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Les Cahiers bleus de la maréchale Oudinot

De
280 pages
Si le maréchal Oudinot, "l'homme aux trente-deux blessures", est une gloire de l'épopée napoléonienne, sa seconde femme, Eugénie de Coucy, est une parfaite inconnue. Sa vie ne manque pourtant pas d'intérêt pour avoir recoupé un demi-siècle d'une histoire de France mouvementée. On peut penser à bon droit qu'elle sut, en femme de tête, préserver la carrière de son mari dans les tempêtes politiques. Femme de cœur, elle fut aussi le pilier d'une famille Oudinot recomposée, particulièrement nombreuses et aventureuses.
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Du même auteur
Aux Editions L’Harmattan
Villes et cimetières en France de l’Ancien régime à nos jours. Victorine Monniot ou l’éducation des jeunes filles au XIXe siècle. Moreau ou la gloire perdue. Le portrait double, Julie Candeille et Girodet.

Aux Editions Perrin
Delphine de Girardin, journaliste et femme de lettres au temps du romantisme (épuisé). Louise reine des Belges (épuisé).

«!Je serai mon héroïne » (Premier Cahier de la maréchale Oudinot)

Remerciements

L’auteur remercie : les Archives départementales de l’Aube, de la Haute-Saône et de la Meuse, la Municipalité de Bar-le-Duc, le Musée barrois, la Bibliothèque du Musée des Armées, la Bibliothèque de la Fondation Napoléon, pour les documents fournis et la documentation mise à sa disposition. L’auteur tient à remercier tout particulièrement la famille de Vesins qui lui a ouvert largement l’accès à ses archives privées.

Avant-propos
L’histoire de la maréchale Oudinot, présentée sous la forme d’un journal intime, est une recréation biographique qui s’appuie, pour l’essentiel, sur les propres souvenirs de l’héroïne, restés inédits. Ces souvenirs sont consignés dans onze cahiers de grand format (36 x 24), d’une centaine de pages chacun, couverts d’un carton bleu. Ils sont parfaitement calligraphiés, la maréchale Oudinot ayant eu recours à une copiste, et authentifiés, chaque page étant soigneusement paraphée (ce qui n’exclut pas quelques erreurs). Une réécriture des propos de la maréchale Oudinot s’est toutefois imposée pour les alléger d’une accumulation de noms et d’anecdotes sans grand intérêt, pour les affranchir de leur a priori hagiographique et moralisant (la Maréchale écrit pour ses enfants), pour les compléter aussi, le récit s’arrêtant à la mort du Maréchal. La maréchale Oudinot s’en explique à la fin du onzième cahier!: «!Si Dieu m’a donné la force de vivre après la mort de mon mari et malgré les douleurs de toutes natures qui en ont été les conséquences, il me refuse la volonté d’en donner les détails.!» Le douzième chapitre qui couvre la période 1847-1868 a donc été rédigé à partir de lettres, notices nécrologiques et divers documents provenant d’archives publiques ou familiales. Les événements auxquels la maréchale Oudinot a été mêlée étant d’une grande richesse, des notes ont été jugées indispensables pour éclairer le contexte historique. On pourra, ou non, s’y reporter en bas de page. Si les jugements et les opinions politiques exprimés par la Maréchale ont été respectés scrupuleusement, la psychologie des personnages a été reconstituée avec le plus de vraisemblance souhaitable et les scènes les plus intimes sont dues à l’imagination de l’auteur, ce qui ne signifie pas forcément qu’elles soient éloignées de la vérité!! En effet, si la Maréchale est prolixe sur certains points, les exploits de son mari ou ses relations mondaines, elle est muette sur d’autres!: «!On ne peut tout raconter à ses enfants!!!» L’auteur admet donc une part d’interprétation dans l’évocation

de la vie privée de la Maréchale, faisant valoir pour sa défense que son souci majeur a été de retrouver Eugénie de Coucy dans la plénitude de son destin, de la sortir de l’ombre du maréchal Oudinot aux côtés duquel elle a vécu et observé un demi-siècle de l’histoire de France. Comme l’écrivait fort justement l’historien Henri Martin en 1883!: «!On ne saurait avoir l’intelligence complète d’une époque sans descendre des faits généraux à leur application aux destinées particulières, sans entrer dans l’intérieur des familles pour y suivre le contrecoup des malheurs publics.!»

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Prologue
Moi, Eugénie de Coucy, maréchale Oudinot, duchesse de Reggio, je me réjouis, depuis mon Panthéon napoléonien, d’ouvrir cet ouvrage qui me rend à la vie et me redonne la parole. Il y a plus d’un siècle, un journaliste passionné, Gaston Stiegler, avait lu mes cahiers, collecté des témoignages, compilé quelques brochures1, pour rédiger un livre dense, nourri, minutieux, consacré au Maréchal Oudinot, récits de guerre et de foyer, d’après mes souvenirs. Ce livre, publié en 1892, obtint un succès certain puisqu’il fut réédité plusieurs fois en vingt ans. Il dort maintenant, poussiéreux et délaissé au fond des bibliothèques. Sa forme, austère, a vieilli et son auteur avait opéré dans mes Souvenirs restés inédits les coupures qui lui paraissaient nécessaires pour donner au Maréchal la première place. Aussi, l’oubli nous a-t-il engloutis, moi Eugénie, Victor, Elise, Elisa, Stéphanie, Nicolette, Auguste, Caroline, Charles, Henry, Louise et tous les autres … Un siècle plus tard, ce nouveau récit nous tire de l’ombre en faisant l’économie des longs épisodes militaires et en démêlant ce qui était embrouillé ou flou. Tout est vrai dans cette narration : les noms, les dates, les lieux, les événements. Tout est vraisemblable dans l’évocation de mes pensées et de mes émotions que je ne maîtrisais pas toujours moi-même. Et je vois, au fil de ces pages, avec une stupéfaction et une fascination sans mélange, se lever des gisants, s’animer des noms, toute une cohorte de personnages et de familiers retrouver formes et couleurs par delà le silence et le temps.

1 - Notamment, à l’évidence, Jules Nollet, Histoire de Nicolas Charles Oudinot, maréchal d’Empire et duc de Reggio, Bar-le-Duc, 1850. Le livre de Gaston Stiegler a été publié chez Plon.

Chapitre I

Quand jeunesse trépigne…
(novembre 1807)
Vitry, lundi 16 novembre 1807 Il faut que j’économise l’huile de ma lampe si je veux prolonger ce récit sans alerter la vigilance de ma mère qui craint, dit-elle, pour mes yeux et pour mon repos. Elle craint surtout, je le sais, les dérives romanesques d’un esprit sans contrôle… Ecrire est une activité recommandée, mais au grand jour et sous son regard : je dois quotidiennement tenir mon livre de vie. Cet exercice de français est aussi examen de conscience : maman y traque avec le même soin une boucle mal faite ou l’aveu d’une faiblesse. Malgré cette censure, j’éprouve une sorte de fascination à consigner mes pensées les plus vagabondes, à donner consistance à un moi qui se dérobe. Tout est, à mon âge — j’ai seize ans depuis juillet —, désirs et contraintes, impétuosité et soumission. Je me sens vieille parfois, sans canonicat ni mariage en vue, mais le plus souvent pleine d’ardeurs et d’impatiences mal contenues… Hier, comme je chantonnais en secouant ma plume sur un chiffon, maman m’a traitée de pinson primesautier. Pinson, passe encore, mais primesautier m’était peu familier et maman a égrené assez de qualificatifs approchants pour esquisser mon portrait : vive, rieuse, spontanée, sensible, impulsive, irréfléchie souvent, emportée à l’occasion… ce que Rosalie résume en une «!vraie soupe au lait ». Primesautier a, quand même, plus d’allure et, au féminin, je vois dans ma tête tout un champ de primevères gambader au soleil… Du soleil, il n’y en a guère en ce moment ; les hivers de Champagne sont gris, immobiles, interminables. C’est le temps des visites, des conciliabules et de la longue patience. Mère et Tante chanoinesse 13

redoublent d’attention à mon égard et mettent à profit ces loisirs forcés pour s’inquiéter de mon instruction et encore plus de mon avenir. Je n’ai pas d’institutrice particulière et elles se relaient pour me donner des leçons de grammaire, de catéchisme, de géographie, de littérature et de maintien. Ni programme, ni progression, beaucoup de fantaisie dans une éducation assez chaotique : j’ai un dictionnaire mythologique à ma disposition et un grand nombre d’ouvrages de piété et de lectures morales. Tante chanoinesse n’en est pas avare ; elle vient de m’apporter une nouvelle édition de L’âme élevée à Dieu par les réflexions et les sentiments. Je préfère, du même abbé Baudrand, un livre que m’a donné mon père, ce qui me le rend doublement précieux : Histoires édifiantes et curieuses tirées des meilleurs auteurs. Ce ne sont dans ces pages que naufrages, conversions, martyres, visions et songes. Chaque historiette se clôt sur une morale et maman me rappelle à plaisir celle de l’homme-quicourt-après-son-ombre : « Ne suivez pas votre humeur et votre colère, elles seront votre tourment et celui des autres. » Pour l’heure, c’est un fait, je suis aussi irritée qu’intriguée. Maman et Tante chanoinesse chuchotent beaucoup, se taisent quand je m’approche et ont des mines de conspiratrices qui ne me trompent pas : maintenant que Christine est mariée, elles vont se préoccuper de la cadette, passer inlassablement en revue toutes les familles « possibles » de la région, supputer les rentes et les pensions, démêler les liens du sang, tisser hypothèses et stratégies. Maman est établie de trop fraîche date à Vitry pour ne pas faire confiance à sa belle-sœur Catherine1, Tante chanoinesse, qui a le poids de l’âge et de l’expérience, et dont les relations sont étendues à défaut d’être vraiment puissantes. Je voudrais me mêler à leurs bavardages puisque, aussi bien, mon prénom y revient sans cesse : Eugénie… Nini… (c’est toujours moi !) mais je me fais sèchement rabrouer et renvoyer à mon dessin ou à mes études. Hier, de rage, je me suis réfugiée à la cuisine auprès de Rosalie : — Rosalie, fais moi des crêpes et raconte moi les hommes de Robespierre, quand j’étais petite… — Mais, Nini, tu me demandes toujours ces vieilles histoires, c’est fini tout cela… fini et bien fini. Tu es jolie comme un cœur, comme un oiseau et faite pour l’amour. — L’AMOUR ? Qui viendra me chercher dans ce trou ?

1 - Catherine-Angélique de Coucy, née le 17 mai 1753, avait alors cinquante-quatre ans.

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— Taratata… Christine s’est bien mariée. Tu es encore jeunette, une vraie choupinette, ma choupinette. Christine ! Comme elle me manque depuis son départ et comme elle manque à cette maison : sage et douce, elle savait tempérer ma brusquerie, apaiser mes chagrins et mes angoisses, plaider ma cause auprès de ma mère. Avec douze ans de plus que moi2, elle est tout à la fois ma sœur, ma confidente et ma meilleure amie. En me relisant — oh ! mon Dieu, ces pattes de mouche ! —, je réalise que j’ai déjà cité quatre de mes proches, toutes des femmes, rien que des femmes. Et je ne compte pas Pervenche, la chatte de la maison, la plus coquette, la plus imprévisible, la plus libre de nous toutes. Suis-je donc condamnée à un monde sans homme, moi qui suis si curieuse de leur commerce… Bien sûr, il y a Gustave. Gustave, c’est mon jeune frère, mais il n’a que onze ans et il est pensionnaire. Gustave n’est pas un homme, juste un écolier, il ne peut m’ouvrir le monde, lui qui en est encore coupé pour de longues années… Et si je reprenais tout par le début, dans l’ordre pour que mon récit soit plus cohérent et les présentations mieux faites. J’éviterais peut-être ces ratures si vilaines… Mon père, Antoine-Nicolas de Coucy, chevalier de Saint-Louis, capitaine au régiment d’Artois, appartient à une famille nombreuse puisque, né en second en 1743, il se retrouva muni de trois frères et de six sœurs3. L’aînée, Marie-Louise, née en 1741, est restée à vie Mlle de Coucy, chargée de la fratrie et de la bonne marche de la maison dans le minuscule village de Lentilles sis à deux lieues de Brienne, en Champagne, dans un pays de prés et de mares. Dans la noblesse pauvre de province, les filles trouvaient tout naturel de garder le célibat afin de ne rien retrancher pour leur dot de la fortune nécessaire à établir les garçons. Deux de mes tantes devinrent religieuses. L’une d’entre elles, Jeanne-Thérèse, après avoir été admise au pensionnat de Saint-Cyr, ce dont la famille s’enorgueillissait encore trente ans plus tard, entra chez les Bénédictines de Metz. Catherine devint chanoinesse. Une seule de mes tantes se maria, mais devint veuve si vite qu’elle réintégra le bloc familial sans grande rupture.
2 - Marie-Claude Christine de Coucy est née le 11 février 1779, Gustave de Coucy le 22 juin 1796. 3 - Il y eut en fait douze enfants au foyer des grands-parents paternels d’Eugénie, LouisAntoine de Coucy et Marie de Coningham, d’origine écossaise. Deux moururent au berceau, ce qui était très fréquent au XVIIIe siècle.

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Mon père et deux de ses frères devinrent officiers. Le second garçon, Charles-Joseph, fut voué à l’état ecclésiastique : il devint grand archidiacre d’Agde, petite ville située sur la rive gauche de l’Hérault, ancien évêché dépendant de la métropole de Narbonne. Voilà notre famille : des militaires, des célibataires, des gens d’Eglise sans grande vocation, une fière devise : Malo mori quam foedari, Plutôt mourir qu’être déshonoré, et une ambiguïté sur notre nom qui s’orthographie tantôt de Coussy, tantôt de Coucy. Cette seconde graphie l’emporte généralement au bénéfice d’une confusion calculée avec l’ancienne maison des sires de Coucy, une des maisons féodales les plus illustres et les plus puissantes de tout le nord de la France. La dernière héritière, Marie, vendit sa terre, la « montagne » de Coucy près de Laon, à Louis d’Orléans en 1400, ce qui mit fin à l’histoire de l’orgueilleuse maison qui affichait ses prétentions sur son écusson : Roy ne suis, ne prince, ne duc, ne comte aussy, je suis le sire de Coucy4. Cette maison eut des ramifications nombreuses, disséminées, plus ou moins rattachées directement à la souche primitive et, en biaisant un peu, les Coucy de Champagne pouvaient faire état d’ancêtres communs avec la grande famille médiévale. Ma mère, Marie-Gabrielle Maignien de Mersuay5, est née, elle, en 1759 en Franche-Comté, près de Luxeuil. Son père, Claude-Pierre Maignien, seigneur haut justicier de Mersuay, capitaine de cavalerie, fut remarqué et pensionné par le Roi. Elle perdit sa mère, Anne-Françoise Chapuis jeune et, lorsqu’elle rencontra mon père aux eaux de Luxeuil, elle ne put profiter de ses conseils et de sa tendre sollicitude. Leur mariage fut célébré le 19 mars 1778 : la jeune mariée avait dix-neuf ans et le marié trente-quatre ans, cette différence d’âge étant alors très habituelle. Mon grand-père Maignien étant veuf, ils s’installèrent dans un premier temps à Mersuay, auprès de lui. Christine naquit très vite, puis Maximilien qui mourut malheureusement à sept ans, puis moi Eugénie, en juillet 1791, et en dernier Gustave. Ma mère espérait un garçon après la
4 - De nombreuses chansons populaires rappellent le sort tragique du sire de Coucy : blessé mortellement à la croisade, le sire de Coucy chargea son écuyer de porter son cœur à sa maîtresse. Surpris par le mari outragé, l’écuyer avoua la nature de son présent. Par vengeance, le mari fit manger à sa femme le cœur de son amant, puis l’en avertit. De désespoir, la pauvre femme jura de ne plus manger aucune nourriture et se laissa mourir de faim. 5 - Ou Mercuay.

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mort de son fils, mais, honteuse de son mouvement d’humeur à ma naissance, me choya à la hauteur de sa déception. Et, pour Christine qui avait douze ans, j’étais la merveille des merveilles, la poupée vivante dont elle s’emparait à longueur de journée. J’étais née en pleine tourmente : la fin de 1793 et les premiers mois de 1794 furent particulièrement éprouvants. Mon père, ma mère et Christine furent arrêtés à Mersuay — d’enfants du pays, ils étaient devenus suspects — et conduits à Faverney, bourgade voisine, dans un ancien couvent qui servait de prison. Puis mon père fut envoyé à Gray, maman et Christine transférées à Vesoul et moi arrachée à la prison par ma bonne Rosalie transformée en furie : « Vous n’allez pas vous en prendre à une enfant de deux ans et demi ! » Elle avait refermé ses bras sur moi, prête à monter une garde de tous les instants : elle m’avait nourrie, j’étais devenue son bien, sa chose, elle serait allée jusqu’en enfer pour me protéger et c’est ce qu’elle avait fait en tenant tête aux sbires de Robespierre. Avant Thermidor, mon père, ma mère et Christine furent relâchés mais mon grand-père Maignien, ébranlé par toute cette violence déchaînée dans son propre pays, se laissa mourir peu après. La naissance de mon frère Gustave vint apporter une grande consolation à mes parents : enfin un fils, enfin la vie l’emportait sur les ténèbres, enfin l’espoir d’un retour à une vie plus douce. Le Directoire remettait de l’ordre en France lorsque mon père mourut brutalement, en 1798 à cinquante-trois ans, d’une mauvaise fièvre qui l’emporta en huit jours. Ma mère, désemparée, sans soutien, se résolut à quitter sa terre natale, malgré les intérêts qu’elle y avait, pour rejoindre en Champagne la famille de Coucy qui la suppliait de s’y installer, elle et ses enfants. On lui envoya, pour la convaincre et pour l’éclairer dans ses affaires, ma tante chanoinesse, une femme de cœur et de tête. Ma mère fit préparer pour sa belle-sœur la chambre de damas vert que l’on n’ouvrait qu’en de très rares occasions : je m’y faufilai lorsque Sophie, la femme de chambre de tante chanoinesse déballa les robes de sa maîtresse. J’étais une petite fille de sept ans, plus habituée au deuil et aux larmes qu’aux toilettes précieuses et aux mœurs policées, et je n’oublierai jamais l’éblouissement qui fut le mien : « Un jour, j’aurai des robes aussi belles, et des mules de brocart et des bijoux et des dentelles, peut-être même des plumes !…!» Christine et Sophie s’amusaient de mes émerveillements et tante chanoinesse me donna un petit éventail de nacre qui me parut être l’objet le plus extraordinaire que j’eus jamais en ma possession. 17

Tante chanoinesse sortit maman de sa léthargie et prit les choses en mains, à son habitude. On loua le château et les terres de Mersuay, on vendit une grande partie des meubles et, au printemps 1799, nous quittâmes définitivement la Franche-Comté pour la Champagne. De Mersuay à Lentilles, il y a 40 lieues, un voyage que nous fîmes en quatre jours et dont j’ai gardé un souvenir pénible, tant Gustave se révéla remuant et tant j’étais perturbée de quitter les seuls horizons que je connaissais. Heureusement, nous ne laissions personne d’aimé derrière nous et Rosalie, ma Rosalie, nous accompagnait. Je crois que j’ai tout oublié, ou presque, — hormis le vent mauvais révolutionnaire — de la Franche-Comté maternelle. Je me souviens en revanche de l’impression saisissante que me fit le manoir de Lentilles où demeuraient mon oncle l’abbé et trois de mes tantes. Ma tante chanoinesse avait un revenu qui lui avait permis d’établir sa propre résidence en ville, à Vitry où elle menait une vie agréable. Dans la maison mère de Lentilles, Mlle de Coucy régentait tout. Elle avait volontairement passé sa jeunesse à soigner sa mère et sa kyrielle de frères et de sœurs, connu bien des sacrifices et des privations, mais dans son âge mûr, dégagée des obligations qui avaient été les siennes, elle laissait libre cours à son humeur enjouée sans pouvoir toutefois, faute de fortune, courir de distractions en spectacles… Elle se contentait de farces innocentes qui avaient pour cibles privilégiées ses deux sœurs : Mlle de Coucy-Louvrigny et Mlle de Coucy-Velly, faibles, délicates, un peu contrefaites, inséparables. Mlle de Louvrigny, ma marraine, avait de l’esprit à revendre mais n’avait jamais eu l’occasion de briller par sa conversation ailleurs qu’à Lentilles. Elle m’a communiqué un peu de sa vivacité et de son à-propos, qui m’ont été souvent utiles dans des cercles plus mondains et plus féroces. Velly, douce et calme, avait un caractère angélique, celui-là même que l’on retrouve chez Christine. Quant à mon oncle l’abbé, qui est aussi mon parrain, il est d’un naturel bouillant dans lequel je ne me reconnais que trop… et d’une gourmandise que je revendique bien volontiers aussi. A Mersuay, la société était restreinte et je fus éberluée par le mouvement de la maison de Lentilles. Sœurs et frère de Coucy vivaient sans luxe, mais sans restrictions, entourés d’une domesticité nombreuse dans la vieille maison de famille qui m’apparut fort imposante. On y entrait par un porche voûté, donnant accès à une grande cour carrée fermée sur trois côtés par des granges ou des étables, avec des intervalles à claire-voie laissant entrevoir des vergers et des chènevières. Le dernier 18

côté était barré par le manoir, flanqué en façade d’une galerie extérieure, couverte, où l’on se tenait souvent et où l’on nous envoyait jouer : nous y étions à l’abri sans incommoder les grandes personnes de nos rires et de nos bousculades. Il fallait descendre une marche pour entrer dans le logis lui-même, dont le rez-de-chaussée carrelé était humide et frais, même en plein été. La demeure solide et sévère n’était guère entretenue depuis la mort du grand-père de Coucy : mes tantes n’avaient ni les moyens ni le goût des transformations et paraient au plus urgent. Mon oncle l’abbé se satisfaisait de cheminées et d’assiettes bien garnies, indifférent au décor pour peu que son confort fût assuré. Le plus jeune de mes oncles, LouisEnguerrand de Coucy6, que l’on appelait le chevalier de Coucy, habitait tout près de Lentilles, à Hancourt, une sorte de cottage anglais qui faisait le contraste le plus total avec la maison mère : sa joliesse, son raffinement dû au goût exquis de ma tante Clotilde, étaient un enchantement. Ma tante y faisait entretenir gazons et massifs fleuris qui tranchaient sur un environnement rural fort soucieux de produire utile. Elle passait pour une écervelée en ne cultivant que la beauté, mais elle me faisait, à moi, l’effet d’une fée. Nous restâmes à Lentilles quelques semaines, par politesse et reconnaissance familiales, mais nous nous attardâmes à Hancourt où nous fûmes reçus avec chaleur le temps que ma mère s’organisât. Il fallut trouver un collège pour Gustave et un logis pour nous quatre : maman, Rosalie, Christine et moi. Grâce à tante chanoinesse qui lui en vanta l’agrément et les commodités, maman fit le choix de Vitry. Elle s’y installa rue de Frignicourt dans une maison petite, mais bien distribuée, qu’elle fit refaire à neuf. Vitry avait traversé la Révolution sans dégâts ni fracas : la ville renfermait peu de noblesse, il n’y avait donc eu ni animosité ni émigration! ; la bourgeoisie y était toute d’aisance et de prudence, sans opulence ostentatoire ni opinions politiques tranchées. La ville avait su se préserver de l’agitation générale et des troubles de la Terreur. On ne parlait politique à Vitry qu’à mots couverts et avec de multiples précautions dans les salons où Tante chanoinesse entraînait ma mère. Ma mère n’avait que mépris pour une société où les parvenus occupaient les meilleures places mais elle était assez fine pour n’en laisser rien paraître.
6 - Né le 20 janvier 1760. Dix-neuf ans le séparent de son aînée, Marie-Louise de Coucy. Il fut admis en 1776 au collège de La Flèche que Napoléon transforma en Prytanée national militaire.

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Elle se contentait d’étancher ses humeurs en fustigeant la mode et les mœurs trop légères du Consulat et de l’Empire. Elle ignorait superbement ce Napoléon Bonaparte, dont les origines insulaires et la fortune rapide ne lui disaient rien qui vaille…!Il n’était pas de son monde et elle le faisait savoir, sans risque toutefois, par un silence obstiné. Les Bonaparte ?… Mère détournait la conversation, s’appesantissait sur les caprices du temps ou les foucades de sa modiste… Elle acquit, de ce fait, une réputation de femme avisée et fort fréquentable, tant ses propos étaient, généralement, inoffensifs. Mère avait l’art de ne jamais se mettre en avant et de laisser les autres développer leurs récits et hasarder leurs avis. Elle souriait, opinait, approuvait du regard ou du geste avec toujours la même réserve. Le nom qu’elle portait en imposait à Vitry où elle était à la fois en vue et respectée. Elle trouva dans la petite ville un havre de tranquillité et put revenir à notre éducation de manière plus suivie. Celle de ma sœur avait été violemment interrompue par la Révolution, la mienne négligée et perturbée par nos déménagements et pérégrinations. Ma mère nous fit retrouver le chemin d’une formation de base : les principes de la religion catholique, la lecture, les soins de la maison, les travaux d’aiguille et les arts d’agrément : le piano pour Christine, le dessin et le chant pour moi. Nous avions toutes deux plus de bonne volonté que de talent. Le chant me plaisait tout particulièrement et je m’y adonnais avec une telle fougue que Tante chanoinesse regrettait pour moi la disparition des chapitres prébendés : « Cette petite a de la voix, du tempérament… A surveiller, à canaliser… » Elle n’en disait pas plus, retenant ses appréciations et ses sous-entendus pour ma plus grande perplexité. A l’étude de la musique vocale dont ma tante m’avait donné les premières notions, j’avais joint celle de la guitare et j’étourdissais la maison des rares accords que je parvenais à reproduire. Maman, aux beaux jours, tenait à ce que nous prenions l’air et nous autorisait de longues promenades dans la soirée. De droites allées de peupliers, à l’extérieur des remparts, étaient alors la seule promenade adoptée par la bonne société. On s’y rendait en grande toilette, robes de mousseline sur des transparents roses et bleus, rubans, fleurs et plumes dans les cheveux. On marchait lentement avec le groupe de sa société, on se saluait en passant et repassant, autant de fois que la rencontre se renouvelait ; ceci amusait beaucoup ma sœur, mais maman en était excédée et, souvent, elle priait notre tante de bien vouloir se charger de nous. 20

Les modes du Directoire arrivaient tempérées à Vitry, mais elles n’avaient pas perdu toute leur extravagance : robes du matin comme robes du soir étaient étroites, la jupe prenant presque sous les bras faisait la queue, même dans les robes de toile les plus ordinaires. Les souliers pointus se recourbaient à la Chinoise et les femmes s’affublaient souvent de perruques dites à la Titus et même à la Caracalla. On avait soin alors de la choisir d’une couleur de cheveux opposée à la sienne, c’était de rigueur, et Christine avait supplié maman de la laisser, pour une soirée, ensevelir sa belle chevelure noire sous une tignasse couleur de lin. Ces bizarreries dénonçaient l’espèce de décousu qui régnait dans l’esprit du moment et que notre mère combattait avec la dernière énergie. Ainsi passaient nos journées entre promenades et livres, entre cuisine et salon. Gustave, au collège, bénéficiait d’une instruction plus rigoureuse et plus solide que la nôtre, mais, pour ses filles, Maman se méfiait d’une tête trop pleine, propre à rendre l’état de mariage moins enviable. Etablir ses filles sans mésalliance était le gros souci de notre mère. Nous avions quelque bien, mais gelé en Franche-Comté, et sans réel rapport. Nous n’avions, Christine et moi, que peu d’appâts financiers, ce qui ne me troublait guère encore, mais chagrinait Christine, mal résignée à un célibat dont elle avait eu tout loisir de mesurer la médiocrité chez nos tantes de Coucy. En 1804, deux morts attristèrent notre famille : nous eûmes le malheur de perdre ma tante de Louvrigny, dont la santé fragile s’était détériorée, et l’attentat dont fut victime M. le Duc d’Enghien nous atterra. Condamné comme « émigré payé par l’étranger pour envahir la France », il fut exécuté au petit matin du 15 mars dans les fossés du donjon de Vincennes. Bonaparte avait voulu et ordonné lui-même ce qui s’était accompli et cet acte ne laissait plus aucun doute sur les sentiments du Premier Consul envers les Bourbons et sur les ambitions personnelles qu’il nourrissait. En mai, le Sénat proclama Napoléon empereur des Français et, le 2 décembre, le pape le sacra en l’église Notre-Dame de Paris. Napoléon Ier commençait son règne et ma famille n’avait plus qu’à enfouir ses souvenirs et ses regrets d’un temps où le Roi et la Providence gouvernaient la France. Au cours de cet hiver 1804, mon oncle d’Hancourt nous fit plusieurs visites et il tint des conférences secrètes avec ma mère et ma tante. Christine y fut finalement admise, moi non, on me renvoyait de tous les côtés ; je brûlais, je séchais de curiosité, mais Christine était muette et ma mère affichait un visage préoccupé… Mon oncle partit pour Bar et 21

s’acquitta sans doute de sa mission avec succès puisqu’il revint à Vitry en compagnie d’un grand monsieur qui m’était inconnu : M. de la Guérivière faisait son entrée dans notre cercle familial. Je le trouvais d’emblée bien vieux — il avait dix-huit ans de plus que Christine — et bien solennel, fort peu apte à développer et nourrir de tendres sentiments… C’était pourtant bien de mariage qu’il s’agissait. Mère me le confirma le soir même après le départ de nos hôtes. Le vicomte de la Guérivière, colonel des chasseurs de l’Ordre de Malte, s’était trouvé dans cette île au moment de la Révolution. Il revint en France en 1798 sans avoir eu le temps et la possibilité de s’établir. Relevé de ses vœux par le pape, il résolut de faire carrière dans les finances publiques et travailla aux côtés du receveur général de Bar. Il s’y fit apprécier, mais la quarantaine était là et M. de la Guérivière souffrait de sa solitude. Il s’en ouvrit à la chanoinesse de Bouvet qui connaissait bien notre famille, elle contacta mon oncle d’Hancourt. Mère et mon oncle Louis-Enguerrand étaient très proches par l’âge et par le caractère ; ils avaient appris à s’apprécier et, depuis la mort de notre père, mon oncle jouait volontiers au conseiller et au tuteur pour ses neveux. Mais je reviens à ce jour de 1804 où tout se décida pour Christine. J’étais intimidée, M. de la Guérivière aussi, et je lui trouvais, avec ses cheveux en ailes de pigeon7, un air démodé qui me serrait le cœur : « ma Christine, ma belle Christine, avec cet homme qui pourrait être son oncle ! »… J’étais sans doute mauvais juge. Christine étincelait, certes plus attirée par le mariage que par l’homme qu’on lui présentait et qui, à défaut de joli visage, offrait des attraits non négligeables : un nom de vieille noblesse, une réputation parfaite, d’exquises manières et un traitement de fonctionnaire convenable… Ce n’était ni le bonheur, ni la richesse assurés, mais la douce certitude d’un établissement honorable, qui plus est à Bar, assez près de Vitry pour n’avoir pas à renoncer à ses autres affections. M. de la Guérivière était enchanté du frais minois de Christine et de la notoriété de sa famille dans une région où il avait fait projet de s’établir durablement. Le mariage eut lieu le 5 juin 1805 à Vitry. Les amis les plus intimes furent convoqués, les voisins et les proches prévenus personnellement de porte en porte, et l’on se maria à minuit, c’était l’usage du temps. Christine avait plus d’assurance que d’émotion, mais j’admirais sa toilette
7 - Façon de coiffer les perruques poudrées sous l’Ancien Régime.

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et j’enviais sa position en point de mire. J’étais au comble de l’excitation car il avait été convenu que ma mère et moi accompagnerions le nouveau ménage et resterions un mois entier à Bar pour veiller à son installation. Bar était alors une ville de quelque importance, où l’on s’éloignait avec affectation de la campagne pour goûter aux douceurs et aux complexités de la vie citadine. A parler vrai, je ne vis pas grand chose, ni de la ville, ni de sa société ; ma mère, me jugeant encore bien jeune, ne me permettait pas d’accompagner Christine et son mari dans leurs sorties et elle s’activait trop à choisir rideaux, meubles, vaisselle, linge et personnel pour me servir de guide dans une ville que je ne connaissais pas. Aussi fus-je condamnée à tirer l’aiguille, fourbir l’argenterie et faire de menus travaux de secrétariat dans une chambre que je partageais avec ma mère. J’avais le dépaysement sans le loisir d’en profiter et je me languis vite de la liberté de Vitry. Je fus pourtant conviée, par exception, au dîner offert en l’honneur des la Guérivière par M. Leclerc, préfet de la Meuse8. Le repas fut interminable ; j’avais des boutons sur le front et mes chaussures neuves me faisaient souffrir. Placée comme je l’étais, en bout de table, je ne pouvais guère goûter l’animation des conversations, mes voisins immédiats étant aussi jeunes et boutonneux que moi et murés dans leur mutisme. Mais ma mère, assise en position privilégiée près du préfet, put apprécier ses anecdotes piquantes concernant la princesse Borghèse. Un matin, raconta-t-il, un courrier à la livrée de la princesse arriva à la préfecture : Pauline Bonaparte réclamait à « son petit frère » l’hospitalité pour un déjeuner sur la route de l’Allemagne. Il lui fallait, non seulement le couvert, mais ses soins de beauté habituels : un bain de lait et une douche de même nature. Les soldats de la Garde départementale furent dépêchés dans les villages voisins, avec mission de rapporter au plus vite chacun un grand pot de lait. La baignoire fut remplie sans encombre, mais concevoir un appareil de douche n’alla pas sans dégâts et le passage de la princesse fut marqué par des éclaboussures de lait caillé sur le mobilier et une odeur tenace de laiterie mal tenue qui annihila tout le plaisir de la rencontre. Mère se gaussa, en privé, d’un tel caprice d’enfant gâtée mais se déclara volontiers séduite par les manières distinguées du préfet. C’était le premier fonctionnaire d’Empire de réelle importance qu’elle
8 - Ce préfet était le beau-frère de Pauline Bonaparte (1780-1825), veuve du général Leclerc mort à Saint-Domingue en 1802, et remariée en 1803 avec le prince romain Camille Borghèse.

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rencontrait et elle était fort satisfaite des prévenances dont il avait su l’entourer. Le mariage de Christine avait d’ailleurs modifié ses sentiments et ses intérêts : son gendre, employé du nouveau régime, ne pouvait en être l’ennemi. Elle était prête à oublier toutes ses préventions et à faire cesser tout murmure pourvu que sa situation personnelle y trouvât avantage. Après tout, les Bourbons avaient eu leur temps, révolu à l’évidence, et elle avait encore l’avenir de deux enfants à assurer. Il était sage de renoncer à une nostalgie stérile et qui ne pouvait que la desservir : sa seconde fille, moi, était dotée d’un caractère rétif qui allait rendre tout projet de mariage délicat et il ne fallait se fermer aucune porte. Quant à Gustave, il suivrait sans doute la double tradition des Coucy et des Maignien pour le métier des armes et il lui faudrait faire carrière dans cette armée impériale qui allait de succès en succès et offrait de belles perspectives de promotion. Les événements parlaient d’eux-mêmes : depuis la victoire d’Austerlitz qui avait effacé l’image d’un sacre de fort mauvais goût (le 2 décembre 1805 faisait oublier le 2 décembre 1804), Napoléon était le maître du continent et il n’avait pas craint de traiter, à Tilsit, le Tsar lui-même en égal, « pour le bonheur de l’Europe »9. Ma mère ne pouvait se montrer plus regardante qu’un Romanov et elle ne s’imposa plus une fidélité légitimiste qui aurait témoigné d’un manque certain de discernement. Son séjour à Bar lui avait ouvert les yeux : certes, à Vitry, dans son cercle immuable et boudeur, Napoléon restait ce Corse de famille obscure, mais elle avait pu constater qu’il en allait tout différemment dans le département de la Meuse où l’opinion se passionnait pour les victoires de l’Empereur. La noblesse, peu nombreuse d’ailleurs, s’y était ralliée et fournissait sans rechigner ses fils à l’armée. M. de la Guérivière nous entretenait souvent du héros de Bar, le général Oudinot dont le buste avait été placé à l’Hôtel de ville en grande cérémonie le 1er octobre 1802 et dont la gloire rejaillissait sur tout le département. Quoique fille, petite fille et nièce de militaires, l’étalage des états de service, des hauts faits de courage et des blessures au feu m’importait peu, mais, malgré moi, je m’imprégnais des exploits d’un homme d’une telle bravoure et d’une telle indifférence au danger que Napoléon disait de lui : « Quand Oudinot est quelque part, il n’y a à craindre que pour lui. » Un homme d’une telle intrépidité qu’il y avait
9 - Première entrevue de Tilsit entre le tsar Alexandre Ier et l’empereur Napoléon Ier, sur un radeau au milieu du Niémen, le 25 juin 1807.

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toujours dans les récits de mon beau-frère un cheval tué sous lui qui lui brisait la jambe, des coups de sabre, des balles dans le bras ou la cuisse… Je l’imaginais couvert de pansements et de cicatrices… Il avait bataillé un peu partout en Allemagne, en Italie, en Autriche, y gagnant galons et plaies : Napoléon lui avait confié le commandement d’une phalange d’élite, désignée depuis lors sous le nom des grenadiers d’Oudinot. Je m’embrouillais à le suivre, lui et ses grenadiers, entrant à Berlin après Iéna, assurant en Pologne, par de savantes manœuvres, la victoire d’Ostroleka, aux avant-postes à Friedland10 où il soutint pendant douze heures les attaques de soixante-quinze mille Russes, ce qui permit au reste de l’armée d’enfoncer les lignes ennemies et de remporter une victoire décisive. Ces noms de lieux me faisaient rêver, moi qui ne bougeais de Vitry que pour me rendre à Lentilles, à Hancourt ou, plus rarement, à Bar. Ce qui m’émerveillait, c’étaient ces sonorités étranges des noms de villes que je ne savais ni situer ni orthographier mais où j’imaginais des fleuves majestueux, des places, des dômes, des foules bien différentes de nos paisibles populations champenoises. Je n’étais pas assez attentive pour retenir et apprécier les mouvements des troupes et l’habileté de telle ou telle manœuvre. Mais le mot même de grenadiers m’impressionnait : je voyais des êtres gigantesques avec de grands bonnets, des masses chamarrées et inquiétantes, et leur chef ne pouvait être que le plus massif et le plus redoutable d’entre eux. On le disait d’âge respectable, avec une femme respectable, chargé d’honneurs11, de dotations grâce aux tributs de guerre et d’enfants, et très fier de l’hôtel qu’il venait de se faire construire à Bar dans la ville basse. J’écoutais récits et racontars d’une oreille distraite. Pour moi, la vraie gloire de Bar était le fils de Christine, l’adorable Edmond pour lequel Rosalie et moi avions cousu toute une layette. Si je n’avais aucune lueur en stratégie ou hiérarchie militaire, je pouvais à loisir discourir bonnets et rubans. Edmond ! voilà un prénom que j’aime, original et délicieusement british, ce qui n’est d’ailleurs pas très bien porté en ce moment, tant l’Angleterre passe pour notre ennemie jurée. Napoléon a décidé de l’étouffer sous ses produits et de ne laisser entrer sur le continent ni hommes ni marchandises britanniques. Les Anglais trouvés en France sont considérés comme des espions et des prises de guerre… Edmond est un bébé, il n’est pas en danger ; peut-être est-ce un simple effet de mon
10 - Iéna : 14 octobre 1806. Ostroleka : 16 février 1807. Friedland : 14 juin 1807. 11 - Chevalier dans l’Ordre de la Légion d’honneur le 11 décembre 1803, Grand Officier le 11 juin 1804, Grand Croix le 6 mars 1805.

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imagination que d’attribuer à « Edmond » une coloration anglaise, en tout cas je trouve ce prénom noble et nouveau alors que je déteste mes prénoms, tous autant qu’ils sont : il n’y en a pas un pour racheter l’autre ! Eugénie, c’est affreux ; Marie et Charlotte, ce n’est guère mieux et, sur mon acte de baptême, on a rajouté Julienne avec une petite croix, on se demande bien pourquoi ! Julienne, un prénom de paysanne… Ah ! si j’avais pu porter comme Christine un prénom de reine12 ou un nom de princesse comme mes deux amies de Vitry, Pauline de Cloys et Pauline de Montendre… J’aurais pu aussi m’appeler Hortense — c’est très à la mode — ou Louise comme cette reine de Prusse que l’on dit si belle et si intrigante… Mais non, je suis Nini, la petite Nini et cela fait ordinaire, désespérément ordinaire… Ai-je vraiment écrit tout cela — ma lampe vient de s’éteindre, de même les dernières braises de mon feu, aussi n’ai-je plus qu’à me glisser au plus vite sous mon édredon — ou ai-je seulement dévidé le fil de mes rêveries dans ma tête, ma tête brune et frisée aux yeux vifs. Suis-je jolie ? On le dit, mais que ne dit-on pas à une fille de seize ans qui pâlit et rougit à la moindre parole ? Maman a banni les miroirs de ma chambre et me fait une remarque fort sèche si je m’attarde plus que de raison devant celui du corridor : la vraie beauté, dit-elle, est celle de l’âme et, si les traits sont agréables, ce n’est qu’un don du Ciel supplémentaire dont il n’y a pas lieu de tirer vanité. Je laisse ma mère discourir sans réagir mais j’avoue sans fard que je me soucie plus de mon visage que de mon salut. Et je veux bien renoncer à être un ange si j’en ai seulement l’air et si l’on me fait compliment de mes fossettes et de ma fraîcheur. Je me soucierai de mon salut plus tard quand je serai vieille ou tout du moins assez fanée pour ne plus attirer les regards. Mais à quoi me sert ce joli minois si je reste confinée dans cette petite ville, s’il ne m’arrive jamais rien ? Depuis que le mauvais temps est arrivé, j’en suis réduite à ourler des nappes avec Rosalie des après midi entières, en soupirant et en regardant mes mains avec désolation. Entre l’écriture et la couture, ma main droite est tellement sollicitée qu’il y a une petite boule sur mon majeur à la base de mon ongle… un ongle que je ronge de surcroît ! Rosalie me gronde et je regimbe : je suis là à me morfondre alors que je voudrais VIVRE. Je veux sentir mon sang frémir, mon pouls s’accélérer, mon cœur et mes jambes bondir. Je veux sortir, parader, danser, tourner des têtes. Je
12 - Christine, reine de Suède de 1632 à 1654.

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veux être torche et tempête, passion et tendresse… Je veux que ma vie soit un rêve, un feu d’artifice ! A l’évidence, les leçons de l’abbé Pérard, ancien émigré appelé en renfort pour compléter mon instruction et diriger ma conscience, m’ont ouvert l’esprit… sans le discipliner ! Ah ! VIVRE ! VITE ! Dans l’immédiat, et c’est heureux tant j’ai écrit et tant ma vue se brouille, c’est le sommeil qui me gagne et qui me rend au calme de la nuit. Mardi 17 novembre 1807 Je me suis souvent demandé si l’on rêve en noir et blanc ou en couleurs. Ce matin, j’ai la réponse. J’ai fait cette nuit un rêve éprouvant. Plantée derrière une fenêtre, je voyais des étendues de neige sans relief ni végétation. Ce n’était pas du tout une féerie, juste une plaine livide. Des corbeaux tombaient du ciel comme des pierres noires et, en touchant le sol, éclataient en éclaboussant de sang leur impact. A l’intérieur de la maison, inconnue, j’étais fascinée et à moitié paralysée. A mes pieds, une malle de voyage que j’essayais en vain de remplir : mes gestes étaient lents, inachevés, cotonneux. Je me réveillai avec soulagement, d’autant que Rosalie s’étant glissée de bonne heure dans ma chambre pour y faire une flambée, je me retrouvai au chaud, chez moi, avec une odeur de brioche qui me remit derechef les papilles et les idées en place. Je me précipitai dans la cuisine, bien décidée à oublier au plus vite mon cauchemar. J’y fus aidée par ma gourmandise et par une nouvelle que m’apporta ma mère avec force sourires : Christine et son mari nous attendaient à Bar pour la fin de l’année. Nous nous réjouîmes de concert mais je fus prise d’une nouvelle alarme, bien réelle cette fois-ci : — Mère, je n’ai rien, vraiment plus rien de convenable à me mettre… Il y aura peut-être un bal et, avec votre permission, je veux pouvoir y faire bonne apparence… J’aimerais une robe de mousseline blanche, serrée sous la poitrine avec des petites manches rondes. — Je n’aime pas du tout cette mode actuelle, toute de transparence et d’indécence, tant les seins sont dégagés, mais, tu as raison, nous devons revoir ta garde-robe. Je n’avais eu aucun mal à circonvenir ma mère qui, pour une fois, partageait mes préoccupations frivoles. Ce séjour était une aubaine pour ses plans de mariage qui ne devaient souffrir nul retard ni négligence. 27

Cela signifiait pour l’heure quelques dépenses de toilettes qu’il était nécessaire de m’accorder, de nous accorder plutôt, Mère étant prête, pour nos affaires, à jouer de sa séduction autant que de sa respectabilité. Nous devions, dans la société de Bar, être à notre avantage et nous passâmes le reste de la journée à parler étoffes et modèles, à convoquer lingère et couturière, à prévoir essayages et emplettes. J’étais sur un petit nuage d’euphorie et d’espoir… et puis, nous allions revoir Edmond, j’éprouve une vraie passion pour lui, je me suis découvert un attachement pour les enfants dont je ne me savais pas dépositaire : j’en suis la première surprise, aurais-je une vocation de mère de famille alors que je rêve d’aventures et d’amours tumultueuses Il a neigé cette nuit là, sur Vitry, la première neige de la saison, une neige douce et légère comme un souffle d’enfant. Le temps est sombre et brumeux, mais rien ne peut refroidir les élans de ma joie ! La jeunesse, l’imprévoyance et la santé portent avec elles un tel bien-être !

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