Le Grand Etat-major allemand avant et pendant la Guerre mondiale

Le Grand Etat-major allemand avant et pendant la Guerre mondiale

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Livres
126 pages

Description

Symbole du militarisme allemand, le grand Etat-major bénéficiait d'un grand prestige sous l'Empire et fut l'artisan majeur de la victoire germano-prussienne lors de la guerre de 1870. La fin de la Première Guerre mondiale marque cependant sa dissolution, en application du traité de Versailles, et sa stigmatisation en tant que responsable de la débâcle du IIe Reich.Membre de cette institution militaire à partir de 1914 et lui-même chef d'Etat-major de plusieurs armées, le général Von Kuhl s'applique ici à justifier son action au cours de la Grande Guerre. A travers l'étude des causes du conflit, des plans d'invasion et des décisions prises, il entend démontrer que ce haut commandement a parfaitement mené les opérations militaires et que la défaite ne peut lui être imputée.Un point de vue partisan justement analysé par son commentateur français, le général Douchy, grâce auquel cet ouvrage nous éclaire de manière pertinente sur les stratégies militaires allemandes, des premières offensives à la défaite finale.

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Date de parution 01 janvier 2014
Nombre de lectures 28
EAN13 9782365834261
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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Le_GrandEtatMajorAllemand 

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Ouvrage publié avec le soutien du CNL.

© Nouveau Monde éditions, 2012.

ISBN 9782365834261

Page de titre

LE

GRAND ÉTAT-MAJOR ALLEMAND

AVANT ET PENDANT

LA GUERRE MONDIALE

GÉNÉRAL DOUCHY

EX-CHEF D’ÉTAT-MAJOR DE LA 8e ARMÉE

LE

GRAND ÉTAT-MAJOR ALLEMAND

AVANT ET PENDANT

LA GUERRE MONDIALE

ANALYSE ET TRADUCTION DE L’OUVRAGE DU

GÉNÉRAL VON KUHL

EX-CHEF D’ÉTAT-MAJOR DE LA 1re ARMÉE ALLEMANDE

INTRODUCTION

Le général de l’infanterie von Kuhl a publié récemment un livre intitulé :l’Etat-Major allemand dans la préparation et l’exécution de la guerre mondiale1. En ce qui concerne la préparation à la guerre, l’auteur envisage uniquement le Grand État-Major ; pendant la période d’exécution, il considère presque exclusivement l’action du G. Q. G. et des états-majors des groupes d’armées et des armées ; quant à l’état-major des unités subordonnées (le Truppengeneralstab), il est volontairement laissé de côté.

Ce livre mérite d’être analysé, et dans certaines parties traduit, car il nous apporte un assez grand nombre de renseignements inédits et intéressants, desquels nous pourrons tirer d’utiles enseignements.

Quelques mots sur l’auteur, sur le but de l’ouvrage et sur son caractère, permettront d’attribuer aux renseignements leur juste valeur.

Avant la guerre, le général von Kuhl a servi pendant 22 ans dans l’état-major ; il a été pendant très longtemps au Grand État-Major d’abord comme chef de section2 et finalement comme Oberquartiermeister3 ; pendant de longues années, il a travaillé sous la direction immédiate du général comte Schlieffen.

Au cours de la guerre, il a été d’abord, pendant deux ans, chef d’état-major de la 1re armée allemande, puis, pendant deux ans et demi, chef d’état-major du groupe d’armées du prince Rupprecht de Bavière.

Le général von Kluck nous présente4le général von Kuhl comme un homme ayant une haute personnalité, un caractère très énergique, beaucoup de prévoyance, un grand calme extérieur et intérieur, une très haute culture intellectuelle, une excessive bravoure personnelle sur le champ de bataille.

J’ai l’intention de dépeindre l’action du Grand État-Major en « ce qui concerne la préparation à la guerre et de dire les services rendus pendant la campagne par les officiers de l’État-Major… La vérité doit être exposée sans voiles. L’État-Major n’a pas lieu de la craindre ».

L’auteur va donc nous présenter une apologie de cet État-Major que,

avant la guerre, l’Allemagne avait en haute considération et que l’étranger estimait. Le Grand État-Major a été dissous 1er octobre 1919, parce qu’il était considéré comme l’asile, l’antre du militarisme et que le monde se croit à la veille de la réalisation du rêve de l’humanité : la paix perpétuelle.« Le Grand État-Major n’est plus. L’œuvre dont la construction avait duré un siècle est détruite. La remettre sur pied, si la paix perpétuelle et la fraternité des peuples se montrent des mirages trompeurs, sera très difficile. La tradition se perd, le fil conducteur se rompt. Nous verrons bien si les armées étrangères, lors de leur réorganisation encore lointaine, dissoudront, elles aussi, leurs Grands États-Majors. Nous devons nous incliner devant l’exigence de l’adversaire. En supprimant spécialement le Grand État-Major, il savait bien ce qu’il faisait. Il frappait mortellement l’armée entière. »

Ces quelques lignes, placées en tête de la conclusion, doivent attirer notre attention. Le Grand État-Major allemand est-il réellement mort ? Ou bien n’est-il qu’en léthargie ? Ne s’est-il pas, tout simplement, caché derrière un portant du décor, réfugié dans le trou du souffleur, d’où, masqué à la vue du public qui pourtant ne l’ignore pas, il dicte leur rôle aux acteurs actuellement en scène ?

« De toutes tailles, de nombreux livres, articles de journaux, discours, nous apprennent comment le Grand État-Major aurait dû conduire la guerre ». L’auteur se propose de mettre à jour des documents qui permettront au lecteur de fonder son jugement5 ; les légendes doivent être détruites. Il demande surtout qu’on n’aille pas considérer son livre comme un plaidoyer. « Je ne crois pas que l’État-Major, après ce qu’il a fait avant et pendant la guerre, puisse être appelé au banc des accusés. Les faits parleront pour lui. »

N’en déplaise au général von Kuhl, son livre est, uniquement, un plaidoyer. Il défend le Grand État-Major attaqué par l’amiral von Tirpitz, par le colonel Immanuel, par le lieutenant-colonel von Eggeling (ancien attaché militaire en Russie), par le député Georges Gothein, par le professeur Dr Steinhausen6. Il défend la mémoire du comte Schlieffen, contre le général von Bernhardi7 qui s’est permis, jadis, de faire des objections à certaines théories du père du plan d’opérations allemand.

On peut, après coup, amener les faits à dire à peu près tout ce qu’on veut en faveur d’une thèse.

Notre analyse du livre du général von Kuhl ne sera pas homogène. Nous laisserons délibérément de côté un certain nombre de tableaux et de discussions statistiques, parce que nous ne pouvons les contrôler, parce qu’ils nous semblent d’autant moins probants qu’ils veulent trop prouver, parce qu’ils cadrent trop bien avec la thèse soutenue pour n’être pas, au moins en partie, arrangés. Nous glisserons très rapidement sur les parties les plus connues ou nous semblant le moins instructives. Nous insisterons, au contraire, sur les points inédits les plus intéressants, particulièrement sur l’historique des plans d’opérations allemands.

L’analyse suit, en principe, le texte même8. Néanmoins quelques exceptions ont été jugées utiles, lorsqu’un rejet permettait de rapprocher des renseignements relatifs à un même sujet ; de même nous plaçons les attaques avant les ripostes.

Note

1Von Kuhl : Der deutsche Generalstab, in Vorbereitung und Durchführung des Weltkrieges (Mittler und Sohn, Berlin, 1920).

2Fonctionanalogueà celle d’un chef de bureau de notre État-Major de l’Armée.

3Fonctionanalogueà celle d’un sous-chef d’état-major à l’État-Major de l’Armée.

4Von Kluck : Der Marsch auf Paris und die Marneschlacht 1914 (Mittler und Sohn, Berlin, 1920).Édition française :La Marche sur Paris et la bataille de la Marne. Un vol. in-8 de la COLLECTION DE MÉMOIRES, ÉTUDES ET DOCUMENTS POUR SERVIR A L’HISTOIRE DE LA GUERRE MONDIALE. Payot, Paris.

5Bien des affirmations du général von Kuhl ne sont, malheureusement, pas appuyées sur des documents et la nature exacte des documents cités n’est pas toujours explicitement indiquée.

6Amiral von Tirpitz : Erinnerungen (Koehler, Leipzig, 1919).Édition françaiseMémoiresen préparation.Payot, Paris.

Colonel Immanuel : Siege und Niederlagen im Weltkriege (Berlin, Mittler und Sohn).

Lieutenant-Colonel von Eggeling : Die russische Mobilmachung und der Kriegsausbruch (G. Stalling, Oldenburg, 1919).

Georg Gothein : Warum verloren wir den Krieg (Deutsche Verlags-Anstalt, 1919).

Pr Dr Steinhausen : Die Grundfehler des Krieges und der Generalstab (Andreas Perthes, Gotha, 1919).

7Général von Bernhardi : Vom heutigen Kriege (Mittler und Sohn, Berlin, 1912).

8L’étude ci-après a été faite d’après la première édition du livre du général von Kuhl (datée de décembre 1919). Notre ouvrage était déjà sous presse lorsque fut publiée une deuxième édition (datée de mai 1920), modifiée et complétée d’après les publications que le général von Kuhl a pu consulter dans l’intervalle, notamment : notreJournal Officieldonnant le rapport de la Commission d’enquête sur la perte du bassin de Briey, l’article publié par le maréchal Joffre dans le numéro de novembre 1919 des « Archives de la Grande Guerre », le livre du colonel de Thomasson « le revers de 1914 et ses causes », les souvenirs du maréchal French, etc.

Nous avons conservé notre texte arrêté le 16 juillet 1920 et indiqué par des notes enitaliqueles principaux changements introduits dans la deuxième édition, surtout lorsqu’il s’agit de parties traduites par nous textuellement.

Certaines modifications se rapportent à des appréciations du général von Kuhl ; qu’une documentation plus abondante et, pour partie, plus sérieuse, l’ait fait changer d’opinion, on ne saurait lui en faire grief. Mais il a aussi variante le texte de parties dans lesquelles il affirmait donner des jugements ou des opinions d’avant guerre du Grand État-Major ; ceci seul suffirait à nous montrer que, comme nous en avions jugé en étudiant la première édition, le livre du général von Kuhl est bien un plaidoyer, une œuvre de propagande. D’ailleurs la lecture des notes, permettant la confrontation des deux textes, montrera clairement le but des modifications, adjonctions et suppressions.

I. — APPRÉCIATION DES ARMÉES FRANÇAISE, RUSSE, ANGLAISE

Cherchant les causes et les responsables de la défaite de leur patrie, un grand nombre d’Allemands ont dit ou écrit : le Grand État-Major, malgré ses prétentions à l’infaillibilité, n’avait pas, avant la guerre, estimé les ennemis à leur juste valeur.

Le général von Kuhl leur répond :

Nous n’avons jamais eu une telle prétention ; nous n’avons certainement pas été impeccables, mais nous étions des travailleurs diligents.

« Certes la guerre nous a ménagé des surprises, mais j’espère que nous en avons causé de non moins profondes à nos adversaires. » Chacune des guerres successives a révélé de nouveaux procédés de combat, surprenants.

Apprécier en temps de paix ce que seront et ce que feront les armées étrangères dans une guerre future, est une tâche excessivement difficile. Cette tâche incombait au Grand État-Major qui l’a accomplie avec le plus grand soin.

Dans l’énumération des sources de renseignements le général von Kuhl insiste sur les divers documents parlementaires, comptes rendus des séances, rapports des commissions, projets de budget, etc.

Par contre, il ne mentionne même pas le service spécial, l’espionnage. En citant les attachés militaires, il dit même :

« Ces derniers ne pouvaient donner que des impressions personnelles ; ils ne devaient pas puiser à des sources secrètes, d’ailleurs ils n’avaient pas de crédits à cet effet. »

Dans un livre récent9, le lieutenant-colonel Nicolaï qui fut pendant la guerre chef du bureau III B (renseignements) au G. Q. G., nous donne quelques indications sur le service des renseignements du Grand État-Major en temps de paix. Ce service, méthodiquement réorganisé en 1904, eut beaucoup à faire dans les années qui précédèrent la guerre. On ne put se contenter des renseignements officiels fournis par les attachés militaires car « toute participation à l’espionnage leur était interdite10 ». Il fallut donc organiser un service spécial ; mais les crédits affectés à ce service, bien que notablement augmentés entre 1904 et 1914, étaient encore insuffisants (moins de 500 000 marks par an), de sorte que son activité se borna uniquement à la France et à la Russie. Par contre le service des renseignements du ministère de la Marine s’occupait exclusivement de la flotte anglaise.

L’appréciation du Grand État-Major sur chacune des armées étrangères était formulée dans les mémoires établis fréquemment ; il semble que ceux relatifs aux armées des grandes puissances aient été révisés annuellement ; le plus récent sur l’armée française datait du mois de février 1914. C’est sur ces mémoires que s’appuie le général von Kuhl pour répondre aux diverses critiques particulières formulées contre le Generalstab.

Armée française.

Un long chapitre comparatif, bourré de chiffres, de proportions et de pour cent, nous montre le Grand État-Major déclarant, au moins depuis 1909 : l’armée française est sur le pied de paix, et serait sur le pied de guerre, plus nombreuse que l’armée allemande.

Un renversement de la situation relative de l’Allemagne et de la France devait pourtant se produire après que l’Allemagne, en 1913, eut entrepris d’accroître sensiblement son effectif de paix. Mais le nombre des hommes des réserves instruits ne devait-augmenter que peu à peu, par la libération des classes renforcées. Alors l’effectif de guerre de l’armée allemande surpasserait celui de l’armée française ; la France pourrait toutefois rétablir l’équilibre par une augmentation de ses troupes indigènes (coloniales).

Nous serions surpris de l’affirmation, persistante, de l’infériorité des effectifs allemands, si l’auteur ne nous donnait indirectement la clef du mystère :

Ce résultat était si étonnant que le ministre de la Guerre émit des doutes sur l’exactitude des renseignements en ce qui concernait la France. Les nombres donnés devaient être trop élevés. Il y eut, en 1911, un long échange de correspondances à ce sujet, mais l’État-Major persévéra dans son opinion.

Ainsi donc les mémoires visés étaient établis pour le ministre de la Guerre... et le parlement. Ils étaient destinés à appuyer des demandes d’augmentation d’effectifs et de crédits. Nous devons nous demander si, dans ces exposés, la peinture de la situation de l’Allemagne n’était pas volontairement poussée au noir, si les opinions émises étaient bien identiques à celles servant de base à l’établissement des plans de guerre. Il y a bien des manières de dresser des tableaux trompeurs, alors même que tous les nombres en seraient exacts ; la plus simple consiste à mettre en parallèle des données non comparables ; la manœuvre ne peut être soupçonnée par le lecteur non averti, s’il ne connaît pas les différences de l’organisation des armées comparées.

La puissance militariste, c’était la France et non l’Allemagne ; tel est le thème, — tel devait être le thème, — de ce chapitre, dont nous ne retiendrons que quelques chiffres.

Au printemps de 1914, le Grand État-Major allemand estimait :

Notre effectif total sur le pied de paix à « 820 00011et peut-être même 850 000 hommes12 » ; ce total devait atteindre 863 000 hommes en 1916 ;

L’effectif de nos troupes de couverture à 128 000 hommes ;

Le nombre total des Français mobilisables à 4 364 000 hommes.

La période de mobilisation était jugée moins longue en France qu’en Allemagne. On admettait que la plus grande partie des disponibilités provenant des réserves serait employée pour la constitution des grandes unités des armées et le plan allemand d’opérations en tenait compte.

Ces derniers mots signifient, en somme : la France, jetant dès le début presque toutes ses forces dans la balance, sera rapidement mise hors de cause si l’armée allemande est victorieuse dans les premières grandes batailles.

L’instruction et la tactique de l’armée française étaient attentivement suivies au Grand État-Major. On admettait : que la tendance française était d’adopter la disposition en profondeur, de manœuvrer et de combattre sur des fronts étroits, avec des réserves importantes ; que la défensive devait se poursuivre sur plusieurs positions successives, en employant éventuellement la manœuvre en retraite, avec contre-attaques lancées par surprise. Ce sont les idées fondamentales de la « manœuvre artistique ».

Les Français mettaient en opposition le « brutal procédé » des Allemands, tel qu’ils se le figuraient : enveloppement préconçu ; unités non disposées en profondeur, tout au plus des échelons en arrière des ailes ; entrée simultanée des forces dans la bataille, sans réserves importantes.

Si nous avons résumé ici ces deux grandes théories, depuis longtemps connues, c’est que le général von Kuhl, désireux de vérifier leur exactitude plus ou moins grande, nous donne son appréciation sur la manœuvre de l’Ourcq.

« Notre progression à travers la Belgique et la France, en août et septembre 1914, semblait répondre aux idées que les Français s’étaient faites sur notre méthode d’opérations : marche sur un large front, avec l’intention nettement marquée d’envelopper l’aile gauche française. Malheureusement, comme les Français avaient encore eu raison de le prévoir, les réserves étaient faibles. Celles de notre aile droite13 fondirent lorsque deux corps d’armée furent envoyés dans l’Est et que deux autres furent employés, l’un devant Anvers, l’autre devant Maubeuge. L’aile gauche des armées allemandes s’immobilisa devant le front de la Moselle en amont de Toul et nous donnâmes aux Français l’occasion de « manœuvrer » et d’appliquer leur méthode décrite ci-dessus. La « manœuvre de retraite »14 commença après que dans les combats nos armées eurent été presque15 partout victorieuses. Méthodiquement Joffre fit rompre le contact aux armées françaises, les mit en retraite, pour passer ensuite à une attaque par surprise contre l’ennemi lancé à leur poursuite. »

« Le tableau que nous nous faisions de la situation de notre ennemi était inexact. À la 1re armée, qui se trouvait à l’aile droite et dont la situation m’est exactement connue16, nous avions jusqu’alors eu principalement affaire aux Anglais17. De l’armée voisine18, nous recevions des communications d’après lesquelles les Français qui se trouvaient devant elle étaient battus« d’une manière décisive ». L’ennemi « s’enfuyait, en pleine débandade, jusqu’au Sud de la Marne » (3 septembre)19. Le Commandement Suprême prit la décision de refouler l’ennemi de la région de Paris et de faire exécuter à nos armées d’aile droite une conversion à gauche ».

« La 1re armée devait, pendant l’exécution de ce mouvement, comme antérieurement, assurer la protection du flanc droit20. Cette armée crut devoir, — tout en continuant à remplir son rôle de couverture devant Paris et à poursuivre les Anglais ; — utiliser la saillie que faisait son front sur celui de la 2e armée, restée un peu en arrière à gauche, pour fixer, accrocher, par son centre et son aile gauche, l’aile gauche des Français « s’enfuyant en masse21 ». Ce fut un moment de tension des plus dramatiques. Alors réussit la grande contre-attaque française, méthodiquement préparée. De la Haute-Moselle, où nos attaques ne pouvaient avoir aucun succès, les Français tirèrent des renforts qu’ils amenèrent par voie ferrée dans la région de Paris, pour attaquer notre flanc droit. Ce fut la mission de la 6e armée (Maunoury), récemment constituée. »

« Je me souviens qu’à la 1re armée nous avions déjà, auparavant, eu des doutes sur l’exactitude de la conception que l’on avait de l’ennemi « s’enfuyant en masse ». Un officier rendit compte qu’il avait observé, près de Château-Thierry, une colonne française en retraite, qui faisait route en chantant. Mais tous les mouvements ordonnés étaient déjà en cours d’exécution. »

« L’attaque de flanc, montée par Joffre, ne réussit pas autant qu’il l’avait pensé. Le 4ecorps d’armée de réserve (général von Gronau), laissé en flanc-garde parla 1re armée, reçut, le 4 septembre, un compte rendu signalant la présence de forces ennemies près de Dammartin et plus au Sud. Le 5, on eut la certitude que les colonnes ennemies, partant de la région de Saint-Mard et au Sud, se portaient en avant. Le général commandant le 4ecorps de réserve se décida à attaquer ; c’était une résolution hardie et lourde de conséquences, mais sans aucun doute la seule bonne. Ainsi l’intention des Français d’attaquer notre flanc fut connue en temps opportun, avant le moment où devait commencer l’attaque (générale des armées allemandes). Le Commandement de la 1rearmée put prendre ses mesures. »

« Le mouvement en avant des Allemands, sur un large front et sans réserves suffisantes, s’était effectué conformément à l’idée que s’étaient faite les Français de la stratégie allemande. Mais ce n’était cependant pas conforme à la doctrine allemande22. Nous reviendrons plus tard, en détail, sur ce sujet. »

Sans attendre que l’auteur arrive à l’exposé du plan d’opérations allemand, nous devons faire quelques réflexions sur la digression précédente.

Le 26 août 1914, le G. Q. G. allemand donna l’ordre de diriger vers le front oriental, où, du reste, ils arrivèrent après la bataille de Tannenberg, le IIe corps d’armée actif, le corps de réserve de la Garde et la 8e division de cavalerie ; toutes ces unités étaient prélevées sur les armées d’aile droite. Le général von Kuhl signale cet ordre, qui, en contribuant à la disparition des faibles réserves de l’aile de choc, eut certainement une grosse influence sur le dénouement de la bataille de la Marne. Il reviendra plus tard sur ce point, pour donner le corrigé des décisions du G. Q. G. :

(Après les batailles de Morhange, Sarrebourg) « nous avons, avec les 6eet 7e armées, suivi l’ennemi trop loin ; nous avons formé le dessein d’attaquer la position fortifiée de Nancy et de franchir de vive force la Moselle entre Toul et Epinal. Les deux armées étaient placées en face d’un problème insoluble ».

(Après la bataille des frontières) « la situation était, en tout point, favorable pour nous »… « si nous avions, en temps opportun, transporté sur notre aile droite les unités qui n’étaient plus nécessaires aux 6eet 7e armées, si nous n’avions pas affaibli cette aile par l’envoi en Russie de deux corps d’armée et par le détachement de deux autres corps devant Anvers et Maubeuge (tâche pour laquelle d’autres formations auraient dû être tenues prêtes), la bataille de la Marne aurait, malgré la supériorité [numérique] de l’ennemi, été une grande victoire » (allemande).

Le général Ludendorff regrette également (Erinerungen) que le G. Q. G. ait dégarni l’aile droite déjà trop faible et qu’il ait poussé aussi loin la contre-offensive en Lorraine. Il fait remarquer que cela était absolument contraire aux théories de von Schlieffen.

Après leurs succès dans les batailles des frontières, les Allemands ont commis une grosse erreur d’appréciation. Ils se sont mépris sur l’état physique et surtout sur le moral de nos armées en retraite. Ils ne se sont pas aperçus que, si nous étions battus, nous n’étions pas défaits et que nous conservions notre liberté d’action. Escomptant trop facilement notre « anéantissement », ils ont cru trop tôt que le chemin de « Cannes » leur était ouvert. Or notre commandant en chef n’était pas Varrus, ce qui rendait l’erreur grosse de conséquences.

Quelles étaient les causes de cette erreur de jugement ?

Un excès de confiance en soi, un optimisme exagéré autant que préconçu, mais aussi la nervosité du commandement de l’armée Bülow. Cette 2e armée qui déclarait, le 3 septembre, que les Français fuyaient en désordre devant elle, s’est montrée aussi facilement pessimiste qu’optimiste ; il suffit pour s’en convaincre de lire le volume publié par le général Baumgarten-Crusius sur la bataille de la Marne23et de faire le relevé des pressants appels au secours que le général von Bülow adresse au général von Hausen le 29 août, les 6 et 7 et 8 septembre 1914.

Le plan d’opérations allemand prévoyait l’enveloppement de notre aile gauche au cours des premières batailles générales. M. Joseph Reinach a fait remarquer24 qu’aucun des lots de cartes de mobilisation que nous avons pris aux Allemands au cours des combats d’août et de septembre 1914 ne s’étendait jusqu’à Paris, ni jusqu’à Meaux. C’est donc au Nord de la Marne que nos ennemis espéraient, après avoir progressivement refoulé notre aile gauche, nous contraindre à une bataille à fronts renversés. L’ordre de retraite générale donné par le général Joffre ayant empêché les Allemands d’entreprendre cette manœuvre, le G. Q. G. allemand crut, le 3 septembre que le moment était venu de passer à l’exécution et il donna aux Ire et 2e armées son ordre de conversion vers la gauche. L’auteur dit, plus loin : « Prendre des décisions de cet ordre est affaire au Commandant en chef ; l’État-Major n’en est pas responsable ». La manœuvre échoua cette fois parce que, ayant appris « en temps opportun » le grave danger dont il était menacé par l’armée Maunoury, le général von Kluck dut, en l’absence de réserve d’aile, ordonner dans la nuit du 5 au 6 septembre une contre-marche rapide à deux, puis aux deux autres corps qu’il avait lancés vers le Sud-Est et employer toute son armée en flanc-garde générale de la ligne de bataille allemande25.

Quant au G. Q. G., reconnaissant qu’il ne pouvait plus nous refouler dans la direction du Sud-Est pour nous acculer à la frontière suisse, qu’il n’était plus possible de nousaufrollen, il donnait, le 5 septembre l’ordre d’essayer leDurchbruch, la percée centrale dans les plaines de Champagne.

Fermons la parenthèse ouverte par le général von Kuhl, tournons quelques feuillets et nous arrivons à l’exposé de l’opinion du Grand Etat-Major sur notre concentration et sur nos intentions stratégiques.

« Nous admettions que la masse de manœuvre serait rassemblée dans la région entre Chaumont, Neufchâteau, Bar-le-Duc, Sainte-Menehould, Châlons-sur-Marne ; aux ailes des armées plus faibles et des groupes de divisions de réserve, séparés de la masse principale par de larges intervalles. Devant le front, 5 corps d’armée en couverture de Belfort à Givet, et, avec eux, les 10 divisions de cavalerie pour la plupart à l’aile gauche. »

« Les forces françaises employées contre l’Allemagne seraient-elles groupées en 5 ou 6 armées ? Nous étions incertains, mais le chiffre 5 paraissait vraisemblable. Nous présumions que les XIVeet XVecorps d’armée, lesquels étaient auparavant laissés sur la frontière des Alpes contre l’Italie, seraient dès le début concentrés sur la frontière allemande, à l’aile gauche26française. Nous admettions aussi l’arrivée en temps opportun, dans la zone de concentration, du XIXecorps d’armée venant de l’Afrique du Nord. »

« Il nous semblait que les divisions de réserve, dont nous estimions le nombre à 20, seraient réunies en groupes spéciaux de divisions ; peut-être certaines d’entre elles seraient-elles réparties entre les armées. »

« La couverture était plus forte que précédemment. Lors du retour au service de 3 ans, le XXIecorps d’armée avait été formé. En même temps, le IIecorps poussé jusqu’à la frontière prenait une partie du secteur dont la garde était confiée jusqu’alors au VIecorps d’armée. »

L’auteur passe ensuite à un examen détaillé du groupement de nos forces, dans lequel on peut relever quelques divergences avec ce qui précède.

« Une armée de 4 à 5 corps d’armée dans chacune des régions suivantes : Épinal, Toul, Vouziers-Rethel27. »

« Entre l’armée de Toul et celle de Vouziers-Rethel, peut-être le VIecorps, sur la Meuse moyenne, de Saint-Mihiel à Verdun. »

« Vers Maubeuge, le groupement devant être porté sur la ligne Givet-Namur (1 ou 2 corps d’armée et un certain nombre de divisions de réserve). »

« Dans la région, ci-dessus indiquée, à l’Ouest de la ligne Neufchâteau-Sainte-Menehould, la masse de manœuvre (peut-être articulée en deux armées) comprenant environ sept corps d’armée, ou plus. »

Sur les Alpes, il ne resterait définitivement que quelques formations territoriales. Toutes les autres troupes (indépendamment des XIVeet XVe C. A.) « seraient employées contre l’Allemagne quand la situation serait éclaircie ».

Les troupes actives et de réserve seraient prêtes à entrer en opérations vers le 13e jour de la mobilisation.

Effectif total :

Troupes de campagne...............................................

2 150 000

hommes

Garnisons des places.................................................

510 000

hommes

Troupes de remplacement (ersatz)..........................

690 000

hommes

Territoriale...................................................................

760 000

hommes

Troupes d’occupation (en Afrique du Nord, indigènes compris)......................................................

115 000

hommes

Troupes d’occupation pouvant être laissées en Corse.............................................................................

12 000

hommes

Soit en nombre rond 3 200 000 hommes de troupes d’opérations. Si l’on comptait, en outre, l’ensemble des garnisons du territoire, y compris toutes les troupes territoriales, on arrivait au chiffre global de 4 300 000 hommes.

« Toutes les suppositions faites sur le plan de concentration reposaient sur des bases incertaines et n’avaient qu’une probabilité limitée. »