Le sortilège de Louisbourg
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Description

En juillet 1749, dans l’île Royale (Cap-Breton, N.-E.), la France reprend possession de la forteresse de Louisbourg, perdue aux mains des Anglais quatre ans plus tôt. Mathurin Le Mordant, un jeune lieutenant à la carrière prometteuse, débarque avec les anciens habitants qui y reprennent tant bien que mal leur vie avec ceux qui ont été laissés à leur sort. Dès le premier jour, lorsque le militaire croise le chemin de la ravissante Josette Guion, le sortilège de Louisbourg prend son cœur dans ses mailles et lui réserve les pires tourments.L’attirance réciproque des amoureux se vivra au milieu des dures conditions de vie de leurs amis — militaires, civils ou esclaves —, des luttes de pouvoir et des atroces exécutions qui ont ponctué cet épisode marquant de l’histoire de l’Acadie et de la guerre de Sept Ans. Dans ce roman d’époque, aux accents authentiques, Daniel Marchildon fait revivre, trois cents ans après la fondation de Louisbourg, le mystérieux sortilège qui hante cette forteresse.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 07 février 2014
Nombre de lectures 14
EAN13 9782895974185
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0032€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LE SORTILÈGE DE LOUISBOURG
DU MÊME AUTEUR
Roman
Les géniteurs , Ottawa, Le Nordir, coll. « Rémanence », 2001.
Les exilés , Ottawa, Le Nordir, coll. « Rémanence », 2003.
L’eau de vie (Uisge beatha), Ottawa, Éditions David, 2008.

Roman jeunesse
Le secret de l’île Beausoleil , Montréal, Éditions Pierre Tisseyre, coll. « Conquêtes », n o 15, 1991.
Le prochain pas , Ottawa, Centre franco-ontarien de ressources pédagogiques, coll. « À nous deux », 1997.
Le pari des Maple Leafs , Montréal, Éditions Pierre Tisseyre, coll. « Conquêtes », n o 73, 1999.
Fait à l’os ! , avec collectif de jeunes auteurs, Regina, Éditions de la Nouvelle Plume, 2001.
Les mordus de la glace , Ottawa, Centre franco-ontarien de ressources pédagogiques, coll. « QUAD9 », n o 1, 2006.
Une tournée d’enfer , Ottawa, Centre franco-ontarien de ressources pédagogiques, coll. « QUAD9 », n o 2, 2006.
La première guerre de Toronto , Ottawa, Éditions David, 2010.
Les guerriers de l’eau , Ottawa, Éditions du Vermillon, 2012.

Histoire
La Huronie , Ottawa, Centre franco-ontarien de ressources pédagogiques, 1984. Manuel d’histoire.
La Crise scolaire de Penetanguishene : Au-delà des faits, il y a… un historique sommaire et analytique, 1976-1989 , en collaboration avec Micheline Marchand, Penetanguishene, L’Imprimeur du Fief de la Huronie, 2004. Ouvrage historique.
Daniel Marchildon
Le sortilège de Louisbourg
ROMAN HISTORIQUE
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
Marchildon, Daniel, auteur Le sortilège de Louisbourg / Daniel Marchildon.
(Voix narratives) Publié en formats imprimé(s) et électronique(s). ISBN 978-2-89597-386-7. — ISBN 978-2-89597-417-8 (pdf). — ISBN 978-2-89597-418-5 (epub)
I. Titre. II. Collection : Voix narratives
PS8576.A6356S67 2014 C843’.54 C2013-908590-4 C2013-908591-2

L’auteur tient à remercier le Conseil des Arts de l’Ontario pour son aide financière lors de l’écriture de ce roman.
Les Éditions David remercient le Conseil des Arts du Canada, le Secteur franco-ontarien du Conseil des arts de l’Ontario, la Ville d’Ottawa et le gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada.



Les Éditions David 335-B, rue Cumberland, Ottawa (Ontario) K1N 7J3
Téléphone : 613-830-3336 / Télécopieur : 613-830-2819 info@editionsdavid.com / www.editionsdavid.com

Tous droits réservés. Dépôt légal (Québec et Ottawa), 1 er trimestre 2014
À la Maréchale, ma tendre compagne et formidable complice et à la Baronne, que j’admire pour son courage, sa résilience et son moral à toute épreuve.
Plan du Port de Louisbourg et de ses batteries (1751)
Archives nationales d’outre-mer (ANOM), FR CAOM 3DFC228B


Vue détaillée de la forteresse de Louisbourg
Archives nationales d’outre-mer (ANOM), FR CAOM 3DFC228B


View from a French Warship , Lewis Parker, 1982 (© Parcs Canada)
PARTIE 1
RETOUR
CHAPITRE 1
Guerre en temps de paix
Le 23 juillet 1749
On se serait cru en temps de guerre, même si la paix régnait. Sur le quai de la forteresse de Louisbourg, des militaires et des civils anglais couraient dans tous les sens.
Au bout du quai, dressées en rangs bien ordonnés dans leurs uniformes bleus et gris, les troupes du roi français, avec à leur tête le gouverneur Charles Des Herbiers de la Ralière, attendaient impatiemment. De leur côté, les occupants anglais, vêtus de leurs tuniques rouges, s’exaspéraient. Entre les deux troupes, les civils, dans leurs habits sombres et sales, se ruaient comme des rats quittant un navire. Même si les deux détachements n’étaient pas là pour se confronter, une vive tension flottait dans l’air.
Au milieu de ce branle-bas houleux, un bébé d’à peine trois mois gigotait sous les couvertures au fond d’un panier qu’on venait de déposer par terre. Soudain, le pied d’un des hommes d’armes britanniques le heurta négligemment. Propulsé jusqu’au bord du quai étroit, le panier tournoya dangereusement comme s’il n’arrivait pas à se décider entre s’arrêter ou plonger dans la mer. Le soldat pressé ne s’y attarda guère.
Le panier qui tournait comme une toupie attira les yeux d’un garçon de quatre ans à la remorque de sa mère pressée. Curieux, l’enfant s’approcha du panier, l’empoigna par son anse, mettant ainsi abruptement fin à sa danse. Sa mère, d’humeur massacrante, lui cria de lâcher prise et il obéit.
Quelques secondes plus tard, la voix aiguë du bébé retentit dans l’air. Ses cris, enterrés par l’agitation générale, durèrent plus de 20 minutes. Le nourrisson, même s’il n’avait pas la notion du temps, sentait que jamais auparavant ses supplications n’étaient restées aussi longtemps sans réponse. Ce constat lui inspirait, en son for intérieur, un tourment que, plus tard, il apprendrait à nommer la peur.
Personne dans la foule grouillante ne pouvait ouïr ses lamentations. Voilà une demi-heure, l’accostage des chaloupes françaises avait déclenché la première étape de la remise de la forteresse à ses fondateurs et engendré cette pagaille confuse et bruyante.
Les Anglais, le colonel Peregrine Hopson en premier, ne cachaient pas leur immense soulagement de quitter enfin ce repaire du diable arraché à la France à la suite d’un siège de 46 jours en juin 1745. Les Britanniques, qui avaient hâte de laisser derrière eux cette forteresse très abîmée où ils avaient vécu de peine et de misère pendant quatre ans, fonçaient pêle-mêle pour regagner les chaloupes devant les conduire aux navires de guerre qui les rapatrieraient en Nouvelle-Angleterre. Dans leur empressement, certains laissaient derrière eux des bagages, dont le panier où l’enfant s’époumonait comme s’il exhortait ses parents à le récupérer.
Le gouverneur Des Herbiers, sans cacher son dédain, examina sa montre de poche et fit un geste à un subalterne, le lieutenant Mathurin Le Mordant. Dix heures, l’heure convenue pour la remise officielle de la forteresse à Sa Majesté le roi de France était passée. Le jeune Le Mordant s’avança résolument dans la foule bigarrée pour aller retrouver un officier anglais à qui il pourrait intimer l’ordre de faire cesser cette débandade. La main fixée sur la garde de son épée, il se fraya un passage en résistant à la tentation de retirer son arme pour écarter les gens. Il bouscula une femme de race noire et s’excusa, malgré son irritation. Ses yeux croisèrent son regard où il décela une anxiété fébrile. « Voilà une esclave maltraitée par son maître », songea l’officier.
Le lieutenant avisa enfin un attroupement de soldats britanniques entourant un officier qui, à en juger par ses insignes, devait être le commandant. Le Mordant se présenta révérencieusement. Un des soldats de l’entourage du colonel Hopson, qui parlait français, traduisit les salutations et la requête du gouverneur Des Herbiers.
— Finissons-en ! marmonna Hopson à ses officiers qui s’exécutèrent en aboyant des ordres.
Sans ménagement, les soldats anglais entreprirent de repousser les civils jusqu’aux bords du quai.
Debout, derrière la porte Frédéric donnant sur le quai, Jean-Baptiste Guion et sa femme, Gilette, observaient attentivement ce manège. Après la capitulation de 1745, Guion et sa famille avaient été parmi la centaine de Français qui avaient pu éviter l’expulsion en France et demeurer à Louisbourg. Le retour de ses compatriotes suscitait chez Guion de la joie, mais aussi de l’appréhension. Il avait travaillé comme pilote pour les occupants anglais pendant quatre ans, une collaboration que le nouveau gouverneur pourrait voir d’un œil suspect.
Le désordre se poursuivit jusqu’à ce que le lieutenant anglais, John Tane, excédé par ce spectacle ennuyeux, arrache le fusil des mains d’un soldat et tire un coup dans les airs. L’agitation s’arrêta et Tane, bien connu à Louisbourg pour sa voix tonitruante que nul ne pouvait ignorer, somma les civils d’attendre la fin de la cérémonie pour procéder à leur embarquement. Cette sommation imposa le calme. Même le bébé dans le panier cessa de crier. Une dizaine de toises 1 plus loin, Tane vit son esclave, Alice, et la foudroya de son regard pour la pousser à faire comme les autres.
La troupe française, encouragée par la musique de la fanfare militaire qui l’accompagnait, parada alors en grande pompe en direction du colonel Hopson et ses officiers. Le gouverneur Des Herbiers et son vis-à-vis, conscients de la fragilité de la paix entre leurs pays, échangèrent un salut protocolaire d’une froideur glaciale. Hopson enchaîna avec la proclamation officielle et la remise de la clé de la forteresse aux autorités françaises.
Des Herbiers se racla la gorge et déclara :
— Au nom du roi, Sa Majesté Louis XV, je…
Soudain, le bébé, ayant profité de l’accalmie pour reprendre ses forces, déchira l’air de son cri strident. Interloqué, le gouverneur chercha dans la foule une femme avec un nourrisson. Les hurlements, à faire éclater les tympans, retentirent encore plus fort et tous se mirent à tenter de débusquer l’enfant.
Au bout de quelques secondes, les regards convergèrent sur un panier reposant aux pieds d’un soldat britannique. Stupéfait, le jeune militaire se pencha, déplaça un pan des couvertures pour exposer une petite tête qui émit une nouvelle série de gémissements assourdissants.
Vivement agacé, Hopson fit un signe à John Tane qui se précipita vers l’enfant. Sa voix tremblant de rage, l’officier interrogea la foule, enjoignant aux parents du bébé de se déclarer. Des murmures s’élevèrent, mais personne ne réclama l’enfant qui ne cessait de pleurer.
Le regard de Hopson parcourut la foule pour se poser sur Jean-Baptiste Guion, qu’il connaissait bien. Le Français, subitement mal à l’aise, s’esquiva. À ses côtés, Gilette, incapable de se retenir, s’exclama :
— Bon Dieu ! C’est-ti possible que ses parents l’aient abandonné.
Au grand étonnement de son mari, Gilette partit d’un pas déterminé vers le soldat qui tenait toujours le nourrisson.
« Si sa mère ne le veut pas, on va le prendre. C’est un enfant de Louisbourg tout de même. »
La femme corpulente d’une trentaine d’années, mère de quatre enfants, avait prononcé ces mots comme une déclaration solennelle. Soulagé, le militaire lui confia le poupon. Le contact avec cette chaude chair maternelle eut un effet lénifiant sur le bébé qui se calma.
Des Herbiers félicita la femme de sa charité chrétienne et lui demanda son nom. Gilette répondit par une génuflexion et déclina son identité. Le gouverneur murmura alors au lieutenant Le Mordant d’en prendre bonne note tandis que Gilette alla retrouver son mari. Grâce à la bonté de sa femme, Jean-Baptiste Guion, qui aurait préféré passer inaperçu ce jour-là, s’était fait remarquer par le nouveau gouverneur.
Des Herbiers reprit son discours et, peu après, les troupes anglaises tirèrent une salve de canon. Les soldats français, tambours battants, entrèrent ensuite dans la forteresse par la porte Frédéric. Les civils français, pour la plupart des anciens habitants de Louisbourg renvoyés en France après la reddition de 1745, débarquèrent à leur tour. Ces familles de commerçants, de pêcheurs, de taverniers et d’artisans avaient hâte de reprendre leurs possessions et leur vie d’avant le siège. Du moins ce qu’il en restait.
Pendant ce temps, Gilette, excitée, parlait à son mari.
— Il faudra le faire baptiser ce pauvre enfant. Quel nom allons-nous lui donner ?
Gilette s’affaira alors à défaire les langes du bébé et à examiner son sexe.
« Une fille », annonça-t-elle.
Jean-Baptiste sourit. Sa femme ne lui apprenait rien.
« On va l’appeler Angélique », décida Gilette.
Jean-Baptiste hocha la tête. En fait, il aurait pu lui dire le vrai nom de cette fille. Maintenant, il devrait s’efforcer de l’oublier.
Le 27 juillet 1749
— Quel nom ?
Le père Isidore Caulet dévisageait Jean-Baptiste Guion qui, étrangement muet, se détourna du prêtre pour fixer les murs de la chapelle Saint-Louis. Même s’il connaissait le nom choisi pour sa nouvelle fille, il ne venait pas à bout de le prononcer.
— Angélique, résonna avec force la voix de Gilette.
Satisfait, le prêtre récita en latin les phrases rituelles du baptême et fit couler l’eau bénite sur la tête du bébé placé sur les fonts baptismaux.
Gilette soupçonnait que le souci d’avoir à nourrir cette bouche, ajoutée à leur famille amalgamée déjà nombreuse, préoccupait Jean-Baptiste. Derrière le couple, se tenaient six des huit enfants nés du premier mariage de Guion, soit François et Jean-Baptiste fils, deux gaillards de 23 et 18 ans, Josette, une jolie fille de 17 ans, Anne, âgée de 12 ans, et les garçons Louis et Michel de 10 et 8 ans. À sa droite, les deux fils du premier lit de Gilette, Mathieu, 15 ans et Michel, 14 ans, s’ennuyaient. De plus, les deux enfants engendrés par le couple depuis son union en 1746, Marie, deux ans, et Jean-Laurent, trois ans, étaient gardés à la maison.
Gilette sentait aussi l’embarras de son homme de se trouver devant un religieux dans ce lieu sacré quand eux vivaient en état de péché. Faute d’un prêtre, leur mariage, célébré trois ans auparavant à la façon du pays, soit avec de simples vœux solennels prononcés devant témoins, n’avait jamais été officialisé par l’Église. Le retour des religieux catholiques à Louisbourg obligerait le couple à régulariser sa situation.
En réalité, Gilette ignorait la véritable cause du malaise de son mari. « Non seulement mon plan a-t-il raté, mais il s’est retourné contre moi. » Guion pestait contre lui-même et contre sa malchance. Il se morfondait en se demandant si le jour viendrait où il révélerait à cet enfant adopté ses tristes origines.
Angélique claironna son admission à l’Église catholique par une série de pleurs. Le prêtre s’empressa alors de se rendre à l’autel où il écrivit dans un registre :
En ce vingt-septième jour de juillet 1749, je soussigné, ai baptisé conditionnellement, une jeune fille anglaise âgée d’environ trois mois que nous avons trouvée à Louisbourg à notre arrivée de la France au moment de prendre possession de ladite ville , sans avoir pu trouver le moindre renseignement quant à son père ou à sa mère.
Il s’apprêta à demander aux parents quels noms inscrire pour le parrain et la marraine, quand un militaire fit soudainement irruption dans la chapelle. Embrassant les gens présents d’un regard grave, l’officier marcha jusqu’à l’autel pour saluer le prêtre d’un geste cérémonieux.
— Mon père, je suis le lieutenant Mathurin Le Mordant, envoyé par son excellence, le gouverneur Des Herbiers.
Il se tourna alors vers Gilette qui avait réussi à calmer Angélique en la berçant doucement et demanda :
« Avez-vous terminé le baptême du nourrisson abandonné ? »
Le vieil aumônier récollet hésita avant de répondre. Au moment d’accepter de retourner à Louisbourg où il avait déjà passé plusieurs années, Caulet savait à quoi s’en tenir. Ce premier baptême, qui prenait une tournure de plus en plus étrange, lui inspirait un mauvais pressentiment. Le vieillard commençait à douter de sa capacité à continuer son ministère dans ce poste reculé.
— Oui, déclara-t-il enfin. Je me préparais à inscrire les noms du parrain et de la marraine au registre.
— Alors, écrivez le nom de Charles Des Herbiers de la Ralière comme parrain et je signerai pour lui.
Une exclamation d’étonnement s’échappa des lèvres de Jean-Baptiste Guion. Gilette passa le bébé à Josette et s’approcha de Le Mordant.
— Monsieur le gouverneur nous fait un très grand honneur.
— Il souhaite témoigner de sa reconnaissance pour votre générosité, Madame, dit Le Mordant en inclinant respectueusement la tête.
— Et le nom de la marraine ? demanda le récollet.
— Josette, Josette Guion.
Jean-Baptiste venait de nommer sa fille avec fierté. Gilette reprit Angélique des bras de Josette qui avança alors vers l’autel. Frappé par sa beauté et la finesse de ses traits, Le Mordant échangea un sourire avec cette fille née dans l’île Royale. À la lueur des chandelles, ses longs cheveux blonds nimbaient son visage gracieux. Ses yeux, d’un vert étincelant, laissaient deviner un esprit vif.
— À vous d’abord de signer ici.
La voix du prêtre tira Le Mordant de sa contemplation. Il accepta la plume que lui tendait le religieux, signa son nom et ajouta la mention « pour son Excellence le gouverneur Des Herbiers » .
Il y alla de son plus beau sourire et posa la plume dans la main de Josette qui trembla légèrement. Le soldat guida son bras vers le registre dans lequel, lentement, d’un trait précis, elle signa son nom.
Le prêtre déclara la cérémonie terminée et Jean-Baptiste, qui ne voulait pas rater l’occasion de se faire un précieux allié, invita l’officier à venir arroser le baptême d’Angélique avec sa nouvelle famille. Le Mordant refusa poliment, prétextant le devoir, mais ajouta :
— Je passerai vous voir à un autre moment pour prendre des nouvelles de la filleule du gouverneur.
Sur ce, l’officier adressa un salut au prêtre et à toute la famille Guion, vira sur ses talons et quitta l’église. L’écho de son pas rythmé à une cadence militaire résonna dans l’air pendant un instant.
Jean-Baptiste jeta un regard sur sa fille et fut déçu. Elle semblait s’intéresser davantage à la petite Angélique, qu’elle venait de reprendre dans ses bras, qu’au jeune militaire qui lui avait fait une si belle façon. Au moins, Guion avait marqué un point dans le jeu pour rétablir de bonnes relations avec le nouveau régime. Que la petite Sa…, non Angélique — il devrait bien s’habituer à prononcer ce nom — ne soit pas partie avec ses parents avait engendré une conséquence heureuse. Il se mit à espérer qu’il y en aurait d’autres.
Le 3 septembre 1749
Avec trois ans de retard, le duc d’Enville était finalement arrivé à Louisbourg. Cependant, celui qui avait aspiré à être le libérateur de l’île Royale y débarquait couché dans un cercueil.
L’ironie de la situation n’échappait pas à Mathurin Le Mordant qui dirigeait la troupe responsable de retirer la dépouille du duc d’Enville de la chaloupe accostée au quai du Roi. On allait enterrer le duc dans la forteresse, sous la chapelle Saint-Louis, un endroit que le mort n’avait jamais vu de son vivant.
Sous le regard bienveillant du gouverneur Des Herbiers, Le Mordant intima l’ordre à ses hommes de transporter le cercueil jusqu’à une voiture sur le quai. Un détachement de soldats tira une salve dans les airs et, dans le port, les bateaux répondirent par une canonnade bruyante.
Au moment de se mettre au garde-à-vous avec ses hommes, Le Mordant croisa le regard du gouverneur Des Herbiers où il perçut, caché derrière un masque d’impassibilité, du dégoût pour cette méprisable pièce de théâtre militaire. Le gouverneur saisissait cette occasion pour réaffirmer l’engagement de la France face à sa forteresse isolée et à sa population civile malmenée. Le rapatriement de la dépouille de l’infortuné duc était ainsi devenu le prétexte pour l’étalement d’un imposant faste militaire habituellement réservé aux grands guerriers.
Les tirs de fusils et de canons se poursuivirent pendant encore une minute. « Un jour, nous regretterons sûrement d’avoir dépensé autant de poudre si frivolement », maugréa Le Mordant. L’officier se donna une contenance grave et, avec sa troupe, se fondit dans le cortège funèbre derrière la voiture tirée par deux magnifiques chevaux noirs.
Le convoi passa sous l’arche de la porte Frédéric et commença à gravir la pente de la rue Toulouse. De chaque côté de cette artère, les civils — hommes, femmes et enfants — observaient en silence la procession, certains en se signant.
Peut-être, après tout, Des Herbiers avait-il vu juste, pensa Le Mordant. Pourtant, personne n’était dupe : le duc d’Enville était davantage la victime d’un sort particulièrement cruel qu’un vaillant chef militaire, mort pour la patrie.
À son départ de La Rochelle, le 22 juin 1746, l’escadre de 72 navires envoyée pour reprendre Louisbourg des Anglais avait été grandement retardée par des vents défavorables. Le bateau du commandant, séparé des autres, était arrivé à la baie Chibouctou 2 au sud de Louisbourg, le 13 septembre. À peine 12 autres vaisseaux parvinrent à le rejoindre ; certains coulèrent et d’autres rebroussèrent chemin.
Deux semaines plus tard, une attaque d’apoplexie avait fauché le chef du corps expéditionnaire. Le 1 er octobre, l’officier appelé à prendre la relève, le chevalier d’Estournelle, complètement dépassé par la situation, avait tenté de s’ouvrir le ventre avec son épée. Le marquis de la Jonquière, qui s’était alors retrouvé bien malgré lui le chef de cette campagne calamiteuse, avait fini par ordonner le retour en France le 27 octobre. Sur le site où les Anglais s’affairaient maintenant à ériger la ville d’Halifax, les corps du duc d’Enville et de plusieurs matelots et soldats morts de maladies furent abandonnés. Sur les 7 000 militaires ayant participé à cette entreprise désastreuse, environ 3 000 avaient été emportés par des affections mortelles.
Un frisson parcourut le corps de Le Mordant. Au moment où le cercueil avait été retiré de la cale du bateau, il faisait un temps radieux. Depuis le départ du cortège, une brume soudaine et de plus en plus épaisse avait enveloppé la ville d’un linceul humide. Comme tous les militaires qui aboutissaient à cet endroit désolant, Le Mordant s’étonnait des soubresauts du temps changeant.
Le convoi traversa l’angle des rues d’Orléans et Toulouse qui délimitait la frontière entre les parties civile et militaire de la forteresse. Au moment où la voiture s’engagea dans l’étroit passage voûté menant à la cour de la résidence du gouverneur, les yeux de Mathurin Le Mordant rencontrèrent ceux de Josette Guion. Elle lui fit un sourire et l’officier lui répondit d’un léger hochement de la tête, tout en maintenant son regard sobre.
Dans la cour, les 1 500 soldats de la nouvelle garnison, soit le double des effectifs en poste avant l’attaque des Anglais, attendaient, dressés en rangs serrés. De nouvelles salves et canonnades tirées depuis le bastion du Roi proclamèrent l’arrivée du duc d’Enville au lieu de son dernier repos.
À l’intérieur de la chapelle Saint-Louis, bondée de tous les officiers de la garnison, des officiels de l’administration et de quelques notables de la population civile, le père Caulet et deux autres des cinq récollets affectés à la forteresse célébrèrent les funérailles. Une fois la messe terminée, le cercueil du duc fut déposé dans la crypte sous l’église où il se retrouverait en bonne compagnie, soit à côté des deux gouverneurs de la forteresse morts en fonction : Isaac-Louis de Forant et Jean-Baptiste Louis Le Prévost Duquesnel.
À la sortie de l’église, le tintement des cloches fut enterré par le vacarme d’une nouvelle série de tirs qui rappela à Le Mordant le tintamarre de la célébration du Te Deum , le 3 août dernier. L’officier avait trouvé cette première cérémonie extravagante sans se douter qu’elle serait suivie, un mois plus tard, d’une deuxième encore plus excessive. Le Mordant fit un calcul rapide du coût de tout ce faste. « Neuf cents livres de poudre au bas mot ! »
Avant de regagner son bureau, une petite pièce partagée avec deux collègues, Le Mordant jeta un coup d’œil vers l’entrée de la résidence et la place d’armes toujours recouverte du voile gris de la brume. Il n’avait pas voulu de cette affectation au bout du monde. Les goujats sous son commandement constituaient une imprévisible arme à double tranchant. Les civils se sentaient protégés de l’ennemi. Or, Le Mordant, lui, craignait à tout moment de voir éclater des conflits entre les troupes indisciplinées et ceux qu’elles devaient défendre.
Le 8 septembre 1749
Josette regardait son père et sa mère par alliance prononcer leurs vœux de mariage. Après presque trois ans de vie commune et la naissance de deux enfants, Jean-Baptiste Guion et Gilette Commer officialisaient leur union devant le père Caulet. Depuis le débarquement des prêtres à Louisbourg, mariages, baptêmes et enterrements se succédaient à un rythme sans précédent dans les annales de la forteresse. Gilette et Jean-Baptiste avaient fait un mariage à la fois d’amour et de raison. Au moment de se rencontrer, tous les deux avaient de jeunes enfants, une situation qui les avait incités à reconstituer une cellule familiale solide. Même s’il y avait souvent des femmes qui perdaient leur mari à Louisbourg, compte tenu du rapport très inégal entre les deux sexes, une veuve à la recherche d’un prétendant pouvait, règle générale, en trouver un facilement.
Josette conservait le souvenir de sa mère de sang, Anne La Chaume, qu’elle avait vue mourir au moment de donner la vie à son petit frère, en juin 1744. L’enfance de Josette s’était alors brusquement terminée quand elle fut forcée d’assumer précocement le rôle de maîtresse de la maison.
Un an plus tard, les Anglais avaient assiégé, puis occupé Louisbourg. Les conquérants avaient rebâti la maison des Guion, une structure de deux étages, bien située rue du Quai. Après le mariage « de la main gauche » de son père et de Gilette, la vie familiale s’était réorganisée. Même si sa mère n’avait jamais cessé de lui manquer, Josette admirait Gilette et son courage.
— Je vous déclare unis sous le signe de Dieu et de sa sainte Église.
Les paroles du père Caulet résonnèrent dans la chapelle presque vide, car ces noces n’avaient attiré qu’une poignée de parents et d’amis.
Josette berça la petite Angélique, sa filleule, dans ses bras.
Jean-Baptiste et Gilette sourirent. Josette devina le soulagement de son père qui espérait que ce geste de bonne foi devant l’autorité religieuse l’aiderait dans ses tractations avec l’administration coloniale et militaire de la forteresse. Devant le commissaire ordonnateur Jacques Prévost de La Croix, il avait juré que c’était sous la contrainte qu’il avait travaillé pour les occupants anglais en tant que guide dans la forêt et pilote dans le port et le long des côtes de l’île Royale. Oui, il avait été payé pour ses services, mais il n’avait pas eu le choix. Comment aurait-il pu refuser les deniers pour nourrir ses enfants ?
Le père de Jean-Baptiste Guion, Joseph, avait lui aussi été pilote et sa famille comptait parmi celles qui avaient participé à la fondation de la ville forteresse en 1713. Joseph Guion y était mort l’année suivante alors que Jean-Baptiste entrait dans l’adolescence.
Jacques Prévost, l’autorité civile suprême de Louisbourg, sans être entièrement satisfait de l’explication de Jean-Baptiste Guion, avait accepté de tourner la page. Une multitude d’autres soucis préoccupaient le commissaire ordonnateur, notamment pourvoir au ravitaillement adéquat des troupes et des civils pour qu’ils puissent survivre à l’hiver. De plus, il devait organiser la reconstruction des défenses et des édifices de la forteresse que les Anglais, tout compte fait, avaient laissés en ruine.
Les gens félicitèrent les mariés.
« Je me demande si un jour je me retrouverai ici pour mon propre mariage ? » se demandait Josette. Elle rêvait, à l’instar de son père, de s’unir à quelqu’un par amour.
Toutefois, au lieu d’une cérémonie modeste comme celle qui venait de se terminer, elle s’imaginait plutôt en train de prononcer des vœux solennels, parée de vêtements somptueux et, pourquoi pas, dans une magnifique église en France.
Les pleurs d’Angélique la tirèrent de sa rêverie. Il était temps de rentrer à la maison où la famille Guion allait recevoir quelques invités pour un repas de fête. Avec Louisbourg de nouveau ville française et son père plus ou moins réconcilié avec l’administration, Josette pouvait envisager de franchir la prochaine étape de sa vie, celle qui mènerait « aux jours de bonheur comme aux jours difficiles », comme les vieux nouveaux mariés venaient de se jurer « de vivre l’un près de l’autre tant qu’il plairait à Dieu de les laisser ensemble ».
Le 10 octobre 1749
— Il va lui faire un procès.
Jean-Baptiste Cupidon parlait tout en tirant sur une corde pour remonter le seau du fond du puits collectif de la rue Toulouse. Rosalie admirait ses muscles tendus par l’effort et sa peau noire.
La femme esclave, une Sioux, était très loin de sa communauté d’origine au centre du continent où elle avait été capturée pour ensuite être vendue comme pawnee . Ce nom d’une autre nation indigène avait été adopté par les Blancs pour désigner les esclaves autochtones. Les Français avaient repris cette appellation en la prononçant à leur manière, soit panis.
Le seau remonté, Jean-Baptiste fit signe à Rosalie de s’approcher pour remplir le sien. Les deux esclaves profitaient de leur corvée pour s’échanger des nouvelles. Quand il rencontrait d’autres domestiques au puits, Jean-Baptiste, l’esclave de Louis Delort, conseiller au Conseil supérieur, l’organe décisionnel suprême de la forteresse, leur confiait toujours des potins, de caractère judiciaire ou autre. Ces informations privilégiées étaient fort prisées par les serviteurs qui, en les partageant avec leurs maîtres, gagnaient leur faveur.
Rosalie accepta son seau rempli.
— Et tu penses que le pêcheur gagnera ?
Jean-Baptiste fit rouler ses yeux pétillants. Rosalie fut tentée de rire devant les simagrées de son ami. Ils discutaient de George Desroches qui contestait la facture salée que Jean-Baptiste Guion venait de lui présenter pour l’avoir hébergé et soigné chez lui l’hiver précédent. Devant le refus du pêcheur de payer, Guion avait recours au bailliage.
— Difficile à dire, finit par ajouter Jean-Baptiste. Mon maître semble penser que le juge sera plutôt navré d’entendre cette affaire.
Rosalie interrogea son interlocuteur du regard.
« Embêté, si tu préfères. »
L’esclave de 22 ans comprit mieux ce mot et, dans sa tête, ajouta le mot navré à son vocabulaire. Depuis qu’elle avait été vendue au commissaire ordonnateur Jacques Prévost, voilà quelques mois, elle devait s’appliquer à apprendre le français.
— Parle de la bête et elle…
Rosalie tourna la tête pour suivre le regard de Jean-Baptiste et vit alors Josette Guion, un seau à la main. Cette dernière adressa un sourire aux deux esclaves et Cupidon y répondit par un salut courtois.
— Permettez-moi de remplir votre seau, Mademoiselle Guion, et de le transporter pour vous.
Josette considéra la proposition. L’esclave connu de tous à Louisbourg lui réclamerait sans doute une récompense en pièces sonnantes pour cette faveur.
— Je vous remercie, Jean-Baptiste, mais je me débrouillerai seule.
La panis lut de la déception dans le visage de son ami qui cherchait par tous les moyens d’acquérir de l’argent, un sol à la fois, pour parvenir à acheter, et sa liberté, et celle de la femme qui avait conquis son cœur, Catherine Françoise, une esclave chez le négociant Blaise Cassaignole. Rosalie estimait que Jean-Baptiste, malgré tout, avait de la chance de nourrir de l’espoir. Elle n’espérait plus rien, sauf que son maître cesse de la reluquer avec des yeux pleins de désir.
— Comme vous voudrez, Mademoiselle, répondit Cupidon au bout d’un moment. Viens, Rosalie, je vais t’accompagner jusqu’à chez ton maître.
Déçue de voir Jean-Baptiste partir sans lui avoir raconté quelques ragots, Josette fit descendre le seau au fond du puits. Tout en s’éloignant, l’esclave avala un peu d’eau et marmonna :
— Toujours aussi infecte ! Je voudrais pouvoir faire comme les maîtres et me payer de la bière d’épinette et du vin à la place de cette pisse imbuvable.
À la forteresse, bâtie sur un marécage, lui-même s’étendant sur une épaisse couche de roche, les puits n’étaient guère profonds. Ainsi, l’eau, bien que potable, conservait un affreux goût de tourbe.
Soudain, Josette sentit une main rugueuse se poser sur la sienne.
— Permettez-moi de vous aider.
Le souffle du soldat, dont le visage se trouvait tout près de celui de Josette, dégageait une forte odeur de rhum. Les navires provenant des Antilles et chargés d’eau-de-vie avaient recommencé à faire escale au port de Louisbourg au grand bonheur des cabaretiers qui, la plupart du temps, se trouvaient mieux approvisionnés en spiritueux que les boulangers en farine.
Josette essaya de libérer sa main de l’emprise du soldat, mais il la maintenait prisonnière tout en remontant le seau.
— Je vous remercie, Monsieur, mais…
— Boit-sans-soif, interrompit le soldat, voilà mon nom. Et vous, Mademoiselle, belle comme une fleur, comment vous appelez-vous ?
Le seau reposait maintenant sur la margelle du puits, mais le soldat ne retirait toujours pas sa main. Josette, qui n’en était pas à sa première rencontre avec un militaire ivre, gardait son calme. Ici, dans la rue, en plein cœur du jour et devant de nombreux passants, elle n’était pas en danger. Au besoin, elle saurait lui ficher un bon coup de pied à ce malotru.
— Boit-sans-soif !
Le soldat se retourna brusquement pour faire face à celui qui venait de hurler son nom. Josette dut empoigner le seau subitement abandonné pour l’empêcher de retomber dans le puits.
— Mon lieutenant.
Le caporal salua l’officier qui s’approcha à grands pas. Mathurin Le Mordant l’ignora et s’inclina respectueusement vers Josette.
— Mademoiselle Guion, cet homme vous importune-t-il ?
Josette, qui se préparait à user de violence, s’empressa de se donner une allure souriante. Ses pensées se bousculèrent tandis qu’elle toisa Boit-sans-soif d’un regard méprisant. Mieux valait ménager le pauvre ivrogne. Dans une ville de si petite taille que Louisbourg, se faire des ennemis rancuniers pouvait s’attirer de graves ennuis.
— Non, répondit-elle enfin. Mais, je crois que ce malheureux monsieur souffre de — elle marqua une longue pause pour s’assurer d’être bien comprise — de fatigue. Il ferait mieux d’aller se coucher.
Boit-sans-soif, conscient de s’être rendu coupable d’une infraction punissable du châtiment sur le chevalet, resta surpris. Le Mordant regardait avec sévérité le caporal, un membre de sa compagnie. Être ivre ainsi au milieu de l’après-midi était impardonnable. Toutefois, si Josette se montrait disposée à passer l’éponge sur cet écart de conduite, l’incident ne devait pas être très grave. Boit-sans-soif, en plus d’être un bon soldat, exerçait de l’ascendant sur ses pairs. Fermer l’œil parut à l’officier comme la voie la plus raisonnable à suivre.
— Qu’en dites-vous, Boit-sans-soif ?
La gêne, l’embarras et la peur empourprèrent le visage du soldat.
— Je… oui, mon lieutenant, je suis… euh… fatigué.
— Alors, allez vous coucher au plus vite. À cette heure-ci, vous trouverez facilement un lit vide dans la caserne. Vous pouvez disposer.
Boit-sans-soif esquissa un rapide salut militaire et décampa en évitant de justesse de heurter quelques passants.
« La prochaine fois que t’auras des envies comme ça, tu iras au bordel comme tout le monde ! » se sermonna le caporal troublé.
Mathurin Le Mordant, remarquant alors le seau que Josette tenait toujours, se précipita pour le prendre.
— Vous êtes sûre que Boit-sans-soif ne vous a fait aucun mal ?
Son cœur battant la chamade, Josette, à la fois soulagée et enhardie par sa bonne chance, poussa son avantage jusqu’au bout.
— Non, mais vous, par contre, vous avez manqué à votre devoir.
L’officier, soudainement perplexe, fronça les sourcils.
— Je ne vois pas de quelle manière…
— Angélique attend toujours votre visite.
Contente d’avoir désarçonné le lieutenant, Josette arbora un large sourire.
« Monsieur le gouverneur veut sans doute avoir des nouvelles de notre filleule. »
Le Mordant, pris au piège, concéda la victoire de bonne grâce.
— Alors, me permettriez-vous de réparer ma faute en transportant votre seau. Si vous n’y voyez aucun inconvénient, j’en profiterai pour accomplir mon devoir négligé.
Par un signe de la tête, il indiqua à Josette de prendre son bras gauche. La jeune femme s’exécuta et le couple entama sa marche. À Paris, ou dans une ville moyenne de la France, le fait de se promener ainsi dans une rue achalandée avec une demoiselle à un bras et un seau d’eau à l’autre, n’aurait pas attiré l’attention. Cependant, à Louisbourg, ce geste banal prenait une ampleur tout autre et Le Mordant, qui en était à sa première affectation dans une communauté coloniale, allait bientôt s’en rendre compte.
Chez les Guion, les parents de Josette accueillirent l’officier avec chaleur. Josette lui fit voir la petite Angélique qui dormait paisiblement.
— Je me réjouis de la trouver en bonne santé.
Quand Le Mordant voulut repartir, Gilette Guion se mit à disposer des victuailles sur la table et, devant l’insistance de Jean-Baptiste, le militaire s’attabla. Il mangea avec appétit. « J’ai peut-être intérêt à venir voir la petite régulièrement », constata-t-il en échangeant un sourire avec Josette.
Le 13 janvier 1750
Après un salut militaire à la sentinelle, Mathurin Le Mordant, heureux de se mettre à l’abri du vent humide et glacial, pénétra dans la maison du commissaire ordonnateur, un bâtiment de deux étages à l’angle des rues du Quai et Saint-Louis. Même si le port de Louisbourg demeurait libre de glace, une épaisse couche de neige recouvrait ses berges et le lieutenant, comme à peu près tout le monde, se plaignait du froid sibérien qui l’imprégnait jusqu’à la moelle des os. Jamais le soldat n’avait eu à supporter un climat si désagréable. Le procureur du bailliage, Jean de Laborde, lui avait affirmé sur un ton très sérieux : « Vous verrez, mon ami, à Louisbourg, il n’y a que deux saisons : l’automne et l’hiver. »
À l’intérieur de l’édifice, il dut traverser un chantier de construction. La maison de l’administrateur en chef, détruite lors du siège, n’avait pas été reconstruite par les occupants. Dès son retour, Prévost avait mobilisé les ouvriers pour la rendre habitable.
Le Mordant se présenta devant le secrétaire du commissaire ordonnateur qui le conduisit au bureau de Jacques Prévost. Le lieutenant restait sur ses gardes. Le gouverneur Des Herbiers, informé de ce rendez-vous, lui avait servi un avertissement : « Vous vous aventurez en territoire ennemi. » Le chef militaire et l’administrateur civil de Louisbourg étaient en état de guerre. Peu importe la teneur de son entretien avec le commissaire ordonnateur, le gouverneur Des Herbiers verrait dorénavant Le Mordant d’un œil suspect. Sans doute Jacques Prévost était-il aussi méfiant à son égard et cherchait peut-être même à lui nuire.
Arrivé devant le commissaire ordonnateur, Le Mordant avait l’impression de se lancer dans un combat perdu d’avance. Prévost, en guise de bienvenue, fit l’éloge de la blancheur de la neige qu’il préférait à la grisaille de la pluie.
Le Mordant prit place dans le fauteuil indiqué par son hôte. Sur un ton cordial, Prévost se vanta alors des progrès accomplis dans la reconstruction de la forteresse depuis cinq mois, se félicitant même d’avoir obtenu du ministre de la Marine des vivres supplémentaires. L’arrivée tardive des Français vers la fin de l’été ne leur avait guère donné le temps de semer les potagers et d’accumuler les stocks de poisson salé nécessaires à leur survie.
Le lieutenant complimenta l’administrateur pour sa saine gestion du magasin du Roi. Il ne faisait que dire la vérité. On pouvait détester l’homme, mais admirer l’efficacité de l’administrateur qui avait vécu pendant presque dix ans à Louisbourg avant son expulsion par les Anglais en France.
— Les murs de la forteresse montent et sa population s’accroît, déclara Prévost. Depuis notre retour, le père Caulet a célébré pas moins de 27 mariages et 50 baptêmes ! Pour Louisbourg, c’est inouï.
Le Mordant songea à féliciter le commissaire ordonnateur de nouveau, mais se ravisa. Prévost se leva et se mit à arpenter la pièce pour enfin entrer dans le vif du sujet.
— On ne raconte que des louanges à votre sujet, lieutenant.
— Je fais mon devoir du mieux que je le peux.
Prévost approuva cette marque d’humilité par un geste de la tête.
— C’est pourquoi je voudrais sonder votre opinion sur l’état de nos troupes.
La question éveilla les soupçons du militaire. Que cherchait Prévost au juste ? Des munitions contre le gouverneur Des Herbiers ?
L’administrateur tenta de le mettre à l’aise.
« Je voudrais convaincre le ministre de la Marine de nous aider davantage. À Versailles, l’île Royale et sa garnison sont rarement évoquées et, quand c’est le cas, ce n’est que pour déplorer leur coût onéreux. »
Le Mordant, ayant déjà fait part de son avis sur l’état de la garnison au gouverneur Des Herbiers, décida d’en informer le commissaire ordonnateur.
— Eh bien, même si nous comptons presque deux fois plus de troupes qu’avant, ce nombre demeure bien inférieur à la force qu’il nous faudrait pour repousser une nouvelle attaque.
Prévost fit signe au lieutenant de poursuivre.
« Nos soldats manquent de discipline et de fierté. On est obligés d’user d’industrie pour les enrôlements : rarement s’en fait-il délibérément. L’ivresse, le libertinage, le dépit, la misère, la paresse en sont les sources. Pourvu qu’un homme soit d’une certaine taille, on s’informe peu de sa naissance, de sa profession, de ses mœurs. S’il est sain, s’il est robuste, s’il a la tournure militaire on prend tout ce qu’on trouve, et nos troupes ne sont remplies que de ce qu’il y a de plus vil dans le royaume, de plus efféminé, de plus corrompu, enfin des plus mauvais sujets de toute façon. De plus, nos officiers les exploitent à travers les cantines qu’ils opèrent et les poussent même à boire afin d’augmenter leurs profits. »
Le Mordant, craignant de se lancer dans un long réquisitoire, s’arrêta. Cependant, le commissaire ordonnateur l’invita à continuer.
« Enfin, nos jeunes gens sont des libertins, des coureurs de sauvagesses qui s’habillent à la sauvage et s’adouent 3 avec les femmes et les filles des sauvages et vivent dans le désordre avec elles. »
Ce dernier commentaire provoqua une réaction inattendue.
— Fort juste. Mais, vous-même, n’avez-vous pas succombé aux charmes d’une de nos jeunes demoiselles ?
Le Mordant, offusqué, se leva. Était-il tombé dans un piège ?
— De qui parlez-vous, Monsieur le commissaire ordonnateur ?
— Je ne vous reproche rien, lieutenant. Je vous mets juste en garde contre le fait de jeter votre dévolu sur une créature d’une condition inférieure à la vôtre.
Le soldat concentra toutes ses énergies à se maîtriser et à retrouver sa voix.
— Vous voulez parler de Josette Guion ? Les visites que j’effectue auprès de sa famille servent uniquement à renseigner le gouverneur Des Herbiers…
— … au sujet de sa filleule, compléta Prévost. Ne vous laissez pas aveugler par votre sens du devoir, ajouta-t-il sans masquer son sarcasme. Le père de cette fille demeure toujours suspect.
Le Mordant laissa planer un silence avant de se porter à la défense de Jean-Baptiste Guion.
— Vous reprochez à M. Guion d’avoir accepté de servir l’Anglais ? Qu’a-t-il fait de mal au fond ? Il ne lui a point livré de secrets militaires.
Prévost reprit son fauteuil et, d’un geste conciliant, indiqua au jeune homme de se rasseoir aussi.
— Je connais Jean-Baptiste Guion mieux que vous, Le Mordant. Voilà 15 ans, j’occupais les fonctions d’écrivain principal ici. Pendant des années, Guion n’a point voulu reconstruire sa maison passée au feu qu’il avait reçue en héritage. Il était alors un fainéant qui préférait s’amuser à la chasse plutôt que de travailler. Sur ce point, le gouverneur de l’époque et moi, nous étions d’accord. Par deux fois, l’administration lui a donné un ultimatum de reconstruire ou de se faire confisquer son lot. Guion a-t-il changé ? Je le souhaite. De toute évidence, pendant l’occupation, il a fait preuve d’un zèle accru pour le travail et les Anglais l’ont récompensé par la reconstruction de sa maison.
Le lieutenant se mordit la langue et prit le parti de méditer sur les propos du commissaire ordonnateur. Prévost lui servait-il cet avertissement pour son bien ou pour exercer une emprise sur lui ?
« Enfin, si vous pouviez mettre vos commentaires par écrit, ils nous seraient utiles pour plaider la cause de Louisbourg auprès du ministre de la Marine, M. Rouillé. »
Le Mordant se leva.
— D’accord, Monsieur le commissaire ordonnateur, je rédigerai un rapport que j’adresserai à la fois à vous et au gouverneur Des Herbiers. Avec votre permission, je vais me mettre à la tâche sur-le-champ.
Prévost le regarda se diriger vers la porte.
— Un dernier conseil, lieutenant. Ne vous fiez pas à M. Des Herbiers. Ses jours parmi nous sont comptés.
Le Mordant figea et soutint le regard perçant du commissaire ordonnateur pendant quelques secondes. Il avait affaire à une force qui l’écraserait s’il essayait de s’y opposer. Toutefois, devenir l’allié du fonctionnaire pourrait aussi s’avérer fatal.
La neutralité était-elle cependant possible ?
— Je vous enverrai mon rapport dès demain, Monsieur le commissaire ordonnateur, dit-il en claquant les talons.
Il quitta rapidement la résidence tout en espérant ne pas avoir à y revenir de sitôt.
Le 7 mai 1750
— Ouvrez la porte.
Boit-sans-soif exécuta l’ordre du lieutenant et souleva la barre transversale de la porte Dauphine. Dans l’aube de ce matin printanier, une dizaine de gens attendaient déjà de l’autre côté du pont-levis pour se ruer vers l’intérieur de la forteresse qui s’ouvrait après une nuit repliée sur elle-même. Le premier à franchir la porte, un homme poussant une charrette chargée de morue à l’odeur répugnante, fut suivi de près par une femme, un panier au bras, en route pour la boulangerie.
Le Mordant était heureux de terminer son service. Depuis dix heures la veille, soit le moment où le tambour avait battu La retraite , l’avertissement final pour signaler la fermeture des portes jusqu’au lendemain, il se déplaçait régulièrement d’un poste de guet à l’autre pour vérifier que les sentinelles y veillaient. Heureusement, il n’avait pris personne en défaut. Le lieutenant avait également circulé dans les rues à la recherche de soldats ayant violé le couvre-feu. Il devait aussi s’assurer que tous les cabarets, parmi la vingtaine de la ville fortifiée, respectent l’ordonnance du gouverneur de fermer leurs portes en même temps que celles de la forteresse. Dès le lever du jour, certaines de ces tavernes se remettaient à accueillir des clients, ce qui était permis, sauf le dimanche et les jours de fête religieuse. Mathurin Le Mordant s’étonnait de voir des soldats et des matelots fréquenter ces établissements à pareille heure matinale.
Le lieutenant prit congé des deux factionnaires. Boit-sans-soif répondit par un sourire partiellement édenté. Depuis l’incident au puits de la rue Toulouse, il faisait preuve d’une grande bienveillance à l’égard de Le Mordant qui ne regrettait pas sa décision.
L’officier déambula le long de la rue du Quai pour humer l’air du large avant d’aller retrouver sa paillasse. Dans la lumière pâle du soleil à peine levé, les gens s’affairaient dans l’artère principale du port. Mathurin scruta les navires dans la rade. Depuis la reprise de la saison de navigation en mars, les vaisseaux se succédaient dans le port de Louisbourg où la population accueillait avec joie l’arrivée de nouvelles provisions, dont des denrées fraîches.
Ce matin, le vent soufflait du bon bord, c’est-à-dire de l’est. Ainsi, Le Mordant remplissait ses poumons d’un air vivifiant, salé et humide, mais libre de la puanteur fétide du poisson en train de sécher, odeur qui empestait sans répit le littoral. De plus, la brise légère chassait les émanations des déchets et des excréments jetés tous les jours dans les égouts à ciel ouvert en bordure des rues. La pluie fréquente avait beau favoriser l’écoulement de ces immondices et les transporter vers la mer où les marées les retiraient au large, les effluves nauséabonds se renouvelaient constamment.
L’œil de Le Mordant remarqua un vaisseau de guerre nouvellement arrivé et put déchiffrer son nom sur la poupe, La Mutine . La curiosité de l’officier fut piquée. Chaque navire de la ligne qui accostait à Louisbourg apportait toujours des nouvelles, des ordres et souvent du personnel nouveau.
— Le printemps est enfin là, lieutenant.
Sur le seuil de sa maison, Jean-Baptiste Guion suivait le regard de l’officier. Le Mordant franchit les quelques pas qui le séparaient de son interlocuteur.
— En effet, Monsieur Guion, je suis content d’avoir survécu à la saison froide. Les gens comme vous, nés dans l’île Royale, sont une espèce particulièrement robuste.
Les deux hommes devisèrent jusqu’à ce que la chaloupe de La Mutine accoste au quai et qu’un officier et trois hommes en tenue civile en débarquent.
— Tiens, M. Franquet est de retour, s’exclama Guion.
Le Mordant connaissait le nom de Louis Franquet, ingénieur du ministère de la Marine et concepteur des plans pour l’amélioration des fortifications avant le siège.
— Et les deux autres ? demanda Le Mordant.
Guion haussa les épaules. Le lieutenant vit dans le regard de Guion qu’il s’attendait à une autre question de sa part.
« La jeune Angélique se porte toujours bien ? »
— Très bien, affirma Guion.
Le Mordant jouait de prudence. Il avait constaté qu’à Louisbourg les mauvaises fréquentations pouvaient ruiner une carrière. Le gouverneur Des Herbiers, complètement absorbé par l’administration de la forteresse et par sa lutte contre le commissaire ordonnateur Prévost, ne lui avait guère demandé d’autres rapports au sujet de sa filleule.
« Venez le constater vous-même, reprit Guion en tendant le bras vers la porte de sa demeure. Ma femme pourra nous servir à manger. »
Le Mordant aurait pu prétexter sa fatigue qui était bel et bien réelle. D’ailleurs, il ne devait pas avoir fière allure. Cependant, refuser ce repas, qui serait sans doute cent fois meilleur que l’insipide ordinaire de la caserne, lui parut un non-sens.
Il engloutit des œufs frais, de la confiture et même du café, soit une franche lippée aussi savoureuse qu’une bombance à la table du gouverneur, bien que beaucoup plus simple. Dans un coin de la cuisine, Angélique dormait paisiblement dans un berceau.
— Encore un peu de café, lieutenant ?
L’officier, la bouche pleine, fit un signe affirmatif de la tête et Josette remplit sa tasse. Les Guion le traitaient presque comme un membre de leur clan et l’atmosphère était détendue. Le ventre de l’officier était si plein que même se lever de table allait lui poser un défi. Le Mordant se demanda si Georges Desroches avait été aussi bien nourri que lui chez les Guion.
Jean-Baptiste retira un cruchon de rhum de l’armoire, en versa un verre qu’il tendit à Le Mordant. Le militaire fit non de la main. Son hôte, ni surpris, ni déçu de ce refus, prit un peu de beurre réchauffé que lui passa sa femme. Il cala sec le rhum, avala le beurre et émit un grognement de satisfaction.
Le Mordant avait déjà goûté de ce tafia provenant des Antilles et dont la teneur en alcool atteignait les 70%. Même en l’adoucissant avec du beurre fondu, ce tord-boyaux attaquait violemment l’esprit et le corps.
— Un petit coup comme ça le matin, ça ravigote son homme, commenta Guion en serrant le cruchon.
« Ça peut aussi le rendre fou », songea Le Mordant. L’officier se délecta des dernières gouttes du délicieux café, une boisson chaude très rarement servie à la cantine de la caserne. Au prix d’un grand effort, il se leva de table, remercia chaleureusement les Guion et leur annonça son départ.
— Accompagnez donc Josette qui doit aller chercher du pain, proposa Gilette.
Le Mordant n’eut pas le temps de répondre que déjà Josette s’était munie d’un panier. Sous l’œil bienveillant de Jean-Baptiste, les deux jeunes quittèrent la maison. Ils avaient à peine refermé la porte derrière eux que bébé Angélique se mit à pleurer de sa voix aiguë, avec une force capable de réveiller un mort. Gilette se hâta vers le berceau tandis que Jean-Baptiste grimaça. « Dans 16 ou 17 ans, en voilà une autre pour qui il faudra trouver un mari, bougonna-t-il. J’aurais dû aller voir le lieutenant Tane avant son départ. »
Dehors, Mathurin Le Mordant fut surpris de découvrir qu’une épaisse couche de brume grisâtre avait chassé le soleil éclatant. L’instabilité du temps à Louisbourg continuait à le dérouter. Le long de la rue du Quai, ils passèrent devant l’auberge de la veuve Auger, voisine de la maison des Guion.
— Pauvre petite, chuchota Josette.
Au fond d’une cour, Le Mordant remarqua une fillette en train de prier à genoux.
— C’est la jeune Catherine Koller, expliqua Josette, la fille d’un des vôtres, le capitaine Joducus Koller. Lui et sa femme sont morts à Rochefort pendant l’occupation des Anglais. La grand-mère de Catherine, la veuve Auger, l’élève avec son petit frère. Mais elle est d’une affreuse cruauté. On voit Catherine dehors, même par les temps les plus froids, et sa grand-mère la bat. Mon père, qui est son tuteur, essaie de raisonner Mme Auger, mais elle ne veut rien entendre.
L’officier nota la compassion dans la voix et les yeux de Josette. Petit village d’à peine 2 000 âmes, Louisbourg recelait autant de problèmes familiaux que n’importe quelle grande ville en France.
Parvenu à l’angle de la rue Dauphine, le couple bifurqua vers la droite et croisa un groupe de cinq soldats de la compagnie de Le Mordant. Les hommes déshabillèrent la jeune femme du regard, ce qui gêna le lieutenant. Passé l’angle de la rue d’Orléans, le couple tourna à gauche et fut bientôt à quelques pas de la boulangerie de Jean Viguier.
— Je suis contente que vous soyez venu ce matin, lui confia Josette. On ne vous a point vu de l’hiver.
— Vous savez, le devoir… balbutia le militaire. Malgré lui, il se remémora un passage de son rapport au gouverneur : « … nos jeunes gens sont des libertins, des coureurs de sauvagesses qui s’adouent avec les femmes ».
— Même si mon père n’est pas complètement Acadien, sa mère l’était et il est né dans l’île Royale. Comme les Acadiens, ma famille aime son pays.
Cette affirmation de Josette, mêlée de déception et d’espoir, laissa Le Mordant songeur. Ces Acadiens enracinés sur la côte est du Canada depuis plusieurs générations à l’île Saint-Jean 4 , à l’île Royale et en Acadie, il en avait rencontrés. L’opinion des notables de Louisbourg à leur égard n’était guère favorable. « Trop indépendants, et pas assez Français », avait-il entendu le commissaire ordonnateur Prévost maugréer à leur sujet. Leurs particularités étaient indéniables, tout comme leur attachement à leurs terres, surtout à celles en bordure de la mer durement arrachées à l’océan au moyen d’un ingénieux système d’aboiteaux. Les Acadiens ne se considéraient pas comme de simples colons et, en contrepartie, l’administration coloniale ne les voyait pas comme de bons sujets loyaux du roi.
Le couple s’arrêta au seuil de la boulangerie, de l’autre côté de la façade arrière de l’imposant hôpital des Frères de la Charité. Cet édifice de deux étages en maçonnerie, avec une flèche de quatre toises et un périmètre de soixante-dix toises, constituait la structure la plus imposante de la ville, après celle de la résidence du gouverneur. Le Mordant hésita, mais finit par pénétrer dans le commerce. À l’intérieur, il faisait sombre et l’odeur apaisante du pain frais flottait dans l’air. La clientèle, entièrement composée de femmes, jacassait en choisissant des pains. La boulangère, Marie Viguier, qui exploitait le commerce avec son mari, un soldat de la compagnie de La Vallière, salua Josette.
— T’as vu l’astronome qui est arrivé ce matin ?
Josette déposa un pain dans le panier que tenait Le Mordant.
— J’ai vu que deux hommes accompagnaient l’ingénieur Franquet, répondit-elle.
— Le plus beau s’appelle Joseph-Bernard Chabert de Cogolin. Il paraît que le roi l’envoie ici pour étudier le ciel. L’autre, c’est son assistant, le chevalier Diziers-Guyon.
Josette ajouta un deuxième pain à son panier.
— En effet, je l’ai vu et il avait belle allure cet astronome. Qu’en dites-vous, lieutenant ?
Le Mordant, sidéré de voir la boulangère déjà si bien renseignée au sujet des passagers descendus depuis deux heures à peine de La Mutine , fit une moue équivoque.
— Dix sols, déclara Madame Viguier.
Le Mordant mit le panier par terre et retira l’argent d’une poche de son uniforme.
— Je vais retourner par la rue d’Orléans, déclara Josette au moment où ils sortirent du commerce. Comme ça, nous pourrons faire encore un peu de route ensemble.
— Si je veux me tenir au courant des dernières nouvelles, lança Le Mordant, je dois fréquenter la boulangerie des Viguier.
Josette sourit.
À l’angle des rues d’Orléans et de l’Étang, le soldat remit le panier à la demoiselle.
— Je vous remercie, lieutenant. Je peux vous demander une autre faveur ?
L’officier lui signifia son désir de lui rendre service par tous les moyens possibles.
« Renseignez-vous au sujet de M. Chabert de Cogolin. J’aimerais bien savoir ce qui le passionne à part les étoiles. À bientôt. »
Josette vira sur ses talons, laissant le militaire interloqué, aux prises avec une émotion étrange. Il n’aurait pas su la nommer, mais peut-être s’agissait-il d’un début de jalousie.
Le 21 juin 1750
— Malgré les nuages et la brume qui compliqueront nos travaux, je suis content d’être enfin à Louisbourg.
À la table du gouverneur Des Herbiers, Joseph-Bernard Chabert de Cogolin entretenait la dizaine de convives de sa mission. Certains, comme Jacques Prévost et le père Caulet, l’écoutaient avec intérêt. D’autres, comme Marguerite Prévost, la femme du commissaire ordonnateur, et l’homme d’affaires, Jacques Lartigue, se concentraient davantage sur la bonne chère.
— Au moins cette fois vous y êtes parvenu, contrairement au duc d’Enville. Que son âme repose en paix !
Le commentaire de Jacques Prévost déclencha des rires. Chabert de Cogolin venait justement de raconter comment il avait été navigateur à bord d’un des vaisseaux de la flotte sous le commandement du duc d’Enville à l’été 1746. Il avait donc déjà visité les côtes du Canada, sans parvenir jusqu’à la forteresse.
Mathurin Le Mordant, assis au bout le plus éloigné de la tête de la table où trônait le gouverneur, observa les regards des femmes qui confirmaient le pouvoir de séduction de l’astronome de 26 ans. Un an de plus que lui. Son assistant, le chevalier Diziers-Guyon, homme de taille et d’apparence très ordinaires, demeurait dans l’ombre de son collègue.
— Je dois établir avec exactitude la longitude de Louisbourg. Dessiner des cartes plus exactes facilitera l’accostage des bâtiments qui arrivent dans ce port. Grâce à l’aide de M. le gouverneur, nous allons établir un observatoire dans son jardin.
— D’ailleurs, dès demain, ajouta Des Herbiers, ravi d’entendre le scientifique souligner sa collaboration, lieutenant Le Mordant, vous fournirez quelques soldats à nos deux visiteurs pour les aider à installer leur matériel.
Le militaire inclina la tête pour signifier que l’ordre serait exécuté.
— Je souhaite que, contrairement à mes recommandations, les vôtres tombent dans des oreilles réceptives.
Le commentaire de l’ingénieur Louis Franquet, un célibataire de 53 ans, visait indirectement le commissaire ordonnateur. De retour à Louisbourg depuis deux semaines, il était attristé de voir que la reconstruction de la forteresse était à peine entamée. Tout comme lors de son séjour précédent, l’ingénieur avait commencé à compiler de nombreuses propositions et à dresser des plans détaillés des ouvrages à accomplir en vue d’optimiser les structures de défense. Ces dessins seraient remis au ministre de la Marine et, qu’ils soient étudiés ou non, le résultat serait le même : le Trésor autoriserait le strict minimum des réparations et améliorations proposées.
— Mes travaux aident directement à améliorer la navigation dans ces eaux, finit par affirmer Chabert de Cogolin. De plus, ils ne sont guère onéreux pour le Trésor royal.
— Si vos cartes permettent d’éviter d’autres naufrages comme celui du Chameau , l’argent pour les produire aura été fort bien investi, déclara Prévost.
Bien que la disparition du Chameau remontait au mois d’août 1725, sa triste histoire demeurait célèbre. Un ouragan avait broyé ce vaisseau sur les récifs près de Louisbourg, entraînant la mort de tout son équipage et de ses 310 passagers en route pour Québec. De plus, la mer avait englouti une fortune considérable : des milliers d’écus destinés à la solde des militaires. Cette perte tragique demeurait la plus terrible dans les annales de la forteresse.
Marguerite Prévost demanda à l’astronome combien de temps allait durer son séjour parmi eux.
— Environ un an. Ainsi, j’aurai le plaisir de connaître toutes les saisons du pays.
Cette remarque provoqua plusieurs sourires.
— Vous verrez sans doute aussi d’importants changements, renchérit le commissaire ordonnateur Prévost dont le commentaire, assorti d’un regard narquois, faisait allusion au départ éventuel de son rival.
Un long silence inconfortable, meublé uniquement par le tintement des ustensiles, s’ensuivit jusqu’à ce que le gouverneur Des Herbiers propose à ses invités de passer au salon. Les femmes s’installèrent dans les fauteuils et Mme Prévost, qui avait entendu dire que M. Chabert de Cogolin jouait habilement du clavecin, lui réclama d’en jouer pour eux. L’astronome refusa d’abord, alléguant un talent musical très modeste, mais, devant l’insistance des dames, finit par poser ses doigts fins sur l’instrument pour interpréter Les Barricades mystérieuses de François Couperin.
Il fut chaudement applaudi.
Après deux autres pièces, Chabert de Cogolin remercia son public de sa grande indulgence. Le gouverneur invita les hommes à disputer une partie de cartes.
Le Mordant tira sa révérence. Il savait que ce jeu finirait par mener à de fortes mises et il avait entendu les nombreuses histoires d’officiers piqués par la passion du jeu au point de s’endetter lourdement.
Dehors, dans la cour de la résidence, le lieutenant admira un ciel magnifiquement étoilé. Demain, il dirait à Chabert de Cogolin qu’il avait raté une bonne occasion d’observer les astres : dans l’île Royale, les nuits complètement dégagées étaient rares. Le militaire monta sur les remparts pour aller digérer son copieux repas et humer le vent. Il salua deux de ses hommes, Sans-raison et La Furie, en faction près d’un canon.
Le Mordant s’éloigna et, seul dans la nuit, écouta au loin le son apaisant des lames léchant la pointe Rochefort. « Les remparts seraient sans doute un meilleur emplacement pour les équipements de l’astronome que les jardins du gouverneur, songea-t-il. Mais personne n’a sollicité mon avis. »
Se tournant vers la ville plongée dans l’obscurité, à l’exception de quelques faibles lanternes ici et là, il rumina sa dernière conversation avec Josette Guion. Si elle finissait par rencontrer l’attrayant astronome, ce serait par hasard.
Le 29 septembre 1750
Une foule agitée encombrait les rues de la forteresse en ce début d’après-midi splendide. Mathurin Le Mordant, qui profitait d’une journée de congé, ne comprenait rien à cette fébrilité. Il l’attribua d’abord au grand vent du large qui annonçait le retour de la saison froide.
Le soldat descendait la rue Saint-Louis en direction du quai du Roi. Sa soif le poussa à s’arrêter au puits communal où un homme noir puisait de l’eau pour une domestique aux traits des aborigènes.
— Vous voulez de l’eau, Monsieur l’officier ?
— Finissez de remplir votre seau, répondit le militaire, je ne suis point pressé.
Le Mordant étudia le va-et-vient en oyant des bribes de conversations entre les pêcheurs dont certains devisaient en basque et d’autres en breton.
— Tenez, lieutenant Le Mordant, un peu d’eau fraîche.
L’officier se retourna vers le puits où Jean-Baptiste Cupidon, souriant de toutes ses dents, lui tendit une louche.
— Vous connaissez mon nom ?
— Jean-Baptiste Cupidon connaît tout le monde, affirma la femme.
Le soldat avala une grande lampée d’eau. Elle n’était pas bonne, mais Cupidon n’avait pas menti, elle était fraîche et lui fit du bien. Il remercia le domestique et lui remit la louche.
— Je peux faire autre chose pour Monsieur ?
Le Mordant, détaillant Cupidon d’un regard amusé, gesticula vers la rue.
— Savez-vous ce qui inspire cette cohue ?
— Ah ! Monsieur ignore qu’il s’agit de la Saint-Michel ?
Le ton de l’esclave frisait la raillerie, mais Le Mordant ne s’en offusqua pas et demanda pourquoi ce jour en particulier suscitait un tel achalandage.
— À Louisbourg, à la Saint-Michel, on règle les comptes. D’ailleurs, votre très humble serviteur doit récolter quelques sommes qui lui sont dues justement.
Rosalie renchérit sur l’explication de Jean-Baptiste :
— Les pêcheurs de France qui repartent pour l’hiver doivent rembourser leurs dettes.
— C’est la tradition, ponctua Cupidon.
Protéger la pêche, la principale activité économique du port de Louisbourg, faisait partie de la raison d’être de la forteresse. Sa lanterne éclairée, Le Mordant contempla d’un œil nouveau les marchands qui se disputaient avec les pêcheurs, sans doute pour des questions d’argent.
L’officier se préparait à poursuivre sa route, quand l’esclave le surprit encore une fois.
— Si vous cherchez Mlle Guion, je l’ai vue prendre la route de l’hôpital.
Décidément, ce Cupidon avait une connaissance intime de la forteresse et de ses habitants.
« Je dois vous prévenir, lieutenant, elle n’était pas seule. »
Irrité, l’officier songea à tancer l’esclave qui ne savait pas se mêler de ses affaires. Mais, une telle réaction aurait confirmé l’insinuation de Cupidon. Rencontrer Josette Guion, accompagnée ou non, aurait été agréable. Cependant, il n’avait nullement l’intention de se diriger vers l’hôpital des Frères de la Charité, même s’il aurait pu facilement prétexter une visite auprès des trois soldats de sa compagnie qui y étaient soignés en ce moment.
Le militaire partit en direction de la porte Frédéric.
— C’est un homme amoureux, cela ne fait aucun doute, affirma Cupidon.
— Toi, qui es expert en la matière, s’esclaffa Rosalie, tu peux sentir l’amour chez les autres.
— Quand il cédera enfin à ses sentiments, il verra que sa vie sera plus simple.
— Comme toi, il aura un but. Mais, pour lui, l’atteindre sera plus facile.
L’esclave noir fit une moue et plongea son seau dans le puits avant d’ajouter sur le ton d’un oracle :
— Pas forcément, car le soldat n’a guère de pouvoir sur son destin.
Il remit le seau à Rosalie et sourit en pensant à Catherine Françoise. Chaque jour, son projet de l’épouser devenait de plus en plus réalisable. Amasser la somme nécessaire pour acheter sa liberté et celle de Catherine Françoise n’était qu’une question de temps et de persévérance.
* * *
Le long de la rue du Quai, du côté de la mer, les pêcheurs, debout près de leurs chaloupes, discutaient ferme avec les marchands. Parmi ces derniers, Le Mordant reconnut Nicolas Larcher, Arnault Caboufy et Philippe Leneuf. Du côté opposé, des attroupements d’hommes surexcités gesticulaient en élevant la voix. Certains brandissaient des documents, des engagements à rembourser, comme des armes de poing. De l’argent changeait de mains et des jurons empestaient l’air.
Depuis les fenêtres ouvertes des cabarets, de la musique, des éclats de rire et de voix débordaient dans la rue. Un grand contingent de pêcheurs arrosait copieusement la fin de la saison de pêche en attendant le départ du navire qui les ramènerait en France. Pour certains, la Saint-Michel représentait un jour de liesse, le remboursement des sommes avancées aux pêcheurs au printemps. Pour d’autres, comme le groupe de ces pêcheurs misérables engagés à forfait pendant 36 mois, surnommés les Trente-six, il s’agissait d’un jour de deuil. Pour eux, la plupart du temps, l’argent gagné au cours des derniers mois de dur labeur ne suffisait pas à éponger leurs dettes.
L’œil de Le Mordant fut attiré par les uniformes gris et bleus de quelques fantassins de la compagnie de la Marine franche, dont Boit-sans-soif et La Furie, qui s’entretenaient avec un homme très agité.
— Ah ! mon maître a du fil à retordre avec les pêcheurs.