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LE DONZEIL

De
270 pages
Le Donzeil, village creusois, s'est longtemps tenu à l'écart des bouleversements du monde, enfermé dans le temps quasi-immobile de l'économie rurale. Les migrations saisonnières, liées à la construction parisienne, le développement des transports ont progressivement modifié les idées religieuses, bouleversé les équilibres politiques, transformé les équilibres sociaux et fait entrer le village dans la modernité. Un exemple de mico-histoire qui permet de mieux appréhender ce que l'on nomme la spécificité française.
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Le Donzeil
Un village à travers 1'Histoire

Collection Logiques historiques
Dirigée par Dominique Poulot

La considération du passé engage à la fois un processus d'assimilation et le constat d'une étrangeté. L'invention de traditions ou la revendication de généalogies s'élaborent dans le façonnement de modèles, l'aveu de sources. Parallèlement, la méconnaissance, mais aussi la recréation et la métamorphose des restes et des traces confortent lacertitude du révolu. La mise au jour de temporalités successives ou emboîtées, la reconnaissance de diverses échelles du temps contribuent à l'intelligence de ces archives de la mémoire et de l'oubli. Dans cette perspective, et loin des proclamations de progrès ou de décadence, il s'agit de privilégier des travaux collectifs ou individuels qui témoignent du mouvement présent de recherche sur la conscience de l'événement et la mesure de la durée, telles que I'historiographie, l'élaboration patrimoniale, les cultures politiques, religieuses, nationales, communautaires ont pu les dessiner. Dans le respect des règles érudites et critiques, il s'agit de montrer comment images et textes construisent des logiques historiques, de plus ou moins grande profondeur, mais toutes susceptibles d'exercer une emprise sur le contemporain. Déjà paru

Gilles BERTRAND (sous la direction de), Identité et cultures dans les mondes alpin et italien (XVIIr - XX), 2000.

(Ç) L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0121-3

Jean-Marie CHEVALIER

Le Donzeil Un village à travers 1'Histoire

L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

DU MEME AUTEUR

La Structure Financière Cujas 1970.

du Capitalisme

Américain,

Paris,

La Pauvreté aux Etats-Unis, France, 1971.

Paris, Presses Universitaires de

Le Nouvel Enjeu pétrolier, Paris Calmann-Levy, 1973. L'Economie 1977. L'Echiquier industrielle en question, Paris, Calmann-Lévy,

industriel, Paris, Hachette, 1980.

L'Industrie en France (Dir.), Paris, Flammarion, 1983 Introduction à l'Analyse économique, 1984, 3e éd. 1994. Paris, La Découverte,

Economie de l'Energie (avec Philippe Barbet et Laurent Benzoni), Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1986. Economie Industrielle des Stratégies Domat-Montchétien, 1995, 2e éd. 2000. d'entreprises, Paris,

Internet et nos Fondamentaux (avec LEkeland, M-A.FrisonRoche et M. IZalika) Presses Universitaires de France, 2000.

Pour Yasmina, Sonia et Benjamin Pour tous ceux qui vivent et vivront au Donzeil en construisant l'histoire de demain.

I
PARTIR DU VILLAGE

Je vais essayer d'écrire l'histoire d'un village, d'un petit village de la Haute-Marche, aujourd'hui dans le département de la Creuse. Lorsqu'on fréquente depuis longtemps un lieu dont chaque maison, chaque recoin nous sont devenus familiers, on s'interroge de façon récurrente sur l'évolution du lieu à travers les âges, sur l'histoire de chaque pierre. On aimerait remonter dans le temps, assister à la projection d'un f11mcomposé de séquences successives dont chacune est antérieure de vingt ans à la précédente. Chaque séquence, avec la bande sonore qui l'accompagne, serait une sorte de documentaire sur la vie du moment, la forme des habitations, le rythme de l'activité quotidienne et saisonnière, le mouvement des hommes, des véhicules, des animaux. En visionnant ensuite le f11m dans l'autre sens, dans l'ordre chronologique, on assisterait à l'implantation des premières communautés humaines, à la construction de l'église romane et du château féodal, aux travaux des champs. On mesurerait les effets des épidémies et des famines, l'intensité du combat contre la misère, mais l'on verrait aussi les "feux de joie", les processions, les liesses populaires, l'apprentissage de la langue française, l'exubérance de la modernité. Dans son ouvrage sur L'Identité de la France,Fernand Braudel nous invite ainsi à "partir du village". On peut donner un double sens à cette exhortation. Partir du village, c'est d'abord prendre le village comme un point de départ de la compréhension historique qui nous amène à réfléchir sur la façon dont les communautés

humaines des campagnes ont traversé l'histoire. Dans le cas présent, ce sont des siècles de misère, d'immobilisme, d'ignorance et d'inquiétude. Le ~.I'village subit l'histoire comme une série d'évènements extérieurs et exogènes: les disettes, les famines, les épidémies. La Révolution française elle-même apparaît comme un événement parisien bien lointain dont on a du mal à apprécier sur place le contenu réel. Il faut attendre encore plus de soixante ans pour que se développe vraiment l'enseignement pour tous. Puis, en moins de trente ans, entre 1860 et 1890, tout se bouscule: les maisons modernes se multiplient, de nouveaux châteaux se construisent, les disettes ont disparu, la poste et le télégraphe apportent les informations, la religion fait place à l'irréligion, le village devient un modèle de prospérité et de modernisme envié par les communes voisines. L'histoire est ainsi marquée par des rythmes temporels différents, entre immobilismes et accélérations, modernités et archaïsmes.

Partir du village, c'est en second lieu s'inscrire dans la trajectoire migratoire des populations rurales quittant leurs villages, souvent poussées par la misère, pour aller peupler les villes, avec l'espoir de survivre, de vivre mieux, de faire fortune. Le village qui nous intéresse est marqué de ce point de vue par une tradition migratoire ancienne d'ouvriers du bâtiment. Dès le XVIIIe siècle, la migration saisonnière fournit à la population un revenu complémentaire qui aide à combattre la disette et la pauvreté. Une partie importante des hommes part au printemps travailler sur les chantiers parisiens et revient à l'entrée de l'hiver, au moment où le gel interrompt les travaux. Vers la fin du XIXe siècle, la migration saisonnière devient pour beaucoup émigration définitive. Partir du village.
Les habitants des grandes villes connaissent assez mal cette histoire villageoise dont ils sont pourtant, pour la plupart, issus. L'histoire que nous avons le plus souvent en tête c'est la grande Histoire, celle des rois et des reines, des révolutions parisiennes, des grandes batailles, des rivalités entre puissances européennes. Nous connaissons moins bien l'histoire rurale concrète, telle qu'elle a été 8

vécue au quotidien par la grande masse de la population. Notre seul souvenir d'école est l'image, exacte d'ailleurs, du pauvre paysan écrasé sous le poids des impôts, taillable et corvéable à merci. C'est vrai que cette histoire est assez immobile. Jusqu'au milieu du XIXe siècle les habitants de la campagne apparaissent comme soumis et résignés aux humeurs de la fatalité. Pourtant, une réflexion approfondie sur notre lointain passé rural est riche en enseignements. Elle nous aide à mieux comprendre les racines de notre culture et de nos comportements; elle éclaire le présent et relativise le futur; elle replace le citoyen ordinaire dans une perspective historique mais aussi mondiale quand on songe à la façon dont l'histoire de nos origines rurales est différente de celle des autres peuples. Songeons aux esclaves de l'Empire romain, aux paysans sans terre chassés en Angleterre dès le XVIIe siècle par le mouvement des enclosures, aux colons immigrés qui s'approprient les terres des Indiens aux Etats-Unis.

Ecrire l'histoire d'un village ordinaire présente quelques difficultés. D'abord parce que l'étendue des sources d'information est immense si l'on voulait exploiter la totalité des documents existants; ensuite parce que la compréhension de l'histoire implique nécessairement des emprunts à de nombreuses autres sciences: archéologie, sociologie, économie, science politique, philologie, démographie. On travaille sur quelque chose d'invariant - le passé et pourtant on se heurte continûment à des lacunes documentaires qui rendent difficile la connaissance absolue et relative de cet invarian t.
Pour approcher l'histoire de ce village creusois, nous avions au départ un certain nombre de documents originaux: actes notariés, travaux d'archéologie et de généalogie, témoignages écrits, procès-verbaux officiels comme les registres paroissiaux, les recensements et les délibérations du conseil municipal. Nous avions aussi des témoignages transmis par la tradition orale. Tout ceci constitue la micro-histoire d'un lieu. Même à ce niveau événementiel, et pour un village ordinaire, l'exploitation exhaustive de toutes les 9

archives déposées, classées et disponibles, demanderait des années de travail, sans parler de la recherche et de l'utilisation problématique des archives de famille dont beaucoup sont parties en fumée au fil des héritages.

Le problème est ensuite d'articuler ces éléments de microhistoire ~'histoire du village) à la macro-histoire (l'Histoire de France). Trois catégories de réflexions et de contributions peuvent nous y aider: l'his toire locale et régionale - l'his toire rurale - l'his toire de la nation française. - Les travaux d'histoire locale et régionale concernant le Limousin sont abondants mais de qualité inégale. Nous disposons tout d'abord d'une source extrêmement précieuse, les Mémoires de la
Société des Sciences Naturelles et Arr;héologiques de la Creuse (pour lesquelles nous adopterons l'abréviation MSSNAC). Cette société savante, créée en 1832, publie depuis cette date des travaux d'histoire, d'archéologie et de sciences naturelles ayant trait au département de la Creuse. A la date de sa création, la société compte une centaine de membres. Dans les premiers volumes de cette revue et jusqu'en 1858, certains articles sont écrits en latin, encore considéré comme la langue scientifique de référence. Les Mémoires constituent une mine considérable d'informations, de témoignages, de recherches; elles continuent aujourd'hui à imprimer la partie la plus accessible de la mémoire du département. Les historiens modernes ne se sont intéressés au Limousin qu'à partir des années 1970 avec la thèse fondatrice d'Alain Corbin Archaïsme et modernité en Limousin au XIXe siècle. Le titre de cet ouvrage met l'accent sur une opposition que nous rencontrerons tout au long de notre travail: la pénétration de la modernité se heurte aux archaïsmes de l'histoire. Depuis 1970 plusieurs autres thèses universitaires ont été soutenues et de nombreux travaux de recherche publiés.
-

Les travaux sur l'histoire rurale, cités en bibliographie,

nous ont aidé à mettre en perspective et à relativiser les particularismes locaux. Citons par exemple les V ~ages en France, d'Arthur Young, un agronome anglais qui visita la France à trois 10

reprises en 1788-1789. Il parle des campagnes françaises avec une grande intelligence et nombre de ses remarques sont aujourd'hui encore sources de'~'méditation. Les historiens français, quant à eux, n'ont commencé à s'intéresser à l'histoire rurale qu'à partir de 1930, avec les travaux de Marc Bloch (Les caractèresoriginaux de l'histoire ruralefrançaise). Il est amusant de noter que Marc Bloch, qui possédait une maison dans la Creuse dans les années trente, était un membre actif de la Société des Sciences Naturelles et Archéologiques de la Creuse. Plus près de nous, l'Histoire de la France rurale,publiée sous la direction de Georges Duby et Armand Wallon, donne une trame solide à l'interprétation des diversités françaises. - La lecture de l'histoire de France nous permet enfin d'ancrer plus solidement la micro-histoire sur la macro-histoire et aussi la micro-économie villageoise sur la macro-économie des échanges. On est en mesure de repérer des correspondances intimes, des distanciations, des dichotomies. En lisant les historiens la réflexion sur le passé devient, à la limite, interrogation sur l'avenir. "Voilà donc l'histoire invitée à quitter les quiétudes du rétrospectif pour les incertitudes de la prospective" écrit Braudel (1986). Parmi les historiens qui se sont interrogés sur l'écriture de l'histoire, Paul V eyne dans Comment on écrit l'histoire,nous encourage dans la voie de l'écriture: "L'histoire, écritil, est un roman vrai (...) elle est constituée par des événements vrais qui ont l'homme pour acteur". Il écrit plus loin: "comme le roman, l'histoire trie, simplifie, organise, fait tenir un siècle en une page.(...) L'histoire est anecdotique; elle intéresse en racontant comme le roman" . C'est cette perspective que nous avons choisie. Sans aucunement prétendre faire œuvre d'historien, nous écrivons une histoire, celle d'un village de Haute-Marche, dont tous les mystères n'ont pas été élucidés, celle d'un village qui s'est inscrit très progressivement dans l'Histoire. Un roman vrai, incomplet et qui surtout ne soit pas ennuyeux.

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Le Donzeil, village de la HauteMarchel

Le Donzeil est un chef-lieu de commune situé à une vingtaine de kilomètres au sud-ouest de Guéret, préfecture du département de la Creuse (Voir la carte à la fin du volume). Nous sommes là dans la partie sud de la Creuse, plus belle mais aussi plus pauvre que le nord du département. Partant de la vallée de la Creuse, à 250 mètres d'altitude (Le Moutier-d'Ahun), cette région boisée s'élève brusquement, par une "haute marche" à 425 mètres (Ahun) pour rejoindre ensuite progressivement les points culminants du Plateau de Millevache à plus de mille mètres. Le Donzeil est à michemin, à plus de 600 mètres d'altitude. Cette campagne de HauteMarche est comme hachée par d'innombrables vallées au fond desquelles serpentent des ruisseaux qui se dirigent vers la Creuse ou le Thaurion. Les routes tournent, montent et descendent en suivant les méandres du relief. Nous sommes dans la partie nord-ouest du Massif Central, "cette forteresse," citons encore Braudel, "d'où divergent les eaux, les routes et les hommes." Partir du village.....
La terre est le plus souvent pentue, pierreuse, ruisselante, ingrate à travailler. L'habitat se compose de villages, de multiples hameaux, perdus au milieu des bois, mystérieux, isolés du monde, comme oubliés par l'histoire. Il y a quelque chose de triste dans les paysages de la Creuse du sud: des versants boisées, des landes, d'innombrables vallées, immuables, silencieuses. Les ruisseaux euxmêmes coulent sans bruit. Jusqu'à une date récente les terres étaient petites, morcelées, séparées les unes des autres par des murs construits avec les pierres sèches retirées des champs. L'hiver est long, froid, borné par des gels précoces et des gelées tardives.

1 Marche était sous l'Ancien régime une province La

qui correspondait

(Plus ou

moins exactement) à l'actuel département de la Creuse. La Marche était complètement distincte de la province voisine du Limousin. Aujourd'hui, le département de la Creuse fait partie avec la Corrèze et la I--Iaute-Vienne de la région du Limousin. La }-Iaute-Marche est la partie sud de la Marche. 12

Le Donzeil, qui s'est appelé Saint-Sulpice-Ie-Donzeil jusqu'en 1913, est une commune du canton de Saint-Sulpice-IesChamps. Au débu~ de l'an 2000 la commune compte un peu moins de deux cents habitants; elle se compose d'une vingtaine de hameaux éparpillés sur un territoire de treize cents hectares. La toponymie renvoie au paysage. Les bois: Pleine-FqyeOe fayen désigne le hêtre), Petite-Fqye;Le Boueix; les eaux: Eaux; le granit: La-Pierre-du-Marteau, Les Pierres,Pierre-Bergère; vallonnement: Montsebrot,Montégudet. le
Aux environs, quelques bourgs et villes revêtent une importance particulière. A cinq kilomètres, au sud-est, Saint-Sulpiceles-Champs, chef-lieu de canton, est un gros bourg dont le développement s'est fait au début du XIXe siècle. Aujourd'hui encore son ancien champ de foire fait penser aux scènes d'antan des comices agricoles de Madame Bovary. On imagine, sur une estrade vivement décorée, un jeune sous-préfet entouré de vieux messieurs portant fracs et hauts-de-forme appelant les fermiers et les domestiques de ferme pour leur décerner des médailles hautement convoi tées.

Au sud-ouest, à quatre kilomètres, Saint-Georges-Ia-Pouge était avant la Révolution une seigneurie puissante. C'est un bourg qui a maintenu une foire très active et très courue jusqu'au milieu du XXe siècle. A dix kilomètres au Nord, se trouve la ville la plus proche, Ahun, l'ancienne cité romaine surplombant la Creuse qui a joué un rôle régional important tout au long de l'histoire. Ahun a toujours été pour les habitants du Donzeilla ville de proximité et de référence. La plupart des corps de métiers y étaient représentés, ceux de la bazoche - procureurs, avocats, notaires, huissiers - et les autres: chirurgiens, médecins, tisserands, tailleurs, chapeliers, marchands en tous genre, entrepreneurs et cabaretiers. Plus loin, Busseau-sur-Creuse, la gare de chemin de fer la plus proche, ouverte en 1864 sur la ligne Bordeaux-Lyon, fermée aux voyageurs en 1995. Plus loin encore, Aubusson et Felletin, cités de la tapisserie qui possédaient des collèges d'enseignement dès le XVIe siècle. Guéret enfin, la lointaine préfecture, autrefois sénéchaussée de la province de la Marche. 13

Le Donzeil vu d'oiseau

Lorsqu'on approche du Donzeil, on est tout d'abord frappé par l'étendue des bois qui l'entourent. A travers de vastes massifs forestiers, où les feuillus se mêlent aux conifères, quatre routes sinueuses, parfois cachées des yeux par la verdure, convergent vers le village. A proximité de celui-ci, les bois s'arrêtent pour faire place à quelques grandes prairies. Lorsqu'on arrive par l'ouest, on remarque que le village est construit à mi-pente. A mi-pente, c'est à dire loin du sommet balayé par les vents, loin des bas-fonds où sévissent les brouillards et les gelées blanches. Une quarantaine de maisons s'étagent à flanc de coteau. Elles sont construites en granit gris et couvertes de tuiles ou d'ardoises.

Au bas de la pente, un étang apporte une grande touche bleue et blanche sur le vert des arbres. Une route débouche des bois, longe l'étang et l'ancien moulin, monte vers le village le long d'un haut mur de pierre qui borde le parc du château; elle débouche sur la partie basse du village où une dizaine de bâtiments se serrent autour de l'église et du château. Une haute tour crénelée semble témoigner de l'existence d'un lointain passé féodal. Le château actuel, construit sur l'emplacement de l'ancien donjon, est un édifice du XIXe siècle, vaste demeure en granit. La façade principale est austère avec un double escalier d'honneur à balustrade de fer forgé. De l'autre côté, une galerie d'hiver, entièrement vitrée, domine le paysage de l'étang, du moulin et les arbres du parc: séquoias, châtaigniers, hêtres pourpres. A l'automne, c'est une symphonie de couleurs reflétées par l'étang. Le vert profond des conifères s'imprime sur le jaune vif des bouleaux, le rouge des chênes d'Amérique et la parure dorée des hêtres.
L'église est une simple construction d'origine romane, semblable à de nombreuses églises de la région. Son portail et une petite porte à accolade ont traversé les siècles au fll des effondrements et des réparations successives. De loin, son clocher 14

d'ardoises, et son coq en girouette émergent au milieu des arbres et des toits, comme pour assurer la protection séculaire des maisons du village.

Autour de l'église et du presbytère, se groupent les dépendances du château: les communs, les bâtiments de la ferme, la maison du jardinier, et enfin, curieusement isolée près d'un tilleul plusieurs fois centenaire, une maison de maître, de style XVIIIe siècle, avec de très hautes fenêtres à petits carreaux.
Portons le regard vers le haut du bourg. La route qui vient de l'étang se divise en deux branches qui rejoignent la route principale. Au milieu du triangle ainsi formé se dresse une grande maison bourgeoise, couverte en ardoises, dont la construction donne une idée de la déclivité du terrain. Sa façade arrière, tournée vers le bas du bourg, comporte trois étages, au dessus d'une "basse cour", tandis que la façade principale, séparée de la grand'rue par une autre cour, n'en compte que deux. Une vingtaine de maisons, plus modestes, se serrent de part et d'autre de la route et de quelques chemins étroits qui montent encore plus haut.

Si l'on suit la route qui va en direction d'Ahun et de SaintSulpice-Ies-Champs, on passe devant l'ancienne école, la cour de récréation autrefois plantée de marronniers, puis on découvre enfin, au milieu d'un grand parc, une riche bâtisse de style Napoléon III, pour la construction de laquelle la brique a été utilisée en même temps que le granit. La topographie du village correspond à son histoire. Le vieux village était construit autour de l'église et du château. Le bourg moderne s'est étendu vers le haut sur la pente. Au début du XXle siècle, une quarantaine d'habitants peuplent ce village où il n'y a plus comme lieux publics que le bureau de poste, l'église, la salle des fêtes et la mairie. Essayons un instant de revenir une centaine d'années en arrière. Les maisons étaient à peu près les mêmes car les nouvelles
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constructions ont été peu nombreuses mais il y avait un restaurant, trois cafés, une épicerie, un bureau de tabac, une épicerie-mercerienouveautés-quinciillerie, un boucher, un maréchal ferrant, un notaire, quatre eXploitations agricoles (dans le village même). Il y avait aussi une école de filles et une école de garçons vers lesquelles convergeaient chaque matin une centaine de gamins venus des quatre coins de la commune. Toutes ces activités ont disparues. Cette désactivation progressive est un phénomène relativement récent; elle s'est opérée entre 1955 et 1970; nous en parlerons mais nous nous attacherons surtout à montrer comment ce village et sa commune ont construit leur identité au fll des siècles dans un affrontement permanent entre l'archaïsme et la modernité, le repli sur soi et l'attrait du monde extérieur. Partir du village.....

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II
SAINT -SULPICE-LE-DONZEIL DU FOND DES AGES

Lorsqu'on s'interroge sur l'histoire d'un lieu, on cherche à imaginer les conditions dans lesquelles se sont effectuées à cet endroit les premières implantations humaines. On dispose de très peu de chose pour reconstruire ce lointain passé: quelques vestiges archéologiques, quelques fouilles d'amateurs, des éléments d'histoire gallo-romaine, de vieilles légendes, suspectes par définition. L'histoire ancienne est pointilliste; elle laisse encore une large place pour la transposition et l'imagination. Ce n'est seulement qu'à partir du XVIIIe siècle que des documents écrits nous permettent de personnaliser progressivement l'histoire du village. Des personnages, des édifices émergent des brouillards du temps.

C'est au cours du Ille siècle que Saint-Sulpice-Ie-Donzeil commence à s'inscrire dans l'histoire avec la construction d'une importante voie romaine reliant Lyon à Saintes en passant par Ahun, qui est à l'époque une imposante cité romaine, Acetodunum, carrefour de plusieurs voies stratégiques.l Cette route pavée, qui passe à moins d'un kilomètre du village, est jalonnée par des bornes milliaires. Ces bornes d'environ deux mètres de haut ont été taillées dans le granit gris de la région selon une forme parfaitement phallique, emblème mythologique, au milieu des bois, de la puissance reproductrice de la Nature. L'une de ces bornes, transportée en 1889 dans la cour de
1 Sur le tracé de la voie romaine, voir les travaux de Jacqueline MSSNAC, 1'.44, F. 2 et 3, 1991-92. Pierre BORDIER et alii (1981) 17 SABOURIN,

l'ancienne école du village, porte une inscription gravée qui indique aux empereurs Valérien et Galien qu'il reste trente et une lieues à parcourir pour att€indre la cité des Lémovices (Limoges).2 La voie romaine est un axe de transport, de domination militaire et de colonisation. Les Romains construisent des villes, des villas, des temples dont de nombreux vestiges ont été retrouvés dans la région le long de cette voie. Ils proscrivent le druidisme, pour des raisons politiques, mais tolèrent les divinités gauloises qui se joignent aux dieux romains pour former une sorte de panthéon composite. Le culte des ancêtres passe par l'incinération des morts. Les cendres sont placées dans des urnes funéraires, enfouies dans le sol, dont l'emplacement est souvent marqué par de petites colonnes de pierre, les cippes. Les sépultures sont regroupées en nécropoles privées, près des eXploitations agricoles et en nécropoles publiques, près des villes.3

La voie romaine est un vecteur de propagation des idées. Au Ille siècle, Saint Martial emprunte cette voie. Il est, selon Grégoire de Tours, l'un des sept évêques missionnaires envoyés par Rome pour prêcher l'Evangile et convertir au christianisme les populations païennes. Son passage à Ahun, vers l'an 300 a suscité d'importantes controverses au cours des siècles4. Les légendes locales, encore vivaces dans les mémoires, rapportent qu'en arrivant dans la région, Saint Martial rencontre des populations celtiques révérant les divinités païennes du panthéon gallo-romain. A Ahun, Saint Martial se heurte à une population hostile. Tandis qu'il prêche la religion nouvelle, il est violemment pris à parti par les prêtres. On raconte qu'il aurait accompli des guérisons, des miracles et des conversions, mais une bonne partie de la population, excitée par les prêtres de
2 La lieue gauloise représente une distance de 2222 mètres. L'inscription latine, gravée dans la pierre, est la suivante: (I)MPP (C. VALE)RIANO ET GALIENO l\UG XXXI, c'est à dire: lmperatoribus C. T/aleriano et Gallieno Augustis, Civitas Lemovicum XXXI (Aux empereurs C.Valérien et Galien, Augustes, cité des Lemovices, 31lieues) MSSNAC, 'f. XXIV, 1928. Au moment du bicentenaire de la Révolution, en 1989, cette inscription a été malencontreusement mutilée pour pouvoir inscrire en lettres dorées 1789-1989. \1. MSSNAC, T. 44, 1990. 3 Louis PEROUAS et Jean-Marie ALLARD (1994) -JV.Michel AUBRUN(1981), Louis PEROUAS et Jean-Marie ALL1\RD (1994). 18

Mercure et de Jupiter, le chasse à coups de pierres et le poursuit dans les bois. A la Pierre-du-Marteau, en plein milieu des bois, là où se trouve l'une dos bornes milliaires retrouvée sur la commune de Saint-Sulpice-le-Donzeil, Saint Martial est épuisé et excédé. Il jette à terre le lourd marteau qu'il avait l'habitude de porter (d'où l'origine du toponyme) et il invoque le Christ. Deux lions sortent alors des bois et mettent en fuite les poursuivants. Tourné alors vers Ahun, il profère cette malédiction: "Tant qu'Ahun existera, dans chaque maison fou il y aura. "5 Escorté par les deux lions, le saint évangéliste poursuit son chemin sur la voie romaine. Les lions terrorisent les paysans et, à La-Chapelle-Saint-Martial, il décide de les transformer en pierre. Un lion en pierre existe aujourd'hui sur la place de l'église de ce village. Saint Martial et ses disciples introduisent les idées chrétiennes dans cette région mais ce n'est que beaucoup plus tard que les lieux de culte seront reconnus, les paroisses établies et les églises construites, d'abord en bois puis en pierre. A la chute de l'empire romain, la voie militaire est progressivement abandonnée; le village se trouve davantage isolé car le nouvel axe est-ouest Lyon-Limoges passe plus au sud et plus loin, sur la ligne de partage des eaux entre la Creuse et le Thaurion.6 Cette route, très mal entretenue jusqu'à la fin du XVIIIe siècle ne constitue pas vraiment, contrairement à la voie romaine, un vecteur de pénétration ni même de liaison avec le monde extérieur. Jusque vers le milieu du XIXe siècle, la défectuosité des routes et des chemins, dans un relief particulièrement difficile, limite considérablement le roulage et, par conséquent, la circulation des hommes et des marchandises.
MSSNr\C T XXIX, 1945 p. 517. Cette légende comporte quelques variantes.

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(MSSNJ\C T XXXIX, 1977, p. 837) On a dit aussi que la Pierre-du-Marteau avait été ainsi nommée pour sa forme, car son embase ressemblait à une tête de marteau. V. aussi Richard LANDES et Catherine PAUPERT (1991). 6 La nouvelle route, Lyon-Limoges est l'actuelle N 141 gui passe à Aubusson, La Pouge, Pontarion. La Pouge est à 5 km du Donzeil. Cette route fut empruntée par Montaigne à son retour d'Italie. MSSNAC T. XX\!I, p. 285., 1936. 19

Une communauté

rurale marquée par la misère et l'inquiétude;

Ces minuscules communautés rurales installées dans les bois, sur des terres pauvres et ingrates, sont d'abord confrontées à la misère et à la peur. Depuis l'origine des temps et jusqu'au XVIIIe siècle, les habitants de Saint-Sulpice-Ie-Donzeil, comme ceux de la région, subissent l'histoire comme une série de calamités, venues de l'extérieur, qui menacent régulièrement leur vie. Certes, le village est excentré mais la région est cependant touchée par les invasions barbares des Ille et IVe siècles, la conquête des Arabes, la guerre de Cent ans, les guerres de religion7. Un village isolé est vulnérable aux bandes armées, aux groupes de déserteurs qui, à la marge des armées régulières, s'adonnent au pillage des lieux habités. Lorsque le danger et proche, et lorsqu'ils en ont le temps, les habitants se cachent dans ces nombreux souterrains-refuges dont ils dissimulent soigneusement l'entrée. Ces souterrains, tels qu'ils ont été mis à jour à Saint-Sulpice-le-Donzeil au début du XXe siècle, comportent une ou plusieurs salles garnies de banquettes, des cheminées d'aération et des silos pour conserver les aliments.8 Indépendamment des guerres, les bandes de brigands, "les routiers", menacent fréquemment les campagnes. On possède des témoignages qui font état de véritables razzias. Des pillards attaquent les hameaux, violent les femmes, s'emparent de tout ce qui a pour eux quelque valeur. Ainsi, à quelques kilomètres de SaintSulpice-le-Donzeil un pauvre laboureur de vingt-cinq ans, père de deux enfants, est poussé à bout par les exactions des bandes de routiers. Ils sont venus chez lui, ont violé sa femme et lui ont pris

7Il ne faut pas oublier cependant que les deux grandes abbayes proches, Le Moutierd'Ahun et Bonlieu ont été pillées à plusieurs reprises. En 1588, 600 huguenots assiègent Ahun puis se retirent du côté de Saint- y riex-les-Bois. (MSSNAC T XXIV, F. 1 et 2, p. XVII). 8 Sur Saint-Sulpice-le-Donzeil, voir Albert MAZET in MSSNAC, T.XIX, 2e P. (1915), T. XXII, F. 7,8,9, p. LXXX\!. \Toir aussi R. CHARTREIX (1975) Les uns rattachent ces souterrains aux premiers temps du Moyen-.Age, les autres à l'ère celtique ou gauloise. MSSNAC T. V, B.l, 1882. 20

ses biens. Il s'unit alors avec quelques voisins et rattrape les trois pillards. Un est tué sur le coup, les deux autres sont emmenés prisonniers et noyés sans autre forme de procès. Cette affaire nous est parvenue par une "lettre de rémission" par laquelle le roi Charles VI pardonne au laboureur de s'être fait justice.9 Outre les bandes armées, les reîtres sans solde, les brigands, les bêtes sauvages - les loups notamment, qui empêchent l'élevage des moutonsla campagne est régulièrement atteinte par les épidémies: la peste, la lèpre, la rage, le typhus. Pendant des siècles, la vie rurale est ainsi une lutte incessante marquée par la peur et l'inquiétude. Taine résume cet état de fait de façon lapidaire: "N e pas être tué; avoir pour l'hiver un bon habit de peau et, pour une femme, ne pas être violée par toute une bande, tel était pour beaucoup de gens le suprême bonheur au Xe siècle" .l() Certes, il y a des périodes d'accalmie. Les habitants peuvent défricher, la plupart du temps pour le compte du seigneur. Ils "osent" labourer, semer, récolter. Ils sont alors confrontés à d'autres calamités, les calamités naturelles. Le sol est si pauvre que la productivité des cultures est extrêmement sensible aux aléas climatiques. Un excès de pluie pourrit les semences, la grêle hache le blé, la sécheresse maigrit les épis, un gel précoce peut entamer des deux tiers la production de sarrasin. La récolte escomptée peut être ainsi réduite à rien par les seuls éléments naturels. C'est alors la famine ou l'émigration forcée.

Dans cet état de sous-développement absolu, les habitants ne vivent guère mieux que des bêtes, dans l'ignorance à peu près totale, et la terreur permanente de ce qui peut venir du monde extérieur. Au fil des siècles, et jusqu'au milieu du XIXe siècle, nous retrouverons cette société paysanne craintive, repliée sur elle-même et immobile.

9 MSSNAC T. 'TIll Bull. 1, 1883. 10 I-lyppolyte T'AINE (1896) p.12.

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C'est probablement durant la période carolingienne, au VIlle ou IXe siècle, que se construit la première église en pierre de Saint-Sulpice-le-D6nzeil.11 A cette époque, le diocèse de Limoges, l'un des plus grands diocèses de France par son étendue, se couvre d'églises et la délimitation paroissiale se précise. "Il n'est désormais plus possible de parcourir cinq à six kilomètres sans rencontrer un lieu de culte".12 La construction d'une église en pierre est un événement majeur qui consacre l'existence d'une communauté humaine et d'un lieu de culte. Le village devient paroisse et ce sont des âmes, comptabilisées, qui s'insèrent désormais, de façon précise et délimitée, dans le cadre d'un diocèse. A côté de l'église s'élève le château. Ainsi se met en place, dès le Xe siècle, et pour des siècles, la structure villageoise de l'Ancien régime: l'église et son curé, le château et son seigneur, la communauté paroissiale. C'est un modèle d'organisation rurale qui est assez général en Europe et, comme le souligne Tocqueville, que l'on retrouve des confins de la Pologne à la mer d'Irlande;13 il correspond au premier besoin des communautés primitives: être protégé.

L'église et son curé

L'église de pierre constitue pour les paysans et leurs récoltes, un lieu de refuge plus sûr que les souterrains. Dans les périodes de trouble, on laisse dans le seul lieu fort du village les biens les plus précieux. On peut voir dans cette attitude une grande familiarité entre le peuple et "son" église, une sorte de maison du peuple.14 Le clocher de l'église apparaît comme le premier moyen moderne de communication et d'information. La cloche introduit le temps officiel dans la vie quotidienne des paysans. "Les sonneries pieuses
11Michel AUBRUN (1981). Notons toutefois que Louis LACROCQ date l'église du

XIIe siècle. Il est possible qu'un premier édifice ait été construit au IX-Xe sicles, consolidé ensuite au XIIe.
12 Id. p.355. 13 Alexis de TOCQUEVILLE 14 cf. Joseph NOUAILLAC (1856) p. 111. (1943) et PEROUAS

et ALLARD

(1994)

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de l'angélus du soir, se répondent de paroisse en paroisse" .15 Le glas annonce un décès; le tocsin signale un incendie ou l'approche du danger. Les dimqDches et jours de fête, la cloche appelle les paroissiens à la messe et, une fois par an, entre le Vendredi saint et le jour de Pâques, elle se tait pendant deux jours pour rappeler la mort du Christ. La cloche préside au rythme de la vie rurale, "elle oriente son espace; elle définit une identité et cristallise un attachement à la terre. La sonnerie constitue un langage, fonde un système de communication et accompagne les modes oubliées de relations entre individus, entre les vivants et les morts. "16

Le curé règne sur son église et sur ses paroissiens. Il incarne à la fois la religion et l'Église. La religion et l'Église; mesurons le poids de ces deux mots. La religion d'abord. Elle s'impose aux paysans. Ils sont élevés dans la crainte de Dieu et dans l'idée que le véritable bonheur n'existe qu'après la mort. Les calamités naturelles sont des châtiments divins; l'image du Diable, omniprésente dans les esprits, est là pour rappeler ce qu'il advient lorsqu'on s'éloigne du droit chemin. Combien de légendes locales donnent-elle au Diable un rôle de premier plan! La religion est devenue "l'un des éléments essentiels de la résignation du paysan à son sort et à sa condition" .17 Dès la naissance, le baptême dans les trois jours s'impose comme une obligation. Le baptême efface le pêché originel dont est marqué l'enfant et consacre son appartenance - le terme n'est pas trop fort à la Sainte Eglise catholique.
La crainte de Dieu est heureusement atténuée par les dévotions et les croyances. Le christianisme a parfaitement réussi à intégrer quelques-uns des rites païens, le culte des fontaines par exemple, l'une des formes les plus pures de la vénération ancienne

15 Ernest Rl~NAN 16 Alain CORBIN (1994) 17Jean JACQUART ill Georges

DUBY

et Armand

WI\LL()N

(1977) p.299.

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des forces de la nature.18 A Saint-Sulpice-Ie-Donzeil, la fontaine Saint-Jean, petit édifice de granit situé au milieu d'un grand pré en pen te qui longe le ~village, est un lieu de pèlerinage. Chaque année, à la Saint Jean d'été, les jeunes mères y viennent en procession pour demander au saint de faire marcher leurs enfants. A cet effet, elles trempen t les pieds de l' enfan t dans l'eau de la fontaine. Derrière le symbole de la marche, il y a bien évidemment celui de la vie, à une époque où la mortalité infantile est très élevée. Ces rites subsisteront jusqu'au XIXe siècle. Les mères revenaient ensuite pour accrocher aux barrières de la fontaine des petits bas ou des petits sabots, ex voto touchants, pour remercier le saint d'avoir exaucé leur vœu.19
Une autre fontaine à pèlerinage est Fontaine-Ia-Goutte, sur la route d'Ahun, là où Saint Martial a été poursuivi par les Ahunois au Ille siècle. Jusqu'au début du XXe siècle les habitants d'Ahun, convertis au christianisme, organisaient une procession expiatoire pour obtenir leur rémission. Les jeunes mères d'Ahun portaient leurs nouveau-nés à la Pierre-du-Marteau - là où Saint Martial aurait jeté à terre son lourd marteau - et pressaient doucement la tête fragile de leur bébé sur la pierre milliaire pour le protéger contre la malédiction prononcée par le saint contre les habitants de la cité païenne.20

Entre Dieu et les hommes, les saints jouent un rôle primordial d'intermédiation car on n'a jamais vu Dieu mais on sait que les saints ont été des hommes. Le souvenir de leur existence est encore dans les mémoires: le passage de saint Martial au Ille siècle, le martyre de saint Sylvain d'Ah un par les Vandales en 406, la vie exemplaire de saint Pardoux, flls de paysans, né à dix kilomètres de Saint-Sulpice-Ie-Donzeil en 657, qui aurait défendu son monastère contre les Arabes.21

18 Sur les fontaines à pélérinage Michel AUBRUN (1981) p. 224.
19 20

et à dévotion

voir MSSNAC

'f.XXVII,

F3, 1940,

MSSNAC T.VIII B.1. 1893. MSSN A.C, T.XXIX, F.2 (1945)
et Jean-Marie

21 Louis PEROUAS

\' oir aussi note 4 ci-dessus.
ALLARD (1981) p. 27.

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On est frappé dans cette région marchoise par l'abondance des saints locaux, souvent des martyrs gaulois, qui ne subsistent dans les mémoires que~'par la toponymie: Saint-Aignant-près-Croc:q, SaintHilaire-le-Château, Saint-A vit-le-Pauvre, Saint- Y riex-Ies-Bois, Saint- Vaury, 5 aint- Di~er- Leyrennes, 5 aint-Priest-Ia- Plaine, 5 aint-Goussaud, 5 aintPardoux. Quant au patronyme de Saint-Su!pic:e-Ie-Donzei~ on le retrouve dans des cartes anciennes sous la forme de 5 aint-S ulpic:e-IeDonzel. En italien, un donzello est un jeune homme, un damoiseau. Il s'agit d'une référence au deuxième saint évêque de Bourges portant le prénom de Sulpice, nommé en 622.22

Les saints appellent dévotions, pèlerinages et invocations. On invoque saint Sulpice pour les maladies de la peau et contre les incendies, saint Rach contre la peste et le choléra, saint Pardoux pour les maux d'yeux et contre la sécheresse, sainte Rita pour les causes désespérées et bien sûr, comme partout ailleurs dans l'Europe catholique, saint Antoine de Padoue pour retrouver un objet perdu. Chaque saint a sa spécialité pour alléger les misères du quotidien. On prie les saints, on leur promet quelque chose, on brûle des cierges. Lorsque enfin, toutes les invocations possibles ont été épuisées, on se trouve dans une situation sans issue: "on ne sait plus à quel saint se vouer". Les saints marquent aussi le calendrier avec les fêtes, les aléas météorologiques, les travaux à effectuer: "A la SainteCatherine tout arbre prend racine" (novembre) ; "saint Servais, saint Pancrace et saint Mamert font à tous trois un petit hiver" (Les saints de glace en mai). Le curé, ministre du culte, est aussi le représentant de l'Église, nommé et révocable par l'évêque de Limoges. 23 Depuis les

22 Sulpice 1er est évêque de Bourges

de 564 à 591; Sulpice le Bon ou le Pieux, est en du ou de

évêque de 622 à 647. La paroisse de Saint-Sulpice-Ie-Donzeil est mentionnée 1210 dans le cartulaire de Bonlieu sous le nom de Apud Sanctum Sulpicium (pouillé diocèse de Limoges). j\ux XI\Te et XVe siècles on trouve Saint-Sulpiœ-Ie-Donzel Saint-Sulpiœ-Ie-Noble. Fonds Bosvieux ADI-N. 23 La nomination des titulaires de la cure de la paroisse appartenait au prieur

Saint-Léonard-de-Noblat, lui-même dépendant de l'évêque de Limoges, jusqu'en 1482, puis, après cette date, directement à l'évêque. cf. NADi\UD (1860) 25

premiers siècles du christianisme et jusqu'à la Révolution, l'Église de France représente dans la plupart des provinces, et plus spécialement dans~le Limousin, la permanence institutionnelle face à une monarchie parfois forte mais lointaine, souvent affaiblie et contestée de l'extérieur ou de l'intérieur. Le système seigneurial en particulier est périodiquement défaillant. La hiérarchie ecclésiastique est beaucoup plus forte que la hiérarchie monarchique. Elle bénéficie d'une légitimité qui, dans la province de la Marche, ne sera jamais contestée avant la fin du XIXe siècle. Songeons qu'au début du XVIe siècle les deux cents paroisses de la Marche occupaient trois mille prêtres.24 Parfois, l'évêque n'hésite pas à se substituer au pouvoir temporel défaillant. En 1185, par exemple, dans les turbulences de la guerre de cent ans qui opposent entre eux des prétendants au trône de France, une paix précaire amène le licenciement de nombreux mercenaires qui se répandent dans la campagne marchoise et multiplient les exactions. L'évêque de Limoges prend l'initiative de faire appel aux nobles et aux bourgeois pour constituer une véritable armée ayant pour mission de rétablir l'ordre. Six mille brigands d'Ahun.25 auraient ainsi été taillés en pièce près

Sous l'autorité de l'évêque, le curé tient la comptabilité des âmes sur ses registres paroissiaux. Les baptêmes et les naissances sont dûment enregistrés. Les projets de mariages sont annoncés par la publication des bans. Les causes non naturelles de décès sont parfois indiquées: épidémies, assassinats, suicides. Aux prônes du dimanche, le curé transmet les messages de l'évêque et parfois ceux du roi. Turgot, intendant du Limousin à la fin du XVIIIe siècle, avait parfaitement compris le rôle de courroie de transmission que les curés pouvaient assurer dans chaque village; il était trop heureux d'avoir dans chaque paroisse un homme qui eut reçu quelque éducation. En tant qu'intendant, Turgot entretenait avec les curés une correspondance active, leur demandant des informations sur les accidents, les maladies contagieuses, les méventes. Parfois, il faisait
24 Louis PEROUJ\S 25 NOUAILL1\C J.

(1985) (1943). Le chiffre

cité par cet auteur

mériterait

une vérification.

26

appel à eux pour éclairer les habitants des paroisses sur "les dangereuses doctrines de ceux qui s'opposent à la libre circulation des grains." Illes ~egardait en fin de compte comme ses subdélégués et n'hésitait pas à leur demander de l'aide pour améliorer la levée de l'impôt.26 Le curé est en effet un expert en matière de recouvrement puisqu'il est lui-même, directement ou indirectement, le décimateur, c'est à dire le collecteur de la clime, cet impôt créé en 779 qui veut que tout homme donne à Dieu le dixième des biens licitement acquis. La clime porte d'abord sur les récoltes. Dans la région de Saint-Sulpice-le-Donzeil, les laboureurs coupent à la faucille les blés murs (seigle, sarrasin) qu'ils lient en gerbes. Pour protéger les épis et la paille d'un éventuel orage, ils construisent des meules de onze gerbes, sorte de monticule dont le toit en paille protège les gerbes de la base. Le décimateur prend une gerbe dans chaque meule.27 La collecte de la clime n'est pas chose facile, surtout pour les produits de l'élevage. Les paysans dissimulent leurs biens pour minimiser les prélèvements. Le curé de Saint-Sulpice-le-Donzeil délègue une partie de sa fonction fiscale à un porte bourse, rémunéré sur les recouvrements. Litiges, contestations, chicanes, procès compliquent singulièrement la collecte tout en faisant le bonheur de la bazoche.28 Le curé est un personnage à la fois puissant et proche du peuple. Il connaît les habitants; son pouvoir spirituel l'autorise à menacer des" foudres du ciel" les simples paysans aussi bien que les familles nobles. Les rapports entre le curé et le seigneur ne sont pas toujours au beau fixe. Un curé des environs se plaint officiellement de son seigneur au milieu du XVIIIe siècle: "Il entre dans l'église sans daigner prendre de l'eau bénite, le chapeau sur la tête, en sifflant jusque dans le chœur. Dans l'octave du Saint-Sacrement, au moment où j'allais donner la bénédiction, il s'est comporté dans le chœur, visà-vis de personnes du sexe, avec une licence qui aurait été honteuse
26 ,Albert BABEAU (1915) p.147. L'auteur fait allusion à "une lettre circulaire" envoyé par TURGCYf aux curés de son intendance (Rappelons que la Marche n'était pas du ressort de Turgot mais la proximité géographique est intéressante). 27V. MSSNAC T. XI, \101. 1, 1898. 28 cf. un procès intenté par les prêtres d'Ahun contre le curé de Saint-Sulpice-IeDonzeil en 1765. MSSNAC T. XXI, F 5, 1921. 27