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LE SAUNIER DE SAINT CLÉMENT

De
192 pages
Pierre est élevé par son oncle, saunier dans les marais. Un vieux pêcheur, puis un guide original et alcoolique vont lui faire découvrir la vie des oiseaux et la beauté de la nature. Pierre a 31 ans au moment des attentats du 11 septembre 2001. Il est envoyé au proche-Orient. Il en conclura que l’arrogance des pays riches envers les régions du Tiers-Monde, la haine qui en résulte et l’indifférence des pays développés envers la nature sont au cœur des problèmes actuels. Comment faire entendre raison quand le progrès déraille ? A quoi sert la colère quand les savants jubilent ?
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Le saunier

de Saint Clément

@

L'Harmattan, 2002

ISBN: 2-7475-2810-3

Daniel BERNARD

Le saunier de Saint Clément

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Remerciements à la maison du Fier et à la réserve naturelle de Lilleau des Niges pour leur précieuse documentation. R.N. Lilleau des Niges 17880 Les Portes en Ré.

A l'oncle Roger. à son marais dans Lilleau des Niges

A T om Ie chien, une tendre caresse.

Lilleau des Niges

Voici quatre siècles sur Lilleau des Niges, Dans les herbes séchées que le noroît afflige, Qu'un chenal gris se perd au rythme des marées Et rêvasse, repu, en toute liberté. Le temps n'a plus de sens, il s'invente un visage. Devenir herbes folles au moment de verdir Et fêter le printemps au moment du désir Pour que le vent caresse un rêve de voyage.
Mais ce voyage-ci est immobile et plat, Avec cette impression d'aller au bout du monde. L'eau vient de nulle part, et les marais s'inondent A perte de vue. C'est tout bête, c'est comme ça.

Là-bas dans le lointain, comme un doigt qui se lève, Sonne le clocher d'Ars. Le temps se convertit. Voyez ce petit pont qui gémit et qui rêve. . . Sûr ! La modernité n'a rien à faire ici. La nudité du vent, le vol d'un papillon, Le cri d'une bernache en quête de romance, Le chuchotis de l'eau au détour d'un limon, Tout est confus murmure, improbable silence. Voici quatre siècles sur Lilleau des Niges, Dans les herbes séchées que le noroît afflige, Qu'un chenal gris se perd au rythme des tempêtes Et rêvasse, repu. C'est comme ça, c'est tout bête.

PREMIERE

PARTIE

L'enfant

Les enfants

sont persuadés

que les morts

font

des caprices, un privilège de grande personne en quelque sorte. Les grandes personnes se sépareraient de leur vie comme eux de leurs jouets, ont assez ou qu'ils veulent aller dormir. quand ils en

Mais ce n'est pas possible un truc pareil I... Il faut être un peu fou, un peu bizarre. Cela ne viendrait à l'idée d'aucun enfant de faire des caprices semblables, c'est sûr, d'aucun enfant. L'enfant lui, quand il découvre le monde, c'est dans les yeux des pas, du plus grands, et ce qu'il voit, il ne le comprend

moins pas toujours. Souvent, c'est l'attente, puis le silence, le silence ne serait pas si lourd si les yeux pouvaient parler. - 11 -

Pourquoi ne dit-on jamais rien aux enfants?. . Pierre venait d'avoir six ans quand sa mère a disparu. C'était un jour d'été, fulgurant, qui dura moins d'une minute, une minute étrange, d'apesanteur, d'éternité. Une gifle de lumière déchirant la lumière. Dans son cœur d'enfant, la trace brûle encore aujourd'hui. Pendant des jours, des mois, il avait pleuré, crié en silence, de toutes ses forces d'enfant, comme on crie parfois dans un ciel d'absence: pour la peur du vide ou quand on craint de l'orage, la violence avant la pluie. Ill' avait détestée aussi sa mère, du moins il avait essayé. Il lui en avait surtout voulu d'avoir fait de lui un orphelin, un enfant pas comme les autres, une sorte d'angelot, d'oisillon tombé du nid, un beau midi, sans bec ni griffes, sans plumes ni ailes.

Elle s'appelait Marthe. Elle était la seule, avec Suzanne l'épicière, à habiter le Chabot depuis toujours. La maison du Chabot était la plus grande. Avant elle, c'était la maison des parents. Le hangar à sel de l'autre côté de la route était à eux aussi. L'hiver dans le hameau, il n'y avait pas grand monde, surtout des vieux. L'hiver, on aurait cru qu'on avait fermé la porte, largué les amarres, effacé l'horizon ou que le
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ciel s'était effondré sur le marais, qu'on avait tiré une couverture de brume pour se tenir au chaud. Seul, le nez des maisons émergeait, fumant. La route départementale qui sépare le chabot du marais flie jusqu'au bout de l'île; et le matin, le premier qu'on apercevait sur la route, le vélo à la main, c'était le gardien du phare. On devinait à son allure qu'il avait fini sa nuit, à veiller, à fourbir la lanterne tout là-haut. Il râlait, il râlait toujours et contre tout, le gardien du phare. Un aigri. Il râlait contre son vélo qui n'arrêtait pas de rouiller, il râlait contre la nuit, contre le vent qui allait trop fort, contre sa femme qu'il ne voyait jamais, contre la retraite qui ne venait pas. L'hiver au Chabot, il n'y avait plus que les gens du pays. Le facteur, durant sa tournée, donnait bien des nouvelles des uns, des autres, c'était à peu près tout. C'était lui qui avait appris aux autres la mort du père de Marthe. Un brave gars c'était le père de Marthe! Il n'avait pas survécu longtemps à sa femme, tout juste un an. Il paraît que c'est fréquent à cet âge-là. Un brave gars aussi le facteur qui n'en finissait pas de consoler Marthe. C'était lui aussi qui avait appris aux autres qu'elle avait accouché à la maison, d'un garçon. Quand on lui avait demandé qui était le père, il s'était contenté de hausser les épaules tout en poussant la mobylette administrative. C'était lui aussi qui avait apporté la lettre du Canada qui annonçait à Marthe le retour de son frère. La maison du Chabot était la plus grande. La veille de Noël, le petit Pierre et sa mère
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s'étaient installés à l'étage, l'oncle du Canada avait pris possession du rez-de-chaussée. Le facteur, lui, était muté à Rochefort. Quand il s'était installé au Chabot, on aurait pu ses récits croire que l'oncle de Pierre allait promener

de voyage comme on sort ses décorations au onze novembre ou aux enterrements. On aurait pu croire qu'il allait acheter la plus belle voiture du canton. Il suffisait pourtant qu'ils le voient tous, derrière la levée, remettre en état le marais du Bas-Richard. Jour après jour, il suffisait pourtant de voir la saline reprendre ses allures d'autrefois. Les «plats parfois. Il ressassait, pays» ont des habitudes de mépris

l'oncle,

des nuits

entières,

sur ce

qu'avait été sa vie là-bas. Tout se bousculait dans sa tête; dans une pagaille effroyable: Les étendues immenses du Grand Nord, les feux de cheminées dans les cabanes en bois, les ours polaires en liberté, les chantiers de forêt qui coupaient le souffle autant que les arbres. Il avait fmi par se persuader qu'il n'avait jamais quitté son île, qu'il n'avait jamais pris le bateau. Il était si jeune faisait Parfois même, quand il pensait il était parti, qu'ici nul l'oncle, et cela si longtemps, ne s'en souvenait.

qu'il avait dû rêver, et que

c'était durant son sommeil qu'il s'était torturé les bras, noué les doigts comme des ceps de vigne, noué si fort, que l'ankylose, l'arthrite et le dégel avaient eu raison - 14-

de ses mains. Cette épreuve l'avait endurci, l'avait rendu indifférent à tout ce qui était extérieur au marais, à l'île. Les grands espaces avaient fini par lui donner le vertige, lui dont l'horizon s'étendait au mieux du phare de Saint Clément au clocher d'Ars. L'ennui et le mal du pays l'avaient, durant cette période, certainement plus rapproché du whisky que du sirop d'érable. C'était dans ces temps-là qu'était arrivé Alphonse. Ancien marin sur les cargos d'Afrique, il avait gardé la nostalgie du large. Sous son allure débonnaire et joviale, Alphonse, si l'on y regardait de plus près, était d'une nature renfermée. Il cultivait un goût certain pour la méditation: fruit de ses longues heures solitaires à contempler la mer. A chaque équinoxe, devant l'entrée du fier, Alphonse domptait l'océan. Il se dressait face au vent. Alors, curieusement, l'océan ondulait en rugissant, puis lançait furieusement ses déferlantes à l'assaut de ses bras écartés. A chaque équinoxe, c'était ainsi. Les vagues le dévoraient, puis l'instant d'après l'océan, en gémissant, écumait à ses pieds, apprivoisé.
Lorsqu'il était venu s'échouer ici, Alphonse,

qu'avait-il ramené dans son sac de marin? des nacres? des bois sculptés? un boubou? des souvenirs? un album de photos? une femme? Non. - 15 -

Pensez-vous
Depuis l'ébène, (beaucoup). du « cuistot» grande douanier de soupe. été expédié Mais pas serait donc avec deux Il liberté. souvent risqué la sieste Mama-gâteau, beaux enfants, encore n'avait Alphonse marmite n'avait Certes dans trente Ne du l'okoumé,

L.. Rien ans, depuis les cachait-il bord, fumante? il avait un camp On des toujours, pas avec au il avait trafiqué (un la peu), complicité fond encore envie Certes d'une si le il avait n'avaient en toute ne se fit lui fit de de soudaine confisqués. l'or diamants lingots là une

Il traficoterait été débarqué. et ses papiers là, les prisons vivait sans trois refit

pas eu ce jour

en Afrique D'ailleurs,

en ce temps vu la chaleur pendant puis,

de murs. à s'évader

là sa peine aucun nécessité. prisonnier

Alphonse en ménage village,

ans,

se mit du

la boulangère si une exterminé ne dut tribu son salut

la sieste

un an ou deux. à celle la couleur et brûlé

dormirait

ennemie les habitants qu'à

Mama-gâteau les cases. sa peau. L'oncle l'avait choses, chaleur gendarmes saline, Les d'espoir. recherches C'était fait du

travaillait quand soleil lui il était au travail quand apprirent, n'avaient le même

dans jeune. il un rien jour,

les

salines

comme qu'à le sel. deux

il

Il ne croyait fait soir mûrir qu'il

l'oncle:

de ses pauvres

mains et à la
Les de la en mer. avait plus plat. revenait disparu il n'y

que Marthe

et le facteur

avaient donné, à midi,

par calme

- 16 -

Inconcevable! Les gendarmes avaient fait demi-tour avec leur estafette. L'oncle s'était avancé sous le figuier, appuyant son épaule contre le tronc, et il avait baissé silencieusement la tête. Pierre fut le premier à l'apercevoir, il s'approcha en hésitant. Comme l'oncle restait muré dans sa torpeur, il sautilla en continuant à jouer et disparut derrière le hangar à sel. L'oncle avait levé les yeux et l'avait suivi un moment du regard. C'est sûr, Pierre avait dû tout comprendre, pensa-t-il. Il se résolut non sans mal à quitter l'appui rassurant du figuier et retourna vers la maison, l'estomac et le ventre transpercé par une brûlure qu'il ne savait localiser exactement. Dans le chai, il mit un genou à terre devant la barrique et but à même le robinet. Il resta longtemps ainsi prostré. Le goût du vin ne parvenait même pas à lui éclaircir les idées. On ne savait à quelle désespérance il tentait d'échapper. Il n'avait jamais eu la moindre imagination, l'oncle; il s'était toujours persuadé que le travail pouvait résoudre tous les tracas de la vie, qu'il pouvait tout acheter: les gens et leurs coutumes, la piétaille et leur mépris, puisqu'il travaillait dur. Aujourd'hui devant ce drame, il se sentait dépassé. Il n'avait rien prévu du tout. Il avait bien parlé avec sa sœur il y a quelque temps, au coin du feu, un soir. L'élan fratemellui avait fait promettre que s'il arrivait quelque chose, il s'occuperait de son neveu, c'était promis. Enfin promis comme on promet quelque chose dont on sait
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pertinemment qu'elle n'arrivera jamais. Il se mit soudain à crier. Ainsi il se sentait moins seul. Il s'écoutait crier, épouvanté par sa puissance. Il buvait et pleurait allongé sous la barrique. Plus il buvait, plus il sentait monter en lui une chaleur et une force qui lui commandaient de boire. Il s'endormit ainsi le nez dans une flaque de vin. Une gorge-bleue, de l'autre côté du hangar à sel, virevoltait dans le soleil. Elle montait en chandelle et redescendait lentement à travers les tamaris en lançant son long cri flûté. Le gazouillis de l'oiseau était-il une invitation ou un avertissement? Dans les yeux de Pierre, brillait l'éclair d'une crainte irraisonnée à laquelle succédait bientôt l'insouciance. L'insouciance, c'était l'autre face de son enfance. Les piaillements continuaient, joyeux, semblant ne plus vouloir s'arrêter, semblant décidés à entraîner l'enfant dans une sarabande ensoleillée. Mais il sentait, Pierre, que le gazouillis de l'oiseau dissimulait la mort. L'instinct, nous le savons tous, est le privilège des animaux et des enfants. Les enfants et les oiseaux devinent tout cela naturellement.
Alphonse posé son barda avait poussé la porte de la redoute parmi les herbes. La mairie et

l'avait

laissé faire, comme elle n'avait rien dit quand il avait recueilli un va-nu-pieds. Pour le couchage, deux paillasses de la déchèterie, jetées dans les angles, avaient fait l'affaire. - 18 -

Pour les repas, ils partageaient les poissons qu'il pêchait, Alphonse n'était pas contre. Quand le va-nupieds errait du côté de Saint Clément, qu'il s'attardait auprès de la femme du gardien de phare et qu'il rentrait à la lune, Alphonse ne posait pas de question. Un soir de mardi-gras, des jeunes étaient venus faire une cabane en branches à côté de la redoute. Ils étaient entrés dans la cabane en pierre. Le va-nu-pieds ronflait dans son coin, Alphonse dormait derrière la porte. Le sommeilles portait tous les deux: naufragés magnifiques, conquérants valeureux d'une terre oubliée. Les enfants avaient refermé la porte sans bruit. Les années passaient, Alphonse sentait l'âge descendre en lui inexorablement, dans ses bras, dans ses jambes, un peu plus lourd, un peu plus douloureux à chaque pas. Ceux qui habitent ici, les vieux bien sûr, connaissent bien cette sensation. Ils marchent, ils s'enfoncent dans le marais comme d'autres font naufrage, en fixant l'horizon, en buvant l'éternité des vagues. Mais rien n'y fait, ils y reviennent toujours, comme le désespéré vient tutoyer longtemps le rocher qui saura l'emporter. Rien n'y fait, leur vraie vie est ici, dans le rythme des saisons, ignorant le temps qui roule. La survie du marais est à ce prix. On voyait bien que cela tenait fmalement à peu de choses.
- 19 -