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Le Sud-Kamerun face à l'hégémonie allemande 1884-1916

De
350 pages
L'auteur aborde ici la question coloniale allemande au Süd-Kamerun entre 1884 et 1916. Il examine avec froideur et rigueur, dans un style de narration simple et agréable, la complexité des relations qui existent entre l'autorité allemande dominatrice et les populations du Süd-Kamerun, dominées et asservies. Dans un univers de collaboration, de trahison, de résistances, les Allemands réussissent à établir une hégémonie générale qui ne prend fin qu'avec l'éclatement de la grande guerre et leur repli en Guinée espagnole en 1916.
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Eugène Désiré ELOUNDOU
Le Sud-Kamerun face
à l’hégémonie allemande
1884-1916
Dans cet ouvrage, l’auteur, qui se base principalement sur les sources Le Sud-Kamerun face
primaires disponibles au Cameroun, en Allemagne, en Suisse et en
France aborde la question de la présence coloniale allemande au à l’hégémonie allemandeSüd-Kamerun entre 1884 et 1916. En évitant de s’enfermer dans une
lecture unilatérale, il examine avec froideur et rigueur, dans un style
de narration simple et agréable, la complexité des relations qui existent 1884-19161884-1916
entre l’autorité allemande dominatrice et les populations du
SüdKamerun, dominées et asservies. Dans un univers de collaboration,
de trahison, de résistances, les Allemands réussissent à établir une
hégémonie générale qui ne prend fi n qu’avec l’éclatement de la grande
guerre et leur repli en Guinée espagnole en 1916.
Eugène Désiré ELOUNDOU est un enseignant d’Histoire.
eTitulaire d’un Doctorat 3 cycle et d’une Habilitation
à Diriger les Recherches, il est Maître de Conférences
en poste à l’École Normale Supérieure de l’université Kamerun
de Yaoundé I. Membre de la Société Camerounaise
d’Histoire, il est aussi Instructeur d’Histoire générale et militaire à
l’École Militaire Inter-Armées de Yaoundé.
Postface du Pr Bah Thierno Mouctar
ISBN : 978-2-343-08848-8
35,50
Le Sud-Kamerun face
Eugène Désiré ELOUNDOU
à l’hégémonie allemande - 1884-1916












Le Sud-Kamerum
face à l’hégémonie allemande
1884-1916















Emergences Africaines
Dirigée par Magloire KEDE ONANA

La collection « ÉMERGENCES AFRICAINES » se propose de renverser des
certitudes faciles. Nous sommes convaincus que l’Afrique, longtemps considérée
comme en retrait, s’ouvre au monde, et est plus que jamais au cœur des enjeux. Son
Histoire ne doit plus s’écrire ailleurs, par des continents eux-mêmes en crise de
modèles à proposer/imposer.
Une nouvelle génération très entreprenante d’Africains et d’Africanistes existe
aujourd’hui, qui problématise et réécrit l’Histoire du continent dans toutes ses
facettes, et par une approche multidisciplinaire. Il s’agit de dévoiler une Afrique des
« Bonnes Nouvelles » : celle qui, parce que plus ouverte au monde, présente tous ses
atouts d’émergence.
Dernière arrivée dans la compétition mondiale, l’Afrique est capable d’apporter
un élan différent à la mondialisation grâce à son devenir, qui est subordonné à son
être.

Déjà parus

Joseph Ndzomo-Molé et Pierre Obama-Étaba, Le cousin barack Obama ? Leçons
sur un phénomène historique inédit, 2016.
Jules Marie BIALO, L’eucharistie depuis Vatican II, Quel apport pour les
communautés chrétiennes d’aujourd’hui ?, 2016.
LUCY, Des vieux et les fleurs, 2015.
Séverin Djiazet Mbou Mbogning, L’accès à la justice au Cameroun, Étude de
sociologie juridique, 2015.
Séverin Djiazet Mbou Mbogning, Réflexions « canoniques » sur les droits de
l’Homme au Cameroun et en Afrique, 2015.
Jules M. Mambi Magnack, Le peuple dans la littérature africaine contemporaine,
2015.
Frank Ebogo, La géopolitique de l’eau au Cameroun, 2014.
Gérard-Marie Messina et Augustin Emmanuel Ebongue (dir.), Médias et
construction idéologique du monde par l’occident, 2014.
André-Marie Manga, Didáctica de lenguas extranjeras. Orientaciones teóricas en
español, 2014.
Marcellin Nnomo Zanga et Gérard-Marie Messina, Pour une critique du texte
négro-africain, 2014.
Alphonse Zozime Tamekamta et Jean Koufan Menkéné (dir.), L’urgence d’une
révolution agricole au Cameroun, 2013.
Alphonse Zozime Tamekamta (dir.), L’illusion démographique, 2013.
Alphonse Zozime Tamekamta (dir.), Propos sur l’Afrique, 2013.

Eugène Désiré ELOUNDOU
























Le Sud-Kamerun
face à l’hégémonie allemande
1884-1916














Postface du Pr BAH Thierno MOUCTAR

























































































Du même auteur

Un souverain bamoun en exil. Le roi Njoya Ibrahima à Yaoundé.
(1930-1933), Paris L’Harmattan, 2011.




















































































































































































© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-08848-8
EAN : 9782343088488
Avant-propos
Nous tenons à adresser nos sincères remerciements à tous ceux
qui nous ont aidé à poser les jalons de cet ouvrage.
Notre pensée va tout naturellement
- au Pr Martin Njeuma (de regrettée mémoire) pour son
encadrement et ses précieux conseils ;
- au Professeur Docteur Leonhard Harding à Düsseldorf pour
toutes les facilités qu’ils nous a permis d’obtenir auprès des
bibliothèques, des centres de documentation et des dépôts d’archives
en Allemagne.
Nous exprimons notre profonde gratitude au D.A.A.D. (Office
Allemand d’Echanges Universitaires) pour la possibilité qui nous a été
offerte à travers des bourses de recherche, de séjourner en Allemagne.
- Notre grande reconnaissance aux responsables et employés des
centres de documentation en Allemagne, au Cameroun et en Suisse ;
au professeur Laburthe Tolra pour ses conseils, suggestions et
critiques. Nous ne pouvons clore ce volet sans adresser nos
remerciements à Philippe Prein et Elisa Forgey, nos compagnons à
l’université de Hambourg pour leurs conseils et soutiens multiformes ;
enfin Holger Holst et Nicole Chabanon pour la traduction de nos
nombreux manuscrits de l’allemand gothique au français.
INTRODUCTION GENERALE
Le présent ouvrage a pour titre Le Sud Kamerun face à
l'hégémonie allemande 1884-1916. Les raisons qui justifient le choix
de cet intitulé sont nombreuses. En faisant le bilan des recherches
historiques effectuées au Kamerun, on se rend bien vite compte que la
période allemande est largement délaissée. La majeure partie des
thématiques abordées porte généralement sur la période s’étendant du
Kamerun sous-mandat français et britannique (c’est à dire au
lendemain de la première Guerre mondiale) jusqu’à nos jours. Le
contexte de la colonisation allemande sert souvent de « flash-back »
historique, très rapidement et superficiellement abordé. Le handicap
majeur serait peut être celui de la langue, de telle manière que la
plupart des documents se rapportant à cette période ne sont accessibles
qu’à quelques « initiés » ayant appris la langue allemande. Muni de
l’avantage d’une connaissance acceptable de la langue allemande,
nous nous sommes engagé à participer au « comblement » progressif
de ce vide documentaire. Ce regain d’intérêt permet aux chercheurs
Kamerunais de s’associer à une grande dynamique de recherche
sociohistorique, initiée et ardemment entretenue à l’université de
1Hambourg par le Prof. Dr Leonhard Harding .
Notre attention est aussi polarisée par le fait suivant : l’histoire de
la période coloniale est souvent présentée d’une manière bipolaire,
avec d’un côté, les puissances impérialistes, dominatrices et
prépondérantes, elles font l’histoire. De l’autre côté, les peuples,
asservis, quelquefois vaincus lors des conquêtes ; ils subissent
l’histoire. Les faits d’armes valeureux retenus de certains résistants ou

1 Au titre des travaux effectués, nous pouvons mentionner E. Rohde, Chefferie
Bamileké Traditionelle Herrshaft und Kolonial System, Hamburger Studien zur
Afrikanische Geschichte Bd. 1. Hamburg 1990. A. Eckert, Douala und die
Kolonialmächte, Hamburger Studien zur Afrikanische Geschichte Bd. 2. Hamburg
1991. B. Ambach, «Charles Atangana. Ein kamerunische Chief im Dienste der
Kolonialmächte», Maîtrise d’histoire, Hamburg, 1992. contestataires, servent davantage à glorifier la victoire finale du futur
maître. Cette façon schématique de présenter les évènements de
l’époque coloniale a souvent favorisé, au niveau de l’écriture
historique, une juxtaposition presque mécanique des Européens
agresseurs contre les Africains résistants, soit comme pour affirmer de
façon globale ou absolue l’unicité des populations africaines dans
leurs réponses à la domination coloniale. C’est à juste titre qu’Allen et
Barbara Isaacman soulignent:
For example there has been a tendency to overlook the impact of African
expansionist activities and collaboration on the outcome of the scramble. As a
result, resistance is often depicted as the normal response to the imperialist
2incursions, while, in reality only one of the several options .
Le schéma bipolaire omet à nos yeux un aspect tout aussi
fondamental que les résistances ou autres formes de contestation, à
savoir: la contribution active ou intéressée, volontaire ou forcée des
peuples colonisés à l’exploitation de leurs propres forces, leurs
propres ressources pour le maintien de la domination coloniale.
Il est donc question pour nous de nous associer à la nouvelle
3tendance de recherche historique qui se développe de plus en plus, et
qui situe les rapports entre colonisateurs et colonisés dans une espèce
d’interdépendance. Le colonisateur n’a pas pu tout simplement
2 A. Isaacman et B.Isaacman, «Resistance and collaboration in Southern and Central
Africa C 1850-1920 », International Journal of African Historical Studies, 10, 1977,
p. 33.
3 Cette tendance est animée par Allen et Barbara Issaacman. On lira par exemple,
«Resistance and collaboration in Southern and Central Africa », pp 31-62, ou des
mêmes auteurs «Peasants and rural social Protest in Africa », African Studies
Review, 33 n° 2, Sept. 1990. pp 1-120. Lire aussi dans H. L. Wesseling. (Eds),
Expansion and Reaction, «French expansion and local reactions in black Africa in
the time of imperialism, Collaboration and Resistance » par Henrin Brunschig
Leiden University Press (1978), pp 139-140.
- T. O. Ranger, «African Reaction to the imposition of Colonial Rule in East and
Central Africa » in L. H. Gann and Peter Duignan, (eds); Colonialism in Africa,
London 1969. p. 265.
- Thompson Leonard, «The subjection of the African Chiefdoms, 1870-1898 », in
Monica Wilson and Leonard Thompson (eds), Oxford History of South Africa,
London, (1971), p. 265.
- R. Robinson, «Non-european Foundations of European Imperialism: sketch for a
theory of collaboration » in Roger Owen and Bob Suteliffe, (eds), Studies in the
Theory of Imperialism, London (1975), pp 117-142.
8 imposer son système. Il a dû prendre en compte les réactions des
populations ou des groupes d’intérêt, soit en exploitant leurs
contradictions internes, leurs ambitions, ou encore, en exacerbant
leurs tensions, en accentuant leurs différences. Le résultat en fin de
compte est un système de domination solidement agrippé sur les
différenciations culturelles, ethniques, sociologiques, de classes ou
d’intérêts des peuples asservis. De leur côté, certaines composantes
des peuples colonisés ont modulé leurs réponses en fonction de leurs
intérêts, de leurs difficultés, de leurs projets. A propos de
l’exploitation des contradictions internes des sociétés africaines par les
puissances impérialistes, Henri Brunschwig note fort bien :
When the foreigner made contact with the African at the level of the tribe, he
entered more or less cleverly into the political game between the tribes. When
he met organised states, he acted likewise toward their ruler who were more or
less flexible and where always worried about the possible connections between
4this foreigner and the tribes that they had subordinated .
Il ne faut pas cependant penser qu’on assistera à des types de
relations figées. Des évolutions très souvent contradictoires vont
apparaître. Elles dépendront de la variation des intérêts économiques,
politiques et stratégiques des uns et des autres, de telle manière qu’on
retrouvera d’anciens collaborateurs du côté des contestataires ou des
résistants.
Enfin, on pourrait bien se demander si les Africains, en prêtant le
flanc aux manipulations de leurs différences et de leurs contradictions
par les puissances étrangères impérialistes n’ont pas ouvert la voie aux
manipulations néocoloniales qui sont encore si fortes aujourd’hui ?
L’hégémonie est une suprématie, un pouvoir prépondérant,
dominateur d’un état ou d’un peuple sur un autre ou sur un groupe.
C’est une domination dont l’objectif premier est d’établir un système,
d’en assurer la pérennité par l’élimination des foyers de résistance.
Pour cela, il faut mettre en place des mécanismes et des structures
devant permettre un exercice exclusif du pouvoir de décision. Une
hégémonie peut être politique, économique, militaire ou culturelle ;
elle peut également revêtir plusieurs ou tous ces aspects à la fois. La
survivance et la solidité d’une hégémonie dépendent de la somme de
complicités ou d’alliances qu’elle acquiert et crée dans la sphère de la

4 H. Brunschwig, « Collaboration and Resistance » in Wesseling, HL. (eds), p. 139.
9 domination. L’hégémonie en tant que pouvoir autoritaire
d’exploitation et de répression qui s’impose à un groupe peut
engendrer des phénomènes de rejet ou de refus. Ceux-ci s’expriment à
travers des révoltes ou diverses autres formes de contestation.
L’hégémonie est un pouvoir limité dans le temps. Sa fin peut provenir,
soit d’une dynamique interne du groupe dominé (mouvement de
libération par exemple), soit enfin d’une perte d’intérêt économique
ou stratégique de la zone sous domination.
Contribuer signifie participer à un résultat par sa présence, par
une action ou par tout autre apport décisif. Une contribution peut se
présenter sous la forme d’une collaboration. Ceci suppose, soit la
concrétisation d’une « amitié » de circonstance, d’un partenariat, soit
aussi, l’abdication de sa liberté d’action, résultat d’une défaite
militaire (on parlera par exemple de la collaboration de la France de
Vichy avec l’Allemagne nazie au cours de deuxième guerre
mondiale). Cette forme revêt beaucoup plus un caractère unilatéral,
étant donné que celui qui collabore dans ces conditions se trouve dans
une situation de « non-choix. » On se donne pratiquement à l’ennemi.
La contribution peut aussi se présenter sous l’aspect d’une
coopération. Dans ce cas, il s’agit d’une espèce d’attente, d’une
complémentarité entre partenaires liés par des intérêts communs. Il
peut également s’agir d’alliances tacites devant permettre à l’une des
parties contractantes de résoudre un problème ponctuel, par exemple
éliminer un rival politique dans le domaine économique.
Allen et Barbara Isaacman posent le problème fondamental
suivant :
How else the Europeans able to impose and maintain their rule with so few
troops and so little administration? Without collaborators, the Europeans could
not have imposed their rule so thoroughly and such a minimal cost in
5manpower .
La réponse à cette question, estiment les deux auteurs,
nécessiterait qu’on pose un deuxième problème tout aussi fondamental
« Why and under what conditions did Africans sell their services to
5 Allen et Barbara Isaacman, « Resistance and Collaboration in Southern and Central
Africa 1850-1920 », p. 55.
10 the repressive regimes? The problem is complicated because in many
6cases, collaboration, like resistance was situational » .
La difficulté de dégager les ordres de motivations réels des uns et
7des autres est mise en exergue par T.O. Ranger :
A historian has indeed a difficult task in deciding whether a specific society
should be described as resistant or as collaborative over any given period of
time. Virtually all African states made some attempt to find a basis on which to
collaborate with the Europeans; virtually all of them had some interest or
values which they were prepared to defend, if necessary, by hopeless resistance
or revolt.
Au delà des difficultés d’identification des mobiles, Allen et
Barbara Isaacman trouvent cinq raisons qui ont amené certains
8groupes ou personnes à soutenir le système d’oppression coloniale .
1-to protect one’s primordial group against encroachments by a historian
enemy; 2- to facilitate expansionist ambitions; 3- to enable a segment of the
ruling strata to regain or reinforce its privilege position; 4 – to eliminate all
authoritarian regimes; and 5- to increase one’s economic status within the new
colonial order. These factors were not mutually exclusive, and more than one
often affected the decision to collaborate.
Cette catégorisation nous permet, au niveau du Sud-Kamerun, de
dégager les groupes suivants :
- les personnes ou groupes qui veulent protéger leurs avantages
économiques. C’est par exemple le cas des « king » et chefs de la
côte kamerunaise au cours des premières années du protectorat.
Ceux-ci voient leurs activités commerciales péricliter à cause de
la concurrence, souvent même de leurs propres sujets. Il est donc
question de trouver des alliés puissants pour contrecarrer cette
menace. Certains chefs de la côte kamerunaise ont également
contracté d’importants crédits auprès des firmes commerciales
9allemandes . Incapables de rembourser les créances, ils proposent
des prestations de service comme méthode de remboursement aux
hommes d’affaires allemands.

6 Allen et Barbara Isaacman, « Resistance and Collaboration in Southern and Central
Africa 1850-1920 », p. 56.
7 T.O. Ranger, «African reaction to the imposition of rule in East and Africa», p. 296
8 Allen et Barbara Isaacman, « Collaboration and Resistance… », p. 57.
9 R.K.A. N° 3826. « Aufhebung des Trustsystems in Kamerun », p. 16.
11 - participe aussi à l’hégémonie, toute la gamme de fonctionnaires
opérant dans les services administratifs et du maintien de l’ordre.
A ceux-là s’ajoutent les « Häuptlinge », chefs dont l’émergence,
la prospérité, l’affirmation dans la nouvelle société coloniale sont
tributaires de la volonté du pouvoir colonial ;
- à ces différents groupes, il faut ajouter, les soldats et les
mercenaires, les porteurs, recrutés en partie sous contrat hors du
territoire national ;
- contribuent aussi, des personnes ou des groupes d’individus qui se
trouvent dans des situations de « non-choix ». Il s’agit des milliers
de forçats, envoyés dans les chantiers publics ou les plantations
avec la complicité active de leurs chefs ; il s’agit enfin de ceux
qui, vaincus au cours des révoltes ou des contestations, doivent
payer leur défaite en offrant leur force de travail au vainqueur
(exemple, les Bulu, les Bana, les Vouté, les Bangwa…).
Dans la catégorie des groupes qui ne contribuent pas à
l’hégémonie allemande, on retrouve les peuples intermédiaires
(Bakoko, Bassa, Mabéa, Bakweri) qui tiennent à préserver leurs
avantages économiques. Ces groupes s’opposeront farouchement à la
conquête de l’Hinterland à partir de la côte. Il s’agit aussi des groupes
qui, solidement ancrés sur leurs valeurs culturelles traditionnelles, ne
tiennent pas à s’ouvrir à l’étranger ou tout simplement ne
souhaiteraient pas entrer en contradiction avec leurs systèmes de
10pensée ou leur hiérarchie de valeurs (les Bafut, certains groupes
Béti). Ces catégories initiales seront rejointes par ceux qui seront
déçus ou dupés par les autorités allemandes ou les hommes d’affaires
de la côte (exemple : les Douala, les Ewondo d’Omgba Bissogo, les
Vouté de Ngila).
Pour séduire le pouvoir colonial, se mettre à son service, tout en
espérant en retour obtenir le maximum d’avantages, plusieurs
stratégies sont adoptées par les uns et les autres :
10 D’après certaines traditions béti rapportées par le père Léon Messi, les clans Béti
refusèrent d’avoir des contacts avec les Blancs (ex : Les Mvog-Atemengue de
Essomba Ngonti) parce que ces derniers correspondaient à l’idée que ces groupes se
faisaient des fantômes. Le Blanc fut assimilé au « Kôn » et la puissance de ses armes
était alors la matérialisation du pouvoir qui était attribué aux fantômes.
12 - l’amitié, matérialisée par des formes diverses d’hospitalité,
d’échange de cadeaux, la signature de pactes et traités ;
- le partenariat économique, surtout au cours des premières années
du protectorat ;
- le partenariat militaire lors des conquêtes militaires de
l’Hinterland.
De nombreux travaux de recherche ont été effectués sur la période
de la colonisation allemande au Kamerun. L’un des pionniers de cette
œuvre est incontestablement l’Américain Harry Rudin. Il publie en
1938, un ouvrage intitulé : Germans in Cameroons, 1884-1914, a case
study in modern imperialism, New Haven Yale University Press,
1938. L’objet de cet ouvrage de référence est de donner au lecteur une
image aussi complète que possible de la domination impérialiste dans
ele monde au début du 20 siècle. L’auteur analyse l’impérialisme au
Kamerun en se basant sur les structures de l’administration coloniale,
tant en métropole que dans la colonie. Un large aperçu est donné sur
l’occupation, l’administration du Kamerun, ainsi que l’exploitation
économique du territoire. L’auteur s’arrête également sur les
mécanismes d’exploitation des populations (travail forcé, portage), la
détérioration des conditions de vie des forçats. Un accent particulier
est également porté sur les cultures d’exportation du territoire (hévéa,
café). Malgré la somme inestimable d’informations qu’il donne,
l’ouvrage de Rudin fait très peu cas des collaborateurs Kamerunais
comme agents dynamiques dans l’implantation du pouvoir colonial. A
cet effet, Rudin dans son ouvrage apporte la précision suivante :
Full portrayal of imperialism in the Cameroons involved, only not an account
of the administration in Germany and in the colony ; it requires above all, that
the dynamic elements operating through this administration system be likewise
subject of more investigations
Une autre contribution d’importance fondamentale sur la période
coloniale allemande au Kamerun est celle de l’Allemand Helmut H.
Stoecker, longtemps professeur à l’Université Humbolt à Berlin. Le
professeur H. Stoecker a mis sur pied une unité de recherche de
tendance marxiste. Les résultats des travaux de cette unité, en ce qui
concerne le Kamerun, ont été rassemblés dans un ouvrage paru en
deux volumes : Kamerun unter deutscher Kolonialherrschaft, vol. 1,
Berlin, Rutten und Leonig, 1960 ; vol. 2 Berlin, Verband deutscher
Verlag der Wissenschaften, 1968.
13 Le premier volume contient quatre articles. Ceux-ci décrivent
l’annexion du Kamerun par l’Allemagne, l’insurrection de la milice
coloniale en 1893, l’émergence et les conditions d’existence de la
classe ouvrière au Kamerun entre 1895 et 1905. Cette étude s’achève
par la description des conditions de vie du prolétariat du Kamerun
entre 1906 et 1914.
Le deuxième volume contient également quatre articles. Ceux-ci
décrivent la conquête du Kamerun par l’Allemagne. Un accent
particulier est porté sur les résistances des populations du
SudKamerun entre 1884 et 1907. Les auteurs présentent également les
résistances des populations Maka, Badjoué et Baya à l’est du
territoire. Ce deuxième volume parle aussi de la création de grandes
sociétés concessionnaires d’exploitation du territoire. Les auteurs
veulent enfin montrer les origines des mouvements anticolonialistes
en Afrique, à partir de l’exemple du Kamerun. L’ouvrage publié sous
la direction de H. Stoecker est une critique très acerbe de
l’exploitation coloniale. Il s’agit de montrer que l’impérialisme est le
stade suprême du capitalisme, et qu’il est générateur du processus de
prolétarisation des populations. Malgré une approche fort imprégnée
d’idéologie et souvent loin de la neutralité de l’historien, l’ouvrage de
H. Stoecker est une base fondamentale pour les recherches historiques
sur le Kamerun au temps de la colonisation allemande, surtout que les
auteurs ont pu utiliser les archives de Postdam.
Dans la série des publications assez récentes, nous retenons
l’ouvrage de Karin Hausen : Deutsche Kolonialherrscheft in
Afrika :Wirtschafsinteressen und Koloniale Verwaltung in Kamerun
vor 1914, Freiburg, Atlantis Verlag 1970.
L’administration coloniale et les intérêts économiques allemands
au Kamerun avant 1914 constituent les centres d’intérêts majeurs de
cet ouvrage. Hausen présente la politique coloniale allemande à partir
des groupes d’intérêt allemands au Kamerun, leur influence sur la
prise de décision des autorités politiques allemandes à Berlin. L’auteur
insiste également sur les activités des firmes commerciales et des
sociétés concessionnaires allemandes au Kamerun, les conflits entre
les firmes commerciales et les sociétés concessionnaires, à propos des
questions de la main d’œuvre, et aussi de quelle manière ces conflits
affecteront la politique coloniale allemande au Kamerun.
14 Toujours parmi les ouvrages publiés au cours des années 1970,
nous avons celui de Albert Wirz : Von Sklavenhandel zum
Kolonialhandel ; Wirtschaftsträume und Wirtschaftsformen in
Kamerun vor 1914, Zürich, Atlantis, 1972. L’auteur étudie l’évolution
économique du Kamerun à l’époque allemande. Solidement
documenté aux archives publiques allemandes, anglaises et
kamerunaises, ainsi qu’à celles des missions évangéliques de Bâle ou
pallotines de Limburg, l’ouvrage témoigne d’une réflexion pertinente
qui relie constamment les faits aux idées générales clairement
exprimées que l’auteur a dégagées.
La première est le remplacement progressif de l’esclavage, chez
les Douala, ou de l’ivoire, chez les populations du sud, par l’huile de
palme ou par le caoutchouc, relais qui, sans changer la nature et les
techniques du commerce européen, a provoqué une véritable
révolution chez les Africains. Ces derniers en effet vivaient
essentiellement de l’agriculture, en économie de subsistance. Le grand
commerce fournissait aux seuls chefs, assez riches pour pouvoir s’y
livrer, non des vivres ou des vêtements mais des objets de prestige
indispensables à leur autorité. Les structures sociales traditionnelles
s’en trouvaient renforcées et les échanges étaient rigoureusement
contrôlés par les « rois » de ces petites sociétés segmentaires, qui
régnaient sur les points de la côte au large de laquelle les bateaux
européens jetaient l’ancre. Quand l’esclave ou l’ivoire, qu’il fallait, à
grands frais, chercher au loin furent remplacés par l’huile ou par le
caoutchouc que chacun pouvait aisément se procurer, les chefs furent
concurrencés par les « Juniores » entreprenants, toujours prêts à nouer
directement des liens avec l’Etranger, à se hisser au rang de « Senior »
ou à faire sécession pour aller fonder d’autres villages où on les
qualifiera de « rois ». C’est pourquoi les anciens chefs, king Bell et
king Akwa adressèrent en 1882 une pétition à la reine Victoria,
demandant aux Anglais d’établir leur souveraineté et d’assurer l’ordre.
Lors du traité de 1884 avec les Allemands, ces derniers donnèrent aux
Douala des assurances orales sur le respect de leur monopole. Mais la
baisse des prix mondiaux de l’huile incita ensuite les commerçants à
se fournir eux-mêmes auprès des producteurs de l’intérieur, auxquels
ils payaient l’huile dix fois moins cher qu’aux Douala sur la côte. Les
Douala exclus du commerce, se reconvertirent dans les plantations
familiales de cacao. Dans le nord enfin, les Allemands trouvèrent des
15 états musulmans organisés dont les chefs, les Lamibé, étaient plus ou
moins réellement vassaux de l’émir de Yola. Ils pratiquaient un
commerce à longue distance de biens de prestige, également esclaves,
ivoire, cola, sel, dominaient les paysans qui assuraient la subsistance ;
ils pratiquaient surtout l’élevage grâce auquel les Haoussa devinrent
de dangereux concurrents des Européens.
Toujours dans le domaine économique, nous pouvons mentionner
l’œuvre publiée en 1971 par F. Etoga Eily ; Sur les chemins du
développement. Essai d’histoire des faits économiques du Kamerun,
Yaoundé, Ceper, 1971. Celle-ci se propose de jeter les bases d’une
histoire économique du Kamerun, des origines jusqu’à la période du
mandat, avec une légère ouverture sur la période de tutelle. Le
contexte de la colonisation allemande occupe la troisième partie de cet
ouvrage de pionnier. L’auteur présente les conditions d’occupation du
Kamerun par les hommes d’affaires allemands, la conquête de
l’Hinterland, les choix de la colonisation allemande en matière
économique, notamment le régime des grandes concessions et le choix
des versants du Mont Cameroun comme zone privilégiée de
développement de grandes plantations capitalistes. Un regard est aussi
porté sur le mouvement des échanges commerciaux, l’équipement du
territoire en voies de communication, les potentialités économiques du
sous-sol et enfin, la participation des missionnaires à ce que l’auteur
désigne par « développement économique ». L’ouvrage d’Etoga Eily
renferme des données intéressantes sur l’histoire des faits
économiques du Kamerun ; la grande richesse en statistiques, puisées
dans les différents Jahresbericht über die Entwicklung der Deutschen
Schutzgebieten in Afrika und südsee, constitue pour le chercheur qui
s’intéresse à l’histoire économique du Kamerun un apport
fondamental. Malheureusement, cet ouvrage comporte un certain
nombre de points sombres, aussi bien au niveau des contextes de
déroulement et situation de certains faits qu’au niveau de certaines
analyses et conclusions. L’auteur affirme par exemple que la barrière
dressée par les intermédiaires Bakoko a été brisée par Zingraft, dont
les explorations ont davantage porté sur la région des Grassfields de
l’ouest, principalement en pays Bali. En plus, la barrière dressée par
les intermédiaires n’a pas été détruite par Kund qui a tout fait pour
l’esquiver, mais, bien après les explorations de Kund, par les
campagnes militaires menées par Wehlan et par Hans Dominik. En
16 outre, à propos de l’expansion allemande dans le Hinterland du
Kamerun l’auteur affirme : « … En 1898, Zingraft lui avait ouvert le
pays bali, pendant que Conrau, agent d’une activité et d’une audace
peu communes, s’efforçait de pénétrer chez les Bangwa à l’est du
territoire. » (p. 167).
Le contexte de déroulement du fait historique est totalement
faussé, dans la mesure où les Bangwa se trouvent plutôt à l’ouest du
Kamerun. De telles erreurs de jugement et de contexte sont encore
nombreuses dans l’ouvrage comme le lecteur le constatera sans doute.
Le plus discutable est aussi l’ensemble de conclusions auxquelles
l’auteur aboutit. Il estime entre autre que le commerçant Adolf
Woermann aura été l’un des plus grands pionniers du développement
économique du Kamerun (p. 142). D’après Etoga Eily, le commerçant
allemand a démontré que la recherche de l’intérêt personnel était
compatible avec la paix et une conception satisfaisante des rapports
entre indigènes et colonisateurs. L’auteur ignore sans doute que
Woermann aura été l’un des plus grands promoteurs du portage vers le
Hinterland du Kamerun pour le ravitaillement de ses factoreries, et
qu’il était en même temps l’un des promoteurs des grandes plantations
où des ouvriers, généralement des forçats travaillèrent dans des
conditions extrêmement difficiles et moururent en grand nombre. Sur
la côte occidentale de l’Afrique, Woermann aura été l’un des plus
grands fournisseurs de forçats, non seulement pour le percement du
canal de Panama, mais aussi pour le chemin de fer Congo-Océan. Des
centaines de forçats seront embarqués à Douala sur les bateaux de la
Woermann Linie. On peut également lire dans cet ouvrage que : « La
colonisation allemande sera toujours pour des générations futures un
bon exemple de courage dans la lutte pour le développement » (p 145)
ou encore que « Les Allemands vont chercher à briser le monopole
des peuples intermédiaires parce que celui-ci était devenu nuisible au
développement économique du pays » (p. 155).
A propos de la contestation qui grandit à l’endroit des
commerçants européens l’auteur affirme qu’« au milieu de ces excès
de toutes sortes, il peut sembler paradoxal que les indigènes s’en
soient pris aux Européens qui ne prenaient en général aucune part
active à la répression des contestations » (p. 171).
17 L’auteur ignore en réalité que la conduite des opérations
militaires sur le terrain était l’œuvre des officiers allemands (Von
Kamptz, Von Carnap, Hans Dominik etc.) et que le rappel à Berlin de
Welhan et de Puttkamer et leur passage devant le conseil de discipline
étaient liés à leur responsabilité directe dans les mauvais traitements
infligés aux populations ou leur complicité dans des massacres des
femmes, enfants et vieillards lors des campagnes militaires.
Enfin, après la réduction des révoltes maka et djem, l’auteur
écrit :
Cette paix brutalement arrachée eut pour conséquence immédiate l’exploitation
des grandes richesses qui se perdaient inutilement dans ces régions
abandonnées. Des voies d’évacuation furent créées. Ce fut le point de départ du
développement économique effectif du Kamerun (p. 178).
En fin de compte, il se dégage la nette impression que l’ouvrage
d’Etoga Eily n’est en fait qu’une apologie de l’exploitation et de la
domination coloniales. En orientant les différentes formes
d’exploitation coloniale vers les bases historiques du développement
du Kamerun, l’auteur a commis une erreur de taille qu’il conviendrait
de rectifier. La perte de l’indépendance économique des Douala et les
autres peuples intermédiaires, obtenue très souvent au bout du fusil et
du canon par les autorités coloniales allemandes n’ouvre pas la voie
du développement, bien au contraire, elle jette les bases de la
dépendance économique. On ne saurait parler de cheminement vers le
développement au moment où les hommes d’affaires nationaux
perdent l’initiative de la prise de décisions économiques souveraines.
En faisant main basse sur les privilèges des intermédiaires, les
Allemands inaugurent l’ère de l’assujettissement économique dans
laquelle les structures économiques du Kamerun indépendant sont
restées embrigadées.
Se référant plus spécifiquement à notre aire de recherche, nous
avons la thèse de Maurice Mveng Ayi : « Anti-colonial rebellions in
South Central Cameroon under German rule 1887-1907 », London,
1985. Celle-ci couvre une aire géographique homogène. Après un
aperçu global sur la nature et le contenu des traditions orales des Béti
et des Boulou, l’auteur montre comment l’autorité coloniale
allemande s’installe dans la région. Le thème principal de la recherche
est l’analyse de 5 rebellions qui éclatent en pays béti entre 1895 et
18 1907. L’interprétation de ces rebellions est faite à travers une
exploitation judicieuse des traditions orales. Cette approche
méthodologique permet de comprendre pourquoi certains groupes se
rebellent et non d’autres. On apprend ainsi que les causes de ces
rebellions sont l’arrogance des autorités coloniales qui évincent les
dépositaires authentiques du pouvoir. Ce genre de coup de force
favorise la déstabilisation des groupes tribaux.
A propos de l’échec de ces rebellions, l’auteur explique que les
populations ne s’étaient pas rapidement adaptées aux nouvelles
méthodes de guerre malgré l’introduction massive des armes à feu et
de la poudre dans la région. La thèse de Mveng Ayi constitue, à n’en
point douter, une source fondamentale de données historiques sur le
Sud-Kamerun au temps de la colonisation allemande. Elle est en
même temps une grande référence du point de vue méthodologique.
Concernant le Sud-Kamerun au temps de la période coloniale
allemande, on pourra également lire l’ouvrage très récent d’Andreas
Eckert sur les relations entre les Douala et les puissances coloniales :
Die Douala und die kolonialmächte, Hamburger Studien zur
Afrikanischen Geschichte, Bd 2, Hamburg, Lit Verlag, 1991.
L’un des faits majeurs de la période coloniale allemande au
Kamerun est l’abondance des sources disponibles surtout en
Allemagne même. Nous avons ainsi :
- les documents d’archives, manuscrits ou imprimés. On les trouve
sous les cotes Reichskolonilamt (R.K.A) ; Reichspostminiterium
(R.P.M) pour ceux disponibles en Allemagne et sous l’appellation
générale Fonds allemand (F.A) pour ceux disponibles au
Kamerun. Il s’agit ici des documents de première main, des
manuscrits, des correspondances administratives, des lettres
émanant, soit des acteurs authentiques de la cette période ou
encore, des témoins oculaires ;
- les Mittheilungen von Forschungreisenden und Gelehrten aus den
deutschen Schutzgebieten. Ceux-ci renferment des
communications d’explorateurs et de savants en provenance des
territoires sous protectorat allemand. Ils étaient publiés à Berlin
par le Baron von Banckelmann ;
- le Deutsches Kolonialblatt (D.K.B). C’est le bulletin colonial
allemand. Ce périodique officiel contient des rapports de toute
19 nature sur chacune des possessions allemandes : rapport des
gouverneurs ; rapport des enseignants ; rapport des commandants
des stations militaires ; des chefs de patrouille ou de colonnes
militaires ;
- la Deutsches Kolonialzeitung (D.K.Z), agence d’information et de
propagande de la Société Coloniale Allemande, contient des
pétitions, des rapports des congrégations missionnaires opérant
dans les colonies allemandes ;
- la Deutsches Kolonial Rundschau (D.K.R), est un bulletin
panoramique d’informations de toutes natures et de propagande
sur les colonies allemandes ;
- le Tropenflanzer, bulletin d’information du Comité Economique
Colonial (Kolonial wirschaftliches Komitees) renferme la plupart
des données d’information sur les activités agricoles dans les
colonies ;
- le Jahresbericht über die Entwicklung der deutschen
Schutsgebiete in Afrika und Südsee im Jahre... contient la plupart
des informations à caractère économique à propos des colonies
allemandes. Il renferme également des données statistiques très
utiles pour quiconque serait intéressé par l’histoire économique
des colonies allemandes ;
- les 13 volumes de la Kolonialgesetzgebung renferment des traités,
des lois, des notes officielles sur la période coloniale allemande
s’étendant de 1884 à 1909. On y trouve également les chartes des
grandes compagnies concessionnaires : La Gesellschaft Nord
West Kamerun (G.N.W.K.) et la Gesellschaft Sud-Kamerun
(G.S.K) ;
- les mémoires publiés par les chefs d’expéditions scientifiques,
militaires, les administrateurs coloniaux les commerçants, les
religieux, contiennent des données très utiles. A titre indicatif,
nous pouvons mentioner Max Buchner; Kamerun, Skizzen und
Betrachtungen, Leipzig, 1887. Hans Dominik; Kamerun, sechs
Kriegs und Friedenjahre in den deutschen Tropen, Berlin 1901;
Vom Atlantik zum Tschadsee, Kriege und Forschungsfahrten in
Kamerun, Berlin 1908. Curt Von Morgen; Durch Kamerun von
Süd nach Nord, Leipzig Brockhaus 1893, traduction de Laburthe
Tolra, A travers le Kamerun du Sud au Nord, Paris, publications
de la Sorbonne 1982. Jesco von Puttkamer; Gouverneurjahre in
Kamerun, Berlin, Verlag Georg Stilke, 1912. Eugen Zingraft;
20 Nord-Kamerun, Berlin 1895. La revue Stern von Afrika, qui était
publiée par les Pères Pallotins de Limburg sur Lahn, contient des
informations très utiles sur l’activité missionnaire
d’évangélisation et d’éducation, ainsi que sur les personnages tels
que Charles Atangana et sa famille, Martin Paul Samba etc.
Les multiples problèmes posés par la connaissance de l’histoire
africaine démontrent au quotidien, l’importance de la tradition orale
dans l’optique d’une reconstitution historique objective, reflétant
autant que possible la vision interne par des témoins, des éléments
dynamiques des sociétés africaines. Pour le cas de l’hégémonie
allemande au Sud-Kamerun, il nous a été pratiquement impossible de
trouver des témoins oculaires ayant vécu consciemment les faits. Tout
au plus avons-nous rencontré des témoins, nés certes au temps de la
colonisation allemande, mais à la fin de l’hégémonie, de telle manière
que leur jeune âge à l’époque des faits ne leur aura pas permis d’en
garder des clichés précis. Les informations livrées alors par les
derniers provenaient des récits transmis par leurs parents ou
grandsparents. Dans la plupart des cas, nous avons souvent eu à faire à des
témoins de seconde main, mais sélectionnés en fonction de leur intérêt
sur le passé de leurs différents groupes. Nous avons également
interrogé les membres de famille, descendants de certaines
personnalités ayant joué un grand rôle dans la période coloniale
allemande. A titre d’exemple, nous pouvons citer les familles de
Charles Atangana, celle de Simekoa, celle de Essono Ela, d’Omgba
Bissogo, de Nguélémendouga. Beaucoup de ces témoins, à l’exemple
du père à la retraite Léon Messi, gardaient encore des souvenirs précis
des évènements qui leur avaient été rapportés.
Bénéficiaire d’une bourse de recherche de l’Office Allemand
d’Echanges Universitaires (D.A.A.D), nous avons eu l’occasion de
consulter les archives officielles de Postdam et de Coblence et aussi
les archives militaires de Freiburg. Nous avons consulté les archives
des Pères Pallotins à Limburg (Archiv der Pallotiner Kongregation).
Notre séjour à Hamburg nous a également permis de mener nos
recherches dans les nombreuses bibliothèques et centres de
documentation divers de la cité hanséatique. Le séjour en République
Fédérale d’Allemagne nous aura également donné la possibilité de
consulter les archives de la Mission de Bâle en Suisse (Archiv der
evangelischen Missionsgesellschaft in Basel), celles
d’Aix-en21 Provence en France et aussi la bibliothèque du Centre Georges
Pompidou à Paris. Nous avons pu guider nos recherches dans ces
centres d’archives et autres bibliothèques grâce au concours précieux
des catalogues publiés par Eldrige Mohammadou ; Catalogue des
archives coloniales allemandes au Cameroun, Yaoundé, I.S.H. 1972
et Max F. Dippold ; Une bibliographie du Cameroun, les écrits de
langue allemande, Otto Boeck Burgau, 1971. Nous avons également
utilisé la bibliographie de Marc W. Delancey and Peter J. Schraeder ;
World bibliography series Cameroon n° 63, Oxford Clio Press 1986.
La série Die deutsche Kolonialliteratur im Jahre... publiée à Berlin
Wilhelm Süsserott Verlag par Maximilian Brose nous aura également
été très utile.
En dehors des centres d’archives publics et officiels, nous avons
également consulté des centres d’archives privés. Ainsi, les archives
personnelles du regretté Pie Claude Ngoumou nous auront été d’un
apport inestimable.
Notre travail porte globalement sur la période s’étendant de 1884
à 1916 Dans les ouvrages d’histoire allemande, cette période est
connue sous l’appellation de « Dreissigjahre Geschichte » Mais si
l’année 1884 constitue l’affixe première de notre étude, nous ne
manquerons pas de remonter légèrement dans le temps. Les
évènements qui se déroulent en 1884 sur la côte kamerunaise reflètent
l’aboutissement d’une lente évolution politique et économique. Les
commerçants allemands côtoient régulièrement les côtes kamerunaises
eau cours du XIX siècle, et surtout depuis que Woermann fonde une
11maison de commerce à Douala town en 1868 . A la veille de la
signature du traité de protectorat, les firmes commerciales allemandes
assurent 60% des exportations, laissant seulement 40% aux Anglais.
12D’après le rapport établi par Hyde Hewett le 17 décembre 1883 ,
certains produits tels que le cacao, le bois d’ébène, sont exclusivement
exportés par les compagnies allemandes Woermann, Jantzen et
Thormälhen, ce qui ressemble presque à une situation de monopole.
Les évènements de 1884 sont donc l’aboutissement d’un intérêt que
les milieux d’affaires allemands portent sur la côte kamerunaise.

11 Wirz, Von Sklvenhandel zum Kolonialhandel..., p. 63
12 Au sujet du renversement de cette tendance commerciale sur la côte kamerunaise
en faveur des firmes allemandes, lire : « Correspondance respecting affairs in the
Cameroons. House of Parliament », session du 23 Octobre 1884, vol. I, LV, P. 13.
22 Quant à l’année 1916, elle marque le repli des Allemands en Guinée
espagnole.
L’ensemble du travail se présente en 4 parties.
La première partie constitue une présentation des éléments du
milieu physique au Sud-Kamerun, une présentation de l’organisation
des sociétés traditionnelles à partir d’un certain nombre d’exemples.
Cette partie donne enfin un aperçu rapide des activités économiques
sur la côte kamerunaise à la veille du protectorat.
A partir de la deuxième partie, nous entrons dans le vif du sujet.
L’analyse des formes d’alliances politiques et autres formes de soutien
au pouvoir colonial, ainsi que l’étude de quelques personnages qui
jouent un rôle clé dans ces stratégies d’alliances constituent l’essentiel
de cette partie.
La troisième partie se penche sur les relations de partenariat
économique entre les firmes commerciales allemandes et les
populations kamerunaises. Elle met un grand accent sur l’organisation
du commerce intermédiaire. Cette partie porte également sur les
problèmes issus du commerce intermédiaire, en particulier les
ambitions des Allemands d’étendre leurs activités vers l’arrière-pays,
au détriment de leurs anciens partenaires économiques. Celles-ci
aboutissent à des ruptures en cascade des alliances tissées. Ceci
entraîne alors un ensemble de confrontations.
La quatrième partie se penche, dans un premier temps sur les
conséquences de la défaite militaire de la partie kamerunaise. Le prix
à payer sera matérialisé par une multiplication des formes de sujétion :
travail forcé, portage, fiscalité excessive, réquisitions de toutes
natures. Dans un deuxième temps, cette partie étudie la première
guerre mondiale au Kamerun, les nouvelles formes de servitude qui se
développent pendant les hostilités et enfin, le repli des Allemands en
Guinée espagnole. En effet, après 32 ans de présence au Kamerun, les
Allemands doivent abandonner le territoire. Le repli se fait grâce au
soutien volontaire ou forcé de dizaines de milliers de Kamerunais, qui,
en Guinée, constituent « une véritable colonie dans la colonie ». En
exil, beaucoup de chefs de grande renommée à l’exemple de Charles
Atangana, vont négocier leur retour au Kamerun. En contrepartie, ils
proposent leur allégeance aux nouveaux maîtres de la colonie, en se
disant également prêt à les servir fidèlement.
23 Pour la réalisation de cet ouvrage, la difficulté majeure, que nous
avons eu à affronter, aura été celle de la langue. La plupart des
documents d’archives (les manuscrits principalement) sont écrits en
caractère gothique très difficile à lire. Ceci a rendu leur exploitation
très laborieuse, lente, voire même à certains moments impossible.
Chaque fois que nous avons eu l’occasion, nous n’avons pas hésité de
mettre à contribution les étudiants de germanistique de l’université de
Hambourg.
Dans la pluralité des sources, il fut également très difficile de
trouver le contenu vrai de la pensée du colonisé, de déceler à travers la
documentation largement européenne la voir réelle de l’opprimé. Par
conséquent, nous avons eu toujours à lire « entre les lignes » les
sources à notre disposition.
L’exploitation judicieuse des informations contenues dans les
différents types de documents aura été rendue difficile par le fait de la
contradiction des faits relatés, très souvent par les relateurs
euxmêmes. Les faits exposés dans le D.K.B. retrouvaient une explication
toute différente dans le R.K.A., le Stern von Afrika ou le D.K.Z.,
surtout que ces différents périodiques étaient au service de groupes
aux intérêts parfois divergents.
Les informations de tradition orale auront également été
d’exploitation difficile. L’éloignement des évènements par rapport au
temps de l’enquête de terrain a mis en exergue le phénomène de la
déformation et quelquefois de la déperdition des faits. Il s’est en outre
posé le problème de l’absence d’un système de datation précise des
évènements, sans oublier une fois de plus la quasi-inexistence de
témoins majeurs (oculaires). Très souvent aussi, le goût du
pittoresque, l’exagération, le griotisme, l’affabulation pure, le refus
d’acceptation de toute analyse contradictoire par rapport aux « vérités
éternelles » détenues par certains informateurs auront constitué de
grands obstacles.
Face à ces difficultés et par souci d’atténuer l’effet des
contradictions pour un minimum de vérité historique, nous n’avons
pas hésité à soumettre les informations recueillies à divers types de
critiques : critique de provenance, d’authenticité, de restitution des
évènements dans leur contexte historique réel.
24 Première partie
LE SUD-KAMERUN A LA VEILLE DE LA
COLONISATION ALLEMANDE
Chapitre 1
PRESENTATION DU CADRE PHYSIQUE ET
HUMAIN
Le territoire du Kamerun, au sud du plateau de l’Adamaoua,
présente de grandes variantes dans les domaines du relief, du climat,
des sols, des paysages végétaux.
1.1 Le cadre physique
Les plateaux forment l’essentiel du relief au sud de l’Adamaoua.
Dans le secteur côtier, il existe cependant d’étroites bandes de plaines.
1.1.1 Le relief
Les plateaux au Sud-Kamerun forment deux grands ensembles
distincts : le plateau sud-camerounais et les hauts plateaux de l’ouest.
Le plateau sud-camerounais est une plate-forme d’allure
monotone, avec une altitude variant entre 650 et 900 mètres. Du point
de vue géologique, c’est une zone relativement stable, néanmoins
parsemée de quelques massifs montagneux : les Mbam-Minkom (1295
m) ; les Monts de Ngovayang (1043 m). Dans la région du sud-est du
territoire, le plateau s’affaisse progressivement et s’incruste dans la
cuvette congolaise.
Les hauts plateaux de l’ouest : ils couvrent l’essentiel de l’ouest
du Kamerun. L’altitude est généralement supérieure à 1000 mètres.
Ces plateaux se situent dans une zone tectonique fragile (ligne de
fracturation s’étendant des îles Annabon dans le golfe de Guinée
jusqu’au Tibesti au nord du Tchad). Pour cette raison, ils sont
parsemés de massifs volcaniques, dont quelques-uns sont encore en
activité. Les massifs les plus importants sont, outre le Mont Cameroun
(4100 m), le Mont Oku (3008 m) ; les Monts Bamboutos (2740 m) ; le Mont Koupé (2050 m). Ce relief de hauts plateaux présente également
quelques dépressions : de Mamfé, du Noun, la plaine des Mbo.
Les basses terres : il s’agit pour l’essentiel des plaines côtières.
Celles-ci occupent des surfaces fort réduites. Les basses terres
côtières, sont constituées de deux ensembles, séparés par le Mont
Cameroun : le bassin de Douala et celui du Ndian.
1.1.2 Le climat
Le Sud-Kamerun se situe globalement dans la zone de climat
équatorial placée sous l’influence de la mousson marine. Cependant,
des facteurs locaux apportent des modifications à ce climat.
Dans la région des hauts plateaux de l’ouest, c’est le climat
équatorial dit « camerounien », caractérisé par des précipitations
abondantes et régulières. Dans la région côtière, principalement au
pied du Mont Cameroun, ces précipitations atteignent parfois 7000
mm.
Les plaines côtières subissent un climat équatorial guinéen
maritime, marqué également par l’abondance des précipitations.
Le reste du plateau sud-camerounais est sous l’influence d’un
climat équatorial guinéen classique ou yaoundéen, marqué par des
précipitations moyennes (1500 mm). Dans la zone de raccordement
avec l’Adamaoua règne un climat soudano-guinéen de transition,
caractérisé par une baisse importante des précipitations (environ 1200
mm).
1.1.3 Les sols
Il existe une grande variété de sols au Sud-Kamerun. Ces variétés
peuvent être regroupées en trois grands groupes :
- le plateau sud-camerounais est couvert par des sols argileux,
pauvres en bases, mais fertilisés par une couche humifère
supérieure provenant de la décomposition des débris végétaux.
Ces sols donnent des rendements suffisants et conviennent aux
cultures arbustives : caféier, cacaoyer, palmier à huile ;
- dans la plaine côtière et la vallée de certains fleuves (Nyong),
prédominent les sols alluviaux ;
- des sols volcaniques d’une très grande fertilité couvrent de
grandes superficies dans les hauts plateaux de l’Ouest.
28 1.1.4 Les paysages végétaux
D’une manière générale, les zones équatoriales du Sud-Kamerun
correspondent au secteur de la forêt. Cependant, des facteurs locaux
(fortes densités, altitude) apportent des nuances dans ce schéma
d’ensemble. Dans les hauts plateaux de l’ouest, la forêt a été presque
entièrement détruite. Cette destruction, a laissé apparaître, une
végétation de hautes herbes (Grassfields).
Le plateau sud-camerounais est couvert d’une végétation de forêt
primaire. Celle-ci couvre le plateau jusqu’au nord de Yaoundé ; là, on
accède à la forêt secondaire, et à partir de la région d’Obala, le plateau
est le domaine de la savane arborée post-forestière.
Les plaines côtières sont couvertes de forêts mais davantage d’une
mangrove constituée de plantes aquatiques aux racines qui affleurent.
1.1.5 L’hydrographie
Le sud du Kamerun est drainé par un réseau hydrologique dont
les cours d’eau sont regroupés en deux importants bassins : le bassin
de l’Atlantique avec pour principaux cours d’eau la Sanaga, le Nyong,
le Wouri, le Ntem, la Dibamba ; le bassin du Congo avec pour
principaux cours d’eau la Boumba et la Ngoko.
Ces cours d’eau, à cause d’un relief et d’une côte disséqués, ne
sont navigables que par biefs. Le Wouri présente cependant un large
estuaire pouvant permettre un vaste aménagement portuaire.
En somme, le Sud-Kamerun à la veille de la conquête coloniale
présente de grandes potentialités naturelles.
- les sols, d’une assez bonne fertilité, peuvent permettre le
développement à grande échelle d’une gamme variée de cultures ;
- la richesse de la faune, notamment les éléphants est une source
inestimable d’approvisionnement en ivoire ;
- la richesse de la flore se prête à une gamme variée d’expériences
scientifiques, de même que le bois est également une grande
richesse.
1.2 Les principaux groupes ethniques
Le Sud-Kamerun se caractérise par la grande variété de son
peuplement. Cette variété entraîne aussi une multitude de formes
d’organisations sociales et politiques.
29 Les populations du Sud-Kamerun ont fait l’objet de nombreuses
études historiques, sociologiques, anthropologiques et
1ethnographiques. Parmi ces travaux de référence, nous avons Dugast .
Des études précises ont été également menées sur les principaux
groupes du Sud-Kamerun. La recherche de Philippe Laburthe Tolra
2porte sur les Béti . Claude Tardits a mené une recherche fondamentale
3 4 5sur les Bamoun . Les travaux d’Emmanuel Ghomsi et Delarozière
sont des données fondamentales sur les Bamilekés.
D’une manière générale, les principaux groupes ethniques qui
constituent le peuplement du Sud-Kamerun sont les suivants : dans le
plateau sud-camerounais, les Ewondo-Bané ; les Eton ; les Bulu-Fang,
les Ntumu, les Maka-Djem, les Baya et, à la frange nord, les Vouté.
èmeA la fin du 19 siècle, beaucoup de ces groupes n’ont occupé
leur terroir que très récemment. Au moment où les premiers
explorateurs allemands arrivent dans le « Hinterland » du Kamerun,
ils constatent que les villages qu’ils traversent sont d’aménagement
récent. Kund et Tappenbeck rapportent les faits suivants, au cours de
6l’expédition de 1887 :
Le 14 Novembre 1887, partis du village Bidjoka, nous atteignîmes un village
Kadjiu appelé Lokundjé-Malolé. Il s’agissait d’un village nouvellement
construit. Les maisons étaient neuves ou presque neuves. Cette même situation
se confirma lorsque nous arrivâmes dans le village de Bongolo chez les
Ngumba, le 20 Novembre 1887.
Les mêmes remarques seront faites un peu plus tard par Curt Von
Morgen, lorsqu’en 1890, il eut à visiter le royaume de Ngila.
Je pris franchement vers le nord, vers la Sanaga. Comme le paysage dans
lequel, je pénétrais maintenant avait changé depuis l’année précédente ! Ici,
l’année passée, nous avions traversé des localités florissantes des Kwollés
(Ewondos) et des Toni (Eton). Elles avaient disparu ; seuls quelques monceaux

1 I. Dugast, Inventaire ethnique du Sud-Cameroun, Ircam, Mémoire 1, populations,
Paris 1949.
2 Ph. Laburthe Tolra, Les seigneurs de la forêt, Paris, publications de la Sorbonne,
1981.
3 Cl. Tardits, Le Royaume Bamoun, Paris, Armand Colin, 1980 (2 vol.)
4 E. Ghomsi, « Les Bamilekés du Cameroun. Essai historique des origines à 1920 »,
ethèse de doctorat de 3 cycle ronéotypée, Paris, 1972.
5 R. Delarozière, Les institutions politiques et sociales des populations dites
bamilekés, Douala, IFAN, 1950.
6 M.D.S., 1888, B. I., p. 16.
30 de ruines et de plantations envahies par les mauvaises herbes attestaient
qu’autrefois, il y avait eu des habitations humaines. Et quand je traversai la
Sanaga, je ne retrouvais plus de l’autre côté les localités Manguissa qui s’y
trouvaient autrefois. Devant les bandes de Ngila qui razziaient les esclaves, la
7plupart s’étaient retirés sur l’autre rive du fleuve vers le Sud-ouest .
Morgen affirme également que tout le long de la Sanaga,
l’insécurité, entretenue par l’armée de Ngila était permanente, et les
mouvements de populations vers la forêt du sud incessants. Selon
Laburthe Tolra, les mouvements de populations et les exactions de
l’armée de Ngila sont réels. En se basant sur des traditions orales
convergentes des Béti, il soutient que ces derniers seraient
effectivement originaires de la partie septentrionale du Kamerun. Un
nom retient particulièrement son attention, Nditam sur la rive gauche
8de Mbam .
Dans la région côtière du Kamerun, les groupes ethniques les plus
importants sont les Douala, les Bakoko, les Malimba, les Bakweri.
Notre attention se portera particulièrement sur les Douala. D’après
9Bouchaud , les Douala seraient venus de l’intérieur du Kamerun. Les
traditions connues affirment qu’ils auraient occupé le bassin inférieur
de la Sanaga ; de là, ils émigrèrent dans la zone du cours inférieur de
la Dibamba. Le nom Douala proviendrait de la déformation du nom de
10leur ancêtre Mbédi Ewalè . Sur le cours inférieur de la Dibamba, ils
fondent le village de Pilti construit de Kombos (huttes). Leur activité
principale était la pêche. Le produit était échangé contre les
productions agricoles des Bakokos et des Bassa. L’arrivée des Douala
11dans l’embouchure du Wouri reste floue, tant les opinions divergent .
èmeCe qui est certain, c’est qu’à la fin du 17 siècle, les Douala étaient

7 (Curt von) Morgen, Durch Kamerun von Sud nach Nord, Leipzig Brockhaus, 1893,
p. 134.
8 Laburthe Tolra, Les seigneurs..., p. 58.
9 J. Bouchaud, La côte du Cameroun dans l’histoire et la cartographie, des origines
à l’annexion allemande, Paris, P.U.F., 1952.
10 M. Doumbé Moulongo, « Origines et migrations des Douala », Abbia, 20 (1968)
p. 79.
11 Selon Bouchaud, l’arrivée des Douala dans l’embouchure du Wouri se situerait à
ela fin du 17 siècle. Pour Moulongo, elle se situerait aux alentours de 1630.
31 déjà en contact avec les Européens, puisque la zone figurait sur les
12cartes maritimes occidentales de l’époque .
Les principaux groupes ethniques de l’ouest du Kamerun qui
retiendront particulièrement notre attention au cours de cette étude
sont ceux des Bamilekés, les Bamun, les Bali, les Bafut.
La tradition orale se plaît à rappeler que les Bamilekés sont
13descendus du nord. Pour Delarozière , les Bamilekés seraient
originaires du Haut-Mbam, actuellement occupé par les Tikars. Les
recherches menées plus récemment apportent d’autres précisions. De
14celles-ci , on retient que c’est par détachements successifs, sous des
15influences diverses et par des voies différentes que les populations
e eNdobo auraient gagné le plateau dit bamileké entre les 15 et 20
siècles. Ces Ndobo fondèrent la chefferie de Baleng qui par la suite
16donne naissance à celles de Balengou et de Bandjoun .
En ce qui concerne les Bamoun, les traditions orales de ce groupe
interprétées par Claude Tardits et confirmées par le Sultan Njoya,
affirment que la fuite hors du pays Tikar de Nsa’ra, serait à l’origine
17de la fondation du Royaume Bamoun .
12 Voir à cet effet Bouchaud, La côte du Cameroun…, p. 12. On pourra également
lire Manga Bekombo Priso, « Essai dur le peuplement de la région côtière du
Kamerun : les populations dites Douala. » dans Cl. Tardits, Contribution de la
recherche ethnologique à l’histoire des civilisations du Cameroun, BD 2, Paris
(1981), pp 505-510.
13 Delarozière, Les institutions politiques …, p. 10-11.
14 On pourrait mentionner à ce niveau J-L. Dongmo, Le dynamisme bamileké
(Cameroun), Bd 1 : la maîtrise de l’espace agraire, Yaoundé 1981.
E. Rohde, Chefferie Bamileké, Traditionnelle Herrschaft und Kolonialsystem,
Hamburger Studien zur Afrikanischen Geschichte, Bd 1 Hamburg, 1990.
15 Pour E. Rohde, pp 23-25, le terme général Bamileké désigne en fait une grande
diversité de groupes. Sous la pression des Tikar eux-mêmes menacés par les Foulbé
de l’Adamaoua, les Ndobo ont dû migrer vers des secteurs plus sécurisants. Les
influences acquises par les uns et les autres groupes, ainsi que les dominations
subies (Tikar, bamoun, Banso) peuvent expliquer cette grande diversité.
16 Pour des détails plus précis sur les migrations des différents groupes dits
Bamileké, lire J-L. Dongmo, Le dynamisme bamileké..., Vol. 1, p. 62 (voir aussi la
carte des migrations proposées).
17 Lire à ce sujet : Cl. Tardits, Le Royaume Bamoun…, p. 97 ou encore Njoya
(Sultan) ; Histoire et coutume des bamoun (traduction de Martin Henri), Mémoire de
l’IFAN, Dakar, 1952.
32 Le plateau de Bamenda abrite les groupes ethniques Bali et Bafut.
eCeux-ci descendraient des Tikars. A partir du XVII siècle, sous la
poussée des Chamba et des Fulani, les Tikars, par vagues successives,
18auraient été obligés d’abandonner le plateau de l’Adamaoua.
Lorsque les premiers explorateurs arrivent dans la région de Bamenda,
ils constatent qu’il s’y déroule encore une féroce lutte d’hégémonie,
principalement entre les Bafut et les Bali, chacun voulant imposer sa
19prépondérance sur l’autre .
D’une manière générale, on observe une grande effervescence au
sein des populations du Sud-Kamerun à la veille de l’annexion
allemande. Beaucoup de groupes ethniques ont abandonné le plateau
de l’Adamaoua, monopolisé désormais par des sultanats islamisés qui
veulent mener au loin l’étendard du Prophète, et en même temps,
acquérir des esclaves pour les maîtres fulani de Yola. Ces groupes
traversent la Sanaga et par à-coups, trouvent refuge dans la zone
forestière. Dans ces nouveaux espaces de vie, la quête de la
prépondérance qui habite quelques-uns d’entre eux engendre des
guerres claniques ou ethniques. Dans cet état de belligérance, la
nécessité pour les uns et les autres de se trouver des alliés
militairement solides va devenir une question de survie.



18 M. C. Culloch M., «The Tikars of the British and French Cameroons»
Ethnography Survey of Afrika Part IX, London, International African Institute, 1954,
p. 20.
19 M. E. E. Chilver, «Paramountcy and Protection in the Cameroon, the Bali and the
Germans», in Britain and Germany in Afrika; eds. P. Gifford and R. Louis, Yale
University Press, 1967, p. 480.
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