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Les Années Lovanium (Tome 1)

De
335 pages
Cet ouvrage accueille des matériaux importants pour la compréhension de la constitution de la première université à avoir vu le jour, non seulement au Congo mais aussi en Afrique francophone subsaharienne. Une histoire profondément humaine, marquée par les contradictions du système colonial comme par des tensions au sein de la famille catholique. Une histoire vivace à laquelle mit fin, et de façon musclée, le jeune régime mobutiste. Outre la liste des pionniers et fondateurs, ce livre comporte aussi celle des étudiants.
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CONGO-MEUSE

Les Années Lovanium
La première université francophone d’Afrique subsaharienne

VOLUME 10

CONGO-MEUSE
SÉRIE AFRICANISTE DES ARCHIVES & MUSÉE DE LA LITTÉRATURE EN COLLABORATION AVEC LA DÉLÉGATION WALLONIE-BRUXELLES (KINSHASA)

COMITÉ DE RÉDACTION Directeur : Marc Quaghebeur Secrétaire de rédaction : Jean-Claude Kangomba Conseillers scientifiques : Émilienne Akonga, Sabine Cornelis, Myriam DegauqueNayer, Fabien Kabeya, Kimwanga Thio, Gasana Ndoba, Juvénal Ngorwanubusa, Silvia Riva Conseiller éditorial : Yves De Bruyn CONSEIL DE PATRONAGE SCIENTIFIQUE Cristina Robalo Cordeiro, Ana Gonzalez-Salvador, Julien Kilanga Musinde, Mukala Kadima-Nzuji, Laura Lopez-Morales, André Yoka Lye Mudaba, Valentin-Yves Mudimbe, Anne Neuschäfer, Ngal Mbwil a Mpaang, Isidore Ndaywel è Nziem, Pius Ngandu Nkashama, Fidèle Petelo Nginamau, Clémentine Nzuji-Faïk, Josette Shaje Tshiluila, Celina Scheinovicz, Anna Soncini, Agnieszka Pantkowska MODALITÉS PRATIQUES La correspondance à la rédaction est à adresser aux Archives & Musée de la Littérature (Marc Quaghebeur) – Bibliothèque royale de Belgique, 4, bd de l’Empereur – 1000 Bruxelles – Belgique www.aml-cfwb.be – courriel : jean-claude.kagomba@aml-cfwb.be DIFFUSION INTERNATIONALE L’Harmattan : 5-7, rue de l’École Polytechnique – 75005 Paris – France diffusion.harmattan@wanadoo.fr – www.editions-harmattan.fr Possibilité de commander les tomes précédemment parus dans la série Congo-Meuse et de passer des ordres permanents © Archives & Musée de la Littérature (Belgique), 2010 ISBN AML : 978-2-87168-059-8 (Volume 10)
Les Archives & Musée de la Littératue tiennent à remercier Myriam Malengreau, Marc Plisnier, Pierre Godenir et Isidore Ndaywel è Nziem pour les documents iconographiques rassemblés dans ces deux volumes et leur aimable autorisation de reproduction. Malgré le soin apporté à ses recherches, l’éditeur n’a pu identifier les éventuels ayants-droit de certaines illustrations, lesquels sont invités à se faire connaître par écrit à l’attention des Archives & Musée de la Littérature, 4, bd de l’Empereur à B-1000 Bruxelles. Publié avec l’aide de la Communauté française de Belgique et de Wallonie-Bruxelles international (WBI)

SÉRIE AFRICANISTE DES AML DIRIGÉE PAR MARC QUAGHEBEUR

CONGO-MEUSE

Les Années Lovanium
La première université francophone d’Afrique subsaharienne

Volume 10
Préface de Marc Quaghebeur Textes de Fernand Malengreau, Guy Malengreau, Albert Mpase Nselenge Mpeti, Isidore Ndaywel è Nziem, Jean-Luc Vellut rassemblés par Isidore Ndaywel è Nziem avec la collaboration d’Amélie Schmitz et d’Yves De Bruyn

L’Harmattan Archives & Musée de la Littérature 2010

À la mémoire de la Révérende Sœur Bibiane Tshibola Kalengayi

ARMATTAN © L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11775-4 EAN : 9782296117754

Marc Quaghebeur

PRÉFACE

Bibiane Tshibola Kalengayi s’en est allée subitement, et paisiblement, en juin 2009. Elle ne verra donc ni les festivités du cinquantième anniversaire de son pays, ce Congo pour la croissance duquel elle s’est tellement battue, ni les dixième et onzième numéros de la série CongoMeuse que nous avions fondée, elle et moi, dans la foulée des colloques Papier blanc Encre noire organisés avec la complicité de Philippe Nayer, alors délégué de la Communauté française de Belgique à Kinshasa. Celle qui voua inlassablement sa vie à la passion du savoir et à l’exigence de la pensée, comme aux divers aspects du développement des possibilités concrètes de la vie intellectuelle dans les établissements universitaires où elle enseigna, n’aurait pu que se réjouir de la parution de cet opus en deux tomes, consacré aux premiers jalons de la vie universitaire au Congo. Ces deux nouveaux volumes, qui complètent les quatre numéros que nous avions publiés en 2008 et traitaient des Aspects de la culture à l’époque coloniale en Afrique centrale, achèvent temporairement le travail que nous avions décidé de dédier à ce demisiècle d’élaboration contradictoire du contemporain au Congo. Trop peu d’analyses concrètes approfondies sont effectuées sur ce corpus, ce qui continue à alimenter des clichés divers, parfois peu idoines. Or, il n’y a d’avenir que s’il y a histoire. Les prochains titres porteront, pour ce qui est du Congo, sur le demisiècle qui a suivi les Indépendances. Loin des paillettes et des impostures du pouvoir, la Sœur Tshibola en fut une actrice importante et attentive1. * Dans le volume 6 de Congo-Meuse ayant pour thème FormationRéinvention, le Père de Saint-Moulin avait bien sûr évoqué, mais brièvement, dans son article « Culture et Éducation », les étapes de la création des universités à Léopoldville et à Élisabethville (Kinshasa, Lubumbashi). Il avait en outre donné des chiffres comparatifs intéressants2, nuançant ou mettant à mal certaines affirmations péremptoires qui persistent à déformer la réalité tout en confortant les
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Cf. sa contribution sur le rôle des femmes, intitulée « Maman zaïroise et démocratie », au colloque Écriture et Démocratie. Les francophones s’interrogent, Bruxelles, Labor, « Archives du Futur », 1993, p. 27-31. 312 étudiants dans l’enseignement supérieur au Congo en 1957 contre 1 069 pour les 8 pays de l’Afrique occidentale française, et 704 pour le Nigéria. 8 117 en 1967 contre 8 138 et 9 775 respectivement.

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poncifs d’un certain impérialisme hexagonal. Anicet Mobe, pour sa part, y fournissait des éléments d’information et de réflexion importants sur le développement de la conscience estudiantine3 au Congo avant la mise au pas brutale des soixante-huitards congolais par les troupes du président Mobutu. À cette histoire, essentielle pour tout pays, il manquait un livre capable de restituer la complexité et l’originalité de la création de la première université francophone d’Afrique centrale. L’histoire de Lovanium, celle de sa genèse en particulier, ne ressemble en effet en rien à une décision régalienne appliquée du jour au lendemain. Tout au contraire, elle fut le fruit d’un processus qui offre matière à réflexion. L’on y suit notamment les étapes « pédagogiques » de la « conversion »4 aux modèles de développement occidentaux, qui ont fait partie des diverses entreprises coloniales mais s’y sont déployées ici ou là, avec des variantes qu’il est utile d’analyser. On y lit en outre les contradictions propres à ces processus, ainsi que les rôles souvent précurseurs5 des autorités ecclésiastiques dans cette dynamique. Ce fut souvent le cas, et à plusieurs égards, au sein de la colonisation belge, avec les spécificités qui en découlent. Les tensions propres au monde catholique y sont par ailleurs évoquées sans que le propos s’y attarde6. L’université installée sur le mont Amba, à Kinshasa, en 1953, résulte en effet de la création, en 1947, d’un Centre universitaire à Kisantu dans le Bas-Congo. Celui-ci découlait lui-même de la fusion de la FOMULAC et de la CADULAC, institutions de formation médicale pour l’une et
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Anicet Mobe avait déjà abordé la question estudiantine congolaise dans le volume 5 de Congo-Meuse consacré à Figures et Paradoxes de l’Histoire au Burundi, au Congo et au Rwanda (Bruxelles-Paris, Archives & Musée de la Littérature-L’Harmattan, 2002). Ce terme est repris à Valentin-Yves Mudimbe et à son analyse dans Les Corps glorieux des êtres et des mots dont Congo-Meuse a republié deux chapitres dans les volumes suivants : Écrire en français en Belgique et au Congo, n° 1, BruxellesKinshasa, Archives & Musée de la Littérature-Celibeco, 1997 ; et n° 6, Formation – Réinvention, Bruxelles-Paris, Archives et Musée de la Littérature-L’Harmattan, 2008. En 1954, le journal du Parti socialiste, Le Peuple, s’interrogeait par exemple sur la nécessité de créer une université au Congo. Nous aurions aimé publier le point de vue de la Compagnie de Jésus. Mes courriers sont demeurés sans suite concrète. Dont acte. Cela fait donc partie de l’histoire de l’Église romaine. On notera à tout hasard qu’en Belgique, durant la même décennie, des établissements scolaires placés depuis des lustres sous l’autorité des jésuites passèrent aux mains du clergé séculier.

Préface

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agronomique pour l’autre, ouvertes par les Belges dans ce Bas-Congo, où les Portugais s’installèrent aux XVe/XVIe siècles. Ces deux entités avaient vu le jour en 1926 et 1932. Elles furent créées à l’instigation de l’Université catholique de Louvain qui en avait confié la responsabilité à la Compagnie de Jésus. Après avoir fourni à la jeune institution kinoise son recteur, les jésuites durent toutefois céder le poste à un prêtre séculier, en lien direct avec l’Université catholique, Mgr Gillon7. Celui-ci sera le grand artisan du développement de Lovanium tel que l’ont connue ses diplômés. Durant les premières années de l’Indépendance, le campus participa à sa façon – directement articulée aux premières années de la fin de la tutelle coloniale – aux mouvements estudiantins des Golden Sixties qui traversaient la planète et se heurta assez rapidement au nouvel homme fort du Congo/Zaïre8. Le général-président Mobutu en profita pour réorganiser l’enseignement universitaire de son pays en une seule entité. Après avoir enjoint à la troupe d’envahir le campus et envoyé les étudiants rebelles, soit en prison soit en rééducation, le général mettait ainsi un terme à l’histoire de Lovanium en tant que telle9. En créant l’Université nationale du Zaïre répartie sur plusieurs campus spécialisés, le président Mobutu détruisait le principe même de l’Alma Mater Studiorum ; déterritorialisait les facultés de Lettres à Lubumbashi où la répression s’abattit à nouveau en avril 1990 ; et mettait sous la tutelle directe du Régime le monde universitaire. * L’histoire de la naissance et de la mort de Lovanium est une belle histoire humaine. La vérité historique étant toujours plus intéressante que les mythifications, il s’agissait de trouver des moyens de la restituer dans toute sa profondeur historique et de ne pas imposer à cette histoire une doxa hagiographique ou un discours a posteriori, étranger aux mentalités de l’époque.
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Cf. la brève biographie de Mgr Gillon écrite par Marie-Madeleine Arnold dans Congo-Meuse, n° 6, op. cit., p. 101-114. On se reportera notamment au récit de Kabuya Lumuna Sando, La Kasala du 4 juin, publié en 1982 à Bruxelles aux Éditions AFRICA, et dédié aux morts du 4 juin comme aux « compagnons de misère » de l’auteur, et à ceux « qui gardent l’espoir d’un Congo de justice et de progrès ». Même si l’UNIKIN en a retrouvé les attributions dans le courant des années 1990, et malgré la libéralisation chaotique tous azimuts de l’enseignement universitaire au Congo par rapport à laquelle l’actuel gouvernement tente de remettre les pendules à l’heure.

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Les Années Lovanium

Isidore Ndaywel, que j’eus la chance de rencontrer dès 1989 au même temps que la Sœur Tshibola – entamant également avec lui un processus de fécondes synergies –, a choisi la meilleure modalité qui soit pour nous faire (re)vivre cette aventure dans toute sa complexité. La forme même pour laquelle il a opté, le patchwork de témoignages, offre à chacun le loisir d’un parcours sans monumentalisation, suffisamment ouvert pour que d’autres témoignages s’y inscrivent par la suite. Il laisse ainsi à d’autres chercheurs, lui qui fut acteur et témoin, le soin d’une histoire factuelle détaillée à laquelle ce volume apporte d’ores et déjà maints éléments. Le présent travail entend respecter les points de vue exprimés par les uns et les autres comme il sied pour une entreprise universitaire. Les articles anciens qu’il republie comprennent donc parfois des commentaires qui peuvent surprendre aujourd’hui. Ils témoignent de ce qu’est l’accouchement de l’Histoire. En cet anniversaire de l’Indépendance, ce sont des faits, des processus, des tranches de vie que Congo-Meuse offre à tous mais aussi aux anciens étudiants et professeurs de Lovanium ou à leurs descendants. * Ces deux volumes constituent donc un kaléidoscope apte, pensonsnous, à précipiter son lecteur dans les méandres d’une Histoire. Les témoignages des professeurs Malengreau père et fils, acteurs majeurs de cette genèse, permettent de comprendre sa singularité comme l’obstination qu’il leur fallut et les difficultés qui ne manquèrent pas d’émailler le chemin de la création de cette université. Leurs récits participent bien évidemment d’une logique d’écriture visant à justifier cette entreprise, comme ses modalités – en ce compris les tensions avec la Compagnie de Jésus ou le gouvernement de Léo Collard dans la Belgique de 1954-1958. Tout aussi précieux, des témoignages que j’ai envie de qualifier d’« à chaud » quoiqu’ils soient rétrospectifs : ceux d’Isidore Ndaywel ou du professeur Albert Mpase, qui fut secrétaire général de Lovanium entre autres. Les lisant, on mesure l’impact profond qu’eurent sur eux ces années fécondes, comme les contradictions dans lesquelles – et par lesquelles – se formèrent les élites congolaises de l’immédiat aprèsIndépendance. On découvre en même temps, dans le récit minutieux et chiffré du secrétaire académique Albert Mpase, l’histoire de l’africanisation progressive des cadres et les rapports peu évidents - mais parfois plus complexes qu’on ne le dit - du général Mobutu à l’Université.

Préface

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Avec la contribution d’Isidore Ndaywel, on plonge directement de l’autre côté du miroir. On entre en effet dans la vie concrète des responsables étudiants comme dans la mise en perspective sur le long terme – celui de l’Histoire. S’y décèle ce qui se révèle de foncier pour le Congo dans les cycles à répétition de la tension entre l’Université et le Pouvoir, l’Église et le Pouvoir, le Pouvoir et les dynamiques estudiantines. La plongée dans la vie quotidienne du campus fait également partie de ces divers récits. Elle complète ainsi le témoignage de J. Wombisa, le cuisinier du Faculty Club, dont le regard est celui de qui, étant à la fois dedans et dehors, repère des détails qui échappent aux acteurs centraux du processus. Le village mixte de Livulu dont le Père Olivier était le curé fut aussi, à travers le ciment de la pratique religieuse, mais surtout à travers la vie quotidienne, le vivier d’expériences interculturelles progressistes. L’Histoire décida de mettre un terme à ces expériences qui continuent toutefois d’offrir des sujets de médiation utile pour l’avenir. La prise en main de Lovanium par le pouvoir congolais de l’époque fut bien plus, en effet, qu’une opération de police. Elle s’inscrivait dans un dessein, celui du Parti unique, dont les objectifs d’homogénéisation sont par définition à l’opposé des potentialités pluralistes et dialectiques qui se dégagent de l’histoire de Lovanium au-delà de ce qui peut et doit y être référé au paternalisme colonial. Les témoignages d’anciens tels Isidore Ndaywel mais aussi de « jeunes » pupilles de Lovanium comme André Yoka ou la Sœur MarieMadeleine Mwifi Bodibatu décrivent bien ce que fut cette réforme et ce que l’ont peut y lire rétrospectivement, au vu de ce que fut le destin du Zaïre sous la 2e République. À sa façon, elle renvoie à d’autres phénomènes, ailleurs dans le monde, qui prouvent l’incapacité du e XX siècle à gérer le complexité des sociétés humaines autrement que par des simplifications abusives. Avec la contribution d’Albert Muylkens, Belge aujourd’hui à la retraite, c’est tout un pan de l’histoire belge congolaise qui se dessine, mais aussi les potentialités internationales d’une entreprise qui se laissent entrevoir. D’autres figures (Cameroun, Rwanda…) pourront un jour être convoquées. Exemplaire en outre dans sa véracité (y compris à l’égard de l’Église congolaise), la mise au point du Père Thysman, acteur et témoin gênant qu’il s’imposait pour le pouvoir de sortir du jeu. Exemplaire aussi, et significatif de la carrière du maréchal du Zaïre, le fait qu’en 1980 le président Mobutu invita l’ancien recteur de Lovanium, Mgr Gillon, à

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Les Années Lovanium

prendre les rênes de l’UNAZA, l’Université nationale du Zaïre née sur les cendres de Lovanium… * L’histoire n’en a pas moins continué. Autrement. Et grâce à l’obstination de ceux qui firent fructifier, dans ce contexte nouveau et des circonstances concrètes de plus en plus difficiles, l’héritage reçu des maîtres passionnés comme le fut Willy Bal dont je saluerai toujours la haute figure et à laquelle Valentin-Mudimbe consacra des pages décisives10. De ces lauréats d’une aventure pourtant réduite dans le temps en tant qu’Alma Mater Studiorum, ce livre donne la liste. Retraçant cette belle aventure, il espère aussi rappeler que c’est au sein même du Congo, et dans des conditions optimales, que doivent être formées ses élites si l’on veut sortir du snobisme et du postcolonial. Si l’on désire réellement que les pays d’Afrique soient eux-mêmes. * L’aventure de l’enseignement supérieur au Congo ne s’est pas limitée aux deux universités de départ, Lovanium d’une part, Élisabethville11, de l’autre, créée elle par la décision du pouvoir colonial en 195612. Elle s’est déployée, particulièrement durant les trente années qui ont suivi l’Indépendance, dans les Instituts supérieurs pédagogiques répartis sur le territoire national. Ceux-ci constituent une des originalités du système d’enseignement supérieur congolais. C’est l’histoire de l’un d’entre eux, celui de la capitale économique du pays, Lubumbashi, que Congo-Meuse restitue à travers le témoignage d’un ecclésiastique qui y joua un rôle essentiel, le Père Godenir. L’ISP/Lubumbashi vient de fêter son cinquantenaire. C’est une façon pour nous de nous y associer. Nous espérons en outre que, ce faisant, d’autres témoignages surgiront. Une nouvelle fois, Congo-Meuse espère avec ce double volume jubilaire apporter des matériaux pour l’Histoire et à creuser le tuf du vivant, dans une perspective d’invention, de réinvention et de mémoire.

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Cf. Valentin-Yves Mudimbe, Les Corps glorieux des êtres et des mots, MontréalParis, Humanitas-Présence africaine, 1994, p. 151-153. Cf. Isidore Ndaywel, Nouvelle Histoire du Congo, Bruxelles, Le Cri, 2009. Une autre personnalité belge, Albert Gérard, auquel furent dédiés les numéros 2 et 3 de Congo-Meuse et dont nous avons réédité dans le volume 8 l’étude originale consacrée à Antoine Roger Bolamba (« ou la révolution subreptrice »), y a laissé également une trace féconde.

Isidore Ndaywel è Nziem

INTRODUCTION

Pour clôturer la célébration du Cinquantenaire de l’implantation de l’institution universitaire en Afrique francophone, plus particulièrement au Congo, l’idée de préparer ces deux volumes s’est imposée à moi comme une nécessité. Bien de célébrations avaient été organisées ; quelques initiatives éditoriales avaient été prises, s’efforçant de restituer tout le cheminement des universités et d’en faire le bilan1. Il était important de compléter ces études, garantir et rendre possibles celles du futur en prenant soin de récolter et de rassembler les témoignages des acteurs de cette histoire, du moins ceux qui seraient encore disponibles. Le projet a rapidement pris forme dès que j’ai fait la connaissance du professeur Myriam Malengreau de la faculté de Médecine de Louvain-laNeuve qui m’a informé détenir un écrit inédit de son père, le professeur Guy Malengreau, fondateur de l’École administrative de Kisantu, l’une des composantes du Centre universitaire Lovanium, qui s’est transformé en Université Lovanium avec le même Malengreau comme secrétaire général2. C’était une aubaine. La lecture de ce document m’a conduit à prendre connaissance de l’article fondateur du projet Lovanium, de la plume du professeur Fernand Malengreau, le père de Guy Malengreau, celui-là même qui, en 1926, prit sur lui la responsabilité de finaliser le projet d’implantation d’une fondation de la faculté de Médecine au Congo. Son témoignage avait été publié, en son temps, dans la revue de l’AUCAM. Sensible à mon projet, cette fondation a bien voulu m’autoriser à reprendre ici ce témoignage qui date de la période effective de la FOMULAC (Fondation médicale de l’Université de Louvain au Congo). Aussitôt sollicité, Jean-Luc Vellut n’a pas ménagé son concours précieux pour retracer les origines lointaines du projet lovaniste et aider le lecteur à s’émouvoir dans le labyrinthe de cet univers lointain de la fin du XIXe siècle qui a conduit à l’émergence de ce projet. Des témoins et acteurs de cette première université, il y a encore fort heureusement quelques vivants. Albert Mpase (Nselenge Mpeti), ancien
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Cf. R. Mantels, Geleerd in de tropen Leuven, Congo & de wetenschap, 18851960, Universitaire Pers Leuven, 2007 ; Ndaywel è Nziem, I., (éd.), L’Université dans le devenir de l’Afrique. Un demi-siècle de présence au Congo-Zaïre, Paris, L’Harmattan, 2007. Voir les mélanges publiés en son temps en son hommage : Problèmes de l’enseignement supérieur et de développement en Afrique centrale. Recueil d’études en l’honneur de Guy Malengreau, Paris, Librairie générale de Droit et de Jurisprudence, 1975.

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étudiant de Lovanium/Kisantu, le premier africain à avoir accédé au rang d’autorité académique, nous a comblé ici par l’évocation de toute son histoire personnelle, depuis la première scolarité jusqu’à son mandat de ministre de l’Enseignement supérieur et universitaire et de la Recherche scientifique. Un témoignage spécifique qui dépasse le cap de l’indépendance et nous renseigne sur le processus d’africanisation. Et, puisque l’origine de l’université au Congo se lit aussi dans le surgissement des établissements dits Instituts supérieurs, ceux-là mêmes qui, pendant des années, ont été liés aux établissements facultaires dans le cadre unique de l’Université nationale du Zaïre, ils ne pouvaient être oubliés ici. Même si, depuis lors, ils ont retrouvé leur autonomie d’antan, ils ne demeurent pas moins universitaires dans la pratique, par la synergie des leurs programmes avec ceux des facultés, la correspondance des années d’études et l’équivalence des diplômes entre les deux types d’établissements. Il nous fallait ici questionner également leur histoire des commencements, à partir du cheminement de l’ancêtre de ces établissements, l’Institut Saint-Jérôme d’Élisabethville. Par contagion, sa trajectoire avait conduit à la production d’un réseau d’établissements dits Écoles normales moyennes (ENM), avant leur mutation collective en Instituts supérieurs pédagogiques (ISP). Ici aussi, nous avons eu la chance de disposer du témoignage de la cheville ouvrière de l’Institut Saint-Jérôme, le Père Pierre Godenir qui a présidé, pendant des années, aux destinées de l’ISP/Lubumbashi. Enfin, il était indispensable de croiser ces confidences « d’en haut », avec celles « d’en bas », émanant d’anciens étudiants ou travailleurs. Ici, notre corpus, assurément symbolique, a l’avantage de la diversité. On y trouvera le propos d’un ouvrier (Wombisa), de deux anciens étudiants de la faculté des Sciences (Butsana) et des Lettres (Ndaywel) mais aussi d’un ancien étudiant étranger, belge de surcroît (Muylkens). Mais le champ demeure ouvert, puisque les annexes reproduisent la liste, en principe complète, des diplômés de Lovanium, tant ceux de Kisantu que ceux de Kinshasa. Ce répertoire des lauréats de cette époque pionnière est sans conteste l’un des acquis de cet ouvrage. Il serait intéressant, à partir de là, de tenter une esquisse d’évaluation de leur impact sur la société dans le Congo indépendant à partir de leurs trajectoires professionnelles, cinquante ans après. Mais ceci est une autre histoire. Dans l’immédiat, la lecture de ces témoignages initiaux a conduit à quelques constats. D’abord ces textes donnent à découvrir, aussi étrange que cela puisse paraître, que c’est à la recrudescence des épidémies de la fin du début du XIXe siècle et début XXe que le Congo doit l’implantation précoce des fondations universitaires sur son espace ; les interventions

Introduction

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médicales et agronomiques ayant eu la même finalité de mettre un terme à la forte baisse démographique qui a marqué le « passage » du Congo à l’âge colonial. Même si cet activisme proto-universitaire ne visait pas directement la formation d’une relève africaine, il ne perd pas son mérite d’être le fondement le plus ancien de l’institution universitaire en Afrique francophone. On a noté aussi que la préoccupation des initiateurs était tournée, de prime abord, vers la formation de techniciens, conformément aux options de base de la colonisation qui ne laissait aucune chance à l’émergence d’une classe de professionnels de la pensée et de gestionnaires administratifs et commerciaux avant la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il n’empêche que l’élite congolaise allait se constituer à partir des deux viviers, celui des anciens des grands séminaires et des assistants médicaux et agricoles. Dernier constat, enfin, on n’y trouve aucune trace féminine. L’insertion de la fille congolaise à l’Université Lovanium s’est réalisée par le truchement de l’école d’infirmières, annexée aux cliniques universitaires3. Longtemps, l’étudiante universitaire était la religieuse ou encore l’étudiante étrangère, belge ou nigériane. La conquête du droit de cité dans les amphithéâtres, pour la femme congolaise, est une autre histoire, tout autant passionnante, qui demeure à écrire à partir des repères déjà indiqués tant par Clémentine Faïk-Nzuji4 et Élisabeth Mudimbe-Boyi, que par Gertrude Mianda et Jenny Chiwengo Ngwarsungu5. Terminons ce propos par des remerciements à toutes celles et tous ceux qui m’ont apporté leur concours à la réalisation de ce projet : Myriam Malengreau et sa famille, Jean-Luc Vellut, Albert Mpase, Zéphyrin Butsana, Constant Masweka, Jérémie Wombisa, Pierre Godenir. Un merci tout particulier à Manda Kizabi dont les archives personnelles ont été d’un grand secours pour compléter la liste des finalistes de
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Sur cette école d’infirmières, voir quelques repères historiques dans une de nos précédentes études : I. Ndaywel è Nziem, « Le territoire médical à l’épreuve de l’informel : “survivre” comme infirmière aux cliniques universitaires de Kinshasa » dans G. Villers, B. Jewsiewicki et L. Monnier (éds.), Manières de vivre, Tervuren-L’Harmattan, Institut africain CEDAF-L’Harmattan, 2002, pp. 141-170. Cf. Clémentine Faïk-Nzuji, Tu le leur diras (le récit véridique d’une famille congolaise plongée au cœur de l’histoire de son pays), Bruxelles, Alice éditions, 2005. Voir, dans mon collectif (L’Université dans le devenir…), les contributions des intéressées : É. Mudimbe-Boyi, « Université congolaise : souvenirs en ré-mineur » pp. 59-66 ; Ngwarsungu Chiwengo « L’Université de Lubumbashi : microcosme d’un système » pp. 125-146 ; Gertrude Mianda, « Du Congo des évolués au Congo : la représentation du genre », pp. 221-236.

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l’université. Je ne pourrais oublier ici de rendre hommage aux collaborateurs dont la contribution a été déterminante pour la publication de cet ouvrage. Il s’agit notamment d’Anne-Marie Akweti et de Nephtali Fogolo, chefs des travaux au département des Sciences historiques de l’Université de Kinshasa, ainsi que d’Amélie Schmitz et d’Yves De Bruyn des Archives & Musée de la Littérature à Bruxelles.

I. LES PRODROMES

L’AFRIQUE DANS LES HORIZONS DE L’UNIVERSITÉ CATHOLIQUE DE LOUVAIN, XIXe-XXe SIÈCLES
Jean-Luc Vellut

Comme dans toute autre branche du savoir ou des pratiques, la place occupée par l’Afrique dans la vie de l’Université de Louvain à travers le temps fut déterminée par le contexte changeant de la société dans laquelle l’institution s’est développée. L’Afrique entra dans l’horizon du monde universitaire au fur et à mesure que de nouveaux contextes imposaient de nouveaux objectifs, que l’université s’y adaptait avec plus ou moins de détermination et qu’elle leur affectait ou non des ressources humaines et matérielles. Ce sont en effet des circonstances historiques précises, liées au renouveau chrétien et ensuite à l’impérialisme, qui ont entraîné l’université à élargir ses horizons jusqu’à prendre l’outre-mer et éventuellement l’Afrique en compte. Tantôt, il est vrai, il s’est agi moins d’une réalité lointaine que d’une image de l’Afrique, placée au service d’activités poursuivies dans le cadre européen où s’inscrivait l’institution. Tantôt l’Afrique fut constituée en domaine de connaissances que l’université se devait d’élargir et de façonner, encore une fois suivant des traditions, des schémas et des narratifs puisés dans la tradition européenne. Tantôt elle est apparue comme un terrain d’expériences où concrétiser des projets de construction spirituelle, sociale, intellectuelle, ou matérielle qui s’inscrivaient dans un avenir rêvé : l’Afrique fut alors perçue comme ouvrant la perspective d’un futur que l’université pouvait contribuer à modeler. Plusieurs pistes nous permettent de pénétrer dans ce maquis d’objectifs souvent peu cohérents les uns avec les autres. Les programmes de cours, les réseaux de professeurs et leurs attaches politiques, idéologiques, scientifiques, les mouvements d’encadrement et de sensibilisation au sein de la population étudiante, les images d’ellemême que l’université entendait projeter au-dehors, les entreprises de l’université en Afrique même : autant d’itinéraires à parcourir et au fil desquels se lisent les traces d’une Afrique, réelle ou imaginée.

Le mouvement missionnaire, l’Afrique, l’Université de Louvain
La période de grandeur de l’Université de Louvain précède en fait l’âge des grands voyages et grands desseins qui, dès la fin du XVe siècle, furent le point de départ d’un vaste processus d’articulation des

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différentes parties du monde les unes aux autres. Alors que l’oikouemenè s’élargissait, les Pays-Bas du Sud entrèrent dans une période de monopole culturel et religieux. Une fois que l’Église eut refoulé le protestantisme, le catholicisme devint en effet la voie obligée pour la vie intellectuelle du pays. Il en résulta un climat d’activité ralentie où seuls deux pôles se détachèrent, l’Université de Louvain et l’ordre jésuite. L’université survécut comme une institution et, peu dynamique, perdit son rayonnement à l’étranger. L’échec d’un projet de fonder des collèges espagnols à Louvain et Douai en 1570 est significatif. Tandis que ses propres étudiants étaient, dans le même temps, interdits d’étudier à l’étranger, l’Université de Louvain elle-même n’attira plus guère que quelques Hollandais catholiques. Ceux-ci se firent d’ailleurs rares à partir du XVIIIe siècle. L’Université de Louvain de cette époque s’est finalement développée comme une institution professionnelle, évoluant dans un univers intellectuel délimité par l’appartenance à la chrétienté occidentale romaine et par une conscience lointaine de ses racines orientales. C’est en vain que l’on y cherchera la place de cultures non chrétiennes sinon celles qui furent en rapport avec le judaïsme et le christianisme antique : à partir du XVIIe siècle en effet, le collège des Trois Langues abandonna l’héritage de rigueur philologique d’Érasme et tomba au rang d’une école de rhétorique. Le deuxième pôle de vie intellectuelle fut celui des jésuites, accueillis par l’université en 1542. Ils s’y firent les gardiens de l’orthodoxie antijanséniste, par le biais notamment du Musée Bellarmin, centre d’études destiné à pénétrer le monde universitaire de Louvain. À cette époque, c’est de ce côté qu’il faut chercher les traces d’intérêt pour l’outre-mer. On trouve parmi les jésuites, ou encore parmi les capucins, des religieux belges actifs dans les empires ibériques des XVIe et XVIIe siècles, au Mexique, en Inde, ou encore dans l’ancien Kongo et en Extrême-Orient, mais sans liens particuliers avec l’université. Cette situation obligea plus tard le discours officiel de l’université à effectuer quelques acrobaties périlleuses. En effet, en pleine fièvre missionnaire, on chercha à entretenir un certain brouillard : en 1926, s’adressant aux nouveaux évêques chinois, le recteur Ladeuze y voyait un double triomphe de l’Église catholique mais aussi celui « de Louvain » dont, rappelait-il, étaient partis bien des missionnaires. Il fallait avoir l’oreille attentive pour reconnaître que si l’on remontait au XVIIe siècle, le rôle de pépinière missionnaire avait été le fait en réalité du collège jésuite de Louvain, indépendant de l’université, et, dans une moindre mesure, de quelques autres maisons religieuses, tout aussi étrangères à l’institution universitaire.

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L’université restaurée du XIXe siècle s’inscrivit également dans un mouvement de reconquête et de renouveau catholiques. Cette fois encore, la dimension locale fut essentielle. Il s’agissait dans ce contexte nouveau de fournir à la société et à l’Église des cadres capables de contenir et d’inverser les avancées de l’individualisme, du matérialisme, du rationalisme. Dans cette perspective d’un christianisme assiégé qui devait renverser la vapeur, la perspective fut, cette fois encore, davantage celle d’une haute école professionnelle que celle d’une institution scientifique. Cependant, comme à l’époque de la Contre-Réforme, le défi d’une reconquête devait être relevé à l’échelle mondiale, ne fût-ce désormais que pour faire pièce au mouvement missionnaire protestant qui, depuis le réveil évangélique et abolitionniste, se révélait actif en Orient, en Afrique, dans les Antilles. Aux XVIe et XVIIe siècles déjà, le champ d’action des reconquêtes catholiques avait débordé les limites de l’Europe pour s’étendre dans le sillage des entreprises du Portugal et de l’Espagne. Au XIXe siècle, la dimension globale des enjeux d’un renouveau catholique fut aussi présente, avec peut-être cette fois un accent romain plus prononcé que jamais. La Rome du pontificat de Grégoire XVI (18311846) fut en effet aux sources d’un mouvement de renouveau missionnaire qui, d’ailleurs, répondait à des perceptions identifiables dans plusieurs Églises nationales. L’impulsion romaine vint en fait encourager les chrétientés occidentales à accentuer un mouvement de réveil déjà perceptible sur le plan intérieur en France, en Belgique, etc. C’est une conjonction de facteurs favorables qui explique le succès de cet appel. Il s’inscrit en effet dans l’esprit d’une époque qui, à la suite de Chateaubriand, vit dans la mission outre-mer une des plus pures manifestations d’un épique et très romantique Génie du Christanisme. Mais dans le même temps, les initiatives venues de Rome répondaient à une dynamique catholique qui aspirait à rendre sa pleine importance à l’institution romaine. Dans ce deuxième tiers du siècle en effet, à l’époque de refondation de l’Université de Louvain, la notion de reconquête catholique en Occident était imprégnée d’un projet de retrouvailles avec un passé rêvé où Rome aurait tenu un rôle central, incarnant la rupture avec la Révolution française et présentant une véritable alternative aux avancées du libéralisme moderne. La prise de Rome en 1870 ne fit que renforcer cette conception traditionaliste : on a parlé d’un sentiment d’attachement panique à l’Église menacée qui aurait envahi le monde catholique à cette époque. Dans le cas de la Belgique, ce n’était pas la première fois que les affrontements politiques et religieux se déroulaient suivant une division

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dont un des termes était défini par l’attachement à Rome. De ce point de vue, le XIXe ne faisait que relayer les XVIIe et XVIIIe siècles. Cette sensibilité s’estompa au XXe siècle mais, sous les pontificats de Benoît XV et Pie XI, l’influence de Rome resta encore décisive et ce fut elle qui imprima les tournants importants de la pensée missionnaire. Dans sa version catholique, le mouvement missionnaire qui se développa dans la première partie du XIXe siècle, en France surtout, présenta donc deux visages, celui d’une vision romantique de la mission et celui d’une dynamique ultramontaine. Dans un premier temps, la Belgique catholique participa au mouvement mais cette implication se déploya le plus souvent sous pavillon étranger. Les vocations individuelles furent en particulier attirées par les ordres religieux français qui, à l’époque, multipliaient les fondations missionnaires et faisaient figure de pionniers. On a pu relever l’une ou l’autre tentative avortée d’institutionnalisation en Belgique même, ainsi un projet d’envoyer à Rome de jeunes candidats missionnaires afin d’y être formés au collège de la Propagande. Une fondation réussie fut celle des Sœurs de NotreDame de Namur, congrégation française à l’origine mais accueillie à Namur sous le régime napoléonien : il s’agit sans doute de la première congrégation belge active outre-mer, mais davantage orientée vers l’enseignement féminin que vers la mission. Le Nouveau Monde (Cincinnati, Oregon, Californie) devint un de leurs champs d’action à partir des années 1840. Plus tard, en 1894, les Sœurs de Notre-Dame de Namur fut une des premières congrégations féminines à créer des fondations au Congo, leur province anglaise s’établissant en Rhodésie en 1899. Du côté masculin, la seule initiative missionnaire belge durable et efficace avant l’essor de l’impérialisme fut un programme de formation mis sur pied en relation avec l’Université de Louvain. C’est en association avec la faculté de Théologie et parfois en son sein sous forme d’une schola minor, qu’un Séminaire américain fut ouvert en 1857. L’initiative était due au clergé américain et avait pour but de former des prêtres destinés aux diocèses ou à l’évangélisation de la population amérindienne des États-Unis. Pendant une génération au moins, le Nouveau Monde fut, et de loin, la première destination des religieux belges désireux de servir outre-mer : en quarante ans, le Séminaire - ou Collège - américain ne forma pas moins de 600 prêtres pour l’Amérique. Le recrutement ne se tarit qu’avec l’entrée en scène de « l’œuvre congolaise ». Dans une époque de stricte ségrégation masculin/féminin à l’université, celle-ci se tint entièrement à l’écart de la formation de missionnaires féminines et ceci jusqu’à une date avancée dans le e XX siècle.

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Le véritable essor du mouvement missionnaire belge fut en effet lié à l’accélération de l’histoire dont le renouveau de l’impérialisme, dans le dernier tiers du XIXe siècle, fut une des manifestations les plus visibles. C’est dans le sillage de la politique agressive de la Grande-Bretagne et de la France en Chine (1858-1860) qu’un prêtre belge, Théophile Verbist, rassembla quelques clercs se destinant à des œuvres en Extrême-Orient : il fut ainsi à l’origine de Scheut, la première congrégation masculine de missionnaires belges. En 1876 déjà, lors de la Conférence géographique de Bruxelles, Léopold II intervint, mais sans succès, auprès des supérieurs de Scheut pour obtenir leur appui dans les stations hospitalières qu’il comptait fonder en Afrique centrale. L’Université de Louvain pour sa part fit son entrée sur la scène de l’impérialisme lors de la reconnaissance de l’AIC (Association internationale du Congo) par la Conférence de Berlin. À cette occasion, surmontant les premiers doutes qui, du côté catholique, avaient entouré l’entreprise africaine du roi, la hiérarchie ecclésiastique et l’Université de Louvain ne ménagèrent pas leurs épanchements. L’adresse de l’université au Roi évoqua « ce continent immense ouvert par les soins de notre Roi à la civilisation chrétienne, la barbarie et l’esclavage menacés dans leur sanglant foyer par l’invasion d’un ordre pacifique ». C’est la nostalgie d’un âge révolu qui fit retrouver au recteur les accents d’un Bossuet lorsqu’il salua dans la conquête du Congo une nouvelle démonstration que « les Rois, pères des peuples, ont des intuitions providentielles » qui leur valent l’éternelle reconnaissance de leurs sujets. La conjoncture belge était pour quelque chose dans ces effusions. Le retour aux affaires d’un gouvernement catholique imposait en effet au monde catholique de se ménager les bonnes grâces de Léopold II. On se trouvait ainsi au croisement de plusieurs traditions. L’une, plus ancienne, renvoyait aux sensibilités missionnaires encouragées par des ordres religieux, mais en marge de l’université engourdie des XVIIe et e XVIII siècles. Une autre tradition, avec elle aussi ses racines dans le passé, renvoyait à l’attachement à Rome, elle-même foyer missionnaire. Une tradition plus récente enfin, était le lien impérialiste, mêlant politique et religion. Le milieu universitaire de Louvain se rattache à ces différents ancrages. En 1885, la proclamation de l’alliance avec le projet royal ne porta pas immédiatement à des conséquences pratiques. Un an plus tard cependant, l’université déféra aux vœux de Léopold II en ouvrant un Séminaire africain, en partie financé par la cassette royale. L’intention première des fondateurs était de fournir des chapelains au personnel des stations de l’AIC et d’éviter toute mainmise française sur la formation de

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ces religieux. On ajouta éventuellement les « peuplades indigènes » aux cibles initialement prévues, en évoquant « l’édifice renversé » des anciennes chrétientés du Kongo, de l’Angola et du Loango. Cette fascination romantique pour les ruines d’un passé déjà lointain n’empêcha pas de prendre comme modèle une institution qui n’avait guère de traditions. Le Séminaire africain fut en effet modelé sur son prédécesseur de fraîche date, le Séminaire américain. La direction en fut confiée à un orientaliste, J. Forget, chargé d’enseigner les « langues congolaises » [sic] : la décision de s’en remettre à un arabisant était paradoxale au moment où l’ennemi désigné était « l’Arabe esclavagiste ». L’intéressé reconnut plus tard, de bon cœur, qu’il n’en connaissait guère plus long sur le sujet que ses élèves et pour cause. De fait, les premiers travaux sur les langues de la région n’apparurent que dans les années suivantes. On les doit à la première génération de missionnaires des années 1880, W. H. Bentley, un baptiste pour la langue kikongo (1887), et É. Cambier pour la langue iboko, une des langues parlées par des riverains du fleuve Congo (1891). Le Séminaire africain fut un échec. Il ne comptait que six inscrits en 1887-1888. Le véritable démarrage des vocations congolaises ne vint que lorsqu’un courant d’opinion se déclencha en faveur d’une « cause ». Écho distant de l’enthousiasme abolitionniste des mouvements protestants plus tôt dans le siècle, l’anti-esclavagisme catholique joua ce rôle à la fin des années 1880. En témoignent les prêches enflammés de Mgr Lavigerie en France, en Belgique, ailleurs en Europe. Sur la scène belge, le ralliement à la cause de grandes familles tout comme de milieux modestes répondit en fait au projet ultramontain de resserrement des liens sociaux au-delà de la lutte des classes. Le nom d’un professeur de Droit à l’université, Édouard Descamps, apparaît à cette occasion. Membre en son temps de l’influente confrérie ultramontaine Saint-Michel où il avait côtoyé ceux qui devinrent les principales figures du christianisme social en Belgique, Descamps parcourut une bonne partie de l’histoire africaine de l’université. Nous reparlerons de ce représentant des forces conservatrices dans l’establishment de Louvain. L’anti-esclavagisme ne fut pas qu’un discours : l’intendance suivit, mise en place par des ordres religieux ou des sociétés de sympathisants qui multiplièrent les interventions en Afrique. À Louvain, la formation encore embryonnaire de religieux destinés à l’Afrique par le Séminaire africain fusionna dès 1888 avec l’École théologique des Scheutistes, installée dans la ville. Cette absorption par une congrégation attire notre attention sur les liens qui se développèrent à l’époque entre l’université et les nombreuses

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congrégations missionnaires qui établirent à Louvain une partie au moins de la formation de leurs novices. Ces diverses institutions ont en effet puisé mutuellement dans leurs ressources respectives. Encore dans les années 1930, on estimait que 90 % des missionnaires masculins destinés au Congo résidaient au moins quatre ans à Louvain pour y achever le cycle de leurs études. Durant la période coloniale, cette présence constitua le vivier où se développa une bonne part de l’intérêt louvaniste pour l’Afrique et ses cultures, et ceci à travers les contextes changeants de la période contemporaine. Des tournants allaient en effet devoir être négociés. Un premier aggiornamento fut nécessaire lorsque le Congo léopoldien cessa de faire figure de terre promise pour un retour au passé, celui où avait été scellée l’alliance entre le Trône et l’Autel. Les illusions nourries par cette utopie antilibérale du départ firent en effet place à un mouvement de désengagement au fur et à mesure que l’écho des brutalités du régime léopoldien prenait de l’ampleur en Belgique, en Angleterre et ailleurs. Après une première phase de silence au nom de l’union patriotique autour de « l’œuvre congolaise », l’épiscopat et les missions virent en effet le danger d’être entraînés dans une mauvaise cause, voire de devoir jouer les boucs émissaires. Dans un livre paru en 1906 et qui fut d’abord accueilli dans un silence retentissant, Arthur Vermeersch, professeur jésuite à l’école théologique de son ordre à Louvain, joignit sa voix aux dénonciations du régime léopoldien. L’auteur était connu pour ses attaches dans le mouvement chrétien social. Sa Question congolaise sonna le glas des appuis inconditionnels de l’Église pour l’œuvre léopoldienne. Dans les mois qui suivirent sa parution, le parti catholique et l’Église se rallièrent à l’annexion du Congo par la Belgique. Plusieurs professeurs de l’université lui apportèrent leur soutien en privé. Ce mouvement de ralliement n’entraîna cependant pas une unification des positions politiques du milieu missionnaire. Certains, et surtout ceux de la première génération, voulurent saisir l’occasion des difficultés entre l’État du Congo et l’Église pour intensifier la lutte contre la francmaçonnerie et le protestantisme, perçus comme les ennemis déclarés des missions catholiques du Congo. Dans les années 1905-1910, ces conflits gagnèrent d’ailleurs l’ensemble des colonies d’Afrique centrale. Que ce fût dans la section de Louvain du Mouvement anti-esclavagiste ou que ce fût au sein de l’Œuvre des missions catholiques au Congo où l’on retrouve le nom de Valentin Brifaut, héraut de la lutte anti-maçonnique, la notion de mission resta imprégnée d’une vision héroïque des affrontements entre le Bien et le Mal, pour le salut de la « race dégénérée de Cham » (1905).

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Il existait cependant une génération montante qui avait d’autres priorités. Pour celle-ci, l’objectif était celui d’un programme de réformes, inspiré des préceptes de la démocratie chrétienne naissante, jugée seule à même d’introduire au Congo un projet d’État colonial éclairé. Ces choix différents provoquèrent des tensions internes dans le milieu catholique. Mais quelles que fussent les options stratégiques, l’annexion confronta l’université à une nouvelle donne. Il s’agissait désormais pour Louvain d’être présent sur le nouveau créneau qu’ouvrait, sur les plans professionnel et politique, la perspective de construction d’un nouvel État. Ce nouveau cap, plus concret et plus politique, n’entraîna pas la fin des préoccupations missionnaires mais élargit en fait à de nouveaux milieux l’audience des débats catholiques sur le Congo colonisé. Dans cet âge de chrétienté en reconstruction, le milieu universitaire catholique fut quadrillé par un tissu de structures intermédiaires, toutes centrées sur le christianisme, mais à partir des prétextes les plus variés. En fait, il semble aujourd’hui très vain de prétendre démêler la part du prétexte et celle de la cause profonde dans nombre de ces associations, groupements, cercles, etc., qui enserraient la vie collective à Louvain. Le Vlaamse Koloniale Studiekring de 1911 utilise certes la rhétorique de la cause congolaise, mais est-ce pour tenir un discours national flamand, ou pour réaffirmer les valeurs chrétiennes par opposition au libéralisme, ou encore s’agit-il d’un mouvement nationaliste belge dirigé contre les campagnes anticongolaises menées à l’étranger ? Les imaginaires de la nation, de la communauté, de la religion ont sans doute été indissociables les uns des autres dans cet effort de mobilisation. On est toutefois en terrain plus sûr en constatant que le prétexte congolais ne fit pas recette : les cœurs de la jeunesse flamande battaient davantage pour les Afrikaners que pour le Congo et l’expérience fut un échec. Les associations universitaires liées au mouvement missionnaire ont eu plus de succès, tout en renvoyant elles aussi à un large éventail de représentations différentes. Leur essor fut particulièrement marqué dans les années de l’entre-deux-guerres : jamais sans doute la propagande missionnaire n’occupa-t-elle une telle place dans l’ensemble des mouvements universitaires, jamais ne servit-elle de point de ralliement pour tant de sensibilités diverses, jamais non plus ne prêta-t-elle à autant d’ambiguïtés. Il est significatif en effet que le débat missionnaire s’organisa suivant des lignes de force découpées à partir des cultures dominantes de Louvain, le français et le néerlandais et que par là il produisit des discours très différents.

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Du côté francophone, l’AUCAM (Association universitaire catholique d’Aide aux Missions) fut fondée en 1925 dans un climat de ferveur religieuse, à l’initiative de Pierre Charles, jésuite. S’inscrivant dans le mouvement plus large de l’Action catholique de la Jeunesse belge (ACJB), l’AUCAM possédait un caractère particulier par l’originalité de son discours politique et culturel qui la mit en peu en marge de l’air du temps. L’objectif, largement atteint, fut celui d’un faire un foyer, animé par les jésuites, d’organisation de la jeunesse intéressée par l’Outre-Mer. L’AUCAM se fit bientôt connaître par ses multiples publications, ses Cahiers, ou encore la série missiologique du Museum Lessianum. Sous impulsion jésuite, il s’agit sans doute du principal laboratoire d’un colonialisme éthique belge, imprégné de l’idée du Dominer pour Servir, suivant l’expression du gouverneur, P. Ryckmans, lui-même membre actif de l’association. Le rayonnement des milieux d’étude et des pratiques développées au sein de l’AUCAM dépassa cependant largement les cercles coloniaux belges. L’AUCAM fut en effet un noyau de réflexion portant sur une plus grande professionnalisation du milieu missionnaire et, au-delà, fut un centre de réflexion théorique sur la mission. Une place éminente doit être réservée ici à Pierre Charles, jésuite, professeur pendant quarante ans (1914-1954) à l’École théologique de son ordre à Louvain et plus tard titulaire d’un cours à l’université. Au point de départ, cette association universitaire n’était pas exempte d’une vision épique de la mission, héritée de la période anti-esclavagiste : la mission dans cette perspective n’était qu’un prolongement des croisades. Cette vision triomphaliste s’accordait d’ailleurs avec un courant intellectuel proche du nationalisme et du maurrassisme bien implanté dans les mouvements d’Action catholique de langue française et dont on peut notamment suivre les échos dans la Revue catholique des idées et des faits, fondée avec l’appui du cardinal Mercier et animée par l’abbé R.-G. Van den Hout. Cette mouvance de droite fut appuyée par le cardinal Mercier et, jusqu’à sa mort en 1926, elle exerça une influence notable sur la pensée des mouvements belges d’Action catholique, à l’exception toutefois du Mouvement ouvrier chrétien. Le discours nationaliste, triomphaliste, sympathisant des dictatures de droite (mais jamais du nazisme) était alors répandu dans ces milieux, au moins jusqu’au milieu des années 1930. Il permet de mettre d’autant mieux en perspective l’originalité du discours tenu par l’AUCAM, plus proche de la mouvance de la nouvelle revue Cité chrétienne fondée par J. Leclercq en 1926 que de celle de la Revue catholique des idées et des faits.

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Le projet intellectuel de Pierre Charles et ses qualités de meneur semblent avoir été ici le facteur décisif dans l’orientation prise par l’AUCAM. Proche de Teilhard de Chardin qui fit à plus d’une reprise état de leurs échanges et de leurs liens, Charles affirma en effet la présence et la continuité de la diversité des cultures dans le plan providentiel et la nécessité pour le christianisme de la respecter. Concrètement et dans l’immédiat, il insista sur la nécessité pour les Églises missionnaires de former un clergé indigène, condition indispensable pour que les Églises locales s’ancrent dans les sols les plus divers. En corollaire, cette démarche exigeait de la part des missionnaires l’acquisition d’une méthode critique, ouverte à la réflexion anthropologique et aux sciences sociales. Notons toutefois que Pierre Charles ne renonça pas à l’idée coloniale : il s’en fit même le protecteur à l’occasion. En revanche, il fut un pourfendeur résolu des théories raciales appliquées à l’époque aux « peuples maudits », juifs et africains. La prééminence de cet esprit critique confirma la filiation universitaire de l’AUCAM et plaça l’Université de Louvain sur la carte d’une réflexion renouvelée sur l’activité missionnaire, en particulier dans le monde de langue française. La missiologie nouvelle, telle que conçue par Charles, s’éloignait en effet de la visée eurocentrique d’une science de la mission développée à la fin du siècle précédent en Allemagne, notamment par J. Schmidlin, et qui faisait encore autorité dans les années 1920-1930. Les semaines de missiologie furent le lieu privilégié de ce débat. L’initiative de ces semaines était revenue à la congrégation scheutiste qui, en 1923, avait inauguré une semaine missiologique destinée aux religieux et religieuses missionnaires alors présents en Belgique et consacrée aux principes de l’apostolat, aux méthodes de conversion et aux relations avec les autres mouvements religieux. Avec une participation croissante et l’appui de Rome, l’expérience fut renouvelée en 1924. L’année suivante, le Père Charles et les jésuites prirent le contrôle de cette initiative : suivant les termes choisis d’un de ses biographes, Charles « porta le poids de ces semaines de 1925 à 1952 ». Le siège du secrétariat fut déplacé, les responsables scheutistes furent écartés, la langue française prévalut, les comptes rendus furent désormais publiés dans les collections jésuites du Museum Lessianum. L’allusion était éloquente : le terme Lessianum évoquait le nom de Lessius, âme motrice du mouvement de propagande anti-janséniste au sein de l’université au temps de la Contre-Réforme. On y verra le rappel de ce que le Père Charles renouait ainsi avec la tradition jésuite du Musée Bellarmin, qui, on l’a dit, avait eu pour mission au XVIIe siècle d’assurer

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le contrôle par les jésuites du débat doctrinal au sein de l’Université de Louvain. De Bellarmin à Lessius, on était en pleine reconquête ! Au-delà de ces combats de chapelles, on sent en Pierre Charles un proche des sentiments de notre époque lorsqu’il évoque la présence de « l’amour de Dieu dans les religions non chrétiennes ». Protégé à Rome sous le pontificat de Pie XI, objet de sourdes oppositions dans le monde missionnaire, cet homme d’exception exerça une grande influence sur les réalisations scientifiques et pratiques de l’université dans le domaine africain. Nous y reviendrons. Ne commettons toutefois pas d’anachronisme. Le caractère moderne à nos yeux de la pensée de P. Charles ne doit pas nous faire perdre de vue que, dans le temps même où la missiologie prenait un nouveau départ, le niveau réel de professionnalisation missionnaire restait très faible. Sans doute les sociétés missionnaires offrirent-elles un terrain favorable à l’africanisme, mais ceci était dû aux séductions et à l’emprise du milieu africain, tout comme à la curiosité et aux convictions de certains religieux, se formant eux-mêmes sur le terrain, et dont quelques-uns devinrent éventuellement de véritables savants. La formation reçue à Louvain ou dans les séminaires resta en revanche centrée sur l’Europe, sans guère de préparation spécifique aux cultures des sociétés africaines. L’anthropologie, il est vrai, n’était encore qu’une discipline marginale, abordée au hasard de certains enseignements, une situation qui n’était d’ailleurs propre ni à Louvain ni à la Belgique : pour la majorité d’entre eux, les missionnaires catholiques français, italiens ou portugais présents à l’époque en Afrique centrale, ne furent guère mieux préparés. Les interventions de deux professeurs du programme colonial de Louvain, E. De Jonghe et V. Denyn, méritent d’autant plus d’être soulignées dans ce contexte de relative négligence. Dès 1910 en effet, ils avaient lancé la Revue Congolaise, placée sous la direction de quelques noms que nous retrouverons comme titulaires des premiers cours coloniaux à l’université et dans les écoles théologiques de Louvain. Tous ces rédacteurs, A. Vermeersch en tête, étaient par ailleurs proches du milieu du catholicisme social. La Revue Congolaise eut bientôt un pendant en langue néerlandaise, Onze Kongo. Ces deux périodiques firent place aux premières études économiques, ethnographiques, linguistiques, historiques, portant sur le Congo. L’ambition annoncée représente bien l’esprit d’un temps qui affichait avec candeur sa confiance dans les possibilités de la science appliquée aux problèmes de société. « Le succès de notre œuvre coloniale dépendra de la façon dont elle sera dirigée suivant les principes de la science pure », pour reprendre les termes de T. Simar, collaborateur de la Revue Congolaise, et qui esquissait le rôle

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dévolu à celle-ci : briser avec l’incompétence, le dilettantisme, qui ont prévalu jusqu’alors dans les études coloniales, et s’en tenir aux études systématiques et méthodiques. Après la Première Guerre, et à l’initiative de Victor Denyn, ces publications fusionnèrent avec celles de l’Institut Solvay au sein d’un nouveau périodique, Congo, publié de 1920 à 1940 par le ministère des Colonies : Denyn et De Jonghe, et puis ce dernier seul, surent lui maintenir une réelle liberté de ton. Ces initiatives tranchent sur les inerties prévalant ailleurs. Il est en effet significatif que, dans le courant des années 1920, Descamps ne réussit pas à faire adopter le projet de fonder à Louvain un institut de formation missionnaire, encore que les difficultés financières de l’université aient pu jouer un rôle. Une évocation des itinéraires scientifiques de l’africanisme à Louvain nous permettra de revenir sur cet épisode. Dès la fondation de l’AUCAM, une section particulière avait visé les étudiants de langue néerlandaise : il s’agit du Missiekring der Vlaamsche Studenten. Celui-ci, né comme un cercle d’études et de débats, se développa bientôt en une association à part entière, le MVS (Missievereeniging der Vlaamsche Studenten), qui, en 1933, commença à publier un périodique (MVS Tijdschrift). La politique de Charles avait imprimé un caractère francophone à l’initiative flamande des semaines de missiologie. Le MVS à son tour donna un caractère flamand accusé à la propagande missionnaire qu’il mena en milieu étudiant, la rhétorique missionnaire traduisant la mise en scène de héros flamands : plusieurs icônes furent ainsi proposées à la vénération : celle de Fernand Verbist, jésuite flamand du XVIIe siècle, savant reconnu à la cour de Pékin ; celle de Pierre-Jean De Smet, interprète culturel entre les Amérindiens et le pouvoir blanc de Washington, bâtisseur de missions ; celle de Damiaan De Veuster – le Père Damien –, apôtre des lépreux aux îles Hawaï. Mais le programme avait aussi un caractère social et politique affirmé : la mission offrait l’occasion de proposer une amorce de programme anti-capitaliste et, dès la fondation de la section flamande, en 1925, il fut question de protéger « l’homme semi-primitif » contre le mode de production moderne, d’enrayer les progrès du capitalisme sans limites, de contribuer à une évolution progressive de la société coloniale. Relevons enfin l’intérêt qui se dégage des publications missionnaires en néerlandais pour des problèmes de culture africaine, le statut des langues congolaises, la dimension spirituelle de l’histoire culturelle africaine. Nous sommes ici dans le domaine d’un africanisme de langue

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néerlandaise à ses débuts, mais dont Gand, et non Louvain, sera le véritable noyau. Un autre écho se fait entendre en 1938 avec la mise sur pied à Louvain du Kol.U.C. (Koloniaal Universitair Centrum). Deux personnalités de haut rang figurèrent parmi les fondateurs, l’un et l’autre professeurs à Louvain, le ministre des Colonies, A. De Vleeschauwer (flamand convaincu), et le gouverneur P. Ryckmans (Anversois, mais originellement de langue française). La fondation du Kol.U.C. traduisit l’effort de la part de certains intellectuels de langue néerlandaise d’occuper une plus grande place sur le terrain de la vie coloniale, économique et culturelle. L’objectif était servir de lieu de discussion, de documentation, de projection de films, etc. Au lendemain de la guerre, les espoirs de développement économique rapide de la colonie après la Seconde Guerre ne firent que renforcer la détermination flamande d’occuper dans ce créneau toute les places qu’il serait possible de conquérir. Cette ambition nous amène à faire le point de la participation de l’université à la professionnalisation de la vie coloniale et à son contrôle politique.

L’Université de Louvain et le Congo belge : créneaux politiques et professionnels
Le 23 octobre 1908, l’épiscopat belge, constituant le conseil d’administration de l’université, salua l’annexion du Congo en y voyant un signe de la munificence divine dispensant ses largesses « à notre chère Belgique ». Il rendait hommage aux pionniers de l’œuvre congolaise dont « beaucoup furent des saints, plusieurs furent des héros, d’autres et presque tous eurent le mérite de l’audace ». Mais aujourd’hui il fallait tirer la conclusion que « la colonisation est moins une occasion de bénéfices qu’une source de devoirs ». Un chapitre de l’histoire du Congo se clôturait. Nous voyons mieux aujourd’hui que ce chapitre des saints et des héros qu’il évoque fut aussi celui des victimes et que dans toutes ces catégories les Africains furent présents comme acteurs à part entière. Les horizons du temps européen de l’époque ne permettaient toutefois pas de prendre conscience de l’autre comme sujet historique. Certes, il s’agissait d’ouvrir une page nouvelle mais c’est dans une perspective strictement coloniale que l’université participa à la dynamique nouvelle des affaires congolaises.

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En 1908, répondant aux suggestions de J. Van den Heuvel, l’influent patron de l’École des Sciences sociales, d’Ed. Leplae et d’A. Meunier, pionniers à Louvain de l’agronomie tropicale, le recteur A. Hebbelynckx proposa aux évêques de Belgique l’ouverture d’un programme colonial. L’objectif était fidèle à l’ambition professionnelle de l’institution : assurer des débouchés à la clientèle étudiante en lui dispensant à la fois une formation et en lui ménageant l’accès aux réseaux dirigeants susceptibles de faciliter l’accès au marché du travail. Le projet fut approuvé et il en résulta l’inauguration en 1908 d’une École coloniale à Louvain, prenant ainsi de court une initiative qui allait dans le même sens et qui était sur le point d’être prise à Anvers. Le budget prévu de 7 000F par an peut être comparé avec les 8 000 F, constituant le traitement moyen annuel d’un professeur de Louvain à l’époque. La famille d’Ursel et Auguste Beernaert, mentor politique du christianisme social, contribuèrent par leurs donations à la fondation du programme. Tel qu’il fut mis en route, le projet se présenta comme une spécialisation au sein de la licence en Sciences commerciales, alors abritée par l’École des sciences sociales, au sein de la faculté de Droit. La conjoncture était favorable. Sous l’impulsion de Mgr P. Ladeuze dont le mandat de recteur débute en 1910, l’université allait en effet connaître des années de développement tous azimuts. Le projet colonial trouva sa place dans cet essor général. Il faut reconnaître que jusque dans les années 1900, et si on fait exception des éléments de formation missionnaire plus ou moins formellement insérés au sein de l’université, la part du Congo dans les programmes universitaires était restée modeste. Le titre de cours pionnier appartient sans conteste à la chaire de Régime colonial en droit comparé, consacrée à l’État du Congo et inaugurée par É. Descamps en 1894. De courte durée, l’expérience fut abandonnée en 1899. Une autre initiative en avance sur son temps, mais promise celle-ci à une certaine pérennité, furent les conférences d’agronomie tropicale organisées en 1898, officialisées sous forme d’une année spéciale par l’Institut agronomique en 1903 et reconnues au programme vingt ans plus tard. Nous reviendrons sur le rôle historique du fondateur de ces enseignements, Ed. Leplae, nom clé dans l’histoire du Congo colonial. Professeur à l’université pendant quarante ans, sa présence à l’Université de Louvain a traversé les générations. Des alignements politiques et idéologiques variés peuvent en effet être distingués au moment de la mise sur pied des enseignements coloniaux de l’université. Contrairement à ce que pouvaient redouter ses adversaires, le milieu colonial catholique actif sur le terrain de

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l’université ne formait pas un ensemble homogène. En ceci, il ne faisait que traduire l’hétérogénéité de l’opinion catholique du temps. Le courant anti-libéral partageait l’espoir de renverser l’emprise du libéralisme moderne et, suivant l’expression du professeur R. Aubert, de maintenir un « ersatz de chrétienté » au sein des institutions et de la vie économique. La vue romantique des chrétientés du passé ne suffisait toutefois pas à dessiner avec précision les contours de l’avenir. Aussi l’utopie anti-libérale catholique donna-t-elle naissance à des courants contradictoires, soit conservateurs, soucieux de restauration des hiérarchies sociales traditionnelles, soit réformistes, soucieux de disputer le terrain social aux socialistes et de faire reculer les inégalités nouvelles enclenchées par l’industrialisation. Divers chercheurs ont souligné l’importance du courant social dans les milieux catholiques soucieux de développer au Congo un projet colonial réformateur. Cette thèse peut avancer des arguments sérieux. On retrouve en effet, dans les premiers programmes coloniaux de l’université, la participation active de figures en vue du catholicisme social. On les trouve proches de l’École des Sciences sociales et politiques sous l’influence de J. Van den Heuvel, fondateur de l’École en 1892 et qui joua un rôle dans la mise sur pied de l’École coloniale. On les trouve encore dans la mouvance de l’Institut supérieur de Philosophie, tout acquis à l’idée des réformes en Belgique et au Congo et dont la fondation, en 1883, l’année même de l’entrée de Van den Heuvel comme professeur à Louvain, apparut comme un des signes de renouveau de l’université et d’avancée des méthodes scientifiques. Cette nouvelle génération mit Louvain à flots avec les méthodes scientifiques d’enseignement, séminaires, etc., généralement importées d’Allemagne. Dans cette cohorte on trouve des noms associés aux affaires congolaises. L. De Lantsheere, lui-même issu de l’Institut supérieur de Philosophie, professeur à la faculté de Droit, avait participé à la préparation des textes pour l’annexion du Congo. Au moment de la création des cours coloniaux, De Lantsheere représentait au gouvernement les sensibilités du christianisme social. Quelques années plus tôt, V. Denyn, lui aussi ancien de l’Institut supérieur de Philosophie, avait été recommandé par Van den Heuvel, alors ministre, pour faire partie de la Commission d’Enquête instituée par Léopold II pour répondre aux accusations contre le régime congolais. C’est aussi sur la recommandation de Van den Heuvel que Denyn devint titulaire d’une des premières chaires coloniales de Louvain. Cyrille Van Overbergh, autre figure en vue du christianisme social, auteur de conférences sur le marxisme à l’Institut supérieur de

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Philosophie, était proche de l’auteur de La Question congolaise, A. Vermeersch, qu’il avait introduit dans la Société belge de sociologie. Van Overbergh figura aussi parmi les génies protecteurs du premier programme colonial : son collaborateur E. De Jonghe y joua un rôle clé après avoir été son bras droit dans l’organisation des premières enquêtes ethnographiques au Congo. Celles-ci avaient été menées sur le modèle des enquêtes sociographiques de Le Play, très appréciées au sein du jeune mouvement sociologie catholique. Avec la nomination de Jules Renkin, sympathisant de la droite sociale, au poste de ministre des Colonies, ce courant fit sentir son influence : deux des nouveaux professeurs coloniaux, E. De Jonghe et V. Denyn, figuraient parmi les intimes du ministre et furent les principaux artisans d’une politique de réformes qui correspondait aux idéaux du catholicisme social. On a relevé plus haut la présence de ce courant à la tête des comités de rédaction des périodiques fondés par De Jonghe et Denyn, Revue Congolaise, et Onze Kongo. De Jonghe fut une figure particulièrement active dans les pratiques coloniales de son temps. On lui doit la constitution du premier musée africain de Louvain, en 1910, sur base des pièces qu’il avait ramenées de son voyage au Congo en compagnie du ministre Renkin. C’est au niveau des pratiques aussi qu’appartient son projet d’organisation de l’enseignement au Congo, une politique qui, à partir de 1924, mit les missions catholiques en position d’hégémonie durable sur ce terrain. Nous reviendrons sur le rôle efficace que De Jonghe et Denyn jouèrent l’un et l’autre dans la production scientifique africaniste de leur temps. Et cependant, on ferait fausse route en pensant que le programme colonial, tout comme d’ailleurs l’École des Sciences politiques et sociales d’où il émanait, fût organisé suivant une ligne de conduite claire dominée par un courant de pensée. À côté des chrétiens sociaux, en effet, on y trouvait aussi des conservateurs affirmés. Ce fut le cas d’Édouard Descamps, nommé baron par Léopold II à un moment où il avait rendu d’insignes services au Roi, alors harcelé par la campagne anglaise déclenchée contre l’État du Congo. Cet anoblissement valut à Descamps le sobriquet irrespectueux de « baron dirigeable ». Anti-esclavagiste des années 1890, Descamps resta un inconditionnel du régime léopoldien et contribua à en faire la propagande dans le milieu catholique et notamment au Congrès de Malines de 1891. Contribuant à forger la façade juridique du Congo, notamment par son étude consacrée à L’État civilisateur dans les pays neufs, le baron Descamps poursuivit une carrière de notable exemplaire : professeur à Louvain pendant soixante ans, sénateur pendant quarante ans, avec

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d’occasionnels passages au gouvernement (en 1907, il devint ministre des Sciences et des Arts), juriste se piquant de littérature, sa carrière se déroula pour le reste à l’université, à l’Académie royale de Belgique, dans les institutions internationales, etc. On a fait état plus haut de l’expérience malheureuse du cours de droit colonial dispensé par Descamps : celui-ci l’avait bientôt recyclé en un cours de droit comparé. D’autres noms apparaissent dans la mouvance conservatrice du temps et parmi eux, celui de Léon Dupriez, professeur à l’École des Sciences sociales où il était entré en 1892, à l’époque de sa fondation, sous la double recommandation de J. Van den Heuvel, son ancien professeur, et de Charles Woeste, son maître de stage et citadelle du conservatisme catholique. La protection de Woeste, cofondateur de la Revue Générale, la doyenne des revues conservatrices, explique la présence de Dupriez dans son comité de rédaction, jusqu’à la Première Guerre : les principaux historiens catholiques du temps y siégeaient, Kurth, déjà âgé, et des jeunes, C. Terlinden, L. Van der Essen, que nous retrouverons plus loin. Après la guerre, la Revue Générale resta un bastion d’historiens catholiques, marqués par le nationalisme de droite (L. de Lichtervelde, C. Terlinden, P. van Zuylen). Dupriez fut une recrue en vue du nouveau programme colonial, juriste écouté (et notamment lors des travaux préparatoires de la Charte coloniale), nommé membre du Conseil colonial dès sa mise en place en 1909. Là, il se fit connaître pour la mise en forme juridique des rapports sur les projets de décrets gouvernementaux, mais en adoptant une conception très technicienne et complètement apolitique : on a relevé qu’il ne prit jamais position sur le fond des projets soumis par le gouvernement. Après l’éméritat de J. Van den Heuvel, L. Dupriez devint la cheville ouvrière de l’École des Sciences sociales et politiques et couvrit de son nom les initiatives de l’université ou du milieu universitaire dans le domaine colonial. C’est lui, par exemple, que l’on trouve à la tête du conseil d’administration de l’AUCAM et de ses fondations en Afrique. Au total, plusieurs clientèles et plusieurs familles politiques catholiques peuvent être repérées au sein des intérêts actifs sur la question congolaise de l’université au moment de l’annexion par la Belgique. Le soin qui dicta la constitution de ce petit groupe apparaît aussi dans la place qui fut faite à des représentants du monde des affaires. N. Didderich entra dans le programme colonial de 1908, chargé d’enseigner la colonisation agricole. Il était issu du monde pionnier de l’époque léopoldienne, et était passé au service des entreprises