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LE DESTIN DES KURDES

De
272 pages
De la profonde histoire kurde à la récente MED-TV, du tourisme en Turquie aux revendications dePKK, en passant par les différents acteurs régionaux et occidentaux de ce théâtre oublié, et pourtant en représentation permanente, le destin kurdes nous rappelle sans cesse la complexité décourageante de cette question proche-orientale, et maintenant europénne. Les raisons multiples qui entraînèrent l'arrivée de réfugiés kurdes sur les côtes italiennes, aud ébut de l'année 1998, ne peuvent se comprendre qu'à 1'aide d'une grille de lecture pluridisciplinaire.
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Le destin des Kurdes Collection Comprendre le Moyen-Orient
dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dernières parutions
HAUTPOUL J.M., Les dessous du Tchador. La vie quotidienne en Iran
seton le rêve de Khomeyni, 1994.
JMOR S., L'origine de la question kurde, 1994.
AL QASIMI, Les relations entre Oman et la France, 1995.
DAGHER C., Proche-Orient : Ces hommes qui font la paix, 1995.
LONGUENESSE E., Santé, médecine et société dans le monde arabe,
(coed Harmattan/Maison de l'Orient), 1995.
TRIBOU G., L'entrepreneur musulman, 1995.
KHOSROKHAVAR F., L'islamisme et la mort. Le martyre révolution-
naire en Iran, 1995.
ARBOIT G., Le Saint-Siège et le nouvel ordre au Moyen-Orient. De la
guerre du Golfe à la reconnaissance diplomatique d'Israël, 1995.
ABDULKARIM A., La diaspora libanaise en France. Processus
migratoire et économie ethnique, 1996.
SABOURI R., Les révolutions iraniennes. Histoire et sociologie, 1996.
GUINGAMP Pierre, Halez el Assad et le parti Baath en Syrie, 1996.
Anthropologie de la révolution iranienne. KHOSROKHVAR Farhad,
Le rêve impossible, 1997.
BILLION Didier, La politique extérieure de la Turquie. Une longue
quête d'identité, 1997.
DEGEORGE Gérard, Damas des origines aux mamluks, 1997.
DAVIS TAÏEB Hannah, BEKKAR Rabia, DAVID Jean-Claude (dir.)„
Espaces publics, paroles publiques au Maghreb et au Machrek, (coed
Harmattan/Maison dé l'orient), 1997.
BSERENI Alice, Irak, le complot du silence, 1997.
DE HAAN Jacob Israël, Palestine 1921, présentation, traduction du néer-
landais et annotations de Nathan Weinstock, 1997.
GAMBLIN Sandrine , Contours et détours du politique en Egypte, 1997.
LUTHI Jean-Jacques, L'Egypte des rois 1922-1953, 1997.
CHIFFOLEAU Sylvia, Médecines et médecins en Egypte. Construc-
(coed.Harmattan/ tion d'une identité professionnelle et projet médical,
Maison de l'Orient), 1997.
1997. ANCIAUX R., Vers un nouvel ordre régional au Moyen-Orient,
Jérusalem. Destin d'une RIVIERE-TENCER Valérie, ATTAL Armand,
métropole, 1997.
Les femmes en Iran. Pressions YAVARI-D' HELLENCOURT Nouchine,
sociales et stratégies identitaires, 1998. Philippe Boulanger
Le destin des Kurdes
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA II2Y 1K9
© L'Harmattan, 1998
ISBN : 2-7384-6797-0 pour Devrim Table des matières
13 Introduction
Première partie :
19 Les acteurs et les enjeux
1-Panorama d'un scénario complexe 21
Le peuple kurde face à une "règle de quatre" 21
26 Les Kurdes en Iran
32 L'Iran depuis 1991
Les Kurdes et le monde arabe
36 au Proche-Orient
Deux Etats créés de toutes pièces 37
39 Les Kurdes en Irak
46 Les Kurdes en Syrie
53 2-Le PKK
53 Naissance et fondements du PKK
59 Les rapports avec les autres partis kurdes
Etre femme au sein du PKK 61
62 L'implantation en Europe
Le discours du PKK : entre lacunes
65 et irréalisme
75 3-Le conflit du Kurdistan
75 Des montagnes et des hommes
78 Poids lourd et poids plume
Les autorités turques refusent le dialogue avec
86 le PKK
9
4-Géopolitique et responsabilité
93 internationale
Une éprouvante litanie de richesses :
la quadrature du cercle 93
A l'heure de la géopolitique :
équilibre et déséquilibre 96
La responsabilité internationale 102
5-Economie, tourisme et médias 107
L'entreprise et les Kurdes 107
Une question économique 112
Un tourisme "à deux vitesses" 119
Le tourisme : un des débats importants
de la question kurde 122
128 L'influence des médias
Seconde partie :
L'histoire, la culture et les frontières 137
139 6-La Turquie, un cas particulier
140 Les Kurdes en Turquie
Les Kurdes alévis du Dersim 148
La Turquie et l'Union européenne 152
L'islamisme turc 158
163 7-Les Kurdes sur le sol européen
163 La diaspora kurde : tradition et modernité
Le Parlement du Kurdistan en exil 171
Le Centre d'information du Kurdistan 174
L'Institut kurde de Paris 175
Une chaîne de télévision kurde 177
10
181 8-L'Europe face à la question kurde
183 Les Kurdes et les pays européens
Le "couple" franco-allemand : le diable
187 est-il européen ?
L'Union européenne au Proche-Orient 196
211 9-L'histoire, la culture et les frontières
211 L'amnésie historique et la permanence culturelle
MED-TV, la communication et les frontières 224
Le Kurdistan introuvable 231
238 Le "casse-tête" des langues
Des droits et... des devoirs 241
L'identité kurde : identité culturelle
et cadre national 244
L'exception kurde et la démographie 256
259 Les sirènes d'une fédération
Conclusion 263
Annexe 269
Bibliographie complémentaire 271
11
- Introduction
Le plus passionnant des peuples du Proche-Orient est
aussi l'un des plus tourmentés. Ce qui fait toute la particu-
larité de la question kurde, prise dans sa globalité, c'est,
d'une part, le mode de relations conflictuelles qui opposent
les Kurdes (terme générique qui peut se rapporter autant aux
mouvements politiques qu'aux communautés linguistiques
et confessionnelles) aux Etats dont ils relèvent et, d'autre
part, les rapports, parfois extrêmement tendus, que doivent
gérer les mouvements kurdes entre eux.
Population large et hétérogène sur les plans religieux et
linguistique, les Kurdes, qui ont le malheur de vivre sur un
territoire qui abonde en pétrole, en eau et autres richesses
naturelles, ne rentrent dans aucun moule explicatif déjà
connu. Au Proche-Orient, ils demeurent une exception au
sein d'une incroyable "mosaïque" de peuples taraudés par
des cadres politiques et économiques souvent peu appro-
priés à la réalité culturelle de la région.
Bien que séparés en quatre populations minoritaires aux
destins distincts depuis soixante-dix ans, les Kurdes reven-
diquent toujours leur appartenance à une véritable nation à
part entière. La réalité kurde adoube difficilement cette
profonde certitude : leur territoire, le Kurdistan (d'une su-
perficie à peu près égale à celle de la France), peut être
considéré comme un vaste espace géographique aux limites
13 imprécises autant qu'un véritable pays avec ses particularités
(montagnes et climat rude, par exemple).
Après les Arabes, les Turcs et les Persans, les Kurdes
sont tout simplement la quatrième ethnie du Proche-Orient.
Mais peu d'Etats de cette région en tiennent compte, princi-
palement parce qu'ils en ont peur. En Europe, la Suède est le
seul pays où les Kurdes sont reconnus comme Kurde à part
entière, et non-résident turc ou irakien.
Les origines ethnique et linguistique des "Kurdes" -
terme générique bien imprécis, comme nous le verrons - se
caractérisent par une grande incertitude ; celle-ci contraste
d'ailleurs avec les propos catégoriques de certains spécia-
listes du Proche-Orient qui assurent que les Kurdes descen-
dent directement des Mèdes, un peuple indo-européen
reconnu pour sa bravoure guerrière. Essuyant la destruction
de leur vaste empire par Cyrus II en 550 av. J.-C, les Mèdes
participèrent aux guerres médiques menées par les Perses
contre les Grecs. Mais de nombreux textes confirmant cette
hypothèse ont été perdus ou détruits au cours de la mouve-
mentée et turbulente histoire kurde. Peu de documents
confirment cette hypothèse, mais aucun ne l'infirme égale-
ment.
L'hypothèse n'est pourtant pas à rejeter : les Indo-
Européens, qui n'ont jamais formé une race mais une
communauté linguistique très étendue (non attestée par les
textes), se caractérisaient par une société reposant sur trois
classes fonctionnelles, chacune associée à l'une des "cou-
leurs" du cosmos. Aujourd'hui, le fond indo-européen ne
s'est pas éteint : il demeure présent, en particulier sur les
drapeaux nationaux de pays européens tels la France, l'Alle-
magne, l'Italie et le Royaume-Uni, qui comptent tous les
quatre trois couleurs. Les couleurs kurdes sont également au
nombre de trois (rouge, jaune, vert). La cohérence de l'hypo-
thèse n'oblitère cependant pas les incertitudes et interroga-
tions quant au destin des Kurdes.
14 On prétend que les Kurdes adhéraient au Zoroastrisme
(Mazdéisme réformé par Zarathoustra), avant que celui-ci
ne soit supplanté par l'Islam. Les Kurdes sont en grande
majorité des musulmans sunnites, que l'on dit plus libéraux
que la majorité des musulmans. Une importante minorité
chiite est néanmoins présente, au même titre qu'une commu-
nauté alévie, très singulière par son anticonformisme à l'é-
gard de la religion et son attitude progressiste et commu-
nautaire. Certains Kurdes sont des yésidis, dont la confes-
sion reste mal connue ; leurs pratiques culturelles sont très
proches du Zoroastrisme : ils respectent ainsi beaucoup la
nature (feu, eau, terre, soleil, air). Avant de devenir plus sé-
dentaires, les Kurdes étaient principalement des nomades,
s'établissant aussi bien en Mésopotamie qu'en Anatolie
centrale.
Les Kurdes parlent une langue qui appartient à la
branche iranienne des langues indo-européennes, et elle ne
ressemble en rien à une langue turque archaïque. Le kur-
mancî (parlé par 70 % des Kurdes) et le soranî sont les deux
principaux dialectes d'une langue qui se caractérise par un
vocabulaire qui diffère sensiblement selon les régions. Le
kurmancî, sur un plan grammatical, ressemble davantage à
l'anglais et au français qu'au turc, alors que le soranî pré-
sente des similitudes avec le persan. Un exemple, peut-être
isolé, illustre une certaine parenté : le mot "pentathlon" dési-
gne un sport composé de cinq disciplines. En langue kurde,
le chiffre cinq se traduit par le mot "penj". Il n'en demeure
pas moins que l'homogénéisation de la langue kurde sera
certainement très problématique car, si le kurmancî s'écrit
grâce à l'alphabet latin, le soranî utilise, lui, l'alphabet arabe
(les Kurdes de Géorgie et d'Arménie utilisent aussi l'alpha-
bet cyrillique) 1 .
1 En France, à Asnières, l'Institut national des langues et civilisations
orientales (Inalco) - c'est-à-dire l'université qui dispense presque exclu-
sivement un enseignement de langues orientales - est sans doute le seul
15 La culture kurde est aussi vaste qu'ignorée, car elle est
toujours victime d'une négation radicale de la part de la
Syrie, de l'Iran, de l'Irak et de la Turquie. La littérature, sur-
tout orale, est très riche, et abonde en proverbes délicieux.
Le théâtre kurde, bien que riche, est toujours méconnu ; les
romans sont peu nombreux, malgré la popularité du grand
romancier Yachar Kemal - auquel on a reproché d'avoir tar-
divement reconnu son origine kurde. Newroz, le nouvel an
kurde, célébré le 21 mars, caractérise à beaucoup d'égards la
culture kurde.
Le plus complexe des problèmes
Les Kurdes ont longtemps rêvé d'un Etat indépendant,
décidé lors de la signature du traité de Sèvres, promesse
demeurée lettre morte. Cette terre promise est pour long-
temps encore inaccessible car les lacunes du droit interna-
tional à l'égard des minorités et l'incompétence des orga-
nisations internationales sont renforcées par les principes de
souveraineté nationale et d'intégrité territoriale des Etats. Ce
qui a de surprenant avec la question kurde, c'est que, para-
doxalement, la notion d'"Etat" y est en effet omniprésente.
D'une part, les nationalistes kurdes, tout comme ceux
qui se sont penchés sur la question kurde, ont toujours
considéré que la question kurde ne pouvait se résoudre qu'au
sein d'un cadre national. Mais le "nationalisme" - ou, dans le
cas des Kurdes, le tribalisme - ne résout rien, il complique
souvent tout, essentiellement au sein d'une ethnie dont la
diversité est le premier des particularismes. Le mot "diver-
établissement où il est possible d'apprendre les différents dialectes
kurdes.
16 sité" est même trop faible : il s'agit plutôt de désunions sem-
piternelles et de discordes profondes entre les clans kurdes.
D'autre part, les populations kurdes sont écartelées par
les frontières arbitraires de quatre Etats-nations autoritaires.
L'incapacité permanente des historiens et observateurs, en
un sens remarquable, à appréhender correctement le cadre
d'analyse concerné a freiné, et freine encore l'émergence
d'une solution politique à l'affaire kurde.
En matière minoritaire, l'Union européenne autant que
l'Organisation des Nations unies (ONU) pâlissent devant les
intérêts de leurs Etats membres, et rendent caducs et
impuissants des instruments internationaux qui ne devraient
pas l'être : la Convention de l'Unesco (Organisation des
Nations unies pour l'éducation, la culture et la science)
concernant la lutte contre la discrimination dans le domaine
de l'enseignement, et n'admettant aucune réserve émanant
des Etats parties, grâce à son article 9, permettrait aux
Kurdes, avec son respect et son application sous contrôle
international, d'user de leur langue en Iran, membre de
l'Unesco.
A sa manière, le caractère minoritaire représente toute
la particularité du problème kurde. La question pales-
tinienne n'est ainsi comparable à la question kurde que dans
une certaine mesure : les Kurdes, peuple divisé sur son
propre territoire, n'ont pas de représentation à l'Unesco au
contraire des Palestiniens, peuple déplacé, qui ont droit à un
statut d'observateur au sein de cet organisme indépendant de
l'ONU.
Problème complexe dont le tiers-mondisme européen a
fait ses délices, l'affaire kurde, souvent oubliée et mal
appréhendée, ne répond à aucun schéma préétabli. Elle
révèle également, du côté kurde ("responsables" politiques
et intellectuels) comme du côté européen (journalistes, spé-
cialistes, responsables politiques, intellectuels), une cons-
cience historique bien ténue : pour comprendre le destin des
Kurdes, ne faut-il pas replacer l'histoire kurde dans celle du
17 Proche-Orient, voire du monde - auquel elle appartient ? Par
surcroît, trop nombreux et trop divisés pour s'insérer dans un
cadre d'analyse classique, les Kurdes ne peuvent être
correctement compris au moyen d'un schéma théorique
unique : de multiples facettes composent la question kurde,
pavant ainsi le chemin pour son analyse pluridisciplinaire et
multidimensionnelle.
Quel avenir pour les Kurdes ? La réalité kurde est vrai-
ment pleine d'interrogations, souvent privées de réponses
satisfaisantes. La situation des Kurdes est le reflet parfait de
ce lien insaisissable et indéniable qui confronte de manière
permanente l'Occident et le Proche-Orient. Ce dernier a tou-
jours copié, plus ou moins librement, le "style occidental"
en adoptant à tort la théorie stricte de l'Etat-nation, forte-
ment remise en cause aujourd'hui, et des stratégies de déve-
loppement inadaptées au cadre culturel et politique.
En un sens, le Kurdistan, l'un des derniers foyers
endémiques de la troisième peste identifiée par l'OMS
(Organisation mondiale de la santé), est un terrain de rugby
embrumé, aux limites incertaines et floues, dont on ne peut
décrire ni les équipes ni les règles du jeu... A ce jour, la
question de l'autodétermination des Kurdes, assujettis à un
environnement favorable à l'application catégorique de
schémas rigides et autoritaires d'Etats-nations "unitaires"
dans une région de "mosaïque" 2, n'est toujours pas résolue.
2 Sur ce point, voir le livre de Georges Corm, L'Europe et l'Orient, de la
Balkanisation à la libanisation. Histoire d'une modernité inaccomplie,
La Découverte, Paris, 1989.
18 PREMIERE PARTIE
LES ACTEURS ET
LES ENJEUX
"Les évènements m'ennuient, ce sont
l'écume des choses, ce qui m'intéresse,
c'est la mer..."
Paul Valéry. Chapitre 1
Panorama d'un scénario complexe
Le peuple kurde face à une "règle de quatre"
Les Kurdes ne vivent pas seulement en Turquie. Des
populations kurdes d'importance variable se trouvent en
Irak, en Syrie et surtout en Iran. Quatre Etats du Proche-
Orient se partagent donc une population kurde totale
estimée à trente-cinq millions de personnes, une population
amenée à croître dans les prochaines aimées en raison d'une
vitalité démographique importante et d'une combativité lé-
gendaire'. Dans cette affaire kurde, la démographie occupe
une place centrale qui peut, déjà, être introduite par l'inter-
rogation suivante : si l'ensemble de la population kurde du
Proche-Orient continue à croître, les minorités kurdes des
quatre Etats régionaux concernés resteront-elles toujours
des minorités ?
Bien que l'avenir des Kurdes est étroitement lié à
l'évolution du régime d'Ankara, il convient de rappeler que
1 Pinta Pierre, Les Kurdes, un peuple écartelé, Notre Histoire, n°125
septembre 1995 p 27 et Nezan Kendal, La question kurde, "Le concept
des minorités à l'épreuve des faits", Université-Paris VIII, 30 novembre
1996.
21 les populations kurdes des trois pays limitrophes à la Tur-
quie sont aussi à prendre en considération. Traitée en abon-
dance dans d'autres ouvrages, leur situation ne sera donc
présentée ici que sous la forme d'un tableau synoptique 2
(voir aussi annexe).
Les quatre pays impliqués dans le problème kurde,
encore bien loin du chemin de la démocratie, ont très sou-
vent des différends concernant leurs intérêts régionaux. De
plus, les frontières de certains pays du Proche-Orient ne sont
pas intangibles : ces frontières, tracées essentiellement par
les pays européens au lendemain de la Première Guerre
mondiale, sont encore "fraîches", à l'exception des frontières
iraniennes. C'est l'une des raisons qui font du Proche-Orient
la région du monde la plus fragile.
Confrontés à la question kurde avec des degrés distincts
d'intensité conflictuelle, les Etats régionaux s'accordent sou-
vent pour définir des priorités et objectifs communs afin
d'éviter toute osmose kurde. Au Proche-Orient, les Kurdes
demeurent les éternelles victimes des mesures de pays qui
accordent leurs violons pour mettre en oeuvre des plans
anti-kurdes qui facilitent et renforcent leur sempiternelle
désunion.
L'objectif commun est de diviser les Kurdes afin que
leur séparation ne soit pas seulement géographique, mais
également psychologique. Sur ce point-là, leur réussite est
on ne peut plus complète. A cette fin, le jeu des alliances est
une pratique couramment mise en oeuvre par Damas, Bag-
dad, Téhéran et Ankara. Le scénario de ce jeu d'alliances est
inlassablement le même. Un Etat régional s'allie promp-
tement et provisoirement avec le parti kurde d'un rival
voisin dans le but d'affaiblir ce dernier. Par la suite, le dé-
roulement est lui aussi toujours le même : le soutien politi-
2 Chaliand Gérard, Le malheur kurde, L'épreuve des faits, Seuil, Paris,
1992 et Mc Dowall David, A modern History of the Kurds, LB. Tauris,
Paris, 1996.
22
que, militaire ou logistique, généralement éphémère, se re-
tourne à chaque fois contre le parti kurde qui en a profité ;
la liste complète des divisions des Kurdes remplirait à elle
seule un livre entier. Pour comprendre ce qui s'y passe, il est
nécessaire d'avoir en tête une règle bien simple qui a posé
son empreinte sur tout le Kurdistan : là-bas, il n'y a que le
provisoire qui dure.
Du côté kurde, l'une des nombreuses erreurs des partis
et tribus kurdes est d'avoir toujours cru en le proverbe
"L'ennemi de mon ennemi est mon ami" ; car, d'une manière
générale, ceux-ci ont été les éternels perdants de ce jeu
d'alliances. Les Kurdes, malgré une population conséquente,
ne sont pas considérés au Proche-Orient comme une véri-
table nation, apte à l'autodétermination. Et lorsqu'ils sont
considérés, c'est en tant que danger pour les intérêts écono-
miques et stratégiques des pays régionaux, mais aussi pour
ceux de certains Etats européens, auxquels il convient
d'ajouter les Etats-Unis : les quatre Etats régionaux restent
les premiers rôles d'une réelle "règle de quatre" orchestrée
par eux, et soutenus par les seconds rôles européens - qui en
réalité tirent bien souvent les ficelles en coulisses -, dans le
but d'occire tout mouvement national kurde en gestation,
considéré comme un problème interne autant qu'externe 3 .
Le Kurdistan est le véritable échiquier du Proche-
Orient, où chaque adversaire avance ses pièces avec
précaution et attention, où les Kurdes n'y sont, finalement,
que des pions "à valeur ajoutée", tour à tour utiles et
encombrants, et que tout le monde s'accorde à sacrifier sans
remords sur l'autel de la raison d'Etat. Cet objectif fait bien
l'unanimité au Proche-Orient et peut expliquer le paradoxe
de cette région : année après année, plus cela change et plus
c'est la même chose.
3 Bozarslan Hamit, La question kurde, La Collection française, Paris,
n°709 août 1993 p 2.
23 Car, lorsqu'il s'agit d'empêcher les Kurdes de reven-
diquer leurs droits, les quatre Etats oublient leurs différends,
souvent importants. Les intérêts régionaux immédiats
priment, en cas de crise avec les mouvements kurdes, les
inimitiés permanentes. Cela est d'autant plus vrai au Proche-
Orient, où les tensions sont endémiques et avivées par des
cadres politiques et économiques peu adaptés aux réalités
culturelles de la région.
Ainsi, en 1974-75, une guerre éclate entre le mou-
vement kurde irakien et les forces militaires de Bagdad. Les
Kurdes irakiens sont soutenus matériellement par l'Iran,
mais l'accord d'Alger (mars 1975) signé par le Chah d'Iran et
Bagdad entraîne l'effondrement de la rébellion : l'aide ira-
nienne cesse immédiatement. Bref, l'Iran souhaite maintenir
une pression sur son voisin irakien en soutenant les Kurdes
d'Irak, mais ce "soutien" n'est ni assez complet, ni assez long
pour permettre un rapprochement concret de partis kurdes
momentanément consolidés.
L'Irak fait de même avec les Kurdes iraniens dans le but
d'affaiblir cette République islamique qui le dérange tant.
En 1988, l'Irak, au lendemain d'une sanglante guerre contre
le régime de Téhéran, dans laquelle il fut gracieusement
soutenu et équipé par l'Etat français, entre autres, utilisa des
armes chimiques contre "ses" Kurdes. Des milliers de Kur-
des périrent dans la seule ville d'Halabja sans que soit sou-
levée la moindre protestation internationale : en quinze ans,
on dénombre plus de 500 000 victimes kurdes irakiennes 4 .
La Syrie, de son côté, est un membre à part entière du
camp anti-occidental, même si une légère et progressive ou-
verture est néanmoins perceptible. La Syrie permet au PKK
de garder ses bureaux ouverts à Damas et d'établir ses bases
d'entraînement dans la plaine libanaise de Bekaas, ce qui
4 Nezan Kendal, Quand "notre" ami Saddam gazait ses Kurdes, Le
Monde diplomatique, mars 1998.
5 More Christiane, Les Kurdes, une fois encore oubliés, Le Monde
24 provoque l'ire d'Ankara tournée, elle, vers l'Union euro-
péenne. Mais il suffit d'un accord entre les deux pays pour
que Damas décide d'expulser le PKK de Syrie. Enfin, la
Turquie est aussi un membre puissant et actif de l'Orga-
nisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN), à laquelle
elle appartient depuis 1954 ; à ce titre, elle bénéficie de l'ap-
pui diplomatique et militaire de Washington.
Bref, le soutien qu'accordent les capitales régionales
aux mouvements kurdes est toujours aussi bien dosé qu'un
traitement homéopathique : il faut leur accorder ce dont ils
ont besoin pour servir les intérêts immédiats du pays com-
manditaire, mais pas assez cependant pour qu'ils puissent
l'utiliser à leurs propres fins.
Dans un très beau livre sur l'Irak, le général Pierre
Marie Gallois résume très bien le problème kurde : "Déli-
bérément oubliés par les vainqueurs de la Première Guerre
mondiale, brimés, maltraités, persécutés par les Etats dont
il leur faut relever, les Kurdes ont encore aggravé leur sort
par leurs dissensions internes et les alliances malheureuses
que, dans le désarroi, ils crurent bon de conclure 6." La
"carte" kurde est en effet utilisée régulièrement, mais avec
prudence et des règles précises qui fluctuent selon l'Etat qui
en use ou celui où elle sera appliquée. Le double objectif
n'en reste pas moins d'affaiblir un rival voisin, afin d'af-
firmer une relative mainmise stratégique dans la région, et
d'approfondir la séparation géographique et psychologique
des Kurdes.
Au Proche-Orient, les Kurdes sont, en quelque sorte,
l'outil adéquat qui permet le succès des objectifs straté-
giques d'une puissance régionale. Toute synergie kurde re-
présenterait un danger pour les intérêts de ces pays. C'est
diplomatique, décembre 1990 .
6 Gallois Pierre Marie, Le sang du pétrole. Irak, L'Age de l'Homme,
Paris, 1995 p 81.
25 pourquoi les Kurdes représentent avant tout un facteur
stratégique essentiel qui montre au grand jour la per-
méabilité, voire la porosité des frontières régionales : dans
cette région instable, chaque population kurde d'un Etat re-
présente la clé de ses frontières pour les rivaux voisins.
Après tout, aucun régime ne mettrait en oeuvre de telles
mesures répressives, sur le plan local comme sur le plan
régional, pour contrecarrer un peuple qui n'existerait pas. Le
talon d'Achille des régimes régionaux au regard de la ques-
tion kurde prend sa source dans cette première contra-
diction : des politiques d'assimilation et de répression vio-
lentes ont été fomentées afin d'annihiler un élément kurde
jugé dangereux pour les cadres politiques existants, alors
qu'il est affirmé par ailleurs que le peuple kurde ne serait
rien d'autre qu'une population arabe ou turque (suivant qu'il
s'agisse des Etats syrien, irakien ou turc). Le spécialiste des
minorités Joseph Yacoub, dans son très beau livre Les
minorités, souligne pourtant à propos des Kurdes : "La
longue histoire des Kurdes remonte à une haute antiquité.
Les spécialistes attestent de leur passé et de leurs
spécificités 7 ."
Les Kurdes en Iran
A beaucoup d'égards, la situation des Kurdes d'Iran est
peut-être aussi préoccupante que celle des Kurdes de
Turquie et d'Irak. Parce qu'elle est loin d'être stabilisée, elle
présente des caractéristiques qui les marginalisent quelque
peux. Au sein du vaste dossier que constitue l'affaire kurde,
7 Yacoub Joseph, Les minorités. Quelle protection ?, Desclée de Brou-
wer, Paris, 1995, p 236.
8 Pour plus de détails, on peut se référer aux écrits de Vali Abbas,
26 les Kurdes d'Iran représentent en quelque sorte la population
kurde paria par excellence d'une population totale perçue
elle-même comme élément paria au Proche-Orient.
Plusieurs points caractérisent la question kurde en Iran.
Tout d'abord, l'Empire perse, n'ayant pas participé à la
Première Guerre mondiale, n'a pas fait l'objet d'une division
administrative et surtout territoriale lors des négociations de
la Conférence de la paix 9. Le sort du Kurdistan oriental,
compris dans l'Empire perse, n'a donc pas été discuté par les
Alliés ; ainsi, il est resté à l'écart des débats internationaux
qui suivirent la Première Guerre mondiale.
Ensuite, l'Iran est un Etat pluri-ethnique : les Persans re-
présentent 40 % de l'ensemble de la population, aux côtés
desquels on trouve des Azéris, des Baloutches, des Arabes
et des Kurdes. L'Iran, comme beaucoup d'Etats de la région,
est une incroyable "mosaïque" de peuples, et pour ce qui les
concerne, les Kurdes sont eux-mêmes un peuple d'origine
iranienne : des liens très étroits, sur les plans linguistique,
ethnique, culturel et même historique, les rapprochent des
Persans ; ils vivent en Iran depuis cinq siècles et repré-
sentent la troisième ethnie du pays après les Persans et les
Azéris. L'Iran est le seul Etat où le nom de Kurdistan est
utilisé officiellement pour désigner une petite province, dis-
crètement tenue sous bonne garde par Téhéran.
Malgré cette proximité historique et culturelle, l'Etat
pahlavi (dynastie qui a régné sur l'Iran de 1925 à 1979)
appliquera, durant une bonne moitié du )0(e siècle, un
décret de 1935 décidant la fin du kurde comme langue
écrite : le persan doit avoir la prééminence au détriment des
Genèse et structure du nationalisme kurde en Iran, in Bozarslan Hamit
(sous la direction de), Les Kurdes et les Etats, Peuples Méditerranéens
n°68-69, juillet-décembre 1994, Paris p 143-163 et de Mc Dowall David,
op. cit. pp 231-285.
9 Lors de la Seconde Guerre mondiale, l'Iran sera en revanche occupé
puis remodelé par les Soviétiques et les Britanniques.
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