. De petites usines produisaient de la confiserie, du savon, de
la glace, mais aussi des briques et des tuiles. On traitait et conditionnait le
tabac ainsi que les glands de chêne, afin de produire du tanin pour l’industrie
régionale du cuir sur place, alors que jusque-là on exportait les glands en
33Occident pour leur transformation .
L’industrie textile et la teinturerie, liées toutes deux à la confection des
tapis, étaient les plus florissantes. Les tapis étaient fabriqués dans de petites
entreprises, le plus souvent familiales, où musulmans et non-musulmans
pouvaient être aussi bien employés que propriétaires. Cette industrie
importante de l’Anatolie concernait le nomade vivant sous la tente comme
34l’ouvrier travaillant dans des ateliers équipés à l'européenne . Les Levantins
vont transformer le secteur en consortium en fondant l’Oriental Carpet
Manufacturers Limited en 1908. Cette création, due à la concentration du
capital d’un grand nombre de petites entreprises, était à l’image de ce qui se
passait dans l’économie internationale. La création en 1912 de la Smyrna Fig
Packers Limited, pour l’exportation des figues, relève de la même stratégie.
L’accumulation de capital conduisit à la création de sociétés par actions à
responsabilité limitée qui intervenaient, non seulement dans le secteur de
l’exportation, mais dans des activités connexes comme le transport maritime
ou l’exploitation minière. Créées et financées par les entrepreneurs ottomans
et levantins, elles n’avaient pas le poids des banques européennes, car elles
ne représentaient que les ressources en capital de la bourgeoisie de Smyrne,
mais leur capacité financière était supérieure à celle des entreprises
familiales d’autrefois.
À la suite de la Banque ottomane et du Crédit Lyonnais, de nombreuses
banques vont créer des succursales, telles la Banque d’Athènes, La Deutsch
Orient Bank… etc. Leur activité témoignait d’un potentiel d’affaires
important, elles catalysaient le développement économique local, en
24facilitant le crédit, l’expansion des négociants-banquiers et la création
èmed’autres banques. Au XX siècle, Smyrne était devenue un centre bancaire
très actif en termes de volume, mais dominé par le capitalisme occidental,
auquel les banquiers locaux empruntaient de l’argent pour le prêter à leur
clientèle. Port le plus important dans le commerce de l’Empire vers l’Europe
ème èmeau milieu du XVIII siècle, il devient au XX siècle un facteur de
35croissance, de modernisation et d’urbanisation de premier plan .
Une excellence dans l’éducation
Smyrne était un pôle éducatif d’un niveau comparable à celui de
Constantinople, la capitale. Chaque communauté avait développé ses propres
écoles, mais il existait une hiérarchisation entre elles, qui faisait que
certaines familles choisissaient pour leurs enfants un parcours qui
transgressait les barrières entre les communautés. L’Occident, et la France
en particulier, par sa supériorité économique, sanitaire, militaire et culturelle,
jouissait d’un prestige incontesté. C’est ce modèle qui était recherché et
imité. L’Alliance israélite universelle, qui désirait régénérer la population
juive ottomane en favorisant l’accès au français et à sa formation rationnelle,
s’opposait à ces établissements traditionnels de caractère religieux. On
trouve des exemples analogues au sein des autres communautés.
L’Orient n’avait pas bonne presse ; être qualifié « d’oriental » était
offensant car l’action de l’État ottoman fut tardive en matière scolaire. La
scolarité n’était toujours pas obligatoire, malgré les dispositions légales, et
ce n’est qu’en 1912 que fut créée la Direction de l’enseignement public. Les
établissements occidentaux, sous régime capitulaire, restaient exemptés de
toute inspection ottomane. Ils étaient payants, mais il existait des possibilités
de bourses offertes par chaque communauté.
Pour toutes les communautés, il est établi que les garçons et les filles ne
doivent pas recevoir la même éducation. Les grands établissements ne sont
pas mixtes. La mixité existe seulement dans les écoles primaires de certaines
petites communes, mais la ségrégation des sexes est organisée au sein de la
classe. Pour préserver les filles, on les tient éloignées de l’apprentissage du
turc. Une femme de Smyrne a pour vocation de devenir une épouse et une
mère de famille : on privilégie les connaissances en cuisine, en travaux
ménagers, en couture.
L’éducation des jeunes filles de la bourgeoisie se limitait à l’adoption de
signes extérieurs, tels que dessin, piano, et l’apprentissage de la langue
française. L’éducation, par des précepteurs d’origine française, caractérisait
aussi les familles les plus aisées. On peut observer les mêmes
comportements sociaux à la même époque en Europe occidentale.
25èmeSi les écoles catholiques existent à Smyrne depuis le XVII siècle, à la
èmefin du XIX on note aussi la présence d'établissements protestants. Ces
écoles, au-delà des enfants d’Européens, s’adressent à un public plus vaste
d’enfants chrétiens rayas et juifs autochtones. Elles sont prisées, car elles
garantissent la maîtrise des langues européennes, en particulier le français
indispensable pour entrer dans le commerce d’export-import de la ville.
Cette langue est considérée comme un élément de distinction sociale. Être
allé à l’école française confère une distinction recherchée par les ‘bonnes
familles’ de Smyrne. Aussi compte-t-on plus d’écoles françaises catholiques
que d’écoles de tous les autres pays réunis. Cette situation est paradoxale à
èmel'époque où la III République débat de la laïcisation de l’enseignement
confessionnel alors qu’à Smyrne elle soutient ces écoles du quartier franc.
Dès 1787, les Lazaristes avaient fondé l’école de garçons de Saint-
Polycarpe, qui devint un lycée classique napoléonien et exista jusqu’en 1922.
Ils dirigeaient aussi le collège français du Sacré-Cœur, où, en 1922, 200
élèves suivaient les programmes des collèges français préparant les
baccalauréats littéraire et scientifique. Les Frères des Écoles chrétiennes
possédaient le collège le plus prisé des Levantins : le collège payant Saint-
Joseph, installé rue des Roses. Ils animaient aussi les écoles paroissiales
gratuites dont l’expansion va progresser jusqu’à la fin de l’Empire. En 1913,
la ville comptait sept écoles françaises catholiques de garçons dirigées par
les frères ; leur enseignement était également présent dans les banlieues des
bourgeois aisés de Boudja, Göztepe, Bournabat et Cordelio. Quant à la
Mission laïque, elle était totalement absente de Smyrne.
Les filles sont accueillies par les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul dans le
collège gratuit de la Providence, rue Franque. L’usage du français y est
exclusif, l’établissement qui scolarise plus de 450 élèves est susceptible
d’attirer, par sa gratuité, des filles pauvres des autres confessions. Tout autre
est le pensionnat payant de l’ordre des Dames de Sion, rue Trassa, à
proximité du consulat de France où se rassemblent 200 jeunes filles de la
‘bonne société’. Ces deux exemples montrent que la société ottomane
respecte une hiérarchie des groupes sociaux aussi solide que la hiérarchie des
critères ethniques.
La présence scolaire britannique, discrète mais de qualité, se trouve au
Bournabat English Collège. On note l’Ecole commerciale libre ‘Berkshire
School’ - 150 élèves en 1900 -, une Institution écossaise dans le quartier
arménien qui reçoit 150 élèves juifs ou grecs. Ces écoles privées enseignent
l’anglais mais aussi le français du fait de son importance pratique. Les
Allemands possédaient une école animée par les Sœurs Diaconesses.
L’arrivée des protestants américains en 1820 coïncide avec le début de la
36présence américaine dans le domaine commercial et militaire . Leur volonté
missionnaire va se déployer en Anatolie, où ils seront les témoins courageux
du génocide arménien et ne ménageront pas leurs efforts pour alerter leur
gouvernement. A Smyrne, ils sont appréciés surtout par les Arméniens qui
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