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Le Prince Travesti

De
164 pages

Gérard Pouillot conte l'étonnante histoire d'un tableau unissant un couple par-delà la mort. Deux amants insouciants sont rattrapés par les drames qui agitent le tourmenté XXème siècle. Séparés dès le début de la Seconde Guerre mondiale, ils échangent une intense correspondance, dans l'attente fébrile des retrouvailles. Mais la douce jeune femme meurt tragiquement avec leur fille dans un bombardement. Passionné par le dessin depuis l'enfance, son mari décide alors d'exploiter ses talents en mémoire de celle dont la disparition le laisse inconsolable. Pour « combler son absence par sa recréation », il réalise le portrait de l'amour de sa vie. Quelle n'est pas sa surprise, lorsqu'il découvre à postériori que son « idéal féminin » correspond trait pour trait au style d'un illustre peintre. En toute modestie, il garde l'anonymat et confie son tableau, qui est pris pour un original, au Musée d'Art moderne de Paris.


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175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

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Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-24734-4

 

© Edilivre, 2017

I
Illusions

Papa était l’être le plus agréable qui soit. Pourtant, avec ses moustaches démodées, taillées en guidon de vélo, son visage revêtait une expression si comique que je n’ai pu m’empêcher de le dessiner derrière son dos. Les ondulations crantées de ma sœur Mathilde, au contraire très dans l’air du temps, n’ont pas non plus échappé à mon inspiration. Car durant toute mon enfance, j’ai bien aimé manier le crayon. D’instinct, j’ai toujours ressenti le besoin de reproduire ce que je voyais et une volupté certaine à y parvenir. Pourtant, un incident au début de l’école primaire a failli mettre en péril ma vocation naissante. En effet, j’avais eu le malheur de dessiner monsieur Rouquette coiffé d’un bonnet d’âne surmontant une tête ébouriffée de sauvage. De mon point de vue, il le méritait car il avait injustement accusé mon camarade Vincent de bavardage alors que « c’était même pas lui ». Mon père avait tenu à justifier le maître et défendre son autorité, qualifiant son attitude du fameux « sévère mais juste » alors que de mon côté, j’ai pendant un temps assimilé méchant avec règlement.

Par chance, deux ans plus tard, monsieur Paoli m’a permis de réconcilier dessin et discipline. Cet instituteur très bienveillant avait vite remarqué mes dons de portraitiste. Il m’a encouragé dans cette voie tout me conseillant de diversifier mes sujets, de me mettre à la peinture et pourquoi pas, songer à en faire mon métier. Du coup, je lui ai offert un dessin le représentant en saint Louis rendant une paisible justice parmi les élèves de notre classe. Il a reçu mon don en me félicitant avec un sérieux appuyé. Pourtant, je n’ai jamais osé parler à mes parents de mon goût pour cet art ni de cette suggestion ; ils auraient haussé les épaules en me conseillant de remettre les pieds sur terre. Leur crainte aurait été trop vive de me voir embrasser une profession qui ne nourrisse pas son homme. Gagner sa croûte était suffisamment dur et important pour que l’on évite de mélanger les genres et plaisanter à ce sujet. Si j’avais absolument insisté pour adopter un métier lié à la couleur, ils auraient sans nul doute préféré pour moi un statut de peintre en bâtiment.

À Meudon, le petit jardin entourant la maison m’a offert de nombreux sujets d’exercice, tant ses modestes parterres de fleurs que les plantations du potager. Je me suis essayé aussi avec notre chienne Biscotte que j’ai eu beaucoup de mal à faire tenir en place. C’était un pur bâtard avec deux oreilles asymétriques et un air finaud très amusant à fixer sur le papier. Pourtant, ce sont les visages humains que j’ai toujours préféré représenter. Dans la maison, j’éprouvais une certaine jouissance à ébaucher la silhouette de mes frères et sœurs, souvent sans qu’ils ne s’en aperçoivent. J’essayais de les surprendre dans leur attitude familière, parfois rêveuse, batailleuse ou lointaine. C’était au départ des croquis au crayon mais lorsque le sujet me plaisait ou que l’esquisse était réussie, je reprenais l’œuvre loin de leur regard en la transposant sur une vraie toile de lin, avec de la peinture à l’huile. La plus grande part de mes maigres économies était consacrée à l’achat de fournitures. Œuvre peut paraître pompeux, d’autant qu’en général je ne suis guère porté à la vanité, mais étrangement je supporte mal que l’on me chatouille sur ce chapitre. J’estime être un amateur éclairé qui travaille avec rigueur et minutie ; ferveur parfois lorsque le sujet m’inspire. À la frontière entre artiste et artisan en somme.

Une seule fois, je me suis risqué à reproduire un tableau ancien. Dans notre salle à manger, au-dessus du buffet trônait l’Angélus de Millet. Mon père, quelque peu anticlérical aurait souhaité le placer moins en évidence en l’accrochant dans la cuisine, mais plus pieuse, maman l’avait gentiment repris et convaincu de le laisser en place. C’était une réplique de modeste qualité, mais je trouvais le sujet harmonieux et émouvant. Elle éveillait en moi le travail de la terre, le calme et une certaine patience lente qui m’auraient convenus. Avant de la peindre, j’ai attendu d’être seul à la maison pour m’en imprégner en silence. Cette atmosphère paisible, la pénombre recouvrant la terre et les silhouettes des deux époux en prière m’inspiraient. Il m’a fallu huit séances pour terminer l’exercice plus qu’honorablement. Pourtant, bien que j’aie ressenti du plaisir à cette reconstitution, je n’ai pas été vraiment convaincu d’être parvenu à restituer l’esprit de l’orignal. C’est pourquoi je n’en ai soufflé mot à personne dans la famille. Plus tard, durant mes études d’ingénieur, mon habileté manuelle m’a rendu service pour le dessin industriel et même les travaux en atelier.

Eugène, mon frère aîné, m’a toujours manifesté une amitié particulière, presque de la tendresse même, enfouie sous un ton bourru et derrière sa moustache ébouriffée. Certains dans ma famille m’avaient bien aperçu en train de voler leur image mais ils n’en avaient conçu qu’une indifférence amusée. Lui fut le seul à s’être intéressé au résultat final et à m’en féliciter avec des accents de sincérité. En 1928, il a visité le Salon des Indépendants d’où il a ramené une belle reproduction, très soignée, à l’échelle du tableau d’origine. Quelques années plus tard, il me l’a offerte « avec toute l’affection d’un aîné pour son benjamin », m’a-t-il déclaré. A son air mystérieux, j’ai d’abord supposé qu’il avait entrevu ma copie de l’Angélus en entrant à l’improviste dans ma chambre. Pourtant, à ses propos, j’ai estimé qu’il n’en était rien : « Toi frérot, tu aurais dû devenir artiste, t’exercer à copier des tableaux de grands peintres. Maintenant, c’est un peu tard. Tu étais doué, dommage. » En tout cas, il avait visé juste dans son choix de cadeau, assuré de me faire plaisir.

Pourtant à l’époque, mis à part le fameux Angélus, j’étais résolument resté aux antipodes du monde officiel de l’art. Longtemps j’ai ignoré les extraordinaires courants qui l’avaient animé depuis la fin du siècle dernier. Non pas réticent, mais absent à un degré affligeant. Dans ma jeunesse, mes parents m’avaient bien fait visiter le musée du Louvre, mais au pas de course, afin qu’en parcourant un maximum de salles, ils n’aient pas l’impression de gaspiller le prix du billet. Tous les autres lieux publics d’art parisiens me sont restés inconnus, quant aux galeries privées, j’ignorais jusqu’à leur existence. Ainsi, demeuré éloigné des nouveautés artistiques, j’aurais à l’évidence été incapable de citer le nom de l’auteur de l’œuvre, ni le mouvement ou l’école dans laquelle on rangeait le cadeau d’Eugène.

Sans que je puisse en analyser la cause, le style du tableau m’a plu d’emblée. C’était le portrait grandeur nature d’un visage de femme, longiligne, brune, à la moue un peu boudeuse. Un beau visage calme et serein, aux yeux mi-clos, les cheveux presque acajou, sagement ramenés en arrière. Pourtant, comme s’il s’était agi d’un personnage réel, quelque chose m’irritait en elle, son dédain peut-être, son indifférence sûrement. Son regard qui n’en était pas un m’attirait, il regardait sans voir, il savait sans avoir appris. Son cou surtout m’a paru surnaturel. Fin, lisse, immatériel. Le cou féminin m’a toujours ému, il me donne l’impression d’émettre un parfum, fragile, satiné comme des pétales de fleurs. Ce tableau me captivait à un point tel que pendant plusieurs mois, à l’insu de tous, j’ai été pris d’une frénésie de reproduire ce visage. J’en ai fait de multiples copies tout en constatant avec une satisfaction troublée que je parvenais à emprunter le style du peintre sans réel effort, comme si c’était moi qui avais inventé l’original. Quelle différence avec la peine et les efforts pour reproduire l’Angélus ! J’ai même réalisé des variations de ce visage en modifiant les traits et variant les tonalités, mais en conservant ce style dominant. Plusieurs années durant, j’ai accroché les plus réussis dans ma chambre devant une rangée de livres. Puis, par manque de place j’ai dû me résigner à reléguer ces jolis portraits à la cave, empilés l’un sur l’autre. Quant à la reproduction offerte par Eugène, elle demeura pieusement emmitouflée dans un morceau de velours blanc.

Quelques années après, peut-être ai-je aimé Élina pour son cou, le même que celui du tableau. Ce que le visage du tableau ne montrait pas, c’était sa silhouette svelte et musclée, à mes yeux parfaite. Lors de notre première rencontre, sa longue robe blanche la soulignait à ravir. Elle avait été réalisée par sa petite couturière de quartier dans l’esprit d’un modèle de chez Lanvin. Au bal où j’ai fait sa connaissance, c’est aussi sa timidité fragile qui m’a attiré, des yeux bleus doux et patients encadrés par une crinière bouclée. Et sa manière de parler d’une voix douce, légèrement rauque, presque craintive me captivait. Mon enthousiasme m’a conduit à lui demander sa main presque aussitôt. Comme si j’avais craint qu’un plus hardi que moi ne me chipe une aussi jolie jeune fille. Papa était décédé deux ans avant et je soupirais de n’avoir pu la lui présenter. Sûrement aurait-il aimé son caractère tout en demeurant pensif face à son élégance appuyée. Je savais pourtant très peu d’elle, si bien que l’annonce de mon choix à maman resta maigre de renseignements sur des éléments concrets et particulièrement son poids financier. À défaut de mieux, j’ai cependant insisté sur son lieu de naissance, Honfleur, dont Élina m’a loué la douce lumière, les jours où il ne pleuvait pas. Faute d’autres précisions avérées, j’ai lourdement mis en avant ses charmes physiques et sa délicatesse enjouée. Maman qui m’avait toujours fait confiance, ne renâcla absolument pas à l’absence de dot mais exigea qu’au minimum elle contribue au futur ménage par la fourniture d’un trousseau raisonnablement fourni et surtout de bonne qualité. Elle insista surtout à propos du linge de lit, car concevoir un bébé dans des draps joliment brodés lui paraissait augurer d’un début favorable pour nos descendants. Notre mariage religieux a eu lieu dans l’église Saint-Martin de Meudon, édifice assez vénérable et solide dans sa pierre de taille. Je me serais bien passé de cette célébration mais maman et surtout Élina y tenaient énormément. Plus distinguée et mieux éduquée que les membres de ma fratrie, par sa gentillesse innée et sa façon de s’intéresser aux autres, elle n’a eu aucun mal à s’entendre avec ma famille et s’y intégrer.

En ce temps-là, nous étions deux jeunes gens assez immatures, assez insouciants ; en tout cas très mal informés des choses de la politique et de la rude réalité du monde en général. Nous sommes ensuite partis en lune de miel sur la Côte Basque. À Biarritz, enlacés face à la mer déchaînée, jamais je n’aurais eu l’idée d’assimiler cette furie écumante à une quelconque métaphore des sombres évènements à venir. Pourtant, est-ce par prémonition qu’elle se soit écrié cette phrase énigmatique : « Oh mon Louis, est-il vrai qu’amour et beauté sont aussi source de douleur ? »

Quand la guerre a éclaté, comme tout un chacun, je n’ai jamais envisagé qu’elle pût durer. Élina de son côté ne souhaitait pas aborder le sujet. Elle se murait à l’évoquer, prétendant que ce qui devait arriver arriverait. Son visage s’est fermé quelque temps avant de progressivement reprendre une apparente insouciance. Deux ans plus tôt, lors de notre mariage, j’aurais juré une telle monstruosité totalement impensable. Il y avait eu trop de morts durant le conflit précédent, si proche encore. Dans notre famille nombreuse, les aînés Eugène et Gabriel étaient partis au front, mais nous avions eu la chance qu’ils ne soient qu’à peine blessés. À cause de cela peut-être, mes deux grands frères en parlaient avec gêne, comme s’ils en avaient honte vis-à-vis de tous leurs pauvres camarades restés froids dans la glaise ou pire, défigurés en gueules cassées, à peine regardables sauf avec une pitié embarrassée et presque hostile.

Seul notre beau-frère Albert en discourait avec plus de détachement. Il est vrai qu’il avait été affecté en Orient, en tant que rampant dans les aérostats, poste moins exposé. Et puis avec lui, on ne savait jamais si c’était du lard ou du cochon. Il aimait bien à jouer aux intellectuels de service, histoire de démontrer qu’un fils de paysans sans instruction mais intelligent, pouvait tenir tête à un notaire.

Comme les journaux l’écrivaient et les politiciens l’affirmaient, nous claironnions de source sûre que jamais Hitler n’oserait s’attaquer ni à la France, ni à l’Angleterre. Du reste, si Daladier et Chamberlain s’étaient déplacés à Munich, c’était bien pour consolider une paix solide et surtout durable. À son retour, j’ai même failli à l’instar de tous mes benêts de concitoyens courir acclamer notre Président du Conseil pour cette héroïque victoire diplomatique. Du reste ai-je pensé, mon cher Adolphe, la France n’est pas si stupide pour te laisser grenouiller à tes aises. Elle a construit la ligne Maginot, barrière de haute technicité et obstacle infranchissable contre tout envahisseur. Avec elle, c’est écrit dessus : ON NE PASSE PAS. Et n’oublie pas non plus, toi et ta mèche, qu’en 1918, la France t’a vaincu ainsi que toutes tes brutes de Boches.

C’est pour cela qu’avec Élina, dès notre mariage, nous nous sommes permis de jouer un peu aux prétentieux en louant un joli petit appartement à Paris dans le 16e. Il était assez petit, peu ensoleillé et représentait une petite folie par rapport à nos moyens limités, mais nous étions enthousiastes et confiants en un avenir prometteur. C’est en chinant chez les antiquaires du Marché aux Puces de Saint-Ouen que nous l’avons meublé à prix raisonnable. Tout coulait de source et les problèmes se résolvaient avec aisance. J’avais facilement trouvé un poste d’ingénieur dans une usine de mécanique de précision. Quant à Élina, elle exerçait comme infirmière dans une clinique proche. Cette migration vers les beaux quartiers m’a changé de la banlieue calme et simple où vivaient encore maman et plusieurs de mes frères et sœurs. J’éprouve encore la tendresse pour ce pavillon, vaste mais sommairement aménagé où plus de dix personnes s’y étaient trouvé réunies. C’était donc une petite revanche sur le relatif dénuement de mes origines.

Notre rêve éveillé de jeunes inconscients s’est poursuivi durant moins de trois ans. Trois petites années courtes et denses, alertes, légères. En 1936, je suis allé voter mais je serais bien en peine de me souvenir pour quel parti. Le Front Populaire, les grèves et les manifestations sociales nous ont à peine effleurés et laissés de marbre. De même, nous avons bénéficié des congés payés avec le même naturel que s’ils avaient existé de toute éternité. Comme si nous naviguions seuls, hors du temps et des autres, sur un bateau gentiment ivre. Un été nous avons séjourné à Arcachon. Au casino mauresque, Élina a tenu à jouer quelques dizaines de francs au baccara et les a perdus aussitôt par faute d’en connaitre les règles de base et moins encore les finesses. Elle aurait pu se refaire de ses pertes en déployant ses charmes auprès d’un magnat argentin que nous avions vu arriver dans son cabriolet blanc Talbot-Lago et qui la lorgnait lourdement. Elle a préféré sacrifier avec moi à la coutume du bain de minuit par une nuit éclairée du clair de lune, évidemment.

Comme toute bonne union, la nôtre ne pouvait se concrétiser que par un heureux événement. Début 1939, c’est une fille qui a vu le jour conçue comme l’avait souhaité maman dans des draps brodés à notre chiffre. Élina aurait souhaité la prénommer Joséphine, qui faisait distingué et impérial. Plus tard, je m’en suis voulu de lui avoir imposé Josette car notre enfant avait tout d’une jeune princesse. C’est que j’ai été pris de court. Pour être franc, si je n’ai conservé que le J de Joséphine, c’est que le prénom complet me rappelait trop violemment les supplices d’un amour déçu. Une Joséphine m’avait si profondément humilié que j’aurais très mal supporté de devoir employer ce prénom maudit pour désigner l’enfant de notre amour.

Mais plus tragique que la réminiscence d’une brève passion bafouée, la déclaration de guerre est venu lézarder ce bel et fragile édifice. Cette malédiction de la violence a réveillé mes souvenirs, lorsque enfant, je scrutais d’un œil effrayé les images de la Grande Guerre dans l’Illustration : le spectacle de maisons écroulées sous les obus ; sur leur seuil des gens hagards, les bras ballants, les yeux vides et douloureux. Identique à celle de 25 ans plus tôt, l’affiche de l’Ordre de Mobilisation Générale nous convoquait au combat, comme si la grande tuerie à peine terminée n’avait été pour personne une leçon. Ainsi qu’Albert et tant d’autres, j’ai d’abord craint pour ma famille. Par un réflexe commun, nous avons tous deux jugé prudent d’éloigner nos proches de Paris. Moi, j’ai vite pensé à envoyer Élina et Josette, encore nourrisson, dans la Creuse. C’était à Aubusson, chez les beaux-parents de ma belle-sœur, lieu suffisamment éloigné de la frontière pour qu’il atténue le risque matériel d’un conflit armé. Elles devaient s’y rendre juste après mon départ.

Puis, la mort dans l’âme, j’ai dû obtempérer à la mobilisation décrétée par les autorités. J’ai entassé quelques affaires dans un gros sac et me suis préparé à partir. Je restais assez optimiste, persuadé de ne pas rester très longtemps sous l’uniforme, car mon diplôme d’ingénieur me dispensait en principe des activités sur le champ de bataille. J’étais jugé plus important pour la Défense du pays en tant que tête pensante, ce qui – soit dit en passant – contredisait ma molle ardeur pour la chose militaire. En principe, j’aurais pu dès le début du conflit rester travailler dans le calme de la capitale française : pour cela, il m’aurait suffit de présenter aux autorités un fascicule de mobilisation industrielle tamponné en bonne et due forme. Malheureusement, ce précieux document s’était égaré, coincé quelque part grâce aux bons soins de la bureaucratie. Je restais confiant qu’une fois retrouvé, il me permettrait de séjourner plus au calme ou tout au moins plus loin du danger. C’est donc avec un détachement relatif que j’ai pris le train vers l’Alsace. Avec une étrange inconscience, je n’avais pas vraiment peur ; la seule chose dont je souffrais vraiment était la séparation d’avec Élina. Il y avait si peu de temps que nous nous connaissions ! Son jeune visage lumineux, sa silhouette élancée, son sourire quémandeur d’affection, tout me manquait. Je considérais injuste, immérité, brutal, de m’en trouver déjà séparé. Je n’avais certes pas en moi l’étoffe des héros, mais là résidait probablement la raison majeure de mon désintérêt, celle qui me faisait observer ces événements de loin, sans grosse envie de m’en mêler ni prise en compte du point de vue collectif.

II
Fracas

Saverne, le 25 août 1939,

Élina, ma douce,

Arrivé Gare de l’est À 6 heures et demie, je n’en suis reparti qu’à 9 heures mais en première classe, donc très confortablement installé. J’ai déjeuné simplement de ce que mon Élinette m’avait préparé ; c’était excellent. Puis à 16 heures, j’ai débarqué à Saverne où l’atmosphère était très paisible, aucune agitation anormale, les gens n’ont pas l’air effrayé. À l’arrivée, j’ai rencontré des jeunes gens avec qui j’avais été au régiment : tu ne peux t’imaginer, ma chérie, le plaisir de retrouver un visage connu. L’un d’entre eux habite à Paris et travaille comme secrétaire à la Salpêtrière. Il connaît bien Pommard. Le monde est vraiment petit.

À mon débarquement, j’ai fait amplement savoir que mon fascicule de mobilisation industrielle existait mais qu’il naviguait malencontreusement par monts et par vaux. Ensuite, je suis passé par l’incorporation. Ma chérie, je te le répète tu n’as nullement à t’inquiéter sur mon sort. Sais-tu ce qu’est ma tâche ? Je suis affecté à un bataillon d’Instruction (numéro 21) qui a pour but de former les jeunes recrues de 18-20 ans qui vont arriver. Ainsi, je serai à l’abri des coups, car si loin à l’arrière, il est quasiment impossible d’en recevoir.

Donc ma chérie, en attendant de te revenir, je ne serai nullement malheureux. Je couche dans une baraque en bois, sur de la paille froide, mais cela m’est bien égal. Ne t’inquiète pas et soigne bien notre petite Josette. Ce premier soir, j’ai joué au difficile : après une apparition au mess où la nourriture était peu alléchante, je me suis éclipsé pour aller dîner à l’hôtel ; je tenais à me remettre d’aplomb. Je le suis maintenant à peu près. Ma pauvre tête est cependant bien fatiguée, pas physiquement, mais moralement. Je voudrais tellement être sûr que ton souvenir de moi te soutienne ; que rien qu’en pensant à moi, cela te rende guillerette.

Mon amour chéri, je voudrais t’écrire longtemps, très longtemps car ainsi je demeure plus près de toi. Pourtant, plus que jamais dans ma vie, je me sens seul. Malgré un optimisme énorme, je te cherche dans l’espace, mon Élinette. Je sais que toi aussi, ton amour est sans bornes. Tu as la Lolotte pour t’occuper et tu sais : le haut c’est Loulou, le bas c’est Élinette. Tu souriras en lisant ces quelques mots et c’est là-dessus que je clôturerai ma lettre. Bientôt en m’endormant, j’aurai ma petite place tout près de toi, je m’y blottirai comme jamais je ne l’ai fait.

Ma douce chérie, je te serre très fort sur moi, si fort, et je t’embrasse tendrement. Sois sage ma chérie ; sois forte. Je n’ai pas serré Josette pour ne pas la blesser, mais tu devines que tout dans cette lettre est aussi pour elle. Mes plus affectueux baisers à ceux qui t’entourent. Remercie très profondément M. et Mme Bachardon de la charge que nous leur imposons.

Ton très grand chéri. Ton Louisounet.

Aubusson, le 14 septembre 1939

Mon Louisounet,

Je t’envoie aujourd’hui des choses qui te feront plaisir : trois livres qui t’aideront à tromper l’ennui et surtout les photos ci-jointes dont je suis très fière ; il y en a une que je trouve touchante, c’est celle où la grosse tête de Caramel qui fait ombre auprès de notre petit bout. Car je ne t’ai pas conté l’attachement de ce bon chien pour Josette ! Il aime tous les enfants mais réserve une fête incroyable à notre bébé qu’il veut toujours lécher ; parfois, je lui dis ‟va garder la petite fille” et il va s’asseoir sagement près de son landau. Tu me diras si tu trouves que Josette a changé.

J’ai reçu ce matin deux lettres de toi des 7 et 9 ; tout arrive lentement même si la régularité du courrier semble reprendre.

Mon Choulouchou, parfois je partage ton espoir de voir cette guerre se finir sans avoir pour ainsi dire commencé. D’autres fois, j’ai l’impression qu’au contraire ce conflit va traîner en longueur, qu’il va se transformer en guerre de fortifications, en vilaine guerre de tranchées. Après une avancée rapide des Allemands face aux Polonais, ceux-ci se reprennent et semblent vouloir vigoureusement résister ; il est possible que d’ici quelque temps Hitler fasse des offres de paix, mais devrait-on les accepter si l’on veut une paix vraiment définitive ?

Chéri, sois bien sûr que la pensée de ton amour constant me réconforte, n’aie pas peur de me le répéter puisque en ce moment, c’est la seule preuve matérielle que tu puisses m’en donner. Je te joins une lettre de Michèle reçue ce matin, je viens de lui répondre et lui ai envoyé une photo de Josette prise avec elle à Rouen. As-tu d’autres nouvelles de tes frères et sœurs ? Sais-tu ce que devient Eugène ? Où se trouvent Hector et Gabriel ?

Mon chéri, petite Josette et moi nous laissons tendrement câliner dans tes bras affectueux et t’embrassons de tout notre cœur.

Élina.

Aubusson, le 19 septembre 1939

Luisouchou,

Pas de consolation aujourd’hui, c’est-à-dire pas de lettre de toi ; et cependant elle m’aurait été bienfaisante car je subis un accès de tristesse profond. Ne me gronde pas mon chéri, il est si pénible d’avoir quotidiennement à surmonter un chagrin dont on ne prévoit pas le terme. Je me reproche cet abattement car mon rôle est de t’apporter un peu de réconfort ; je crois y être bien malhabile puisque de nous deux, toi qui es le plus malheureux, tu es aussi le plus courageux. Le plus rempli d’espoir. Malgré tout, mon chéri crois bien que je sais contenir ma tristesse. En public, je ne montre pas, comme certaines femmes, une figure éplorée et gémissante car je trouve qu’il est de notre devoir de garder quelque dignité.

Dans un autre genre, je n’approuve pas non plus certains jeunes gens de 16 ou 17 ans que l’on rencontre parfois, bras dessus bras dessous, qui se promènent en ricanant. Car en ces moments pénibles, on se doit tout de même d’observer une certaine tenue même si l’on n’est pas touché personnellement, tu ne trouves pas ? Il me semble que déjà à cet âge, on ne devrait pas rester indifférent à cette calamité générale. Qu’on cherche à éloigner les tout petits de notre tristesse, c’est naturel mais lorsqu’on a atteint un âge où l’on est capable de comprendre les choses, une certaine réserve s’impose. Excuse cette longue digression mais cela me choque tellement que mon indignation avait besoin de s’exhaler ! Il est vrai que, moi aussi parfois, je tends à oublier toute cette horreur et que ma jeunesse veut reprendre le dessus ; elle essaie de percer dans un accès de gaîté. Mais c’est de très courte durée, tout à coup une angoisse vous étreint et c’est fini.

Mon amour chéri, que te dire de nouveau ! Je me trouve à court de paroles pour te réconforter. Je ne peux parler contre ma pensée, tout ce que je peux dire de sincère c’est...