157 pages
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LE MOINE ET LE BAILLI

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Description

Frère Antoine, un moine bénédictin, et Pierre de Gauchois, le bailli du roi, unissent leurs forces pour résoudre deux affaires.
"FRÈRE ANTOINE MÉNE L'ENQUÊTE"
Des incidents troublent la vie du monastère où vit frère Antoine. Un crime est commis. Le moine et le bailli enquêtent.
"LES PÈLERINS DE CONQUES"
Denis, un jeune berger estropié, se rend en pèlerinage à Conques, en compagnie d’un autre pèlerin à qui il a été confié. Ils s’arrêtent dans le monastère où vit frère Antoine. L’abbé qui dirige les lieux veut retrouver une relique, volée quelques siècles plus tôt. Deux hommes sont successivement assassinés. Le moine et le bailli enquêtent.
1               L’ourlet de la robe de frère Antoine flottait sur ses chevilles, laissant alternativement apparaître et disparaître ses sandales usées. Il courait à petits pas, tout en maugréant intérieurement. None venait de sonner au clocher de l’abbatiale et il était en retard. Comme la règle l’exigeait, les membres de sa congrégation s’étaient déjà fondus dans la prière commune. Il aurait aimé avoir des ailes, pour aller plus vite, et échapper, ainsi, au juste courroux de frère Baptiste, prieur de son état, lorsqu’il constaterait que sa place restait inoccupée. Soucieux du respect des temps alloués à Dieu, ce dernier n’oublierait pas de le réprimander pour son manque de ponctualité.            Inquiet et pressé, il s’arrêta pourtant un instant avant de franchir le portail latéral de l’église. Il s’appuya contre une colonne, reprit son souffle, puis remit un peu d’ordre aux plis de son aube. Il redressa sur son crâne tonsuré le capuchon de sa chape et, confiant son sort à Dieu, pénétra, le plus discrètement possible, à l’intérieur de l’édifice. Le cœur battant, il traversa le transept pour rejoindre le chœur où se tenaient ses congénères.            Soucieux de savoir si son retard avait été repéré par sa bête noire, il commit alors la funeste erreur de jeter un coup d’œil rapide en direction du siège où elle s’installait traditionnellement. Il croisa son regard irrité et se sentit foudroyé sur place. Il baissa instinctivement les yeux, se coula dans la rangée la plus éloignée du furieux, et, pour chasser ses craintes, se lança, à cœur perdu, dans le plain-chant déjà entamé.            Lorsque l’office s’acheva, tel un enfant cherchant à fuir une punition méritée, il tenta, non sans scrupule, d’esquiver la fatale entrevue qu’il redoutait. Il se glissa discrètement vers la petite porte qui, sur sa gauche, donnait directement accès au cloître. Filer vers le havre de son herborium, sans avoir à rendre des comptes, était pour l’heure son seul crédo. Après s’être noyé dans la prière, il n’aspirait plus qu’à une chose, se réfugier dans la simple cabane qui lui servait d’officine et se consacrer à ses potions.            Il y travaillait depuis trois ans, au soulagement des moines malades qui fréquentaient l’infirmerie et à celui des pauvres et des pèlerins qui s’arrêtaient à l’hospice du monastère. Il était devenu expert dans la fabrication des sirops et des onguents. Il soignait aussi bien les mauvaises toux de l’hiver que les fièvres malignes de l’été. Ses diagnostics étaient fiables et il n’avait rencontré, jusque-là, que peu d’échecs dans sa pratique.            Après s’être éloigné un peu, certain d’avoir échappé au pire, il reprit une marche plus posée. La galerie s’ouvrait à lui et au bout de quelques mètres il retrouverait la liberté.            Il dut cependant y renoncer. Des pas résonnèrent derrière lui. La voix caverneuse du prieur le rattrapa.– Mon fils, j’ai à vous parler ! Restez un instant, je vous prie !            Bien qu’il eût aimé oser le faire, il ne put ignorer l’injonction.Il se retourna avec résignation vers l’importun et, sans plus bouger, le laissa venir jusqu’à lui. Il se prépara, avec fatalisme, à la semonce qu’il méritait. Malgré cet effort louable, il savait fort bien qu’il devrait lutter, de toutes ses forces, contre son penchant à l’irrévérence. Il ne devait en aucun cas aggraver son cas. Sa tranquillité était à ce prix.– Cela fait déjà trois fois que vous arrivez en retard à l’office. C’est une lourde faute que de faire attendre Dieu. Nous nous devons tout entier à son service. L’oubliez-vous ?            Le ton employé était glacé et incisif. Le regard, courroucé et sans compassion. Il craignit le pire.            Une fois de plus, il baissa la tête avec humilité et marmonna :            – Je suis désolé, mon Père.            Propre témoin de sa faiblesse, il se fustigea intérieurement pour son manque de témérité, reconnaissant cependant qu’il n’avait pas d’autre choix que d’accepter de faire profil bas face à un supérieur. L’obéissance faisait partie des vœux qu’il avait prononcés lorsqu’il avait voué sa vie à Dieu. Il avait autant d’importance que ceux de pauvreté et de chasteté. Il devait s’y soumettre. Pourtant, si museler sa volonté était, somme toute, assez simple de façon générale, il ne pouvait s’empêcher de regimber dès qu’il s’agissait de ployer l’échine devant frère Baptiste. C’était plus fort que lui. S’il admettait que ce dernier ne faisait que remplir sa mission en veillant au respect des règles, sa manière de s’y prendre, sans aucune bienveillance, le heurtait. D’autant que bien souvent, il ne s’attachait qu’à souligner les fautes de ceux dont il avait la charge, sans jamais reconnaître leurs mérites.            – Quelle explication me donnerez-vous pour excuser votre négligence scandaleuse ?            – J’ai entrepris la préparation de sirops. Ils demandent le plus grand soin. Je ne pouvais laisser les solutions sur le feu en dehors de ma surveillance.            – Organisez-vous autrement ! Il ne doit pas être impossible de respecter les heures de prières. Si vous n’êtes pas capable de mieux maîtriser votre emploi du temps, je veillerai à vous confier un travail beaucoup moins prenant.            L’attaque et la menace étaient directes, bien plus précises que celles que le religieux utilisait d’ordinaire. Cela le fit frémir. Il tenait plus que tout à son petit atelier. Il serra les poings. Ses mains, dissimulées à l’intérieur des manches de son aube, étaient heureusement à l’abri du regard inquisiteur de son interlocuteur. Calmant son exaspération, il répondit avec une quiétude apparente qu’il était bien loin d’éprouver.            – Très bien, mon Père. Je vous assure que je ferai très attention à partir de maintenant. Vous n’aurez plus à vous plaindre de moi à ce sujet.            – J’y compte bien, sinon je prendrai, comme promis, les mesures qui s’imposent. En attendant, vous ferez pénitence, dès ce soir, en vous consacrant une heure de plus au service de Dieu.            L’un en face de l’autre, les deux religieux offraient un contraste très net. Le prieur, grand, maigre, noueux, imbu des pouvoirs que lui conférait sa fonction, ressemblait à un I majuscule, raide aussi bien physiquement que moralement. Son subordonné, petit, replet, le ventre rebondi pointé vers l’avant, s’assimilait plutôt à un bon gros b. Il était d’ordinaire jovial et engageant.            – Fort bien, je vous libère. Mais n’oubliez pas que je vous surveille de près. Le père abbé sera informé de vos manquements.            Soulagé de s’en tirer, pour le moment, à si bon compte, il prit congé sans se faire prier. Pivotant sur lui-même, il reprit son avancée dans la galerie et, tout en cherchant à ne pas accélérer le pas, se dirigea vers le vieux cloître. Il fut tenté de se retourner, mais se retint, certain de trouver, toujours à la même place, la silhouette hostile et réprobatrice de son juge, surveillant sa sortie. Il n’entendait pas, par sa fébrilité évidente, lui donner une satisfaction supplémentaire.            Il ne se sentit à nouveau à l’aise que lorsqu’il se retrouva dans l’espace paisible et ensoleillé du jardin clos. L’endroit était calme. Il y venait souvent, en fin d’après-midi, quand son travail le lui permettait. Il aimait ce carré de verdure avec son bassin central qui attirait les oiseaux.            L’esprit toujours troublé, il fut tenté de s’y arrêter, un instant, mais songea qu’il était finalement beaucoup plus prudent de mettre du champ entre lui et son tourmenteur. Il quitta donc ce havre de paix pour regagner, le plus vite possible, le domaine dont il était le roi.            La marche et la solitude eurent bientôt raison des derniers vestiges du mauvais moment qu’il venait de passer. Il refoula dans un coin de son cerveau les dangers qui pesaient sur lui et oublia l’épisode désagréable qu’il venait de vivre. Il se mit à récapituler mentalement les différents travaux qu’il avait encore à effectuer avant la tombée de la nuit. Il hâta le pas et retrouva avec contentement son jardin et son commis.            Depuis quelques semaines, en effet, on lui avait confié un aide à qui il s’efforçait d’enseigner le secret des simples. Il avait d’abord été contrarié par cette intrusion, peu satisfait de voir sa tranquillité menacée par la présence d’un compagnon à qui il fallait tout expliquer dans le détail. Il avait fini par s’habituer, pourtant, au grand échalas timide et maladroit qui le suivait toujours comme une ombre. Aimable, facile à vivre, bon élève, le novice n’était finalement pas aussi dérangeant qu’il l’avait craint.            Le jeune homme l’accueillit avec une mine consternée. Il était inquiet, presque angoissé. Cette attitude inaccoutumée lui fit froncer les sourcils. Il redouta quelque bêtise commise par le moinillon, pendant son absence.            – Et bien Cyril, que t’arrive-t-il ? Aurais-tu fait de la casse dans mes fioles ?            Le novice hocha la tête de façon négative, visiblement incapable de prononcer un seul mot, et, d’un signe, l’invita à le suivre à l’intérieur de la cabane.            Dès qu’ils en eurent franchi le seuil, toujours muet, d’un geste tremblant, son apprenti lui indiqua les rayonnages qui se situaient au-dessus de la table de travail. Il eut un mouvement de recul. Le spectacle qu’il découvrit le laissa sans voix.            D’ordinaire, chaque étagère était rangée avec méthode. Chaque fiole, bouchée et étiquetée avec soin, y avait, en fonction de sa teneur, une place précise. Pulvérisant ce bon ordonnancement, une tempête avait sévi. Toutes les planches étaient de guingois, branlantes et dévastées. Les flacons, brisés, jonchaient le sol et l’établi. Certains achevaient de se vider de leur précieux contenu. À l’évidence, la totalité des réserves médicamenteuses du monastère était détruite. Seuls, sur le flanc, quelques miraculeux vestiges avaient survécu au cataclysme.            Consterné, il se tourna vers son jeune aide et lui lança un regard chargé d’incompréhension. Le garçon retrouva alors la parole. Il se tordait nerveusement les mains. Ses yeux hagards n’osaient pas rencontrer ceux de son mentor. Ses paupières rougies montraient qu’il avait pleuré.             – Je n’y comprends rien, mon frère… Je me suis absenté une demi-heure environ pour sarcler le carré de jardin que nous n’avons pas pu finir hier. J’ai, à mon retour, retrouvé l’atelier dans cet état.            L’aube du garçon était en effet maculée de terre. La sueur perlait dans ses cheveux et luisait sur le sommet de son crâne, au niveau de sa tonsure.              Sans parler, frère Antoine se baissa et remua quelques débris épars. Son aide interpréta mal son silence.            – Je vous jure que je n’y suis pour rien, mon frère !            Conscient de la détresse du jeune homme, le vieux moine se releva et posa une main amicale et réconfortante sur son épaule.            – Je ne t’accuse en rien, Cyril. Mais je ne comprends pas plus que toi ce qui a pu se passer… À moins que…            Il se frappa le front. La rage le fit devenir tout rouge.            – C’est encore ce chien ! J’en suis persuadé ! J’ai pourtant demandé, à plusieurs reprises, au frère-guichetier, de l’attacher. Je ne compte plus les fois où j’ai dû chasser d’ici ce funeste animal ! Il a dû pénétrer dans la pièce et multiplier les cabrioles sur l’établi.            Cyril ne parut pas convaincu.            – Je ne crois pas, mon frère. Je suis certain d’avoir fermé la porte en partant.            – Il a dû sauter sur la poignée et entrer malgré tout. Ce chien a le diable au corps.            – Vous savez que je n’aime pas laisser la réserve accessible à tous lorsque nous ne sommes pas là. J’ai tout verrouillé. Aussi rusé qu’il puisse être, l’animal n’a pu prendre la clé accrochée derrière le volet et ouvrir la serrure !            La remarque était judicieuse.             Circonspect, il sortit, son aide sur les talons, pour trouver une autre explication. Il examina le pêne de la porte avec beaucoup d’attention. Il n’y avait aucune trace d’effraction. La gâche était intacte.            – Qui a bien pu faire une telle folie ? C’est à n’y rien comprendre, marmonna-t-il.            Se sentant mis hors de cause, le moinillon donnait tous les signes d’une profonde réflexion. Ses yeux bleus, encore gonflés par les larmes, pétillaient à nouveau d’une vive intelligence.            – Il ne fait aucun doute que notre visiteur connaissait la cachette où nous rangeons la clé. Il est entré sans aucun problème dans la cabane.            C’était une évidence.            – J’ai le cœur broyé en songeant que l’un des nôtres a pu s’acharner ainsi sur notre réserve. Nous n’arriverons jamais à rattraper un tel désastre !            La consternation retomba sur eux, comme une chape de plomb. Soigner les frères deviendrait une tâche bien difficile dans les semaines, voire les mois, à venir. Le monastère serait obligé d’avoir recours à l’aide d’une fille de l’ordre pour réapprovisionner sa pharmacopée.              En silence, ils entreprirent de ramasser les débris de verre. Ils travaillèrent ainsi pendant près d’une heure avant de fermer l’atelier.            Cyril remit la clé à son compagnon qui, cette fois, la fourra dans son aumônière et non pas à sa place habituelle, derrière le volet.             Ils revinrent à petits pas, dans les dernières lueurs du jour, vers le bâtiment principal de l’abbaye et pénétrèrent dans le réfectoire en même temps que les autres moines.Ils avaient décidé de ne parler du saccage de l’herborium que le lendemain, durant le chapitre. 

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Date de parution 30 janvier 2020
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EAN13 9782379791215
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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