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Le Voyage de Bougainville

De
185 pages

En 1520, Magellan pénètre pour la première fois dans le plus grand océan du monde, dont nul en Europe ne soupçonne encore l'existence : le Pacifique.

Pendant deux siècles, les Occidentaux ne se hasardent que timidement dans ces eaux prometteuses, mais dangereuses. Il faut attendre le XVIIIe siècle et Louis Antoine de Bougainville pour qu'ils se lancent véritablement à la découverte de cette « Terra Incognita ».

Accompagné de scientifiques, de dessinateurs et notamment du botaniste Philibert Commerson, Bougainville appareille de Nantes, le 15 novembre 1766, pour un voyage autour du monde à bord de la frégate la Boudeuse - bientôt rejointe par un second bateau, l’Étoile.

Bougainville part explorer ces nouvelles contrées et rencontrer le « bon sauvage » prôné par les philosophes des Lumières. Il découvre bientôt un monde nouveau où les fantasmes se révèlent aussi vite que les désillusions.

À son retour, il publie en 1771 sa Description d'un voyage autour du monde, où il évoque le mythe, au parfum alors sulfureux, du « paradis polynésien ». Véritable succès, son ouvrage inaugure l'époque des grandes expéditions scientifiques qui façonnent un imaginaire européen durable fait de cannibales et de langoureuses Tahitiennes.



Version illustrée et précédée d'une introduction de Julia Ferloni sur la Découverte du Pacifique.

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LE VOYAGE DE BOUGAINVILLE


PAR LA FRÉGATE LA BOUDEUSE ET LA FLÛTE L'ÉTOILE

Louis-Antoine de Bougainville


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Présentation tirée de l'ouvrage :
Bougainville, Cook, Lapérouse, Marins des Lumières dans le Pacifique



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© MkF éditions, 2013 - pour l'édition numérique

AVANT-PROPOS

La naissance du Pacifique


À la recherche de la Terra australis nondum cognita 

Le 28 novembre 1520, Magellan et les cinq navires espagnols de son expédition pénétrèrent dans un océan inconnu. Ses eaux, en apparence calmes, l’incitèrent à le dénommer Pacifique. Au cours du XVIesiècle, les voyages de découvertes ordonnés par Madrid se succédèrent dans cette étendue marine nouvelle et très prometteuse : on y trouverait l’or et les épices à foison et surtout le fameux continent que depuis l’Antiquité on pensait devoir équilibrer le poids des terres de l’hémisphère nord.


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Carte du monde d'Abraham Ortelius, 1570,
la supposéeTerra Australis Nondum Cognita occupe toute la partie inférieure de la carte.

Cet immense espace vierge, qu’avec optimisme on dénommait Terra australis nondum cognita, la terre australe encore inconnue, devait donc se situer entre l’Atlantique Sud et le Pacifique. Il était impératif de la découvrir. Magellan avait abordé aux Mariannes et aux Philippines où il devait trouver la mort. En 1568, Mendana de Neira, à la recherche du continent austral partit du Pérou. Il arriva dans un archipel qu’il nomma Salomon et qu’il projeta de transformer en colonie espagnole. Il lui fallut attendre vingt-sept ans pour réaliser son rêve.

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Magellan à l'île des Larrons,
Dans l'archipel des Mariannes,
gravure de Calle d'après 
un dessin de Stradanus (1523-1605).

En 1595, avec le pilote portugais Quiros, il rencontra les îles Marquises et retrouva son archipel, pour en faire un éphémère établissement blanc, qui disparut en même temps que lui. Quiros, ayant pris goût au Pacifique, fit un nouveau voyage en 1605, accompagné de Torrès. Pensant toucher au but, il nommaTierra Australia del Espiritu Santola terre qu’il toucha. Pour lui, il s’agissait de la pointe nord du continent recherché. En réalité, il était dans l’archipel que Cook baptiserait Nouvelles-Hébrides (actuel Vanuatu). Torrès, quant à lui, séparé de Quiros, découvrit le détroit qui porte son nom et qui s’étire du nord de l’Australie au sud de la Nouvelle-Guinée.

Mais l’Espagne préféra conserver cette découverte secrète. C’était là un procédé assez habituel : la puissance qui mettait au jour une contrée nouvelle la tenait fréquemment au secret pour des raisons politiques. Ceci explique qu’une même île pût être découverte plusieurs fois. Un autre facteur de découverte à répétition est inhérent au peu de fiabilité des instruments de bord. À cause de ces défaillances techniques, il était impossible de fixer avec précision les coordonnées des îles rencontrées. 

Et les navires sillonnaient les mers à leur recherche, bien souvent en vain. Avec le XVIIesiècle, les Espagnols ne furent plus les seuls à fréquenter le Pacifique. En 1605, la Compagnie des Indes s’installait aux Moluques, au cœur des îles à épices. Ces établissements devaient permettre aux Hollandais de se lancer à l’assaut du grand océan depuis l’ouest. En 1642, Tasman découvrit le sud de la Tasmanie, qu’il nomma Terre de van Diemen, et une partie de la côte néo-zélandaise. Pour lui, il était certain qu’il venait de trouver les extrémités de l’immense continent austral. L’Australie, dont la côte nord avait été aperçue par les Espagnols et nommée Nouvelle-Hollande en 1605 par Willem Jansz, devait également faire partie de cette terre gigantesque. Anglais et Français, plus timorés dans cette exploration primitive du Pacifique, mais pas inactifs, tenaient le même raisonnement. Et c’est cette idée fixe, entre autres, qui conduisit les hommes du XVIIIesiècle à se lancer à l’assaut de ces eaux encore très peu connues.


Le Pacifique des Lumières : l’avènement du voyage de découvertes scientifiques 

“Peu après 1750, les esprits se mirent à évoluer rapidement. Le développement scientifique éveillait de plus en plus de curiosité et aussi l’espoir d’un progrès indéfini, les applications des sciences devant améliorer les conditions de vie. En Grande-Bretagne, la Royal Society, présidée pendant plus de vingt ans par Newton, avait pris la tête de ce mouvement. En 1730, avaient été fondés les jardins de Kew, où bientôt affluèrent de tous les points de l’horizon des plantes nouvelles. À Paris, les collections du Jardin du Roi, futur Muséum, s’enrichissaient d’année en année sous l’impulsion des frères de Jussieu, et de Buffon, tandis que l’Académie des sciences envoyait à travers le monde des missions scientifiques[…]. Grâce à ces puissantes institutions, les savants mettaient en commun leurs recherches. La science alors n’avait pas de patrie et les chercheurs correspondaient entre eux d’un bout à l’autre de l’Europe. L’époque était venue de recenser les connaissances acquises et de voir clairement celles qui restaient à acquérir.1 

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Indigènes de l'extrémité de la Nouvelle-Guinée,
   voyage de Torres, dessin aquarellé de 1606.

Les compilations sur l’état du monde fleurissaient à l’époque. L’une de celles sur le Pacifique fit très grosse impression en France. Charles de Brosses, premier président au Parlement de Bourgogne, relisant tous les textes et atlas de voyages depuis Magellan publiés en Europe sur le Pacifique, appelait à une exploration exhaustive et scientifique du grand océan. Le titre de l’ouvrage, paru en 1756, constituait en lui même un programme : Histoire des navigations aux terres australes contenant ce que l’on sait des mœurs et des productions des contrées découvertes jusqu’à ce jour et où il est traité de l’utilité d’y faire de plus amples découvertes et des moyens d’y former un établissement. “Nos bonnes cartes, y disait de Brosses, nous montrent au sud de l’Asie les vastes côtes tracées de la terre de Diemen, de la Nouvelle-Hollande, de la Carpentarie, de la Nouvelle-Guinée, de la Nouvelle-Bretagne et de la Nouvelle-Zélande. […] Comment douter qu’une aussi vaste étendue de pays ne fournisse après la découverte des objets de curiosité, des occasions de profits peut-être autant que l’Amérique en offrait dans sa nouveauté.2 Un alléchant projet de nature économique, rendu possible par les progrès réalisés dans le domaine de la navigation, voilà ce que proposait le premier président au Parlement de Bourgogne. Mais pour assurer son succès, il fallait que les explorations maritimes s’accompagnent de travaux scientifiques : géographes et hydrographes capables de lever des cartes fiables, naturalistes et botanistes aptes à évaluer la qualité des ressources offertes par les nouvelles contrées…

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        Le maire et Schouten à Tonga,
       gravure du début du XIXe siècle.

L’Histoire présentait d’autres grandes nouveautés, en particulier, elle incitait les marins à agir avec douceur envers les peuples autochtones. La violence devait être évitée, les armes à feu utilisées en dernier recours… Le livre du président de Brosses eut un énorme retentissement, en France comme à l’étranger : Bougainville et Cook en furent des lecteurs assidus. Son esprit présida à la conception du voyage de Lapérouse, la plus vaste expédition à caractère scientifique jamais encore réalisée. Le contexte politique n’était pas vraiment favorable en 1756 : la guerre de Sept Ans (1756-1763) qui venait d’éclater, opposant la France et l’Angleterre, bloqua le lancement de voyage de découvertes. Mais dès la fin des hostilités, les préparatifs commencèrent activement de part et d’autre de la Manche. Dès juillet 1764, l’Anglais John Byron partait à destination du Pacifique. Deux ans plus tard, son compatriote Samuel Wallis, suivi de près par Louis-Antoine de Bougainville, levait l’ancre à leur tour. 


L'ancre et la plume : Le voyage de Bougainville


Un colonel mathématicien dans le Pacifique


“Bougainville a le goût des amusements de la société ; il aime les femmes, les spectacles, les repas délicats ; il se prête au tourbillon du monde d’aussi bonne grâce qu’aux inconstances de l’élément sur lequel il a été ballotté. Il est aimable et gai : c’est un véritable Français lesté, d’un bord d’un traité de calcul différentiel et intégral, et de l’autre, d’un voyage autour du globe.3 C’est sans doute la meilleure présentation qu’on puisse faire de Louis-Antoine de Bougainville, né en 1729. S’il eut le malheur de perdre sa mère à la naissance, pour le reste, la vie fut plutôt clémente avec lui.

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Buste de Bougainville
par François Joseph Bosio, 1831.

Son père, échevin de Paris, le poussa à devenir avocat. Son frère, membre de l’Académie des Belles-Lettres, l’initia aux joies de la lecture des auteurs anciens et à l’écriture. Son oncle d’Arboulin, très bien introduit en cours, lui fit connaître tout ce qui comptait de beaux esprits et de gens importants à Paris et Versailles. Élève de Clairaut et d’Alembert, il publia, ainsi que le mentionne Diderot, à l’âge de vingt-trois ans un Traité de calcul intégral. Ce dernier le fit connaître outre-Manche. En janvier 1756, Bougainville entrait à la Société Royale de Londres, équivalent de l’Académie des Sciences. Parlant remarquablement l’anglais, il passa plusieurs mois à l’ambassade de France à Londres. C’est là qu’il rencontra l’amiral Anson, explorateur des côtes pacifiques de l’Amérique (1740-1744) et auteur d’un récit de voyage très populaire. Le grand homme devait l’impressionner durablement. Bougainville, pour aimer l’étude et la réflexion, n’en était pas moins taillé pour l’action. Renonçant au métier d’avocat, il s’engagea en 1750 aux mousquetaires noirs4, et fit ses premières armes au Canada contre ses amis anglais. Aide de camp de Montcalm, il gagna sa confiance et son amitié par sa bravoure et son intelligence. C’est lui que son chef expédia en France pour y chercher du secours. Les finances de l’État étant au plus bas, Bougainville n’obtint rien, sinon un joli succès à la cour pour son sens de la répartie. Au laborieux gratte-papier qui d’un “lorsque le feu est à la maison, on ne s’occupe pas des écuries” lui signifia à la fois son congé et le peu d’intérêt que la France portait à ses colonies acadiennes, le jeune officier répondit : “Au moins, monsieur, on ne dira pas que vous parlez comme un cheval.” Et découragé, il repartit en mai 1759 au Canada, sachant la partie perdue d’avance. Effectivement, en septembre 1770, prisonnier libéré sur parole, il regagnait sa patrie tandis que cette dernière discutait avec l’Angleterre les conditions de la cession du Canada, scellée par le traité de Paris de 1763. L’Amérique perdue, il restait encore un espace vierge à conquérir pour la France : le Pacifique.

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Louis-Antoine de Bougainville,
Joseph Ducreux, huile sur toile, 1790.

Dés son retour, Bougainville s’employa à y intéresser son pays, par l’intermédiaire du secrétaire d’État à la Marine, le comte de Choiseul. L’idée de Bougainville était simple : il fallait trouver une “base” à partir de laquelle on pourrait lancer des expéditions de découvertes dans le Pacifique. Les Malouines (actuelles îles Falkland) situées dans l’Atlantique face au détroit de Magellan, porte ouverte sur le Pacifique, étaient l’endroit rêvé pour créer une colonie française. En outre, pour soulager les caisses de l’État, Bougainville proposait que le coût de l’opération revienne à une compagnie constituée des membres de sa famille et de négociants bretons, la Compagnie de Saint-Malo. Tout ce que Choiseul avait à faire, c’était de le transférer de l’armée à la Marine. Le colonel devenait capitaine de vaisseau. Le secrétaire d’État à la Marine donna son accord et le 31 janvier 1764, un petit groupe de colons acadiens, sous la conduite de Bougainville, prenait possession des Malouines. Un nouveau voyage en 1765 permit à l’ancien colonel, qui ne cessait de perfectionner ses connaissances maritimes, d’augmenter sa colonie de quelques membres et d’opérer un repérage des côtes de la Patagonie. Il était prêt à lancer sa grande expédition dans les mers du Sud. Il y avait malheureusement un détail que Bougainville et Choiseul avaient omis de prendre en compte. Situées non loin des côtes de l’Amérique du Sud, les Malouines étaient considérées par les Espagnols comme relevant directement de leur autorité. Jusqu’en 1765, ils s’étaient bien moqués de cet archipel froid et montagneux. Mais depuis que les Français avaient décidé d’y établir une colonie, les Malouines commencèrent à intéresser Madrid. La France fut sommée de rendre son bien à la couronne espagnole. Et le projet de Bougainville fut sacrifié aux impératifs diplomatiques. Mais pour lui rendre la reddition moins difficile, il fut décidé qu’il remettrait lui-même l’archipel aux Espagnols et que de là, il partirait pour un voyage de découvertes dans le Pacifique.