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Les Adieux du Spectateur français au monde politique et littéraire

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186 pages

IL y a des préjugés si impérieux, si dominans, que tenter de les déraciner par des discours de morale, ce seroit prétendre adoucir avec le son de sa voix la fureur des tempêtes. Tel est parmi nous le délire des duels. Heureusement il en est plusieurs qui n’ont d’autre résultat que du bruit et de la fumée. C’est beaucoup aux yeux de la foule, que d’avoir prouvé qu’on tenoit moins à la vie qu’à ce qu’on appelle honneur ; mais aussi n’est-ce pas démontrer qu’on s’inquiétoit peu d’être homicide, de conserver jusqu’à son dernier soupir le regret d’avoir enlevé la vie à son semblable et plongé dans le deuil une famille qui n’entendra prononcer votre nom qu’en frémissant de rage et appelant sur votre tête la vengeance de Dieu et des hommes.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Jacques-Vincent Delacroix
Les Adieux du Spectateur français au monde politique et littéraire
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
L’ACCUEIL qu’on a fait auxMéditations et Souvenirs du Spectateur français,à ses et Etrennes morales,i a le même objet.m’enhardit à donner le jour à cette production, qu Je n’ai pas la prétention de rivaliser avec les mor alistes célèbres qui m’ont précédé. Je fixe mes pensées telles qu’elles me sont survenu es dans mes promenades solitaires ou dans ma retraite. Peu m’importe qu’el les paroissent saillantes, originales ; mon seul désir est qu’elles soient avouées par la raison. Le dirai-je ! Mécontent du passé, peu satisfait du présent, et n’osant m’enfoncer dans l’avenir, je ne trouve plus de bonheur que dan s les illusions. Une de celles qui me charment le plus, c’est cette ingénieuse fiction des champs élysées ; mon imagination se plaît à les parcourir. Un jour, entraîné, par l’effet de mes égaremens, au milieu des ombres qui les habitent, je crus y retro uver quelques-uns des philosophes du siècle dernier, qui s’entretenoient librement de vant moi, parce qu’ils ne craignoient pas que je révélasse leurs doutes et leurs systèmes ; plusieurs d’entre eux sembloient se repentir d’avoir laissé échapper de leur imagina tion ardente des pensées qu’ils reconnoissoient pour fausses ou téméraires. A la légèreté de sa marche, à la rapidité de ses dé tours, il ne me fut pas difficile de voir qu’une ombre qui sembloit voltiger étoit celle de Voltaire. Il s’étoit introduit dans les champs élysées en se parant de sa Henriade, de quelques belles tragédies et de ses hommages sublimes à l’Eternel. Une ombre triste et silencieuse s’offrit à ma vue : c’étoit celle du citoyen de Genève, auquel on avoit long-temps refusé l’honneur d’habit er le séjour du repos. Le sévère gardien de l’entrée se laissa loucher par l’éloquen te prière du jeune Emile, et les tendres supplications de la charmante Julie, en exi geant qu’il cachât son Contrat social et déchirât la plus grande partie de ses Con fessions. A son air grave et majestueux je crus reconnoître l ’ombre du chancelier D’Aguesseau, qui gémissoit sur les erreurs d’une Co ur qu’il avoit long-temps éclairée de ses lumières. On eût dit qu’elle lui reprochoit avec emportement l’énorme faute qu’elle a commise, en opposant une opiniâtre résist ance à la volonté d’un bon Roi, et surtout en invoquant ces états généraux qui furent la cause première de tous nos troubles. Bientôt je découvre l’ombre du lumineux Montesquieu , qui s’indigne de ce qu’on a si peu profité de son Esprit des Lois, en proclamant u ne république au sein de la France, lorsqu’il avoit si clairement démontré la nécessité d’un gouvernement monarchique dans les grands empires, et le danger de tomber dan s l’anarchie, qui recule épouvantée devant le glaive du despotisme. A quelques pas de lui reposoit tranquille une grand e ombre, dont le front paroissoit sillonné de rides ; elle sourioit à la fureur de Mo ntesquieu, lui présentoit ses deux mains fermées et paroissoit lui dire : « Voilà le r ésultat de votre imprudence ; vous avez laissé échapper des vérités devant des hommes dont la vue est trop foible pour en soutenir l’éclat. » Je ne doutois plus alors que ce ne fût Fontenelle q ue je venois d’entendre. Après avoir passé en revue les ombres du dernier si ècle, j’arrivai à celle de Louis-le-Grand. Je fus d’abord frappé de la majesté du monarque qui répandit sur son règne un lustre que ses ennemis ne parviendront pas à ternir . La foule des ombres se tenoit à une grande distance de cette ombre auguste qui semb loit encore régner sur elles ; je crus entendre sortir de sa bouche ces paroles : « A pprochez, Fénélon ; mon esprit,
qu’on trompa sur vos intentions, s’est depuis éclai ré. Je veux que vous me répétiez quelques chants de votre Télémaque. Si nous étions sur la terre, vous seriez mon premier ministre, et votre superbe adversaire, deve nu votre ami, seroit mon grand aumônier. Mais je crois apercevoir à votre suite l’ éloquent Bourdaloue ; qu’il s’approche de moi : je l’ai toujours estimé, parce qu’il n’eut d’autre ambition que celle de faire triompher la religion : bien différent en cela de celui qui m’a imprudemment armé contre ceux de mes sujets qui n’avoient d’autr e tort que de différer sur quelques points de sa croyance. » Une ombre très-élevée m’apparut, et j’aurois ignoré le personnage qu’elle figuroit si la voix du monarque ne m’eût appris que c’étoit cel le de Turenne. « Maréchal, lui dit-il, si une seule foiblesse de l’amour ne vous eût fait trahir le secret de l’Etat, vous auriez été trop au-dessus de l’humanité ! » Une ombre qui s’avançoit d’un pas timide, paroissoi t désirer que le prince, dont il avoit perdu la faveur, ne l’eût pas tout-à-fait oub lié. Le monarque le reconnut et lui dit de l’air le plus affable : « Les rois, environnés d e flatteurs, qui les trompent en les adulant, ne peuvent s’habituer à entendre de triste s vérités ; vous ne deviez donc pas être étonné que je fusse irrité à la lecture du Mém oire dans lequel vous peignîtes avec tant de force et d’éloquence la détresse et les mal heurs de mon peuple. Maintenant que je vous ai rendu toute mon amitié, je vous enjo ins d’aller dire à Corneille que si j’ai tardé à verser sur lui mes bienfaits, c’est parce q ue je l’ai cru si riche de sa gloire, que je ne voyois rien qui fût digne d’être offert à sa grande ame. Déclarez à Boileau que je ne lui pardonne pas de m’avoir laissé ignorer le mé rite et les besoins du bon La Fontaine. Votre Majesté, répondit Racine,n’auroit-elle rien à faire dire à Molièrequ’elle a si sagement protégécontre ses ennemis ?— Ah ! reprit le monarque, je craignois, après l’affront qu’on a fait à ses mânes, qu’il ne lui fû t pas permis de descendre au milieu de nous. Je suis charmé que le poète qui a fait tant d ’honneur à la scène française, ait trouvé, après sa mort, la justice qui lui a été refusée de son vivant. » Une ombre dont la pâleur annonçoit qu’elle étoit pé nétrée de regrets, ne tarda pas à paroître devant le monarque, qui s’efforça de la co nsoler par ces paroles : « Chancelier Séguier, je devine le sujet de votre a ffliction. L’académie française n’exige plus de ceux qu’elle admet dans son sein qu ’ils paient un tribut d’éloges à la mémoire de son bienfaiteur. La cause de ce silence est si belle qu’elle devroit vous enorgueillir, loin de vous affliger. Un de vos desc endans, doué d’une éloquence supérieure à la vôtre, s’est attiré la haine des ac adémiciens, parce qu’il a préféré de demeurer l’organe impassible de la loi, à la honte de devenir l’égide d’une philosophie perverse. » Après avoir achevé ces mots, je vis l’ombre auguste s’asseoir sur une touffe de gazon, ornée de fleurs. Il invita deux ombres à se placer à ses côtés ; elles me parurent toutes deux d’une nature différente des au tres. Celle qui étoit à sa droite avoit un maintien sévère : on remarquoit sur son visage q uelques traces d’une beauté effacée. Je ne doutai pas qu’elle ne fût cette favo rite dont l’ambition n’eut plus qu’une couronne à désirer. Il ne me fut pas difficile de d eviner que celle qui reposoit à la gauche du prince, fût la sensible La Vallière : son sourire aimable, la touchante langueur de ses regards, la grâce et le moëlleux de ses mouvemens manifestoient sa présence. Elle plaça la main du monarque sur son cœ ur, et sembloit lui dire : « Il ne falloit pas moins qu’un Dieu pour l’emporter sur vo us dans mon amour ! » Le monarque se tournant vers son adroite et tremblante compagne, la rassura en lui réitérant les protestations d’une fidélité inaltéra ble.
Mais je m’aperçois que j’arrête trop long-temps mes lecteurs sur les écarts de mon imagination, et que je ne dois leur offrir que des vérités utiles, et dont la diversité se concilie avec l’instabilité de leur goût. P.S.Quoiqu’on s’accorde à penser qu’un auteur se peint dans ses écrits, je n’ai pas pu me refuser au désir d’une aimable artiste qui a voulu saisir mes traits, pour les retracer avec le talent qui la distingue de ses ému les, et lui a mérité le prix accordé à la supériorité, dans le genre qu’elle cultive avec tant de succès. Peut-être, en dessinant un visage sur lequel le tem ps exerce journellement ses ravages, s’est-elle proposé d’offrir un contraste a vec ces figures éblouissantes de fraîcheur auxquelles son pinceau délicat ajoute des charmes, sans s’éloigner de la ressemblance.
LES ADIEUX DU SPECTATEUR FRANÇAIS AU MONDE POLITIQUE ET LITTÉRAIRE
IL y a des préjugés si impérieux, si dominans, que tenter de les déraciner par des discours de morale, ce seroit prétendre adoucir ave c le son de sa voix la fureur des tempêtes. Tel est parmi nous le délire des duels. H eureusement il en est plusieurs qui n’ont d’autre résultat que du bruit et de la fumée. C’est beaucoup aux yeux de la foule, que d’avoir prouvé qu’on tenoit moins à la vie qu’à ce qu’on appelle honneur ; mais aussi n’est-ce pas démontrer qu’on s’inquiétoit peu d’être homicide, de conserver jusqu’à son dernier soupir le regret d’avoir enlevé la vie à son semblable et plongé dans le deuil une famille qui n’entendra prononcer votre nom qu’en frémissant de rage et appelant sur votre tête la vengeance de Dieu et des hommes. Puisque des raisonnemens sont superflus, qu’on me p ermette de rapporter un fait récent qui peut laisser une forte impression dans l ’ame de mes lecteurs. Quelques mois sont à peine écoulés depuis que deux gardes du corps, s’abandonnant au ressentiment d’une menace et d’un geste, se sont rendus, accompagnés de témoins, sur un lieu écarté de toute habitation, armés de leurs pistolets. Deux balles partirent au même instant : l’une d’elles déchira les entrailles de l’agresseur, l’autre brisa le genou de l’offensé. C es deux victimes de l’honneur, transportées dans un même hospice, ont expié dans d e cruels tourmens les suites de leur égarement. L’agresseur se plaignoit de sentir la mort arriver trop lentement. Emu des gémissemens de son adversaire, il le conjuroit d’accorder un généreux pardon à celui qui en étoit la cause. Celui-ci, en proie à d es douleurs aussi aiguës, lui répondoit, avec l’accent de la tristesse, qu’il ne lui en voul oit plus. Trois jours, qui parurent un siècle, s’étoient écou lés, lorsque la mort mit fin aux déchire-mens du premier. Le second devoit, avant d’ expirer, souffrir les douleurs d’une stérile amputation : à peine avoit-il atteint sa ma jorité, qu’il n’étoit déjà plus. Mais il a laissé sur la terre une autre victime de son délire , peut-être encore plus digne de pitié : c’est une mère inconsolable d’avoir perdu le seul f ils qui lui restoit de dix enfans que le trépas lui a voit enlevés. Aussi n’est-elle plus qu ’une ombre errante, un spectre effrayant, qui redemande d’une voix lamentable son fils à tout ce qu’elle voit, à tout ce qu’elle entend. La morale est comme les meilleurs remèdes, qui, pou r opérer un effet salutaire, doivent être adaptés aux tempéramens. Il y a des ép oques où il est de la sagesse d’un gouvernement d’exalter les ames, de leur communique r de l’énergie ; il en est d’autres où il seroit de sa prudence de les énerver, de les amollir par des spectacles, par des fêtes, par des danses, par des images champêtres et pastorales, bien préférables à ces cirques, à ces combats de gladiateurs, qui rend oient les spectateurs aussi féroces que les acteurs. Quel bien les femmes ne pourroient-elles pas produi re, si elles vouloient user avec sagesse de leur influence sur le cœur et l’esprit d es hommes ! Que de combats singuliers elles préviendroient, si elles s’absteno ient de regarder avec moins d’admiration celui qui n’auroit fait ses preuves d’ amour qu’en versant le sang d’un rival ! L’homme qui veut être révéré dans sa vieillesse, ne peut s’y prendre de trop loin pour arriver à son but. J’ai souvent entendu se plaindre de ce que les mona rques sont inaccessibles ; de ce qu’il est si difficile d’en obtenir la faveur d’ une audience particulière : mais voudroit-on être à leur place, s’ils étoient condamnés à ent endre toutes les folles demandes
qu’on leur feroit, à écouter toutes les plaintes qu ’on leur adresseroit ? La tribune qui retentit des pétitions est l’organe le plus sonore que puisse emprunter la vérité. C’est dommage que le délire et le menson ge abusent si souvent de son impartialité. Si l’on a quelquefois reproché à notre institution du jury d’avoir condamné des innocens, on ne peut pas nier qu’il n’ait récemment acquitté de grands coupables. Ce ne seroit sans doute pas ici le cas d’appliquer le système des compensations. Je ne suis pas sûr que le fanatisme politique n’all ume pas des haines aussi déchirantes que le fanatisme religieux. Je sais que dans plus d’une de nos villes, la mort d’un chef de parti excite une joie égale à cel le de la nouvelle d’une grande victoire. Si les vœux de ce qu’on appellela droite,et de ceux qu’on nommela gauche, étoient exaucés, une assemblée qui réunit beaucoup de lumières, des orateurs distingués, ne présenteroit bientôt plus que l’imag e du silence. Les hommes qui se plaisent à médire des femmes, en parleroient avec plus de ménagement, s’ils n’avoient pas si vite oublié qu’u ne d’elles les a enfantés avec douleur et nourris de son lait. Les hommes seroient plus discrets et réservés sur l e compte des femmes, si celles-ci dissimuloient mieux le plaisir qu’elles éprouven t lorsqu’elles entendent médire de leurs rivales. Que d’hommes auroient été estimés dans leur opulenc e, s’ils avoient été moins pressés de devenir riches et de le paroître ! Des poètes, des orateurs ont souvent beaucoup gagné en substituant une belle image, une pensée sublime à dix pages de compositio n, fruits d’une malheureuse fécondité, d’une stérile abondance. Le courage d’un moraliste, s’il n’est pas limité pa r la prudence, n’est plus que de la témérité. Un personnage important m’adressa cette question : « Pourquoi, lorsque vous eûtes recouvré votre liberté, n’avez-vous pas fait dispar oître de la seconde édition du Spectateur, sous le gouvernement républicain, ce qu ’une main étrangère avoit cru devoir y insérer ? » C’est, lui répondis-je, parce qu’à peine sorti de m a prison, je n’ai pas voulu courir le risque d’y rentrer, et moins encore celui d’être ra mené au tribunal révolutionnaire. Celui qui ne tient à la terre que comme à un point dont il doit être un jour détaché, se plaît à s’égarer dans les cieux ; il se demande sou vent si les astres qui en parcourent l’immensité, qui en éclairent la voûte azurée, ne b rillent que par le feu dont ils resplendissent : et alors, qui l’entretient, où est le combustible qui le nourrit ? C’est en vain qu’il interrogera sur ce point les matérialist es. Le véritable adorateur de Dieu lui répondra : l’Eternel a tout créé par sa puissance, c’est par lui que tout ce que tu vois, tout ce qui fait le sujet de ton admiration subsiste : il n’a pas eu besoin de matière pour tout créer, puisqu’il a créé la matière elle-même.