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Le Mur de l'Atlantique : vers une valorisation patrimoniale ?

De
313 pages
Les bunkers du Mur de l'Atlantique en France appartiennent au patrimoine militaire en particulier et plus largement au patrimoine national et à la mémoire collective. Cet ouvrage aborde et étudie ces bunkers sous un angle patrimonial. Au carrefour d'une étude historique, archéologique, patrimoniale et artistique, le spécialiste y trouvera une vision nouvelle pouvant enrichir et transformer sa réflexion tandis que le curieux y découvrira les principaux éléments qui lui permettront d'appréhender différemment ces architectures de béton.
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LE MUR DE L'ATLANTIQUE: VERS UNE VALORISATION PATRIMONIALE?

Collection Patrimoines et Sociétés Dirigée par Catherine Ballé, Elisabeth Caillet, Françoise Dubost, Dominique Poulot Patrimoines et sociétés présente les travaux de sciences humaines qui explorent le phénomène de patrimonialisation dans les sociétés contemporaines. A cet intérêt pour l'héritage artistique, culturel et naturel, la collection associe la réflexion sur la création contemporaine, patrimoine de demain. Déjà parus
Publics et projets culturels, un enjeu des musées en Europë, 2000: Corinne WELGER-BARBOZA Le patrimoine à l'ère du document numérique,2001. Politique et musées, 2002. Michel KOCH, Réussir la transmission de son patrimoine à ses enfants, 2003.

Christelle NEVEUX

LE MUR DE L'ATLANTIQUE: VERS UNE VALORISATION PATRIMONIALE ?

L'Harmattan

5-7 ~ rue de 1~École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bav~ 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4809-0

Le Mur de l'Atlantique Le 14 décembre 1941, après l'entrée en guerre des Etats-Unis, Hitler décida de créer une ligne de défense devant s'étendre de la Norvège à l'Espagne. Quelques ouvrages furent construits par l'armée de Terre et la Marine allemande, telle la batterie Lindemann dans le Pas-de-Calais. Mais ce n'est qu'au mois d'août 1942 qu'il confia véritablement à l'Organisation Todt, l'O.Tl, l'édification de quelques 15 000 fortifications réparties sur environ 4 000 km de côtes, et qui étaient composées de 4 000 ouvrages dits principaux, 1 000 casemates ou bunkers2 pour canons antichars, et 10 000 points d'appui divers. C'était le Mur de l'Atlantique. La propagande allemande de Goebbels3 présentait le "Mur" comme une défense infranchissable de par son envergure et sa puissance de feu. De nombreux ouvrages étaient effectivement impressionnants et redoutables d'efficacité. Néanmoins, le "Mur" était en réalité une succession de zones plus ou moins fortifiées selon l'importance stratégique du lieu choisi. Les Allemands étaient persuadés, et ce jusqu'au dernier moment, que les Alliés allaient débarquer dans le Pas-de-Calais. Dans cette région, les ouvrages étaient donc plus importants et concentrés. En complément, une ligne de défense s'échelonnait en profondeur dans les terres. Pour les autres, les ouvrages étaient plus dispersés et disparates. Ce que la propagande présentait comme un système de défense sans faille était un mur inachevé et inégal suivant les régions. Lorsque le Maréchal Rommel, nommé Inspecteur des fortifications en 1943, visita pour la première fois des ouvrages du Mur de l'Atlantique, il ne put qu'en constater les insuffisances: (...) "le Mur prenait l'aspectd'unefortifÙëJtion
de théâtre. Ille dénonçait comme une fantaisie sortie de l'imagination brumeuse

d'Hitler"4. Son supérieur, le Maréchal von Rundstedt, pensait lui aussi que "le Mur de l'Atlantique n'était qu'un bluff monumental "destinédavantage au peuple allemand qu'à l'enneml'.. .(. 00)"5(C'est d'ailleurs la seule fois où les deux hommes furent d'accord). Von Rundstedt était convaincu que ces défenses fiXes n'arrêteraient aucune offensive alliée. Il pensait qu'il fallait maintenir des troupes en nombre loin des côtes, et attaquer après le débarquement. Rommel, au contraire, pensait qu'il n'aurait jamais le temps de faire venir les renforts suffisants dans un laps de temps très court. Il fallait donc repousser l'ennemi alors qu'il était encore dans l'eau. C'est pourquoi Rommel

mit en place toute une série de pièges qu'il déploya sur les plages (mines, pieux, lance-flammes automatiques.. .), mais aussi dans les terres pour empêcher le parachutage d'hommes (terrains inondés, champs de mines et de barbelés.. .). Victoire ou défaite, tout devait se jouer sur les plages. Ce fut la défaite des Allemands lorsque les Alliés parvinrent à percer le "Mur" le 6 juin 1944. Cinquante sept ans après le Jour J, que reste t-il de ces fortifications allemandes? Hitler avait imaginé qu'elles devaient durer 1 000 ans. Rêve ou réalité? Nous ne pourrons vérifier la concrétisation des fantasmes hitlériens. En revanche, nous pouvons constater simplement que quelques ouvrages ont été détruits immédiatement après la guerre ou plus tardivement, certains sont en passe de l'être, et d'autres le seront très certainement dans l'avenir. Quel usage? Cependant, beaucoup d'ouvrages ont résisté à la nature, au temps et à l'homme, et se dressent encore fièrement sur nos côtes. Ils constituent un site mémoriel, à la fois historique et culturel inscrit dans un paysage littoral ainsi que des architectures spécifiques. Quels usages potentiels ont ces lieux militaires et patrimoniaux? Comment sont perçues ces architectures de béton? Quel imaginaire les accompagne? Qui, quelles instances (collectivités territoriales, associations, entreprises privées. . .etc.) se préoccupent de ce qui reste du Mur de l'Atlantique? Ce sont autant de questions qui ont éveillé en nous la volonté de mieux connaître ces ouvrages allemands, de mieux comprendre ce système défensif, et, en s'appuyant sur ses ressources patrimoniales et culturelles locales, explorer les ambitions de valorisation de ces témoignages militaires au regard du développement du tourisme culturel en plein essor aujourd'hui. Des émotions En premier lieu, c'est le hasard puis la curiosité qui nous ont fait nous attarder sur les bunkers. C'est au cours d'une promenade à La Pointe de La Varde en 1992 (située à Rothéneuf ; 5 km à l'est de Saint-Malo) que les bunkers nous sont apparus pour la première fois. Cette découverte inopinée nous a procuré une vive émotion, un sentiment étrange aussi inexpliqué qu'inexplicable envers ces blocs de béton austères. Depuis, les bunkers nous ont toujours attiré, parfois même sans savoir réellement pourquoi. Et les quelques 8

éléments de réponse que nous pouvons apporter sont entièrement subjectifs. C'est, par exemple, l'exaltation de prendre comme possession d'un champ de bataille déserté où la tranquillité est revenue après la violence passée. C'est le sentiment d'un vécu particulier, voire extraordinaire, qui ne nous appartient pas directement, qui nous échappe puisque nous ne sommes ni des témoins ni des acteurs de l'époque. Une volonté de savoir, mais savoir quoi? Une volonté de percer un mystère, mais quel mystère? Le désir de saisir un monde inconnu, le signe d'une certaine fascination pour la période 39-45. C'est le bien-être devant l'apaisement. La séduction pour les intérieurs des bunkers qui offrent un abri, une protection contre le monde extérieur, en même temps qu'ils livrent souvent un point de vue fabuleux sur la plage, l'immensité de la mer ou une vision générale sur leur environnement. C'est la découverte d'un espace vital restreint avec très peu d'ouvertures sur l'extérieur (par de petites embrasures), excepté pour ceux particulièrement malmenés lors des combats et qui sont aujourd'hui éclatés, ou par la nature qui les a parfois comme déracinés. C'est l'appréhension d'un espace clos où les déplacements sont réduits, et qui devient intime comme l'est une maison. Enf1tl, c'est une sensibilité tactile (matériau rugueux, froid, dur), visuelle (marques des coffrages, des impacts de balles et d'obus) et sensuelle (formes arrondies, voluptueuses, chamelles) qui a guidé nos pas. Des architectures militaires Les blockhaus nous fascinent de par la puissance et l'énergie (positive comme négative) qui s'en dégagent. Ce sont des instruments de guerre extraordinaires, et la défaillance de ce "Mur" réside notamment dans deux facteurs majeurs: les ouvrages ont été réalisés dans la seconde moitié de la guerre seulement et les Alliés ont débarqué plus tôt que ne le pensait l'ennemi et pas à l'endroit prévu. Les Allemands n'ont pas eu le temps de perfectionner et d'achever les ouvrages, ont sous-estimés à la fois la puissance des Alliés et la possibilité d'un débarquement ailleurs que dans le Pas-deCalais, et ils ont surtout cru que le débarquement n'était pas le bon: ils en attendaient un second qui, selon leurs estimations, serait de plus grande envergure. Les Allemands ont ainsi perdu énormément de temps pour une riposte rapide et efficace.

9

Il ne faut cependant pas considérer les blockhaus du Mur de l'Atlantique seulement comme des instruments de guerre ayant raté leur pari (d'autant plus qu'ils ont tout de même résister suffisamment longtemps aux assauts des Alliés pour provoquer de lourdes pertes). Le Mur de l'Atlantique est certes avant tout un système de défense, et plus particulièrement un système de défense côtière. Il est le fruit de l'évolution de la fortification pour laquelle chaque époque a mis au point différents concepts tenant compte de l'invention et de l'évolution des techniques, de la précision de l'artillerie, et des stratégies d'attaque et de défense. Mais un bunker, c'est aussi une architecture au même titre que la Tour Eiffel ou que la SaintChapelle. Ce sont ces deux aspects du bunker, l'instrument de guerre et l'architecture, qui ont attiré Paul Virilio et influencé, pour l'essentiel, sa démarche en tant qu'urbaniste, historien puis philosophe. Il découvrait la mer en 1945, lorsque enfin le littoral redevenait la propriété des Français. Il découvrait en même temps le "Mur" que l'on bâtissait, dont beaucoup parlaient mais dont on ne pouvait pas approcher. En 1958, il commençait ses recherches sur le Mur de l'Atlantique et sillonnait les rivages. Mais ce n'est qu'une vingtaine d'années après qu'il comprenait véritablement les raisons de cet attachement. C'est d'ors et déjà avec des yeux d'urbaniste qu'il regardait les blockhaus. " (...) Je vois bienqu'il s'agit surtout d'une intuition
et aussi d'une convergenceentre la réalité du bâtiment et cellede son implantation

au bord de l'Océan; une convergencentre mon attentionpour lesphénomènes e
spatiaux, l'attrait si puissant des rivages et cette même position des ouvrages du

''Mur de l'Atlantique" face au large,face au vide."6 En 1975, il organisait l'exposition « Bunker Archéologie» au Musée des Arts décoratifs de Paris7, composée essentiellement de photographies réalisées par luimême de 1958 à 1965. Paul Virilio considérait le Mur de l'Atlantique comme un "conservatoire militaire"8. Un conservatoire, c'est littéralement un "Etablissement destiné à préserver certains domaines de la culture et à en transmettre l'enseignemenf'9.Le Mur de l'Atlantique n'est pas une institution, mais c'est un système défensif construit sur un vaste territoire qui "synthétisel'art du retranchement"lo. es ouvrages du L "Mur" ont permis à la fortification d'atteindre son apogée, que ce soit d'un point de vue tactique (programmes de construction, mise en série, adaptation au milieu), stratégique (propagande, camouflage, batteries fictives) et géographique; l'espace militaire en a été 10

complètement modifié (échelle plus grande, enfouissement). En atteignant son point culminant, la fortification a obligé l'artillerie à s'adapter afin de contrer la puissance des ouvrages; c'est ainsi que furent mis au point des obus perforants (qui seront cependant très peu utilisés d'un côté comme de l'autre), et que fut utilisée la bombe atomique en août 1945, à laquelle rien ne semble pouvoir résister. Cela signifie qu'il a été possible de tirer des enseignements de ces défenses. A quoi cela sert de consigner, d'étudier, et de préserver des enseignements si on ne leur trouve pas une utilité présente et future? Il est donc nécessaire de les transmettre, en premier lieu aux institutions concernées, telle l'Armée comme terrain d'expérimentation et de recherche en matière de fortification et de défense; puis au public comme lieu de connaissance, de compréhension et d'appréhension du domaine militaire qui ne se compose pas seulement de châteaux forts. La transmission d'un patrimoine Deux termes importants sont alors réunis: la préservation et la transmission. Préserver, c'est conserver. C'est ne pas se défaire d'un objet ou d'un bien, ne pas renoncer à sa présence. C'est mettre les moyens disponibles en œuvre pour ne pas le perdre. C'est le pérenniser dans sa dimension matérielle mais aussi immatérielle: comme signe, comme symbole avec sa charge imaginaire et son efficacité culturelle. Pour cela, il est nécessaire de le maintenir en état pour le faire durer dans le temps et empêcher ainsi sa disparition. L'objectif de la conservation est la transmission de cet objet, ce bien comme un héritage, pour témoigner de son utilité passée, son rôle historique. Cet ensemble forme le patrimoine. Le patrimoine est une notion extrêmement complexe dont il est difficile de cerner aujourd'hui avec exactitude les limites. A l'origine, le patrimoine ne dépassait pas le cadre de la famille; c'était un bien hérité du père. Par la suite, avec le "vandalisme" de la Révolution française, on prend conscience de l'existence d'un patrimoine commun à tous, devant être conservé et constitutif d'une identité nationale. Enfin, le Patrimoine, avec l'adoption en 1972 par l'U.N.E.S.C.O.ll de la
"Convention concernant la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel'

connaît une extension géographique et une dimension mondiale. Le patrimoine concerne tous les domaines et l'expression est employée actuellement presque quotidiennement par tous. On parle aussi bien Il

de patrimoine génétique, qu'historique ou naturel. Cette profusion de termes amène à une confusion de sens qui elle-même menace l'intégrité, la justesse et la cohérence de la gestion du patrimoine qui dépend à la base uniquement de la Direction de l'Architecture et du Patrimoine. Celle-ci s'attache au patrimoine archéologique, architectural, urbain, ethnologique, photographique ainsi qu'à toutes les autres richesses artistiques françaises constitutives, elles-aussi, du patrimoine national. Les blockhaus du Mur de l'Atlantique sont une partie de notre héritage guerrier comme témoins historiques et lieux de mémoire. Ils appartiennent au patrimoine militaire en particulier, et plus largement au patrimoine et à la mémoire collective. Le Conservatoire du Littoral les a constitué en objets d'étude; d'autres ont été inscrits et classés sur l'Inventaire supplémentaire des monuments par la C.N .M.H.S.12 et le Ministère de la culture. Cette reconnaissance institutionnelle prouve qu'il y a un certain intérêt à préserver cet héritage militaire, même dans une logistique de paix qui est la nôtre, et qu'il est indispensable de le transmettre. Se pose alors la question de savoir quel état de conservation doit être privilégié: l'état actuel ou originel? Dans le premier cas, il n'y a pas besoin de grands investissements financiers puisque la manière dont les blockhaus ont été construits et le matériau utilisé les rendent résistants au temps et aux caprices de la nature. Même à demi enfouis, ils demeurent. C'est pour cela que beaucoup sont encore visibles sur le littoral français. Il est cependant nécessaire de vérifier si l'environnement du bunker est sans danger pour le public, et si l'équilibre de la nature (dunes...) n'est pas menacée. Dans le second cas, il faut reconstruire l'enveloppe extérieure du bunker et aménager à l'identique, ou non, l'intérieur. L'intervention devient dans ce cas plus onéreuse. Mais comment s'effectue la transmission de ce patrimoine guerrier? Celleci n'est pas évidente pour deux raisons essentielles. Nous avons vu d'une part que ces défenses côtières ont marqué le déclin de la fortification. Avec l'avènement de la bombe atomique, les armes chimiques, la sophistication des systèmes de détection aérienne, ou le développement des systèmes de communication par satellites, la légitimité des blockhaus comme celle d'ailleurs des architectures militaires "classiques" (défense terrestre) est remise en cause. Pour l'Armée, c'est une grande remise en question qui a débuté dès la fin de la Seconde Guerre mondiale. Si les fortifications côtières sont 12

devenues obsolètes, toutes les fortifications existantes, anciennes et récentes, le sont devenues aussi, et cela signifie parallèlement que les besoins de l'Armée ont changé. Ces besoins ne correspondent plus à la situation présente. Les fortifications "utiles" militairement, telles que nous les connaissons au 21ème siècle, ne sont plus visibles; elles sont sous nos pieds, parfois même à des profondeurs impressionnantes. Mais elles servent plus de bases secrètes ou de protections pour les personnages importants de l'Etat en cas de nouveau conflit, que de fortifications derrière lesquelles des soldats se prépareraient à livrer bataille. L'Armée est donc en possession de sites qui ne lui servent plus à rien d'autant que les effectifs humains se sont considérablement réduits. Ce qui explique son retrait progressif de certains sites militaires fortifiés ou de casernes en vendant le plus souvent le terrain à des collectivités locales. Un imaginaire Il est, d'autre part, nécessaire de tenir compte du sentiment du public vis-à-vis de ces défenses côtières. Ces ouvrages allemands provoquent généralement une réaction de rejet et de haine pour ceux qui ont vécu la guerre. Ils représentent l'occupant et surtout l'humiliation car ce sont les habitants des territoires occupés qui ont eux-mêmes participé, sous la menace, à l'élaboration de ce mur devenu le mur de la honte. Les bunkers symbolisent la mort; ils véhiculent une image négative. Ces monstres de béton doivent être détruits parce qu'ils défigurent une partie du littoral; beaucoup espéraient leur disparition rapide. En ce qui concerne les personnes nées à la fin de la guerre ou juste après, c'est soit l'indifférence, soit un profond intérêt qui domine. Les indifférents finissent par oublier l'existence des bunkers; les intéressés souhaitent les mettre en valeur. Un groupe fait exception; il se compose de personnes n'ayant pas directement vécu les évènements tragiques de 39-45, mais ayant plutôt hérité de la souffrance des opprimés sans avoir subi de persécutions physiques. C'est ce qu'appelle Alain Finkielkraut les "juifs imaginaires", le plus souvent fervents opposants à tout symbole d'oppression et de tyrannie: "D'autres avaient soufferts,et moi
parce que jO'étais leur descendant, j'en recueillais tout le bénéfice mora/'13.

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Une politique du patrimoine Ces sentiments disparates sont révélateurs d'un manque; celui d'une politique générale, nette et précise concernant les blockhaus. C'est la Direction de l'Architecture et du Patrimoine qui gère le patrimoine national français et supervise les différents projets. Mais avec la délocalisation du pouvoir central (initialement basé à Paris) vers la province, elle a délégué son pouvoir à des personnes compétentes ayant la possibilité d'agir en son nom; tout comme le Conservatoire du Littoral qui a établi une délégation dans chaque direction culturelle régionale. Cette délégation s'appuie sur des documents théoriques, mais en pratique, c'est projet par projet que les mesures de protection sont prises. Cela signifie que chaque délégation a une certaine liberté d'action et se fixe ses priorités. Des références bibliographiques Dans la majorité des cas, les bunkers du Mur de l'Atlantique ne constituent pas un intérêt majeur. Pour preuve, la plupart des ouvrages de références concernant les problématiques de la mémoire, de ses lieux, et du patrimoine ne mentionnent jamais les bunkers qu'il s'agisse de L1 notion du patrimoine d'André Chastel (art. in ùs lieux de mémoire,1986) ; ou Scienceet conscience u patrimoine, sous d la direction de P. Nora (1997). D'autres s'interrogent sur les attitudes à adopter af1tl de faire un bon usage de la mémoire et du patrimoine, sur les effets pervers de cet acharnement à tout conserver: L'allégorie du patrimoine de Françoise Choay (1992), ùs abus de la mémoire de Tzvetan TODOROV (1998), ou quelques articles du Monde tel ù passé a t-il un avenir? écrit par Alain Ferenczi Guillet 1998). D'autres encore parlent de sa gestion: L1 gestion du patrimoine de Bruno Pays (QSJ, 1997), du patrimoine mondial et du tourisme culturel: ù tourismeculturelécrit par Claude O. du Cluzeau (QSJ, 1998). Pour ce qui est des ouvrages historiques et militaires, la majorité présente une histoire de la fortification comme Ian Von HOGG, avec son Histoire mondiale de l'architecturemilitaire (1983). Aucun ne traite en particulier des bunkers et ne développe un travail de réflexion porté uniquement sur ce patrimoine guerrier; il est souvent noyé parmi les donjons, les citadelles ou les forts. Pourtant, de nombreux ouvrages ont été écrits sur le Mur de l'Atlantique. Certains ont pris le parti de le présenter sous une forme assez complète tel celui de Alain Chazette, Alain Destouches et Bernard 14

Paich, intitulé Atlantikwall. ù Mur de l'Atlantique en France. 1940-1944 (1997) ; c'est un livre très technique pour les adeptes et les initiés. D'autres le traitent par région ou par secteur fortifié selon les préoccupations de chacun tels le livre de Patrick Andersen Bo, intitulé ù Mur de l'Atlantique en Bretagne. 1940-1944 (1998), ou celui de Alain Dupont et Eric Peyle, ù Mur de l'Atlantique sur la Côte d'Emeraude (1994). Ces derniers ouvrages présentent une description complète des blockhaus, leur situation géographique, et relatent les combats qui s'y sont déroulés selon les différentes régions, avec souvent beaucoup de photographies. Il est important de relever que chacun d'eux, que ce soit en préface, en avant-propos ou en conclusion fait allusion à un héritage à conserver; les auteurs espéran t ainsi participer à cette sauvegarde: "II faut, dès maintenant,
prendre conscienceque ces vestiges méritent toute notre attention et notre respect, au même titre que les châteaux forts, patrimoine historique de notrepassé. "14 "II n'est pas question de vouloir tout conserver mais nous devons enclencher un processus de réhabilitation de ces constructions qui font aUJourd'hui partie intégrante du patrimoine français mais qui continue J.our après Jour à
disparaître" 15.

Une étude en six volumes a été réalisée en 1989, par M. Rémy Desquesnes à la demande de la Conservation Régionale des Monuments Historiques, en vue d'une campagne de protections au titre des Monuments Historiques et à l'occasion des commémorations du Cinquantenaire du Débarquement. Cette étude est conservée au centre de documentation de la Direction Régionale des Affaires Culturelles de Basse-Normandie (Caen). Il existe une autre étude conduite par la D.R.A.C. de Haute-Normandie. A notre connaissance, ce sont, pour le moment, les deux seules. Etant donné qu'elles ne concernent que les départements de la Manche, du Calvados, de l'Orne et la Seine-Maritime, cela ne recouvre en aucune façon l'ensemble du territoire qui n'a donc fait l'objet d'aucun recensement alors que cela a été fait au Danemark. Personne n'a proposé non plus un inventaire de leurs différentes utilisations ou ne s'est questionné de manière approfondie sur la valeur patrimoniale des bunkers du Mur de l'Atlantique. Nous avons cependant trouvé quelques travaux universitaires se rapportant de près ou de loin au Mur de l'Atlantique tels que: "Essai de reconstitutiondes défensescôtières allemandes présentesdans le Gard et l'Hérault en août 1944"16, "ù Maréchal Rommel et le dispositifallemandface au débarquementdu 6 Juin 1944"17, ou 15

"Atlantikwall et Südwall, les défensesallemandessur le littoralfrançais"18. Mais ce sont tous des maîtrises, D.E.A. ou Doctorats d'Histoire; donc très historiques et techniques. L'avantage en est, pour nous, que nous agissons en terrain presque vierge. L'intérêt, c'est que les bunkers touchent de nombreux domaines, à savoir la fortification, l'histoire, l'architecture, la guerre et bien sûr, le patrimoine. La difficulté réside dans le fait que chaque domaine concerné mériterait que nous nous y arrêtions plus longuement; ce qui signifie que chacun pourrait à lui seul constituer un travail à part entière. Un apartheid culturel Nous nous sommes livrés à une investigation tous azimuts, et après avoir fait quelques photos, effectué des recherches en archives, écouté les témoignages oraux d'inconnus passionnés ou fréquentant ces lieux, lu beaucoup d'ouvrages, y compris des romans, et devant les abondantes réponses à nos demandes de renseignements, nous nous sommes aperçus que de façon générale, les bunkers n'étaient pas très appréciés et ne soulevaient pas un grand enthousiasme malgré le classement d'un petit nombre; ce qui tendrait à montrer que c'est un patrimoine qui n'est cependant pas négligé. D'ailleurs, la plupart de ceux qui sont réhabilités sont le plus souvent transformés en musées (musées de la Seconde Guerre mondiale, de la Résistance, ou de la déportation.. .). Des musées construits depuis la fin de la guerre incluent même dans leurs forfaits de visites des circuits touristiques montrant les ouvrages allemands le long des côtes, essentiellement là où les combats du 6 Juin 1944 ont commencé et où ils ont été les plus sanglants. Et pourtant, est-ce que les bunkers du Mur de l'Atlantique ont la même valeur historique, la même valeur patrimoniale qu'un château fort, qu'une église ou qu'une architecture antique, dont la légitimité de la conservation n'est plus à prouver ni à contester? Il n'est pas sûr que les différents acteurs du patrimoine soient bienveillants de façon égale et impartiale selon les domaines concernés. Nous nous demandons s'il n'y a pas des "sous catégories" de patrimoine dont les bunkers feraient partie. Aucun musée n'est, par exemple, contrôlé par la D.M.F (Direction des Musées de France), aucun site n'est représenté sur la liste du patrimoine mondial par l'U.N.E.S.C.O. et personne n'est capable de fixer le nombre d'ouvrages encore existants, ne serait-ce qu'en France. Par 16

conséquent, de quelle nature peut être l'intérêt porté aux blockhaus? Est-ce pour leurs qualités architecturales, leur rôle dans l'évolution de la fortification, un devoir de mémoire, un développement touristique et culturel? ...

Un découpage Dans une première partie, lepatrimoine militaire - la fortification, nous aborderons la notion de patrimoine car il nous faut, pour aborder les bunkers sous un angle patrimonial, poser au préalable le cadre historique dans lequel cette notion a évolué vers un patrimoine comme bien commun. Nous verrons ce que sont les fortifications, et nous aborderons les Musées d'histoire et les Musées de la Seconde Guerre mondiale afin de montrer l'utilisation première du patrimoine militaire, auquel les bunkers sont rattachés. Il nous sera alors indispensable de définir les différents statuts des musées en général afin d'en réaliser toute la diversité et la complexité, et de replacer dans leur contexte la gestion des Musées de la Seconde G. mondiale au sein desquels les bunkers du Mur de l'Adantique tiennent une place privilégiée. Ce patrimoine militaire bâti, traité sous un jour nouveau, nous permettra de mieux appréhender le Mur de l'Atlantique, en commençant par les spécificités des différentes fortifications et plus particulièremen t celles de la défense côtière. Cela nous permettra d'appréhender le "Mur" depuis son élaboration à sa percée le 6 juin 1944, en passant par l'organisation en charge de sa construction: l'Organisation Todt, ainsi que de comprendre ce système défensif et d'en mesurer tout legénie militaire allemand, en référence aussi à deux autres lignes qui eurent un rôle très important durant cette même période; les Lignes Maginot et Siegfried. Enfin, nous verrons qu'au terme de la Seconde Guerre mondiale, et avec l'utilisation de la bombe atomique en 1945, ces défenses, lesforteressesdu dérisoire,devenues obsolètes, ont marqué le déclin de la fortification. Ce déclin a obligé l'Armée à se remettre en cause d'un point de vue tactique et stratégique, à redéfinir ses besoins logistiques et à faire face aux "restes" des fortifications du littoral;
difficile héritage à gérer.

Dans une seconde partie, les blockhaus et la mémoire, il nous incombera d'établir les différentes reconnaissances institutionnelles possibles, opérées en faveur de la protection de ces fortifications 17

allemandes. A cet effet, nous aborderons les différentes actions du Conservatoiredu Littoral ainsi que celles de L'Inventaire général et de la C.N.M.H.S. en vue de protéger ce patrimoine, qui, bien que particulier, fait somme toute partie intégrante du patrimoine du 20ème siècle. Mais quelles sont les conséquences de ces mesures de protections? C'est notamment en prenant l'exemple des Monuments aux morts, auxquels les bunkers peuvent s'apparenter, que nous apporterons quelques éléments de réflexion sur les raisons fondatrices de la conservation et ses objectifs afin de déterminer les motivations de la conservation des blockhaus du Mur de l'Atlantique. Cette démarche implique une attitude mémorielle qui nous obligera à nous interroger sur le bon usagede la mémoire,et surtout qui montrera que la frontière Entre Mémoire et Histoire est parfois difficile à saisir. Cela nous permettra aussi d'apercevoir dans quel contexte peut intervenir la protection, voire la conservation des blockhaus. Puis nous verrons que cette relation complexe a engendré des mémoires particulières. Ces mémoires particulières sont le fruit d'initiatives individuelles ayant pour objectif principal d'œuvrer au nom d'un devoir de mémoire, et l'ambition de participer à la mise en mémoire de notre histoire dont le champ d'action s'est considérablement étendu, essentiellement depuis les années 40, avec Fernand Braudel19 et la création des Annales. Tout est devenu de l'histoire; la sexualité au même titre que les arts et traditions, le quotidien, les mentalités, la pensée. . . Dans une troisième et ultime partie, la valorisation des sites historiques et la conceptionde prOjets culturels, nous verrons que ces différentes initiatives sont, ou ont été, encouragées par les pouvoirs publics, dans un premier temps sans véritable stratégie, puis de manière plus réfléchie. Ces pouvoirs ont progressivement compris le profit qu'ils pouvaient tirer de ces tentatives de mise en mémoire du passé, et par extension du patrimoine et de l'histoire en développant de façon plus accrue le tourisme culturel, devenu unfacteur déterminant et une priorité économique pour de nombreuses villes et régions. Mais il nous faudra ajouter également que le tourisme culturel est aussi devenu un enjeu considérable pour certains pays qui cherchent à inscrire quelques uns de leurs biens prestigieux (ou qu'ils désignent comme tels) sur la liste du patrimoine mondial de l'U.N.E.S.C.O. afin d'attirer l'attention des étrangers, source de revenus en devises non négligeables. Ces différents exemples montreront que des valeurs 18

matérielles peuvent faire dévier l'objectif du tourisme culturel qui visait initialement la découverte menant à la connaissance et à l'éducation, mais qu'après tout il est certainement possible de trouver des compromis mettant en exergue le patrimoine historique de la France, servant un tourisme culturel, voire d'autres formes de tourisme, telle tourismeurbain. Pour cela nous nous appuierons sur les bases sous-marines de Saint-Nazaire puis de urient afin de connaître les nouvelles vocations des ouvrages les plus impressionnants et résistants du Mur de l'Atlantique. Pour terminer, nous nous tournerons plus particulièrement vers la ville de Saint-Malo pour présenter trois sites fortifiés de la baie dont la Cité d'Aleth, qui a vu un de ses blockhaus transformé en musée: le Mémorial 1939-1945 ; l'île de Cézembre et la Pointe de la Varde, sites exceptionnels de par leur position géographique, stratégique et historique et qui sont malgré tout quelque peu laissés pour contre. Nous verrons que la ville de Saint-Malo possèdent un patrimoine maritime et militaire exceptionnel, mais que celle-ci a choisi d'axer sa politique culturelle non pas sur un tourisme culturel mais plutôt sur un tourisme balnéaire.

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1 Organisme également responsable de la réalisation de la Ligne Siegfried entre 1937 et 1940. 2 Bunker: (allem. Soute) casemate ou abri (aujourd'hui en béton armé) servant de protection contre les tirs d'artillerie et les attaques aériennes. Dictionnaire Hachette, 1993. Le terme Blockhaus (allem. Block: bille de bois, Haus : maison) est également employé: fortification militaire, construite en bois ou en pierre, comptant généralement quatre côtés ou plus, servant de poste stratégique ou d'observation à une petite garnison. Comparables à des fortins, les blockhaus comportent souvent deux étages ou plus, et des meurtrières sur chaque côté. Encyclopédie Encarta, CD-Rom, 1998. L'Encyclopédie Larousse ajoutait en 1978 : fortin (. . .) aujourd 'hui muni de blindage (béton ou acier). 3 Joseph Paul GOEBBELS (1897-1945) adhéra au nazisme en 1922. Nommé chef du parti en 1926, puis chef de la propagande en 1928, il fut chargé par Hitler de l'action politique et psychologique sur le peuple allemand et devint en 1933 ministre de l'Information et de la Propagande. 4 RYAN C., Le Jour Ie plus long, Ed. Robert Laffont, Paris, 1960, p28.
5 Op. cit., p31. 6 VIRILIO P., Bunker Archéologie, p10. L'Eglise Saint Bernadette du Banlay à Nevers, réalisée en 1964-1965 avec Claude PARENT (première réalisation de leur groupe Architecture Principe) confirme la préoccupation de Paul VIRILIO. 7 Exposition organisée par le Centre de Création Industrielle, et présentée au Musée des Arts Décoratifs à Paris, du 10 décembre 1975 à fin février 1976. C'est à l'occasion de cette exposition que Paul Virilio publie son ouvrage «Bunker Archéologie », réédité en 1991 et 1994 par les éditions Demi-Cercle à Paris.
8 VIRILIO 9 Hachette 10 VIRILIO P., op. cit., p47. 1993. P., op. cit., p48.

110rganisation des Nations Unies pour l'Education, la Science et la Culture. C'est une Institution spécialisée de l'O.N.U. c'onstituée en 1946 et installée à Paris. 12Caisse Nationale des Monuments Historiques et des Sites. 13Le juif imaginaire, p 18. 14CHAZETTE A., DESTOUCHES A., PAICH B., op.cit., conclusion, p480. 15DUPONT A. et PEYLE E., op. cit., conclusion, pl16. 16PACE 1. P., Maîtrise, Histoire, Montpellier III, n.d. 1990, directeur: MAURIN Jules, 137p. 17 SALAUN Sophie, DEA, Histoire, Montpellier III, n.d. 1996, directeur: MAURIN Jules, 144p. 18DESQUENES Rémy, Thèse pour le Doctorat d'Etat, Université de Caen, 1987, directeur: DESERT Gabriel, 601p. 19Historien français né en 1902 et décédé en 1985. Il fut Professeur au Collège de France, membre du comité directeur des Annales* ainsi que le nouveau chef de file de la nouvelle école historique française. * Annales d'histoire économique et sociale: revue fondée en 1929 par Lucien Febvre et Marc Bloch, publiée après 1938 sous des titres divers et depuis 1946, sous celui d'Annales; Economies; Sociétés; Civilisations.

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1- Le patrimoine

militaire:

la fortification

1.1 : La notion de patrimoine 1.1.1 : Le Patrimoine comme bien commun 1.1.1.1 : Naissance et évolution de l'idée de patrimoine Les fondements Nous estimons que la source symboliquel de la notion de patrimoine est l'ensemble constitué par les reliques et les reliquaires, puis par les images pieuses (Haut Moyen-Age2). Ces objets sacrés étaient essentiels à l'Eglise, et revêtaient un caractère à la fois dévotionnel et esthétique3. Ces "trésors" constituaient le fonds patrimonial de la chrétienté, et étaient réservés aux lieux de culte ("Cette forme première du patrimoine est paradoxalement celle qui tend au;.ourd'huià disparaître de notre civilisation (..J "4).Cependant,aussi précieux et merveilleux qu'ils étaient, ils n'en constituaient pas moins une réserve de métal et de pierres précieuses susceptible d'être vendue ou fondue en cas de besoin financier (vandalisme économique)5. Une telle démarche peut choquer dans notre contexte actuel puisqu'à nos yeux, les reliques sont considérées comme un bien culturel et souvent inaliénable. Mais à l'époque, la notion de bien culturel n'existait pas. Cette méthode n'était cependant pas appliquée de la même manière selon les objets, voire les lieux ~es édifices religieux pouvaient aussi faire l'objet d'un "prélèvement"), qui, s'ils en tretenaien t un lien plus privilégié avec l'his toire du pays et de ses institutions, avaient un statut spécial qui leur valait d'être épargnés. Cette attitude prouve que l'''intuition'' d'un patrimoine à conserver était bien présente. D'ailleurs, dès 17036, R. Gaignières émet l'idée qu'il ne faut pas détruire, sans une permission expresse, des édifices méritant le nom de "monuments". Gaignères avait demandé au roi que soit mis en place un arrêté allant dans ce sens, et que soit également commise "unepersonnepour aller dans lesprovincesles [monuments] faire dessiner'. Gaignières ira lui-même à la recherche de ces monuments, et autres "trésors", systématiquement reproduits par un dessinateur l'accompagnant. Il réunit ainsi 25 000 dessins représentant, outre des monuments, des vitraux, des tombeaux, des tapisseries, des costumes... qui iront à sa mort, en 1715, s'ajouter aux collections royales. Le terme de patrimoine n'est pas encore employé. On parle plus facilement de "géniede chaquesiècle"7. Avec la Révolution française (1789-1799), va apparaître le nouveau terme de "monument historique"utilisé par Aubin-Louis Millin dans ses Antiquités nationales ou Recueil de monuments; terme 26

comprenant aussi bien les édifices que les tombeaux, les vitraux ou les statues, ainsi que tout ce qui pouvait illustrer l'histoire nationale. De la planche dessinée ou gravée, que Millin considère comme suffisantes si elles sont agrémentées d'une description, nous allons passer à la conservation matérielle des monuments et des objets. Les Comités révolutionnaires commencent, dès novembre 1789, à confisquer les biens du clergé, de la couronne et des émigrés, ainsi que les biens de l'Eglise, et s'adressent alors aux administrateurs de la République: "Vous n'êtes que des dépositairesd'un bien dont la grande famille a le droit de vous demandercompte"8. a "grande famille" désigne la L nation au nom de laquelle sont transférés ces biens. Cela signifie que le "géniede chaquesiècle"est un bien dont on hérite et qui va surtout devenir (entre 1793 et 1795) un bien constitutif de la conscience collective d'un groupe et de son identité, d'où l'idée de nation. Et c'est par cette conscience collective que l'on prendra acte d'un bien commun à tous et que naîtra la notion moderne de patrimoine, héritage artistique et monumental. Le 16 décembre 1790, est créée la Commission des Monuments qui va prendre les premières mesures en vue de la conservation du patrimoine. La première démarche est de classer les biens selon différentes catégories. Ensuite, il s'agit d'inventorier chaque catégorie, tels les monuments; "c'est-à-dire identifier, reconnaître
et inscrire au crédit de la nation des ouvrages qui n'avaient fait l'ob~jet d'aucun

recensement"9, des œuvres d'art afin d'en dresser finalement l'état. ou Mais cela est insuffisant. Il est nécessaire de trouver un lieu où entreposer les biens recensés. Le patrimoine est réparti en deux catégories: les meubles et les immeubles, nécessitant chacun un traitement particulier et différent. Les premiers seront transférés dans un dépôt provisoire ou définitif qui devra ouvrir au public, et auquel on donnera le nom de muséum ou de muséelo. Ainsi, à partir de 1790, Alexandre Lenoir regroupera, d'après l'idée de son maître le peintre Doyen, au couvent des Petits Augustins, les vestiges lapidaires (fragments d'architectures et de sculptures) des monuments (souvent religieux) abîmés et/ou détruits délibérément par les révolutionnaires. C'est devant ces destructions massives et agressives qu'en 1793, l'abbé Grégoire utilise pour la première fois le mot "vandalisme"; réaction spontanée et immédiate de défense. C'est un vandalisme idéologique (différent du vandalisme économique cité précédemment) puisque les révolutionnaires détruisent eux27

mêmes, ou d'autres avec leur accord, des monuments qui sont le signe de la féodalité, de la royauté et de la religion. Un décret interdit alors la destruction et la mutilation d'un monument sous prétexte qu'il représente un pouvoir et des valeurs désormais rejetés. Mais ce n'est qu'en 1794 que le terme est clairement associé au patrimoine comme une grave atteinte portée à celui-ci. D'autres monuments seront démontés préventivement ou mis en dépôt en vue d'être récupérés ultérieurement. Le dépôt des Petits Augustins, que l'on nommera en octobre 1795 "Musée des monuments français", ouvre au public le 8 avril 1796. Des personnalités s'insurgent contre ce dépôt, tel Quatremère de Quincyll qui le considère comme un "[...] prétendu conseroatoire où s'entassent J"ournellementtous les débris des temples,[...J véritablecimetièredes arts où unefoule d'objetssans valeurpour l'étude,désormais sans rapport avec les idées qui leur donnaient la
vie, formeraient le plus burlesque, s'il n'était le plus insolent, des recueils"12. Les

oeuvres seront fmalement dispersées vers 1816. Il Y a aussi des dépôts définitifs tels que ceux du Louvre, lequel deviendra le "Muséum National des Arts" sous l'initiative de Vivant Denon. Il sera le lieu physique et symbolique où seront rassemblées la plupart des richesses artistiques de la nation sous la Révolution. Bréquigny, président de la Commission pour la création de dépôts, avait envisagé, dès 1790, de répartir les dépôts sur l'ensemble du territoire, à savoir un dans chacun des 83 départements de l'époque. Mais certaines voix, comme celle encore de Quatremère de Quincy, s'étaient élevées pour dénoncer le déplacement abusif des œuvres et réclamer une conservation in-situ. En ce qui concerne les immeubles, c'est-à-dire les couvents, les églises, les châteaux ou les hôtels particuliers, la conservation était encore plus complexe que pour les meubles. Les commissions ayant en charge l'entretien de ces architectures ne disposaient ni des moyens techniques ni des moyens financiers pour pouvoir le faire. D'autre part, il leur fallait trouver une nouvelle fonction à ces édifices puisqu'on ne voulait plus de leur destination première. Beaucoup de suggestions furent faites pour trouver de nouveaux usages. Mais de nombreuses églises ou cathédrales fmirent en dépôt de munitions ou de sel, et certaines abbayes servirent de prison ou furent transformées en casernes... La fin de la Révolution marque la fin des différents travaux entrepris par les responsables en charge de la conservation du 28

patrimoine, et les préoccupations de Napoléon 1er (empereur des
Français de 1804 à 1815) vont se porter principalement sur les musées. Cette ère marque les débuts d'une réflexion muséologique d'envergure. La Révolution va permettre de s'interroger sur la nécessité de la présence d'un conservateur possédant une connaissance historique, sur la nécessité d'inventer un ou des systèmes de présentation des œuvres afin de former un ensemble clair et cohérent, et d'élaborer des critères de sélection pour le choix des œuvres à conserver; tout en n'omettant pas de s'interroger sur les inconvénients d'une décontextualisation des œuvres qui tirent leur sens premier de leur appartenance à un ensemble initial et ce dans un contexte donné. Cela permettra enfin de s'interroger sur l'aspect financier et le coût inhérent à la conservation. Sous le règne de Louis Philippe, le 21 octobre 1830, François Guizot, ministre de l'Intérieur, préconise la création d'un poste "d'Inspecteur général des Monuments historiques". Le roi nommera Ludovic Vitet qui sera remplacé en 1834 par Prosper Mérimée, célèbre écrivain. Ce dernier voulait renforcer la protection du patrimoine en vue de l'intérêt de tous. En 1837, est créée la commission des Monuments historiques. Avec elle naîtront les premières mesures de protection concernant les Monuments historiques. Le 30 mars 1887, est élaboré un premier texte de loi spécifiant que" [. ..J les immeubles par destination ou objoetsmobiliers
appartenant à despersonnes publiques ou privées, dont la conservationpeut avoir au point de vue de l'histoire ou de l'art un "intérêt national", peuvent être classés

en totalité ou en partie par les soins de l'Instructionpublique et des BeauxArts"13. Dès lors, aucune restauration ni destruction n'est possible sur les monuments classés sans le consentement du ministre. Cependant le classement, mesure théorique, n'empêche pas les monuments de se dégrader dans la réalité quotidienne. D'autre part, les biens ne faisant pas l'objet d'un classement sont parfois vendus à l'étranger. A partir de la transformation des biens patrimoniaux en biens nationaux, ces derniers ont acquis une valeur marchande. Les propriétaires qui ne peuvent ou ne veulent pas entretenir leurs biens, ont la possibilité, à condition que ceux-ci ne soient pas classés, de les faire sortir du territoire pour les vendre. En 1905, est instituée la loi préconisant la séparation de l'Eglise et de l'Etat; c'est-à-dire que les édifices religieux passent sous l'autorité de l'Etat (avec la commission des Monuments historiques) et des collectivités locales ~es communes 29

doivent alors participer elles-aussi à l'entretien des monuments). Cette loi va modifier la composition et l'ampleur du parc des monuments protégés qui va s'élargir encore le 21 avril 1906, avec l'élargissement de la protection des Monuments historiques à la protection des sites et monuments naturels à caractère artistique. La loi du 31 décembre 1913 vient renforcer celle de 1887, en ajoutant uq second type de protection: l'inscription sur l'Inventaire supplémentaire des monuments historiques (mesure moins contraignante que la première), en prévoyant des sanctions civiles et pénales pour le cas où des modifications seraient effectuées sur un monument classé sans autorisation; et en classant d'office certains édifices, même s'ils appartiennen t à des propriétaires privés, désormais obligés de réaliser les travaux nécessaires pour la bonne tenue de l'édifice. Cette nouvelle loi ne parle plus d'intérêt national, mais d'intérêt public pour le classement d'un bien. La volonté de Prosper Mérimée prend alors corps. Cette loi s'applique aux bâtiments ou aux objets, quelle qu'en soit l'époque (faible représentation cependant des 17, 18 et 19ème siècles; périodes réhabilitées ultérieurement), aux vues de leurs valeurs pédagogiques, scientifiques, esthétiques, mémoriales, sociales ou encore urbaines. Mais protéger seulement le bâtiment ne suffit pas. C'est pourquoi en 1943, une loi annexe la notion des abords des monuments. Cette loi vise à créer un périmètre de protection (500 mètres) où toute modification, tout projet à l'intérieur de ce périmètre doit obligatoirement être soumis à l'autorisation de l'architecte des Monuments historiques. Le patrimoine se trouve alors associé à la notion d'urbanisme. A partir de 1957, les inspecteurs généraux des Monuments historiques qui se succèdent veulent intégrer des œuvres contemporaines aux Monuments historiques, à condition que les artistes choisis répondent à un cahier des charges très strict visant à respecter la particularité de chaque lieu; ce sera l'exemple du Jardin des Tuileries. Le 4 septembre 1962, une loi mettant en place des "Secteurs sauvegardés" afm de protéger et préserver les vieux quartiers de chaque ville, est adoptée. En mars 1964, André Malraux (alors ministre d'Etat chargé des Affaires culturelles), sous l'impulsion d'André Chastel, crée l'Inventaire général des richesses artistiques de la France afin de développer davantage les mesures de protection, et faire découvrir au public la diversité du patrimoine français. Au mois de mai de la même année, est adoptée lors du 30

deuxième Congrès international des architectes et des techniciens des monuments historiques et des sites, la Charte de Venise qui souligne que la conservation est une priorité et que la restauration doit rester exceptionnelle. Le 7 janvier 1983, la loi de décentralisation institue les "Zones de Protection du Patrimoine Architectural et Urbain" (Z.P.P.A.U.) auxquelles la loi du 8 janvier 1993 ajoutera un P., celui de "Paysager". En 1985, le Conseil de l'Europe adopte la Convention de Grenade pour la sauvegarde du patrimoine architectural de l'Europe. Le 16 mai 1990, des décrets permettent la création des corps des conservateurs et des conservateurs généraux du patrimoine. L'Ecole du patrimoine est créée en même temps pour assurer la formation des nouveaux conservateurs. En 1992, le Conseil de l'Europe adopte la Convention de Malte pour la protection du patrimoine archéologique. Le 21 septembre 1998, et nous terminerons sur cette dernière date, est créée la Direction de l'Architecture et du Patrimoine par la fusion de ces deux unités. Toutes ces mesures successives visant à affmer la protection et la conservation du patrimoine ont fait de celui-ci une notion particulièrement complexe dont nous pouvons difficilement aujourd'hui déftnir avec exactitude les limites. Le patrimoine recouvre désormais des réalités très diverses qui tendent à en modifier le sens, voire à en discréditer parfois la légitimité. Extension de la notion Progressivement, le champ sémantique de la notion de patrimoine s'est étendu. On parle aussi bien de patrimoine historique que national, naturel ou génétique, et nous l'associons souvent, et à tort, à la notion d'environnement. Le terme a ainsi été requalifié par une variété d'adjectifs qui fmit par en faire un concept presque abstrait et surtout "nomade", pour reprendre l'expression de I. Stengers , et reprise par F. Choay dans son Allégorie dupatrimoine. Cette multiplicité de sens tend à changer la défmition originelle du patrimoine qui concernait uniquement les biens familiaux, ou héritage, devant se transmettre de génération en génération (parents à enfants) ; cette défmition était réelle pour les sociétés qui possédaient des structures et des valeurs familiales fortes. Désormais, le patrimoine s'est considérablement étendu; du monument, nous sommes passés au site, du site au territoire, du territoire à la ville, de la ville à la nature. Lorsque le patrimoine a 31

cessé de concerner uniquement les biens familiaux, il s'est attaché aux monuments pour prendre ensuite l'appellation de monuments historiques. Il n'y avait que trois catégories possibles: les édifices de l'Antiquité, les édifices religieux, et quelques châteaux. Puis, "toutes les formes de l'art de bâtir, savantes et populaires,urbaines et rurales,toutes les catégoriesd'édifices, publics et privés, somptuaires et utilitaires"15 se sont ajoutées; ce qui n'a pas empêché le patrimoine de conserver son caractère historique. "... Il nefaut pas oubliernonplus les langueslocales,les savoirfaire, les modes de vie,... etc."16,autres formes d'expressions culturelles et artistiques. Jusqu'aux années 60, il n'y avait aucune limite, lorsqu'il s'agissait de remonter le temps, pour qu'un bien soit du domaine du patrimoine. En revanche, il était inconcevable de dépasser, dans l'autre sens, le 19ème siècle. Aujourd'hui, nous prenons en compte les édifices du 20ème siècle soulevant le problème des "nouveaux patrimoines"17.Nous sommes passés d'une échelle infiniment petite, avec les biens familiaux, pour parvenir à une échelle planétaire (voire spatiale? ), avec le patrimoine mondial. Françoise Choay parle de trzple extension tYpologique, hronologiqueet c géographique. ans ce contexte, tout est susceptible de faire partie du D patrimoine puisque tout bien, de quelque nature qu'il soit, est enraciné dans le temps, et dans l'espace; conditions à la base de toute vie, de toute société, de toute organisation (voire de toute histoire: qui/quoi, quand, où. . . ). Un lien indéniable avec le passé Ce qui lie tous ces biens rassemblés sous une même appellation, c'est leur commune appartenance au passé. En tant que référence au passé, le patrimoine est un héritage qu'il convient de protéger et de conserver afin de le transmettre aux générations futures. Par cette seule appartenance au passé, un objet possède une valeur culturelle, d'art et d'histoire; ce qui lui vaut l'opportunité d'être conservé. Cette valeur est elle-même déterminée par une valeur d'ancienneté dont on dote chaque objet pour qu'il ne sombre pas dans l'oubli. Mais dans un tel contexte, tout bien provenant du passé est susceptible de devenir objet de mémoire, même si ce n'était pas sa vocation initiale. Serait-ce admettre dès lors que si l'on parle de mémoire, on parle de conservation, et qui dit conservation dit patrimoine? La dérive possible est alors de valoriser certains projets, sous couvert de cette valeur d'ancienneté, pour servir une 32

politique du moment (hypocrisie, démagogie... ) ; et de verser non seulement dans une politique du "tout patrimonial", mais aussi de sombrer dans un certain passéisme18. Avec le développement du sentiment national issu de la Révolution, et développé depuis, les Français se sentent tous les héritiers du patrimoine, de sa richesse et sa diversité; le patrimoine est donc l'affaire de tous. Mais suivant cette logique, "On est passé (...) d'un patrimoine hérité à un patrimoine revendiqué."19: Le patrimoine est devenu l'objet d'une mobilisation exceptionnelle de la part des spécialistes comme de la part du public; mobilisation qui ne fait que s'accroître. Pour les premiers, le patrimoine reste toujours un domaine réservé. Ils se retrouvent, par exemple, lors des Entretiens du Patrimoine se déroulant régulièrement depuis 1988 (date de leur apparition), et qui sont
"l'occasion pour des spécialistesfrançais et étrangers de débattre sur des questions

auxquelles ils sont régulièrement onfrontésdans les domaines de l'étude,de la c conseroation de lagestiondupatrimoine"20.Les thèmes y sont très variés. et Le public et les citoyens, quant à eux, participent au patrimoine à la fois en tant qu'acteurs, en tant que proprié"taires d'un bien patrimonial à maintenir en état, en tant que conservateur amateur de leur propre musée (lieu restant le symbole de la conservation et de la mémoire), en tant que consommateurs, spectateurs et visiteurs des biens et lieux patrimoniaux. Mais surtout en tant que responsables moraux de ces patrimoines nationaux. Le patrimoine: l'affaire de tous et pour le plus grand nombre C'est un fait que de plus en plus de colloques réunissent les spécialistes autour de la notion de patrimoine, et que le public est de plus en plus sollicité en vue d'être responsable afin d'obtenir sa contribution pour une meilleure protection, conservation et mise en valeur du patrimoine dont il doit être fier. C'est pour ces raisons qu'a été lancée, par le Ministère de la Culture, en 1980, l'Année du Patrimoine afin de montrer au public la diversité du patrimoine français; et que sont organisées chaque année depuis 1984, les "Journées du Patrimoine". Il ne faut pas oublier non plus la possibilité de visiter gratuitement le Louvre le premier dimanche de chaque mois. Depuis janvier 2000, cette mesure s'applique désormais à tous les musées nationaux et aux Monuments historiques publics à la même fréquence et du 1er octobre au 30 mai. La volonté des pouvoirs publics est que le maximum de personnes quels que soient 33