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Le Petit Carnet bleu

De
336 pages

Convié à suivre pas à pas les aventures extraordinaires de Kostia, guerrier des temps modernes, le lecteur est entraîné dans le tourbillon de l’Histoire. Une fresque marquée par les événements de la révolution russe de 1917, de l’exode des réfugiés, de l’exil et de la Seconde Guerre mondiale. Fiction passionnante au regard des situations rocambolesques vécues par des personnages dont certains ont réellement existé. L’un des acteurs, et non des moindres, est André Gide à qui l’auteur donne une dimension humaine peu connue dans son dévouement auprès des réfugiés fuyant l’oppression des dictateurs de l’entre-deux-guerres : Hitler, Mussolini et Franco.


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Couverture
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Cet ouvrage a été composér Edilivre
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Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50
Mail : client@edilivre.com
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Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-334-24764-1
© Edilivre, 2016
Remerciement
Mes remerciements vont à Frank Lestringant. Sans les renseignements contenus dans son ouvrage monumental « Gide, l’inquièteur », je n’aurais jamais pu écrire ce livre.
Exergue
… En achevant ces mots épouvantables, son ombre vers mon lit a paru se baisser, et moi, je lui tendais les mains pour l’embrasser. Mais je n’ai plus trouvé qu’un horrible mélange d’os et de chair meurtris, et traînés dans la fange, des lambeaux pleins de sang, et des membres affreux que des chiens dévorants se disputaient entre eux. Jean Racine,Athalie, acte II, scène IV
En apprenant le brutal décès de son frère, Igor avait sauté dans le premier avion en partance pour Buenos Aires. La coutume dans ce pays austral étant d’ensevelir les morts dans les heures qui suivent, il n’y avait pas une minute à perdre. Chaque année à Noël, Kostia se signalait en lui envoyant des nouvelles. Mais, hormis quelques banalités liées à son activité d’éleveur, il n’était pas bavard. Dans sa dernière lettre, en date du 3 décembre 1971, il lui avait expliqué que son exil en Argentine correspondait au désir de se fondre dans l’anonymat et de rompre définitivement avec le passé. Il concluait sur une invitation à venir le voir : il avait un secret à lui révéler, un secret qui devrait le surprendre… Durant cet interminable vol qui relie les continents nord et sud de la planète, Igor s’était mis à retracer mentalement la vie extraordinaire de son frère, une vie de belluaire moderne achevée en Patagonie où il s’était réfugié, une dizaine d’années plus tôt. Tout le contraire de sa vie à lui, vouée au travail discret d’un fonctionnaire de l’administration française. Peu lui importait d’être taxé par certains de minimaliste. Face à la rudesse de l’existence, il avait rangé ses rêves de jeunesse au placard et renoncé une fois pour toutes au souci de lui-même.
Révolution russe
1
En 1917, quand cette histoire commence, l’oblast de Penza situé à six cents kilomètres au sud-est de Moscou était administré par un gouvernement autonome et comprenait une population évaluée à soixante mille âmes. Le mois de février avait débuté comme tous les autres, ensoleillé et froid. Les gens vaquaient à leurs occupations, attendant passivement la fin de l’hiver. Dans cette ville de province qui sommeillait sous la neige, le temps s’écoulait au ralenti. Et rien, hormis l’agitation de quelques trouble-fêtes excités, ne pouvait laisser prévoir la venue d’un cataclysme quelconque. Agés respectivement de seize et quatorze ans, Kostia et Igor habitaient une belle demeure, agrémentée d’un grand parc planté de sapins, de châtaigniers et de bouleaux verruqueux. Depuis le salon, la vue s’ouvrait sur un enclos de pommiers. Parvenus à maturité, leurs fruits couleur pistache exhalaient une senteur acide dont le parfum enivrant se répandait jusque sous les fenêtres. Ça et là, des cariatides de vierge tenant dans ses bras un chérubin dénudé, un bas-relief montrant une laie suivie de ses marcassins, atlantes de pierres représentant des lutteurs grecs portant sur l’épaule le bassin d’une fontaine. On pouvait apercevoir, au loin, un troupeau d’oies cacardant sur l’étang et deux chiens dégingandés de la race des « Barzoï » se prélassant à l’entrée. Bâtie sur une propriété appelée « La Renardière », la résidence du style néo-classique aux proportions harmonieuses, avec fronton et péristyle, avait été acquise par leur arrière-grand-père auprès du poète Lermontov, né au manoir de Tarkhany, à une vingtaine de kilomètres de là. L’existence dans cette province profonde se déroulait paisiblement en compagnie de leur mère Olga, de tante Léna et de leur grande sœur Irène. Les femmes s’appliquaient à entretenir la propriété avec les domestiques. Sauf « niania », la gouvernante qui, du fait de son âge avancé, passait le plus clair de son temps, couchée sur un matelas, à même le dessus de l’imposant four en faïence qui chauffait la cuisine. D’origine paysanne, la vieille nounou connaissait toutes les légendes du folklore russe qu’elle avait coutume de raconter, le soir, après diner. Les plantes médicinales n’avaient pas de secret pour elle, des plantes conservées dans des petits pots en verre, soigneusement étiquetés et rangés sur une étagère. Experte dans la confection des confitures et la culture des légumes du jardin potager, elle emmenait les enfants dans les sous-bois pour ramasser des chanterelles qu’elle faisait mariner ou rôtir à sa façon. Quand elle ne supervisait pas les travaux ménagers, leur mère Olga s’installait à son chevalet et peignait des aquarelles. Tantôt des portraits, tantôt des paysages – forêt, champ de blé, étang – ou des animaux de basse-cour comme les canards et les petits lapins, avec lesquels elle avait une irrésistible relation de tendresse. Tout ce qui touchait à la nature l’inspirait. Son leitmotiv était que la nature est un bienfait de Dieu, un Dieu auquel elle croyait dur comme fer. – Dieu est bon, il ne trompe jamais personne. De plus, il est le seul à ne pas commettre de péchés, disait-elle en se signant devant l’icône de la vierge de Kazan accrochée sur le grand mur du salon. Lisant beaucoup, elle cherchait dans la compagnie des livres réconfort et remède à
l’ennui. La bibliothèque aux senteurs d’encaustique et de vieux cuir comportait des publications de toutes sortes : d’Histoire, de science, de médecine, de philosophie et de littérature. Avec une place de choix réservée aux auteurs de l’antiquité. Celles de Platon et de Socrate voisinaient avec les œuvres plus modernes de Descartes, de Pascal et de Rousseau. Mais ce qu’elle appréciait le plus, c’était la littérature romanesque. Se donnant l’illusion d’être dans le secret des Dieux, elle partageait la vie des auteurs et découvrait dans leurs œuvres une sensation attachante qui meublait sa solitude. Avec Gustave Flaubert, ce martyr de la littérature, Anton Tchekhov avait sa préférence. Ses contes lui faisaient goûter au langage simple employé pour planter une situation, évoquer succinctement la nature, ou décrire en termes précis le portrait d’un individu. Que les miscellanées fussent courtes ou longues – elle était toujours saisie par le déroulement immédiat et inattendu de l’intrigue. Dans les récits plus élaborés, commeTrois ansqui met en scène un riche commerçant marié à une jeune femme qu’il croit aimer mais dont la vie conjugale se résume à pas grand-chose – parce que l’amour n’est pas au rendez-vous – elle s’identifiait à elle. La dérision et la nostalgie du temps qui passe sont les thèmes récurrents et mobilisateurs de tous les personnages tchékhoviens. À propos du mariage, ne disait-il pas ? – Si vous craignez la solitude, ne vous mariez pas ! Certes, Tchekhov se moquait de la religion et des popes, décrits comme sales, ivrognes, incultes, mais son humour dévastateur l’exonérait de son sacrilège car bien qu’iconoclaste, le sentiment de Dieu et de ses saints était profondément ancré en lui. Un humour qui montrait un auteur malicieux se moquant perpétuellement de la société, à l’image du gai potache de ses années estudiantines, passé maître dans l’art de faire des farces. Rien dans sa littérature ne semblait étranger à Olga. Personnages, situations, paysages, sentiments, interrogations, comportements, depuis les plus courants jusqu’aux plus excentriques, lui révélaient la richesse et l’originalité du caractère slave. Quand elle pensait à lui en tant qu’être humain, elle se le représentait jeune, non pas tant à cause de sa mort précoce – il était décédé à 44 ans – mais parce que ses écrits reflétaient une jeunesse d’esprit, motivée par un sentiment de curiosité pour les choses de la vie, avec une maturité et une perspicacité remarquables. Elle aurait aimé être son amie, ne pouvant imaginer qu’on puisse s’ennuyer en sa présence, tant était vaste le répertoire de ses pantalonnades. Vêtue d’une longue jupe qui lui battait les chevilles et où le chat Rufus venait de temps en temps se frotter, Olga était aux antipodes de la coquetterie, n’ayant depuis longtemps plus personne à séduire. Douce quoique ferme, n’élevant jamais la voix, elle esquissait, quand elle regardait ses enfants, un sourire empreint de tristesse et de résignation. On aurait dit que son isolement matrimonial faisait d’elle, avant l’heure, une vaincue de la vie. Tante Lena, quant à elle, était une femme franchement laide, dépourvue de grâce et de féminité. Une vieille fille si maigre et si mal fagotée qu’aucun homme, en dépit de la fortune qu’elle était censée posséder, n’osait approcher, tant son aspect physique faisait peur à voir. Myope comme une taupe, elle portait, pincés sur le bout du nez (une saillie pointue qui ressemblait davantage au museau d’un renard qu’à l’appendice d’une créature humaine), des bésicles qui, en amplifiant démesurément les yeux, accusaient le teint cireux de son visage. Elle s’agitait en permanence. Pareille à une souris besogneuse, elle allait et venait dans les grandes pièces de la demeure seigneuriale, trouvant toujours quelque chose à faire, une saleté à nettoyer, un cadre à redresser ou un feu de cheminée à ranimer. Elle marmonnait sans cesse, sans qu’on ne parvienne à comprendre le sens de ses imprécations. Ses gesticulations terminées, elle s’asseyait dans un fauteuil à côté de sa sœur et reprenait la broderie d’une nappe, d’un tissu d’ameublement ou d’un col de chemise, ajoutant un motif plat ou en relief fait de fils simples, de paillettes, de perles ou de pierres précieuses. C’était une femme d’un autre âge, un être foncièrement bon avec une gentillesse qui n’avait d’égale que sa générosité. Elle avait toujours une pensée pour les autres. Vis-à-vis de Kostia en particulier qu’elle gâtait en extirpant d’une boite métallique au couvercle richement décoré un de ces
succulents biscuits français fourré à la frangipane qu’un pâtissier réputé de la ville faisait venir de Paris à son intention. Avec une intonation de voix qui conviait à la gourmandise, elle lui susurrait : – Mange, mange, mon mignon, les gâteaux, ça donne de l’esprit et ça rend plus sage ! Leur sœur Irène était une jeune fille plutôt belle. Yeux gris bleu, teint pâle, cheveux châtains, elle ressemblait physiquement à son père, sans en avoir le caractère décidé. Docile, dévotieuse, elle s’exprimait d’une voix monocorde, n’émettant jamais d’avis qui ne ressorte de la plus évidente banalité. Affectée de troubles psychologiques, au sortir de la puberté, elle était sous l’emprise de la mélancolie qui la maintenait songeuse une partie de la journée. À l’époque, Igor était encore trop jeune pour se mêler à la conversation des adultes. Sa naïveté enfantine l’emportait sur toutes considérations qui ne fussent en rapport direct avec l’admiration exclusive qu’il vouait à Kostia. Ce dernier aspirait à être Boris Godounov, un tsar ème d’ascendance tatare qui avait gouverné la Russie au 16 siècle. Lors de la fête de fin d’année de l’école, il avait joué son rôle dans une pièce conçue par l’instituteur, et fait rire ses petits camarades quand, au moment de la mort du personnage, il s’était roulé par terre en hurlant : – Dieu sauve la Russie ! Le public avait trouvé ce moment si drôle qu’il lui avait réclamé de rejouer la scène. Les enfants révéraient aussi leur père. Celui-ci était souvent parti dans la région où il présidait une réunion duZemgor. Composée de notables, de professions libérales, de hauts fonctionnaires, d’artisans et de commerçants, cette Assemblée territoriale était chargée du ravitaillement, de l’assistance publique, de l’instruction primaire, de l’entretien de la voierie et de la santé publique. Institution au demeurant fort utile, elle avait été fondée pour suppléer localement aux carences du gouvernement central. Elle était, néanmoins, combattue par l’intelligentsia de gauche qui voyait en cette organisation celle d’une caste dirigeante incompatible avec son idéal utopique du transfert du pouvoir au peuple. Bel homme à la moustache finement ciselée, le visage glabre, Dimitri Alexandrovitch était toujours tiré à quatre épingles. Avec sa collection de chapeaux, ses nœuds papillon et la volumineuse garde-robe de costumes trois-pièces faits sur mesure par le tailleur Moïssiev, un couturier juif qui n’avait pas son pareil pour offrir les meilleures étoffes importées d’Angleterre, il passait pour être le personnage le plus élégant de la ville. Le verbe facile, l’humour féroce, avec toujours une anecdote à raconter, il amusait ses interlocuteurs en même temps qu’il les séduisait. Il affectionnait les proverbes : – Il faut garder la tête froide, le ventre à jeun et les pieds au chaud ! disait-il, en faisant un signe de croix vertical sur les trois parties de son anatomie. Il citait aussi les philosophes comme cette maxime tirée de la bouche duCandide de Voltaire : – Le travail écarte de nous les trois grands maux de l’humanité, l’ennui, le vice et le besoin. Doté d’un excellent appétit, il aimait surtout la volaille dont il disséquait lui-même la carcasse. En levant les yeux sur ses enfants, il demandait toujours : – Á l’anglaise ou à la française ? D’une vive intelligence, il pouvait d’une phrase bien tournée emporter l’adhésion du plus endurci des contestataires. Ses amis disaient de lui qu’il avait la fibre diplomatique. Parmi les souvenirs qu’Igor gardait de son enfance revenait toujours celui de son père sur le perron de la maison, grimpant lestement dans sa calèche attelée à Karpoucha, une jument baie conduite par le jardinier Anatole. Après avoir embrassé toute la famille, l’imprégnant de son insistant parfum de lavande, il saluait les domestiques. Un peu à l’écart, « niania », sa longue chevelure enveloppée dans le châle traditionnel des paysannes russes, dodelinait de la tête et balbutiait : – Que Dieu te bénisse, Excellence ! Que Dieu te bénisse !
Puis, coiffant son chapeau melon, il donnait l’ordre du départ en direction de la gare pour prendre le train à destination d’Orel où habitait sa mère, Anna Fédorovna, en compagnie d’une servante appelée Fiolka. « – Fouette, fils de chien, fouette ta ganache, le train n’attend pas ! » L’éclat de sa voix aux accents joyeux se répandait alors parmi les châtaigniers bordant la grande allée qui menait à la sortie du domaine. Une imprécation qui dans la bouche d’un maître de maison de l’époque relevait moins d’une discrimination à l’encontre d’un domestique que d’une plaisanterie bourrue de patriarche.
2
En raison de l’absence paternelle, l’éducation des enfants souffrait d’un laisser-aller insolite pour une famille de notables comme la leur. Au grand désespoir de son instituteur, Kostia séchait souvent les cours pour se livrer au braconnage dans la campagne voisine. Avec le temps, il était passé maître dans ce qu’il appelait « son arithmétique champêtre » : pose des collets pour la saisie des lapins, dissimulation des pièges pour la capture des loutres et répartition des flotteurs sur les étangs pour la pêche des carassins. Plutôt que d’ânonner des leçons apprises par cœur sur le banc de l’école, il préférait de beaucoup, avec les garnements de son entourage, jouer à se culbuter dans les meules de foin qui sentaient bon l’herbe fraichement fauchée. Une manière pour ce sauvageon de savourer l’ivresse de la liberté et de la vie sans contrainte. Plutôt petit pour son âge, Kostia avait une complexion physique solide et une endurance à toute épreuve. Jamais fatigué, il était capable de marcher pendant des heures pour peu que l’enjeu en vaille la peine. Fort curieusement, par rapport à l’habitude des adolescents de dormir beaucoup, il avait besoin de peu de sommeil pour se réveiller dispos. Pommettes hautes, yeux perçants légèrement bridés, il ressemblait à ces tatars féroces représentés dans ses livres d’enfant, et dont la légende familiale mentionnait la parenté. Fier de ses origines, il n’avait pas tardé à accoler à son prénom le sobriquet de « Tatar ». Menant sa vie comme il l’entendait, peu curieux de ce qui se passait autour de lui, il cherchait à éviter les questions. Contrairement aux enfants de son âge, il ne brillait pas par l’érudition classique enseignée au collège, privilégiant l’enseignement de la vie proprement dite à l’éducation académique dispensée par ses professeurs. L’écolier rustique qu’il était ne parlait même pas le français, langue pourtant en usage dans les familles patriciennes de l’époque, et usait du jargon populaire appris au contact de ses compagnons d’escapade, affranchis comme lui de la tutelle paternelle. Les enfants aimaient leur ville natale. Vivre là les rassurait, avec sa verdure, la vue sur les peupliers, vêtus de leur frondaison flamboyante en automne et chatoyante au printemps, le carillonnement joyeux des cloches appelant les fidèles à la messe, et l’arôme résineux de l’encens flottant sur le parvis des églises. Pourtant, la vie des habitants ne les concernait pas. Ignorant leurs occupations, ils s’en désintéressaient complètement. Cependant, l’environnement était triste. Jardins publics mal entretenus, lampadaires défaillants, centres de réunions désertés hormis par quelques excentriques en mal de reconnaissance, pas de troupe de théâtre décente, bibliothèques peu fréquentées. Dans les foyers modestes, la saleté était repoussante, leur cuisine sentait en permanence la soupe aux choux, et les jours gras le poisson frit à l’huile de tournesol. Les domestiques dormaient à même le sol, avec des guenilles pour toute couverture. La corruption des fonctionnaires, du clergé, des notables, des professions libérales, jointe à l’ivrognerie, au jeu, au vice et à la torpeur des paysans, gangrénaient toutes les classes de la société et faisaient de la ville de Penza, comme de la plupart des villes de province, un lieu propice au développement des idées révolutionnaires. Attisées par des fanatiques forts du désir d’en finir avec un monde archaïque qui, sans s’en rendre compte, vivait proche de la barbarie, ces idées trouvaient un ferment favorable auprès des étudiants, des intellectuels et des ouvriers, rebelles au pouvoir divin d’un monarque tout puissant fermé à tout projet de réformes susceptibles d’améliorer leur condition. La famille Gontcharov appartenait à l’aristocratie ancienne. Descendants de tatars qui, pendant des siècles, avaient soumis la Russie à leur domination, leurs ancêtres s’étaient rangés sous la bannière d’Ivan III, dit le « Terrible » et convertis à la religion orthodoxe. La légende raconte que la Vierge Marie (qui, à cette époque, voyageait partout) était apparue à leur chef et aurait déclaré pour le convaincre :