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Les 1001 routes de la soie

De
282 pages
La route de la soie, coeur mondial de l'Antiquité et du Moyen-Âge s'étire sur 10000 km de longueur et 3000 km de largeur. Elle traverse presque toute l'Asie de l'Ouest à l'Est et du Sud au Nord, liant civilisations, hommes et territoires pendant plus de deux millénaires. Ces horizons sillonnés de centaines de pistes, l'auteur, voyageur éclairé et scientifique de haut niveau, les a parcourus un demi-siècle durant à pied, à cheval, à dos de chameau, en 4 x 4 , parfois même en ULM, mille et une pistes de steppes, de déserts, de montagnes ou d'oasis.
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Les 1001 routes de la Soie Carrefour de l'Ancien Monde

L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

@

75005

Paris

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05393-9 EAN : 9782296053939

Claude

COLLIN DELA V ADD

Les 1001 routes de la Soie Carrefour de l'Ancien Monde

Missions et exPéditions de recherches géographiques et historiques

L'HARMATTAN

Collection « Inter-National» dirigée par Denis Rolland avec Joëlle Chassin, Françoise Dekowski et Marc Le Dorh.

Cette collection a pour vocation de présenter les études les plus récentes sur les institutions, les politiques publiques et les forces politiques et culturelles à l'œuvre aujourd'hui. Au croisement des disciplines juridiques, des sciences politiques, des relations internationales, de l'histoire et de l'anthropologie, elle se propose, dans une perspective pluridisciplinaire, d'éclairer les enjeux de la scène mondiale et européenne. Série générale (déjà parus) : A. Bergeret-Cassagne, Les bases américaines en France: impacts matériels et culturels, 1950-1967. C. Birebent, Militants de la paix et de la SDN Les mouvements de soutien à la Société des nations en France et au Royaume-Uni, 1918 -1925. C. Delbard, Le Père Castor en poche (1980 - 1990), ou comment innover sans trahir? P.-O. Pilard, Jorge Ricardo Masetti. Un révolutionnaire guévarien et guévariste de 1958 à 1964. É. Gavalda, L. Rouvin, La Chine face à la mondialisation. M. Cottias, A. Stella et B. Vincent (dir), Esclavage et dépendances serviles: histoire comparée. D. Rolland, D. Georgakakis, Y. Déloye (dir), Les Républiques en propagande. F. Le Moal, La France et l'Italie dans les Balkans. C. Bernand et A. Stella (coord.), D'esclaves à soldats. Miliciens et soldats d'origine servile. XIII" - XXI" siècles. Z. Haquani, (entretiens avec S. Brabant, M. Hecker, P. Presset), Une Vie d'Afghanistan. J. de La Barre, Identités multiples en Europe? Le cas des lusodescendants en France. F. Chaubet, La politique culturelle française et la diplomatie de la langue. A.-A. Jeandel, Andrée Viollis: une femme grand reporter. Une écriture de l'événement. 1927-1939. D. Rolland, M. Ridenti, E. Rugai Bastos (coord.), L'Intellectuel, l'État et la Nation. Brésil - Amérique latine - Europe. M. Le Dorh, Djibouti, Érythrée, Éthiopie. Pour un renforcement de la présence française dans la Corne de l'Afrique. M. Hecker, La défense des intérêts de l'Etat d'Israël en France. E, Anduze, La franc-maçonnerie au Moyen-Orient et au Maghreb. Fin XIX'début d. E. Anduze, La franc-maçonnerie de la Turquie ottomane. E. Mourlon-Druol : La stratégie nord-américaine après le Il-septembre. S. Tessier (sous la dir.), L'enfant des rues (rééd.).
L. Bonnaud (sous la dir.), France-Angleterre, un siècle d'entente cordiale.

A. Chneguir, La politique extérieure de la Tunisie 1956-1987. C. Erbin, M. Guillamot, É. Sierakowski, L'Inde et la Chine: deux marchés très différents? B. Kasbarian-Bricout, Les Amérindiens du Québec. P. Pérez, Les Indiens Hopi d'Arizona.

Bibliographie

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de l'Afghanis tan. in Géographie

Iran. Rivages caspiens du Ghilan au Turkménistan. L'Amérique latine. Bordas Paris 1973

Inde et Chine. ln Atlas thématique Territoires Géopolitique à prendre: de l'Asie:

Weber Paris 1975

Le Marché face aux idéologies PUF 1988 PUF Paris 1993

Mission soviétique

Soyuz Karta : L'oasis de Khotan au Xinjiang Route de la soie

Projet associé IGN international-UNESCO Edition Technip Jusqu'au Paris 1990

bout de la terre. Arthaud

Paris 2004

Participation

à des ouvrages collectifs dans l'Asie et le Pacifique sur la Boudeuse, Société de géographie Paris 2003

Mission scientifique ln La Géographie.

Au fil des Routes de la Soie. ln Chemin des Etoiles Transboréal Paris 2003

Audace et Géographie sur la Route centrale en Afghanistan. La mémoire retrouvée de l'Afghanistan. Ed. Mille et une nuits Paris 2004

Explorations,

Missions

et raids routiers 1950-2005

en Asie et collègues

1950 1952

Ports antiques Route antique Ports du Levant: Ammam. Stenmann,

du Péloponnèse d'Asie mineure,

Michel

Minart

et Claude

Teysserre Alep, Damas et Abbé

de Byzance à Antioche, et voies internes: Raymond Fachatte, M.Minart,

Syrie, Liban et Palestine, Jean Paul Aymard, Turquie. Kurd

Jérusalem. en Phrygie. antique Taurus,

CI. Teisseyre. Ilhan Deniser Michel Cabouret Bruté de Rémur de la Turquie

1953 1955 1956 1958 1962 1970 1968-1982 1984 1985 1985
1988

Maîtrise Route

centrale

Taurus-Anti-

Dagh. JP Allix, Tauguy Kuch,

Pierre Gillardot Vallée de l'Indus, percée de l'Hindu Voie du Nord de Bactres à Téhéran Jean Pierre Allix, R. Fachatte, M.Cabouret, Omar. Cappadoce et Iran. Route de l'Ararat à Téhéran par l'Azerbai'djan. Caspienne Routes Gérard Route Yvette Xi'an, Route Collin Turkménistan Centrale T.Bruté Byzance de Rémur Erzerum et du col de Xénophon Philippe et François à Trébizonde. Collin Delavaud, Chardin antiques

et Madeleine Hyvert

André.

Geneviève

du sud turc à Van. Caspienne

à Ispahan.

Amérique et Tibet.

du Sud (Thèse et enseignemenr) du Houang Ho et du Yang Tse Kiang, Turquie. Anne Bride, Marie et Antoine au Tarim puis Indus, Pakistan de Khotan au Mazartagh. JP Allix à Antalya, Route

Hauts

de Kayseri Delavaud Chine.

Xin jiang,

de Urumqi

J.P. et CI. Allix er Catherine André Bassin du Tarim, Kun Lun et traversée

du Takla-Makan

1992-93 1996 1997 1997 1998

Jean Dresh, Luc Federmeyer, Ports de la Chine méridionale Golfe persique. Ports du Kankan R.Olmos er Kajara,

Bernard Francou, Rosa Olmos et centrale R.Olmos côre est des Indes. R. Olmos Ouzbekistan Archambeau, Daniel Edel,

Voies de Samarkand

et Boukhara

à Kiva et Urgenth, Mongolie R. Olmos Olivier

J.P. Allix Voie de Kovdo et traversée François Hervé, Emmanuelle des Explorateurs

de l'Alraï Mellot,

et Tania Aubier,

rous de la Société Voies de l'est et de

1999-2000 2003 2003 2005

Ports du Levant:

Syrie, Liban,

Israël et voie de Palmyre-Europos. Bamiyan-Bactres R. Olmos

l'ouest de la mer Marre. R. Olmos. Afghanistan, voie méridienne de la gorge Kunduz voie nord-ouest Mer Noire: d'Herat, voie centrale du sud-esr Thomas Byzance et Crimée. José Pineda de la Turquie

Audo,

Ports et voies internes

R.Olmos

Préface

ous les géographes ont des semelles de vent, mais Claude Collin Delavaud est probablement celui d'entre nous qui a le plus bourlingué dans le monde entier depuis un large demi-siècle, et ce par tous les moyens de transport. Il est le Tintin de notre discipline, ce qui est un titre glorieux, le reporter belge étant responsable de nombreuses vocations géographiques, à égalité avec Jules Verne. On le sait avant tout spécialiste de l'Amérique latine, mais il ne s'est jamais lassé de parcourir aussi la Route de la soie en tous sens. Et, visiblement, son plaisir ne s'est jamais émoussé. C'est en jubilant qu'il mélange ses impressions de voyage des années 1950 avec celles de l'an passé. Aucune difficulté, aucun inconfort ne transparaît vraiment dans son vivant récit: c'est normal, il les a totalement oubliés pour ne conserver que l'éblouissement des paysages et des rencontres, pour le plaisir de les partager enfin. L'expression consacrée par le baron Ferdinand von Richthofen est d'autant plus poétique qu'un peu comme la Voie lactée, elle ne désigne pas le mince ruban praticable qu'on appelle généralement route. Elle ne correspond nullement à un tracé unique et clairement dessiné entre l'est et l'ouest du Vieux monde, mais à un faisceau d'itinéraires plus ou moins fixés. C'est une belle litanie de noms chargés d'émotions géographiques intenses, de déserts aussi brûlants l'été que glacés l'hiver, de cols infranchissables, de peuples farouches, bref d'obstacles à vaincre, alors que la soie est évocatrice de légèreté, de caresse et de facilité. La Route de la soie, c'est aussi un univers de promesses, de richesses convoitées, de civilisations devinées brillantes, de secrets palpitants. Depuis le Paléolithique, l'humanité n'a cessé de parcourir la planète en tous sens et a conquis l'Asie depuis l'Afrique et le Proche-Orient. Avec la fonte des glaciers du würm et la désertification du Taklamakan et du Gobi, la vie humaine s'est raréfiée dans l'antique couloir des migrations préhistoriques, au point de s'interrompre presque totalement jusqu'au IIe millénaire avant notre ère, moment de sa renaissance.

T

Depuis, de manière discontinue, elle est le fil ténu qui unit nos deux mondes, le lien entre nos gènes, nos langues, nos religions, nos agricultures, nos paysages, nos économies. Comment ne pas éprouver le sentiment de proximité en admirant les témoignages de l'art grécobouddhique, les toitures de tuiles rondes du monde chinois et du monde romain, les mosquées de Lanzhou ou de Xian, les vignobles japonais en pergolas dont la technique est venue de Perse? Manger des pêches, c'est communier avec Samarkand et avec la Chine. Boire du vin de Turfan au Xinjiang, c'est regarder vers le Caucase et le Croissant fertile. La Route de la soie est un continent à elle seule, nous dit Claude Collin Delavaud. Plus encore, elle est un résumé de l'histoire du peuplement planétaire, un témoignage de l'unité de l'espèce humaine. Nous la portons en nous, comme jadis Alexandre ou Tamerlan. Nous avons tous rêvé de la suivre un jour, en compagnie de Marco Polo, au pas chaloupé des chameaux de Bactriane, ou dans une autochenille de la Croisière jaune, avec Teilhard de Chardin. Et c'est pour elle que nos yeux s'embuent en écoutant Les steppes de l'Asie centrale de Borodine qui en a rendu le majestueux mystère, ou Syracuse que chantait si bien Henri Salvador en conjuguant l'Orient à l'Occident :

Voir les jardins de Babylone Et le palais du Grand Lama Rêver des amants de Vérone Au sommet du Fuji Yama

Jean-Robert

PITTE

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La Route de la Soie: longue histoire dans un espace sans limites

impromprue,

L

e 25 mars 1901 par une journée froide et ventée à l'excès, un géologue allemand est en train de taper avec un solide marteau sur un rocher. Il se tOurne vers son collègue et lui déclare, de façon
«

en fait, nous taillons la Route de la Soie! ». RichtOtIen

vient de rebaptiser pour l'éternité, non seulement une des nombreuses pistes qu'ils arpentent à la recherche d'une roche peu connue mais en fait tOute l'Asie centrale. Ce nom si séduisant, déjà employé par Elysée Reclus ainsi que par différents voyageurs ou pèlerins, va se répandre rapidement puis s'inscrire dans l'Histoire et la Géographie du monde entier. Il attendra encore trois quarts de siècle pour participer étroitement au tourisme, et même produire une littérature plus avide d'inconnu que de science. A dire vrai, la soie était connue et recherchée depuis vingt-cinq siècles quand, sur une route qu'elle avait sûrement empruntée, elle donna son nom aux innombrables voies démesurées du plus grand continent de notre planète, l'Eurasie. Un bon siècle plus tard, en 1956, deux géographes, après avoir dévalé les pentes du Karakoram puis les gorges interminables du défilé du Haut Indus, parviennent à Lahore et, se remémorant les quarante années d'expédition de recherches faites en Asie centrale sur les Mille et une routes de la soie. Jean-Pierre Allix, mon compagnon de la dernière traversée intégrale de l'Asie centrale, m'apostrophe, me lançant d'un tOn solennel: - Claude! La boucle est bouclée!

Il me faisait réaliser ici l'énorme trajet, le grand 8 asiatique que nous avions parcouru en quatre décennies quand nous nous retrouvâmes pour la seconde fois au milieu de la vaste cour de la mosquée moghôle de Lahore. Condisciple de faculté, coéquipier de tOujours, il me faisait remarquer que qui englobait tOute IIAsie, nous venions de fermer un immense 11811 dllstanbul à Pékin, du Tibet au Kazakhstan, de la Kachgarie à IIIndus. De nouveau nous étions donc au Pendjab mais que de chemin parcouru depuis notre premier passage! Parcours effectués dans quatre

Carte n° 1 Axes de la Route de la soie

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dimensions: interminables distances, superficies continentales, altitudes au-dessus de la barre des cinq mille mètres, et enfin la dimension du temps sur laquelle l'homme n'a pas de prise. Quarante années au cours desquelles nous fixâmes au pinceau, à l'appareil photographique et à la caméra, villes et villages, oasis, pâturages et troupeaux, paysans et pasteurs, nomades, steppes et déserts. Tout ce temps fut consacré en majeure partie à nous enfoncer, d'année en année, du Bosphore vers l'Asie centrale. En fait, nous prîmes la mesure de notre problème à plusieurs échelles, géographiques mais tout autant historiques. En hélicoptère ou en petit avion, selon nos moyens, nous tentâmes le survol local de plusieurs secteurs de recherche de certains pays, accueillants, mais contrôlant de près nos activités, comme la Turquie et l'Inde, ou très méfiants comme la Chine. Pourtant en 1988 nous emportâmes et utilisâmes notre ULM. Ensuite, nous ratissâmes les régions, des provinces aux cités, puis très vite des villages et douars aux maisons et aux yourtes. Dès les premières missions, tout en parcourant les grands axes historiques, j'eus envie de pénétrer hameaux et campements. La première fois, nous passâmes à Lahore en 1956 pour atteindre la Khyber Pass sur la route de l'Afghanistan ; la seconde fois, en 1988, nous revenions du Xinjiang chinois en franchissant le Pamir et l'Himalaya. Avant ces rencontres, j'avais sillonné de Venise à Jérusalem les pistes des Balkans, d'Anatolie et du Levant, pour recueillir les éléments de ma maîtrise auprès des nomades anatoliens. Avec Allix nous avions crapahuté dans le Kurdistan, et enfin nous abordâmes le monde aryen par l'Afghanistan; pour y parvenir, nous fîmes notre premier passage à Lahore. Les trois décennies suivantes furent consacrées à tous les pays actuels, régions et réseaux de la Route de la Soie, de l'Iran à la Chine, du Caucase au Tibet. Notre deuxième passage à Lahore fut bien choisi car la capitale du Penjab témoigne déjà comme cité, d'une grande étape de la migration des Aryens descendus du plateau iranien sur l'Indus avant de poursuivre leur chemin vers le Gange. Plus tard ils seront suivis par les capitaines hellènes d'Alexandre le Grand à la rencontre des moines Bouddhistes de l'Inde et mêleront leurs cultures. Puis, la mosquée s'élancera vers le ciel après la ruée mogôle de Bâbur et de ses Turcs porteurs de l'Islam. Lahore était d'ailleurs depuis plusieurs millénaires une des têtes indiennes des relations emblématiques de l'Inde avec la Mésopotamie et la Chine.

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Au cœur de l'Asie Le nom de
«

Route

de la soie»

demeure

continental

Pour ma part, seul ou avec un, ou plusieurs compagnons, j'aurai parcouru en presque deux générations les immensités de l'Asie centrale, et saisi ainsi leur rôle dans l'Histoire des relations entre l'Europe et la Méditerranée et toUte l'Asie jusqu'en Chine et jusqu'en Inde. Or, ces contrées ne peuvent limiter leurs communications et leurs emprunts à la SOle. Pourtant, quelle amplirude magnifique couvre ce terme de Route de la Soie, faisant allusion aux strates non géologiques mais humaines que Richthofen devinait. Oasis, avec leurs fabuleuses irrigations, villes fantômes, temples du feu zoroastriens, monastères bouddhiques, synagogues, ou églises nestoriennes si peu connues des Européens. Depuis

longtemps, personne ne croit plus que la « Route de la Soie» soit cet
itinéraire ou ces itinéraires par où les caravanes venues de Chine exportaient la soie tant appréciée depuis l'Antiquité par les élites du monde méditerranéen. Et nul n'ignore que d'autres marchandises suivaient ces mêmes routes. Mais la puissance du verbe est tenace, et seule la soie domine dans les oeuvres littéraires. Les techniques et les idées parvenant depuis plusieurs millénaires de l'ouest, la devancent oUtils, arts et religions, et venant de l'est, les bijoux, poteries, porcelaines et statuettes, vases, gobelets, bijoux, phiales et plateaux métalliques, en bronze, en argent ou en or, tous décorés.

Le nom

«

Route de la soie» représente à juste titre un réseau de voies

rerrestres, des sentiers aux pistes des caravanes, puis aux roUtes parfois empierrées du Moyen Age au XVe siècle. Ici apparaît l'étonnante liaison entre l'Europe puis le Croissant fertile et l'Afrique avec l'Inde et la Chine. C'était un territoire immense et peu habité, étonnamment tressé de multiples communications. Il en est peu d'aussi vastes que lui dans le monde. Les océans Indien et Pacifique furent assez rapidement sillonnés par les bateaux de commerce entre le Moyen-Orient et l'Inde jusqu'en

Chine, si bien qu'un académicien célèbre, constate,

Il

Mais la ROUte de la

Soie est aussi maritime! ". Il est indéniable que la soie ait emprunté les voiliers près de deux millénaires avant le XV" siècle de nos propres
«

Grandes découvertes».

Les lourdes et robustes jonques chinoises, qui

du If siècle au temps de nos Grandes découvertes passeront de 300 à 3000 tonnes, battant de fort loin nos caravelles, échangeaient épices, porcelaines remarquables, bijoux et pierres précieuses, et la soie, avec les 14

marins Malais, puis ceux-ci avec les Indiens de Ceylan, et enfin, sur la côte indienne des Malabars, avec les Arabes d'Oman dont les bourres, également bien rebondis, étaient et restent encore l'été maîtres des moussons vers la Mer Rouge et vers l'Afrique orientale. C'est la voie des mers. En revanche, la mer sera la cause de l'abandon international de la Roure de la soie terrestre. Le tour de l'Afrique par les Portugais à la fin du XVe siècle coïncidera avec les guerres incessantes qui, après l'éclatement du dernier Empire des Steppes de Tamerlan, vont facilement concurrencer et barrer les routes de l'Asie centrale. La Route terrestre de la soie et d'autres produits avait vécu, mais on transporta pendant un certain temps la soie par bateau, non de la Chine à l'Europe mais entre tous les nouveaux lieux de production d'Asie, d'Afrique et d'Europe méditerranéenne qui en avaient usurpé les secrets au tour début, à KKhotan, haut lieu et grande étape de la Route de la soie, puis systématiquement dans tout le bassin méditerranéen. La Sibérie méridionale et l'Asie centrale ont relié l'Eurasie

Le réseau des pistes commença paradoxalement très au nord, celui des tribus des forêts, nomades magdaléniens et moustériens de la Taïga à la fin de la dernière glaciation. Ce fur l'extraordinaire période des outils bien façonnés puis des dessins ou peintures rupestres animalières. Cependant, au Néolithique, on est encore bien loin de la soie. Les Indiens, au-delà du Pamir, répandent avec bien d'aurres techniques et arts, leur excellente connaissance de l'agriculture. Ils coloniseront parfois partiellement avec leurs propres ressortissants le sud et le centre de l'Afghanistan et de part et d'aurre des Tian shan, la Sogdiane et la Kachgarie, au cœur de l'Asie. Au sud comme au centre des Turkestans, les Indiens, bien avant l'arrivée des Aryens, établirent les premières agglomérations; de même qu'ils accentuèrent au Turkménistan l'influence de la Mésopotamie déjà importante dès le néolithique. Les relations entre le Croissant fertile et l'Inde deviennent partiellement. importantes. Le sud de l'Afghanistan s'indianise

Ensuite, les Aryens s'ébranlent des immenses prairies du nord de la mer Noire et de la Caspienne dans deux directions, au sud d'abord sur l'Iran, Afghanistan compris, et dévalent des Monts Suleimann sur le grand couloir indien de l'Indus et du Gange moyen. Plus au nord, ils vont occuper jusqu'au Gansu aujourd'hui chinois les territoires des

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Turkestans actuels et au sud de la Mongolie alors resplendissante les actuels Kazakhstan, Dzoungarie et Mongolie. Encore semi-nomades, ils avancent à la vitesse de leurs chameaux puis de leurs chevaux. Grâce au fer, cette zone et notamment l'Altaï entre Mongolie et Dzoungarie, parvint au plus haut niveau métallurgique asiatique d'alors. Le lent assèchement post-glaciaire de l'Asie centrale et les grandes migrations des Aryens dès le débur du deuxième millénaire seront la cause de l'occupation des oasis, déjà antennes culturelles et étapes commerciales et du développement d'une agriculture basée sur l'irrigation par les grands deltas internes des rivières de montagne, pour ensuite remonter vers le nord le long des grands fleuves qui aboutiront à la Mer Aral, qui se détache alors de la Mer Caspienne. Les oasis offriront, ourre leur remarquable éventail de produits agricoles méditerranéens, iraniens, indiens et chinois, l'essor de belles cités commerçantes culturellement très évoluées. Nous verrons plus loin qu'une extrême tolérance quasi inconnue dans la presque totalité du globe, permit la rencontre des Méditerranéens, Arabes et Persans, prouvée par les textes écrits dans toutes les langues et toutes les écritures, et que toutes les religions s'y croisaient. Se maintient encore à Boukhara, du reste difficilement, une communauté juive de vingt-trois siècles. Le départ des Russes en 1991 n'a malheureusement pas consolidé son avenir. L'Asie centrale sera donc, de la Mer Caspienne jusqu'aux approches du Lop Nor et probablement vers le couloir du Ganzou, peuplée ou visitée par les Iraniens orientaux. Longtemps appelés Tokhariens, ils composèrent au moins deux groupes déjà sédentarisés avec deux cultures et deux langues, l'Agnéen et le Koutchéen, bien présentes dans de nombreux manuscrits. Leur poussée s'achèvera, sans luttes décisives, pendant plus d'un millénaire, entrant au contact des Chinois venant du Haut Fleuve jaune, chacun s'avançant à travers le Gansu. Les déserts et les steppes de l'est de l'Asie auront été le lieu de percées, de rencontres et finalement d'échanges matériels et culturels deux fois millénaires. Les Aryens, qui parlent une langue indo-européenne, mais sont physiquement et ethniquement très différents, gens de mouvement venus de loin, vont être les mieux adaptés aux voies de contacts et d'échanges, d'oasis en oasis sur des milliers de kilomètres qu'ils dominent. Mais il ne faut pas oublier que la rencontre entre l'Inde et le Croissant fertile par l'Iran existait depuis le néolithique. Les routes sont nombreuses, les étapes urbaines riches et importantes et les rapports bien établis. L'eau est

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suffisante et bien répartie grâce aux montagnes enneigées et au climat moins aride, les fourrages naturels favorisent le transport à dos de chameaux, de dromadaires puis par des chevaux, ou au nord par des yacks également très résistants, tous guidés par des pasteurs semi-nomades. Le haut niveau de civilisation des deux bordures de l'Asie centrale, l'orient méditerranéen et l'Inde puis la Chine du Fleuve jaune leur permet de produire des objets précieux et très originaux, notamment pour la Chine. La soie n'apparaît pas encore sur le marché mais quatre routes joignent la Chine à l'Europe, deux routes l'Inde à l'Europe et à la Chine. Le vieux réseau de la Taïga est en grande partie remplacé. Il revivra sous l'empire mongol, et ce sera une autre époque avec le Transsibérien! Plus

invisible sous le nom

«

route de la soie », va s'opérer l'avance culturelle
aux religions très diverses et va

des empires méditerranéens et chinois, générer la tolérance de l'Asie centrale.

A partir de la fondation de l'empire Han deux siècles avant J.e., la lente avancée et la colonisation commerciale et militaire des Chinois produiront un premier effondrement, mais l'anéantissement ou l'abandon de ces cités aryennes extrêmes s'effectua aussi aux confins des territoires des nomades turcs et toungouze - mandchous - et des sédentaires chinois. Leur disparition et leur oubli deviendront, en se prolongeant sur cinq mille kilomètres, le principal bouleversement de toute l'Asie dû à la montée en puissance des peuples altaïques puis à leur rencontre et à leur fusion avec l'Islam. Elle s'arrêtera à Vienne au terme d'une avancée de dix mille kilomètres. La marche prodigieuse des peuples nomades vers l'est puis vers l'ouest aura permis l'établissement des oasis sur toute l'Asie des nomades et celui des sédentaires iraniens. Le retour vers l'ouest des nomades altaïques, essentiellement turcs, malgré de monstrueuses destructions, aura remis en état une partie de ces oasis. Longtemps cependant, l'Asie centrale, un peu plus humide jusqu'au premier siècle de notre ère, fut coupée en deux zones géographiques longitudinales, la moitié méridionale nord, le Touran dont les steppes et les prairies denses étaient parcourues par les nomades et leurs troupeaux. Les Aryens, comme les Scythes et Sarmates, dès le premier millénaire BC, précèderont la première grande vague turque, mêlée probablement encore à des Aryens, les Hiong Nu, les Huns occidentaux, qui perturberont tous les peuples de l'Europe avant de camper temporairement sous les murs de Lutèce.

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Carte n02 Reliefs, fietlves et nations des deux Turkestan

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A partir du début du deuxième millénaire BC, le trafic instauré dans les deux sens sur les pistes, qui transporteront plus tard la fameuse soie, ne sera jamais longtemps interrompu. Celui des marchands de l'ouest profite de la présence des Aryens et de leur appui sur la Mésopotamie et l'Inde qui devance la Chine, étayé par plusieurs chapelets de cités commerciales et pluriculturelles. Les marchands font progresser autant les techniques que les produits de part et d'autre des Monts célestes. Les Sogdiens à l'ouest, sont sous la protection des Achéménides puis des Indo Bactriens mis en place à la suite de l'épopée magistrale d'Alexandre le Grand. Iraniennes, mésopotamiennes, indiennes et hellènes, ces routes franchissent les montagnes et les marchands accompagnés de prosélytes de diverses régions vont créer un réseau de cités parmi les plus évoluées de l'Asie dans le Bassin du Tarim, encerclé par ses hautes montagnes enneigées. Elle sera baptisée plus tard la Sérinde, rencontre entre l'Inde et la Chine, Ser, le pays de la soie. Retrouver les traces de la
«

Route

de la soie»

En Sérinde, bien des villes ont été détruites par les guerres, et une partie de leut art et de leur artisanat engloutie. Les grottes sont abandonnées par les moines bouddhistes, et les ultimes églises nestoriennes tombent en ruine. Les deux langues tokhariennes des Iraniens orientaux cèdent la place aux parlers turcs. Enfin, les admirables manuscrits en plusieurs langues dont l'Araméen, le Grec et le Sogdien disparaissent sous les décombres des temples du feu, des églises nestoriennes, des synagogues et des pagodes incendiées dans des cités elles-mêmes parfois rasées. Tamerlan réédifiera certaines cités de la Sogdiane dont Samarkand, mais ni Bactres à l'ouest, ni surtout maintes villes de la Sérinde devenues villes fantômes, ne seront concernées. Depuis un siècle, on les sort peu à peu du sable, au hasard des marches, suivant les tempêtes qui dégagent le lœss, les argiles ou le sable. Nous trouverons ainsi, dans le Taklamakan, au hasard de notre route, hors des pistes, non seulement des villes disparues dont on connaît le nom, mais aussi une caserne antique que nous ne cherchions nullement et qui n'était inscrite sur aucun document, sans nom ni souvenir. La tragédie due à l'éclatement des empires et des royaumes, fut que les grands échanges, à la fois religieux, culturels et marchands entre la Méditerranée, l'Inde et la Chine cessèrent dès la fin du Moyen-Age et de l'empire de Tamerlan. Par l'Asie centrale islamisée et éparpillée, on n'échangera plus techniques, arts et idées entre ces émirats non plus 19

qu'avec leurs plus lointains voisins. On ne traversera plus l'Asie centrale qui a cessé d'être le lieu privilégié né des rencontres ethniques et cul turelles. L'Asie centrale qui était un espace territorial, une civilisation éblouissante et un incomparable trait d'union de l'Asie, avant la Route de la soie, va sombrer, sinon dans la barbarie, du moins dans l'oubli. U ne remarquable tolérance culturelle et religieuse pratiquement inconnue dans le reste de l'Eurasie, Europe comme Asie, disparaît à jamais. Le sable peut tout à loisir ensevelir les ruines des villes, des temples et la quasi totalité des tombes en tumulus. Russes et Chinois, quand ils se partageront plus tard l'Asie centrale, occuperont sans trop de difficultés ce couloir irano-turc musulman. Car dix, puis quinze sultanats, émirats ou khanats issus des émiettements successifs des empires de Gengis Khan et de Tamerlan, vont se partager, voire se disputer, ce Turkestan occidental pendant un demi-millénaire. Les itinéraires de la soie et un demi-siècle de missions

Ce livre ne prétend pas être une synthèse dont on viendrait de lire le résumé: il relate trente-trois missions, dont sept expéditions sur le terrain, pénétrant et séjournant dans les villages d'oasis ou de vallées montagnardes, côtoyant, s'incrustant parfois dans les campements de nomades ou de transhumants. Un plan simple va y conduire. Il suit un réseau routier, et il est donc d'abord spatial. Le récit en effet, s'articule sur trois grands espaces naturels, historiques et humains, d'Istanbul et des cités portuaires du Levant vers l'Inde et la Chine. Le premier sera turc, englobant aussi vers l'est des terres jadis arméniennes ou kurdes. Le deuxième couvrira le monde iranien, de la Caspienne au Pamir, soit l'Iran, l'Afghanistan et l'Asie moyenne ex-soviétique. Le troisième se déploiera sur les steppes et les montagnes d'Asie centrale, de la Sogdiane à la Sérinde, soit de nos jours, de l'éventail occidental des voies de la Perse et de la Méditerranée à l'Ouzbékistan et au Xinjiang, et enfin sur le Cachemire et le Pendjab en traversant le Karakoram et l'Himalaya. Chaque espace fera l'objet de plusieurs errances souvent sportives ou de missions d'étude apparemment plus tranquilles, effectuées en des temps souvent différents, mais les yeux toujours tournés vers l'Asie centrale et ses trois objectifs continentaux. On rechercha sur des dizaines de pistes et des centaines de tronçons et de splendides cols, le passage de la soie qu'avaient déjà emprunté mille autres produits et idées culturelles. La Route de la soie s'étire dans l'Asie centrale d'antan.

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Les grandes

artères

géographiques

de l'Asie centrale

On suivra sur la carte 3 ci-jointe, les quatre grandes régions latitudinales est-ouest qui s'inscrivent du nord au sud selon quatre zones parallèles, différentes essentiellement par le climat et l'écologie, et s'étirant sur près de six mille kilomètres, de la boucle du fleuve Jaune chinois à la Mer Caspienne. La partie centrale, historiquement les deux Turkestan oriental et occidental, les actuels Xinjiang et l'Asie Moyenne ex-soviétique, reste de loin la plus grande étendue et fut la terre des plus fortes migrations asiatiques et le creuset de maints nouveaux peuples parvenus au terme de leurs pérégrination. Ces quatre alignements s'étageant du Nord au Sud, d'abord la frange des confins de la taïga sibérienne, mosaïque de forêts et de prairies, ensuite des steppes sans fin, puis une zone franchement aride, composée de quatre déserts séparés par des montagnes ou des fleuves, enfin tout au Sud, une série de cordillères reliées entre elles par des massifs géants comme le Pamir, ou de hauts plateaux séparant l'Asie centrale du Monde Indien et du Moyen-Orient.

La première, au sud de la Taïga, la plus grande zone forestière du Monde, et une prairie se déroulant du Khingan mandchou jusqu'au rivage nord est de la mer Caspienne, prenant en écharpe le Nord et le centre oriental de la Mongolie, et contournant l'Altaï pour se poursuivre après un tracé en baïonnette, plus au Sud en Dzoungarie. Au-delà des cols et des cluses évasées, de faible altitude des Monts Tarbagataï, continuant à s'étendre vers l'ouest sur plus de quatre mille km dans le Kazakhstan actuel, et se prolongeant enfin au Nord de la Caspienne et de la Mer Noire jusqu'à la Crimée et jusqu'au littoral de la Bessarabie. Les nomades indo-européens dont les Scythes, les plus puissants d'entre eux, se répandirent d'ouest en est, puis les Altaïques, Turcs et Mongols, quittant leur taïga, s'élancèrent d'abord vers la Chine, mais parcoururent surtout toute cette zone d'est en ouest jusqu'au cœur de l'Europe où ils demeureront dispersés de la Volga aux Balkans. Ces pasteurs nomades y trouvèrent d'excellents pâturages mais aussi des bois, des collines, des montagnes. Ils poursuivirent leur route sans véritables obstacles naturels vers l'Ouest grâce à la présence d'une terre nourricière. Par contre, l'absence de terres cultivables et donc de villes en a détourné les négociants et leurs caravanes, les migrations saisonnières et les transferts de populations ne favorisant pas les intentions commerciales. 21

Carte 12°3 : Quatre zones climatiques

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Les échanges existaient mais liés aux productions animales, locales et limitées dans le très court terme. Le grand négoce intercontinental n'y trouvait ni riche clientèle, ni véritable étape.

La seconde artère, plus au Sud, domaine de la steppe, est moins accueillante, ses capacités nourricières étant plus faibles et exigeant des déplacements plus importants, mais elle reste très favorable aux troupeaux et plus encore grâce à ses horizons sans limites, propice aux grandes chevauchées des peuples en marche, en conquête, ou en fuite. L'hiver, elle bénéficie des pluies de l'Ouest, et chaque été les hautes montagnes enneigées des Monts Célestes ou Tian Shan, leurs flancs septentrionaux boisés et méridionaux couverts d'alpages, voient transhumet les troupeaux. Malgré tous ces avantages, demeurent les immensités et l'absence de barrages naturels, la faible densité des populations sédentaires, dans les villages ou les villes, qui autorisent les percées massives de la Mandchourie aux Balkans. Les grands empires dits "des steppes Il tels ceux des Huns, des Ouïghours et des Mongols ont tous pris naissance aux confins de la Taïga et des prairies, mais n'ont pu s'étendre puis se déplacer que sur le plus vaste des couloirs n'offrant pratiquement aucune opposition humaine véritable permettant des trajets d'aller et de retour, comme ceux effectués par une partie des Mongols et des Kazakhs.

Plus au sud encore, la troisième artère rompt avec les immensités de ses voisines du nord. Elle présente la double originalité, d'abord de se fractionner en de multiples secteurs, séparés par des chaînes de montagnes ou de longs et larges fleuves qui descendent de ces massifs très élevés, tels le Moyen Huang Ho et l'Amou Daria que neige et glaciers alimentent par d'importantes ctues estivales. S'égrènent ainsi de vastes ou plus courtes dépressions désertiques. La deuxième singularité provient de l'abaissement en latitude de l'est à l'ouest. Dès les contreforts occidentaux du Grand Khingan mandchou, commence le désert dit de Gobi. Mot mal utilisé car les Mongols appellent Gobi des dépressions de petite ou moyenne taille plus steppiques que désertiques, mais nos cartes intitulent

le centre méridional « Désert de Gobi ». Large de 600 km, il prend en
écharpe la Mongolie orientale et méridionale puis relie au sud des Monts Altaï, le couloir du Gansu, et par lui il se prolonge, au sud des Monts Ban puis à l'est les Tian Shan, dans le Bassin du Tarim. Dans ce dernier, la

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cuvette qui s'étend du Lob nor au Pamir, le désert du Takla-Makan peut être considéré comme un des plus grands ergs du globe. Très uniforme il présente les dunes les plus hautes du monde, dont celles du désert de Namibie. Ces ergs n'offrent aucun couloir interdunaire car les barkhanes ou demi-lunes correspondant aux deux vents saisonniers du nord-est et du nord-ouest s'affrontent et les barkhanes de l'été s'enchevêtrent en partie avec celles de l'hiver. Pas de passage pOut les troupeaux, pas plus que de pâturages. Les grandes chevauchées y parviennent sous forme de rezzous ou de conquêtes locales. On ne peut y passer mais on en occupe les bordures, attirés par la grande richesse minérale de la région.

La quatrième artère ne mériterait guère ce beau titre car elle comprend au sud une suite de déserts sans interruption, contrairement aux trois premières, des chaînes de montagnes se succédant d'est en ouest depuis le Haut Huang Ho jusqu'au Golfe persique. Cependant, les voies, loin d'être absentes, font communiquer avec leurs ressources, leurs arts et leur culture toutes les régions des vastes espaces de la Taïga des steppes et des déserts par des cols souvent élevés mais aussi par des pâturages. Ainsi, du Gansu Chinois à Lhassa par le Shan Nan, du Tarim méridional à l'Inde par l'Altyn Dag et les Kun Lun, de la Kachgarie au Cachemire et à l'Indus par le Pamir, on rejoint l'Asie des Moussons depuis celle des steppes et même de la Sibérie. Plus vers l'Ouest, l'éventail de lndu- Kuch si trapu et si élevé accumule les voies d'hiver au fond des gorges gelées et les cols arrondis mais fort élevés qui ont été empruntés et choisis par les grands courants indiens aryens et chinois, la mazdéisme, l'Hellénisme, le Bouddhisme et l'Islam. Par contre, la traversée du Pamir et des Tian shan n'offrait pas les mêmes facilités. La première, obligatoire pour atteindre l'Inde en venant de Chine ou de Sérinde, était ouverte d'avril à novembre, même si des chutes de neige survenaient en automne ou au printemps sur le versant Nord. On passait, quitte à faire tracer la piste par des hommes qui creusaient des tranchées et tassaient la neige au pied. Seules les grandes moussons qui franchissaient l'Himalaya et atteignaient le Karakorum plus au Nord, paralysaient les caravanes. On patientait. Mais le grand courant vers l'Ouest devait éviter les Tian shan en hiver et en plein été en période de crue. Peu fiables climatiquement, plusieurs chemins se joignaient au Wakhan, actuellement afghan, pour relier directement Bactres à Kachgar, plus au Nord les cols qui dominent le Ferghana. On

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pouvait enfin au coeur des hivers les plus rudes et des dégels les plus violents choisir le parcours le plus éloigné passant par les Portes de Dzoungarie, moins élevées et moins enneigées mais parfois très ventées. Le Khorasan n'a fait s'élever aucune frontière pendant quinze siècles pour les Iraniens, pas plus que les Monts Célestes. Dominant la Mer Caspienne, l'Elbrouz n'arrêtera que les nuages gonflés sur la mer et poussés l'été par les vents du Nord. Seuls les Monts Zagros marqueront peut-être la frontière ethnique entre sémites et Iraniens, sans bloquer aucune marchandise, ni freiner les peuples en marche de l'Orient vers l'Occident, ni les éléments de civilisations si différentes et si lointaines. Les oasis passent aux mains des nomades du rr au XVe siècle

Quelles richesses recèlent ces lieux désertiques du nord et ces plateaux ou ces montagnes du sud? Il y a dans les chaînes qui le ceinturent comme dans toute montagne métallifère, des filons de la plupart des métaux non ferreux, très précieux comme l'or et l'argent, et les métaux de l'outillage, dès l'Age du bronze, et de nombreuses pierres précieuses, surtout des lapizullis et du jade. Pourtant, l'essentiel ne provient pas de la montagne proprement dite, sauf l'eau qui a permis dès le troisième millénaire BC l'aménagement de grands secteurs d'irrigation par les prédécesseurs indiens préaryens des Iraniens orientaux. Ces oasis du Tarim furent alors la dernière avancée d'une agriculture proche orientale commencée au néolithique, venue par l'Iran mais aussi venue de l'Est, en partie par l'Indus. Le Takla-Makan, cerné au sud par les hautes cordillères du rebord septentrional du Tibet, les Kun Lun, au Sud Ouest par le Pamir, et de l'Ouest au nord-est par les Tian shan, voit de mai à juillet déferler les énormes crues de la fonte des neiges, puis de juillet à septembre celles beaucoup plus calmes des glaciers. Le réchauffement de la planète s'accélérant depuis les années 1970, la fonte des glaciers chaque été s'étend sur toute la saison et son volume augmente. En revanche la sécheresse de cette région provoque rapidement sur les versants la fonte des neiges hivernales. Ce sont avec les Andes, les cordillères les plus rapidement atteintes par la fonte des glaciers. Par contre l'équilibre de ces crues est assuré pour quelques décennies encore. Elles alimentent les rivières saisonnières descendant des glaciers qui s'unissent dès la Kachgarie pour constiruer le Yarkand puis le Tarim

qui reçoit l'apport des affluents descendus des Tian shan telle la « rivière

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blanche », l'Aksu. Plus étonnantes encore se présentent les fins de crues de la rivière de Khotan alimentée par le Tibet qui traversent du Sud au Nord, chaque été, tout le désert du Takla-Makan. Le Tarim, lui, finit sa course plein Est dans la dépression du Lob Nor, lac mouvant qui s'étend sur des centaines de kilomètres se modifiant au gré des crues, du climat et du comblement par les sables et les alluvions. Compliquant l'évolution de cette aire, les derniers contrecoups du choc himalayen se traduisent par de très légers affaissements de la croûte terrestre. Enfin, au rythme annuel des tempêtes, des vents, de l'influence des pluies sur les grands et les petits affluents secondaires, les rives se modifient. Les changements climatiques vont probablement élargir momentanément ce lac avec l'eau de la fonte des glaciers, puis plus sûrement le rétrécir quand s'achèvera la fonte, sinon la quasi disparition des glaciers... On concevra que, les écarts de température du Gobi étant de
+

35° à

- 45°, et ceux du bassin du Tarim de + 40° à -35°, plus le manque d'herbages, ces déserts ne peuvent interdire les grandes migrations de troupeaux. Il faut ajouter à cela les tempêtes terrifiantes d'automne ou de printemps qui clouent les troupeaux au sol et gèlent les jeunes animaux. En revanche, les grands glacis alluviaux des énormes piémonts, constitués par les grandes crues estivales qu'augmente la rapide surélévation orogénique des cordillères augmente, vont être mis à profit par les sédentaires. L'aménagement des irrigations s'avéra commode même avec un outillage primitif sur le bas des vastes cônes aux alluvions plus fines de loess remaniées en loëm, comme la divergence naturelle des canaux dont l'eau s'écoule selon la gravité. Le phénomène n'est pas original dans le monde sub-aride et montagneux, mais il paraît ici remarquablement schématique. La rencontre de ce milieu favorable avec les grands courants de toute origine et de toute provenance des civilisations du Vieux Monde a permis l'établissement de véritables cités agricoles, économiques, puis politiques et commerciales. Dans cet élan, nouvelles techniques, religions et arts, ont suivi les négociants. Il n'y a donc aucun paradoxe à ce que les caravanes aient emprunté la zone des redoutables déserts. Les deux arcs d'oasis nord et sud du bassin du Tarim et du Sud de la Dzoungarie ont créé les marchés intermédiaires des courants occidentaux et orientaux, et des étapes incomparablement moins longues que celles d'Arabie ou du Sahara. Même le couloir du Gansu, l'élément le plus désertique de l'itinéraire de la Chine à l'Iran possède, sinon de très vastes oasis, du

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moms des points d'eau climatiquement très aride.

relativement

peu

espacés

pour

un

désert

La quatrième section du parcours de cette troisième artère désertique, si on suit le trajet de la soie d'Est en Ouest, était plus complexe mais moins périlleux. Les trois déserts des Ak Kum, K ysil Kum et Kara Kum, Sables blancs, Sables rouges et Sables noirs, n'entraînaient que de légers détours. Soit on suivait les oasis des piémonts tout au long de l'Hindu Kuch, Paropamisus, (Band i Turkestan) et Khorasan, soit on passait près des Syr Daria et Amou Daria, les antiques Iaxarte et Oxus, pour remonter au Nord ou au Sud de la Mer d'Aral puis de la Caspienne vers le Pont Euxin et les steppes des Grande ou Petite Russie. Des oasis de piémonts au Sud ou de vallées fluviales avant même celles de la Sérinde, avaient aussi été aménagées depuis plusieurs millénaires. Elles constituent des irrigations en peigne élargi, contrairement à celles du Tarim établies sur des cônes torrentiels assez pentus. De Bactres à la Caspienne, en passant par Herat, Meched et Mari (Merv), s'étalaient sur des deltas intérieurs de splendides oasis abritant des cités plus importantes que celles de la Sérinde. Ces étapes commerciales furent d'autant plus essentielles que cette voie réunit tout le faisceau des voies venant de l'Inde et de la Chine, de la Sérinde et de la Sogdiane. En effet, les pistes chamelières des cols de la Kyber, du Cachemire et du Wakhan, et celles des passages des Tian shan et même de Dzoungarie se rejoignent d'abord à Kokand ou Samarkand, puis à Bactres, ou plus loin à Herat, l'Alexandrie de l'Arie, puis par Mari de et Nichapour atteignent le plateau iranien. Ces cités vont avoir un destin prestigieux grâce à leur rôle religieux et artistique dû au rapprochement de la Perse proprement dite et, quand cette dernière sera conquise et administrée par les arabes, grâce au retrait des élites islamisées mais demeurées protectrices de la culture iranienne au Nord du Khorasan. Justement là où continuent d'arriver les caravanes de l'orient encore Iranien. Les grands bassins de l'Asie centrale s'appuient sur cette ligne de choc des grandes plaques mouvantes de notre globe de la bordure septentrionale du Tibet jusqu'au Khorasan iranien, et on a vu face aux déserts le rôle bénéfique des hautes cordillères qui approvisionnent en eau les oasis et les cités. Cependant des obstacles pouvaient surgir de troubles politiques, de guerres et de conquêtes. Au cours de plusieurs millénaires, les transferts techniques et artisanaux dus à des échanges de voisinage,

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échappèrent en grande partie au blocage des conflits. Il est probable que ceux-ci favorisèrent les transmissions. Au cours des deux millénaires d'échanges sur la Route de la Soie, l'évolution des cités, de leurs sociétés et de la fondation des états, a engendré plus de facteurs de développement et de sécurité que du temps des empires perses et hellénistiques, puis des empires des Han et du Kouchan, enfin de ceux des Romains, des Byzantins et des Parthes. Bien que ces trois derniers connussent un état de guerre latent ! Par la suite, la stabilité politique va se dégrader. Les Huns déferlant de la taïga mandchoue à la Dzoungarie, écraseront les royaumes du centre et même provisoirement l'empire des Parthes. Des routes seront coupées, des cités détruites mais les caravanes, grâce à la largeur du couloir eurasien, pourront se détourner, et au pire elles patienteront. Les chefs de hordes ou les nouveaux rois, préfèrent les péages aux pillages. Dix siècles plus tard, l'empire de Gengis Khan va toutefois détourner de 2000 km vers le Nord la Route impériale des marchandises chinoises, des pèlerins et des ambassadeurs de l'Occident. La très ancienne route de la Préhistoire connaît donc un brusque renouveau. Le tronçon principal, depuis Pékin passe par la capitale Karakorum et longe la frange des limites de la Taïga et de la prairie, franchit la steppe de Dzoungarie et des terres kirghizes, l'actuel Kazakhstan, et dépassant la Caspienne rejoint la Mer Noire, seule exception d'une voie quasi unique empruntant la zone des steppes, courte, commode et totalement protégée mais de peu d'intérêt pour les négociants. Seul le trafic chinois - soie, jade et bijoux, ivoire et épices - à destination directe de l'Europe y trouve son compte. Du reste, les destructions de certaines cités de Sérinde, Sogdiane, Bactriane et Khworezm ont réduit l'intérêt des routes de la deuxième zone. L'excellente décision de Gengis Khan de faire de son jeune fils Djagataï, le seul héritier d'un royaume comprenant dans la longue histoire de la Route de la Soie, les Bactriane et Sogdiane, le royaume de Begram, (l'Afghanis tan) et la vaste vallée de l'Indus, soit les territoires du Kouchan, plus la Kachgar remet ainsi en usage l'antique voie, comprenant les cités-étapes prospères et contrôlant les cols du Cachemire, du Pamir et des Tian shan. Mais pour peu de temps, hélas! La route ne va pas se fermer mais les Turcs islamisés qui, même sous la renaissance de Timour Leng, Tamerlan, dominent dès le XIVe siècle la zone des déserts et des grandes cités, vont d'une part être entraînés dans le tourbillon des guerres, et de l'autre imposer une société beaucoup moins tolérante. Les cités détruites ou 28