//img.uscri.be/pth/16653771ba70c41aae259c39c77583f6ebcab028
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 13,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Le système politique marocain

De
191 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 1 052
EAN13 : 9782296342842
Signaler un abus

LE SYSTÈME POLITIQUE MAROCAIN

Du même auteur: On s'est manqué de peu, Dumerchez et Naoum, 1987 Province, Capitale Limoges, Dumerchez et Naoum, 1987 L'Amour-Flo, Analogies, 1989 "Théocraties", Revue du Droit Public, 1985, 2 "Souverainetés en crise", Revue du Droit Public, 1989, 5 "Du droit enrichi par ses sources", Revue du Droit Public, 1992,2 La République Algérienne Démocratique et Populaire, .PUF, 1979 Contestations en Pays Islamiques, Publications du CHEAM, 1984 (en collaboration) L'Algérie Contemporaine, PUF, Que Sais-je? 3ème éd., 1995

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5532-8

Bernard CUBERT AFOND

" LE SYSTEME POLITIQUE MAROCAIN

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan loc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Collection "Histoire et perspectives méditerranéennes" dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.
Derniers ouvrages parus:
Bernard Pierron, Juifs et chrétiens de la Grèce 111oderne:histoire des relations intercommunautaires. 1996 Belkacem Mostefaoui, La télévision française au Maghreb, 1996. A. Labdaoui, Intellectuels d'Orient. intellectuels d'Occident, 1996. Colette Juilliard, Imaginaire et Orient, L'écriture du désir, 1996. Patrick-Charles Renaud, La bataille de Bizerte. Tunisie- 19 au 23 juillet 1961, 1996 Andréas Tunger-Zanetti, Provinces et 111étropoles:la COl1unLlnication entre Tunis et Istanbul (1860-1913),1996. Germain Ayache, La guerre du Rif. 1996. Belkacem Recham, Les musubnans algériens dans l'ar/née portugaise (1919-1945), 1996. Souad Bakalti, Lafemme tunisienne au tenlps de la colonisation, 1996. Rabeh Sebaa, L'arabisation dans les sciences sociales, 1996. Samya El Machat, Les Etats-Unis et le Maroc, Le choix stratégique (1945-1959),1997. Samya El Machat, Les Etats-Unis et la Tunisie, De l'am.biguïté à l'entente (1945-1959), 1997. Samya El Machat, Les Etats-Unis et l'Algérie, De la nléconnaissan ce à la reconnaissance (1945-1962), 1997. François Georgeon et Paul Dumont (dir.), Vivre dans l'El11pire ottoman. Sociabilités et relations intercom.munautaires, 1997. René Teboul, L'intégration économ.ique du bassin lnéditerranéen. 1997. Ali Ben Haddou, Maroc: les élites du rova~l1ne, 1997. Hayète Cherigui, La politique nléditerranéenne de la France: entre diplomatie collective et leadership, 1997. Saïd Smail, Mémoires torturées, un journaliste et écrivain algérien raconte, 2 volumes, 1997.

Pour Badia, Oufae, et Marie M.

INTRODlTCTION

Découvrir la spécificité du système? Cette originalité dévoilée, les chercheurs en place ne peuvent pas, prétendent-ils, la divulguer tout de go au nouveau, quelque peu intrus, qui débarque: la découverte ne saurait que récompenser l'ascèse d'un long parcours initiatique. Si bien que le curieux obstiné finit par se prendre pour le héros buzzatien du Désert des Tartares. TI craint d'être lui aussi absent quand adviendra le bouleversement attendu: ce devrait être, ici, tant redouté par ses relations marocaines les plus proches, la prise du pouvoir par les islamistes. Ds seraient déjà en formations organisées, bien que mal discemables, au-delà des remparts déjà lézardés d'un pouvoir (Makhzen, appareil royal à fabriquer de l'allégeance1) critiqué, voire haï, mais protecteur; on finit donc par désirer le pouvoir du puissant ministre de l'intérieur dénoncé souvent par les mêmes comme manipulateur de pseudo-partis, truqueur d'élections, metteur en scène d'assainissements de façade, voire pire... A moins que le curieux ne devienne insensiblement le promeneur gracquien du Rivage de Syrtes ou du Balcon en Forêt. Qu'importe au fond la surprise politique puisqu'en fin de compte tout se répète. Et l'ennemi - l'islamiste, le rôdeur, le pauvre multiple, le mendiant, l'agressif faux guide mais vrai chômeur; la peur vulgaire rend stupide les plus pseudo-savants disparaît sur les parcours et visages familiers si chauds au coeur, et derrière les conforts domestiques. Comptent alors surtout, en fin de compte, la découverte ressassée des paysages et l'affection désirée de quelques proches. Advienne que pourra, si le destin le
1

Voir infra p. 10 note 3. 7

veut. Et que pourrait-il advenir, sinon, enfin, la pluie bénéfique? Telle fut plutôt ma pente pendant trois ans de Maroc (septembre 1991 août 1994) à arpenter, repérer, m'effrayer, m'exaspérer puis insensiblement plutôt à savourer, aimer, me laisser envahir. Et encore plus tranquillement depuis, au cours de multiples séjours et parcours puisque, redevenu universitaire et ayant quitté le service culturel de l'Ambassade de France, je ne suis plus l'un des portiers d'un supposé Makhzen français, à emprisonner dans sa toile.

-

Et d'ailleurs, s'il n'y avait pas de secret, seulement de l'universel aux couleurs et saveurs nationales. Et le désir de l'autre. L'autre opaque, voire Levinas. L'autre si proche, mon semblable, mon frère, voire Molière et Skakespeare, l'humanité commune. Une question professionnelle promenade, l'éloignant de la poésie. gouverné?
.

hanta quand même ma comment le Maroc est-il

Dans -quelle mesure son mode de gouvernement,

traditionnel mais déjà relativement modernisé, répond-il aux attentes des marocains 26 millions d'urbains et 13 millions de ruraux2 et aux nécessités de l'époque? Et donc peut-il encore durer compte tenu, notamment, des aspirations au mieux être et à la participation politique des nouvelles classes moyennes, des forts écarts de richesse et des révoltes récurrentes contre les injustices (1965, 1981, 1984, 1990), des menaces islamistes poussant ici comme ailleurs sur ce terreau favorable, manipulées ou non de l'extérieur et s'en prenant icL au moins à mots couverts, au coeur du régime, le roL maître des choses,

-

-

2

En 1994~ 26 023 412 marocains dont 13 414 560 urbains et 12 659 033

ruraux contre Il millions en 1960 et 20 millions en 1982 : taux d'accroissenlent annuel moyen actuel de l'ordre de 2 % contre 2,8 % entre 1960 et 1982. Nombre moyen d'enfants par femme : 4~2% en 1990 contre plus de 7 en 1960. cf. présentation de résultats du recensement de 1994 par le nlinistre Omar Kabbaj~in Le Alatin du Sahara~ 12 février 1995. 8

commandeur des croyants? Comment ce système absorbera-t-il l'inévitable mais bien sûr à l'avance indatable succession, évènement majeur redouté par la plupart car au moins dans un premier temps déstabilisant, désagrégatif et désécurisant? fi s'agit de dévoiler ce système politique en partant d'une thèse - l'allégeance est à son fondement - et en détaillant les diverses facettes de cette allégeance qui est, en fait, sous l'apparente simplicité ou brutalité de la soumission, un phénomène complexe impliquant contrepartie et à double fonds. A la base de tout système politique il y a, bien sûr, des règles constitutionnelles. Elles sont ici particulièrement ambiguës, d'une part parce que le roi est le principal constituant et, d'autre part, parce qu'il dispose, en fait, d'une double constitution ou d'une constitution de rechange: un texte qu'il modernise à son gré, mais en tenant compte des pressions, sur le modèle constitutionnel classique des constitutions-lois occidentales, et une constitution traditionnelle selon laquelle en tant que commandeur des croyants, et donc de tous les marocains, et en tant que sultan des tribus et fédérateur des groupes et intérêts, il a un rôle unique -et indispensable ?d'arbitre unificateur le plaçant au-dessus de tout, si ce n'est, évidemment, de Dieu. Ces règles constituent, ici comme partout, des contraintes et des ressources plus ou moins fortes pour les acteurs du jeu politique cherchant tous à atteindre leurs objectifs respectifs, qui peuvent être d'ailleurs alternativement concordants et contradictoires. Jouent donc dans ce système, à côté du roi qui a réussi à se sur armer, les partis, les syndicats, les notables de chaque grande ville, l'armée, les mouvements berbères, les paysanneries, ce qui peut rester des tribus, les docteurs de la fo~ favorables au roi ou dissidents, etc... Egalement des acteurs nouveaux encore mal identifiés comme les jeunes précarisés, les diplômés chômeurs, ou encore des groupes islamistes, ces différentes catégories pouvant se confondre ou se chevaucher et 9

constituant, au minimu~ une menace confuse: nouvelles dissidences appelant de nouvelles manoeuvres de séduction et d'intégration pour transformer, comme souvent, après négociations souterraines, résistance en adhésion? La plupart de ces composantes acceptent d'entrer dans le jeu. Elles essaient d'élargir leur champ d'influence ou leur accès aux places et aux avantages. Elles agissent aussi pour limiter l'accès des autres au pouvoir, à l'Etat, appelé traditionnellement et d'une manière significative Makhzen, que l'on peut traduire par magasin3 : surtout que les autres n'en aient pas trop et que puisse venir un jour le temps d'être, à son tour, au moins un peu seIVi sinon sera brisé le pacte implicite d'adhésion au régime. Tout cela se déroule dans un environnement qui influe fortement sur ce marché politique subjugué par un manipulateurdiviseur-fédérateur, élément clé que l'on cherche à contourner si possible et qui d'ailleurs parfois préfère s'abstenir d'agir, attendre un moment plus favorable ou feindre d'oublier, provisoirement ?,
3

Pour AbdallahLaroui, "magasin où l'on garde l'impôt en nature, et, par

extension~ trésor (Les Origines Sociales et Culturelles du Nationalisme Alarocain~ 1830-1912 Casablanc~ Centre Culturel arabe, 1993, 481 p. p. 67 note 1). Voir aussi., notamment, Alain Claisse, in "Le Makhzen aujourd'hui": "Le Makhzen, si présent dans l'histoire du Maroc, est-il toujours une réalité ?" Officiellement~ il n'existe plus~ sauf dans quelques appellations administratives comme le "Makhzen mobile" qui qualifie les forces auxiliaires de police. Dans le langage populaire, le mot Makhzen est toujours usité. Les populations des villes et des campagnes l'utilisent notamment pour désigner l'Etat et ses agents. Le mot apparait aussi parfois dans la bouche d'un haut dirigeant qui utilise la formule "Dar Makhzen" à propos du roi et de son entourage et plus généralement le palais royal... le concept de Makhzen est dérivé du verbe "khazana" (cacher ou préserver) que l'on retrouve dans l'expression française "magasin". Dans l'ancien empire arabe il désignait le coffre où les émirs gardaient les impôts destinés au calife de Bahgdad... Le mot est devenu plus tard synonyme de trésor..." (in Le Afaroc ~4ctuel,études réunies par Jean-Claude Santucci~Paris~ CNRS~ 1992~ p. 285 à p. 31O~p. 285). Voir aussi du même Alain Claisse, La description du Makhzen, dans sa présentation du livre de Rachida Cherifi~ Le Jvfakhzen Politique au Nfaroc~ Casablanca., Afrique Orient~ 1988, 121 p. p. 9 et 10.
10

telle directive parce qu'elle est, dans un premier temps, et il le sait, tombée à plat. il faut en effet tenir compte du contexte climatique: a-t-il plu, va-t-il pleuvoir, les récoltes seront-elles bonnes, la sécheresse récurrente va-t-elle encore aggraver la paupérisation des campagnes, accélérer la bidonvillisation et ralentir les affaires. On prête à Lyautey cette maxime politique fondamentale: "au Maroc, gouverner c'est pleuvoir". fi faut aussi s'accommoder du contexte international: l'Algérie menace-t-elle ou est-elle affaiblie, la France et l'Europe vont-elles réagir aux avances faites aux Etats-Unis et ceux-ci ont-ils besoin du Maroc pour un rapprochement arabo-israélien. Et quelles pressions exerceront les incontournables bailleurs de fond; il faut donner des gages à la Banque Mondiale qui pousse plutôt vers une libéralisation à l'anglo-saxonne, à l'Europe qui penche vers le Nord et l'Est et qui veut lier association économique et démocratisation politique, mais aussi écouter les riches Etats du Golfe. Règles, acteurs, pratiques et jeux. Effets positif et négatif des décisions, renforçant ou non les soutiens. Demandes, pressions et réponses. Adhésion plus ou moins grande aux règles et décisions. Influence des environnements. Capacité à les modifier. La grille de l'analyse systémique4 s'applique bien ici. Et aussi l'idée de base qui la soustend : adapter pour maintenir, intégrer pour poursuivre, aussi bien en ce qui concerne le mode de vie (l'aspect "civilisationnel", comme on dit souvent au Maghreb, qui doit concilier tradition et modernisation et organiser un accueil sélectif de l'extérieur) qu'au niveau de l'exercice du pouvoir avec une monarchie qui maintient en absorbant une dose de nouveauté voire de contestation.

4

cf. David

Easton~ Analyse

du Système

Politique~ traduction

Pierre

Rocheron~ Paris~ Armand Colin~ 1974~ 488 p. Définition pédagogique détaillée par exemple in Dmitri Georges Lavroff~ Le Système Politique Français~Paris~Dalloz~3è ed. 1982~p. 10 à 22. Voir encore Yves Mény~Le S:vstèmePolitique Français~Paris, Montchrestien~2èn1eédition~ 1993. Il

En dehors de la très sérieuse analyse systémique se présentent à l'esprit des images plus triviales. Plus que toute autre la vie politique marocaine s'apparente en effet au jeu d'échecs, au marchandage convivial et à la navigation à voile: zig-zags et louvoiements, attente de vents et de temps favorables, bords expéditifs en cas de bonne risée impromptue, routes surprises. Et aussi au football: passes en retrait ou à l'adversaire, dégagements en touche, tacles qui laissent à terre, mises hors-jeu, arbitresacteurs, avertissement et exclusion, passes et dribbles brillants attendus ou déconcertants du meneur. On ne doit toutefois pas oublier ce que le ludique peut, encore, cacher de tragique puisque cet apparent plutôt convivial souk. politique a pu dériver, dans plusieurs camps et selon des styles différents, vers des entreprises diverses mais toujours cruelles d'élimination physique réciproque: jeux policés et jeux implacables, sous le sucre, le sel, et derrière embrassades fraternelles et baise-mains obséquieux, mitraillages, tortures inexorables et longtemps sans appel, anéantissement dans des bagnes (Tazmamart rasé mais encore, peut-être, Agdz et El Kalaa M'Gouna ?), douleur et sang. Tous les chapitres tourneront autour de l'acteur primordial car parler du système politique marocain, c'est toujours converger vers le roi; d'où un autre titre possible: sinon le Roi du Maroc, du moins le Maroc et son Ro~ ou le Roi et son Maroc. On cherchera tout d'abord à discerner l'originalité d'un système qui s'annonce monarchie constitutionnelle mais qui est bien différent du système britannique, espagnol ou encore danois. On trouvera la spécificité dans l'allégeance, acte beaucoup plus complexe qu'il n'en a l'air, plein de sous-entendus, à la fois agenouillement et contrat, soumission révocable assortie de contreparties et engageant la responsabilité du chef ainsi investi
(Chapitre I : L'Allégeance

- fondement). En observant les règles

de base du pouvoir politique on retrouvera le ro~ qui les pose et qu'elles consacrent (Chapitre II : Le roi-constituant). Un roi maître du temps et du jeu politique, commandeur des croyants, et 12

contrôlant régions, tribus, acteurs (Chapitre III : L'ombre du Roi). Mais le système n'est jamais définitivement assuré, le contrat inégal avec le roi peut être refusé ou rompu, l'allégeance n'est ni générale ni définitive, le roi est responsable et, s'il faillit dans sa mission essentielle d'agrégation, il peut être écarté et déchu. Et ce qui vaut pour Hassan II ne vaut pas pour son successeur, qui sera d'abord mis à l'épreuve: les allégeances sont hautement personnalisés et de nouvelles dissidences grondent, qu'il faudra réduire. Enfin ce système proprement marocain, très ancien et qui a fait ses preuves, fondé sur l'appartenance étouffante et sécurisante à un groupe et sur la fidélité récompensée à un homme, peut-il s'accommoder sans peine d'un autre univers social, mental, juridique et politique fondé sur des règles plus abstraites, des garanties d'ordre judiciaire, des procédures électives d'attribution du pouvoir. La modernisation et la démocratisation instillées par le roi lui-même ne risquentelles pas de dynamiter son système (Chapitre IV : L'adaptation ou la transformation).

13

CHAPITRE I L'ALLEGEANCE FONDEMENT

-

Découvrir la spécificité du système? Paul Pascon invite le chercheur à la patience: il lui fanut 17 ans d'approches pour que lui soient confiés des documents essentiels sur la maison d'lligh, empire déchu du Sud marocain, au bord du Sahara. n fut, nous dit-iL la victime désirante d'une "stratégie de l'araignée"s. Divulguer ou prendre au piège? Le Maroc a tant de charmes et aujourd'hui son Makhzen, expert en relations publiques traditionnelles et modernes, peut vous faire accéder à quelques privilèges. Reste que l'oeuvre de Pascon, et de quelques autres marocains et étrangers, tend à prouver que si, comme il le dit, la recherche en sciences sociales "est d'abord un rapport entre les homme s"6, l'indispensable sympathie, voire communion, n'empêche pas l'indépendance d'esprit. Déjà Jacques Berque, à ses risques et périls, avait su s'opposer à la résidence7. Michel Van Der Yeught développe la métaphore de la maison marocaine fermée sur l'extérieur, hostile, ouverte sur un

S

Paul Pascon,avec la collaborationde A. Arrif, D. Schroeter,M. Tozy, H.

Van Der Wusten, La lvlaison d'lligh et l'histoire sociale du Tazerwalt, Rabat, SrvŒR, 1984, 213 p., cf. préface p. 5 à 7. 6 ibid p. 7. Lire, aussi, notamment, Paul Pascon, Le Haouz de lvlarrakech.. Tanger.. 1977, deuxième édition, Rabat, 1983, 2 volumes. Et Mohamed Ennaji et Paul Pascon, Le Makhzen et le Sous AI-Aqsa, la correspondance politique de la A4aison d'lligh, Paris-Casablanc~ Ed. CNRS-Toubkal, 1988, 248 p. Voir, notamment, Structures sociales du Haut-Atlas, Paris, PUF 1955, 2è
Î

ed., suivi de Retour aux Seksawa, par Jacques Berque et Paul Pascon, 1978 ou encore Le lvlaghreb entre Deux Guerres, Paris, Esprit, Seuil.. 1962 et A4émoire des Deux Rives, Seuil, 1989.

15

coeur, chaleureux et secret, enveloppant la famille protectrices. Ainsi seraient la société et le pouvoir, gigognes. A première vue, superficielle, une annonce, une antichambre, un trompe-l'oeil doté toutefois d'une certaine substance: une monarchie constitutionnelle? Puis une réalité plus profonde: des segments sociaux quant à eux très consistants que le pouvoir utilise les uns contre les autres mais qu'il doit fédérer. Enfin l'allégeance, coeur dur du système et ultime apparence à décortiquer. Et, sous l'immobilité factice, la responsabilité politique du roi.

I - UNE MONARCHIE CONSTITUTIONNELLE?
Toutes les constitutions marocaines (7 décembre 1962 ; 2 mars 1970 ; 15 mars 1972 ; 4 septembre 1992 ; 13 septembre 1996), dans leur immuable article 1er, l'affirment: "Le Maroc est une monarchie constitutionnelle, démocratique et sociale". fi est suivi par un tout aussi rituel article 2 qu~ selon une certaine lecture, pourrait confirmer: "la souveraineté appartient à la nation qui l'exerce directement par voie de référendum et
8 "En visite à l'étranger, le voyageur cherche souvent une analogie simple qui lui permette de se faire une idée claire du pays où il est. Dans le cas du Maroc, l'image qui s'impose à l'esprit est celle du "riad". C'est en effet la maison traditionnelle marocaine qui offre la comparaison la plus féconde pour donner de la société de ce pays une image vive et immédiate. Un riad est une maison centrée sur une cour intérieure et sans fenêtre vers le dehors. Immense ou minuscule, palais ou gourbi, décoré de splendides zelliges (céramiques à motifs) ou fait d'humble pisé, le riad s'aveugle sur le monde extérieur et se replie sur lui-même. Il secrète une mentalité particulière. L'extérieur est a priori posé comme étranger, sale et hostile ~ en revanche l'intérieur de la maisonnée, fief de la famille, fait l'objet de toutes les fidélités. Le Maroc se présente comme un emboitement infini de riads. Chaque maison constitue un petit monde profondément soucieux de son autonomie et chaque famille se reconnaît dans une tribu qui représente une sorte de riad. Cette constellation de petits univers farouchement indépendants constitue le "riad-Maroc"., ce pays tout proche et très lointain qui ne laisse pénétrer ses intimités que comme des mystères".,in Géo, Maroc.,Décembre 1992.,p. 105 et p. 106 (cf., aussi du même auteur., Le Alaroc à lVU., aris., P L'Harmattan, 1990). 16

indirectement par constitutionnelles"9.

l'intermédiaire

des

institutions

Mais, au Maroc particulièrement, il ne faut pas forcément s'alTêter au premier sens des mots comme le montre - et ce n'est qu'un exemple parmi bien d'autres, et un détour explicatif cette présentation par Hassan II de l'Université Al Akhawayn d'lfrane, établissement sélectif et payant offiant des formations en general engineering (ingéniérie), computer science (informatique), humanities (sciences humaines), social science (sciences sociales), business administration (gestion) et préparant à des diplômes de type Bachelor, Master et Ph. D. : "Le tout puissant a voulu que se réalise un rêve que j'ai longtemps caressé, à savoir la création d'une université internationale qui soit le fer de lance pacifique, culturel et du savoir pour toutes les races et toutes les langues, particulièrement la langue arabe"lO.

-

Au-delà de la manifeste volonté de diversification commerciale et culturelle, de promotion d'une élite anglophone et de mise en concurrence de partenaires dans une période d'incompréhension maroco-française relative, il s'agissait aussi, par le verbe, de remercier les bailleurs de fonds saoudiens, d'atténuer l'inquiétude de la France jusqu'alors principal partenaire et modèle universitaires, de rassurer les nationalistes et de contourner, comme souvent, une question controversée que l'on fait quand même évoluer en agissant mais sans trop le dire.

9 Textes constitutionnels et projet de constitution marocaine du Il octobre 1908 in annexes de Driss Basri, Michel Rousset, Georges Vedel, Dir-, Trente Années de V'ie Constitutionnelle au Jv/aroc, Paris, LGDJ, 1993, ouvrage collectif, 702 p.
10

Discours à l'occasion de la pose de la première pierre, le 25 juillet 1992.

Extrait in Le lv/afin du Sahara avec une présentation de cette université ouverte en 1995. Pas un mot de l'anglais mais confirmation de l'arabe dès la 1ère année, et, même évocation du "dialecte local", le "Tamazight d'Ifrane" dans le discours du roi lors du conseil d'administration de cette université, selon la traduction donnée par Le A/afin du Sahara du 31 août 1994.

17

Il faut donc chercher aussi à décoder la mention répétée de la monarchie constitutionnelle. Selon la théorie constitutionnelle classique, la monarchie absolue suppose la confusion des pouvoirs: tous les pouvoirs émanent du roi parce qu'il est admis qu'il les tient de Dieu seul; mais il y a certaines limites puisqu'il est tenu de respecter des règles morales, religieuses, sociales et institutionnelles qui sont en quelque sorte les lois fondamentales de la société concernée. Tout au contraire la monarchie constitutionnelle est un régime dans lequel le pouvoir appartient à un gouvernement investi par la majorité parlementaire à l'issue d'élections libres conduisant à l'alternance; et le monarque n'a, en dehors, éventuellement, de circonstances très exceptionnelles, aucun pouvoir réel: il n'est que le symbole de l'unité et de la continuité. Le Maroc aurait-il une monarchie absolue qui s'intitulerait monarchie constitutionnelle? En fait, cette expression peut revêtir, selon qui la prononce et même pour la même personne selon les époques et les interlocuteurs, diverses significations. Dans les premières années de l'indépendance, il y avait alliance confliçtuelle entre le palais et le parti de l'indépendance, l'Istiqlal, d'où sortiront par scissions successives, les deux principaux partis de l'opposition, aujourd'hui l'Istiqlal et l'USFP (Scission au sein de l'Istiqlal dès 1959 et création de l'Union Nationale des forces populaires puis, à partir de cette UNFP, actuellement marginalisée, émergence du deuxième pôle, l'Union Socialiste des forces populaires)!!. L'Istiqlal et l'UNFP voulaient réduire le pouvoir royal et revendiquaient donc une monarchie constitutionnelle, ce qui signifiait pour eux pouvoirs limités du palais, réduction de ce qu'il représentait selon eux "d'archaïsmes"12, attribution aux partis des ministères de
11

Voir notamment,

Claude

Palazzoli,

Le lvfaroc Politique,

De

l'indépendance
12

à J 973, textes présentés et rassemblés, Paris Sindbad, 1974.

Résolution du 2ème Congrès de l'UNFP (2 juin 1962), Annuaire de

l'Afrique du Nord, 1962, Paris, CNRS, : est dénoncée une "monarchie absolue de type archaïque et précolonial" (p. 763) et "un pouvoir personnel de type absolu et archaïque".

18

souveraineté (Intérieur, Affaires Etrangères, Justice, Défense). Mais, au fond, souhaitaient-ils un régime parlementaire classique avec élections libres, une majorité gouvernante et responsable, et alternance? En effet, chacune des deux forces pouvait avoir une tentation hégémonique, anti-libérale et anti-parlementaire, d'ordre national-islamique pour l'IstiqlaL d'ordre marxiste-léniniste pour une partie au moins de la gauche. Le face à face a tourné à la victoire du roiB , si bien que l'expression peut aujourd'hui revêtir d'autres sens. Certes, le sens occidental que chacun, des deux côtés, connaît parfaitement: élections libres, majorité élue, gouvernement responsable, motion de censure, dissolution et nouvelles élections en cas de crise, monarque arbitre neutre, hors-jeu. Mais aussi un autre sens ambigu et évolutif: passage progressif d'une consultation systématisée, dans la tradition islamique de la shoura, à une participation croissante de toutes les tendances non seulement aux avantages du pouvoir mais encore à au moins certains processus de décision, tout en préselVant la prédominance royale. Car, rappellait Hassan II en septembre 1992, amorçant une o~verture politique: "L'Islam m'interdirait de mettre en place une monarchie constitutionnelle dans laquelle le souverain délèguerait tous ses pouvoirs sans gouvemerU14. Et Ali Yata, principal responsable du Parti du Peuple et du Socialisme, exparti communiste, se ralliant tout à fait et manifestant son désir de prendre place totalement dans le système, et au gouvernement, en vient à donner à la monarchie constitutionnelle, le sens marocanisé refusé trente ans plus tôt: "Le cadre général doit rester la monarchie constitutionnelle car il est indispensable de respecter les spécificités religieuses et

13

14 Le Monde, 2 septembre 1992, cité par Michel Rousset dans son article "La révision constitutionnelle" in Trente Années de Vie ('onstitutionnelle au .\faroc, op. cit. p. 315.

Voir infra notamment Chapitre III, L'on1bredu roi.

19