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Le maître des orphelins

De

Un thriller historique foisonnant au coeur de l'Amérique coloniale du XVIIe siècle, savant mélange d'aventures, de romance et d'espionnage sur fond de traque sanglante.
1663, Manhattan, Nouvelle-Amsterdam : des orphelins disparaissent et leurs corps sont retrouvés marqués d'un étrange symbole algonquin. L'ombre du Witika, un démon amérindien cannibale, plane sur le port de commerce hollandais. Seuls Blandine van Couvering, jeune négociante elle-même sans famille, et le noble Edward Drummond, envoyé par la couronne d'Angleterre pour traquer les régicides de Charles Ier, semblent se préoccuper de cette affaire. Les suspects sont pourtant légion... À commencer par le maître des orphelins, chargé de trouver un foyer à ses ouailles en provenance de l'ancien continent. Commence alors une incroyable épopée à travers les terres hostiles d'Amérique, au-delà des remparts de la colonie, dans ce Nouveau Monde édénique et sauvage où tout était encore possible.
" La prose harmonieuse de Jean Zimmerman est animée par des personnages vigoureux qui prospèrent à l'avant-poste de la civilisation. Aux robustes colons hollandais qui constituent le coeur de cette communauté agitée s'ajoutent marchands et aventuriers de toutes les nations, Amérindiens et Africains, pour former un mélange fluide et instable. "The New York Times



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couverture
JEAN ZIMMERMAN

LE MAÎTRE
DES ORPHELINS

Traduit de l’anglais (États-Unis)
par Maxime BERRÉE

images

Pour nous deux.

Notre héritage a passé à des étrangers, nos maisons à des inconnus.

Nous sommes orphelins, sans père ; nos mères sont comme des veuves.

Lamentations 5, 2-3
couverture
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Prologue

8 octobre 1663

Le même jour, deux meurtres.

À Delémont, dans le Jura suisse, le régicide William Crawley vivait avec sa sœur, au vu et au su de tous, dans une pension*1 du faubourg des Capucins, près de l’hôpital.

Tandis que les cloches de Saint-Marcel sonnaient les vêpres, la sœur de Crawley, Barbara, regardait l’obscurité descendre sur la ville depuis la terrasse de l’étage accolée à la cuisine. Bien qu’elle fût toujours aux aguets, elle ne vit pas les trois individus surgir de la rue des Elfes et s’approcher de l’entrée au rez-de-chaussée.

Un été de la Saint-Martin plus chaud que de coutume. Barbara rentra dans la cuisine, se posta devant l’évier, s’aspergea le visage avec l’eau de la bassine. Alors qu’elle se penchait et se tamponnait le cou avec un linge pour se rafraîchir, ils l’attrapèrent par-derrière en étouffant son cri de surprise.

Crawley, qui travaillait à sa table dans la mansarde exiguë et sans air au deuxième étage, entendit le tapage. Le fracas de la vaisselle sur le sol.

« Barbara ? » appela-t-il en se levant.

Il alla jusqu’à l’escalier et vit grimper quatre à quatre dans sa direction deux hommes aussi minces que des lames, vêtus de gilets noirs et de petites capes identiques.

« Non ! » hurla Crawley en se précipitant dans son étude pour attraper son pistolet*, qu’il gardait à portée de main sur une étagère près de sa table.

Ils étaient trop rapides. Ils se ruèrent sur lui et le premier assaillant saisit le canon de son arme qu’il pointa vers le toit. Le rouet claqua, d’abord il ne se passa rien, puis la poudre du bassinet explosa. Mais la balle alla se ficher, inoffensive, dans le plafond bas, provoquant une pluie de plâtre et de morceaux de bois.

Ainsi fut-il arrêté, quatorze ans, huit mois et huit jours après qu’il eut apposé son cachet (« Ego, Hon Wm Crawley ») sur un document qui scellait le destin de Charles Ier, condamné à la décapitation. Les puritains fanatiques, horrifiés par le catholicisme infectant la monarchie, réclamaient du sang royal. L’ordre signé par Crawley le leur donnait.

Le 30 janvier 1649, jour de l’exécution, le monarque alla à l’échafaud vêtu de deux chemises, par crainte de frissonner et de trahir sa frayeur. Le roi d’Angleterre, de France et d’Irlande, roi d’Écosse, Défenseur de la Foi, etc., demanda au bourreau : « Mes cheveux vous gênent-ils ? » Charles Ier dégagea sa nuque en glissant ses boucles royales sous un bonnet, il marmonna une prière, écarta les bras puis accueillit la lame.

Et, inévitablement, la vengeance. Elle prit du temps. Charles Stuart, le fils du monarque à la tête tranchée, échappa (de justesse) aux foudres des puritains qui le pourchassaient, traversa la Manche pour rejoindre le continent et entama une décennie d’exil. Peu convaincus des chances du jeune homme de retrouver son trône, les souverains d’Europe lui tournèrent le dos. Miséreux, ignoré, il erra, principalement en France et aux Pays-Bas, angoissé par l’exécution de son père, avec le sentiment d’avoir été meurtri par l’histoire.

Mais le destin dynastique des Stuarts connut un tournant. Le 3 septembre 1658, le lord-protecteur Oliver Cromwell, chef de la rébellion, un homme « brave et cruel » (d’après Clarendon), mourut en essayant de faire passer un calcul rénal. Après plus de deux ans de chaos autour de la succession, le Parlement anglais invita Charles II à revenir chez lui pour y occuper le trône.

Dans un geste de magnanimité royale et de réconciliation, le jeune monarque à peine restauré fit voter une loi d’amnistie qui accordait le pardon à tous ceux qui s’étaient rebellés contre la Couronne.

À l’exception des cinquante-neuf juges-commissaires qui avaient signé l’ordre d’exécution de son père, Charles Ier.

Quelques-uns parmi eux étaient déjà morts. On exhuma leur cadavre, qu’on amena à la barre du tribunal dans leur linceul, puis ils furent jugés, condamnés et, selon la singulière formule du moment, « exécutés post mortem ». Le cadavre de Cromwell fut pendu par des chaînes au gibet de Tyburn tandis que sa tête pourrissait au bout d’une pique à Westminster.

Les signataires en vie, dont William Crawley, furent traqués tels des hors-la-loi. Le chancelier du roi, George Hyde, comte de Clarendon, ordonna à ses hommes de les chercher dans les provinces, en Écosse, sur le continent, en Amérique, où qu’ils aillent se cacher à travers le monde. Les puritains qui protégeaient les régicides rendaient la tâche aussi difficile que dangereuse.

Un agent de la Couronne du nom d’Edward Drummond écuma toute l’Europe pour mettre la main sur le régicide Crawley, dont il suivit la trace d’Écosse à Paris, puis à Münster et enfin en Suisse. Trouver une aiguille dans la botte de foin du continent n’était pas une mission facile, mais Drummond y parvint rapidement. Cet homme, pensait Clarendon, faisait des miracles. Sans ses efforts, le meurtrier Crawley n’aurait jamais goûté de la vengeance de la Couronne.

Clarendon ne pouvait pas demander à un gentleman comme Drummond de se charger lui-même de le tuer. Il avait d’autres hommes pour ça, des roturiers faméliques et prêts à tout. Après que Drummond eut mis la main sur le régicide, Clarendon dépêcha les assassins. Drummond était parti depuis longtemps quand ils arrivèrent.

« Il se cache parmi les papistes* », dit l’un des hommes venus tuer Crawley.

L’autre assassin referma ses mains sur la gorge du régicide. La victime aurait voulu supplier qu’on la laissât prier une dernière fois, mais s’aperçut qu’il lui était impossible de parler. L’assaillant qui ne s’occupait pas d’étrangler Crawley jeta un coup d’œil aux documents sur sa table avant de les fourrer à la hâte dans un sac en cuir graisseux.

Au pied des escaliers, Barbara se tortillait sous la prise du troisième assassin.

« Chut, dit l’homme, nous ne tuons pas les femmes*. »

C’est-à-dire, sauf si elles nous causent des ennuis.

Dans la mansarde, Crawley se débattait, impuissant, une minute, une de plus, la poigne puissante lui broyant la trachée, lutte terrible et silencieuse. Puis les ténèbres, le néant.

Quand les deux spadassins en eurent terminé, ils traînèrent le cadavre de Crawley en bas des escaliers, sa tête heurtant chaque marche avec un son creux. Barbara, voyant son frère mort, laissa échapper un faible gémissement et se dégagea. Alors qu’elle se mettait à courir, l’un des hommes lui donna un coup qui l’envoya au sol.

Le cadavre de William Crawley vola de la terrasse de la pension* jusqu’aux Capucins. Le corps n’atterrit pas exactement sur le terrain de l’hôpital, mais assez près pour que les nonnes le prennent en charge et inhument le régicide protestant dans une terre non consacrée le lendemain après-midi.

 

Tout à fait ailleurs, dans le Nouveau Monde, au matin. La colonie hollandaise de La Nouvelle-Amsterdam, sur la pointe sud de l’île de Manhattan. Pas d’été indien ici, plutôt un froid mordant, avec des nuages bas annonciateurs d’un premier blizzard tôt dans la saison.

Une frêle enfant, Piteous Charity Gullee, huit ans.

Piddy.

Seule dans la forêt près de Kollect Pond, au nord du mur d’enceinte, une palanche chargée de deux seaux vides sur les épaules, Piddy suivait le sentier de terre battue menant à la mare. Portée à la verticale, la palanche aurait été plus grande qu’elle.

Personne alentour. Le point du jour.

À plusieurs reprises lors de son premier trajet du matin jusqu’à Kollect Pond – dans les ténèbres les plus totales, quand on était au cœur de l’hiver –, elle avait levé des cerfs, des marmottes, des écureuils, des nuées d’oiseaux hurleurs avertissant de sa présence.

Cette année les chasseurs avaient forcé la plupart des animaux à remonter en haut de l’île. Les geais restaient aux abords marécageux de Kollect Pond, mêlés aux goélands argentés et aux hirondelles de mer du port.

Piddy franchit une dernière butte avec ses seaux. Sous les premiers rayons du soleil, la surface du lac était un miroir jaune rosé parsemé de taches noires, les silhouettes des canards et des oies. Les roseaux occupaient le bord de l’eau, leurs plumeaux violacés scintillant dans la lumière.

La famille qui employait Piddy, les Briel, était toujours assoiffée, sale et gaspilleuse. Mais ses membres ne buvaient pas l’eau que rapportait Piddy, et ils ne l’utilisaient certainement pas pour se laver. À quoi servaient donc, se demandait Piddy, les dizaines de seaux qu’elle transportait chaque jour ?

Elle emprunta son passage secret à travers la roselière et arriva à une langue de terre boueuse qui avançait dans l’eau peu profonde. Alors qu’elle s’accroupissait pour remplir ses seaux, elle sursauta en découvrant que quelqu’un l’épiait depuis les pins gris près de la rive.

Une sorte de diable, mi-homme, mi-bête. À ses yeux d’enfant, l’apparition semblait aussi grande qu’un arbre. Elle portait un habit européen, un chapeau en peau de castor et un col de dentelle défraîchi.

Au-dessus du col, au lieu d’un visage d’homme, un masque en daim. Plat, avec des yeux vides et fixes.

La peur la prit à la gorge. Pourtant, elle pensait encore pouvoir s’échapper, qu’il la laisserait partir.

L’homme entra dans l’eau et traversa avec force éclaboussures l’étendue glacée qui les séparait. Quelques longues enjambées lui suffirent.

Elle tourna la tête pour ne rien voir, mais son souffle pestilentiel était tout proche. De la bouche du masque, un son étrange : « tic-toc, tic-toc » – comme la comptine que lui récitaient les plus jeunes des Briel.

« Oh, je vous en supplie, mon Dieu, non… » bafouilla Piddy en tombant à la renverse sur sa palanche.

Elle se fit encore plus petite qu’elle n’était, tenta de se fondre dans la boue, s’enfonça le visage dans le sol avec l’espoir que, si elle ne pouvait pas le voir, le monstre ne la verrait pas non plus.

Du coin de l’œil, elle aperçut deux sabots rouges plantés dans la vase.

Pendant un long moment, elle n’entendit que la brise qui agitait les roseaux. Puis, « tic-toc, tic-toc ». Il la releva en la saisissant par le cou, la secoua comme une poupée, et l’air s’échappa de ses poumons en produisant de petits râles, uff, uff, uff. Serrant sa gorge telle la bandoulière d’un sac, la créature leva Piddy jusqu’à elle.

Derrière le masque crasseux, des yeux rouges. Ses larmes à elle, irrépressibles. Il lui asséna un violent coup de poing sur la bouche. Recommença. Sa mâchoire s’affaissa. Du genou, il écarta de force ses jambes chétives. Elle aurait voulu s’écrouler, mais il la tenait toujours par le cou.

Ce n’était pas fini.

« Tic-toc. » Elle se retrouva sur le dos. Les yeux marron grands ouverts de Piddy reflétaient le ciel nuageux au-dessus d’elle. L’inconscience l’accueillit, mais son corps continuait de pleurer et de grogner tandis que la créature s’acharnait sur elle.

Quand ce fut terminé, l’assassin traîna Piddy par ses pieds nus jusqu’au bord tourbeux de la mare.

Piddy n’entendit pas la créature murmurer deux mots, et d’ailleurs elle ne les aurait pas compris.

« Deus dormit. » Dieu dort.

Il se mit à neiger.

1. Tous les mots et expressions en italique suivis d’un astérisque sont en français dans le texte. (N.d.T.)

Première partie

Le fleuve du prince Maurice

1

La salle des comptes de la Compagnie des Indes occidentales occupait tout le rez-de-chaussée d’un entrepôt de brique rouge, construit le long de l’East River, sur la rive sud-est de l’île de Manhattan.

Le huitième jour du mois d’octobre 1663. Dehors, une chute de neige précoce. Dans les locaux bondés du comptoir, bruyants et saturés de fumée de tabac, les marchands inspectaient les marchandises, les tonneaux, en s’observant les uns les autres. Sous le brouhaha des voix, le tintement musical des pièces et les sonorités creuses des monnaies, plaisants à toutes les oreilles.

Partout s’entassaient passoires et bouilloires, épingles et vinaigre, couvertures, bibles, jouets. L’entrepôt, comme la colonie elle-même, était largement masculin, un royaume de négociants fumant la pipe, de capitaines impies et d’officiers des taxes ne pensant qu’à leur pourcentage.

Mais avec les Hollandais, le profit était un dieu prolixe, bienveillant envers tous ceux qui l’imploraient, et dans la salle des comptes en ce jour d’automne s’affairaient aussi plusieurs marchandes. Parmi elles, une femme de vingt-deux ans initiait une jeune assistante aux pratiques du négoce.

« Quand tu plies, les bords tendus se rejoignent », disait Blandine Van Couvering en regardant son apprentie aux prises avec un morceau de toile.

L’adolescente, âgée de quinze ans, s’appelait Miep et était la fille cadette de la famille Fredericz.

Carsten Fredericz Van Jeveren voulait que Miep apprenne le commerce. Pour devenir une marchande, comme Blandine Van Couvering. Blandine, de son côté, n’avait pas besoin d’une protégée mais le patronage de Carsten Fredericz pouvait lui être utile, de sorte qu’elle avait pris sous son aile cette débutante peu dégourdie.

Miep tendit la toile pliée à sa maîtresse.

« Bien, dit Blandine. Maintenant, pose-la sur la pile avec les autres et mets la pile dans… eh bien, nous avons toutes sortes de récipients, n’est-ce pas ? Lequel choisirais-tu ? »

La jeune fille prit la pile de toiles et la fourra sans ménagement dans un petit fût. Bien. Ce n’était pas le tonneau que Blandine aurait choisi, et ce n’était pas correctement rangé, mais cela irait. Elle n’allait pas reprendre Miep toute la journée.

« Vous êtes la suivante, madame », dit une voix d’homme flegmatique derrière elle.

Blandine se retourna et fit face au vieil inspecteur des taxes de la Compagnie, Chas Pembeck. L’homme portait une de ces nouvelles paires de lunettes italiennes à la mode. Il possédait tous les articles de luxe les plus récents grâce à sa position avantageuse, qui lui permettait de contrôler toutes les marchandises importées par la colonie.

« Vous êtes ? »

Blandine dissimula un sourire peiné. La question de Pembeck était blessante. Elle se considérait comme une jeune négociante d’avenir au sein de la colonie. Et le vieux chien faisait semblant de ne pas la reconnaître. Elle fixa l’appareil oculaire posé sur le visage de l’homme.

Charmant, son rouge aux joues, pensa l’inspecteur. Mais était-ce de l’insolence dans son expression ? Il répéta : « Votre nom ?

— Blandine Van Couvering, monsieur Pembeck », répondit-elle.

Comme vous le savez. Elle lui tendit la main. Un défi aux manières traditionnelles qui voulaient qu’on ne serre pas la main aux dames, mais une pratique courante dans les affaires, que Blandine avait récemment adoptée.

Pembeck saisit sa main à contrecœur puis la relâcha mollement. Il ignora la jeune Miep, qui fit une révérence.

Blandine présenta son connaissement. Penché sur ses lunettes, Pembeck l’examina minutieusement, comparant la liste avec les marchandises entassées autour de Blandine.

Les agents de la Compagnie avaient délimité à la chaux des espaces carrés sur le sol de la salle des comptes. Les ballots, les barillets et les tonneaux de Blandine remplissaient son carré, et débordaient même un peu. Du pied, Pembeck ramena un baril égaré à l’intérieur des frontières.

« Ce baril ? dit-il. Commençons par là.

— De la grosse laine, répondit-elle. D’Anvers.

— La prochaine fois, évitez de fermer les tonneaux avant l’inspection. »

Blandine souleva le couvercle et lui en montra le contenu, une laine épaisse pliée afin d’en mettre un maximum.

« J’en ai un autre plus petit ici », dit-elle.

L’inspecteur hocha la tête et poursuivit, cochant un à un les articles.

« Deux tonnelets de mélasse. Dés à coudre en cuivre, une vingtaine. Une douzaine de couteaux longs, une douzaine de canifs.

— Des Barlow de Sheffield, messire, dit Blandine.

— Bien, commenta Pembeck en ouvrant l’une des lames anglaises. Les Indiens du fleuve les apprécient. »

Mais il l’avait entendu, une fois de plus. Le « messire » de cette femme avait été prononcé sur un ton vaguement condescendant. Petite effrontée. Il lui réclamerait un florin supplémentaire pour la peine.

Pembeck grimpa sur les marchandises pour atteindre le fond du carré octroyé à Blandine, tapant ici et là avec son bâton d’accise.

« Six tonneaux de rhum de la Barbade. Cinq bâtons de plomb. Vingt livres de poudre. Cent aunes de tissu, rouge ou à motif écossais.

— J’ai de la laine d’Osnabrück, de la serge, du diapre, du lin de Hambourg. Du linon et de la soie.

— Et de la grosse laine d’Anvers.

— Oui. »

Pembeck prenait note. « Outils, clous, scies et marteaux. » Fouillant, examinant, vérifiant sur le connaissement. Elle avait une large variété de marchandises, mais pas de grandes quantités.

« Douze pots de fer, dix poêles en fonte. Les wilden préfèrent le cuivre, ils aiment le travailler pour en faire des pointes de flèche. »

Les wilden. Les sauvages. C’est ainsi que les Hollandais appelaient les indigènes.

« Quarante pipes en argile blanche – où en avez-vous trouvé autant ? De la dentelle festonnée. À profusion.

— Pour les femmes, indiqua Blandine.

— Oui », dit l’inspecteur.

Chaque automne les marchands – les handlaers, comme ils se faisaient appeler – payaient les wilden à l’avance avec ce genre d’articles, espérant en retour des fourrures et des peaux. Les Indiens du fleuve passaient tout l’hiver à chasser. Handlaers et indigènes se retrouvaient ensuite au printemps pour terminer leurs transactions.

Les prochaines semaines seraient cruciales pour Blandine, qui s’efforçait de développer son commerce limité à des marchandises de second rang – peaux de cerf, d’élan, de vison, de rat musqué, de loutre et de lynx – pour entrer dans l’élite des marchands s’occupant de l’animal étrange et mystique qui avait rendu viable le comptoir de la Nouvelle-Néerlande.

Le castor.

L’Europe était avide de fourrure américaine, et elle prisait par-dessus tout le castor.

Blandine regarda Pembeck. « Si j’ai la marchandise, je peux faire du commerce, n’est-ce pas ?

— Certainement, répondit-il.

— Il n’y a pas de loi ou de règle m’en empêchant ?

— Vous devez payer votre taxe à la Compagnie, c’est tout. »

Pembeck approchait du cœur de la cargaison de Blandine, ses trois mousquets à canon long. La fourniture d’armes aux Indiens du fleuve était habituellement soumise à l’autorisation de la Compagnie. Elle s’en tirerait au culot.

« Ah, de bonnes armes », souligna Pembeck, avec dans l’œil une lueur avide.

Son père, Willem, ayant été armurier dans sa jeunesse, Blandine n’eut aucune difficulté à énoncer leurs caractéristiques.

« Rond, calibre sept-cinq, tulipé à la bouche, garnitures métalliques, paroi interne lisse, transitions d’anneau rond, motif renflé de banane et chien à col de cygne. »

Pembeck la dévisagea un instant.

« Vous êtes une petite futée, pas vrai ? Je ne l’aurais pas dit. »

Pas dit quoi ? Que les mousquets étaient tulipés à la bouche et à garnitures métalliques ? Ou qu’une belle plante comme Blandine pouvait en savoir autant sur les armes à feu ?

Pembeck soupesa l’un des mousquets.

« Sauf que…

— Oui ?

— Nous ne vendons pas d’armes à silex aux indigènes en ce moment. Les wilden sont déjà bien assez nerveux comme ça.

— Ce sont de simples platines à rouet. Vous voyez ? »

Elle ouvrit le mécanisme de tir et montra le bassinet en cuivre à l’inspecteur. Pembeck effectua une demi-révérence cordiale.

« Argument recevable », dit-il.