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Le peuple Kissi (Guinée, Libéria, Sierra Leone) face aux colonisations

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Voici reconstituée l'histoire du partage colonial du pays kissi entre Anglais, Français et Libériens à partir des clauses de la Conférence de Berlin en 1885. L'ouvrage traite ainsi de l'ère coloniale à la croisée de trois colonisations concurrentes. On y retrouve la manifestation multiforme de la toute puissance du pouvoir colonial et ses tentatives d'arrimage de la société kissi à l'économie de marché.

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Ajouté le 01 août 2010
EAN13 9782296255623
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LE PEUPLE KISSI (GUINEE, LIBERIA, SIERRA LEONE)
FACE AUX COLONISATIONS
Résistance et survie

ALY GILBERT IFFONO

LE PEUPLE KISSI (GUINEE, LIBERIA, SIERRA LEONE)
FACE AUX COLONISATIONS

Résistance et survie

L’HARMATTAN

© L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11797-6 EAN : 9782296117976

À ma mère Wandja Kamano qui a tout fait pour moi et à laquelle je dois tout.

MOT DE RECONNAISSANCE

A tous mes maîtres d’école primaire qui m’ont tant appris et auxquels je dois tout, je dédie ce livre. Ma pensée affectueuse va notamment à : - DOUNO BALLA qui, fraîchement sorti de l’Ecole Normale Primaire de Macenta, fit avec brio ses premières armes dans la classe de première année du cours élémentaire que nous fréquentions. Excellent choriste, compositeur doué et brillant metteur en scène, Douno nous initia très tôt aux arts scéniques. Il fera valoir plus tard ses talents d’artiste consommé au sein de la célèbre troupe artistique de Gueckédou dont plusieurs grands prix au niveau des festivals culturels et artistiques nationaux ont porté sa marque. Aujourd’hui à la retraite, Douno est fondateur de l’une des toutes premières écoles privées de la Guinée, le Complexe Scolaire et Universitaire Nelson Mandela, un des meilleurs établissements d’enseignement de la République de Guinée. - FIATY-AMENOUVOR KWASSI, un des trente instituteurs togolais qui, au nom de l’honneur et la dignité des peuples africains qu’inspirait l’indépendance guinéenne, venus au secours de l’enseignement guinéen dès la rentrée scolaire de 1959. Ces nationalistes togolais, en panafricanistes convaincus, allaient ainsi combler le vide créé par le retrait brutal par la France de ses cadres et techniciens, en représailles au NON historique de Sékou Touré au Général de Gaulle. Arrivé tout droit de Lomé, il nous retrouva à Ouendé Kènèma, aux confins du Libéria et de la Sierra Léone, à plus de 800 km au sud de Conakry. C’est lui qui, patiemment, méthodiquement, bref en pédagogue chevronné, nous ouvrit les portes du secondaire. Si Douno Balla a assuré notre initiation à l’art, Fiaty, quant à lui, nous a appris à jouer techniquement au ballon. Grand athlète et excellent footballeur, il a été régulièrement sollicité par le sélectionneur régional pour renforcer la grande équipe de football de Gueckédou, plusieurs fois finaliste de la coupe nationale. Aujourd’hui à la retraite, Fiaty a fondé à Tsévié une école privée qui compte parmi les meilleures au Togo. Que tous en soient vivement remerciés.

PRÉFACE

L’auteur de ce livre ne devrait pas, normalement, être présenté aux lecteurs. Je dis « normalement », parce que, dans d’autres conditions que celles qui entourent le travail des intellectuels en Afrique et la diffusion de leurs travaux, il serait aujourd’hui l’un des chercheurs guinéens les plus en vue. Car Gilbert Aly Iffono n’est pas seulement un historien. C’est, d’abord, un pur produit de l’université guinéenne. Cette université est née, on le sait, dans les conditions les plus difficiles et, en même temps, les plus exaltantes. Elle a vu le jour à partir de 1958, à la suite du fameux « NON » de l’écrasante majorité des Guinéens au referendum proposé le 28 septembre par le général de Gaulle aux électeurs de France et d’« Outre Mer ». Quoi qu’on ait dit, par la suite et souvent à juste titre, des dérives du régime instauré par le P.D.G. (le Parti démocratique de Guinée) d’Ahmed Sékou Touré, ce non, aussitôt érigé en « événement » et en moment historique, fut bel et bien l’un des « événements fondateurs » des indépendances africaines. On a trop souvent réduit ces indépendances à leur seule dimension politique, voire politicienne. C’est oublier, minorer, occulter ou masquer le fait que la plupart des « Pères de l’Indépendance », voire leurs ancêtres dans la longue lignée des patriotes africains, avaient inscrit dans leur projet des dimensions et des ambitions politiques, bien sûr, mais aussi de puissantes ouvertures économiques, sociales, culturelles et intellectuelles. Faut-il rappeler ici les noms et les projets éducatifs d’Africanus Horton (1835-1883) et d’Edward Wilmot Blyden (1832-1912) ? On nous rétorquera peut-être qu’ils appartiennent, si l’on peut dire, à la « préhistoire » de la modernité africaine ! Soit, mais peut-on récuser les Nnamdi Azikiwe et les Kwame Nkrumah, tous instruits par les féconds débats et riches expériences des Noirs américains et, plus largement, des Etats-Unis d’Amérique, une jeune nation qui s’est voulue si active à poser à l’échelle internationale son dynamisme intellectuel et sa personnalité

culturelle dans le monde en mutation de la première moitié du XXe siècle ? Il y eut, dans la Guinée des années 1950 et 1960, des débats et des innovations qui, à l’examen, révèlent une tension, une qualité et un engagement qui n’avaient rien à envier à l’intensité, aux exigences ou aux soucis du concret de la décennie précédant les indépendances. Aly Gilbert Iffono a été, comme toute sa génération, le produit de ces débats passionnés et des institutions, programmes et pratiques pour le moins prosaïques qui en son issus. L’un des problèmes cruciaux de la Guinée sékoutourienne et postsékoutourienne, dans la mise en place et dans la gestion de l’Etat postcolonial, a cependant été et reste la juxtaposition et, pire encore, l’affrontement à fleuret moucheté ou à couteaux ouverts entre plusieurs « élites » : d’un côté, l’« élite » produite localement par le système scolaire et universitaire d’Etat, je veux dire de l’Etat indépendant, et, de l’autre, l’élite multiforme venue des innombrables horizons de formation universitaire des années de « Guerre froide », c.-à-d. de l’ancienne « métropole » coloniale, la France, mais aussi des Démocraties Populaires et des Etats occidentaux, les Etats-Unis d’Amérique en tête. Un flot de rumeurs incontrôlées, venues d’on ne sait où, s’est échiné à distiller, à doses persistantes, l’idée selon laquelle les « élites » universitaires produites localement en Guinée n’avaient aucune « qualification » et, certainement, ne possédaient pas le niveau d’excellence requis dans les brillantes universités françaises, européennes et américaines, à « la réputation mondiale » bien établie… !

Ayant fréquenté beaucoup de ces « Guinéens de la Diaspora », je suis en mesure aujourd’hui, d’avouer n’avoir jamais vu ma conviction emportée par ce flot de rumeurs. Car, enfin, la Guinée indépendante n’a-t-elle pas bénéficié de l’élan de solidarité formidable des talents aussi affirmés et aussi divers que ceux d’un Joseph Ki-Zerbo, d’un Jean Suret-Canale ou d’un Yves Bénot, pour ne citer que certains des noms parmi les plus connus et les plus proche de ma discipline de tous ceux qui se sont précipités ou sont restés en Guinée après le départ des fonctionnaires coloniaux ? Dès lors, il n’était plus question, pour la

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Guinée, de reproduire ou de recopier le « modèle » universitaire occidental, encore moins de maintenir le système éducatif colonial.

Le bilan de cette expérience reste controversé, mais je reconnais à Aly Gilbert Iffono l’insigne mérite d’avoir donné corps à mes interrogations et à mes doutes. Revenu en formation doctorale alors qu’il occupait des charges de plus en plus lourdes, député d’abord, puis ministre dans plusieurs gouvernements, Iffono s’est fait un devoir de publier ses travaux, sous forme d’articles d’abord, puis de livres : Lexique historique de la Guinée-Conakry (L’Harmattan, 1993), Contes et légendes des Kissia de la Guinée, du Liberia et de la Sierre Leone (L’Harmattan, 2009). Les lecteurs que j’encourage à découvrir ces livres verront qu’à l’évidence, sa démarche dans ces textes de base ne relève pas seulement d’une démarche historienne, mais qu’elle s’inscrit plus fondamentalement dans une problématique mémorielle et patrimoniale. Une approche dont l’actualité se vérifie aujourd’hui tous les jours dans le contexte de la célébration du « Cinquantenaire des Indépendances africaines ». Connaître l’histoire, récupérer les mémoires les plus anciennes des sociétés africaines et celles, plus récentes, de la colonisation et du demi-siècle de souveraineté, puiser dans les mémoires et les philosophies des temps passés les nourritures spirituelles et les savoirs de toutes natures nécessaires à la construction de l’Afrique, concevoir et mettre en œuvre l’élaboration d’un futur meilleur, telles sont, au plan intellectuel, les très fécondes exigences dont les esprits les plus lucides, en Afrique, dans les diasporas africaines et ailleurs, reconnaissent aujourd’hui l’urgence. Aly Gilbert Iffono participe donc pleinement à cette réflexion globale.

Le nouveau livre qu’il publie aujourd’hui s’attache à élucider d’autres questions. On a trop souvent dit des frontières africaines qu’elles sont « artificielles », comme s’il y avait des frontières autres qu’« artificielles » : « Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà ! », nous a déjà appris le philosophe.

Iffono s’attache ici aux Kissia, l’un de ces innombrables groupements humains et formations politiques saucissonnés par les
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colonisateurs en fonction de leurs intérêts, calculs et arrangements politiques et géopolitiques. Ce peuple s’est, en effet trouvé, divisé entre les territoires qui allaient donner naissance aux Etats actuels de Guinée, Liberia et Sierra Leone. Tous les mécanismes, les procédures et les péripéties de ce charcutage sont ici remarquablement mis en évidence. Aly Gilbert Iffono s’attache ensuite aux mécanismes qui, dans le contexte colonial français, ont participé, à des degrés divers, à la sujétion, à la mise en dépendance et aux transformations de la société kissia. Faut-il s’étonner que des développements substantiels soient consacrés à « la résistance » des Kissia aux tentatives d’empiètements coloniaux, une résistance aux formes multiples qui éclairent de loin, en amont, le « NON » de 1958 et, vue de l’intérieur du continent africain et de la base des sociétés africaines, l’indépendance que la plupart ont célébrée en 1960, il y a cinquante ans ?

Elikia M’Bokolo Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris Université de Kinshasa

NOTES LINGUISTIQUES

Nombreux concepts géographiques, historiques, sociologiques et anthropologiques ont été profondément altérée en pays kissi pendant la période coloniale à cause des aléas tant de la traduction que de la transcription. La rédaction de la présente thèse nous offre l’opportunité d’assurer leur réhabilitation. Cependant ce travail n’étant pas celui d’un spécialiste linguiste, nous avons voulu utiliser une transcription phonétique aussi simple que possible pour en faciliter la lecture. Le souci de restituer autant que faire se peut les particularités de la langue kissie, nous a amené en outre, à introduire une série de phonèmes qui lui sont- ainsi qu’avec d’autres langues forestières- propres. Ce sont : le Vélaire nh qui est sans équivalent en français, le ng vélaire de l’anglais king (roi) et ny, équivalent français de gn. Nous avons également les labio-vélaires kp, gb. Quant aux consonnes b, k, d, f, i, m, n, p, r, t, v, z, ils conservent la même valeur qu’en français. Nous avons enfin, utilisé la lettre ö pour rendre le son o (comme dans port), s toujours sifflant comme dans kissi h toujours aspiré. j affriquée sonore comme dj Pour les voyelles, lire : a………..comme dans papa e………..comme dans thé è………..comme lève ö………..comme dans poste u………..comme dans ou Les termes africains sont en italique tel que Jula. Ce dernier étant une forme authentique, nous n’avons pas utilisé la transcription française dioula. Un certains nombre de noms et termes africains aujourd’hui francisés ont subi des flexions normales : on écrira donc les Peulhs, les Toucouleurs, Mandingues, Malinkés, les tatas, les sofas. Nous avons porté des majuscules à des termes comme Forêt (pour la Guinée forestière), Côte (Côte des Graines), Rivières (les du sud), Région (Région Militaire), chaque fois qu’ils désignent une région spécifique. Il en va de même pour des réalités sociologiques distinctes. C’est le cas de Noirs et Blancs qui désignent ici comme Africains et Européens des groupes humains nettement différenciés.

INTRODUCTION
Les deux dernières décennies du XIXe siècle annoncent un tournant décisif dans l’histoire de l’Afrique. En effet, à partir de 1880, le continent entre dans un processus de mutations majeures qui affecte durablement les fondements des sociétés traditionnelles africaines. En fait, ces sociétés n’étaient pas à leur première épreuve du genre. Elles connaissaient déjà certaines perturbations consécutives à leur insertion dans le circuit des échanges à longue distance. Mais en dépit de cette insertion forcée, la plupart des ensembles géopolitiques en pays kissi jouissaient encore de leur indépendance. « La disparition brutale de cette indépendance, par le fait et au seul profit des Etats européens, constitue la première caractéristique de cette période. La deuxième tient aux violences qui accompagnèrent l’accélération de la pénétration étrangère : guerres de conquête et de résistance, migrations, épidémies, famines et catastrophes écologiques, jamais les Africains n’avaient subi en un temps aussi court des chocs aussi terribles » fait observer Elikia Mbokolo.1 L’analyse des mutations intervenues dans les sociétés africaines du fait de la colonisation appelle un certain nombre de problèmes, d’autant plus que, l’Afrique d’avant 1880, comme l’a si bien rappelé John E.Flint, ne succomba pas au contact économique de l’Europe. Les Africains trouvaient de quoi assurer non seulement la magnificence de leur gouvernance mais aussi leur participation active aux échanges extérieurs. C’est donc l’Europe et son système de colonisation impérialiste qui déclenchent la rupture et tous ses corollaires de malheurs dont ont été victimes les sociétés africaines sans exception aucune. Très vite, nous enseigne Mbokolo, l’historiographie coloniale « soucieuse d’idéaliser la croisade coloniale, habile à glorifier l’épopée de la conquête, attachée à rabaisser les africains en les décrivant sous les traits les plus négatifs »2, réussit à asseoir son administration et toute son idéologie qui, somme toute, transforment les colonisés en des êtres aussi taillables et corvéables que les esclaves au temps de la traite, avec la seule différence que ceux-ci (les colonisés) sont gardés chez eux et soumis a l’exploitation dans leurs propres sociétés. L’époque coloniale, si courte soitelle, « fut globalement sombre, chargée de violences, de catastrophes, de bouleversements de tous ordres.»3 Globalement, oui, mais à des degrés qui
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Mbokolo, E., 1991, P.255. Ibid., 1991, P.95. 3 Ibid., 1991, P.256.

ont « varié selon les lieux, l’état des sociétés, leurs capacités et leurs stratégies de résistance.»4 Partout, les sociétés africaines sentirent durement les perturbations de la colonisation qui s’opérèrent progressivement en « s’inscrivant dans des dynamiques de longue durée, suscitaient des processus durables d’ajustement, de coopération et de refus, et généraient souvent des rapports de force et de hiérarchies inédits entre les régions et les groupes sociaux, anciens et nouveaux.»5 C’est le lieu de rappeler que la volonté d’idéaliser le fait colonial habite toujours les anciennes métropoles. La loi de février 2005 du Parlement français sublimant les bienfaits de la colonisation au grand dam des peuples d’Afrique et d’Asie qui en portent encore les stigmates et le très honteux discours du 26 juillet 2007 du président Sarkozy à Dakar s’inscrivent parfaitement dans cette dynamique. Cette loi qui n’est ni plus ni moins qu’une offense à la dignité et au droit humains, ne cesse de susciter de vives réprobations dans le monde, y compris la France même où sa suppression pure et simple a été demandée. Contrairement à certains panégyristes de la colonisation européenne, le partage, la conquête et la domination de l’Afrique ne se firent pas sans heurts de la part des Africains ; de partout, ils opposèrent de vives résistances au nouvel ordre à eux imposé. Les conséquences désastreuses de cette période de guerres de conquête, de domination européennes et de résistances africaines, sont loin d’être évaluées à ce jour. Ce qui est constaté jusque-là, c’est que des empires et royaumes se sont écroulés, des chefferies coutumières se sont disloquées et leurs chefs persécutés et bannis, des lignes successorales traditionnelles se sont brisées, etc. En pays Kissi, comme partout ailleurs en Afrique, ce sont divers modèles d’administration et d’intégration coloniales que la France a expérimentés çà et là, au grand préjudice des solidarités naturelles qui ont jadis fondé l’unité et la puissance des sociétés traditionnelles d’antan. Les dommages ici évoqués sont loin d’être exhaustifs et l’énumération faite n’est qu’indicative. La conquête, l’occupation et l’exploitation du pays kissi sont indissociables du plan de partage et de domination de l’Afrique, mis à jour depuis la conférence de Berlin de 1884-1885, partage lui-même dicté en tout premier lieu par des motivations économiques et idéologiques. Ainsi, des années 1880 aux années 1960, l’histoire de l’Afrique en général et celle du pays kissi en particulier seront marquées par de nouveaux de rapports entre l’Europe expansionniste et l’Afrique qui se défend.
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Ibid., 1991, P.256. Ibid., 1991, P.256.

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Quand dans le dernier quart du XIXe siècle, les Européens entrèrent en conflit avec le Libéria à propos de l’occupation des territoires compris entre le Bas-Niger, la Makona et la Mêli, les Kissia qui vivaient dans une multitude d’unités politiques indépendantes les unes des autres, furent profondément affectés. Leur implication dans les transactions entre la côte et la savane comme intermédiaires et qui avait développé chez les plus entreprenants le sens des affaires, entre dans une nouvelle phase de développement historique. Jusque-là maints chefs locaux, tels MoriSulemani Savanè, Kaye Dundu, Kafula Millimunö et Yigbo Kondunö, avaient réussi à s’imposer et à se doter d’entités politiques relativement consistantes. Par exemple, Sulemani, créa dans le Kissi-nord deux chefferies sur le modèle centralisé mandingue, Firawa et Manfran intégrées au Farmayan dont Kissi- Kaba Keita alias Lènö en fut le chef. Pendant ce temps, Kaye Dundu fonda dès 1890 à l’Est de la Sierra Léone, une importante chefferie composite kissi-Mèndi, le Luawa. Kafula Millimunö, Le troisième quant à lui, se tailla par la force, une puissante autorité en réunissant autour de son Wonde natal, toutes les petites chefferies de l’extrême sud du Kissi jusqu’aux abords de la rivière Mafissa. Le dernier, enfin, agrandit le Lengo-Bengu qu’il hérita de son père Fabeli, tout au long du fleuve Mêli jusqu’à la limite du pays Lélé.6 Soit dit en passant, ces quatre chefs qui ont en commun de débuter leur carrière politique bien avant l’intrusion coloniale furent les premiers à déstabiliser le pays kissi originel. Cependant, ils lui imprimèrent, certes contre la volonté des populations soumises par la force, un élan nouveau et une dimension nouvelle. Grâce à leur entreprise que nous décrirons plus loin, ils ont permis de doter le pays kissi de structures politiques dépassant le cadre habituel du clan ou du village. Ils avaient pour ainsi dire amorcé un élan de modernisation du pouvoir traditionnel dont la référence n’était plus le sang et le sol, mais plutôt les aspirations d’ordre politique et idéologique. En cela, le processus de déstructuration présentait l’avantage incontestable d’une réorganisation du pouvoir traditionnel dans l’espace kissi ; n’eût été la présence européenne à partir de 1890 (avec le premier traité passé par les Anglais avec un chef kissi du Luawa en Sierra Léone), tout prêtait à croire que ce processus allait dans la logique d’un cheminement vers des structures centralisées durables.7 Notre étude montrera que le coup d’arrêt provoqué dans le processus de mutation par la conquête coloniale ne signifia nullement que les Kissia ont accepté le nouvel ordre à eux imposé. La stratégie de pénétration était si désordonnée et brutale que les Européens se heurtèrent à une multitude de mouvements de résistance pour préserver leur souveraineté. Durant trois
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Tinkiano, S.M., 1975, P.31. Ibid., 1975, P.31

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décennies, on va voir les territoires compris entre la zone pré forestière Sankaran-Kuranko-Koniya et les deux fleuves Makona et Mêli s’embraser. La détermination et l’abnégation affichées par les chefs Kissia à rejeter l’ordre colonial en dépit de la précarité des moyens de défense, permettent de dire qu’ils étaient parfaitement conscients du danger que représentait pour l’avenir de leur pays, la présence étrangère française et anglaise. Presque partout, on enregistre des foyers de résistance même si par la suite, ceux-ci furent plus ou moins éteints l’un après l’autre, violemment ou non. L’unanimité des mouvements de résistance procéda de l’homogénéité sociologique des populations composant ces chefferies et aussi du fait que tous partageaient le même objectif, celui de la reconquête de leur indépendance, de la sauvegarde de leur souveraineté et de leur mode de vie. Seuls les moyens et les méthodes pour y parvenir variaient. Ceux-ci étaient fonction du degré de cohésion de la communauté considérée, bien que toutes fussent décidées à reconquérir leur indépendance. Globalement, trois solutions s’offraient à eux : l’affrontement (guerres ouvertes, sièges, guérilla), l’alliance ou l’accommodation), la soumission (capitulation, allégeance) et enfin la contestation non violente (xénophobie, désobéissance civiques, refus d’envoyer les enfants à l’école, boycotts, la politique de la chaise vide). Ils ont généralement lutté seuls, à l’exception de Yigbo qui établit une alliance anti-coloniale fonctionnelle avec un chef löma, Koko Onivogi dont le territoire se trouvait à l’extrême nord du Kissi. A deux, ils ont réussi, comme nous le montrerons plus loin, à se jouer des Français et des Anglais auxquels ils ont donné la fausse impression d’être des amis. Cependant, malgré tout, toutes les tentatives de résistance et d’insurrection armée ont échoué partout. Nous en donnerons les raisons. Aussi, nous nous emploierons à expliquer pourquoi le Kissi a-t-il été aussi rapidement conquis avant d’être partagé politiquement et méthodiquement occupé par trois puissances étrangères, le Royaume-Uni, la France et le Libéria, sans que celles-ci n’entrent en conflit généralisé ? Enfin, nous tenterons de dégager les conséquences du partage colonial sur la société kissi.

PREMIERE PARTIE

CONQUETES COLONIALES ET RESISTANCES A L’OCCUPATION DU KISSI

CHAPITRE I LE PARTAGE DU PAYS KISSI

Le partage du pays kissi fut l’aboutissement d’un long processus d’empiètement et d’occupation d’espaces dans la région ouest africaine, orchestré essentiellement par la France et le Royaume-Uni contre le Libéria, seul Etat indépendant des environs à l’époque, intéressé par la question de revendication et de possession de territoires. Dans cette confrontation, le Royaume-Uni déjà présent à kailahun (Est de la Sierra Léone) en 1890, cherchait à occuper le maximum d’espace vers le nord en vue d’y contrer la progression de la France et du Libéria en position très avancée dans la région. La France qui disposait déjà d’un poste à Kissidugu dès mars 1893 et qui n’entendait pas laisser le Libéria prendre possession de son hinterland dont relevaient les trois quarts du territoire kissi, entreprit d’en limiter les prétentions. Dès lors, le Kissi se retrouva à la confluence des intérêts divergents de trois puissances. Ces dernières, à travers une série de pourparlers ponctués par un ensemble de traités, ont fini par avoir raison de l’intégrité territoriale du Kissi. Ainsi, par des cartes établies dans les chancelleries occidentales, les tracés de frontières ont au hasard des coups de crayon et de gomme, fait des Kissia, tantôt sujets français ou britanniques tantôt des citoyens libériens. Mais comment en est-on arrivé là ?

SECTION 1. LE PRELUDE
Le partage du pays kissi n’est pas le fait d’un quelconque hasard. C’est l’aboutissement d’un processus programmé de grignotage amorcé bien avant la conférence de Berlin. Toutefois, c’est cette dernière qui offrit l’opportunité aux puissances européennes de confirmer toutes leurs prétentions sur divers territoires sur lesquels ils avaient déjà jeté leur dévolu en les intégrant de fait à leurs zones d’influence respectives.

A. Les puissances européennes
La Conférence de Berlin marque le point de départ du partage du continent africain. A cet effet, reprenant à son compte un vieux projet du Portugal, Bismarck, avec l’appui d’autres puissances, convoque à Berlin du

15 novembre 1884 au 26 février 1885, une conférence internationale à laquelle ont pris part 14 nations européennes8 ainsi que les Etats-Unis d’Amérique. Cette conférence avait pour objet initial, la résolution des conflits territoriaux engendrés par des activités des Etats européens dans la région du Congo. Mais le chancelier dans son discours d’ouverture indiqua plutôt qu’il s’agissait pour l’Europe, d’« associer les indigènes d’Afrique à la civilisation en ouvrant l’intérieur de ce continent au commerce, en fournissant à ses habitants les moyens de s’instruire.»9 Pis encore, au fil des débats, on parla de partage de l’Afrique alors, que celui-ci ne figurait pas à l’ordre du jour. C’est ainsi que « la conférence aboutit à l’attribution de territoires et à des recommandations portant sur la libre navigation sur le Niger, la Bénoué et leurs affluents. Elle adopta en outre les règles à observer dorénavant en matière d’occupation des territoires sur les côtes africaines.»10 C’est par rapport à cet aspect que la conférence interpellait au premier chef le Royaume-Uni et la France, à l’époque en concurrence très serrée avec le Libéria qui était, comme nous l’avons déjà dit, le seul Etat de la région intéressé par la question de droits sur des territoires. En effet, il était stipulé à l’Article 34 des actes de la conférence que « toute puissance qui annexerait de nouveaux domaines devrait le notifier aux autres puissances signataires de l’Acte Général, afin de les mettre à même de faire valoir, s’il y a lieu, leurs réclamations.»11 Les prises de possession territoriales doivent s’accompagner d’une occupation effective des espaces conquis par leurs acquéreurs qui sont tenus d’y assurer une police suffisante « pour faire respecter les droits acquis et, le cas échéant, la liberté du commerce et du transit dans les conditions où elle serait stipulée.»12 Au prime abord, le Libéria refusait de se sentir lié par les résolutions de la Conférence de Berlin à laquelle il n’a été ni invité, ni représenté. Il conteste notamment le fameux principe de « l’occupation effective.» Du point de vue libérien, les clauses de Berlin « s’appliquent aux territoires que les Européens acquerraient dans l’avenir en Afrique, et non pas ceux que les Etats africains possédaient déjà ou acquerraient dans l’avenir.»13 Cette réaction de l’autorité de Monrovia était dans une certaine mesure défendable parce qu’en tant qu’Etat indépendant, le Libéria n’avait pas besoin « d’occuper effectivement » son territoire. C’était donc pour lui une résolution qui n’avait aucun sens. Cependant, dans la pratique, les
Ce sont : Allemagne, Autriche, Hongrie, Belgique, Danemark, Espagne, France, RoyaumeUni, Hollandes, Italie, Portugal, Russie, Suède, Norvège et Turquie. 9 Guichonnet, P. et Raffestin, C., 1974, P. 117. 10 Monday, B.A., Histoire Générale de l’Afrique, T7, 1987, 283. 11 Ibid., 1987, P. 28. 12 Ibid., 1987, P.28. 13 Ibid., 1987, P.29.
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administrateurs ont dû faire preuve de réalisme, d’autant plus que la Conférence de Berlin avait créé un environnement nouveau qui bousculait des traditions politiques et diplomatiques. Ainsi, dès la fin des années 1890, la République Noire est mise en demeure de prendre des mesures pour occuper effectivement l’intérieur du pays. Cette injonction n’était point aisée à mettre en œuvre car, en dehors de la pression franco-anglaise, le Libéria avait à contenir la résistance des populations locales sur lesquelles il n’avait aucune emprise. Monrovia faisait donc face à une double épreuve : limiter la ruée européenne vers l’intérieur et réduire les hostilités des chefs coutumiers qui du reste, considéraient tous les nouveaux venus comme des conquistadors, auxquels ils s’opposaient énergiquement. Le Président Barclay (1904-1911) qui, faute de moyens requis ne pouvait faire face à ce double front, choisit de résoudre prioritairement les conséquences immédiates de la conférence de Berlin. A cet effet, il reconnaîtra la pertinence de l’approche conciliante de son prédécesseur. « En effet, dit-il, le Libéria est devenu officiellement un Etat bien avant la Conférence de Berlin et il serait peut être fondé à mettre en doute certaines affirmations qu’on a faites à cette conférence. Mais, dans les faits, ce sont les grandes puissances qui posent les principes du droit international et les petits Etats doivent s’y conformer. Par conséquent, nous sommes obligés de poster des gardes à nos frontières et d’y envoyer les fonctionnaires nécessaires et de doter la zone frontière d’une administration digne de ce nom ».14 Dans cette perspective, la République crée t-elle en 1908, la Liberian Frontier Force (L.F.F.) pour y assurer l’autorité de l’Etat sur les districts de l’intérieur. Une autre réalité non des moindres qui amena le Libéria à consentir au respect du nouveau droit international, est le fait qu’il ait grand besoin de se faire reconnaître par la communauté internationale dans la perspective évidente du règlement des contentieux territoriaux qui l’opposent à la France et au Royaume-Uni. Malheureusement, rien n’y fit. Ce qu’il cherchait à éviter à tout prix, arriva. Autrement dit, l’impérialisme européen étouffa la jeune République. Ce dernier se manifestait par une occupation territoriale, l’ingérence dans les affaires intérieures du Libéria et une emprise du capital financier européen avec prolifération de négociants, de concessionnaires et autres entreprises agissant pour le compte des grandes maisons européennes. En effet, lorsque le Libéria tenta d’étendre sa souveraineté sur une partie de son hinterland, il se heurta d’une part à la résistance des autochtones qui trouvèrent indue sa présence dans leur pays et de l’autre, aux puissances européennes qui lui déniaient toute autorité sur l’arrière-pays, bien que les
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Barclay, A., « Annual message, December, 11, 1906, Liberian Bulletin, N°30, feb. 1907, P 69.

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clauses de Berlin le lui concèdent. Cette opposition procédait de ce que très tôt Français et Anglais avaient jeté leur dévolu sur la même région. C’est ainsi que la France et le Royaume-Uni imposèrent leur volonté au Libéria et par ricochet, aux autochtones. Interprétant en leur faveur certaines dispositions de la Conférence, notamment le principe de l’’’occupation effective’’ et celui de l’ ’’exercice de police suffisante’’, les deux puissances européennes contestèrent à la République Noire, toute autorité sur les territoires acquis antérieurement par les traités de 1868 et de 1874, passés par le citoyen Anderson avec les souverains manding de Mussadu.15 Ce fut véritablement un coup de force d’autant plus que ces principes n’étaient pas rétroactifs, c’est-à-dire qu’ils ne s’appliquaient pas aux domaines obtenus avant Berlin. Le Royaume-Uni qui avait des visées sur le territoire compris entre les rivières Sewa et Manö, ne trouva pas mieux que d’empiéter sur des possessions libériennes, au seul prétexte que la République n’y exerçait pas de police suffisante comme le préconisait la conférence. Le Libéria qui ne disposait pas des moyens de sa politique d’extension territoriale, devait se soumettre au diktat des plus forts, en dépit des tentatives de résistance des populations de l’hinterland qui en réalité ne reconnaissaient pas l’autorité de Monrovia. D’ailleurs, immédiatement après la fin des travaux du sommet de Berlin, Anglais et Français désirant éliminer les sources de conflits potentiels dans leurs zones d’intérêts en Afrique occidentale, exigèrent du Libéria qu’il régularisât ses frontières avec les colonies de la Sierra Léone et de la Guinée. De ce qui précède, nous pouvons dire que de la doctrine des « sphères d’influence » à celle de l’ ‘’occupation effective’’ en passant par le concept d’hinterland, les Européens allaient après Berlin, faire de la conquête de l’Afrique l’aventure la plus meurtrière de la fin du XIXe siècle. Ainsi, dans une Afrique morcelée, les anciennes compétences politiques et juridiques, ont cédé le pas aux zones d’influence essentiellement anglaise, française (les Libériens étant éliminés de la compétition). La première conséquence fut tout naturellement la nécessité de fixer des lignes de démarcation pour distinguer les possessions coloniales respectives ; un travail hasardeux auquel se livrèrent les agents coloniaux, car fondés essentiellement sur des données fort rudimentaires, loin du terrain africain. Rassemblées par des administrateurs et autres commis, celles-ci comportaient d’innombrables informations superficielles parfois volontairement déformées. Somme toute, la détermination des frontières fut un processus long et difficile, d’autant plus que les signatures n’intervenaient
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Béavogui, F., 1991, P.402.

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qu’après d’âpres négociations, d’abord dans les chancelleries, puis sur le terrain où celles-ci étaient purement et simplement imposées.

B. Le Libéria
Si habituellement le rôle de l’Europe dans la désorganisation des sociétés précoloniales ouest africaines en général et kissi en particulier a été toujours mis en exergue, celui du Libéria ne saurait être occulté. Ce dernier, pour s’être arbitrairement octroyé des territoires, pour y avoir installé une administration à son service et pour y avoir tiré des profits indus, est tout aussi condamnable que l’impérialisme européen pour toutes les perturbations dont fut victime la société kissi. Mais qu’est ce que le Libéria ? Le Libéria est la seule tentative de colonisation américaine en Afrique, à cette exception près qu’elle fut conçue pour et seulement réservée aux noirs de ce pays. Il est essentiellement peuplé par des noirs. Le pays présente cette particularité de posséder deux catégories d’habitants, alors qu’ils sont les uns et les autres de la même origine africaine. D’une part, les noirs que l’on appelle Américano-libériens ou recaptives, descendants d’anciens esclaves des Etats-Unis d’Amérique, renvoyés sur la côte d’Afrique pour y vivre libres [les familles Hoff, Sherman, Waston du comté de Cape Mount ; Barclay, Coleman, Denis, Grimes, Howard, Johnson, King, Cooper et Morris du comté Montserado ; Harmon, et Horace du Grand Bassa ; Birch, Greene, Grisby, Ross, Witherspoon, du comté de Since ; Brewer, Dossen, Gibson, Tubman et Yancy du Maryland) et, d’autre part, les noirs autochtones (Vaï, Deï, Bassa et Kru, près de la côte ; Gola, Kissia, Gbandi, Kpèlè, Loma, Mandigo plus à l’intérieur des terres].16 Les premiers ont été transformés par la déportation et son cortège d’acculturation ; ils s’appellent eux-mêmes les ‘’civilisés’’. Les seconds, les autochtones, sans grand contact avec le monde extérieur, ont conservé leurs coutumes ; les Américano-libériens les appellent les ‘’non-civilisés’’. Mais les ‘’civilisés’’ sont cent fois moins nombreux que les ‘’non-civilisés’’, ce qui fait que le Libéria [unique expérience faite volontairement d’une nation libre de race noire] a abouti à ce que paradoxe apparent d’être une république de douze milles citoyens qui possèdent un million de sujets. Nous disons bien paradoxe apparent, car c’est le fondement même de la colonisation notamment dans le cas des colonies de peuplement où les colons toujours moins nombreux, mais soutenus par un système basé sur la domination, l’oppression et l’exploitation des autochtones. Tous ou presque sont des Américano-libériens vivant dans de petites villes disséminées le
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Apkan, M.B., 1976, Pp.72-75.

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long de la côte. Ils forment la classe dirigeante par opposition aux autochtones qui sont, en pratique, des sujets libériens. La distinction des habitants entre citoyens et sujets n’est pas qu’une question électorale : les citoyens libériens vivent sous le régime de leurs lois, plus ou moins copiées sur celles des Blancs, sous le régime dit ‘’civilisé’’, et les sujets vivent sous le régime de leurs coutumes locales, mais toujours contrôlés par les autres. Cette configuration sociologique tient à deux faits ainsi que le constatait la commission internationale d’enquête sur l’existence de l’esclavage au Libéria : « Le premier est que les noirs renvoyés des USA ne furent reçus par les autochtones ni comme des frères ni, encore moins, comme des chefs, mais comme des ennemis, surtout lorsque ces autochtones se sont rendus compte des velléités des nouveaux arrivants. (Ils n’étaient pas de la même tribu, et tout homme en Afrique qui n’est pas de la tribu est un étranger et traité comme tel. Tout individu qui veut commander par force dans un milieu qui n’est pas le sien est automatiquement considéré comme un ennemi et traité comme tel.) Le second est que ce très jeune Etat fut quelque peu abandonné à lui-même sans qu’aient été consentis pour lui les frais d’éducation de son peuple et les frais de premier établissement et de mise en valeur du pays.»17 Il ne pouvait en être autrement, car, à la différence de certaines colonies de peuplement d’Européens Blancs (Algérie, Rhodésie, Afrique du Sud par exemple), le Libéria est une colonie de peuplement des anciens esclaves et donc moins fortuné. Ainsi, la façon dont le pays est administré et la justice rendue est telle que les autochtones se sont vus obligés d’abandonner les villages pour se retirer dans la brousse en vue de se mettre à l’abri non seulement des taxes excessives, principales sources de revenus de la République mais aussi de la ségrégation sauvage qui sévissait dans tout le pays. « C’est ainsi que plusieurs fois au cours du XIXe siècle, les Vaï, les Kru et le Grebo de la côte prirent les armes et se révoltèrent contre les taxes que le Gouvernement voulait percevoir sur leur commerce.»18 De la création aux USA en 1816, de l’American Colonization Society (A.C.S.) qui initia le retour en Afrique des recaptives à la proclamation de la République le 26 juillet 1847, on est presque invariablement devant le schéma classique du système de mise en place de colons sur un nouvel espace. De Jehudi Ashmum (1822-1828), fondateur de la ville de Monrovia à Buchanan qui en 1821 fonda le « Common Wealth of Liberia », des gouverneurs Blancs protègent inlassablement les installations côtières. Ainsi, pour bien des colons, rassemblés sur la seule bande côtière, la conquête et
17 Deschamps, H., (sous la direction de), 1973, Histoire générale de l’Afrique et des archipels, T 2, P. 51. 18 Hargreaves, J.D., 1963, P.243

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donc la découverte de l’arrière-pays, était-elle un préalable indispensable à la sécurité et à la survie du jeune Etat. Si le Libéria trouva cependant de multiples raisons à son extension territoriale, celle-ci s’effectua aussi de diverses manières en différentes phases.19 Nouvellement installés sur la côte, les colons obtiennent d’importants domaines par achat, annexion directe, cession volontaire. « Entre 1823 et 1847, près de trente traités concernant des transferts de terre ont été conclus entre l’A.C.S. et les autochtones.20 Plus tard et en de rares occasions, les colons ont dû recourir à la force pour s’octroyer des terres qu’ils n’ont pu obtenir par voie pacifique. Très vite, la politique d’extension territoriale libérienne se heurte non seulement à la résistance des populations de l’hinterland mais aussi aux ambitions expansionnistes du Royaume-Uni et de la France qui lui dénient cette prérogative en tant que colonie. En réaction de cette attitude, le gouverneur Roberts entreprend-il avec le soutien de l’A.C.S., des démarches qui conduisent à la reconnaissance de l’indépendance et de la souveraineté au Libéria du statut d’Etat indépendant le 26 juillet 1847. Cette indépendance qui est favorablement accueillie les deux années qui suivirent, par les puissances d’alors, rencontra l’indifférence des USA. En effet, bien que garants au premier chef de la souvraineté proclamée, les USA s’abstiennent d’abord de reconnaître la jeune République, non pas par manque de sympathie, mais pour la raison inattendue qu’on craint à Washington de se trouver dans l’obligation inconfortable de recevoir officiellement un Noir comme représentant du Libéria. Cette crainte ne se dissipera qu’après la Guerre de Secession en 1862. C’est alors que l’Amérique se décide enfin de reconnaître l’indépendance Libérienne, sans toutefois accorder à la République Noire, sa protection. Désormais, le destin politique de la région devait se jouer entre les trois Etats indépendants, la France, le Royaume-Uni et la République du Libéria. Dès lors, la jeune République va devoir résoudre le crucial problème de la territorialité de son autorité. Elle se heurta à une définition vague et imprécise des limites du nouvel Etat contenue dans l’acte constitutif de la République. C’est donc au nom d’un Etat dont les dirigeants connaissaient à peine les attributs et le périmètre de leur exercice, que le Libéria entreprit l’extension et le contrôle politique du territoire. Le premier président, J.J. Roberts en a fait l’objectif principal de son agenda. Ainsi, par différents actes, celui-ci réalisa pour la première fois une zone de contrôle régulière limitée au nord-ouest par la colonie anglaise de Sierra Léone et au sud-est
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Christian, J., 1978, P. 47. Delafosse, M., « Un Etat nègre, la République du Libéria », Renseignements coloniaux, 1900, P.23.

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par le territoire français de San Pédro. Apparemment, cette position qui l’isolait sur la bande côtière par des possessions anglaises et françaises entrava toute possibilité d’extension dans ces directions. Le Libéria ne dispose plus que de l’hinterland pour continuer son programme d’extension territoriale. De sérieux problèmes subsistent dans la mesure où l’arrière-pays échappe à tout contrôle de Monrovia. Mieux, les populations habituées à jouer le rôle d’intermédiaires commerciaux entre la côte et le pays profond, n’entendent pas y renoncer. Elles organisent une résistance non seulement à la poussée libérienne, mais aussi à celle des puissances européennes représentées par la France et le Royaume-uni. Le Libéria avait fort à faire, car l’arrière-pays qui aurait dû servir à contenir la pression européenne, n’a pratiquement pas de contact avec l’administration de la République. Pendant que le Royaume-Uni et la France multipliaient les missions de reconnaissance, des levés des cours d’eaux, des limites ethniques qui serviront plus tard de repères dans les actes juridiques et diplomatiques, le Libéria demeurait inactf à Monrovia. Le Président Benson (1816-1864), successeur de Roberts en avait souci. Il est le premier à organiser des reconnaissances en direction du nord à l’effet de favoriser l’ouverture de l’arrière-pays à l’autorité de Monrovia. Il commit à cette tâche des bonnes volontés qui ne tardèrent pas à se manifester. Entre autres, Yolande JosephNoël21 cite les plus en vue, qui auraient incontestablement contribué à faire connaître le Libéria intérieur, ses ethnies, ses coutumes, sa faune, sa flore et tant d’autres richesses naturelles. – Seymour et Ash qui en 1858 ont été les premiers à s’aventurer à 450 Km en profondeur du territoire revendiqué par la République. Ils atteignent le royaume mandingue du Kwano dont les habitants sont des musulmans. Ils permettent de savoir que l’arrière-pays était une région très riche et que le Libéria aurait de nombreux avantages à l’occuper. – Benjamin Anderson, haut fonctionnaire libérien et surtout éminent géographe, fit deux expéditions en 1868 et en 1874, expéditions qui ont fait franchir un grand pas dans la connaissance du pays et permis d’entrer en relation avec de nombreuses ethnies de l’intérieur dont les Vaï, les Kru, les Kissia, les Gbandi et les Grébo. En effet, parti de la côte, il traversa le haut Saint-Paul, le pays löma, longea le Kissi avant d’atteindre le Koniya (contrée natale de l’Almami Samori Touré), où il signa avec les chefs musulmans de Mussadu des traités de commerce et de protectorat. Malheureusement, les populations hostiles à l’autorité de Monrovia et établies entre le littoral et ces Etats musulmans, entravent la mise en œuvre des différents accords. Cependant, le plus important réussi par Anderson, c’est de montrer que les
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Joseph-Noël, Y., 1982. P.19.

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souverains de Mussadu étaient partants pour l’établissement des relations commerciales avec la République. Ces nouveaux accords marquent la période où de vastes étendues de l’arrière-pays passent sous le contrôle du Libéria à la suite d’actes d’amitié, de protection ou d’accords commerciaux établis par des agents du gouvernement de Monrovia.22 Anderson, parfaitement conscient du danger que représentait la présence à mi-chemin de populations hostiles à la République, ne manque pas d’attirer l’attention des autorités de Monrovia. Voici ce qu’il écrit à cet effet : « Si le montant du commerce intérieur de la République s’élève à plusieurs millions de dollars, les marchandises n’arriveront jamais à nos entrepôts côtiers tant que la limite de notre influence est restreinte par des ethnies incommodantes et par des guerres inter-ethniques ces obstacles ne peuvent être éliminés que par une action énergique du gouvernement.»23 A ces pionniers de l’exploration du pays profond, s’ajoutent d’autres qui ont Contribué à encourager l’expansionnisme libérien vers l’arrière-pays – En février 1890, l’administrateur britannique Alldridge part de Freetown pour Kailahun à l’est de la Sierra Léone et découvre pour la première fois les frontières libériennes. Au cours de cette mission, Alldridge avait reçu instruction de négocier des traités avec les chefs Kissia en dissidence avec son protégé, le chef Kaye Dundu du Luawa. L’obstination de Kafula, chef du Wonde l’oblige à effectuer une seconde mission en pays Mendi et Kissi. – En 1907, le Suisse Woltz, pour le compte du Libéria, traverse la Sierra Léone et le Libéria avant de se faire tuer dans les combats de Bussedu (en pays löma) la même année. Peu après, en 1908, le commandant Naber (de la marine hollandaise) sur requête de la République Noire, parcourt le Libéria de Zinta à Monrovia. Son compagnon, le lieutenant de vaisseau Horet, va de Grabo à Sinoé en 1909. Les difficultés majeures du Libéria ont commencé avec le RoyaumeUni. En effet, lorsqu’en 1860, Harris, un riche homme d’affaires britannique opérant dans le pays Gallinas (entre les rivières Manö et Solima) refuse de payer les droits de douanes, le Libéria confisque deux de ses goélettes. Le Britannique sollicite et obtient l’appui de la Sierra Léone qui, sous la menace, récupère et restitue les deux bâtiments. Mieux, l’administration de Freetown conteste l’autorité libérienne sur la zone où a eu lieu l’incident et l’annexe purement et simplement à sa sphère d’influence.24 Le contentieux durera 25 ans et ne trouvera sa solution qu’après la conférence de Berlin. Signalons au passage que le territoire en cause, intègre la partie sud-est du
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Christian, J., op.cit. Pp. 47-48. Ibid., 1978, Pp. 47-48. 24 Ibid., 1978, Pp.49.

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pays kissi. Depuis ces incidents, le problème de la délimitation de frontières entre possessions anglaises, françaises et libériennes se pose avec de plus en plus d’acuité sur deux fronts : Le front de la région côtière et celui de l’arrière-pays. S’il a été relativement plus facile de gérer les frictions sur le front côtier, il n’en a pas été autant dans les régions septentrionales où les frontières ont été des plus fluctuantes. De négociations en compromis, la République africaine devra attendre la conférence de Berlin (1884-1885) pour voir son sort définitivement réglé par le nouveau droit international.

SECTION 2. L’ACCELERATION
De toute évidence, la jeune République semble se réduire à sa capitale Monrovia et sa banlieue, l’arrière-pays et le pouvoir central s’ignorant mutuellement. En effet, autant cette ancienne “Côte des Graines” était connue depuis des siècles grâce aux navigateurs et commerçants portugais et espagnols, autant l’hinterland libérien était demeuré jusqu’au début du XXe siècle, un territoire dont on savait très peu de choses. C’est sans doute le seul territoire où jusqu’à une fraîche date, en certains points du pays profond, les populations étaient coupées de tout contact avec l’extérieur y compris de Monrovia, censé être siège du gouvernement. C’est dans les années 1880 - la course aux colonies aidant - que le timide mouvement d’expansion à peine amorcé, se heurta de toutes parts à de violentes réactions tant du côté des populations autochtones que de celui des puissances européennes, française et anglaise en l’occurrence. Le Traité de Musadu prit alors du relief.25 Déterré et dépoussiéré pour ainsi dire, celuici devint dès lors un précieux leitmotiv de revendications territoriales. A tort, le Libéria fit prévaloir ses relations avec Musadu pour réclamer comme siens, tous les pays allant du littoral atlantique, auquel il se réduisait en fait, à la savane soudanaise.26 En fait, depuis la conférence de Berlin de 1884-1885, la République Noire menacée de toutes parts, courait les graves risques de se voir réduire à ses dimensions réelles, c’est-à-dire à la côte, d’autant plus que cette instance internationale l’avait mise en demeure de pourvoir aux moyens de sa politique d’expansion sous peine de perdre une grande partie des territoires qu’elle revendiquait.27 Les frontières du pays étaient loin d’être clairement définies et internationalement reconnues. Sur ce plan, le Libéria devait résister aux pressions du Royaume-Uni et de la France ainsi qu’à l’opposition des populations africaines qui voyaient d’un mauvais œil la présence de ces descendants d’anciens esclaves, venus des USA.
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Huberich, 1947, P. 1013. Huberich, 1947, P. 1013. Delafosse, M., 1900, P.23. 27 Ibid., 1900, P.24.

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Dans ces circonstances, sans soutien diplomatique [si ce n’était celui parfois timidement manifesté par les USA], le Libéria dut consentir à des sacrifices territoriaux ayant coûté un tiers de sa superficie. Non sans incidents et difficiles problèmes d’abornement, la République Noire reçut les frontières à peu près naturelles dont les fluctuations ont en partie déterminé la configuration et l’histoire du pays Kissi. Très tôt déjà en 1860, le Royaume-uni, soucieux de protéger son commerce, intervient militairement en pays Vaï et y implanta de nombreux points de commerce, deux décennies avant la course effrénée qui met aux prises les autorités coloniales de Conakry et celles de Freetown au sujet des “Rivières du sud”. Dans un premier temps, la Guinée française parvient à occuper le territoire compris entre Conakry et la côte, c’est-à-dire la Mélacorée à la frontière actuelle de la Sierra Léone. Ce succès français a eu des effets pervers sur les relations anglo-libériennes, dans la mesure où, les Anglais lors de la seconde tentative de délimitation, ne réclament pas moins que tout le littoral compris entre les Rivières du sud et la rivière Manö. Du coup, tout le Kissi-nord et une bonne partie du Kissi oriental entrent dans le champ des convoitises européennes. Le Libéria étouffe de plus en plus. Il a en face de lui, en plus de la résistance locale, deux impérialismes dont l’opposition constante et croissante des objectifs respectifs prend de l’envergure. Un tel antagonisme soulève, dès lors, la question du rapport des forces, s’exerçant tout naturellement, aux dépens de la République Noire. Ainsi, peut-on dire que les conditions historiques qui ont présidé à son avènement découlent de la nature des puissances coloniales. Autrement dit, c’est selon des schémas identiques à ceux de l’impérialisme européen (traités abusifs, conquêtes militaires, exploration, etc.), qu’une poignée d’Américano-libériens est venue dicter la loi à une majorité d’autochtones et, bien que le Libéria n’ait pas été convié à Berlin, c’est néanmoins au titre de pair qu’il a été reconnu par les Etats européens. Comme tel, il est assujetti à une série de contraintes dont la mise en œuvre requiert des ressources humaines compétentes et d’importants moyens financiers qui n’étaient pas à la portée de n’importe quel Etat. Il n’est donc pas surprenant de constater qu’en vertu de l’Article 35 des actes de la conférence, la République du Libéria est dans l’obligation de respecter le nouveau droit international, à savoir entre autres, pourvoir aux moyens de sa politique expansionniste, au risque de se voir priver d’une importante partie de son territoire. Or, une communauté d’environ 18.000 citoyens "civilisés” ne peut manifestement pas prétendre à un expansionnisme qui requiert une puissance d’intervention minimum, puissance que le Libéria, à cette époque était loin de posséder.

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C’est le Royaume-Uni qui le premier, profitant de la situation d’impuissance dans laquelle se trouvait le Libéria, s’offrit l’opportunité de légaliser ses empiètements en signant avec celui-ci, en 1885, un traité de délimitation fixant la frontière anglo-libérienne à l’embouchure de la rivière Manö qui arrose une partie du Kissi oriental. Par cet accord, le Libéria cède à la Sierra Léone 100 kilomètres de terres côtières, dont la partie sud-est du Kissi, comprise entre les rivières Manö, Mafissa et la Basse-Mêli, correspondant aux actuels districts de Kaïlahun et de Wam. C’est le premier acte de désintégration de l’espace Kissi. Depuis, les pressions s’exercent de toutes parts, contraignant la jeune République à des négociations dont la finalité était presque toujours la légitimation des empiètements territoriaux perpétrés par la France et le Royaume-Uni. Affaibli de l’intérieur par l’opposition des populations Kru, Vaï, Kissia et autres qui contestent l’autorité de la République et manquant de soutien extérieur, le Libéria subit l’effet du rouleau compresseur européen. Finalement, le 8 décembre 1892, le premier accord de délimitation francolibérien est signé, engageant ainsi, le processus de formation des frontières du pays Kissi. Ce processus, il faut le signaler, fut matérialisé par un certain nombre d’actes officiels (cf.annexe de la thèse) conclus entre la France, le Royaume-Uni et le Libéria,28 actes qui ne régleront pas pour autant de si tôt le problème libérien. On constate en effet que les africains autochtones se sont opposés au gouvernement parce que celui-ci, en vertu de ces actes, voulait les soumettre par la force des armes à sa domination, tout comme d’autres Africains s’opposaient ailleurs aux européens qui voulaient leur imposer leur loi. « Jusqu’à ce qu’ils fussent réduits à l’obéissance par les milices libériennes, l’armée frontalière libérienne et la marine américaine, on note que : – les Kru se révoltèrent plusieurs fois, surtout en 1915 et 1916 ; – les Grebo en 1910 ; – les Kissia en 1903 et 1913 ; – les Kpèlè et le gbandi de 1911 à 1914 ; – les Gio et les Mano de 1913 à 1918 ; – les Gbolobo Grebo de 1916 à 1918 ; – les Gola et les Gbandi en 1918 et 1919 ; – les Joquelle Kpèlè de 1916 à 1920 ; – les Sikon en 1921.»29 Ces révoltes qui se déroulaient un peu partout à travers le pays et s’étalaient souvent sur de nombreuses années, montrent à suffisance que le
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Béavogui, F., 1991, P.370. Akpan, M.B., 1987, P.298.

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choix par l’A.C.S., de la Côte des Graines pour installer les recaptives, était injuste et inacceptable aux yeux des populations autochtones. Leur réaction était la juste réponse à l’offense portée à leur volonté de vivre libre et indépendant sur leurs terres. S’agissant des révoltes des Kissia, il faut noter qu’en 1903, ces derniers s’étaient soulevés contre l’autorité de la République libérienne. Cela coïncida avec passage d’une mission franco-anglaise de délimitation. Face aux difficultés qu’il avait à contrer le mouvement, le Libéria sollicita le concours du Royaume-Uni afin de l’aider à rétablir l’ordre. Ce dernier qui convoitait déjà la région, ne fit pas mieux que de chercher à se substituer au Libéria, au seul motif que celui-ci n’était pas en mesure d’en assurer la police. La contestation des Kissia reprit en 1913, lorsque le Gouvernement de Monrovia, sans consulter les chefs autochtones, conclut de céder la région de Kailahun au Royaume-Uni. Mais ces derniers ne reconnaissant pas l’autorité de la République refusèrent d’être objets de transactions entre elle et une autre puissance. Les Kissia se soulevèrent à la fois contre le Libéria et le Royaume-Uni pour la sauvegarde de leur indépendance.

SECTION 3. LES PERIPETIES
Jusque dans les premières décennies de la seconde moitié du XIXe siècle, les Kissia habitaient encore sur une seule et même aire géographique et culturelle, en dépit de son morcellement en une multitude de micro pouvoirs indépendants les uns des autres. Encaissé entre le Libéria, la Sierra Léone et la Guinée, le Kissi dans sa configuration actuelle, est redevable d’un long processus de formation découlant des différentes politiques de conquête pratiquées dans la région par le Royaume-Uni, la France et la République Noire. C’est pourquoi il serait difficile de faire aujourd’hui l’histoire moderne du pays kissi en l’isolant de celle des différentes campagnes coloniales qui ont respectivement confirmé l’existence du Libéria en tant qu’Etat indépendant et ont donné naissance aux colonies française et anglaise de Guinée et de Sierra Léone. Ce sont ces dernières qui, en vertu des différentes conventions, se sont réparti en territoires. Cependant, dans cette course pour la partition et la domination du pays Kissi, le Libéria a pour ainsi dire, donné le premier coup de pioche, tant il est vrai qu’il fut le premier État moderne de la côte ouest africaine à se lancer dans une campagne de conquête et de revendication des territoires. Ce faisant, cette course au morcellement du pays et du peuple kissi en de nouvelles entités géo-politiques différentes, a donné naissance à un ensemble d’actes juridiques qui ont été à la base des tentatives de règlement des relations conflictuelles autour du pays kissi.

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