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Le Rêve bleu

De
208 pages

Alors que le pasteur Jospin s'emploie à sauver des juifs pendant les heures sombres de la guerre, le rêve bleu est celui de beaucoup à qui on a confisqué les années de jeunesse... Au cours d'un bal populaire, Julien fait la connaissance de Solange, une jeune réfugiée juive allemande qui fuit les nazis... Pour échapper au STO, il entre au maquis de Chantemerlière... Éconduit par la belle Solange, Alfred quant à lui s'engage dans la milice. Dès lors, c'est une lutte sans merci que se livrent les deux rivaux pour nous faire vivre une tranche de vie dans les Deux-Sèvres et en Charente-Inférieure...


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-10713-6

 

© Edilivre, 2017

La fête au village

Écrire, c’est parler beaucoup sans être interrompu, disait Jules Renard. Aussi, ne me coupez plus la parole car j’ai toute une histoire à vous raconter…

En ce 26 Juillet 1941, Triou, ce petit village perdu dans la campagne du Sud des Deux-Sèvres s’éveille avec la pétarade d’une colonne allemande qui remonte sur la Kommandantur de Niort. Personne dans les rues du village encore endormi. Pour briser le silence, quelques chiens aboyaient, surpris par les intrus qui faisaient voler la poussière du chemin.

Germaine ouvrait ses volets en les maudissant. Germaine, c’était un peu l’âme de ce village. Tenancière d’un café tabac, elle faisait aussi épicerie où l’on trouvait un peu de tout. Pour attirer la jeunesse qui était la vie du patelin, chaque été à la belle saison, au fond de la cour, elle faisait installer un tivoli, où les jeunes de la contrée venaient danser et faire la fête. Le dimanche, les vieux, il y en avait encore quelques-uns, des vétérans de la Grande Guerre se réunissaient chez Germaine. Assis sur des bancs, de part et d’autre de grandes tables en bois, ils venaient taper le carton tout en buvant un verre de vin ou une chope de bière. Là, les discussions concernant l’actualité allaient bon train et ils n’admettaient toujours pas la capitulation, eux qui avaient tenu bon dans les tranchées, pour finalement faire plier les teutons dans une boucherie inhumaine. Chacun y allait de son propos, comme le vieux Villanaud :

– A’cte heure, olé plus des soldats qui faisont la guerre, olé des drôlasses !

Germaine, veuve d’un mari tombé trop tôt à Verdun, s’employait à calmer les esprits. Elle comprenait, bien sûr, les propos des anciens de 14, mais ne pouvait tolérer les insultes presque diffamantes, à l’encontre des recrues appelées pour combattre l’ennemi. Elle pensait surtout à son fils qui avait devancé l’appel pour venger le père qu’on lui avait volé. Devenu chef de char au début de la guerre, il avait combattu en Lorraine mais n’avait rien pu faire contre la supériorité des panzers. Fait prisonnier, il croupissait des lors dans un camp en Allemagne.

N’en pouvant plus, Germaine en remplissant les verres sur les tablées, remettait à sa place celui qui avait des paroles déplacées.

Mon pauvre Alphonse, au lieu de parler des choses qui te dépassent, tu ferais mieux de couper à pique !

Tout le café s’esclaffait et celui qui était apostrophé en toute gentillesse, rabaissait bien vite son caquet sans répliquer. Tout le monde la respectait, et derrière son comptoir de zinc, enveloppée dans la fumée des cigarettes et des pipes qui donnaient à plein, Germaine en imposait.

Deux heures venaient de sonner au carillon, quand une camionnette pénétra dans la cour pour s’arrêter devant le tivoli. Deux hommes en descendirent, tout en claquant les portières. Relevant la bâche à l’arrière du véhicule, ils transportèrent la grosse caisse et la machine à musique à carte perforée sur l’estrade, à l’intérieur du tivoli.

Après quelques réglages de la machine, les musiciens du dimanche étaient pour ainsi dire fin prêts. Dehors dans la cour, des groupes de jeunes arrivaient pour se réfugier à l’ombre des tilleuls. Robes fleuries et socquettes blanches, endimanchées pour ce jour de fête, les filles jacassaient avec des éclats de voix et des rires juvéniles pour raconter leurs petits malheurs, leurs peines de cœur ou passer un bon moment dans la joie de se retrouver. Toutes pour la plupart se connaissaient et venaient principalement du village, ou des environs tout proches. On retrouvait un peu toujours les mêmes têtes dans ces bals populaires. Les jeunes gens, quant à eux, n’hésitaient pas à venir de plus loin. La distance ne les effrayait pas outre mesure. Pinces à la base des mollets pour protéger les jambières de leur costume, enfourchant leur vélo et pédalant dur, ils arrivaient en sueur de Celles, Vitré, Melle, Mougon ou encore Prahecq, de tous ces petits villages un peu plus éloignés.

Terre agricole s’il était, la plaine trioulaise s’y prêtait de bonne grâce. Riche et féconde, elle savait se montrer généreuse, à la condition de la travailler avec soin. Dans les tablées du café de Germaine, c’était avec l’actualité des événements de l’occupation, des discussions favorites des joueurs de cartes. On manquait cruellement de bras à la campagne et le service pour les classes creuses, comme on disait, n’avait pas arrangé les choses. Bien sûr, il y avait ici un flot de réfugiés depuis le printemps de l’année dernière, qui grossissait artificiellement et temporairement la population du village. Aujourd’hui en zone occupée, chacun essayait d’un moyen ou d’un autre, de gagner la zone libre. Tous ces gens en errance n’étaient pas forcément d’un grand recours pour les travaux des champs mais représentaient plutôt d’autres bouches à nourrir, alors qu’il y avait pénurie. La ligne Maginot qui devait arrêter les allemands était une passoire… Ils fuyaient vers le Sud, en colonnes hétéroclites sur les routes de l’espoir et présentaient une cible parfaite pour les avions de la Luftwaffe. On trouvait là, des familles entières à pieds, à vélo, en chars à bancs, des soldats n’ayant plus de régiment… Tout le monde fuyait la guerre dans une grande débâcle. Adèle Pichard avec sa sœur Solange étaient du voyage. C’était des picardes qui avaient tout perdu. Elles s’en souviennent…

Peu avant midi, des avions apparurent dans le ciel. Trois stukas avec une croix gammée sur les ailes. Soudain, ils piquèrent vers la colonne en larguant leurs bombes avec précision sur des soldats en fuite, des civils, des hommes et des femmes épouvantés. Juste le temps d’attraper sa sœur par la main, elles se jetèrent dans le fossé… Les blessés criaient, les chevaux henissaient, les morts se taisaient à jamais. Les survivants hagards attendaient des secours qui ne viendront pas. C’était des laissés-pour-compte. A plusieurs reprises, les avions revinrent terminer le travail. Ils volèrent en rase motte en tirant à la mitrailleuse. Les balles sifflaient. Adèle se serra contre sa sœur comme pour la protéger en criant « Ah, les salauds ! »

L’alerte passée, les deux sœurs décidèrent de quitter la route trop dangereuse, sujette aux attaques des avions. C’est ainsi que les deux filles, en prenant les chemins de traverse, par monts et par vaux, après dix mois d’un long périple, arrivèrent devant un écriteau : « Accueil des Réfugiés », sur la place de Mougon.

Les deux sœurs ne se ressemblaient guère mais étaient très proches l’une de l’autre. La plus jeune, Solange, de deux ans sa cadette, avait un joli minois et courait sur ses vingt ans. Des formes avenantes attiraient le regard des coquins. Douée pour les études, elle voulait devenir infirmière, quand la guerre mit fin à son rêve. Il fallait avant tout sauver sa peau…

Adèle, née à Namps, un petit village proche d’Amiens aujourd’hui ravagé par les bombes, était une grande blonde robuste, à la peau tannée par la vie au grand air, à la poitrine plate et au genou cagneux. Petite bergère d’abord, on l’avait initiée très tôt aux travaux éreintants de la ferme. Sa patronne lui imposait les tâches les plus dures. Elle trayait seule toutes les vaches, changeait la litière de la truie, tournait le coupe-racines, chargeait le foin… En un mot, tout ce qu’un homme faisait et avec aisance s’il vous plaît !

En poussant la porte du baraquement, les deux filles étaient dans un triste état après un si long périple. Elles n’étaient pas les premières à quémander un peu d’aide. La préposée Madeleine Michaud, se trouvait un peu dépassée par les événements. Pour parer au plus pressé, à l’avance, elle avait préparé des ballots de vêtements, des changes complets pour satisfaire les besoins de première nécessité des nouveaux arrivants. Chacune des deux sœurs reçut ainsi un paquetage.

Avant de quitter la baraque, elles demandèrent à la Madeleine où elles pourraient bien trouver du travail.

– Que savez vous faire mes pauvres filles ?

Moi, dit Adèle, j’ai été élevée à la campagne et les travaux des champs ne me rebutent pas.

Tu n’auras pas trop de soucis. Tu prends la route de Triou, c’est à trois kilomètres. Là, on manque de bras dans les fermes. Tu pourras te faire embaucher comme servante. Et toi petite, qu’as-tu fait jusqu’à présent de tes dix doigts ?

– Moi, je voulais être infirmière mais avec la guerre, on a du fuir et j’ai tout arrêté.

Pendant les vacances, pour gagner un peu de sous, j’ai exercé divers petits boulots de domestique, employée de maison, femme de ménage…

– Attends un peu… Les Sicard ont marié leur fille. Elle a suivi son mari pour s’installer à Aiffres. Depuis, ils n’ont plus personne pour tenir l’épicerie et il faut bien dire que la pauvre Fernande est un peu dépassée. Si cela t’intéresse, t’as peut-être une chance… C’est pas compliqué. Tu descends la rue comme pour aller à La Crêche. L’épicerie est sur ta gauche dans le premier virage. Tu ne peux la rater.

Avant de partir, Adèle demanda un dernier petit service.

– Avec vos ciseaux, vous ne pourriez pas me couper les cheveux à ras. J’ai attrapé des poux et il me serait plus facile de me laver la tête pour me débarrasser de ces maudites bestioles.

– S’il ne tient qu’à ça pour te faire plaisir, c’est comme si c’était déjà fait !

A grands coups de ciseaux, la toison blonde tomba à terre et Adèle se trouva rapidement coiffée à la garçonne. Les deux sœurs sortirent, balluchon sous le bras.

Il y avait des toilettes sur la place, un endroit idéal pour enfiler sa nouvelle tenue. Quelle ne fut pas la surprise d’Adèle ! Par mégarde sans doute, on lui avait fourni un costume d’homme. Ce n’est pas grave, se dit-elle. Avec les cheveux courts, je me ferai passer pour un garçon. Dorénavant, je serai Julien Pichard, ton frère ! Solange en était toute retournée.

– Ne t’offusque pas ! Et puis, on va profiter de la discrimination que l’on fait toujours à l’égard des femmes. Les valets de ferme sont toujours mieux payés que les servantes… Sur ce, Adèle s’empressa de s’acheter des chaussures d’homme chez le cordonnier du coin, et trouva un coiffeur pour terminer la coupe grossière de la brave Madeleine.

Les deux sœurs se séparèrent aussitôt avec la promesse de se revoir au plus vite. Adèle, alias Julien, prit le chemin de Triou et Solange s’engagea sur la route de la Crêche. Dans la descente, en bas du virage à gauche, elle s’arrêta devant l’enseigne de l’épicerie « Chez Sicard ». C’était une modeste boutique, une grande vitrine en façade, avec sur le côté un escalier en pierre qui grimpait à l’étage. Elle poussa la porte… En s’entrechoquant, les tubes métalliques du carillon tintèrent. La pièce était spacieuse. Il n’y avait personne. Sur le comptoir, une balance Roberval semblait monter la garde. Une motte de beurre sur un papier jauni attendait les clients. Derrière, une barrique ventrue laissait échapper du vin rouge goutte à goutte par un robinet mal fermé. Quelques pièges à mouches en spirale tout gluants pendaient au plafond, et quelques malheureuses prisonnières battaient désespérément des ailes, pour rompre le silence des lieux. Soudain, un bruit de pas se fit entendre. On arrivait sans doute de ce qui était la réserve…

– Oh ! Bonjour… Excusez-moi, je ne vous avais pas entendue. Que désirez vous ?

– Bonjour madame. A vrai dire, ma démarche est un peu particulière. C’est l’accueil des réfugiés qui m’envoie. On m’a dit que vous cherchiez quelqu’un à embaucher. J’arrive du Nord de la France, d’Amiens plus précisément, et j’ai dû fuir la guerre et les bombardements. J’ai tout perdu là-bas, et je ne sais même pas à l’heure qu’il est, ce que sont devenus mes parents. Dans la précipitation du moment, je me suis retrouvée avec ma sœur sur la route de l’exil, pour arriver enfin jusqu’ici.

– Si c’est Madeleine qui t’envoie… Bon, écoute, mon petit. C’est vrai que tenir l’épicerie toute seule, me demande beaucoup de travail, et à mon âge on fatigue vite. Depuis le départ de ma fille, j’essaie de faire face, mais c’est trop dur, d’autant que mon mari Félix n’est quasiment jamais là. Avec sa camionnette, il fait des tournées dans la campagne environnante. Si jusqu’à présent nous n’avons pris aucune bonniche, c’est que nous avons du mal à joindre les deux bouts. Les temps sont difficiles, avec la misère qui s’installe, nombre de clients ne payent qu’à crédit et ils remboursent quand ils peuvent. Autant te dire que nous ne roulons pas sur l’or.

En conséquence, si tu consens à travailler pour nous, on ne pourra pas t’offrir monts et merveil les. En contrepartie, tu seras logée et nourrie, avec le dimanche et un après midi de repos par semaine. En monnaie sonnante et trébuchante, on pourra te donner 800 F par mois…

– Cela me semble convenable, et de toute façon, je n’ai guère le choix.

– A la bonne heure ! Comment t’appelles-tu au juste ?

– Solange Pichard.

– Connais-tu un peu le métier, le commerce ? Tu me parais si jeune…

– Je vais avoir vingt ans. Je faisais des études d’infirmière quand la guerre a éclaté. J’ai dû tout arrêter. Pendant les vacances, pour gagner un peu de sous, j’avais l’habitude de travailler comme domestique, employée de maison ou femme de ménage.

– Bon, écoute. Au début, je serai à tes côtés pour t’épauler, t’apprendre les habitudes de la maison, faire connaissance des clients qui fréquentent l’épicerie…

– Quand est-ce que je pourrais commencer ?

– Voyons, on est jeudi… Avant tout, il te faut des papiers en règle. Félix te préparera un contrat de travail en bonne et due forme. Il vaut mieux être prudent en cette période de trouble.

Il y a toujours des gens bien intentionnés qui cherchent juste le malheur des autres, et on pourrait avoir des contrôles. Disons que lundi, ce serait bien. En attendant, je vais te montrer ta chambre. On y accède par l’escalier en pierre à l’extérieur.

Sur le palier, deux volets battants encadraient une porte vitrée dont la peinture écaillée montrait qu’elle n’était pas de la première jeunesse. En poussant le loquet, Solange découvrit ce qui devait être sa nouvelle demeure. En vérité, c’était une chambrette dont le mobilier se limitait au strict nécessaire : un lit, un chevet avec une lampe à tirette, une armoire qui faisait penderie, une table avec une chaise, un lavabo et des tinettes. Le tout était sobre mais propre et la petite pièce respirait l’encaustique.

Quelqu’un arrivait en bas, et Fernande Sicard descendit l’escalier laissant Solange prendre possession de « ses appartements ». De fait, la tenture au fond de la chambre dissimulait une porte que la petite s’empressa de pousser. Là, elle découvrit une partie du grenier qui n’était pas aménagée et qui tenait de la caverne d’Ali Baba. On y trouvait un peu de tout jusqu’à un vieux lit métallique. Elle fit un rapide inventaire de ce capharnaüm et regagna sa chambre pour y ranger dans la penderie, le peu d’effets dont elle disposait. Elle s’allongea sur le lit pour s’y reposer un moment après tant de fatigue accumulée…

Pendant ce temps, Adèle, alias Julien, se dirigeait d’un bon pas sur la route de Triou. Les dernières maisons de Mougon avaient disparu depuis un moment, quand la première ferme se profila au bord de la route, à l’horizon. En ce mois de juillet, le temps était particulièrement chaud et sec. Les rares voitures qu’elle rencontrait, faisaient voler la poussière du chemin qui saupoudrait les herbes folles des bas côtés. Le soleil de plomb était sans pitié, la transpiration collait les vêtements à la peau. Elle avait hâte d’arriver et accéléra le pas. Un grand chien efflanqué, sorti du porche de la bâtisse, coupa net son élan… Ne pas montrer sa peur, se dit-elle, et elle avança droit sur lui. Décontenancé par la détermination et la véhémence de l’inconnue, lui qui avait le poil de l’échine tout hérissé, vint à sa rencontre en balançant la queue comme un toutou docile et soumis, jusqu’à lui faire des démonstrations d’amitié… Ensemble, ils franchirent le porche pour se trouver au beau milieu d’une vaste cour où s’ébattait la volaille. Une servante occupée sous le hangar avec un coupe racines, s’avança à leur rencontre.

– Bonjour, monsieur. C’est à quel sujet ?

– Julien Pichard. Je parcours les routes depuis trop longtemps déjà, et je voudrais maintenant me poser, trouver du travail. On m’a dit que vous manquiez de bras dans le secteur. – Oh, écoutez ! Je ne suis qu’une des deux servantes et la patronne qui soigne les cochons ne devrait pas tarder.

Après quelques minutes effectivement, une femme bottes aux pieds et fichu noir sur la tête, sortit d’un toit qui devait être celui des cochons. La servante qui s’était approchée d’elle l’informa.

– C’est quelqu’un qui cherche à être embauché.

– Bonjour, vous cherchez du travail ?

– Julien Pichard. Ah ! Pour sûr, que je cherche de l’ouvrage !

– Ecoutez. Chez nous, vous n’aurez pas de chance, mais filez donc chez les Villanaud à la sortie du village en direction des Piquerelles. Ils ont encore une parcelle qui n’a pas encore été moissonnée et la batteuse qui se promène de ferme en ferme doit leur rendre visite un de ces jours. Dans ces moments là, un homme de plus n’est pas de trop.

– Merci du tuyau. Et comment fait-on pour s’y rendre ?

– C’est pas compliqué. Vous traversez le village en passant devant le café-épicerie. Poursuivez votre chemin et vous longerez l’école en contre-bas sur la droite. La ferme des Villanaud se trouve à une centaine de mètres dans un quéreux sur la gauche.

Avec ces renseignements détaillés, Adèle trouva sans difficulté le fameux quéreux. Tout au fond, un large portail à double battants fermait un haut porche. Adèle poussa la lourde porte qui grinça sur ses gonds. Juste à l’entrée, une vieille qui n’avait plus d’âge, assise sur une chaise basse, attendait que le temps passe, avec un napperon sur ses genoux qu’elle brodait aux initiales de la famille. Le corps d’habitation était en face d’elle et les bâtiments de l’exploitation ceinturaient la cour.

Adèle se présenta et la vieille lui marmonna dans un mauvais français ou dans un bon patois du cru, d’avancer et qu’elle finirait bien par trouver du monde. Au centre de la cour, il y avait des gars en effet qui s’affairaient autour d’une grosse batteuse. Enorme monstre s’il était, deux courroies le reliaient à un tracteur qui s’époumonait et pétaradait dans une fumée noire. C’était une véritable machinerie dont la gueule du tablier roulant avalerait avec un appétit féroce, les gerbes de blé qui attendaient leur sort, au sec sous le hangar. Alors que le tracteur toussait un peu moins, un homme grand de taille et chapeau de paille enfoncé sur la tête s’avança vers le nouvel arrivant, figé devant le spectacle.

– C’est impressionnant, non ? Qu’est-ce qui vous amène ?

– Julien Pichard. Tout bonnement, je cherche du travail et je louerais volontiers mes services. On m’a dit que vous cherchiez de la main d’œuvre.

– C’est pas faux ! La batteuse est arrivée un peu plus tôt que prévu et il me reste encore une parcelle à moissonner qu’il faudra terminer à la main. Vous êtes vous déjà servi d’un dail ?

– Je connais les travaux de la ferme, et d’où je viens, j’étais domestique dans une grosse exploitation.

– A la bonne heure ! On pare au plus pressé… Si je te tutoie, ça ne te dérange pas ?

– C’est vous qui voyez !

– Avec deux fistons dans tes âges, ça m’ennuierait de te dire vous. Je t’engage Julien comme saisonnier, et éventuellement, on verra plus tard pour ton contrat à la Saint-Michel. Je peux t’offrir 850 F avec le couvert et le gîte.

– C’est parfait pour moi ! Je commence quand ?

– Dès aujourd’hui, si tu veux. Le temps presse. Je vais te conduire à la patronne. Elle te montrera ta chambre et tu pourras t’installer.

C’est ainsi qu’Adèle fut enrôlée valet de ferme chez les Villanaud…

Tout sentait bon la campagne qu’on en oublierait presque la guerre qui semblait si loin, et pour tant l’occupation avait fini par scinder la société en deux groupes distincts et opposés : l’un, fidèle au Maréchal Pétain, soumis à l’ordre établi par les allemands et à ses prérogatives favorables au dictateur dans l’intérêt du peuple français, essayait-on de nous faire croire à la TSF, et l’autre, rebelle, qui n’acceptait pas la soumission et l’abrogation des libertés, avait l’esprit gaulois et soutenait le Général de Gaulle dans la Résistance.

On se regardait en chien de faïence l’air soupçonneux. On rasait les murs. On se méfiait de son voisin. On pointait du doigt l’étranger, responsable de tous les maux. Qui est qui ? On ne savait pas trop. La confiance dormait au fond des placards et on écoutait Radio Londres en cachette… Les français parlent aux français : veuillez écouter d’abord quelques messages personnels. « Yvette aime les grosses carottes », « Le grand blond s’appelle Bill », « An-dromaque se parfume à la lavande ». Derrière ces phrases amusantes et anodines se cachaient des informations de parachutage d’armes de guerre ou d’agents venant d’Angleterre. C’était du lourd et du sérieux. Les allemands sur les dents, n’avaient pas réussi jusqu’à présent à les déco der…

Après le couvre-feu, seuls les frondeurs se hasardaient à sortir, au risque de se faire arrêter. Pourtant, les ventres affamés bravaient les interdictions et le marché noir tournait à plein régime. La grande débrouille, quoi !

Au café de Germaine, la fête en ce dimanche battait son plein. Les anciens qui jouaient aux cartes donnaient leur avis sur la situation générale du pays et glanaient ça et là, des nouvelles émaillant la vie du village. On se désolait du manque de bras aujourd’hui, alors qu’on était en pleine bourre dans la saison des moissons. Pourtant, l’un d’entre eux, n’était pas peu fier de sa nouvelle recrue…

– Un modèle du genre mon Julien, disait Armand ! Pas encore de barbe mais dur à la tâche. Je n’attendais pas la batteuse si tôt et j’avais encore une parcelle à moissonner. Bref, il est arrivé au bon moment. Je le montrais en exemple à mes deux fils. Ils n’ont pas apprécié. Ils ont commencé à le regarder de travers et à le trouver bizarre, cet étranger venu du Nord. Pour preuve, les gars ne font pas de manière et pissent debout, verge à la main en évitant de s’arroser les pieds quand le vent est contraire… Lui, non ! Très prude sûrement, il passe derrière la palisse pour être à l’abri des regards.

– T’es sûr qu’il est normal ton Julien ?

– Son comportement m’étonne un peu, mais après tout, c’est son travail qui compte. Tenez, je lui ai donné une pièce pour qu’il vienne s’amuser avec les jeunes de son âge, il a refusé tout net, préférant rester à la ferme. !

Le père Michaud avait une opinion tout autre des jeunes gars, et trouvait certains d’entre eux très entreprenants… en témoigne sa fille Marie, la cadette. Marie, c’était une jolie drôlesse de dix-sept printemps, inconsciente du charme naturel qu’elle dégageait, d’autant que chez les Michaud les compliments et les flatteries s’avéraient très rares. Le regard insistant de certains jeunes hommes la mettaient mal à l’aise, quand elle aidait la mère à les servir à table, au moment de la fête des battages. Heureusement pour elle, l’intransigeance du père quant au respect qu’on devait observer envers ses filles, refroidissait l’ardeur des plus audacieux même si le vin généreusement versé à cette occasion, enhardissait les plus timides. Mais le père ne pouvait raisonnablement toujours être derrière elles… Un soir, Marie partie chercher l’eau à la fontaine un peu éloignée de la maison, entendit quelqu’un qui la suivait. Surprise, elle se retourna pour se trouver face à face avec un jeune de la batteuse. Celui ci sans vergogne, essaya de la coincer contre un arbre, pour lui arracher un baiser. Les joues rouges, les yeux brillants de colère, elle le gifla pour se défendre de ses audaces aussi osées qu’inattendues à son goût…

– Sauvageonne !, lui lança le Casanova. Tu es encore plus belle quand tu es furieuse. Je t’aurai un jour, je t’aurai ! rajouta-t-il, en se frottant la joue.

En attendant, pour l’heure, les garçons et les filles s’étaient massés devant le tivoli de Germaine. A l’entrée, moyennant une petite participation, on vous gratifiait d’un coup de tampon encreur sur le poignet. Avec ce signe distinctif, vous pouviez ainsi quitter la piste de danse pour aller vous rafraîchir au café, sans formalité particulière. Il suffisait pour ainsi dire de montrer patte blanche. Il était en effet facile avec ce signe distinctif de contrôler si vous aviez réglé votre entrée. Les deux musiciens qui officiaient comme ouvreurs avaient bien du mal à canaliser le flot de ces jeunes, impatients d’envahir la piste de danse. Au milieu des rires et des volutes de fumée, par petits groupes d’affinités, les filles du village et des alentours se précipitaient vers les bancs installés à la périphérie du tivoli qui se remplissait peu à peu. Il faisait très chaud en cet après midi et on avait rabattu les bâches. Une légère brise toute relative, rafraîchissait bien timidement l’air surchauffé de la salle. Tout était en place, la fête pouvait commencer. Des couples s’étaient déjà formés et s’élançaient sur le parquet dans une valse que grésillait la boîte à musique. Les deux musiciens qui avaient pris leurs instruments, couvraient un peu la bande passante, pour le moins défaillante. La piste envahie, il devint très difficile pour les danseurs d’évoluer avec aisance, mais cette promiscuité toute particulière ne gênaient guère outre mesure les cavaliers éhontés. Certains s’accommodaient même fort bien de la situation. On se bousculait, on se marchait parfois sur les pieds mais cela n’avait pas d’importance. On était là pour s’amuser et prendre du bon temps, si cela était oncere possible en cette période troublée.

Marie était aussi de la partie et avec la présence de ses deux frères qui lui jetaient un regard protecteur, elle se sentait en sécurité. La petite passait pour la coqueluche des bals du coin et nombre de garçons cherchaient cette convoitise… A n’en pas douter, c’était une belle fille élancée, aux longues jambes galbées. Son teint mat lui venait sans doute d’un ancêtre vivant sûrement sur les rivages de la Méditerranée, se plaisait elle à raconter. Avec ses cheveux de jais flottant sur ses épaules, vêtue d’une petite robe à fleurs qui mettait en relief le hale de sa peau, comment vouliez-vous que les garçons et les jeunes hommes ne soient pas sous le charme ?

– Vous dansez mademoiselle ? lui demanda Robert, un jeune du village voisin.

Elle accepta, se sentant un peu mal à l’aise au début, mais ses pas s’accordant à ceux de son cavalier, elle finit par se détendre. Robert s’évertua de la faire rire, de la divertir pour l’intéresser… Il ne la lâcha pas de l’après midi et la petite finit par échapper à la surveillance de ses frères. Comme l’air était confiné sous le tivoli et que le garçon avait le diable dans les bretelles, ils sortirent tous deux, main dans la main pour se désaltérer au café. Là, l’atmosphère était enfumée et passablement bruyante. Les beloteurs à la manière des joueurs de cartes de Raimu, ne pouvaient tenir bien longtemps leur langue. Les deux jeunes après avoir pris un rafraîchissement, décidèrent de trouver un endroit plus calme pour conter fleurette. Dans la cour, ils longèrent le tivoli, en prenant bien soin d’éviter les deux frères de Marie, qui inquiets la cherchaient en vain des yeux. Au bout du petit sentier qui menait au jardin de Germaine, une charrette remplie de foin en interdisait le passage du portillon. Qu’a cela ne tienne, les deux jeunes tourtereaux, mus par une frénésie sauvage d’effeuiller la marguerite au plus vite, se hissèrent sans difficulté dans l’herbe fraîchement coupée. Une vraie aubaine pour se camoufler à l’abri des regards indiscrets. Marie, conquise, se laissa transporter dans la découverte de l’amour et comprit à cet instant, couchée dans le foin avec le soleil pour seul témoin, ce que disait Blaise Pascal : Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point ! Tout naturellement, c’est sur un air de java qu’on entendait du tivoli, que les deux corps s’enfoncèrent dans l’herbe blonde pour rapidement ne plus rien voir, tant il est facile d’être recouvert quand on s’agite dans le foin fraîchement remué.

Les ébats ne durèrent pas bien longtemps et bientôt deux têtes échevelées parsemées de brins de paille sortirent du foin. L’heure n’était plus à se demander s’il s’agissait d’une histoire sans lendemain ou tout simplement le début d’une belle romance… Il fallait faire très vite dans la précipitation car on allait finir par s’inquiéter de leur absence prolongée. S’installer, se coiffer se débarrasser d’indices suspects qui pourraient laisser penser à une escapade bien orchestrée.

Justement, les musiciens enchaînaient les partitions diverses pour entraîner les jeunes sur la piste de danse. Bien sûr, les filles étaient plus nombreuses et certaines faisaient même tapisserie.

Solange, en ce dimanche, avait décidé de se rendre à Triou voir sa sœur. En traversant le village, elle fut attirée par la musique qui venait du café de Germaine. Elle comprit vite qu’un bal s’était invité sous le tivoli. Postée à l’entrée, elle scruta l’assistance dans l’espoir improbable d’y trouver sa sœur Adèle. Julien, beau brun au visage hâlé essayait, lui, de repérer une cavalière pour la nouvelle danse. Son regard s’arrêta sur cette jeune inconnue qui selon toute vraisemblance cherchait quelqu’un. Il ne put se détacher d’elle et se demanda qui elle pouvait être et ce qu’elle faisait ici. Soudain, Solange se rendit compte que ce beau jeune homme la regardait avec insistance et quand il s’avança vers elle, tout émue par le trouble qui l’envahissait, elle ne put décliner son invitation…

– Mademoiselle, m’accorderez vous cette danse ?

Il l’entraîna par la main sur la piste. La boîte à musique grésillait un tango, interprété par André Claveau, « Le bonheur est entré dans mon cœur ». Au début, elle se sentait un peu gauche, puis prenant la mesure de son cavalier, elle finit par se détendre et prendre du plaisir à danser. La prenant par la taille, il lui susurra à l’oreille…

– D’où venez vous, jolie étrangère ? Auparavant, je ne vous avais jamais vue dans les parages et c’est sûr qu’autrement, je vous aurai de suite remarquée.

– Merci pour le compliment, mais on ne s’est pas présentés. Je suis Solange Pichard et je viens d’Amiens. Une vraie picarde…

– Pour vous servir, Julien Despres. J’ai fait moins de route que vous. Je suis originaire d’un petit village distant d’une quinzaine de kilomètres. Mais, comment se fait-il qu’une belle fille comme vous, vienne se perdre ici ?

– Oh ! C’est une bien longue histoire et il faudrait que nous dansions tout l’après-midi pour vous la raconter…

– Mais ce ne serait pas pour me déplaire !

Solange appréciait ce cavalier posé qui n’avait pas de geste déplacé. Ce n’était pas le cas de certains garçons de la salle, et l’un d’entre eux, avait même osé lancer à la cantonade :

« Avec elle, on ne doit pas s’ennuyer au lit ! « Solange n’en avait cure, même si cela lui mettait la jarretière au ras des cuisses ! Elle se sentait en sécurité au bras de Julien, sans pour autant être obligée de se livrer à toutes les confidences de son histoire. Elle était là avant tout, pour revoir sa sœur.

La musique entraînait maintenant les danseurs sur un air de paso-doble et Solange commença son récit.

Si je suis là à danser aujourd’hui avec vous, c’est un peu à cause de la guerre. Tout a commencé en juin 40, lors de l’offensive allemande. Auparavant, même si ce n’était pas l’opulence, nous vivions heureux, mes parents et ma sœur, dans une petite maison à Namps, un village situé à proximité d’Amiens. Mon père, maçon de son état, travaillait chez un patron et ma mère faisait des heures de ménage pour améliorer l’ordinaire. Puis la guerre a éclaté.

Nous étions malgré tout rassurés, par la présence d’un gros cantonnement de soldats, d’appelés français, chargés de contenir la progression des allemands… Nous avons été bombardé par la Luftwaffe et les anglais. Malgré la bravoure des soldats, ça n’a pas suffi et nos lignes de défense ont été enfoncées. Un jour, un lieutenant est venu nous avertir qu’il était grand temps de partir, car ils ne pourraient tenir bien longtemps. Mes parents ont refusé de quitter leur maison mais nous ont pressées de fuir les nazis. Les premiers panzers arrivaient quand ma sœur et moi, on a pris la poudre d’escampette… On a erré sur les routes, en direction du sud pendant plus de dix mois, où on nous a dit peut-être à tort, que la présence allemande serait moins criante dans cette région des Deux-Sèvres.

Pour mieux l’écouter, Julien serrait sa cavalière tout contre lui, ce qui ne déplaisait finalement ni à l’un, ni à l’autre. C’est vrai que sous ce tivoli plein comme un œuf...