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Le secret d'Eva Braun

De
322 pages

Dans ce journal intime romancé, daté de 1929 à 1945, Nicolas de Pape fait entendre la voix d'Eva Braun, la compagne cachée d'Adolf Hitler. L'auteur retrace les grandes étapes d'une des plus sombres périodes de l'Histoire à la lumière du parcours personnel de la maîtresse du dictateur. Ils s'aimèrent en secret pendant seize ans et se suicidèrent ensemble à la fin de la Seconde Guerre mondiale, juste après s'être mariés. Lorsqu'elle le rencontre fascinée à l'âge de dix-sept ans, il en a déjà quarante. De son ascension fulgurante à sa chute, officiellement en tant que secrétaire, elle suit les coulisses de l'épopée politique de celui qu'elle surnomme « Adi » et côtoie de près Goebbels, Göring et bien d'autres. Malheureuse de devoir rester dans l'ombre du Führer « marié à l'Allemagne », jalouse des femmes qui l'entourent, elle tente à plusieurs reprises de se suicider. Le récit passionné de son idylle plonge le lecteur dans l'intimité du couple et dévoile un visage plus que surprenant du chancelier allemand d'une « timidité maladive ». Avec un impressionnant souci du détail et beaucoup d'imagination, l'auteur livre une reconstitution historique d'une grande crédibilité.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

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www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-23504-4

 

© Edilivre, 2016

Avertissement

Le journal d’Eva Braun, tenu entre 1929 et 1945, a alimenté bien des fantasmes après la guerre et jusqu’à aujourd’hui.

En 1948 est paru sous le titre « Le Journal intime d’Eva Braun », un faux grossier, malheureusement présenté au public comme authentique.

Vers 1950, l’historien britannique David Irving a prétendu avoir interrogé la femme de Johannes Göhler, l’officier de liaison d’Herman Fegelein, le beau-frère d’Eva Braun, officier qui a affirmé avoir pris un avion le 29 avril 1945 à Berlin pour Berchtesgaden afin de détruire la correspondance d’Hitler. L’épouse Göhler qui a travaillé un temps (jusque février 1946) pour le Counter Intelligence Corps américain a dit à Irving qu’elle avait réussi, avec un officier américain, à empaqueter le journal d’Eva Braun ainsi que ses lettres à Hitler et à sa sœur Gretl Braun. On sait, grâce à une lettre authentique d’Eva Braun datée du 25 avril 1945, que celle-ci avait demandé à sa sœur de ne pas détruire son journal pour laisser une preuve qu’elle fut bien la maîtresse d’Hitler. Mais ces feuillets n’ont jamais été retrouvés chez l’officier américain.

Parmi les Archives nationales à Washington, qui conservent des albums photos et des films tournés par Eva Braun, ces écrits ne s’y trouvent pas non plus.

Par le plus pur des hasards, c’est un agriculteur allemand nommé Jozef Borgensee qui, en labourant son champ non loin de l’ancienne résidence d’Hitler au Berghof, a découvert une boîte en aluminium qui bloquait sa machine-outil.

A l’intérieur de cette boîte, emballé dans trois couches de papier gras, il a trouvé un paquet imposant remplis de feuillets manuscrits.

Plus érudit qu’il en avait l’air, Borgensee les a ramenés dans sa ferme et a commencé à les lire.

On y parlait d’Hitler, de la guerre de 40, des nazis.

Il a immédiatement apporté les feuillets aux archives de l’Etat de Bavière.

La directrice de l’institution, le professeur docteur Margit Ksoll-Marcon, les a parcourus en une nuit.

Elle a été rapidement convaincue qu’il s’agissait du journal perdu d’Eva Braun.

Une datation radiométrique a permis d’évaluer l’âge des documents, approximativement 65 ans.

Erna Jung, la fille de Traudl Jung secrétaire du Führer et amie d’Eva Braun, ayant conservé deux lettres manuscrites d’Eva Braun, il a été possible de comparer les écritures. L’étude graphologique a été confiée – sans préciser l’auteure des lettres – au professeur docteur David Ploog. Il a confirmé l’analogie parfaite entre les deux.

Le journal d’Eva Braun, authentifié, a fait l’objet d’un appel d’offre des plus grandes maisons d’édition allemande. C’est finalement les Editions Diogenes qui ont obtenu le contrat. L’éditeur n’a cependant publié que les feuillets qui lui paraissaient éclaircir la relation entre Eva Braun et Adolf Hitler ou éclairer l’histoire. Car le reste n’est que pathos sans grand intérêt littéraire ni historique.

C’est cette version expurgée que vous tenez entre vos mains1.


1 Afin d’aider le lecteur peu averti dans les dédales de l’histoire du nazisme, des notes de bas de page permettent de situer le contexte. Les fautes de syntaxe et d’orthographe propres à Eva Braun et les tournures dialectales bavaroises ont été corrigées et adaptées.

1929

12 octobre

Quand Heinrich2 m’a présenté hier ce « Monsieur Wolf », j’ai fait semblant de ne pas le connaître. J’ai dit « n’an, je ne le connais pas. » Mais ce n’est pas la première fois que je croise ce regard de braise. Lors des grands événements de 19233, j’étais proche des barricades. Je m’en souviens comme si c’était hier.

Il n’était qu’un jeune homme à l’époque. Il courait, fusil à la main, avec quelques camarades. Des gendarmes le poursuivaient en criant. Les balles sifflaient. J’étais trop petite pour me rendre compte du danger. Nous aurions pu prendre une balle perdue, mais nous étions arrimées aux rambardes.

Tout avait commencé en fin de matinée lorsque les portes du collège se sont ouvertes. Moi, petit lutin blond, je cours entre les jambes des soldats vers la rive de l’Isar. Je veux voir le spectacle. J’ai à peine neuf ans mais je cours déjà vite. Ilse, ma grande sœur, peine à me suivre. Nous sommes devant le pont Ludwig qui relie les deux rives de Munich. Les soldats nous empêchent de passer. En face, Hitler et les quelques partisans qui lui sont restés fidèles. Je ne comprends pas grand-chose. Mais ils semblent une poignée à côté des soldats qui sont de notre côté du pont. Sur le camion que conduit un homme blond, un passant raille à son sujet : C’est une mitrailleuse sans munition.

Ma sœur Ilse4 a changé d’avis. Elle aussi veut profiter du spectacle. Elle veut voir Adolf Hitler. Nous courons ensemble le long de la Zweibruckenstrasse. On se faufile au milieu des passants. On traverse une cour d’immeuble, on pousse la porte et on monte au deuxième étage. Un vrai panorama sur l’Isar. Nous allons tout voir de la révolution. Le chef du NSDAP5 que père déteste tellement, le petit agitateur sans envergure, veut renverser le gouvernement des traîtres, ceux qui ont accepté la défaite humiliante, dit mère lorsque nos parents abordent la question.

Mais voilà qu’un petit homme gras ose traverser le pont. « C’est Göring ! », crie la foule. Ils sont plus nombreux que prévu, ces insurgés, sans peur et sans reproche. Les policiers commencent à reculer sous le nombre. La foule a changé d’avis. Elle semble prendre parti pour les agitateurs. Voilà que des hommes crachent à la figure de la police… Et puis, je m’en souviens comme si c’était hier, je l’ai vu, lui Adolf Hitler, marchant derrière le gros monsieur. « C’est un grand pilote ! », s’écrie à ce sujet un homme qui doit avoir l’âge de père. « Ces gens nous rendront notre fierté face aux capitulards de 1918 ! »

Je me souviens comment l’homme dans la foule m’a reconnue. Il a dit « C’est la fille de l’instituteur Braun ! Pourquoi devrait-elle cacher sa joie ? Elle est assez grande pour comprendre où est son intérêt ! » Et il m’a assise sur ses épaules. De là-haut, j’ai pu voir le cortège poursuivant sa route vers la Marienplaz et s’engageant dans la Wienstrasse. Je n’étais plus qu’à dix mètres de Hitler. Un moment, j’ai cru qu’il me fixait de ses yeux gris perçant…

Les mêmes yeux qui me scrutent alors que je range les photos du Maréchal Hindenburg dans la vitrine de la boutique Hoffmann.

– Allons, ne sois pas timide, me dit Heinrich. Dis bonjour à Monsieur Wolf.

Pourquoi mon patron l’appelle Monsieur Wolf, je l’ignore.

Je rougis car voilà qu’Adolf Hitler me tend la main pour me saluer. Il est encore plus impressionnant que sur les photos.

– Fraulein, vous êtes absolument ravissante, me dit Hitler. Heinrich a bien de la chance de vous compter parmi ses employées ! Vous avez là une belle collection de photographies ! Le président Hindenburg a fière allure. Mais je vous laisse à votre travail. Je ne veux pas vous déranger plus longtemps !

Et moi, quelle gourde, je souris bêtement. Je ne sais pas quoi dire alors que son regard me déshabille.

Quand je raconterai ça à Ilse, à maman et même à père ! Que j’ai été présentée à Adolf Hitler, ils n’en croiront pas leurs oreilles ! A moins qu’il vaille mieux que je me taise ?

Comment aurais-je pu croire il y a trois mois, lorsque j’ai répondu à la petite annonce de M. Hoffmann que je le rencontrerais, LUI ? Bien sûr, sur la devanture de la boutique, il y a au moins cinq de ses portraits. Mais, gourde comme je suis, je n’y avais pas fait attention.

13 octobre

Père a pris un air contrit lorsque je lui ai raconté ma rencontre avec Hitler alors qu’il terminait son strudel. Eh oui. J’ai finalement lâché le morceau…

– Tu es sûr que c’est bien lui ? Je ne savais pas que Monsieur Hoffmann le connaissait. Il n’est plus grand-chose depuis son coup d’Etat manqué. Je n’ai jamais cru que cette bande de va-nu-pieds réussirait à renverser le gouvernement. Et aujourd’hui, il est plus seul que jamais. Le président Hindenburg le snobe. Aux prochaines élections, il ne fera pas 2 %. Pour moi, c’est un homme politique fini et bien fini…

Ilse, par contre, était verte de jalousie. Elle m’a posé plein de questions. Est-il si beau qu’on le dit ? Que faisait-il dans la boutique Hoffmann ? Était-il accompagné d’une jolie femme ?

Père s’est cependant adouci lorsque je lui ai décrit avec quelle correction et affabilité il m’avait parlé.

– Göring est un héros de l’aviation. Et tous ces hommes qui ont aidé Hitler, sont de bonne foi. Ils ont voulu venger notre humiliante défaite en 1918. On ne peut les blâmer pour cela. Ils ne peuvent se sentir coupables, ni surtout des traîtres. Ils ont voulu faire leur devoir, le bien de leur peuple.

Après le repas, j’ai rejoint ma chambre. J’ai ouvert mon tiroir magique et déposé mes coupures de presse sur le lit, à côté des photos de John Gilbert (il regarde Greta Garbo avec des yeux enamourés et je suis jalouse. Envieuse d’une coupure de presse !).

Mais lui, Adolf, c’est autre chose. Il n’est pas vraiment beau avec sa moustache ridicule et son gros nez mais au moins il existe.

Et puis il est vraiment simple et modeste.

Encore que…

Dans la Frankfürter Zeitung, que mon père a laissé sur la table de la cuisine il se compare à Richard Wagner. « Comme cet immense musicien, je ne veux rien d’autre que servir mon pays. Les honneurs sont futiles. » J’aime les hommes qui ne parlent pas que d’eux-mêmes. Ceux-là seuls sont capables de s’occuper d’une femme.

Avec Ilse, qui m’a rejointe, nous poursuivons la lecture des coupures de presse et rions de bon cœur.

– Tu es amoureuse !, me dit-elle. Je le vois bien à ta pupille dilatée et ton rire forcé ! Il te plaît !

– Qu’est-ce que tu racontes ! Tu es folle ? Il a au moins quarante ans ! Tu sais bien que je n’aime pas les vieux ! Et puis j’aime les grands blonds à la mâchoire carrée, alors il n’est pas vraiment mon type… Avec son front fuyant, on dirait un Slovaque !

Tout en disant cela, je prie en silence pour qu’il revienne bien vite aux Ateliers Hoffmann.

25 octobre

Père a dit à maman qu’il était inquiet par les événements d’Amérique. Il a parlé de la chute de Wall Street, ou quelque chose comme ça. De quoi parle-t-il ? « Quand ça va mal aux Etats-Unis, cela vient rapidement en Allemagne », a-t-il dit. Mère a acquiescé tout en se félicitant de n’être pas riche. « Les gens riches n’ont que des soucis, Friedrich ! Quel bonheur de t’avoir épousée ! Ce n’est pas toi qui irais boursicoter ! »

Sur ce, je suis montée écouter du Gershwin sur le phonographe de père.

27 octobre

Malgré l’interdiction formelle de papa, j’ai réussi à m’introduire au cirque Krone. Je m’étais fardée à mort et je paraissais facile vingt ou vingt-deux ans.

Père n’aime pas ces nationaux-socialistes. Et leur chef, Adolf Hitler non plus. Il dit qu’ils seront la ruine de l’Allemagne. Déjà, le prix du pain a doublé.

Mais moi, ce que je voulais, c’est le voir. Mon Monsieur Wolf.

J’adore le cirque. La dernière fois que j’y suis allée, il y avait un spectacle d’éléphants inouï. Une jolie danseuse blonde se faisait sauter sur la patte avant du pachyderme comme si elle était une allumette.

Mais ce soir-là, il n’y avait pas d’animaux mais seulement des milliers d’hommes en transe, scandant « Heil Hitler ! » toutes les trente secondes.

Mon bon Monsieur Wolf parlait sans arrêt des Américains, des Français, des Bolchéviques et de la « race maudite ». J’ai cru comprendre qu’il voulait « laver l’affront du Traité de Versailles ». C’est où Versailles ? Il faut que je demande à Ilse. Elle sait beaucoup de choses et je ne voudrais pas passer pour une niaise lorsque je le rencontrerai de nouveau.

Par contre, ils ont confisqué mon appareil-photo à l’entrée. Mais j’ai vu M. Hoffmann à côté de l’estrade. Nous aurons donc de belles photos !

2 novembre

Rien à signaler. Pas de Monsieur Wolf en vue. Mais je me console en attendant, car Monsieur Hoffmann m’a confié une lourde tâche : celle de rassembler une collection consacrée à Hitler et son parti politique. C’est une chance pour moi. En quelque sorte, je serai souvent avec lui.

Mon patron m’a nommée apprentie et aide commerciale. Ce n’est pas mal car je n’ai que dix-sept ans.

J’ai un travail plus intéressant qu’Henriette. Pourtant, c’est la fille du patron. Il faut se rendre compte.

Je suis quand même un peu jalouse d’Henriette. Elle est plus belle que moi, je trouve. Qui sait si « il » ne va pas lui faire la cour ? Heureusement, un autre homme rôde autour d’elle : Baldur6. Henny7 m’a dit qu’il s’intéressait très fort à elle et que son père n’y voit rien de répréhensible. Elle a de la chance d’avoir un père aussi ouvert !

Mi-novembre, un dimanche

Si le loup m’oublie, je n’ai pas l’intention de perdre mon temps.

Hier, un peintre m’a proposé de poser nue pour lui. Nue ! C’est fou, non ?

Il se fait que notre maison n’est pas loin du quartier des artistes et je m’y promène souvent.

Je l’ai croisé en faisant les boutiques. Pour une fois, j’étais seule.

Il transportait son chevalet et ses pinceaux. Il venait de terminer le portrait d’une vieille dame bourgeoise.

– Vous êtes danseuse ?, a-t-il dit en m’apostrophant.

J’ai dit : « Non. Mais je fais de la gymnastique tous les matins et j’exerce ma souplesse devant le miroir. »

– Ça se voit, a-t-il dit. Vos jambes sont fermes et vous avez un port de tête très gracieux. Vous devriez faire de la danse…

Il était grand et, semble-t-il, assez athlétique bien que mince. Il avait les cheveux bouclés bruns et une moustache à l’ancienne, bien fournie. Les yeux marrons. Les dents blanches. Un vrai acteur américain.

– Si ça ne vous dérange pas, j’aimerais faire votre portrait. J’habite au coin de la Wilhemstrasse et de la Kirchestrasse. C’est à deux pas. On y sera en deux minutes…

– C’est qu’il se fait tard… Mes parents m’attendent pour le dîner…

– Si vous voulez, je ne ferai qu’une esquisse. Puis on terminera la toile un autre jour…

Je l’ai suivi dans son atelier. Il avait dit vrai. Cela ne nous a pas pris plus de trois minutes. Il marchait d’un pas rapide et je devais trotter pour le suivre.

L’atelier se situait dans la mansarde d’un hôtel de maître, pas très loin de la boutique de Hoffmann. Il m’a fait monter devant lui.

– Ce n’est pas par galanterie, a-t-il dit. Mais pour regarder vos jambes. Vous avez les plus ravissantes gambettes que j’aie jamais vues !

Voulait-il seulement peindre mon buste ? J’en ai douté à cet instant. Et si cela allait plus loin, cela me gênerait-il vraiment ?, ai-je pensé.

Nous avons pénétré dans la pièce. Aux toiles qui s’y trouvaient je dirais qu’il était du genre dada. Mais je n’y connais rien en peinture.

Il m’a demandé de m’allonger sur une peau d’ours. Ça allait déjà plus loin que prévu… Il m’a saisi délicatement les poignets et les chevilles et m’a disposé le corps avec une très forte cambrure au niveau du dos. J’avais un peu mal mais ce n’était pas désagréable de sentir le pelage sur ma peau. C’était même sensuel.

La petite course derrière lui m’avait accéléré le pouls et mon corps suait légèrement. Il l’a remarqué.

– Ce serait encore mieux si vous vous déshabilliez. Votre robe dissimule votre fessier… C’est dommage…

– Vous voulez me peindre nue ? Ce n’est pas ce qui était prévu !

– Si ça vous gêne, je ne vous force pas. Mais ce serait plus esthétique. Vraiment.

– Bon, d’accord

– Je vous remercie car les femmes acceptent rarement de poser nue. J’ai le plus grand mal à en trouver…

Je me suis dévêtue en commençant par mes bas. Je l’ai fait le plus délicatement et le plus lentement possible. J’avais envie de l’exciter. C’était mon premier homme mûr et j’avais bien l’intention d’en profiter.

Il ne ratait rien de mon manège. Puis, il m’a dit :

– La toile serait encore plus réussie si nous faisions l’amour…

J’ai résisté un peu. Pour la forme. J’ai dit que j’étais vierge. Puis, comme ça faisait gnangnan, je me suis ravisée : « Je plaisante ! Vous êtes mon cinquième ! »

Je l’ai laissé s’approcher de moi. Je me suis couchée sur la peau en écartant légèrement les jambes. Il s’est étendu de tout son long sur moi puis m’a embrassée avec sa moustache douce en n’oubliant aucun recoin et en me caressant de la main droite.

– Décidément, vous devriez faire de la danse, a-t-il encore répété.

Ensuite il m’a prise sans violence et sans se presser.

– Vous verrez : après, vos seins seront plus fermes.

Il s’est ensuite retiré et, tout en restant complètement nu, a pris un pinceau, s’est assis derrière son chevalet et a commencé son travail. « Après l’amour, l’œil est plus pétillant », a-t-il dit.

– Vous couchez avec tous vos modèles ?

– J’essaie.

Je n’ai pas vu le temps passer. Il était huit heures du soir. Je lui ai dit que je devais partir. Il m’a dit doucement :

– Revenez demain. Je terminerai votre galbe.


2 Heinrich Hoffmann, photographe d’Adolf Hitler et employeur d’Eva Braun.

3 Le coup d’Etat manqué d’Hitler.

4 Ilse Braun, sœur aînée d’Eva Braun.

5 Parti national socialiste des travailleurs allemands, le parti nazi.

6 Baldur von Schirach, futur chef des Jeunesses hitlériennes.

7 Diminutif d’Henriette Hoffmann, la fille du photographe Hoffmann.

1930

15 octobre

Maintenant que j’ai dix-huit ans, père me laisse parfois un peu voyager. Gretl et moi rêvions d’aller visiter Berlin. Père a accepté malgré la situation trouble qu’on vit actuellement. Il y a des émeutes dans toutes les villes d’Allemagne. C’est vraiment dangereux. Nous avons pris le train-couchette et le lendemain matin, le crissement des freins de la locomotive m’a réveillée. Nous étions au beau milieu de la gare Hauptbahnhof et son immense verrière. C’est Henriette qui connaît bien Berlin qui m’a conseillé de choisir plutôt la gare centrale. Ainsi, nous pourrions rejoindre le centre rapidement.

Nous étions vraiment folles d’avoir fait ce voyage. Car, à peine arrivées en vue du Reichstag, nous avons vu des milliers d’ouvriers converger vers le bâtiment. Ils criaient : « Allemagne, réveille-toi ! Que crèvent les Juifs ! Heil ! Heil ! » Certains n’avaient certainement pas notre âge. Les policiers à cheval essayaient de les disperser mais avaient pitié d’eux. Ils semblaient avoir très faim car ils n’étaient pas bien gros. Ils avaient des cernes noirs autour des yeux.

Nous avons fait un détour le long de la Leipzigerstrasse et nous avons vu des vitrines de grands magasins brisées. Ainsi de la devanture des magasins Grunfeld. Une passante a dit : « Ils ne visent que leurs magasins ! Regardez ! ils ont aussi saccagé la boutique de Wertheim ! Quelles brutes ! Une telle bêtise fait pitié ! »

Nous avons gagné ensuite la Friedrichstrasse et nous sommes restées près d’une heure sur un escalier en face de l’hôtel Fürstenhof8, sur la Potsdamer Platz, à regarder les émeutiers. Ils étaient hyper-organisés. Certains jetaient des pierres, d’autres vociféraient et un troisième groupe faisait le guet et prévenait les autres dès que des policiers arrivaient.

La nuit tombant rapidement, nous nous sommes dit que ce n’était pas un endroit pour des jeunes filles. D’ailleurs, quelques gendarmes nous ont draguées.

On s’est donc décidées à rentrer dans le palace pour y admirer sa fontaine tant vantée par Mme Hoffmann. « Si vous allez à Berlin, ne manquez surtout pas la fontaine du Fürstenhof ! »

Quelle coïncidence ! Dans le grand hall surmonté d’un énorme lustre avec ses milliers de lampes à incandescence, j’ai vu arriver Adolf Hitler, accompagné d’un homme plutôt trapu dans un costume militaire vert-de-gris9.

– Mais qui vois-je ici ? C’est la petite photographe de chez Hoffmann ! C’est beaucoup trop dangereux pour une jeune fille comme vous : il y a des émeutiers partout ! Mais qui est cette ravissante jeune dame à côté de vous ? Laissez-moi deviner : c’est votre sœur, Margarete10 !

Le trapu nous observait sans rien dire d’un air un peu dégoûté et pressait le bras d’Adolf pour quitter les lieux au plus vite. « Adolf, le temps presse ! La situation devient préoccupante ! »

– Oui, bien sûr. Bien… Dommage que nous ne puissions pas faire plus ample connaissance, Margarete.

Gretl sourit bêtement et fit un petit salut.

– Si vous avez faim, prenez donc une collation dans le café de l’hôtel. C’est moi qui offres. Dites simplement que vous êtes des amies de Monsieur Wolf. Ils le mettront sur ma note.

Mi-novembre

Depuis quelques semaines, H est revenu à la boutique et il me porte un peu plus d’attention. Mais je sens qu’il est ailleurs. Bien sûr, la politique lui occupe l’esprit vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Mais il y a autre chose. Une femme…

Hier, au Stéphanie11, il m’a avoué qu’il n’était pas en état de nouer une relation durable.

Sa demi-nièce semble l’obséder.

Il m’a raconté à quel point il lui portait de l’affection.

Il parle bien sûr de Geli Raubal, la fille de sa demi-sœur. Il y a quelques temps, il l’a installée dans l’appartement qu’il occupe à la Prinzregentenstrasse.

– Ma sœur m’a demandé de m’en occuper. Depuis qu’elle est au collège, elle souffre de l’internat. Elle ne voit plus sa maman qui s’occupe de gérer le Berghof, ma résidence d’été. Pour elle, je suis comme un père, tu comprends. Mais je la trouve un peu bizarre…

– Elle est peut-être amoureuse de vous ?, ai-je dit sans trop réfléchir.

Là, il est entré dans une grande colère. Il m’a remis à ma place en me disant de m’occuper de ce qui me regarde. J’étais terrorisée et me suis excusée platement.

J’ai tout de suite pensé que si je voulais qu’il soit à moi et à moi seule, il fallait qu’il oublie cette fille. Donc, je me suis radoucie et lui ai demandé avec une voix la plus douce possible de m’en dire plus.

– Je l’ai rencontrée vers 1925. Elle avait dix-sept ans comme toi. Elle était aussi brune que tu es blonde. Elle avait ce teint qu’ont les filles d’origine slave (sa mère n’est que ma demi-sœur et son père vient de Tchécoslovaquie). Je l’ai rencontrée par hasard alors qu’elle faisait une excursion à Munich avec sa classe.

– Vous ne l’avez plus revue après ?

– Très rarement. Elle était très convoitée. Elle est sortie un temps avec un musicien raté de Linz, puis avec mon chauffeur, Emile Maurice. Celui-là ! C’est un vrai coureur et je ne sais pas ce qui me retient de lui couper la tête !

– Et comment l’avez-vous revue ?

– Par hasard, ma sœur m’a invité pour son anniversaire. Nous avons convenu que ce serait plus pratique de l’installer chez moi. Elle évitera ainsi l’internat… Elle le mérite tellement !

Quand il parle d’elle, on sent son pouls qui s’accélère. Je sais : c’est sa nièce. Je ne devrais rien craindre de ce côté-là. Mais, pour le moment, je ne suis rien d’autre pour lui qu’une jeune fille avec qui il entretient la causette. Il m’offre des cadeaux, quelques bijoux et m’emmène dîner… Alors que moi, je pense à lui jour et nuit. Je suis folle. J’ai sa photo sous mon oreiller et je le suis à la trace en découpant les « unes » duVölkischer Beobachter. Il est mon Adolf à moi. Donc, il ne peut y avoir place dans son cœur pour deux jeunes femmes. Ma petite Eva, tu vas devoir te battre pour occuper son cœur…

2 décembre

Hier, M. Hoffmann m’a emmenée à l’Osteria Bavaria pour prendre des photos. Il a été invité par Hitler et il aura les mains occupées. « C’est une sacrée chance pour toi de photographier notre Adolf Hitler ! Il faudra bien le cadrer, hein ? Parce qu’il est très très difficile, tu sais ! »

Nous sommes arrivés avec M. Hoffmann vers vingt-et-une heures. « Hitler ne dîne jamais avant dix heures », m’a dit mon patron. « C’est un artiste. Sais-tu qu’il a peint Henriette ? » J’ai failli lui dire que j’avais posée nue et que, avec sa culotte de cheval, sa fille pouvait, si je puis dire, aller se rhabiller. Mais je me suis ravisée.

L’Osteria est à deux pas. Donc nous sommes arrivés un peu en avance. La patronne nous a accueillis avec déférence. « Elle est membre du parti. Et c’est la maison qui régale », a dit mon patron.

L’Osteria est une petite ginguette à vin sans prétention toute peinte en rouge. Sur les murs, il y a des fresques qui font penser à la Grèce antique. C’est d’un vulgaire !

La patronne nous a emmenés vers une petite niche entourée de deux colonnes.

« C’est la table du loup… Qui vous savez ne va pas tarder », a-t-elle glissé en souriant.

A peine assis, nous avons vu arriver un grand monsieur athlétique aux cheveux noirs. Il avait le regard tout aussi noir, les lèvres fines et un menton en galoche pas possible. Il s’est assis à une place qui semblait lui revenir. « Je m’appelle Putzi12«, m’a-t-il lancé avec un léger accent anglais. « Et vous, vous êtes qui ? »

Sans me laisser répondre, Heinrich a expliqué que j’étais une de ses photographes et « la plus douée », ce qui m’a fait grand plaisir. « Photographe » et pas une de ces vulgaires secrétaires !

La table s’est rapidement remplie. A chaque fois, j’ai eu droit à une présentation courte et la même explication de mon patron. Je n’ai pas tout retenu, mais j’ai cru entendre les noms d’un certain Bormann13, Wagner (comme le compositeur)14, Schaub15, Dietrich16, Amman17… Un dernier homme est arrivé et s’est aussi présenté comme Dietrich18.

Puis, celui que tout le monde attendait est arrivé : Adolf Hitler, tout sourire. Chacun s’est rapidement levé pour le saluer et lui laisser la place la moins confortable au coin de la loge mais aussi la place la plus centrale.

Je suis heureuse qu’il m’ait immédiatement remarquée.

– Fraulein, que faites-vous là ? C’est une réunion politique qui n’est pas faite pour une jeune fille ! Nous faisons des blagues un peu grasses et interprétons parfois des chansons de régiment qu’il me gênerait de chanter devant vous !

– Elle est là pour filmer, meine Führer, a dit Heinrich, qui semblait gêné. Ainsi, je pourrai discuter plus librement du choix des photos du congrès du parti.

– Tu as bien fait, Heinrich ! Cette petite est délicieuse ! Appelle-moi Adolf, je t’en prie… Eh bien, n’oublie pas Eva de photographier mon meilleur profil ! Le seul problème est que je n’en ai pas !

Et il est parti alors d’un rire sardonique. Tous les autres ont embrayé en riant encore plus fort. Je ne voyais pas bien ce qu’il y avait de drôle.

– Sacré Führer, quel humour !, a lancé l’Américain. Vous savez, ma chère Mademoiselle Braun, à quel point la photographie va révolutionner la presse ? Grâce à la maison Hoffmann, la revue du parti bénéficie de photos plus fines que ces youpins du New York Times !

– Putzi, ne commence pas, s’il-te-plaît !, a dit sèchement Hitler. Elle n’a que seize ans !

– Dix-huit, ai-je dit, en sentant la couperose monter.

Ils ont ensuite parlé politique, tout en avalant une choucroute au poisson et en buvant pas mal de bière. Je les ai mitraillés de mon appareil photo. A chaque fois, mon patron me disait de le prendre avec Monsieur Hitler. J’ai eu droit à une bière, quand même.

Ils parlaient tout le temps des dernières élections communales. « 12 % en Thuringe, ce n’est pas mal du tout », disait le plus jeune des Dietrich. « Tout le monde annonçait notre disparition mais nous montons partout. » Hitler a ajouté qu’il espérait que la crise financière aux Etats-Unis viendrait rapidement en Allemagne. « Nous surferons sur le chômage et la pauvreté. Quand l’Allemand a faim, il a besoin de trouver un bouc-émissaire. » Et il a ri de nouveau de façon un peu démoniaque.

Je ne comprends rien mais je retiens tout.

Quand la soirée fut terminée, Hitler s’est tourné vers moi et m’a demandé :

– Puis-je t’inviter à l’Opéra, ma chère Eva ? Demain soir, Fürtwangler19 dirige Parsifal. C’est mon opéra préféré.

– Je dois demander à mon père. Mais je crois qu’il ne fera pas de problème si nous ne rentrons pas trop tard.

– Ne t’en fais pas. Les opéras de Wagner sont si longs qu’ils commencent très tôt. Et puis, je te reconduirai en voiture. Il n’y a aucun danger. Je suis toujours entouré de ces braillards d’hommes et je serais heureux d’avoir la compagnie d’une femme…

– A mon avis, ça devrait aller, dis-je, tout en pensant que Gretl me servirait de couverture.

– Mais, dites-moi, êtes-vous cent pourcents aryenne ?, m’a demandé celui qui s’appelait comme le compositeur. En tout cas, vous êtes bien plus belle que l’autre…

– Voyons Wagner !, a dit Hitler. Qu’est-ce qui vous prend ? Comment cette jolie blonde pourrait avoir ne fût-ce qu’une goutte de sang maudit ! Ne l’écoute pas, Eva, c’est un rustre ! Donc, disons, demain après-midi, Julius viendra te prendre. Donne-lui ton adresse…

– Je préfèrerais qu’il passe me prendre à la boutique Hoffmann. J’ai des développements à terminer, ai-je dit (ainsi père ne verrait pas arriver la voiture chez moi et Gretl dira que je suis chez une amie).

– Eh bien, c’est entendu. A demain, ma Petite sirène !

Oui vous avez bien entendu : ma petite sirène.

3 décembre

J’ai guetté la Mercédès dès seize heures. Je regardais par la vitrine toutes les cinq minutes.

Je me suis maquillée (peut-être un peu trop ?) et j’ai rembourré mon soutien-gorge avec de l’ouate.

Puis, enfin, j’ai vu arrivé le beau capot scintillant.

Le chauffeur est rentré dans la boutique et la clochette a retenti. J’ai jeté un regard à Mme Hoffmann, attendant son approbation. Henriette m’a regardée en coin. J’ai cru décelé un brin de jalousie dans son regard.

Je m’étais faite belle : mascara de qualité, rouge à lèvre venu de Berlin, bas nylon, serre-tête et une jolie robe de laine vierge pour me tenir chaud.

J’ai salué ma patronne et suis sortie.

Il m’attendait dans la voiture avec un bouquet de fleurs. Quelle délicate attention !

– Vous êtes en dernière année au lycée ?, m’a-t-il demandé, oubliant qu’il me tutoyait la veille.

– En réalité, ai-je répondu gênée, je travaille à plein temps comme photographe pour Monsieur Hoffmann. Je n’étudie plus.

– Ma foi, une femme n’a pas besoin de faire de longues études, pourvu qu’elle soit une bonne épouse. L’important est que nos femmes fassent beaucoup d’enfants. Il vaut mieux commencer tôt… Mais, dites-moi, connaissez-vous Wagner ?

– Le monsieur qui était à l’Ostrava ?

– Mais non, voyons ! Le compositeur !

– Pas tellement. En ce moment, j’écoute surtout Marlène Dietrich dans Lola-Lola ou des standards… heu… américains.

– Je n’aime pas beaucoup cette Dietrich… Et la musique américaine, je la trouve un peu dégénérée. Mais j’ai vingt-trois ans de plus que vous… Quoiqu’à votre âge, Fraülein, j’écoutais déjà le grand Richard. Donc, vous ne le connaissez pas ?

– Pas vraiment.

– Ça n’a pas d’importance. Je vous expliquerai au fur et à mesure. Tout se passe sur scène et c’est finalement très simple.

Puis il s’est mis à fredonner : « Ô peuple allemand/Souillé par l’étranger/Je débarrasserai le Reich/Pour faire table rase… »

Nous sommes arrivés à l’opéra. Il y avait plein de dames endimanchées et leur chevalier servant, certains en uniforme. Nous avons croisé un petit homme sinistre qui boitait, accompagné par une ravissante blonde.

– Joseph20 ! Que fais-tu dans un endroit pareil ? Toi l’intellectuel ? Et qui est cette ravissante demoiselle ?

– Je te présente Magda Friedländer21. Mais que dire de ta cavalière, Adolf ! Toujours cet attrait pour les très jeunes femmes, à ce que je vois !

– Que veux-tu, je suis très vieille Allemagne. Je me sens de plus en plus jeune au fur et à mesure que nous montons dans les sondages !

– Munich est d’ores et déjà à nous ! Mais nous nous en allions, en fait. Nous avons vu la séance de l’après-midi. Fürtwangler est en grande forme ! Quelle chance que le Philharmonique de Berlin soit en visite dans notre petite ville de province !

Je me suis demandée ce qu’une si belle femme faisait avec un avorton pareil. Et si laid ! Hitler a pris congé et nous sommes entrés dans l’opéra.

C’est autre chose que le cirque Krone ou le cinéma Aventures où je vais de temps en temps avec Gretl. Tous ces lambris et ces lustres immenses ! Ces tapis rouges et puis la loge qu’il a réservée : quel luxe !

Dès que nous nous sommes assis, beaucoup de regards ont convergé vers nous. Hitler est déjà une célébrité, surtout à Munich. Ça me gênait un peu. Je me disais : pourvu que personne ne me reconnaisse. Un ancien professeur, ou un ami de père, par exemple. J’ai fait dire à Gretl que j’étais chez une amie. Il ne faudrait pas que ça arrive aux oreilles de père.

Puis la lumière s’est éteinte et j’ai entendu une trompette au loin.

Ensuite, un homme habillé en arbre s’est mis à chanter très fort… Ridicule !

Lui était fasciné. Ses yeux restaient fixes et ne clignaient plus. Son corps s’est raidi.

Il chantait intérieurement et, en lisant sur ses lèvres, j’avais l’impression qu’il connaissait tous les refrains par cœur.

Le premier acte n’en finissait pas. C’était très lent et le décor ne changeait pas. C’était d’un ennui ! Je préfère largement le cabaret.

A l’entracte, il m’a offert une bière à la cerise et a disserté en parlant de lui-même à la troisième personne.

– Voyez-vous Eva, Richard Wagner est, avec l’Empereur Frédéric II de Prusse, les seuls personnages en face desquels Adolf Hitler s’incline. Richard est son maître. Son absolutisme est tout simplement inouï. Jamais il n’a sacrifié quoi que ce soit pour son art. Il est le seul précurseur d’Hitler. C’est sous son influence qu’Adolf Hitler ne mange plus de viande. La dégénérescence du peuple allemand a commencé lorsqu’il s’est mis à manger de la nourriture carnée…

Je n’arrivais pas à l’arrêter. D’habitude, je fais en sorte que les garçons parlent de moi. J’attire leur attention sur mes toilettes, ou mes belles boucles. Mais celui-ci, il s’en fiche comme d’une guigne. Il n’y en avait que pour Wagner…

– Vois-tu, Wagner n’est pas seulement un musicien ou un librettiste. Il est le prophète des Allemands. Tout ce que Hitler a conceptualisé intuitivement, Wagner l’avait déjà préalablement mis sur papier. Avant Hitler, Wagner avait pressenti la déchéance raciale. Derrière le pseudo-christianisme du Vendredi Saint, Wagner a senti que nous sommes déjà souillés par les races. Parsifal le pur doit choisir entre le jardin de Klingsor et ses vices ou bien la voie pure des Preux Chevaliers…

Puis il s’est remis à chantonner : « Instruit par la pitié, ignorant et pur. »

– Je reviens toujours à Wagner. Quand je doute… Il faut détruire le libéralisme qui a interrompu la quête de l’aristocratie vers toujours plus de pureté, éloignant la race des esclaves… Il faut bâtir une nouvelle race de Chevaliers teutoniques, un nouvel Ordre des Templiers…

Puis, il s’est mis à hurler très fort (à tel point que des dames patronnesses nous ont regardés méchamment) : « Les libéraux ont tout foutu en l’air avec leur démocratie stupide ! Aujourd’hui, l’élite est en esclavage et les esclaves sont au pouvoir ! »

Le troisième acte m’a paru encore plus long que le deuxième.

En me raccompagnant chez moi et en prenant congé, il m’a dit : « J’espère que je ne vous ai pas ennuyé avec toutes mes théories ! Ce n’est pas aux femmes d’essayer de comprendre tout cela ! »

– Pas du tout, ai-je dit. Cet opéra était merveilleux ! J’aime m’instruire auprès de vous !

Sur ce dernier point, je disais la vérité. Quel être cultivé ! Je n’ai jamais rencontré un homme aussi érudit…

11 décembre

Heinrich a finalement mis la main sur la villa...