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Le Sénégal à l'heure de l'indépendance

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Homme politique et homme d'Etat à la fois enraciné dans son milieu et progressiste, Mamadou Dia, Vice-président puis Président du Conseil de Gouvernement du Sénégal de 1957 à 1962, avait entrepris de construire un Etat moderne et de mettre son pays sur les rails d'un développement économique par les communautés de base. Mais il perdit le duel qui l'opposa à L.S. Senghor, l'homme dont il était le principal compagnon de lutte mais qui, à l'épreuve du pouvoir, se révéla fort différent de lui.

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Ajouté le 01 janvier 2008
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EAN13 9782336250649
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Le Sénégal à l'heure de l'indépendance

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

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ADAMA

BA YTIR DIOP

Le Sénégal à l'heure de l'indépendance
Le projet politique de Mamadou Dia (1957-1962)

L'HARMATTAN

(Q L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com harmattanl@wanadoo.ft diffusion.harmattan@wanadoo.ft

ISBN: 978-2-296-04724-2 EAN : 9782296047242

On prête cette affirmation à W. SHAKESPEARE

«La vérité finit toujours par triompher, mais sa victoire est lente et difficile: comme les déesses antiques, elle prend son temps; le temps des dieux n'est pas celui des hommes».

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INTRODUCTION Au milieu des années 1940, deux hommes dominaient la scène politique au Sénégal: le Saint-Louisien Lamine Guèye, député du premier collège et maire de Dakar et Léopold Sédar Senghor, député du deuxième collège. Deux hommes qui symbolisaient le clivage politicosocial entre citoyens et sujets, et surtout la division des élites sénégalaises entre partisans et adversaires de l'assimilation; cette doctrine qui visait à franciser les peuples colonisés. L'assimilation politique et administrative avec le principe de «l'amour de la patrie commune» s'était traduite, dans la plus ancienne colonie française d'Aftique par la représentation au Palais Bourbon dès 1848 ; la création sous la Ille République de quatre communes de plein exercice: Saint-Louis en 1872, Gorée en 1872, Rufisque en 1880, Dakar en 1887 et d'un Conseil général en 1879 ; une Assemblée locale. Sans être, dans les faits, les égaux des Blancs, les natifs des quatre communes bénéficiaient du statut de citoyens français et pouvaient élire leurs représentants à ces différentes institutions démocratiques. Dans le reste du pays (plus tardivement conquis) les indigènes considérés comme des sujets du protectorat ne jouissaient ni de droits politiques, ni de droits civils. Mais l'entreprise de colonisation concernait les citoyens et les sujets. En introduisant la langue française et le mode de penser européen, le service militaire obligatoire, le droit moderne d'inspiration laïque, l'évangélisation, l'école avec l'histoire de la France comme référence pour des <<peuples ans histoire», dans le s cadre de l'empire colonial, le colonisateur avait réussi à ébranler la société indigène. Pour reprendre les termes de Xavier Yacono, la colonisation y provoqua la «désagrégation sociale»l. Ce qui ne l'empêcha pas d'atteindre ses objectifs d'exploitation économique. Le système colonial n'était donc pas tout à fait le même pour tous les indigènes: les ressortissants des quatre communes et leurs congénères des autres parties du pays. Les sujets se sentaient davantage exclus que les citoyens. En 1945, pendant la campagne électorale, Lamine Guèye et Léopold Senghor, dans un même élan et d'une même voix, demandaient au nom de leurs électeurs respectifs, que «la République leur ouvre toutes grandes, les portes de la Communauté française» où ils voulaient «accéder comme des égaux et non plus en parents pauvres»2.
t.

,.

Xavier Yacono, Histoire de la colonisation française, Que sais-je L.S. Senghor et Lamine Guèye, Sur la lutte pour la démocratisation législatives du 21 octobre 1945, in Abdoulaye Ly, Les regroupemenls

? n0453. p.53 au Sénégal en 1945, Profession de foi aux élections politiques au Sénégal, Editions codesria 1992, p. 28.

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Mais si ces deux candidats à la députation pouvaient ensemble revendiquer «une seule catégorie de français ayant exactement les mêmes droits, puisque tous sont soumis aux mêmes devoirs, y compris celui de mourir pour la patrie», L. Senghor et le collège qu'il représentait se reconnaissaient davantage dans la lutte contre la distinction entre citoyens et sujets,une chose qu'ils considéraient non seulement comme «un anachronisme, mais encore une conception humiliante autant pour la France que pour nous-mêmes»3. L'idéal de «démocratisation» du système colonial était l'objectif commun des deux hommes. Mais la différence de statut de leur électorat respectif, l'attitude de loyauté de l'un et l'autre vis-à-vis de leurs mandants, aux besoins et aspirations pas toujours identiques, allaient les opposer. En 1948, Senghor démissionnait de la section française de l'internationale ouvrière (SFIO) qui l'avait investi député et créait une formation politique, sous l'impulsion de quelques-uns de ses supporters déçus par le comportement de la SFIO dans la lutte pour la «démocratisation» du système. La création du Bloc démocratique sénégalais (BDS) par L. Senghor, Léon Boissier-Palun (avocat), Ibrahima Seydou Ndaw, chef indigène très influent et Mamadou Dia, instituteur (diplômé de 'l'école normale de William Ponty de Gorée devenu conseiller général), fut un tournant dans l'histoire politique du Sénégal. Moins de trois ans après sa naissance, ce parti s'imposa sur la scène politique sénégalaise où depuis la fin de la 2°guerre mondiale, la SFIO régnait sans partage. L'instauration du collège unique et du suffrage universel lui permit de gagner régulièrement la lutte pour la représentation dans les institutions parlementaires: Assemblée nationale (1951 et 1956), Conseil de la République ou Sénat (1952, 1958), Assemblée de l'Union française (1953), Grand-conseil de l'AOF (1952, 1957), Assemblée territoriale du Sénégal (1952, 1957). Ces succès retentissants du parti de L. Senghor favorisèrent l'émergence sur la scène politique sénégalaise et africaine de l'homme qui, à l'ombre du leader, l'avait jusqu'alors dirigé: Mamadou Dia. Celuici, sénateur (à partir de 1949) et secrétaire général du BDS, s'investit non seulement dans la lutte pour l'amélioration de la condition des colonisés mais aussi dans le combat pour l'unité des forces politiques africaines.
,. Ibidem,

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En 1956, Mamadou Dia fut élu député aux côtés de Senghor. Quelques mois après, fut votée la Loi-cadre qui, en instaurant un régime de semi-autonomie dans chacun des huit territoires de l'Afrique occidentale française (AOF), consacrait de fait la dislocation de cette Fédération coloniale. Ce que Senghor dénonça comme une balkanisation de l'Afrique et que Dia et lui combattirent vainement au Palais Bourbon. Jusqu'alors le destin de Mamadou Dia semblait scellé: être indéfmiment le lieutenant de L. Senghor dans sa rivalité avec Lamine Guèye et surtout avec l'Ivoirien Houphouët-Boigny. Mais ce nouveau cadre politico-juridique permit à Mamadou Dia d'exercer de nouvelles responsabilités qui firent de lui un des premiers acteurs de l'accélération de l'histoire au Sénégal et en Afrique noire française de 1957 à 1958. L'autonomie (1959) puis l'indépendance du Sénégal (1960) confirmèrent sa position de premier plan au sein de l'exécutif. Mamadou Dia était devenu l'homme d'État le plus puissant au Sénégal recouvrant sa dignité; ceci jusqu'en 1962, date de sa rupture avec Senghor. Arrêté, il est jugé et condamné.Le but visé par ses adversaires était de l'écarter définitivement du pouvoir. Cette époque courte où il gouverna le Sénégal, riche en évènements déterminants sur le devenir de notre pays et de l'Afrique noire française, mérite d'être analysée dans le but de mettre en exergue le rôle de cet homme presque inconnu du milieu politique sénégalais avant la naissance du BDS. Certes, L. Senghor et Lamine Guèye furent de grands militants de la décolonisation et de la construction nationale, mais plus que tout autre membre de l'élite dirigeante au Sénégal de la fin des années 1940 au début des années 1960, Mamadou Dia fut inspiré par un nationalisme et un patriotisme ardents. Il tint à imprimer sa marque personnelle à tous les grands évènements auxquels il était mêlé. Mais par delà la personne de Mamadou Dia, plus de quarante ans après les indépendances, il nous a paru intéressant d'étudier de plus près les problèmes auxquels était confronté le nationalisme en Afrique noire française et singulièrement au Sénégal. Dans sa période de gestation et d'affirmation, le nationalisme s'était présenté comme alternative à la domination coloniale puis au néo-colonialisme; comprendre ses échecs, et donc certaines des difficultés de l'Afrique actuelle, nous a paru important.

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Dans les différents pays, tant que le combat politique est axé sur la revendication de l'indépendance, les contradictions au sein de la classe politique se sont mises en veilleuse pour laisser apparaître les tentatives d'unification des forces internes face à l'adversaire commun. Mais dès que l'indépendance formelle est acquise, les acteurs politiques placés devant la dure réalité, ces contradictions ont resurgi à l'intérieur des partis unifiés du fait des différences de conceptions et des appétits du pouvoir des uns et des autres. À l'échelle nationale, l'opposition entre les exigences de la construction de l'État et l'aspiration du peuple à de meilleures conditions de vie dans l'immédiat, fut aussi une source de contradictions. Le Sénégal est certainement le pays d'Afrique noire française où les rivalités de préséance et les querelles de personne furent les plus marquées du fait d'une vie politique précoce et d'un nombre plus grand de cadres et de leaders politiques. Mais du fait aussi de la propension qu'ont les Sénégalais à étaler leurs divergences ainsi que le notait si justement un observateur français de l'époque. Cette tranche de notre histoire renferme aussi un événement majeur: le transfert de la capitale de Saint-Louis à Dakar. À l'heure où le président Wade envisage de créer une nouvelle capitale moins excentrée pour désengorger une presqu'île devenue exiguë, il nous a semblé utile de nous appesantir sur les tenants et les aboutissants de cette décision politique prise aussitôt après l'installation du gouvernement de la Loi-cadre. De même, cet ouvrage cherche à expliquer le pourquoi des attitudes et comportements qui provoquèrent une dure confrontation entre les gouvernants d'alors et les classes et couches sociales des villes, pendant toute cette époque où Dia exerça le pouvoir: l'effervescence sociale des années 1958-1959, la dissolution du Parti africain de l'indépendance (PAl), les luttes et rivalités dans le cadre d'un régime de plus en plus frileux sur la question des libertés démocratiques parce qu'obsédé par la construction de l'État-nation dans une vision idéaliste et avec un projet politique élaboré dans une forte conviction nationaliste. Le «seul projet de construction politique, économique et sociale du Sénégal indépendant», selon l'historien Mamadou Diouf" mérite d'être mieux connu. D'autant plus que l'ancien président du Conseil a toujours fait l'objet d'une conspiration du silence de la part de ses anciens camarades et successeurs.
.. M. Diouf, Regards 36 et suivantes sur le diaisme,acte du pré-symposium sur l'oeuvre du Président Mamadou Dia, Dakar 1995, page

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Après la crise de 1962, ce fut le black-out total sur l'action de Dia dans les médiats d'État, dans les manifestations organisées par le parti et dans les déclarations de ses responsables. Ceci, pendant toute la période où le parti de Senghor exerça le pouvoir, c'est-à-dire jusqu'au 19 mars 2000. Le comble de cette mauvaise foi politique ce fut lors de la célébration du 50e anniversaire du parti en 1998 à Thiès. Au vu de ce qu'en a rapporté la presse: pas un mot sur celui qui non seulement fut un des pères fondateurs mais avait incontestablement contribué à la notoriété de sa formation politique. Il est vrai que Mamadou Dia après la prison, était revenu sur la scène politique en créant son propre parti mais cela ne saurait justifier un tel acharnement dans le black-out. Plus que la rancune ou l'hypocrisie, pour beaucoup de gens (anciens compagnons comme militants de la période d'après-crise) un hommage à Dia aurait sonné comme un crime de lèse-majesté à l'endroit de Senghor. Ainsi, pour bon nombre de jeunes d'aujourd'hui, l'État du Sénégal est né avec Senghor exclusivement. Pour d'autres, beaucoup moins jeunes, Mamadou Dia fut certes président du Conseil, mais il n'était que le premier des ministres de Senghor comme Abdou Diouf le fut après lui. Or, les régimes étaient différents. À notre connaissance, jusqu'ici il n'y a pas eu une analyse significative de l'action de Dia au pouvoir, dans le régime bicéphale qu'il dirigeait avec Senghor. Certes, des ouvrages sont parus pour témoigner sur cette époque, surtout concernant la crise du 17 décembre 1962, et Dia lui-même s'est beaucoup expliqué sur son action et sur sa pensée. Mais ce ne sont nous le savons, que des témoignages parcellaires fortement teintés de subjectivisme ou fondés sur la mémoire de l'homme essentiellement. Pour rédiger cet ouvrage, nous avons interrogé les Archives, nous nous sommes entretenu avec des témoins de l'époque, adversaires du régime, et avec Mamadou Dia luimême à plusieurs reprises, nous nous sommes aussi intéressé de plus près à la presse de l'époque et à certains ouvrages généraux. Cette étude n'a pas cependant la prétention d'être exhaustive; elle n'est pas non plus une hagiographie. Elle porte dans un premier temps sur la construction de l'État dans la vision diaiste, après cela nous essayons de mieux comprendre, avec le recul du temps, «comment Mamadou Dia chercha à développer le Sénégal», pour reprendre le titre d'un article de notre ami Malick Rokhy Ba du journal dakarois SudQuotidien, paru le 9 janvier 1999. Nous espérons contribuer à faire connaître aux jeunes générations, qui aujourd'hui constituent les trois

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quarts des 10 millions de Sénégalais, les motivations profondes et les causes de l'échec de celui qui fut incontestablement un des pères de l'indépendance de notre pays. Cette étude présente des repères, elle est destinée à l'usage des élèves des classes terminales, des étudiants et aussi des professeurs des lycées et collèges, en ce qui concerne la décolonisation en Afrique noire française et au Sénégal, la naissance et les balbutiements de l'État-nation dans notre pays. Ceci en l'absence de manuel publié à cet effet.

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CHAPITRE

I

LA CONSTRUCTION D'UN ÉTAT FORT

A. LES CONDITIONS PRÉALABLES
I. LES PREMIERS RENDEZ-VOUS MANQUÉS DE L'UNITÉ DES HOMMES POLITIQUES D'AFRIQUE NOIRE D'EXPRESSION FRANÇAISE

.

La conférence des gouverneurs français d'Afrique noire tenue à Brazzaville du 30 janvier au 8 février 1944 avait rejeté toute idée de constitution, «même lointaine, de self-government» dans les colonies françaises d'Afrique. Elle avait cependant permis l'instauration de systèmes représentatifs à côté des exécutifs locaux dépositaires des «pouvoirs de la République indivisible». Elle avait aussi permis la mise en œuvre de réformes améliorant le statut des indigènes, surtout des sujets. . Mais en 1945, quelques mois après la capitulation allemande et la fin de la guerre en Europe, la France n'avait pas fini de panser ses blessures.

Choisis pour aider leurs peuples à envisager leur destin sous de meilleurs auspices, les députés africains (11 sur 600 députés métropolitains et assimilés)5 comprirent la nécessité de se coaliser pour faire entendre leurs voix. Avant la guerre, seul le Sénégal (la plus ancienne colonie d'Afrique), à travers ses quatre communes de plein exercice (Saint-Louis, Gorée, Dakar et Rufisque) dont les res-sortissants jouissaient de droits politiques et civils, pouvait envoyer un député au Palais Bourbon. africains de la première constituante er collège, c'est-à-dire celui des citoyens comptaient deux élus du 1 (ceux qui jusque - là étaient seuls à jouir des droits politiques et civils). Lamine Guèye représentait les citoyens des communes de plein exercice du Sénégal et Gabriel d'Arboussier était l'élu du premier collège du Gabon-Congo. Les neuf autres députés au Palais Bourbon représentaient le 2ecollège de leurs pays respectifs: Léopold Sédar Senghor (Sénégal), Yacine Diallo (Guinée), Fily Dabo Cissokho
s.

Les parlementaires

P. Kipré, Le congrès

de Bamako,

Editions

Chaka,

1989, p. 52.

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(Soudan-Niger), Sourou Migan Apithy (Dahomey-Togo), HouphouëtBoigny (Côte d'Ivoire-Haute-Volta), Douala Manga Bell (Cameroun), Jean-Félix Tchicaya (Congo-Gabon), Raseta et Ravoa-Hangy (Madagascar). Ce dernier pays était le seul à bénéficier de deux sièges pour le 2e collège. La pratique de l'affiliation à un parti métropolitain était déjà connue dans notre pays, au moment où la représentation parlementaire était étendue aux autres colonies d'Afrique occidentale et équatoriale française. Déjà, le député Blaise Diagne qui exerça ses fonctions de 1914 à 1934 était affilié au Parti socialiste unifié. Lamine Guèye avait tenu à faire inscrire ses collègues députés africains à la Section française de l'internationale ouvrière (SFIO), formation politique dont il dirigeait la section au Sénégal depuis la seconde moitié des années 1930. Mais les choses se passèrent autrement, ainsi qu'en témoigna Félix Houphouët-Boigny député: «quand nous nous sommes réunis, nous avons considéré, Fily Dabo Cissokho et moi, qu'il serait sage de nous répartir entre les trois partis alors au pouvoir, pour nous attirer leur appui, et avoir ainsi plus de force dans nos interventions.»6 Les trois partis dont parlait Houphouët étaient: le Mouvement républicain populaire (MRP), un parti de droite qui incarnait la démocratie chrétienne, le Parti communiste français (PCF) et le parti socialiste (SFIO), formations politiques de gauche. À propos des interventions des députés africains de l'époque à l'Assemblée nationale française, les aspirations de leurs mandants étaient bien perçues et formulées, ainsi que le note Yves Benot : «les revendications leur sont, à cette date, communes: tous ont pleinement conscience de la nécessité de conquérir les libertés politiques qui leur sont déniées, d'améliorer très correctement le sort des populations, de développer l'enseignement et la santé publique.»7 En matière de libertés, il s'agissait en définitive, selon Abdoulaye Ly, historien sénégalais témoin de l'époque, de travailler de façon à les rendre effectives: «le respect des principes démocratiques et la reconnaissance des libertés fondamentales de l'individu mais aussi l'application des textes garantissant ces libertés.»8
'.Ibidem. '. Y. Benot, Les députés africains au Palais Bourbon, Editions Chaka, Paris p. 44. .. A. Ly, L 'émergence du néocolonialisme au Sénégal, Editions XamIé Dakar, 1981. p. 19.

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Il faut signaler qu'à l'exception du Sénégal, dans toutes ces colonies, le premier collège était exclusivement formé par les Blancs qui, malgré leur nombre relativement réduit, pouvaient élire leur représentant au Palais Bourbon, tandis que ceux qu'on appelait «les notables évolués» élisaient le député du deuxième collège. On voit donc que les populations d'AOF, d'AEF et de Madagascar, dans leur écrasante majorité, restaient privées de vote. C'était une injustice contre laquelle, les parlementaires africains s'élevèrent vivement. Dès l'année 1946, ils réclamèrent unanimement le suffrage universel et le collège unique. Mais ils se heurtèrent à l'opposition des forces réactionnaires métropolitaines. Celles-ci manœuvraient pour semer la division au sein des élus africains. L'attitude équivoque des parlementaires conservateurs au Palais Bourbon avait poussé les députés africains à batailler ferme pour obtenir l'engagement du gouvernement, le 20 septembre 1946, à constitutionnaliser la loi Lamine Guèye sur la citoyenneté étendue à tous les Africains, loi pourtant promulguée quelques mois plutôt sous la première Constituante. Les parlementaires conservateurs n'en démordirent pas: ils obtinrent la signature du décret du 26 octobre 1946 instituant non pas un collège unique dans les territoires d'outre-mer (TOM) mais le double collège en ce qui concernait les élections aux assemblées territoriales, sauf au Sénégal. Ce qui signifiait que la citoyenneté pleine et entière n'était pas reconnue à tous: le droit de vote était restreint pour certaines catégories de citoyens. Elles ne pouvaient prendre part qu'à l'élection des députés; droit qui leur était déjà reconnu par la loi n° 46-680 du 13 avril 1946. Dans son ouvrage précité Yves Benot fait largement état de l'attitude ambiguë du colonisateur français à l'époque. En fait, le souci des colons et des colonialistes était la défense de leurs intérêts dans les assemblées territoriales, instances nouvelle~, sauf au Sénégal. Il apparaissait que les partis politiques métropolitains dans leur majorité n'étaient pas disposés à favoriser une réelle émancipation des peuples d'Afrique, malgré l'affiliation des députés africains à la SFIO et surtout la proclamation par certains membres de cette formation politique de leur souci d'améliorer la condition des Africains avec les «meilleures intentions socialistes du monde»9.
..A.

Ly, Ibidem,

p. 20.

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C'est dans cette atmosphère de doute mêlé de déception et d'amertume que les élus africains au Palais Bourbon décidèrent de mettre en œuvre une stratégie plus efficace pour venir à bout de l'hostilité des forces colonialistes rétrogrades. Sur l'initiative du député Houphouët-Boigny une rencontre fut organisée à Paris au domicile de Lamine Guèye. De cette réunion des représentants des peuples africains sortit le Manifeste du Rassemblement démocratique africain (RDA). Dans le contenu de cette déclaration, les députés fustigeaient l'attitude du MRP, parti majoritaire en France et principale composante de la coalition gouvernementale formée avec la SFIO et le PCF. Le MRP était considéré comme un parti politique qui défendait, avec acharnement, les intérêts de ceux qui s'opposaient au mouvement des peuples d'outre-mer vers l'égalité et la liberté. Les parlementaires africains dénonçaient aussi les «réactionnaires» qui, au sein de la classe capitaliste française, manipulaient les forces politiques. Tout en réaffirmant leur adhésion à l'Union française, les signataires du Manifeste appelèrent à un grand rassemblement pour la réalisation de l'égalité des droits politiques et sociaux et l'exercice des libertés démocratiques en Afrique, remis en cause par le gouvernement Bidault (MRP). Les députés africains signataires du Manifeste avaient donné rendez-vous aux élites d'Afrique noire les 11, 12 et 13 octobre 1946 à Bamako, ville symbolique parce qu'au «centre de l'Afrique occidentale, dans ce Soudan de la fermeté et de l'originalité africaine»lO. Sept députés avaient apposé leur signature au bas de ce document: Félix Houphouët-Boigny Lamine Guèye Jean Félix Tchicaya Sourou Migan Apithy Fily Dabo Cissokho Yacine Diallo Gabriel d'Arboussier La dernière personnalité dont le nom figurait sur la liste, Gabriel d'Arboussier, avait été élue à la première constituante mais ne l'avait pas été à la deuxième.
JO.

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Manifeste du Rassemblement démocratique africain (RDA)

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Les députés africains avaient affirmé leur ferme volonté de réagir face à la collusion entre les partis politiques métropolitains et les milieux colonialistes. Réagissant à l'abolition du travail forcé (Loi HouphouêtBoigny du Il avril 1946) ces derniers avaient, quelques semaines auparavant, constitué un groupe de pression dénommé «Etatsgénéraux de la colonisation française», véritable force d'immobilismell rassemblant les éléments de la bourgeoisie d'affaires, et de la petite bourgeoisie établie en Afrique noire. Toutefois, en s'insurgeant dans le Manifeste, contre l'assimilation qu'ils considéraient comme «une chape de plomb jetée sur l'originalité africaine», en dénonçant les milieux capitalistes, le MRP et le parti radical comme forces hostiles au progrès des Africains, les députés d'Afrique noire s'étaient gardés de critiquer ouvertement la SFIO. Or, certains dirigeants de cette formation politique, comme Marius Moutet et Vincent Auriol, respectivement ministre de la France d'outre-mer (FOM) et président de l'Assemblée nationale, étaient d'intelligence avec ce qu'on pouvait appeler le parti colonial. En effet, Moutet avait vainement cherché à soustraire les concessions minières de l'autorité des nouvelles Assemblées territoriales des TOM. Après le référendum du 5 mai et le rejet de la Constitution progressiste d'avril 1946 qui prévoyait notamment un doublement des députés de l'AOF, ce ministre et son camarade du perchoir s'étaient préoccupés de défendre, dans l'hémicycle, les intérêts des capitalistes en Afrique noire française en faisant fi du progrès social des Africains; ainsi que L.Senghor le dénoncera plus tard. Et c'est ce que Y.Benot appelle une «recherche de compromis avec les intérêts coloniaux»12. La SFIO, qui avait fait nommer de nombreux administrateurs en AOF-AEF, montrait aussi son attachement à la politique d'assimilation des indigènes. Les signataires n'ignoraient rien de tout cela. Était-ce par simple déférence pour leur doyen et collègue Lamine Guèye, alors membre du comité directeur de ce parti et hôte de la réunion de Paris, que les députés africains s'étaient volontairement abstenus de confondre dans le même traitement la SFIO et le MRP? Il semble que le souci de préserver leur unité les avait guidés dans cette attitude.

11.
\>

Ibidem.
Y. Benot, op. cil., p. 59.

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En revanche, les mêmes députés n'avaient pas manqué de pourfendre l'attitude des autonomistes africains, autrement dit, ceux qui avec Senghor demandaient la création «d'Assemblées locales démocratiques» et à terme d'une «Union des Républiques socialistes françaises» de statut égal. Ils étaient taxés d'utopisme et d'opportunisme dans le Manifeste. À quoi Senghor répondit qu'il avait parlé d'autonomie mais qu'il n'était pas autonomiste. Ce qui n'était pas la même chose. L. Senghor n'était pas présent à cette rencontre historique qui avait lieu le jour même où il célébrait son mariage avec Ginette, la fille du gouverneur général Félix Eboué. Coïncidence des deux événements ou prétexte pour ne pas se présenter? Il est certain que l'unanimisme des élus africains en avait pris un coup; d'autant qu'il y eut un autre absent de marque: Alexandre Douala Manga Bell du Cameroun. Ce dernier était MRP. Les auteurs du Manifeste n'avaient pas manqué de dénoncer dans ledit texte qu'il fut «démissionné» de la commission parlementaire des TOM, chargée notamment d'étudier les revendications des Africains, où il était le seul représentant du continent noir. Comme par ce geste, celui-ci était privé de représentation dans cette structure, les élus considéraient que c'était une nouvelle preuve que le MRP était une formation politique d'essence réactionnaire. Cependant, malgré le ton modéré de la déclaration de Paris, surtout la volonté affIrmée d'attachement à l'Union française et de lutter pour l'union des peuples d'Afrique et de France, les députés furent vite assimilés à des communistes. Ainsi, on assista à une levée de boucliers des membres du parti colonial. Les travaux de Y. Benot et de P. Kipré13 ont montré que divers moyens furent utilisés pour semer la division au sein de la classe politique africaine et ainsi faire échouer sa tentative d'union: chantage, corruption, sabotage, pression politique, etc. Finalement, le congrès du RDA s'ouvrit le 18 octobre 1946 à Bamako, sans le député MRP Douala Manga Bell; mais surtout sans la plupart des députés socialistes, le Guinéen Yacine Diallo et les Sénégalais affiliés à la SFIO: L. Senghor qui, bien que n'ayant pas assisté à la réunion de Paris, s'était associé aux signataires du Manifèste et Lamine Guèye, le doyen, un des initiateurs de ce mouvement de refus qui par ailleurs, correspondait à ses vues ainsi que son action inlassable pour la
13.

Y Benot, op. ci!. et P. kipré, op. cit.

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promotion des peuples africains, l'avait montré; étant donné qu'il fut au cœur du combat pour la suppression de l'indigénat (obtenue par décret du 22-12-1945), contre le maintien de la justice indigène (décret du 30-041946),et qu'il avait appuyé et soutenu Houphouët-boigny dans la lutte pour la suppression du travail forcé ou obligatoire. Et si Fily Dabo le socialiste soudanais était présent, c'était pour tenter de faire échouer la rencontre. Ainsi donc, les deux représentants du peuple sénégalais au Palais Bourbon avaient brillé par leur absence au congrès de Bamako. En effet, Marius Moutet, ministre socialiste de la FOM n'avait pas lésiné sur les moyens pour empêcher la participation des députés membres de son parti à la rencontre de Bamako qu'il considérait comme à l'avantage du PCE Il est vrai qu'à l'époque, les communistes français étaient très mêlés au bouillonnement politique qui se préparait en AOE Une preuve de l'intérêt manifesté par le PCF à cette rencontre dans la capitale soudanaise, était le rôle d'informateur joué par Raymond Barbé, responsable des questions coloniales au sein de ce parti, auprès du député ivoirien. Par ses soins, Houphouët fut mis au courant des manœuvres déployées par les socialistes français contre les organisateurs du congrès. Les mois de septembre et octobre 1946 qui virent la préparation puis la tenue du congrès constitutif du RDA, constituèrent un des principaux points de repère dans l'histoire de la décolonisation en Afrique noire: une date charnière entre le rêve unitaire africain et la cruelle réalité des faits, par la signification et la portée des évènements qui se déroulèrent durant ce laps de temps. Dans ce contexte de reprise en main de ses colonies par une France blessée dans son amour-propre qui cherchait à restaurer sa dignité et sa grandeur, cette France où s'estompait de plus en plus le souvenir de la contribution précieuse apportée par ses colonies africaines dans la lutte qu'elle mena contre le fascisme, une France où les rivalités de préséance et d'intérêts entre partis marquaient le jeu politique, l'union des élus d'Afrique, dont les milieux d'origine étaient si différents, apparaissait comme une gageure tant les obstacles à la réalisation d'un tel objectif étaient nombreux... Mais il y eut d'autres significations plus profondes. - La gestation du RDA avait révélé le faible niveau de conscience politique de la plupart des protagonistes de la rencontre de Paris qui donna naissance au Manifeste. Ces hommes, fraîchement débarqués en

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métropole et nouvellement confrontés aux dures réalités parlementaires, fIrent plutôt le jeu des partis politiques métropolitains.

- Le RDA naquit ainsi dans la douleur et se radicalisa dès ses débuts sur
la scène politique. Ce parti qui s'apparenta au PCF plus par intérêt et sentimentalisme que par convictions idéologiques (du moins pour ce qui concernait son leader) commença, comme par effet d'entraînement, à revendiquer l'autonomie administrative (rappelons-que, les députés avaient rejeté ce statut lors de la réunion de Paris, donnant alors la priorité à l'égalité des droits entre Blancs et Noirs). Auparavant, les responsables du RDA avaient déclaré s'opposer «au nationalisme bourgeois»14; ce qui était révélateur de la collusion avec le PCP.

-

Chaque fois que fut déclenchée une action visant à ébranler le système colonial ou supposée comme telle, la quasi-totalité des forces politiques métropolitaines, toutes sensibilités confondues, manifestait sa vive opposition ainsi que nous allons nous en rendre compte dans les pages qui suivent. entre les partis politiques de la métropole furent ainsi mises à nu, de même que l'utilisation cynique des parlementaires africains comme instruments dans ces luttes fratricides. Le congrès de Bamako du 11 au 13 octobre 1946 en était une illustration.

- Les rivalités

Des choses qui eurent de graves conséquences sur la destinée de l'Afrique noire française en ce sens que l'élan unitaire de certains hommes politiques d'AOF comme Houphouët-Boigny, futur leader du RDA, et ses fidèles compagnons, était brisé face à l'absence des députés sénégalais au congrès constitutif de son parti. Nonobstant les différences économiques, sociales, culturelles, le pillage des ressources et les problèmes de développement étaient les mêmes. Mais, c'était la compétition entre les partis inter-territoriaux africains avec des arbitres qui, en réalité, ne l'étaient pas, plutôt des adversaires tangibles, qui ne se déclaraient pas ouvertement: le pouvoir politique métropolitain et l'administration coloniale, son instrument de domination dans les TOM. L'AOF et l'AEF allaient se transformer en champ clos où la France pouvait, presque à sa guise, préparer son retrait. Ce qui fIt que la décolonisation y fut plus qu'ailleurs marquée par la division des forces politiques africaines, les querelles de préséance et rivalités entre
". A. Ly, op. cit, p. 27.

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leaders; alors que le processus unitaire enclenché en 1946 pouvait aboutir à l'indépendance dans le cadre de ces deux vastes ensembles politico-administratifs. Ainsi, la balkanisation tant décriée par L. Senghor, dans les années qui suivirent, s'expliquait pour une large part, par l'échec de cette première grande tentative d'union, marquée, répétons-le, par l'attitude jugée négative des deux députés sénégalais. En effet, Houphouët, dont le parti sera assez vite majoritaire en AOF, deviendra ministre sous la Loi-cadre et partisan résolu de cette balkanisation. Le leader ivoirien ne pardonnera jamais aux députés sénégalais d'avoir manqué au rendez-vous historique de Bamako, pour diverses raisons d'ordre affectif et culturel. D'abord, le Sénégal était à l'époque le pays-phare d'Afrique noire française, en matière de lutte pour les droits civils et politiques avec les citoyens des quatre communes dont l'un, Blaise Diagne fut en 1914 le premier député africain à l'Assemblée nationale française. Ensuite, Houphouët, comme tout homme politique et cadre africain de l'époque, avait été formé à l'École William Ponty de Gorée d'où il était sorti médecin africain. Enfin, dans cette prestigieuse pépinière de cadres de l'AOF, le jeune élève médecin Houphouët, avait eu comme professeur de mathématiques, un certain Lamine Guèye. Et celui-ci l'avait beaucoup marqué, au point qu'il n'hésitait pas à l'appeler respectueusement <<Papa Lamine»15, ce qui était davantage un signe d'amour filial, qu'une simple volonté de traduire leur différence d'âge (14 ans). Selon P.Kipré, jusqu'à l'ouverture du congrès, Houphouët avait continué d'espérer l'arrivée soudaine de Lamine Guèye. Concernant toujours cette rencontre de Bamako, il faut cependant dire à la décharge de Lamine Guèye, qu'il avait peut-être, le premier, voulu consacrer l'union des forces politiques africaines en demandant à ses collègues de s'inscrire au groupe parlementaire SFIO et que la perspective du congrès l'avait mis dans une situation délicate de membre du comité directeur de son parti et député africain signataire d'un Manifeste que beaucoup au sein de son parti considéraient comme le résultat d'une collusion avec le PCF qui venait de devancer la SFIO aux élections législatives du 2 juin 1946.

"

Témoignage

à la Radio télévision

du Sénégal (RTS) de Boubacar

Guèye, ancien ministre

de la Justice de la Fédération

du Mali et cousin de Lamine Guèye, lors du centenaire de la naissance de ce dernier en 1991.

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Quant à L. Senghor, premier africain agrégé de l'université, colistier de Lamine Guèye mais qui appartenait à la même génération d'hommes politiques qu'Houphouët, son absence à la réunion de Paris puis au congrès de Bamako, lui vaudra la suspicion et la méfiance de son homologue ivoirien pendant toute la durée de la décolonisation et même au-delà. Pourtant, il affirmera (laconiquement, il est vrai) plus tard, avoir posé,au sein du comité directeur de la SFIO, le problème de la participation des députés socialistes africains au congrès du RDA, mais ne fut point entendu. Mais Houphouët eut du mal à oublier le geste de Senghor dès lors que celui-ci prit de l'ascendance sur Lamine Guèye, au plan politique et se révéla son grand rival sur l'échiquier africain. En avril 1998, un auteur français ne déclarait-il pas, lors d'une émission littéraire sur la chaîne de télévision CFI16qu'Houphouët lui avait confié un jour qu'il n'aimait pas la littérature et pas du tout le poète et homme de culture L. Senghor? On peut ajouter que la confidence de l'homme d'État ivoirien ne concernait pas seulement ces deux facettes de la personnalité de Senghor. Toujours est-il qu'à partir de 1956, le leader ivoirien, en position de force, allait opposer une fin de nonrecevoir à toutes les démarches entreprises par l'homme politique sénégalais en vue de l'unité des forces inter-territoriales, ainsi qu'en rend compte cette analyse. Encore que ce problème affectif ne puisse tout expliquer dans les rapports tendus entre les deux leaders. En somme, l'échec de la première tentative d'union fut le véritable point de départ de la rivalité entre ceux qu'on a appelés «les trois grands de la décolonisation en Afrique noire d'expression française» : Lamine Guèye, Léopold Senghor et Félix HouphouëtBoigny. C'est sans doute pourquoi en janvier 1957, au congrès constitutif de la Convention africaine (mouvement présenté par ses fondateurs comme une ultime étape vers la fusion complète des forces politiques africaines), Senghor ne manqua pas dans son discours, de revenir sur cet évènement fâcheux et sur «la faute qu'ont commise les députés sénégalais en refusant d'aller au congrès de Bamako». Il ajouta : «j'étais d'avis d'y aller... mon tort a été d'obéir aux ordres qui m'étaient imposés de l'extérieur.»17Un mea-culpa certes, mais le rêve unitaire ne se réalisera pas.

16. H.

Canal France international. L. Senghor, cité par R.P. de Benoist,

L'AOF

de 1944 à 1960, NEA,

1983, p. 67.

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Cependant, un événement politique aussi important que le congrès constitutif du RDA ne pouvait passer inaperçu au Sénégal où, à l'époque, il existait déjà une tradition de luttes pour les libertés collectives et individuelles des indigènes citoyens et aussi pour l'égalité de ceux-ci avec les colons. C'est donc tout naturellement que des associations et groupements progressistes influencés ou créés sous l'égide du PCF, envoyèrent des délégations à Bamako. Il s'agissait d'abord du Comité d'études franco-africaines (CEFA) formé le 3 mai 1945 et dont les principaux animateurs furent Abdoulaye Sadji (celui-là même qui allait être plus connu comme romancier), Armand Pierre Angrand (homme politique dakarois) et Joseph Félix Corréa, comptable des trésoreries, secrétaire général du syndicat des fonctionnaires du trésor. Corréa était en plus militant de la CGT18.En 1946 aux élections législatives, il avait formé une liste CEFA avec Guy Etcheverry, un Français de souche, propriétaire et directeur de publication d'un bi-hebdomadaire d'opinion dénommé Réveil. Le CEFA s'élevait contre le colonialisme et son système inique et injuste mais paradoxalement il réclamait une «Union française» librement consentie, fondée sur «l'égalité des droits et des devoirs, l'instruction pour tous, l'accès des Africains à toutes les fonctions publiques, la suppression du double collège»19. e qui paraissait une ambiguïté alors que le problème C de l'indépendance n'était pas posé. Mais c'était cela l'esprit de l'époque, on revendiquait seulement l'égalité entre Blancs et Noirs. Les autres groupements qui se fIrent représenter à Bamako furent les Groupes d'études communistes (GEe) créés avant la fin de la 2° guerre mondiale dans les principaux centres urbains de l'AOF, avec des responsables locaux du PCF comme animateurs: Edmond Favre20,Jean Suret-Canale, Robert Ballache, Camille Souyris, Gérard Cauche, etc. Les GEC étaient des cercles d'études marxistes et de formation syndicale pour militants politiques et syndicalistes africains. De nombreux hommes politiques africains, présents à Bamako, furent formés dans ces sérails communistes qu'étaient les GEC. Les GEC de Dakar furent représentés au Congrès du RDA par Joseph Félix Corréa tandis qu'Abdoulaye Sadji était délégué par le CEFA. Le Sénégal était aussi présent à Bamako en la personne de Doudou Guèye, un des principaux protagonistes de ces assises historiques, même s'il n'était pas signataire du Manifeste.
l'.
19.

Confédération général du travail (CGT), centrale syndicale affiliée au PCF.
L'Afrique noire, organe du RDA, Edition spéciale du 9/11/1946.

w. Edmond Favre était encore directeur du cours complémentaire Kléber de Dakar au moment où nous fréquentions cet établissement, en 1962-63.

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D'ailleurs, dès son retour, il fonda avec Joseph Félix Corréa une section sénégalaise du nouveau parti inter-territorial rival de la SFIO: l'Union démocratique sénégalaise (UDS). À cette époque, l'apparentement était donc la règle en métropole. Étant donné ce qui s'était passé avant leur congrès, les parlementaires RDA choisirent de s'apparenter à l'Union républicaine et Résistante (URR) de Pierre Cot, homme politique progressiste dont le Manifeste de 1946 avait loué l'action en faveur de l'émancipation des Africains. Mais cette petite formation était elle-même apparentée au groupe communiste du Palais Bourbon. Après tout, ces deux partis métropolitains n'avaient-ils pas, dans les trois assemblées: Assemblée nationale, Conseil supérieur de la République et Assemblée de l'Union française, des positions plus proches des intérêts et des aspirations des peuples d'Afrique noire? Ceci, contrairement à la SFIO dont l'attitude décevante sera l'une des causes de la démission de L. Senghor de ce parti en 1948, deux ans après la réunion historique de Paris. ll. MAMADOU DIA, UN VAIN COMBAT POUR <<L'UNITÉ AVANT L'INDÉPENDANCE» Pour diverses raisons d'ordre politique, idéologique et éthique, Senghor était tombé en désaccord avec la SFIO et Lamine Guèye21. ais M plus qu'à la collusion SFIO-milieux d'affaires colonialistes, le député du deuxième collège s'opposait à ce qu'il appelait «la dictature laministe» qui, depuis la fm de la guerre avait, selon lui, fait reculer le parti en AOF par les pratiques antidémocratiques (népotisme, clientélisme, discrimination, etc.) imputables à Lamine Guèye. À Fatick où il se rendait régulièrement durant ses séjours au Sénégal, Senghor allait rencontrer Mamadou Dia, un directeur d'école primaire que les notables de cette ville arachidière avaient sollicité pour être leur porte-parole et défendre leurs intérêts au Conseil général. Le député Senghor découvrit assez rapidement en cet homme, les qualités indispensables à quelqu'un qui politiquement voulait combattre l'injustice, l'inégalité voire l'assimilation. En effet, cet instituteur était un homme décidé, plein de conviction, de courage et de résolution.

". Adama Baytir Diop, La collectivité 1995, p.340 et suivantes.

lébuface

aux développements

de la politique

coloniale,

thèse de 3' cycle UCAD,

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Dans ses Mémoires, Mamadou Dia raconte comment lui aussi, mécontent des pratiques antidémocratiques de la direction territoriale de la SFIO, avait pris le parti de défendre Senghor lorsque celui-ci, invitant ses camarades au respect des principes démocratiques, était injustement attaqué. Finalement, la démission de la SFIO se fit si l'on en croit Mamadou Dia, selon le processus et dans les circonstances suivantes: «C'est d'abord la parution d'un journal Condition humaine qui fut l'organe de tendance à l'intérieur de la SFIO, ensuite la résistance au sein des instances dirigeantes de l'époque par le petit groupe de contestataires que je conduisais en l'absence souvent de L. Senghor, enfin l'amendement de ce dernier introduisant la proportionnelle au Conseil de la République, après mon éviction de l'Assemblée de l'Union française, qui ont préparé essentiellement la rupture de 1948 ; que j'ai eu l'honneur de précipiter, en ralliant par une argumentation serrée mes trois autres complices à ma thèse de refus d'aller au congrès de la SFIO prévu à Diourbel.»22 Mamadou Dia (à la demande de Senghor) s'était présenté en 1947 sans succès comme conseiller de l'Union française, les postes étant remportés par des candidats proches de Lamine Guèye, en l'occurrence Djim Momar Guèye, André Bourgarel et Babacar Diop. La division était consommée. L. Senghor ne se découragea pas dans sa volonté de trouver un important poste de représentation pour son protégé. L'élection au Conseil de la République (Sénat) devait avoir lieu le 14 novembre 1948 mais Senghor, dès septembre, avait créé sa propre formation politique. La rupture était donc effective entre la SFIO et ce dernier. Or, le nouveau parti n'avait pas un nombre suffisant de conseillers généraux (il en avait 11 alors qu'il lui en fallait 14) pour avoir droit à un poste de sénateur. L'habileté manœuvrière de Senghor et ses «complices» permit au candidat Mamadou Dia de passer3. Dia et Senghor avaient des points de convergence: certes, étant tous les deux non originaires des quatre communes, ils s'opposaient à l'assimilation. Mais surtout ils ambitionnaient de mettre fm à l'hégémonie très ancienne des ressortissants de Saint-Louis, Rufisque, Gorée et Dakar qui formaient alors le premier collège (les citoyens), alors que les non originaires, majoritaires constituaient le 2ecollège (les sujets français).
22.

Mamadou Dia, Sur la création du BDS, article paru à l'occasion du 50e anniversaire de la naissance du BDS in
WalfFadjri (quotidien indépendant) du 9-11-1998.

23.

Cissé Dia, Témoignages, in numéro spécial Soleil, Senghor!, Dieureudieuj. janvier 1981, p. 8.

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Aussi, les deux hommes ne tardèrent-ils pas à former un duo animé, dans l'immédiat, par l'ambition de défendre efficacement les intérêts des sujets. Pour ce faire, il était nécessaire de se servir de la réputation grandissante de Senghor, professeur agrégé, homme de culture et poète, surnommé le «député kaki», à cause de l'éternel complet en kaki, dont il se vêtait durant ses tournées politiques, vrai défenseur des masses rurales, des faibles et des opprimés; le professeur à l'École nationale de la France d'outre-mer; l'homme que Lamine Guèye avait présenté en 1945, au pays, comme celui qui faisait la classe aux gouverneurs et autres commandants de cercle avant leur affectation au Sénégal et en Afrique. Si Senghor était le leader naturel de cette nouvelle formation politique appelée Bloc démocratique sénégalais (BDS), Dia était l'homme d'action nécessaire pour l'organiser et lui donner une assise au niveau des masses rurales et dans les milieux urbains. Il y eut cependant deux autres pères fondateurs dont le tempérament et les activités professionnelles respectifs se complétaient avec ceux de Senghor et Dia: il s'agit de Me Léon Boissier-Palun, un mulâtre, avocat au barreau de Dakar, qui connaissait parfaitement les méandres de l'administration et de la justice et Ibrahima Seydou Ndaw, forte notabilité, très sensible aux injustices du système colonial qui, dans la région du Sine-Saloum d'où il était originaire, poussa beaucoup de gens à militer dans le BDS. Chacun de ses hommes apporta «ce qu'il avait de meilleur et de spécifique» ; pour reprendre les termes de Mamadou Dia. Assez rapidement Dia, en l'absence de Senghor (pris souvent par ses activités parlementaires et littéraires) réussit à implanter le parti à l'intérieur du pays. Comme Senghor avait voulu le faire élire sénateur, pour lui permettre d'aller à Paris et pouvoir soigner sa maladie oculaire mais aussi et surtout pour le seconder dans le combat politique, Dia connut une nouvelle étape dans sa vie. En effet, la possibilité lui était offerte de s'imprégner des problèmes politiques à la source et de confronter ses connaissances, ses points de vue avec ceux de ses collègues parlementaires plus expérimentés. Toutefois, instituteur attaché à l'enracinement dans les valeurs africaines rurales, pétri de qualités qui répondaient bien aux activités politiques, Dia, malgré ses nouvelles charges au Sénat, continua, grâce à des séjours fréquents au pays, à consacrer une bonne partie de son temps à la vie du parti dans le Sénégal «des profondeurs».

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Il semble que Senghor et lui ne se concertaient pas sur la question du financement de leur parti. Dans ses Mémoires, il retrace les débuts du BDS sans faire état du fmancement de ce parti, pour élargir sa base dans les campagnes et dans les villes (il s'est borné à écrire que l'avocat Boissier-Palun était le soutien matériel du parti durant cette époque difficile). Ce qui est une omission grave. Et pourtant, cet ouvrage doit faire école pour deux raisons au moins:

- par

l'initiative fort louable de Mamadou Dia de l'avoir rédigé alors que bon nombre d'hommes d'État africains choisissent le mutisme après leur retraite; même si le souci de se disculper, après ce qu'on a appelé le coup d'État de 1962 y est pour beaucoup; - par son caractère vivant et pathétique par endroits: Dia dans cet ouvrage, donne l'impression d'avoir tout dit et bien dit; encore qu'on puisse noter quelques confusions de dates et de rôles imputables à la mémoire plutôt qu'aux qualités morales indiscutables de l'homme.

Pour en revenir au financement du BDS, Houphouët, riche planteur, avait fait du RDA sa «chose» et il ne rechigna pas à dépenser des sommes énormes, afin de faire vivre son parti. Pas seulement en Côte d'Ivoire et en Haute-Volta (colonie rétablie en 1947). Dans son ouvrage précité, Yves Benot affirme qu'en Guinée, Houphouët finança, à hauteur de 100000 Francs CFA, la campagne de Mamba Sano en 1946 puis après la dissidence de ce dernier, Sékou Touré reçut du leader ivoirien 200 000 Francs CFA pour les élections territoriales de 1952. Longtemps, L. Senghor rumina sa dissidence de la SFIO et revint sur les raisons de la création de son parti. Outre les obstacles d'ordre politique, juridique et administratif, il invoqua, dans un recueil de ses discours et correspondances, le manque de moyens financiers24.Dans un témoignage sur cette époque glorieuse du BDS, Alioune Badara Mbengue, ancien responsable de ce parti, entretient le mystère sur ce plan. Il déclarait que «le député en kaki avait les mains nues et les poches vides»25 pour s'adresser aux foules mais «il savait semer la bonne parole», pour gagner leur adhésion. Or, dans la mesure où les valeurs de culture africaines fondées sur le sens de l'hospitalité, de l'honneur et de la solidarité appellent presque toujours à la prodigalité, il est difficile de croire que les meetings et autres activités du BDS dans les villes et campagnes n'avaient coûté qu'une somme dérisoire.
N.L. S. Senghor, Liberté 11, Editions du Seuil,1971, p. 51. >S. Alioune B. Mbengue, n° spécial Le Soleil, Senghor! Dieureudieuj,

janvier

1981, p. 8.

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En tout état de cause, le député Senghor avait été (avant la création de son parti) sollicité à Dakar par une partie de la communauté lébu, pour défendre les intérêts fonciers de la collectivité contre l'administration coloniale et les colons. Les dissidents s'étaient regroupés autour des dignitaires et des notables, anciens partisans du tandem Alfred Goux - Galandou Diouf qui domina la scène politique au Sénégal après la mort de Blaise Diagne, en 1934. En profond désaccord avec les autres dignitaires de la collectivité lébu sur la dévolution des fonctions, ces dissidents lébu n'avaient pas hésité à prendre fait et cause pour Senghor, lorsqu'ils apprirent que celui-ci ne s'entendait plus avec Lamine Guèye, député du premier collège, qu'ils jugeaient avoir partie liée avec leurs rivaux. Parmi eux, il y avait Mbaye Diagne Dégaye, Ousmane Diop Coumba Pathé et Alié Codou Ndoye. Des témoins que nous avons interrogés, indiquent qu'avant l'annonce officielle de la création du BDS, Mbaye Diagne Dégaye avait invité le député Senghor chez lui et devant tous les partisans de ce dernier, il lui avait dit «Senghor dalal ci kaw Lamin I» (<<Senghor,tu dois t'attaquer à Lamine !»). Et Mbaye Diagne, porte-parole de la fraction dissidente aurait déclaré posséder un bon nombre de titres fonciers, avec en plus, une importante somme d'argent en banque, pour fmancer un nouveau parti, <<Xéjul Lamin Géy, Balaajéex, dinafijog», (<<c'esttrop lourd pour ci Lamine Guèye, il disparaîtra de la scène politique, avant que nous l'ayons dépensé»)26. Beaucoup de Dakarois de l'époque n'avaient pas manqué de remarquer que dans ses déplacements, Senghor était souvent dans la voiture de Mbaye Diagne. Mbaye Diagne Dégaye en effet, était bien connu dans la presqu'île du Cap-Vert comme chef coutumier, propriétaire foncier et oiseleur fortuné. Combien de titres fonciers avaitil vendus? Quelle était sa contribution financière à la naissance du BDS? Il est difficile de le dire aujourd'hui. Un témoin de l'époque que nous avons interrogé, le vieux Alié Bada Sèye, dignitaire de la collectivité lébu, nous assure que son père (alors notable pro-Senghor) lui avait donné, 100000 F CFA à remettre à Mbaye Diagne, en guise de contribution personnelle au financement du parti. Ce qu'il fit. Nul doute que d'autres notables et dignitaires lébu, propriétaires fonciers, avaient chacun versé une importante contribution.
". A. B. Diop, op. cil., p. 244.

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Ceci, d'autant plus que L. S. Senghor déclarait qu'il ne pouvait espérer des subsides pour son parti «ni d'un quelconque parti métropolitain, ni des puissances d'argent, ni du gouvernement sur ses fonds secrets»27. Une des raisons qui firent qu'il avait besoin du soutien d'une partie de la communauté lébu de Dakar. Trois ans plus tard, aux élections législatives du 17 juin 1951, le BDS gagnait largement. Senghor était triomphalement réélu avec cette fois comme colistier Abbas Guèye, un syndicaliste responsable de la CGT à Dakar et transfuge de la SFIO; justement un Lébu soutenu par la fraction dissidente. Le leader du BPS n'avait-il pas ainsi renvoyé l'ascenseur à ses partisans lébu ? Après tout, c'était là un moyen d'implanter solidement son parti dans la capitale fédérale dont son adversaire était le maire. Lamine Guèye perdait son siège; il ne s'en remettra plus. En 1948, juste après sa démission de la SFIO, le leader du BDS s'était inscrit aux Indépendants d'outre-mer (10M), un groupe parlementaire dont la raison d'être était notamment l'urgence et la nécessité pour les élus africains en métropole, ayant en commun la sensibilité catholique, de se grouper pour peser davantage dans les débats parlementaires relatifs aux problèmes d'outre-mer. Mais l'attitude de ce groupe, face aux problèmes spécifiques de l'Afrique, paraissait contestable ou tout au moins ambiguë. Ce groupe qui, comme son nom semble l'indiquer, n'était pas affilié à un parti métropolitain était en réalité très proche du MRP. S'il fut à l'origine du code du travail d'outre-mer en 1952 (qui paraissait être une avancée), ce fut le MRP, son allié, qui initia la très controversée Loi-cadre en 1956. D'ailleurs pour le RP De Benoist, les 10M n'accordaient pas la priorité absolue à l'amélioration des conditions concrètes d'existence des Africains: «la doctrine des 10M était davantage un programme de gouvernement et une accession des élites au pouvoir qu'une réhabilitation de l'homme africain.»28 Donc, un programme aux antipodes de celui du RDA, révolutionnaire à l'époque, quoique flou, qui appelait en 1949, à la formation d'un gouvernement d'union entre le peuple de France et les peuples d'outre-mer sur la base de l'anti-colonialisme et l'antiimpérialisme. Les 10M, très liés aux missionnaires chrétiens29 et aux
21.L.S. Senghor, op. cil., p. 5 L ". R.P. de Benoist, op. ci/., p. 496 et suivantes.
21.

Mamadou Diouf, Recommencer le monde, l'en/reprise de Mamodou Dia, in Regards sur le diaïsme, acte du présymposium
sur l'oeuvre duprésiden/ Dia, Dakar 17-18 décembre 1994.