Le testament de l'île de la Tortue

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Dans Le testament de l’Île de la Tortue, Elvire Maurouard nous ramène à la genèse de l’Histoire haïtienne, aux heures de gloire des boucaniers et des flibustiers à l’Île de la Tortue.
À la recherche de son passé et de ses illusions perdues, Sapotille Soulouque raconte comment Espagnols, Anglais, Hollandais, Français se sont livrés une guerre sans merci pour la possession d’Hispaniola qui deviendra plus tard Haïti.

Mais Le testament de l’Île de la Tortue est aussi le récit du règne du dernier Empereur haïtien Faustin Ier qui, en attaquant en 1849 l’île voisine devenu un État indépendant depuis 1844, sonna le glas des relations diplomatiques pacifiées entre la République dominicaine et Haïti...

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Date de parution 01 janvier 2011
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EAN13 9782849242193
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0112 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Le testament de l’Île de la TortueCollection « Roman historique »
Dans la même collection :
Malgré nous, malgré la Shoah, Edith France Arnold
Mama Mondésir, Monique Raikovic
La saga des Tallès, Albert Santini
La saga des Tallès Malika Madi
Image de couverture : © cool chap - Fotolia.com
© Éditions du Cygne, Paris, 2011
www.editionsducygne.com
ISBN : 978-2-84924-219-3Elvire Maurouard
Le testament de l’Île de la Tortue
Éditions du CygneDu même auteur :
Rendre à naples tous ses baisers, Éditions du Cygne, 2010
Victor Hugo et l’Amérique nègre, Karthala, 2009
Juifs de Martinique et Juifs portugais sous Louis XIV, Éditions du
Cygne, 2009
Coquillages africains en terre d’Europe (poèmes), Éditions du
Cygne, 2009
Les Juifs de Saint-Domingue (Haïti), Éditions du Cygne, 2008
La Joconde noire (roman), Éditions du Cygne, 2008
Jusqu’au bout du vertige (poèmes), Éditions du Cygne, 2007
Haïti, le pays hanté (essai), Ibis rouge, 2006
Les beautés noires de Baudelaire (essai), Karthala, 2005
L’alchimie des rêves (poèmes), L’Harmattan, 2005
Contes des îles savoureuses – l’hymne des héros (contes et poèmes),
Éditions des Écrivains, 2004
La femme noire dans le roman haïtien (essai), Éditions des
Écrivains, 2001Chapitre I
Lorsque Sapotille sentit peu d’années avant, que
les caresses de son mari Manassé qu’elle avait
toujours appréciées avaient cessé réellement de
l’émouvoir, ce fut un drame intérieur atroce. Elle
dut peu à peu constater les modifications
profondes de sa structure intime, que le temps, ce
grand destructeur des choses humaines avait
corrodée.
Sa souffrance était d’autant plus sensible que
Manassé conservait pour sa part une possibilité
érectile, qu’elle pouvait constater, non sans
marquer une désapprobation, à défaut d’un dégoût
proche.
C’est à cette époque que la vie du couple devint
heurtée, car l’affection agrémentée de souvenirs
heureux n’avait pu prendre place entre eux. Ils
avaient dû admettre, sans l’avouer, que pour eux le
destin venait de créer un nouveau moyen
d’inquiétude corollaire obligatoire de leur amour
passionnel détruit, aux traces cependant
indélébiles.
Manassé avait voulu que sous la cendre tiède
des ardeurs éteintes, Sapotille conservât une
5infime étincelle qui parfois eût pu le réchauffer,
même fugacement.
Or, il n’en était plus rien.
Après le décès accidentel d’une amie de la
famille, la très jeune Césette, Manassé expliqua à
son épouse qu’il devait s’absenter pour un certain
temps.
Contrairement à son habitude, il ne téléphona
point, et n’adressa aucune carte postale. Ce silence
minait Sapotille. Elle avait le sentiment que son
mari, l’équipier des jours heureux, le partenaire des
jours difficiles se détachait d’elle.
Elle souffrait d’imaginer que Césette en
mourant, avait emporté avec elle ce qui restait de
sensibilité et de désirs chez Manassé. Sapotille
arrivait par la déduction et le cheminement d’un esprit
détraqué, à imaginer les pires scénarios, allant
jusqu’à dessiner un pentacle sacré, qu’elle avait
acquis pour s’en servir contre la jeunesse de
Césette.
Mais en le dessinant, c’est à son époux qu’elle
pensait, et les forces maléfiques latentes dont le
pentacle était chargé, allaient influencer le destin
de Manassé. Elle regardait les lignes curieusement
dessinées, les yeux fixes, comme si les forces
magnétiques mises en route agissaient également
en elle.
6Sapotille venait de prendre place sur sa chaise
longue lorsque le téléphone sonna, Mariette, la
femme de chambre entra à pas feutrés dans le
salon et tendit le combiné à Sapotille. La maîtresse
de maison devint livide, comme si un
pressentiment l’avait glacée. Contrairement à son habitude
Mariette attendait et Sapotille hésita avant de
lancer d’une voix timide : allo ! Quelques minutes
après elle s’agita nerveusement, puis essayant de se
lever et n’y parvenant pas, elle s’écroula : Manassé
était mort.
Sapotille acceptait de respirer le petit flacon, en
cristal taillé qui contenait des sels qu’elle devait
respirer de temps à autre, lorsque ses douleurs
cardiaques la poignaient.
Elle était angoissée. C’était l’homme de sa vie,
celui qui longtemps l’imprégna de ses pensées, de
sa manière d’être. Sapotille fut pour elle l’amant
légitime. Manassé avait accepté d’être dans
l’isolement propice du lit, sa maîtresse passionnée.
Maintenant, Sapotille était extrêmement
malheureuse à l’image qu’elle visualisait, celle de la figure
de Manassé fracassée et émiettée.
Son c œ ur sautait à l’étouffer et une douleur
l’étreignait paralysant son bras gauche, car elle ne
pouvait rejeter hors d’elle l’idée informulée, mais
qu’elle savait virtuelle, de la pensée meurtrière
qu’elle avait eue, en dessinant ce pentacle maléfique.
7* *
*
Devenue veuve, et nantie d’une fortune très
importante, Sapotille pouvait dorénavant donner
libre cours à sa fantaisie. Elle avait fondé
l’Association des Amis de l’Île de la Tortue,
reconnue d’utilité publique.
Ce goût pour l’Histoire n’était pas le fait du
hasard. Sapotille Félis, née Soulouque est en fait la
erpetite fille du dernier Empereur haïtien, Faustin I .
Présenté par la presse comme un souverain ridicule,
Sapotille Soulouque a toujours caché cette filiation.
Ceux qui le savaient comprenaient aisément son
engouement pour les pirates de l’île de la Tortue.
Sapotille avait accepté de revoir ces jours-ci une
vielle connaissance : Christophe Corsaire, haut
fonctionnaire de l’humanitaire dans un organisme
international. C’était lui qui avait insisté pour la
rencontrer. Il était passionné par cette militante
des boucaniers et des flibustiers, dernière héritière
d’un héroïsme envié et contesté. Christophe
Corsaire savait aussi par oui dire que Sapotille était
d’essence royale. Mais pour l’instant il s’interdisait
toute allusion à ce sujet.
– Christophe esquissa un sourire et s’exclama !
Alors chère Sapotille, contez-moi les flibustiers.
8– Cher ami, vous allez vite en besogne.
J’ignorais que vous étiez un homme pressé.
Commençons par les boucaniers. La première
trace de ces pirates se trouve chez les chasseurs des
b œ ufs sauvages de l’île d’Hispaniola, connue sous
le nom de Saint-Domingue qui deviendra par la
suite Haïti. On les appelait boucaniers. Plus tard
les chasseurs des sangliers et des ours s’associèrent
à eux. Ces hommes passaient des mois entiers dans
les forêts, loin de leurs habitations. À leur retour,
ils se partageaient le produit de leurs chasses, et
cinglaient aussitôt vers l’île de la Tortue. Là était
leur marché. Ils vendaient aux colons de la petite
île la viande salée et fumée et les peaux des bêtes
qu’ils avaient tuées. Ils se pourvoyaient de
nouvelles armes, de poudre, de plomb et autres
objets nécessaires à leur profession. Les
boucaniers qui avaient établi leur repaire aux Antilles, et
principalement à Saint-Domingue, étaient des
hommes insolites par leur manière de vivre.
– Étaient-ils majoritairement français ou anglais ?
Quelle région de France a engendrée ces héros
d’un autre âge ?
– La plupart d’entre eux étaient originaires de
Normandie. Ils prirent leur nom des lieux où ils
avaient leurs petits champs et à la façon dont ils
salaient et fumaient leurs viandes. Ces lieux
s’appelaient boucans dans le langage du pays. Les
baraques qui leur servaient d’asiles n’étaient que de
9grandes huttes, couvertes par en haut et ouvertes
par les côtés. Ils étaient ainsi à l’abri du soleil et
de la pluie, mais exposés au vent de quelque
point qu’il soufflât. Comme ils n’avaient ni
femmes ni enfants, ils vivaient constamment
deux par deux dans une parfaite communauté de
biens, et s’entraidaient. Ils se nommaient
réciproquement matelots, et appelaient matelotage cette
manière de vivre. Le survivant héritait de celui
des deux qui mourait le premier. Outre cette
communauté particulière, il en régnait une
générale entre tous les boucaniers. Ainsi, chacun
d’eux pouvait faire venir d’un autre boucan ce
dont il avait besoin.
– Ma chère, c’est la vie idéale que vous me
décrivez là !
– Pourtant je dis vrai. Il n’y avait pas de contrat,
une entente tacite permettait de gérer les affaires
courantes. Une pareille précaution eût été regardée
parmi eux comme un crime de lèse-société au
premier chef. Le mien et le tien étant des mots
inconnus dans cette république, les disputes y
étaient extrêmement rares. Quand il en survenait,
elles étaient terminées à l’instant par l’entremise
d’amis communs.
– Tu me contes les débuts de la vie des saints ou
une légende communiste !
– Je vous le jure Christophe, c’est tout, sauf une
légende.
10– Ils habitaient où et comment ?
– Le code des boucaniers était fort simple. Ils
ne reconnaissaient d’autres lois que quelques
conventions qu’ils concluaient entre eux. Leur
proposait-on d’y faire des améliorations, ils
répondaient froidement : « Ce n’est pas l’usage sur la
Côte. » Leurs anciennes idées de soumission et de
religion leur faisaient regarder le gouverneur de la
Tortue comme une espèce de chef.
Chacun d’eux, suivant sa fantaisie, avait un ou
plusieurs valets et vingt à trente chiens qui le
suivaient à la chasse. C’était celle des taureaux
qui faisait leur principale occupation. La chair de
ces animaux leur servait de nourriture, et la
moelle toute crue de leurs os était un régal pour
eux. Quelques-uns, après un certain temps, se
séparaient ensuite de leurs frères et devenaient
colons, d’autres renonçaient même à des
héritages considérables qu’ils auraient pu aller
recueillir en Europe et restaient boucaniers toute
leur vie.
– Mais concrètement, qu’est-ce qu’ils y
gagnaient ?
– La fraternité Christophe, avez-vous rayé ce
mot du dictionnaire ?
– Ne soyez pas aussi sévère avec moi, je vous
prie. Alors où vivaient nos amis ?
11– Leurs principaux repaires ou boucans étaient
la presqu’île de Savana sur la côte septentrionale de
Saint-Domingue ; dans un îlot de la baie de
Bayaha, ou du fort Dauphin ; dans d’autres points
de la côte nord de Saint-Domingue au port
Margot, à la Tortue, à la Savane brûlée, au
Mirebalais. C’étaient là que les boucaniers se
livraient paisiblement à leurs occupations, lorsque
les Espagnols imaginèrent de les chasser de
SaintDomingue ou de les détruire entièrement.
– Ils ont eu droit aussi à leur inquisition avant
l’heure.
– Si on veut. Ce plan barbare qui devait devenir
funeste à leurs auteurs était pour eux d’une
exécution facile. Ils attaquèrent les boucaniers épars ça
et là, occupés à leurs travaux sans méfiance, ils en
massacrèrent une partie et trainèrent les autres
dans l’esclavage.
Depuis cette époque les chasseurs se tinrent sur
leurs gardes ; ne marchèrent plus que par petits
détachements, toujours prêts à se défendre. Et
quand ils étaient attaqués, ils se battaient contre les
Espagnols avec un tel acharnement que malgré
l’extrême supériorité du nombre de leurs
adversaires, ils les mirent presque toujours en fuite.
La guerre prit alors une nouvelle forme. Les
Espagnols renoncèrent alors à cette chasse à
l’homme, qui avait coûté la vie à un si grand
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