Le Voyage de Bougainville

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En 1520, Magellan pénètre pour la première fois dans le plus grand océan du monde, dont nul en Europe ne soupçonne encore l'existence : le Pacifique.

Pendant deux siècles, les Occidentaux ne se hasardent que timidement dans ces eaux prometteuses, mais dangereuses. Il faut attendre le XVIIIe siècle et Louis Antoine de Bougainville pour qu'ils se lancent véritablement à la découverte de cette « Terra Incognita ».

Accompagné de scientifiques, de dessinateurs et notamment du botaniste Philibert Commerson, Bougainville appareille de Nantes, le 15 novembre 1766, pour un voyage autour du monde à bord de la frégate la Boudeuse - bientôt rejointe par un second bateau, l’Étoile.

Bougainville part explorer ces nouvelles contrées et rencontrer le « bon sauvage » prôné par les philosophes des Lumières. Il découvre bientôt un monde nouveau où les fantasmes se révèlent aussi vite que les désillusions.

À son retour, il publie en 1771 sa Description d'un voyage autour du monde, où il évoque le mythe, au parfum alors sulfureux, du « paradis polynésien ». Véritable succès, son ouvrage inaugure l'époque des grandes expéditions scientifiques qui façonnent un imaginaire européen durable fait de cannibales et de langoureuses Tahitiennes.



Version illustrée et précédée d'une introduction de Julia Ferloni sur la Découverte du Pacifique.

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Date de parution 21 août 2013
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EAN13 9791092305098
Langue Français

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LE VOYAGE DE BOUGAINVILLE
PAR LA FRÉGATELA BOUDEUSEET LA FLÛTEL'ÉTOILE
Louis-Antoine de Bougainville
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Présentation tirée de l'ouvrage : Bougainville, Cook, Lapérouse, Marins des Lumières dans le Pacifique
© MkF éditions, 2013 - pour l'édition numérique
AVANT-PROPOS
La naissance du Pacifique
À la recherche de laTerra australis nondum cognita
Le 28 novembre 1520, Magellan et les cinq navires espagnols de son expédition pénétrèrent dans un océan inconnu. Ses eaux, en apparence e calmes, l’incitèrent à le dénommer Pacifique. Au cours du XVI siècle, les voyages de découvertes ordonnés par Madrid se succédèrent dans cette étendue marine nouvelle et très prometteuse : on y trouverait l’or et les épices à foison et surtout le fameux continent que depuis l’Antiquité on pensait devoir équilibrer le poids des terres de l’hémisphère nord.
Carte du monde d'Abraham Ortelius,1570, la supposéeTerra Australis Nondum Cognitaoccupe toute la partie inférieure de la carte.
Cet immense espace vierge, qu’avec optimisme on dénommaitTerra australis nondum cognita, la terre australe encore inconnue, devait donc se situer entre l’Atlantique Sud et le Pacifique. Il était impératif de la découvrir. Magellan avait abordé aux Mariannes et aux Philippines où il devait trouver la mort. En 1568, Mendana de Neira, à la recherche du continent austral partit du Pérou. Il arriva dans un archipel qu’il nomma Salomon et qu’il projeta de transformer en colonie espagnole. Il lui fallut attendre vingt-sept ans pour réaliser son rêve.
En 1595, avec le pilote portugais Quiros, il rencontra les îles Marquises et retrouva son archipel, pour en faire un éphémère établissement blanc, qui disparut en même temps que lui. Quiros, ayant pris goût au Pacifique, fit un nouveau voyage en 1605, accompagné de Torrès. Pensant toucher au but, il nommaTierra Australia del Espiritu Santola terre qu’il toucha. Pour lui, il s’agissait de la pointe nord du continent recherché. En réalité, il était dans l’archipel que Cook baptiserait Nouvelles-Hébrides (actuel Vanuatu). Torrès, quant à lui, séparé de Quiros, découvrit le détroit qui porte son nom et qui s’étire du nord de l’Australie au sud de la Nouvelle-Guinée.
Mais l’Espagne préféra conserver cette découverte secrète. C’était là un procédé assez habituel : la puissance qui mettait au jour une contrée nouvelle la tenait fréquemment au secret pour des raisons politiques. Ceci explique qu’une même île pût être découverte plusieurs fois. Un autre facteur de découverte à répétition est inhérent au peu de fiabilité des instruments de bord. À cause de ces défaillances techniques, il était impossible de fixer avec précision les coordonnées des îles rencontrées.
e Et les navires sillonnaient les mers à leur recherche, bien souvent en vain. Avec le XVII siècle, les Magellan à l'île des Larrons, Espagnols ne furent plus les seuls à fréquenter le Pacifique. En 1605, la Compagnie des Indes s’installait Dans l'archipel des Mariannes, aux Moluques, au cœur des îles à épices. Ces établissements devaient permettre aux Hollandais de se gravure de Calle d'après lancer à l’assaut du grand océan depuis l’ouest. En 1642, Tasman découvrit le sud de la Tasmanie, qu’il un dessin de Stradanus (1523-1605). nomma Terre de van Diemen, et une partie de la côte néo-zélandaise. Pour lui, il était certain qu’il venait de trouver les extrémités de l’immense continent austral. L’Australie, dont la côte nord avait été aperçue par les Espagnols et nommée Nouvelle-Hollande en 1605 par Willem Jansz, devait également faire partie de cette terre gigantesque. Anglais et Français, plus timorés dans cette exploration primitive du e Pacifique, mais pas inactifs, tenaient le même raisonnement. Et c’est cette idée fixe, entre autres, qui conduisit les hommes du XVIII siècle à se lancer à l’assaut de ces eaux encore très peu connues.
Le Pacifique des Lumières : l’avènement du voyage de découvertes scientifiques
“Peu après 1750, les esprits se mirent à évoluer rapidement. Le développement scientifique éveillait de plus en plus de curiosité et aussi l’espoir d’un progrès indéfini, les applications des sciences devant améliorer les conditions de vie. En Grande-Bretagne, la Royal Society, présidée pendant plus de vingt ans par Newton, avait pris la tête de ce mouvement. En 1730, avaient été fondés les jardins de Kew, où bientôt affluèrent de tous les points de l’horizon des plantes nouvelles. À Paris, les collections du Jardin du Roi, futur Muséum, s’enrichissaient d’année en année sous l’impulsion des frères de Jussieu, et de Buffon, tandis que l’Académie des sciences envoyait à travers le monde des missions scientifiques[…]. Grâce à ces puissantes institutions, les savants mettaient en commun leurs recherches. La science alors n’avait pas de patrie et les chercheurs correspondaient entre eux d’un bout à l’autre de l’Europe. L’époque était venue de recenser les connaissances acquises et de voir clairement celles qui restaient à 1 acquérir.
Les compilations sur l’état du monde fleurissaient à l’époque. L’une de celles sur le Pacifique fit très grosse impression en France. Charles de Brosses, premier président au Parlement de Bourgogne, relisant tous les textes et atlas de voyages depuis Magellan publiés en Europe sur le Pacifique, appelait à une exploration exhaustive et scientifique du grand océan. Le titre de l’ouvrage, paru en 1756, constituait en lui même un programme : Histoire des navigations aux terres australes contenant ce que l’on sait des mœurs et des productions des contrées découvertes jusqu’à ce jour et où il est traité de l’utilité d’y faire de plus amples découvertes et des moyens d’y former un établissement. “Nos bonnes cartes, y disait de Brosses, nous montrent au sud de l’Asie les vastes côtes tracées de la terre de Diemen, de la Nouvelle-Indigènes de l'extrémité de la Nouvelle-Guinée, Hollande, de la Carpentarie, de la Nouvelle-Guinée, de la Nouvelle-Bretagne et de la Nouvelle-voyage de Torres, dessin aquarellé de 1606. Zélande. […] Comment douter qu’une aussi vaste étendue de pays ne fournisse après la 2 découverte des objets de curiosité, des occasions de profits peut-être autant que l’Amérique en offrait dans sa nouveauté. Un alléchant projet de nature économique, rendu possible par les progrès réalisés dans le domaine de la navigation, voilà ce que proposait le premier président au Parlement de Bourgogne. Mais pour assurer son succès, il fallait que les explorations maritimes s’accompagnent de travaux scientifiques : géographes et hydrographes capables de lever des cartes fiables, naturalistes et botanistes aptes à évaluer la qualité des ressources offertes par les nouvelles contrées…
L’Histoire présentait d’autres grandes nouveautés, en particulier, elle incitait les marins à agir avec douceur envers les peuples autochtones. La violence devait être évitée, les armes à feu utilisées en dernier recours… Le livre du président de Brosses eut un énorme retentissement, en France comme à l’étranger : Bougainville et Cook en furent des lecteurs assidus. Son esprit présida
à la conception du voyage de Lapérouse, la plus vaste expédition à caractère scientifique jamais encore réalisée. Le contexte politique n’était pas vraiment favorable en 1756 : la guerre de Sept Ans (1756-1763) qui venait d’éclater, opposant la France et l’Angleterre, bloqua le lancement de voyage de découvertes. Mais dès la fin des hostilités, les préparatifs commencèrent activement de part et d’autre de la Manche. Dès juillet 1764, l’Anglais John Byron partait à destination du Pacifique. Deux ans plus tard, son compatriote Samuel Wallis, suivi de près par Louis-Antoine de Bougainville, levait l’ancre à leur tour.
L'ancre et la plume : Le voyage de Bougainville
Un colonel mathématicien dans le Pacifique
Le maire et Schouten à Tonga, e  gravure du début du XIX siècle.
“Bougainville a le goût des amusements de la société ; il aime les femmes, les spectacles, les repas délicats ; il se prête au tourbillon du monde d’aussi bonne grâce qu’aux inconstances de l’élément sur lequel il a été ballotté. Il est aimable et gai : c’est un véritable Français lesté, d’un bord 3 d’un traité de calcul différentiel et intégral, et de l’autre, d’un voyage autour du globe. C’est sans doute la meilleure présentation qu’on puisse faire de Louis-Antoine de Bougainville, né en 1729. S’il eut le malheur de perdre sa mère à la naissance, pour le reste, la vie fut plutôt clémente avec lui.
Son père, échevin de Paris, le poussa à devenir avocat. Son frère, membre de l’Académie des Belles-Lettres, l’initia aux joies de la lecture des auteurs anciens et à l’écriture. Son oncle d’Arboulin, très bien introduit en cours, lui fit connaître tout ce qui comptait de beaux esprits et de gens importants à Paris et Versailles. Élève de Clairaut et d’Alembert, il publia, ainsi que le mentionne Diderot, à l’âge de vingt-trois ans unTraité de calcul intégral. Ce dernier le fit connaître outre-Manche. En janvier 1756, Bougainville entrait à la Société Royale de Londres, équivalent de l’Académie des Sciences. Parlant remarquablement l’anglais, il passa plusieurs mois à l’ambassade de France à Londres. C’est là qu’il rencontra l’amiral Anson, explorateur des côtes pacifiques de l’Amérique (1740-1744) et auteur d’un récit de voyage très populaire. Le grand homme devait l’impressionner durablement. Bougainville, pour aimer l’étude et la réflexion, n’en était pas moins taillé pour l’action. Renonçant au métier 4 d’avocat, il s’engagea en 1750 aux mousquetaires noirs , et fit ses premières armes au Canada contre ses amis anglais. Aide de camp de Montcalm, il gagna sa confiance et son amitié par sa bravoure et son intelligence. C’est lui que son chef expédia en France pour y chercher du secours. Les finances de l’État étant au plus bas, Buste de Bougainville Bougainville n’obtint rien, sinon un joli succès à la cour pour son sens de la répartie. Au laborieux gratte-papier qui par François Joseph Bosio, 1831. d’un “lorsque le feu est à la maison, on ne s’occupe pas des écuries” lui signifia à la fois son congé et le peu d’intérêt que la France portait à ses colonies acadiennes, le jeune officier répondit : “Au moins, monsieur, on ne dira pas que vous parlez comme un cheval.” Et découragé, il repartit en mai 1759 au Canada, sachant la partie perdue d’avance. Effectivement, en septembre 1770, prisonnier libéré sur parole, il regagnait sa patrie tandis que cette dernière discutait avec l’Angleterre les conditions de la cession du Canada, scellée par le traité de Paris de 1763. L’Amérique perdue, il restait encore un espace vierge à conquérir pour la France : le Pacifique.
Dés son retour, Bougainville s’employa à y intéresser son pays, par l’intermédiaire du secrétaire d’État à la Marine, le comte de Choiseul. L’idée de Bougainville était simple : il fallait trouver une “base” à partir de laquelle on pourrait lancer des expéditions de découvertes dans le Pacifique. Les Malouines (actuelles îles Falkland) situées dans l’Atlantique face au détroit de Magellan, porte ouverte sur le Pacifique, étaient l’endroit rêvé pour créer une colonie française. En outre, pour soulager les caisses de l’État, Bougainville proposait que le coût de l’opération revienne à une compagnie constituée des membres de sa famille et de négociants bretons, la Compagnie de Saint-Malo. Tout ce que Choiseul avait à faire, c’était de le transférer de l’armée à la Marine. Le colonel devenait capitaine de vaisseau. Le secrétaire d’État à la Marine donna son accord et le 31 janvier 1764, un petit groupe de colons acadiens, sous la conduite de Bougainville, prenait possession des Malouines. Un nouveau voyage en 1765 permit à l’ancien colonel, qui ne cessait de perfectionner ses connaissances maritimes, d’augmenter sa colonie de quelques membres et d’opérer un repérage des côtes de la Patagonie. Il était prêt à lancer sa grande expédition dans les mers du Sud. Il y avait malheureusement un détail que Bougainville et Choiseul avaient omis de prendre en compte. Situées non loin des côtes de l’Amérique du Sud, les Malouines étaient considérées par les Espagnols comme relevant directement de leur autorité. Jusqu’en 1765, ils s’étaient bien moqués de cet archipel froid et montagneux. Mais depuis que les Français avaient décidé d’y établir une Louis-Antoine de Bougainville, colonie, les Malouines commencèrent à intéresser Madrid. La France fut sommée de rendre son Joseph Ducreux, huile sur toile, 1790. bien à la couronne espagnole. Et le projet de Bougainville fut sacrifié aux impératifs diplomatiques. Mais pour lui rendre la reddition moins difficile, il fut décidé qu’il remettrait lui-même l’archipel aux Espagnols et que de là, il partirait pour un voyage de découvertes dans le Pacifique.
Un voyage ciblé
Les instructions signées par Louis XV et Choiseul le 26 octobre stipulaient que l’expédition “ferait route pour la Chine” et qu’elle devrait trouver “quelque île à portée de [ses côtes] qui puisse servir d’entrepôt à la Compagnie des Indes pour son commerce avec ce pays.” Ce serait un pendant français au Macao portugais. Sur le programme d’exploration, les instructions étaient également disertes : “En traversant pour se rendre en Chine, [M. de Bougainville] reconnaîtra dans l’océan Pacifique autant et du mieux qui lui sera possible les terres gisantes entre les Indes et la côte occidentale de l’Amérique dont différentes parties ont été aperçues par des navigateurs et nommée Terre de Diemen, Nouvelle-Hollande, Carpentarie, Terre du Saint-Esprit, Nouvelle-Guinée, etc. La connaissance de ces îles ou continent étant à peine ébauchée, il est très intéressant de 5 la perfectionner. On n’oubliait pas de préciser que l’expédition devrait faire relâche dans les îles à épices pour en rapporter les précieux plants qu’on ferait prospérer à l’île de France. Une frégate tout juste sortie des chantiers navals d’Indret, près de Nantes, laBoudeuse, et un navire de charge, la flûte l’Étoilefurent dévolus au voyage. Bougainville prit le commandement de la première, secondé par le malouin Pierre Nicolas Duclos-Guyot, marin hors pair. Onze officiers et deux cent trois hommes complétaient l’équipage de laBoudeuse. Sur l’Étoile, commandée par Chesnard de La Giraudais, montèrent huit officiers et cent huit hommes. Les effectifs humains des deux navires comprenaient une catégorie de voyageurs que les instructions royales passaient sous silence : les scientifiques. Pour la première fois en France, des civils participaient à un périple de ce type. Il s’agissait de l’ingénieur cartographe Charles Routier de Romainville, de l’astronome Pierre-Antoine Véron et du naturaliste Philibert Commerson. Le dernier civil embarqué n’avait pas à proprement parler de compétences scientifiques : Charles Nicolas d’Orange-Nassau-Siegen, prince du Saint-Empire s’éloignait pour quelque temps des cours d’Europe où il avait trop fait parler de lui.
Le prince de Nassau chassant le Puma lors du voyage de Bougainville, e Francesco Casanova, huile sur toile, XVIII siècle.
Une année en Amérique du Sud
Le 15 novembre 1766, laBoudeuseNantes. L’ quittait Étoile en réarmement à Rochefort la rejoindrait à Rio de Janeiro. Le 31 janvier, la Boudeusearrivait à Montevideo (actuel Uruguay). L’Esmeralda et le Liebre, les deux frégates espagnoles auxquelles Bougainville devait remettre les Malouines l’y attendaient déjà. Avant de gagner l’archipel, le navigateur français se livra à quelques observations, notamment sur l’impact que les missions jésuites du Paraguay avaient sur les populations autochtones. Ne s’étant pas rendu sur place, le jugement tranché de Bougainville reposait sur les conversations qu’il avait pu avoir à Montevideo avec les témoins des exactions jésuites. “Le gouvernement des jésuites dans les missions,
merveilleux pour assurer le despotisme du maître, ne rend pas à beaucoup près les sujets heureux. Ces Indiens sont tristes, tremblant sans cesse sous la férule d’un pédant sévère, n’ayant aucune propriété, assujettis à une vie laborieuse dont la seule uniformité est capable de faire mourir d’ennui. Aussi remarque-t-on qu’ils meurent sans regretter la vie […]. J’ajouterai que les jésuites nous dépeignent les Indiens de cette partie du monde comme une espèce d’hommes qui ne saurait jamais atteindre qu’à l’intelligence des enfants. En tout cas, ils ont mis bon ordre à ce qu’ils n’en eussent pas la gaieté. Ces mêmes enfants ont la plus grande aptitude pour tous les arts d’imitation. Ils deviennent excellents joueurs d’instruments, 6 peintres copistes, tailleurs de pierre, etc. Six mois plus tard, à son retour à Montevideo, Bougainville devait réviser son jugement. Cette fois-ci témoin des faits et gestes des pères qu’une décision du roi d’Espagne faisait chasser d’Amérique, le Français relativisa ses propos précédents : “Les 7haines sont encore trop récentes pour qu’on puisse discerner les fausses imputations des véritables. Le temps de se rendre aux Malouines, de céder l’archipel à l’Espagne et d’y attendre en vain l’Étoilesix mois s’étaient déjà écoulés dans l’expectative. Bougainville décida de prendre la et route de Rio de Janeiro où le 21 juin 1767 il retrouvait sa conserve, l’Étoile, qui faisait réparer une avarie. Si les relations avec le vice-roi portugais se déroulèrent parfaitement bien dans un premier temps, elles ne tardèrent pas à se détériorer, incitant le navigateur à reprendre le chemin de Montevideo avant de pouvoir prendre la direction du Pacifique. Le naturaliste Commerson se révéla enchanté de ces escales prolongées au Brésil et 8 en Uruguay. Il découvrit notamment “une plante admirable, aux larges fleurs d’un violet somptueux, qui était l’ornement de beaucoup de maisons. Il décida de la dédicacer au commandant de l’expédition. Désormais, elle s’appellerait bougainvillée. Enfin, le 14 novembre 1767, presque un an après leur départ de Nantes et Rochefort, laBoudeuse et l’Étoile, bien approvisionnées, levèrent l’ancre pour le détroit de Magellan. Au cours d’une navigation laborieuse, les marins rencontrèrent différentes populations. Les Patagons, d’abord, que Bougainville avait déjà rencontrés lors de ses missions précédentes aux îles Malouines. Puis une population beaucoup plus démunie et misérable qu’on nomma Pêcherais. “En vérité, lorsqu’on 9 voit ces Sauvages, avec toute l’envie du monde de philosopher, on ne saurait préférer l’homme dans cet état de nature à l’homme civilisé […]. Le mythe du Bon Sauvage commençait à être remis en doute. L’expédition avait passé cinquante-deux jours à franchir le détroit quand Magellan n’en avait eu besoin que de vingt-sept. Cependant, ce long séjour avait été mis à profit : golfes et canaux furent cartographiés, l’astronome Véron calcula avec enthousiasme les longitudes et Commerson, accompagné de son infatigable valet et du prince de Nassau, découvrait et inventoriait la faune et la flore du passage magellanique. Débouchant le 26 janvier 1768 dans le Pacifique, la première préoccupation de Bougainville fut de rechercher la terre que le flibustier anglais Davis disait avoir découverte en 1686. On ne l’avait plus jamais retrouvée depuis. Après avoir passé une semaine à la 10 traquer en vain , les navires prirent la route des Tuamotou que Bougainville baptisa Archipel Dangereux, auquel on ne put malheureusement aborder. Heureusement les provisions du bord n’étaient pas encore épuisées ni trop gâtées, et l’eau douce était fournie par la machine de Poissonnier qui permettait de distiller l’eau de mer. Son seul inconvénient était qu’elle utilisait beaucoup de bois. Tout au long du voyage, elle rendit de notables services aux explorateurs. Cependant, malgré tous les soins de Bougainville, qui avait même pensé à munir ses bateaux d’un petit orchestre pour maintenir le moral des troupes, le scorbut commença à se répandre à bord. Il était temps de faire une escale réparatrice.
La naissance du mythe de Tahiti
Bougainville découvre la Nouvelle-Cythère
Le 4 avril, l’aube révéla aux Français une haute terre. À la recherche d’un mouillage, laBoudeuseet l’Étoilelouvoyèrent pendant deux jours. “À mesure que nous avions approché la terre, les insulaires avaient environné les navires. L’affluence des pirogues fut si grande autour des vaisseaux, que nous eûmes beaucoup de peine à nous amarrer au milieu de la foule et du bruit. Tous venaient en criant tayo, qui veut dire, “ami”, et en nous donnant mille témoignages d’amitié ; tous demandaient des clous et des pendants d’oreilles. Les pirogues étaient remplies de femmes qui ne le cèdent pas, pour l’agrément de la figure, au plus grand nombre des Européennes et qui, pour la beauté du corps, pourraient le disputer à toutes avec avantage. La plupart de ces nymphes étaient nues, car les hommes et les vieilles qui les accompagnaient leur avaient ôté le pagne dont ordinairement elles s’enveloppent. Elles nous firent d’abord, de leurs pirogues, des agaceries où, malgré leur naïveté, on découvrit quelque embarras ; soit que la nature ait partout embelli le sexe d’une timidité ingénue, soit que, les femmes paraissent ne pas vouloir ce qu’elles désirent le plus. Les hommes, plus simples ou plus libres, s’énoncèrent bientôt clairement : ils nous pressaient de choisir une femme, de la suivre à terre, et leurs gestes non équivoques démontraient la manière dont il fallait faire connaissance avec elle. Je le demande : comment retenir au travail, au milieu d’un spectacle pareil quatre cent Français, jeunes, marins, et qui depuis six mois n’avaient point vu de femmes ? Malgré toutes les précautions que nous pûmes prendre, il entra à bord une jeune fille, qui vint sur le gaillard d’arrière se placer à une des écoutilles qui sont au-dessus du cabestan ; cette écoutille était ouverte pour donner de l’air à ceux qui viraient. La jeune fille laissa tomber négligemment un pagne qui la couvrait, et parut aux yeux de tous telle que Vénus se fit voir au berger phrygien : elle en avait la forme céleste. Matelots et soldats s’empressaient pour 11 parvenir à l’écoutille, et jamais cabestan ne fut viré avec une pareille activité. Le mythe de Tahiti était né. Dans ce passage extrêmement célèbre, Bougainville réunit tous les poncifs de la Nouvelle-Cythère : les références à l’Antiquité, la beauté des femmes et leur liberté sexuelle encouragée par e tous, l’idée de beauté à l’état naturel… Autant d’images qui parlaient à la sensibilité des Occidentaux du XVIII siècle, et qu’ils interprétèrent, à la lumière de leurs propres références culturelles, comme la preuve de l’existence du Paradis ici-bas, un paradis teinté des charmes antiques et païens de Vénus. Personne alors ne se préoccupa de savoir comment les Tahitiens interprétèrent l’arrivée de ces étrangers blancs et s’ils se comportaient toujours de cette manière à la sensualité débridée.
 Malgré d’inévitables accrochages à terre, les Tahitiens ayant une très grosse propension à voler les Français, alors que comme le remarque Bougainville, les insulaires respectaient scrupuleusement le bien d’autrui, le charme continua à opérer. “J’ai plusieurs fois été […] me promener dans Vue de la Nouvelle-Cythère, l’intérieur. Je me croyais transporté dans le jaarqdiunardellÉedeano:nnyomuesdp'arpcroèusriloendsesusnienrpléaailniseédpeargaAz.oRino,ucffoeu.verte de beaux arbres fruitiers, et coupée de petites rivières qui entretiennent une fraîcheur délicieuse, sans aucun des inconvénients qu’entraîne l’humidité. Un peuple nombreux y jouit des trésors que la nature verse à pleines mains sur lui. Nous trouvions des troupes d’hommes et de femmes assises à l’ombre des vergers ; tous nous saluaient avec amitié ; ceux que nous rencontrions dans les chemins se rangeaient à côté pour nous laisser passer ; partout nous voyions régner 12 l’hospitalité, le repos, une joie douce et toutes les apparences du bonheur.
Afin de répondre à l’hospitalité tahitienne, “je fis présent au chef du canton où nous étions d’un couple de dindes et de canards mâles et femelles […]. Je lui proposai aussi de faire un jardin à notre manière et d’y semer différentes graines, proposition qui fut reçue avec joie. […] Nous avons lieu de croire que ces plantations seront bien soignées, car ce peuple nous a paru aimer l’agriculture, et je crois qu’on l’accoutumerait facilement à tirer 13 parti du sol le plus fertile de l’univers.
Les Français vivaient dans l’extase la plus complète. Un seul semble apporter un bémol à la découverte de Tahiti et surtout à la manière dont cette découverte fut menée. Louis Antoine de Saint-Germain était loin d’être l’incarnation de l’optimisme. Avocat, il avait reçu l’ordre d’embarquer sur laBoudeusequalité d’écrivain alors même qu’il venait de se marier. En en outre, sa santé à bord laissa toujours à désirer. Il n’est donc pas étonnant que des commentaires acerbes couvrent les pages de son Routier. Mais pourtant, ne peut-on pas s’empêcher de voir une part de vérité dans ses propos sur Tahiti ? “Que pouvons-nous dire sur Cyterre (sic) ? Avons-nous vu l’intérieur du pays ? M. de Commerson apporte-t-il la note des trésors qu’elle renferme ou peut renfermer en fait d’histoire naturelle, plantes ou minéraux ? Y avons-nous sondé le long de la côte ? Y connaissons-nous un bon mouillage ? À quoi se 14 réduit l’utilité de ce voyage pour la nation ?. Ces reproches ne manquèrent pas d’être repris par les détracteurs de Bougainville.
Pourtant, le mouillage des navires étant si peu sûr qu’on craignit plusieurs fois de les perdre, il fallut songer à continuer la route vers la Chine. Bougainville avait négocié de haute lutte avec les chefs tahitiens de pouvoir rester dix-huit jours à Tahiti. Les insulaires, malgré leur grande hospitalité, craignaient tout de même une invasion de leur île. Ils n’avaient pas tort… Le danger abrégea de moitié le séjour. Le 16 avril 1768, après seulement neuf jours d’escale, laBoudeuse et l’Étoile levèrent l’ancre. Voyant cela, les Tahitiens embarquèrent dans leurs pirogues et entourèrent les navires pour faire leurs adieux aux Français. Parmi eux se trouvait un jeune homme.
Canot de l'île de Taïti à la voile, 1771 gravure de Croisey tirée duVoyage autour du monde par la frégate du RoilaBoudeuseet la flûtel'Étoile.
Le chef Ereti, qui avait si bien accueilli les Européens, le présenta à tous comme étant son ami Aotourou qu’il confiait aux marins. Aotourou souhaitait en effet accompagner les Français dans leur voyage. Bougainville accepta, promettant de le ramener un jour dans son île. Aotourou, qui fit les délices de la bonne société parisienne, se révéla être une aide précieuse. Interprète dans les îles de Polynésie où les navires abordèrent, il fournit à Bougainville des informations sur Tahiti qui nuancèrent les impressions enthousiastes que ce dernier s’était forgées. Ce n’était pas la dernière illusion que le Tahitien devait contribuer à lever. Tahitiens présentant des fruits à Bougainville et ses officiers, pastel anonyme.
Un matelot nommé Jeanne Baré
Alors qu’Aotourou se promenait sur le pont de l’Étoile, un des hommes attira son attention. Il se précipita sur Baré, le valet du naturaliste Philibert Commerson. Il fallut plusieurs marins pour l’arracher à celui qu’il appelait “Ayenene”. Quelques jours plus tard, alors que Baré était descendu à terre avec son maître pour herboriser, la même scène se reproduisit. Un groupe de Tahitiens se rua sur lui, hurlant “Ayenene, ayenene 15 ! À grand peine, Baré fut dégagé et conduit sur laBoudeuse où il avoua à Bougainville qu’il était une femme ! Elle s’était embarquée, expliqua-t’elle d’abord, à l’insu de Commerson, mais il se révéla rapidement qu’il était au courant de l’affaire. Peut-être fut-il à l’instigation de l’embarquement frauduleux…
L’équipage de l’Étoilesur laquelle Commerson et son “valet” avaient embarqué était loin d’être dupe de la supercherie, ainsi qu’en témoigne la plume alerte du chirurgien François Vivès. “Un naturaliste, faisant le tour du monde pour approfondir et augmenter les connaissances de la nature et ses productions, désirant vraisemblablement faire quelques expériences nouvelles dans cette partie, embarqua à cet effet, pour son domestique, une fille déguisée […]. Au sortir d’Europe, dans les mauvais temps que nous eûmes, elle fut fort incommodée du mal de mer ainsi que son maître, ce qui lui ôta le temps de pouvoir la plaindre, à moins que ce ne fût la nuit, car elle lui était si attachée que, par crainte qu’il n’eût quelque faiblesse pendant les heures du sommeil, elle avait la fatigue de passer la nuit dans sa chambre, prenant un soin unique de son maître, ce qui paraît naturel. Le premier mois se passa tranquillement, mais un peu trop vite pour nos deux adhérents. Le doux repos qu’ils goûtaient depuis longtemps fut interrompu par un petit murmure qui s’éleva dans l’équipage, qu’il y avait à bord une fille. On jeta les yeux sur notre petit homme. Tout annonçait en lui un hombre féminin : une petite taille courte et grosse, une équarure de deux pieds, une poitrine élevée, une petite tête ronde, un visage garni de rousseurs, une voix tendre et claire, une dextérité et délicatesse dans la main, faisaient le portrait en question. Les chefs firent feinte d’ignorer cette scène pendant longtemps ; mais le bruit étant devenu trop général, on fit sentir au maître qu’il ne convenait pas de passer les nuits avec un domestique. En conséquence, il fallut lui chercher un nouvel asile qui fut au poste ordinaire, dans un hamac, sous le gaillard derrière. Dès les premiers jours, ses voisins, polis et poussés par la curiosité, voulurent rendre visite à leur nouvelle hôtesse. Elle eut la cruauté d’être insensible à leurs avances et même de s’en plaindre. En conséquence on les punit et notre homme postiche nous assura qu’il n’était nullement du sexe féminin. D’après cette scène, notre homme fit de son possible pour paraître tel qu’il s’était déclaré, tant par la force du travail que par les propos, travaillant comme un nègre [à aider son maître dans ses campagnes d’herborisation]. […] On peut dire à sa louange qu’il est impossible de concevoir les 16 travaux qu’elle a faits. Les soupçons commençaient à tomber faute de preuves lorsque nous arrivâmes à la Nouvelle-Cythère. On sait le fin mot de l’histoire.
Eugenia acutangula et graines non identifiées, dessin à la plume de Philibert Commerson.
Jeanne Baré est certainement la première femme à avoir accompli le tour du globe. Elle s’arrêta à l’île de France (actuelle île Maurice) en décembre 1768, suivant fidèlement Commerson qui désirait explorer la faune et la flore de l’endroit. Il y mourut d’une pneumonie le 13 mars 1773, une semaine avant d’être nommé à l’Académie des sciences. Un an plus tard, Jeanne Baré, mariée à un sous-officier, rentra en France. Le naturaliste, non sans humour, rendit hommage à sa compagne, d’une manière qui lui était familière : il donna son nom à une plante. La Baretia a la particularité de présenter des caractères sexuels douteux.
La présence d’Aotourou fut utile à un autre titre : “J’ai appris d’Aotourou qu’environ huit mois avant notre arrivée sur l’île un vaisseau anglais y avait abordé. C’est celui que commandait M.Wallis. […] Voilà, sans doute, d’où proviennent et la connaissance du fer que nous avons trouvée aux Tahitiens, et le nom d’aouri qu’ils lui donnent, un nom assez semblable pour le son au mot anglaisiron, fer, qui se prononce aïron. J’ignore maintenant si les Tahitiens, avec la connaissance du fer, doivent aussi aux Anglais celle des maux vénériens que nous y avons 17trouvé naturalisés, comme on le verra bientôt. Bougainville devait se rendre à l’évidence : il n’était pas le premier Européen à fouler le sable tahitien. Il avait été devancé de quelques mois par Wallis.
Samuel Wallis, le véritable découvreur de Tahiti
Samuel Wallis (1728-1795) avait trente-huit ans lorsque l’Amirauté britannique le chargea de commander une expédition dans les mers du Sud, dont le but était purement nautique et stratégique. LeDolphin, frégate de vingt-quatre canons, revenait justement d’un voyage de deux ans. Sous les ordres du capitaine John Byron, grand-père du célèbre écrivain, le navire avait fait une campagne autour du monde qui l’avait mené de Rio à la Patagonie, en passant par l’archipel des Malouines dont il prit possession de la partie nord au nom de l’Angleterre, puis il s’engagea dans le détroit de Magellan pour traverser les Tuamotou, mouilla aux îles Mariannes, à Batavia, au Cap et revint en Angleterre en mai 1766. Les privations et le scorbut ayant décimé une partie de l’équipage, leDolphin repartit en août de la même année accompagné d’une flûte, le Prince Frédérick, pour servir de ravitailleur à la nouvelle expédition. Enfin, un sloop, leSwallow, commandé par Philippe Carteret fut ajouté. Mais il était en si mauvais état avant même le départ de Plymouth qu’aux Malouines, une frégate devait lui être substituée. La frégate tant attendue n’arriva jamais. Carteret proposa alors de retourner en Angleterre, ce que Wallis refusa. Ils continuèrent leur route à travers le détroit de Magellan. Wallis fit scrupuleusement mesurer la taille des Patagons, légendaires géants. Le plus grand atteignait six pieds six pouces, soit 2,10 mètres. Juste avant de pénétrer dans le Pacifique, une tempête sépara leDolphinde sa conserve leSwallow. Les deux navires ne devaient plus jamais se retrouver. Wallis et son ravitailleur poursuivirent leur route, traversant les Tuamotou. Le 19 juin, ils parvenaient près d’une terre inconnue et se trouvèrent environnés par une centaine de pirogues. Après avoir jeté des branches de bananier dans le vaisseau, quelques-uns de leurs occupants montèrent à bord duDolphin. Les premiers contacts entre Européens et Polynésiens se placèrent sous le signe de la découverte mutuelle. Aux dépens des derniers, ainsi qu’en témoigne la Relation d’un voyage autour du monde. “Comme un de ces Indiens était debout sur le passavant, une de nos chèvres vint le heurter de sa tête au derrière. Surpris du coup, il se retourne brusquement, et voit la chèvre dressée sur ses pieds, se préparant à l’assaillir de nouveau. La vue de cet animal, si différent de tous ceux qu’il connaissait, le frappa d’une telle terreur qu’il se pressa de sortir du vaisseau, et tous les autres