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Le divan magique

De
296 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1994
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EAN13 : 9782296290136
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LE DIVAN MAGIQUE L'Orient turc en France au XVIIIe siècle

Collection Comprendre le Moyen-Orient Dirigée par lean-Paul Chagnollaud Dernières parutions: polinque,1988.
NAHA VANDI Firouzeh, Aux sources de la révolution iranienne, étude socio.

SEGUIN Jacques, Le Liban-Sud, espace périphérique, espace convoité, 1989. ISHOW Habib, Le Koweit. Evolution politique, économique et sociale, 1989. BENSIMON Doris, Les Juifs de France et leurs relations avec Israël (1945-1980), 1989. PICAUDOU Nadine, Le mouvement national palestinien. Genèse et structures. 1982. CHAGNOLLAUD Jean-Paul, et GRESH Alain, L'Europe et le conflit israélopalestinien. Débat à trois voix, 1989. GRAZ Lies1, Le Golfe des turbulences, 1989. NAAOUSH Sabah, Dettes extérieures des pays arabes, 1989. SCHULMANN Fernande, Les enfants du Juif errant, 1990. WEBER Edgar, Imaginaire arabe et contes érotiques, 1990. CHAGNOLLAUD Jean-Paul, Intifada. vers la paix ou vers la guerre? 1990. EL EZZI Ghassan, L1nvasion israélienne du Liban, 1990. HEUZE Gérard,/ran, aufil des jours, 1990. BOKOV A Lenka, La confrontation franco-syrienne à l'époque du mandat, 1925-1927. 1990. GIARDINA Andrea, LIVERANI Mario, AMORETII Biancamaria Scarcia, La Palestine, histoire d'une terre, 1990. JACQUEMET Iolanda et Stéphane, L'olivier et le bulldozer.. le paysan palestinien en Cisjordanie occupée, 1991. BESSON Yves, Identités et conflits au Proche-Orient. 1991. FERJ ANI Mohammed-Chérif, /slamisme. laïcité et droits de l'homme. 1991. MAHDI Falih, Fondements et mécanismes de l'Etat en islam: l'Irak, 1991. BLANC Paul, Le Liban entre la guerre et l'oubli, 1992. MENASSA Bechara, Salut Jérusalem. 1992. JEANDET Noël, Un golfe pour trois rêves, 1992. GOURAUD Philippe, Le Général Henri Gouraud au Liban et en Syrie, 1919-1923, 1993. PICARD Elizabeth, ed., La nouvelle dynamique au Moyen-Orient. Les relations entre l'Orient arabe et la Turquie, 1993. REGNIER Philippe, fsmayl Urbain, Voyage d'Orient suivi de Poèmes de Ménilmontant et d'Egypte, 1993. CHESNOT Christian, La bataille de l'eau au Proche-Orient. 1993.

@ L'HARMATIAN,

1994 ISBN: 2-7384-2564-X @ LE SYCOMORE, 1980

HÉLÈNE DESMET-GRÉGOIRE

LE DIVAN MAGIQUE L'Orient turc en France au XVIIIe siècle

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Au risque d'être taxé de libéralisme impénitent, je dirai au contraire que toutes les portes me paraissent bonnes pour franchir le seuil multiple de l'histoire. Aucun de nous ne saurait les connaître toutes, malheureusement. [. . .] Pour moi l'histoire ne peut se concevoir qu'à n dimensions. Cette générosité est indispensable: elle ne rejette pas sur des plans inférieurs, voire hors de l'espace explicatif, l'aperçu culturel ou la dialectique matérialiste, ou telle autre analyse; elle définit à la base une histoire concrète, pluridimensionnelle [. . .] Au-delà de cette multiplicité évidemment, chacun reste libre - certains même se sentent obligés d'affirmer l'unité de l'histoire, sans quoi notre métier serait impensable, ou pour le moins perdrait certaines de ses ambitions les plus précieuses. La vie est multiple, elle est une aussi. Fernand Braudel, Écrits sur l'Histoire.

A tous les miens

A V ANT-PROPOS

Entre les deux éditions de cet ouvrage s'est écoulée une décennie marquée, à son début et dans le domaine qui nous intéresse, par le débat sur l'orientalisme qu'Edward Saïd1 a réactivé en voulant débusquer les éventuels compromis de l'anthropologie et de l'histoire avec l'impérialisme occidental. Démarche d'idéologue au grand retentissement, qui, si elle a eu le mérite de secouer quelques torpeurs, reste néanmoins éloignée de la compréhension de l'environnement et des modes de perception des hommes du XVIIIe siècle thèmes auxquels, pour notre part, nous nous étions attachés pour ce travail. Face à l'Orient présenté comme une fiction - pur produit d'un sujet européen dominateur - n'y a-t-il pas une somme considérable d'éléments concrets à repérer, à identifier, à déchiffrer et à analyser, qui déterminent les traits de la rencontre de deux mondes différents certes, mais également caractérisés par leur propre hétérogénéité? La multiplicité des cloisonnements et des filtres a, de part et d'autre, modelé et transformé les éléments de cette rencontre: certains cercles d'initiés quotidiennement en contact avec des sujets ottomans, devinrent les agents de la diffusion de ce qu'on a appelé "la matière orientale". Il est un fait qu'une disproportion quantitative, mais aussi qualitative, est fortement accusée entre ces éléments matériels, dispersés, pouvant paraître anecdotiques, et l'interprétation à laquelle ils donnèrent lieu. Qu'il s'agisse des courants scientifiques officiels, des essais de théorisation historique, ou des multiples représentations de l'imaginaire occidental à propos de l'Orient, tous germèrent à partir d'échanges quotidiens et matériels qui s'avérèrent fort restreints sur le sol français. D'un côté, donc, la rareté, de l'autre, le foison1. Saïd, E. L'Orientalisme. L'Orient crée par l'Occident, Paris, Seuil, 1980, 355 p.

nement ; d'un côté, le concret et son vécu, de l'autre, la pensée créatrice et ses inventions. Raison de plus pour ajuster nos instruments d'investigation afin de restituer à ces tranches de vie ancrées dans le réel, la place essentielle qui leur revient, bien en amont du mirage oriental. C'est dans la deuxième partie des années 1980, avec, sans doute, moins de remous, que les recherches concernant l'histoire des premières collections muséologiques se sont multipliées (Impey et Mac Gregor, 1985 ; Pomian, 1987 ; Schnapper, 1988) et ont permis de comprendre l'origine des cabinets de curiosités et leur évolution jusqu'aux collections ethnographiques proprement dites, avec le nouveau statut reconnu à l'objet. Ces initiatives ont, parmi d'autres, contribué à relativiser les thèses des idéologues et à appréhender différemment les voies nouvelles de la connaissance de l'autre, en synthétisant des recherches jusque là dispersées, à la jonction de l'histoire et de l'anthropologie. Aujourd'hui - temps de la relecture - nous voudrions mettre deux thèmes en lumière, en nuançant, pour l'un, nos précédentes conclusions, et en reprenant, pour l'autre, ce que nous avions alors établi: - d'une part, si nous insistions à l'époque, sur l'influence minime que les objets ramenés de Turquie avaient pu avoir dans la perception immédiate des sociétés ottomanes, il est clair pour nous, aujourd'hui, que l'étude qui fut rendue possible par la présence de ces objets aux modes d'acquisition et de rangement hétéroclites, est un thème de recherche essentiel pour comprendre les limites de l'orientalisme traditionnel qui puisait ses connaissances dans l'écrit. Force est de faire, en effet, un "constat d'omission" puisque, pour les sociétés concernées, les objets, écrasés par le poids des sources écrites, n'ont été reconnus comme documents scientifiques à part entière, que très récemment. Appréhender la genèse des collections d'objets "orientaux" et suivre leur évolution est une démarche particulièrement fructueuse pour comprendre les différentes phases du regard des Occidentaux vers l'autre, Turc ou Ottoman.2 - d'autre part, si l'expression "littérature populaire" a été contestée ces dernières années, dans le but de réduire des démarcations qui paraissaient trop rigides pour rendre compte d'une totalité littéraire, elle reste cependant pour notre sujet, une bonne alternative afin d'approcher les aspirations du plus grand nombre de lecteurs du XVIIIe siècle, mais aussi, pour évaluer l'héritage des productions littéraires passées, les nouveautés, les blocages. A travers cette littérature se révèle un double parcours original, celui des auteurs et celui de leurs "lecteurs" (qui - et ce n'est pas l'un des moindres paradoxes de cette entreprise - ne possèdent pas forcément les clés de la lecture), en constante situation de dialogue, prêts à capter toute information ouvrant vers cet ailleurs turco-ottoman, insolite et proche à la fois. Cette attente est perceptible dès les premiers sondages: n'est-elle pas le reflet d'une disposition de la société dans son ensemble à recevoir et à assimiler tous témoin, trace, produit, "chose" venus d'Orient ?

2. Desmet-Grégoire, H. "Les objets, sources de connaissance des sociétés ottomanes", Les villes dans l'Empire ottoman: activités et sociétés, sous la direction de D. Panzac, Institut de Recherches et d'Études sur le Monde Arabe et Musulman, Sociétés arabes et musulmanes, 5, Éditions du C.N.R.S., 1991, tome 1, pp. 164-189.

Objets d'un côté, livrets bon marché de l'autre, nous sommes, dans les deux cas, en marge de la culture officielle, et en même temps, en avance sur elle, si l'on peut dire: hors du courant orientaliste conquérant d'alors, certes, mais à l'orée d'un élargissement considérable des connaissances et de leur diffusion. A la très lente prise en compte par les élites du moment de nouveaux types de documents, à la progressive et partielle remise en question des acquis d'un antagonisme séculaire entre Chrétienté et Islam s'oppose la graduelle mise en place d'un phénomène général de décloisonnement culturel (qui se révélera, en France, au cours du XVIIIe siècle) et dans lequel, "la matière orientale" se déploiera, comme un éventail, avec la palette des odeurs (épices, parfums), des goûts (café), des couleurs et du toucher (soieries, tapis...) et son amplification dans le domaine des symboles; mais qui continuera de se déployer, aussi, plus traditionnellement, comme un livre, de plus en plus épais, documenté, savant, et surtout, de plus en plus lu. Quand l'éventail et le livre s'enrichirent mutuellement, tout en gardant leur identité et selon des modalités d'usage spécifiques, quand usagers, amateurs, lecteurs et savants, sans préjugés, se rencontrèrent, une étape fut, sans doute, franchie: même si les ambitions et le discours politiques gauchissaient cette quête de connaissances (plus tard, la colonisation en fut un exemple significatif), la science se vivifia et sut trouver de nouveaux objets de recherche, à la faveur de remises en question qui transformèrent le champ de la conscience critique; la razzia devint collecte, l'aventure devint mission scientifique et la connaissance de l'autre se fit dans un respect plus grand, de part et d'autre. En raison des impératifs de l'éditeur, aucune modification n'a été apportée à la première édition, si ce n'est une annexe à la Bibliographie dans laquelle nous avons rajouté une liste d'ouvrages parus depuis 1980. Puisse le lecteur être indulgent devant un style qui treize ans plus tard, semble à l'auteur d'une lourdeur très "jurassique". Paris, le 20 octobre 1993

INTRODUCTION

Il est toujours difficile d'aborder, d'une façon ou d'une autre, le thème de l'Orient, terme vague, porteur de magie, utilisé de cent manières différentes tendant parfois à dès généralisations abusives ou à de trop strictes réductions. Il convient, dans ce domaine, de circonscrire très vite le sujet que l'on veut traiter et de s'attacher à des études précises élaborées à partir des nombreuses sources disponibles, riches d'informations souvent peu prises en considération. En ce qui concerne ce travail, si le terme de "mondt: turco-ottoman" a été choisi au lieu de celui de Turquie, par exemple, c'est pour prendre en compte l'ensemble de l'Empire ottoman avec un intérêt particulier porté à la Turquie proprement dite, en tant que province centrale, siège du gouvernement et du pouvoir. Il est apparu essentiel d'englober également tout ce qui constituait le Levant, comme on le comprenait à l'époque, c'est-à-dire la façade maritime de l'Empire ottoman; les états barbaresques seront compris dans cet ensemble avec, notamment, les ports tels que Alger, Tripoli de Barbarie, Tunis... qui appartenaient au groupe de Echelles, dont on sait le rôle prédominant dans tout le domaine des échanges entre Européens et Orientaux. Les autres régions de ce vaste empire étaient beaucoup plus isolées, et les contacts avec l'Occident se faisaient, en fait, presque uniquement dans ces grands ports essaimés sur tout le pourtour de la Méditerranée orientale et méridionale. Les provinces asiatiques seront donc mentionnées accessoirement, la frange active des échanges se situant nettement vers l'ouest de cet immense territoire.

8 Sans doute, comme on le verra par la suite, le terme de Turquie recouvrait à l'époque une zone beaucoup plus étendue que celle qui était effectivement contrôlée par les Turcs: cela correspondait, en fait, à un monde musulman très large et assez mal délimité. Mais le terme est suffisamment ambigu pour qu'on lui en préfère un autre (monde turco-ottoman en l'occurrence) se démarquant de façon plus nette des différentes interprétations historiques de l'aire envisagée. Par ailleurs, en considérant le monde turco-ottoman ainsi défini, et en ce qui concerne les hommes, cette étude s'attachera aux seuls éléments musulmans, en excluant les minorités juives et chrétiennes, catégories de sujets ottomans, certes, mais se situant en dehors de la communauté islamique. Ce ne sera que de façon annexe, et dans des cas très précis que l'un ou l'autre de ces groupes particuliers sera évoqué à titre de comparaison, par exemple. Ce travail traite d'une part, de la réalité des contacts directs que les Français pouvaient avoir avec les Turcs, et, d'autre part, de ce que l'on peut appeler les contacts indirects, c'est-à-dire les moyens d'information de l'époque, à travers lesquels le thème de la Turquie était abordé et offert au public. Sous l'expression de "contacts directs", sont rangés tous les témoins humains ou matériels du monde turco-ottoman, que la population française pouvait avoir à sa portée sur le territoire français. Dans un premier temps, la réalité des groupes de Turcs essaimés en France à cette époque a été considérée, puis la situation de produits se répandant largem,ent dans la population française et originaires de ces mêmes régions. Enfin, il a semblé utile d'étudier les objets usuels des Turcs, témoins de choix émanant directement de la société ottomane et parvenus en France au sein de collections diverses. Quant aux contacts indirects (fort nombreux), les documents étaient si abondants qu'il a fallu procéder à un choix en optant d'une part, pour le dépouillement d'un périodique à large tirage tel que la Gazette, et, d'autre part, pour l'étude d'un ensemble que l'on peut regrouper sous le terme de littérature populaire: lot peu homogène (et de sources d'inspiration variées) de livrets et de brochures destinés au public des classes populaires. A travers ces deux genres, la place qu'avait le thème de la Turquie, et la manière dont il se trouvait évoqué ont été étudiés. Les ouvrages dont la diffusion était restreinte, dont le public ne consistait qu'en de petits groupes de spécialistes, de savants ou de gens cultivés, ont été délibérement laissés de côté pour essayer de cerner des groupes plus larges, parmi lesquels tous les individus ne savaient pas forcément lire. Les récits de voyage, malgré leur impact essentiel en matière de découverte des autres sociétés, n'ont pas été considérés dans ce travail, car, à l'époque, ils n'étaient répandus que dans les classes dominantes de la société, ce qui n'aurait offert, dans la perspective de ce travail, qu'une réalité déformée amplifiant de façon disproportionnée la connaissance des pays étrangers et du monde turco-ottoman, en l'occurence. Le choix s'est donc porté sur ces deux types de sources dont les convergences et les influences mutuelles ont paru riches d't:nseignement en ce qui concerne, en particulier, les niveaux socio-culturels de l'époque.

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L'adoption d'une division en deux parties pose toujours le problème d'une opposition trop abrupte entre deux éléments: or, dans cette étude si cette opposition est réelle et essentielle même en ce sens que la rareté des contacts contraste avec la diffusion assez large du thème de la Turquie et des Turcs, elle est, cependant, nuancée par toute une série de facteurs qui atténuent ce schéma antinomique. Les termes "d'apports" et "d'influences" se situent dans ce contexte, le premier s'appliquant à des éléments plus concrets (rencontres, produits, objets), et le second concernant des phénomènes moins visibles se manifestant à travers une diffusion de ce que j'appellerai la "matière orientale" Pourquoi employer ici le terme "orientale" et non "turque"? En se référant à ce qui vient d'être énoncé plus haut au sujet des différentes désignations, il apparaît trop limitatif de parler de matière "turque" ou même "turco-ottomane", par le fait que dans plusieurs chapitres traitant de produits ou d'hommes orientaux, il est indispensable de considérer une aire plus vaste que cette zone géo-politique, à cause de la représentation souvent très vague que l'on s'en faisait en Europe. Mais parler de "matière orientale", excluera l'Extrême-Orient, qui, toujours, était envisagé à part du domaine musulman. Le choix du terme "orientale," à ce propos, est en fait formel, et permet de rendre assez fidèlement le caractère flou du contenu de certaines sources du XVIIIc siècle. D'aucuns s'étonneront que le vaste domaine des turqueries, de l'exotisme, des visions et utilisations romantiques de l'Orient ne soit pas envisagé dans ce travail: cela résulte d'une attitude délibérée de ma part. En effet, il me semble qu'aujourd'hui, pour traiter de ce sujet, il faut, d'une part, être extrêmement prudent, et, d'autre part, recueillir le maximum d'informations à propos de la mode, de l'art, de la littérature, de la gestuelle etc., car trop d'approximations ont été faites, trop de morcellements de la réalité ont été opérés, ce qui, la plupart du temps, n'a abouti qu'à la répétition de lieux-communs sans la nécessaire rigueur préludant à toute recherche historique. Avant de considérer ces métamorphoses de la matière orientale, il m'est apparu indispensable d'étudier d'abord son origine et les conditions de son afflux en Occident. "Il n'est d'histoire que dans un cadre défini, pour une époque et des hommes donnés" 1 ; le problème de la datation est essentiel en histoire puisqu'il permet de se donner des limites précises et justifiées dans le cadre des recherches entreprises. A propos de ce travail, il s'avère difficile de choisir des dates-clés déterminant de façon stricte l'étendue des investigations et la portée des résultats obtenus. En effet, lorsqu'on touche aux problèmes de la vie socio-culturelle, le choix de deux dates précises semble relever du même procédé qui consisterait à faire tomber deux couperets tranchant net, et plus ou moins artificiellement, le déroulement de la vie des hommes étudiés. L'hétérogénéité des matériaux recueillis, tant sur le plan de leur contenu que par leur propre situation chronologique, m'a amené à m'interroger sur les limites à définir, et, à ce niveau, quelque:;,difficultés ont surgi en ce qui concerne la première partie. Mais devant la pauvreté des
1. CARRIERE.C.
Négociants marseillais au XVIIIe siècle, op. cit., p. 31.

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matériaux disponibles, il est aisé de considérer un XVIIIe siècle prenant en compte les dernières années du règne de Louis XIV jusqu'à la Révolution et aux dernières années du siècle: la deuxième partie, par contre, se présente autrement et se situe dans une perspective chronologique différente due à la variété des documents recueillis. Pour la Gazette, il a paru préférable d'étudier à fond une période de dix années seulement afin de saisir de façon plus précise la place réelle des informations traitant de la Turquie. Quant à la littérature populaire, les matériaux à utiliser sont si dispersés et si rares,. qu'il est impossible de se contenter d'une courte période qui ne permettrait pas d'obtenir de résultats satisfaisants; au contraire, il est nécessaire d'élargir les perspectives d'ordre chronologique pour parvenir à aborder le thème de la Turquie dans toutes ses manifestations. Après cette mise au point, il apparaît donc que la période choisie dans le cadre de ce travail est bien le XVIIIc siècle, dans son ensemble: seuls, des ajustements d'ordre méthodologique seront opérés pour permettre l'acquisition d'une documentation valable à partir de laquelle une réflexion sera possible. La démarche essentielle, tout au long de cette étude, a été d'apprécier la part des contacts directs et la part des contacts indirects, en considérant dans la mesure du possible, non pas de petits groupes privilégiés quant à leurs relations avec le monde turco-ottoman, mais une plus large part de la population française d'alors. Il est certain qu'à travers l'étude de ce thème, les clivages sociaux de l'époque apparaissent de façon très nette2, la matière orientale même étant un facteur de différenciation et jouant dans de nombreux cas un rôle de révélateur: les produits et les objets en provenance de ce monde turco-ottoman s'infiltraient en France par des canaux bien particuliers. Leur diffusion et leur connaissance se faisaient à travers la réalité des classes sociales. De même, la diffusion des informations n'était pas homogène et revêtait des formes différentes, malgré quelques entreprises de nivellement non négligeables. Mais dans ce contexte également, l'événement est important, dans la mesure où "il peut être l'indicateur, le reflet, le signe, le symptôme des éléments nouveaux nés du fonctionnement de la structure et des luttes de classes qui en résultent,,3. Ainsi, les ambassades ponctuelles de dignitaires ottomans, loin d'être de simples anecdotes, dévoilent, par tout le champ d'action qu'elles ont déterminé, des aspects fort révélateurs de la situation de la société française de l'époque. Ce travail, étudiant certains aspects de la vie quotidienne des Français et certains aspects de leurs modes de représentation par rapport au thème choisi qu'est la Turquie, prend en considération tous les travaux des historiens de l'économie tant en ce qui concerne les problèmes particuliers aux

2. Pour tout ce problème des groupes sociaux et de leurs modes de représentation, voir: MANDROU, R. La France moderne, in. Aujourd'hui l'Histoire, op. cit. pp.225-235. 3. CASANOV A, A., HINCKER, F.-Introduction, ibid., p. 26.

Il

relations entre la France et le monde turco-ottoman, qu'en ce qui concerne la réalité socio-économique de la population française. Il est évident que cette trame est essentielle et que, â partir d'elle seule, peut se conduire une étude ce ce type. Il n'est pas question, ici, de donner une liste complète des auteurs qui ont largement contribué à enrichir ce domaine de la recherche historique: je me contenterai de citer ceux à partir desquels mon travail a été possible, R. Mantran pour tout le domaine de la Méditerranée orientale, P. Masson, G. Rambert et C. Carrière, en particulier, pour les problèmes concernant le commerce du Levant, R. Mandrou et les historiens appartenant à l'école des Annales pour la saisie de la société française d'Ancien Régime. Par ailleurs, toute ambiguïté doit être écartée à propos du contenu de la première partie de ce travail: en traitant des objets et des produits se répandant dans la société française, je me place dans une perspective d'historien, c'est-à-dire que le regard porté à ces divers matériaux n'est pas celui qui relèverait d'une "ethnologie évolutive,,4. Cette tendance est encore mal définie, et si le travail de nombreux historiens s'ouvre à une perspective ethnologique jusqu'à utiliser le terme d'ethno-histoire, il s'agit encore d'expériences limitées s'appliquant à un champ de recherches spécifique. Cette démarche, si tentante soit-elle, doit être menée avec rigueur, et à ce propos, R. Mandrou a très utilement fait remarquer: "Comment faire remonter dans le temps des témoignages matériels ou intellectuels collectés au mieux au XIXc siècle, comme l'ont fait, naguère, tant de spécialistes du fol,,5 klore ? Mes recherches m'ont amené à étudier la pénétration de "la matière orientale" dans le milieu paysan: la région de la Haute-Saône avec son passé (Clairvaux, départ de croisade...), avec l'a richesse du Musée de Champlitte en documents et objets témoignant d'une influence certaine de l'Orient, m'a semblé être un bon exemple, pour étudier l'impact de l'Orient sur une communauté très isolée, sur laquelle l'influence des villes et des grands centres était assez lointaine et atténuée. Les renseignements précieux que j'ai collectés ont été recueillis à partir de sources écrites (indulgence: Annexe II, inventaires après décès...), et ont été complétés (dans certains cas bien précis et pour le XIxe siècle sur lequel j'ai parfois été amenée à déborder), par le travail de certains folkloristes ayant, il y a plusieurs décennies, réuni les témoignages de -contemporains. De même, en considérant quelques objets particuliers (cafetières, poivriers...) le but recherché était de saisir quelques détails nouveaux et significatifs, caractéristiques de l'évolution de l'équipement domestique et de l'adoption de nouveaux produits et objets.

4. Pour tous ces passionnants problèmes théoriques concernant l'histoire, l'ethnologie, l'ethnohistoirc, je renvoie aux nombreuses contributions regroupées dans l'ouvrage collectif: Ethnologie et Histoire (op. eit.) où A. Leroi-Gourhan, C. Parain, C. Royer et A. Soboul (en particulier) ont apporté nombre d'éléments extrêmement riches et déterminants pour l'avcnir même des scicnces humaines.

5. MANDROU, R. - Ibid., p. 228.

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En ce qui concerne les objets "ethnographiques" qui ont été ramenés de Turquie au XVIIIe siècle (chapitre III), mes recherches ont également consisté en un dépouillement d'archives, d'inventaires, de mémoires et descriptions diverses. Ces objets m'ont semblé constituer un témoignage de choix manifestant l'intérêt porté au monde turco-ottoman par la société française, à propos de sa vie quotidienne et de ses usages. L'histoire de ces objets, de leur acquisition et de leur place dans les collections, sera considérée tout au long de ce chapitre. Toutes ces précisions ont paru nécessaires pour fixer sans équivoque les grandes limites d'ordre méthodologique de ce travail. Les différents critères de choix qui ont été retenus dans l'organisation et le tri des matériaux recueillis seront explicités au fur et âmesure des chapitres, afm d'éviter des répétitions ou des généralités introductives Indépendamment des détails d'ordre bibliographique qui seront donnés à la fin de l'ouvrage, la localisation des sources doit être rapidement signalée ici, afin de situer leur origine. En ce qui concerne la première partie de ce travail, les recherches ont été effectuées aux Archives Nationales, au Département des Archives du Musée du Louvre, aux Départements des Manuscrits, des Estampes, des Médailles et des Imprimés de la Bibliothèque Nationale, à la Bibliothèque du Muséum National d'Histoire Naturelle, à la Bibliothèque et au Département d'Asie du Musée de l'Homme, à la Bibliothèque du Musée de l'Armée, au
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Saône), aux Archives Départementales des Bouches-du-Rhône, et aux Archives de la Chambre de Commerce de Marseille. Quant à la deuxième partie, traitant de sources imprimées de l'époque, destinées â une "grande" diffusion, la documentation a été recueillie à la Bibliothèque du Musée National des Arts et Traditions populaires, aux Départements des Imprimés et des Périodiques de la Bibliothèque Nationale, à la Bibliothèque de l'Arsenal, et â la Bibliothèque Méjane d'Aix-en-Provence. Je veux remercier ici Monsieur le Professeur Robert Mantran qui m'a fait découvrir, par son enseignement d'histoire et de langue turques, le monde turco-ottoman, et_qui, tout au long de ce travail, m'a apporté une aide précieuse, et a dirigé mes recherches de façon très attentive. Mes remerciements vont ensuite à : Madame Hélène Balfet, Maître de Recherche au C.N.R.S. et responsable du Département de Technologie Comparée du Musée de l'Homme, pour ses nombreux conseils. Monsieur le Professeur Charles Carrière qui, très généreusement, a mis à ma disposition une grande partie de sa documentation personnelle et m'a fourni de nombreux renseignements concernant le Levant. Monsieur Albert Demard, Conservateur en chef du Musée Départemental d'Histoire et de Folklore de Champlitte (Haute-Saône), pour les conversations que nous avons eues au sujet de la diffusion de l'Orient dans cc milieu rural. Madame Suzanne Tardieu, Monsieur le Prufesseur Jean Reinaud, Monsieur Victor N'Guyen pour les renseignements qu'ils m'ont aimablement communiqués â partir de leurs recherches personnelles.

Musée Départemental d'Histoire et de Folklore de Champlitte (Haute-

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Madame Cantarel-F'esson, chargée du Département des Archives du Musée du Louvre, Madame Villard, Conservateur en chef des Archives départementales des Bouches-du-Rhône, Monsieur Courdurié, Archiviste en chef des Archives de la Chambre de Commerce de Marseille.

le PARTIE LES CONTACTS SUR LE SOL FRANCAIS: DES HOMMES, DES PRODUITS, DES OBJETS

CHAPITRE I ELEMENTS DE POPULATION TURQUE EN FRANCE: OU ET COMMENT LES FRANCAIS POUVAIENT RENCONTRER DES TURCS?

Les Turcs en France ne représentajent qu'une inftme minorité, sans commune mesure avec certains groupes provenant des différents pays d'Europe. De plus, en dehors de quelques institutions bien précises, il est difficile de cerner la réalité de leur situation qui apparaît comme fort mouvante et résultant de phénomènes occasionnels, ou relevant même de la vie privée de quelques cercles fort restreints. En 1917, Mathorez écrivait, non sans partialité et préjugés défavorables: "11n'y a pas eu en France au XVIIIe siècle un seul Ottoman notable. Tandis que de toutes les parties du monde accouraient vers nos ports ou Paris des inventeurs ou d'aimables étrangers qui venaient s'habituer en France à raison du charme qu'ils trouvaient au pays, l'empire ottoman ne nous a fourni aucun élément de population intéressant."} Cette échelle de valeurs fort discutable masque la réalité, et tend à discréditer de façon globale tout ressortissant ottoman de l'époque, arrivé sur le territoire français d'une manière ou d'une autre. Or, tout en gardant bien à l'esprit le fait qu'il s'agit d'un groupe extrêmement restreint d'individus dont l'influence étajt minime, il est permis d'afftrmer qu'on retrouve quelques éléments turcs dans plusieurs catégories sociales de l'époque, pour un temps plus ou moins long et en diverses occasions. Néanmoins, un certain nombre d'observations s'impose.

1. Mathorez, J. - Les éléments de population orientale en France: France du XIVe au xvme siècles,op. cit. p. 202.

Les Turcs en

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D'une part, les effectifs présentaient de très grands écarts quantitatifs selon les couches sociales. D'autre part, de nombreux blocages inhérents à la société française d'alors et à son système de représentations, faisaient que certaines informations ne sortaient pas d'un petit cercle de spécialistes. Au contraire, d'autres réalités étaient dévoilées au grand jour et connaissaient une large diffusion qui les gonflait de façon disproportionnée. En outre, il faut bien distinguer les migrations de type occasionnel, les installations provisoires, et les résidences définitives d'individus demandant à être naturalisés; cette dernière catégorie ne représente que quelques cas rarissimes2, dont l'assimilation avec la population française est rapide, et la coupure avec leur milieu d'origine définitive. Ces individus étaient obligés de se convertir au catholicisme pour obtenir leur naturalisation. organisés - bien qu'extraordinaires ils sont plus nombreux, et surtout plus riches d'enseignement; ils permettent de cerner les différents modes d'insertion passagère dans la société française. Bien que cette étude traite des sujets ottomans musulmans, il sera parfois question des Orientaux chrétiens ou juifs pour, d'une part, mieux apprécier la part des Turcs, et pour, d'autre part, replacer dans son contexte l'ensemble de cette population orginaire des rives et pays situés à l'est de la Méditerranée. Mais ce 'ne sera qu'à titre de comparaison pour faire apparaître telle ou telle situation, ayant place dans le cadre de ce travail. Donner un chiffre précis au sujet de cet ensemble d'Orientaux se trouvant en France à l'époque, est pratiquement impossible à cause du caractère particulièrement mouvant de ce dernier, et de l'aspect fragmentaire des sources utilisables. Seules des approximations sont possibles pour des périodes et des groupes déterminés. Avant d'en arriver au cœur même de la question, il convient de rappeler que la démarche choisie est axée sur les contacts que les Français pouvaient avoir avec des Turcs venus en France. En dehors de quelques situations très particulières, il faut, pour saisir ces contacts, se situer au niveau de la vie publique des hommes de l'époque, c'est-à-dire essentiellement au niveau des activités sociales et professionnelles extérieures à l'espace domestique. Au contraire, en ce qui concerne les produits, on assistera à leur introduction à la fois dans la vie domestique et dans la vie publique avec tous les usages qu'ils amenèrent. A. Evénements extraordinaires: les ambassades turques Les années 1581, 1618 et 1669 avaient vu arriver en France des ambassadeurs extraordinaires envoyés par les souverains ottomans. Sous le règne de Louis XIV, Suleiman Aga (qui séjourna en France en 1669-1670) avait suscité une grande curiosité (à la différence des ambassades antérieures qui

Quant aux séjourstemporaires de Turcs en France - séjours fortuits ou

2. La plupart des lettres de naturaIité furent accordées à des Grecs, des Arméniens ou des Juifs; retrouver la trace de musulmans est pratiquement impossible (voir infra p.41).

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eurent moins de retentissement). Cette curiosité était attisée par le fait que la matière d'Orient commençait à se répandre, et que, en particulier, des voyageurs partaient de plus en plus nombreux, de manière mieux organisée et plus officielle pour ces régions. Ils en ramenaient une foule d'informations contenues dans leurs récits qui connaissaient une vogue immense au sein des milieux cultivés. A la Cour, lieu privilégié au contact même du pouvoir, la mode "a la turca" latente connut un essor considérable grâce à l'influence involontaire sans doute de l'ambassadeur, dont les moindres faits et gestes étaient épiés par les courtisans avides <tenouveautés. "La visite de Suleiman-Aga avait mis l'Orient à la mode, les mœurs de ses habitants, leur langage fleuri, leur vanité imperturbable et naïve faisaient le sujet ordinaire des conversations [...] 3 Si la venue de cet ambassadeur eut un vif succès, comme celle des Moscovites en 1668 ou ultérieurement des Siamois en 1686, le séjour de Mehemet Effendi en 1721 semble avoir donné lieu à une prise de conscience plus profonde et à un enrichissement des idées que l'on avait du monde ottoman. Sans doute, la personnalité de ce représentant turc y était pour beaucoup: homme instruit et avisé, il se montra très réceptif à la société française, et se conduisit tout au long de son séjour de façon extrêmement "civilisée" aux dires des contemporains "En quittant Paris [il] dissipait les préventions qu'avaient accréditées jusque.là contre les Orientaux le fanatisme et la grossièreté des envoyés musulmans. Il s'était comporté avec décence et en homme d'esprit; il laissait de sa personne une excellente impression.,,4. La relation qu'il laissa de son voyage fut traduite rapidement en français; elle offre un grand intérêt quant aux impressions d'un Oriental en France. Quelques années auparavant, en 1714, l'ambassadeur persan Mehemet Reza Beg avait fait figure d'homme cruel et excentrique. Cette réputation se propagea assez largement dans la population en se reportant à priori sur tout musulman quel qu'il fût. A Montélimar, il avait mis avec ses gens "le sabre à la main, [ils avaient chargé] la foule qui encombrait sa maison, et [avaient blessé] assez grièvement deux MontiIiens. Il y eut une mêlée générale et seule l'intervention des soldats sauva les Orientaux des manifestations frappantes de l'indignation publique."s. De même, précédemment, les ambassadeurs des états barbaresques avaient, par leur conduite jugée scandaleuse, aidé à renforcer des préjugés défavorables déjà solides. Ma.isen dehors de l'influence que pouvait avoir tel ou tel personnage étranger, il est intéressant de savoir d'abord qui était directement concerné par sa venue, qui était à même de le voir défiler, qui pouvait l'approcher. Pour cela, ont été établis les itinéraires des deux

3. Vandal, L. -Molière

et le cérémonial turc à la cour de Louis XIV, op. cit. p. 379.

4. d'Aubigny, E. - Un ambassadeur turc à Paris sous la Régence, p. 221.

5. Herbette, M. - Une ambassade persane sous Louis XlV. op. cit. pp. 76-77.

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envoyés orientaux qui vinrent en France à quelques années de distance au début. du XVIIIe siècle (voir cartes n° 1 et n° 2). Ces deux événements étant séparés de six ans à peine, il m'a semblé bon de les étudier de façon comparative6. Arrivant tous deux du Levant, ils débarquèrent à Toulon et à Marseille, ports évidemment privilégiés pour les liaisons avec la Méditerranée orientale. Ces deux villes déjà si souvent en contact avec des éléments de population turque et orientale, étaient donc les premières à accueillir ces visiteurs de marque. Ceux.cj devaient se soumettre immédiatement à la formalité de la quarantaine (rendue encore plus sévère au moment de l'arrivée de Mehemet Effendi alors que la peste faisait rage à Marseille). Les deux itinéraires présentent quelques différences, mais montrent de façon claire que les grands axes fluviaux et terrestres étaient naturellement suivis pour la commodité du voyage des ambassadeurs. La vallée du Rhône - passage le plus aisé et le plus fréquenté pour aller vers le Nord de la France - ~tait commuJlément utilisée soit par trànsport terrestre, soit par navigation. Pour le voyage de Mehemet Effendi, les voies navigables furent largement pratiquées, sans doute du fait de l'hiver et de l'état précaire des chemins. D'ailleurs, cet ambassadeur se plaint dans sa relation, de la route entre Bordeaux et Paris: "Je ne saurais dire ce que nous essuyâmes de peines; nous nous rencontrions à faire un voyage dans l'hiver; nous avions des chemins imprati. cables; les carrosses étaient surchargés, mes gens fort mal montés, et ensuite [...] mal logés." Il navigua donc à l'allée sur le canal de Provence, dont il admira la réalisation, et au retour, à partir de Lyon, sur le Rhône (alors que son équipage prenait la route). L'ambassadeur persan, par contre, emprunta la voie terrestre, malgré la saison (il partit de Marseille pour Paris à la fin du mois d'octobre); il n'utilisa comme voie navigable que la Seine entre Paris et Rouen, à la fin de son séjour, pour aller s'embarquer au Havre en direction de Saint-Petersbourg.7 Mehemet Effendi traversa beaucoup de grandes et petites villes et son voyage dans le royaume de France fut assez varié. Dans ces villes la popula. tion informée de l'arrivée de ce prestigieux personnage se précipitait vers sa demeure: "Il y avait toujours sur mon chemin une si grande foule d'hommes et de femmes, qu'il semblait que dans la ville où j'arrivais il n'y avait de monde que dans les endroits où je passais. Après que j'étais descendu à mon logis, tou~e cette populace faisait de si grands efforts pour entrer qu'il était impossible aux soldats qui gardaient la porte de l'en empêcher; il y avait toujours quelque personne qui presque étouffée par la presse se mettait à faire de hauts cris et je voyais même venir devant moi des

6. En 1704, un envoyé de Tripoli se rendit également à Paris (cf. B.N. Département des Manuscrits. Man. Franç. ; Journal du s.fjour à Paris d'un envoyé de Tripoli). 7. Les itinéraires . deux-là. des autres envoyés orientaux furent à peu près semblables à ces

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France

carte

n° 2

21 femmes évanouies; quoique ceux qui entraient eussent souffert mille peines pour y parvenir, il ne faut point croire que lorsqu'ils étaient sortis, ils s'en retournassent chez eux; ils restaient dans la cour pour attendre l'occasion de demander encore une fois à entrer, et j'en remarquai qui malgré tout ce qu'il y avait à essuyer, entraient jusqu'à trois ou quatre fois. Enfin le froid ou la pluie ne les empêchaient point de demeurer en tremblant jusqu'à trois ou quatre heures de nuit dans la cour de mon lo~is. Je laisse à penser combien j'étais émerveillé d'une si grande curiosité[...] " Si les habitants des villes se trouvant sur l'itinéraire de l'ambassadeur étaient privilégiés, les paysans des bourgs et villages situés à proximité n'hésitaient pas, cependant, à se déplacer dans l'espoir de pouvoir l'entrevoir, même de loin: "Les Français étaient si curieux de me voir que lorsque j'étais sur le Canal, il en venait de quatre ou cinq lieues à la ronde pour me regarder passer; du rivage, ils se pressaient quelquefois si fort par l'envie d'être les uns devant les autres, qu'il en tombait dans l'eau [...t'9 Il apparaît donc à ce propos, que la nouvelle du voyage du ministre turc s'était bien répandue, et qu'un grand nombre de gens accourait sur son passage, toute affaire cessante. Un tel contact, aussi rapide et superficiel qu'il ait pu être - interruption fugitive du quotidien - mais appartenant au domaine du vécu, pouvait donner lieu à une foule de conversations, pouvait animer les veillées. L'enquête menée en Haute-Saône est significative à cet égard: en effet, a subsisté le souvenir d'une moquerie qui eut un grand succès dans ce milieu paysan à la suite de la venue en France, au début du XIXe siècle, d'un ambassadeur du Chah de Perse. Ce dernier devint tout naturellement le "chat" de Perse autour duquel on broda une' histoire tout à fait fantaisiste qui se raconte encore aujourd'hui. Ceci montre que la venue de tels personnages "exotiques" pouvait donner lieu très facilement à toutes sortes de commentaires et pouvait entrer sans peine dans le domaine des "histoires à raconter" se répétant, s'amplifiant et se transformant même, au gré des auditoires. La curiosité de la population vis-à-vis de ces envoyés musulmans du

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début du XVllle siècle,se retrouve, semblable,à chaque voyaged'un ambassadeur turc ou barbaresque, et ceci plus de cinquante ans après; en 1775, par exemple, fut reçu en France un envoyé du Pacha de Tripoli de Barbarie, et en 1777 un envoyé du Bey de Tunis: Ruffm, alors "Secrétaire-Interprète du Roi pour les langues orientales" fut chargé de les conduire et de faire un rapport sur leur séjour. On trouve dans ses rapports la mention de ces foules de curieux si identiques les unes aux ilUtres sans que les années aient émoussé leur soif

8. Mehemet Effendi

Relation de l'ambassade de - op. cit.

9. Seeker, J. - Relation de M('hemet I:lfendi, op. cil. p. 16. .