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Les Etats-Unis et la Tunisie

De
224 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 113
EAN13 : 9782296331785
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Les Etats-Unis et la Tunisie
De l'ambiguïté à l'entente
1945-1959
Le livre sur la Tunisie est le livre II de la trilogie;
il fait suite au livre I sur le Maroc. Collection
"Histoire et perspectives méditerranéennes"
dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions
L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux con-
cernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.
Derniers ouvrages parus :
Mokhtar Lakehal, Récits d'exil d'un écrivant.
Maurice Faivre, Un village de harkis.
Bertrand Benoît, Le syndrome algérien. L'imaginaire de la politique
algérienne de la France.
Mohamed Cherif, Ceuta aux époques almohade et mérénide.
Robert Attal, Regards sur les juifs d'Algérie.
Abdelmajid Guelmami, La politique sociale en Tunisie de 1881 à nos
jours.
Moncef Djaziri, Etat et société en Libye.
Lionel Lévy, La communauté juive de Livourne.
Mahrez Hadjseyd, L'industrie algérienne, crise et tentatives d'ajuste-
ment, 1996.
Michel Roux, Le désert de sable, le Sahara dans l'imaginaire des
Français ( 1900-1994), 1996.
Driss Ben Ali, Antonio , Di Giulio, Mustapha Lasram, Marc Lavergne,
Urbanisation et agriculture en Mediterrannée: Conflits et complémen-
tarités, 1996.
Bernard Pierron, Juifs et chrétiens de la Grèce moderne: histoire des
relations intercommunautaires, 1996
Belkacem Mostefaoui, La télévision française au Maghreb, 1996.
A. Labdaoui, Intellectuels d'Orient, intellectuels d'Occident, 1996.
Colette Juilliard, Imaginaire et Orient, L'écriture du désir, 1996.
Patrick-Charles Renaud, La bataille de Bizerte. Tunisie- I 9 au 23 juillet
1961, 1996
Andréas Tunger-Zanetti, Provinces et métropoles: la communication
entre Tunis et Istanbul ( I 860-1913),1996.
Germain Ayache, La guerre du Rif, 1996.
Belkacem Recham, Les musulmans algériens dans l'armée portu-
gaise (1919-1945), 1996.
Souad Bakalti, La femme tunisienne au temps de la colonisation,
1996.
Rabeh Sebaa, L'arabisation dans les sciences sociales, 1996.
©Editions L'Harmattan, 1996
ISBN : 2-7384-4948-4 Samya EL MACHAT
Les Etats-Unis et la Tunisie
De l'ambiguïté à l'entente
1945-1959
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9
REMERCIEMENTS
Les recherches conduisant à cette trilogie ont été rendues
possibles grâce au soutien de l'American Research
Fellowship Program. Je voudrais remercier la commission
Fullbright et tous ceux qui, aux Archives américaines
(Washington D.C.), aux Archives diplomatiques du
ministère des Affaires étrangères (Paris et Nantes), aux
bibliothèques du ministère des Affaires étrangères et de
l'Institut d'études politiques de Paris, m'ont donné accès à
une importante documentation.
Ma gratitude va également à Monsieur Charles-Robert
AGERON, qui m'a fait l'amitié de relire le manuscrit et
bénéficier ainsi de sa connaissance exceptionnelle de
l'histoire du Maghreb contemporain, et à ma mère qui
marie la tolérance à la probité. A VANT-PROPOS
Plusieurs raisons incitent à analyser la politique américaine en Afrique du Nord
entre 1945 et 1962. La principale tient, bien évidemment, au rang que les Etats-Unis
occupent dans le monde. Une seconde raison réside dans le rôle que veulent jouer les
Etats-Unis en faveur de l'application de la Charte des Nations Unies, une troisième se
justifie par le maintien de l'alliance nouée avec l'Europe occidentale et confirmée au
lendemain de la Deuxième Guerre mondiale ainsi que par la prise en compte des
sentiments de l'opinion publique américaine.
Pour des raisons de volume, nous avons toutefois conçu cet essai sous la forme
d'une trilogie. Sous le titre Les Etats-Unis et l'Afrique du Nord 'française". Le Grand
ouvrages ont pour ambition de mieux marquer Malentendu 1945-1962, ces
l'ambivalence de la politique nord-africaine des Etats-Unis, leur rôle dans l'accession du
Maroc, de la Tunisie et de l'Algérie à l'indépendance, d'évaluer le poids de leur
intervention dans le règlement des questions nord-africaines, enfin de raconter les
espoirs déçus de nationalistes du Maghreb ainsi que la réelle amertume de la France face
à l'incompréhension des Etats-Unis.
Deux interrogations servent donc de fil d'Ariane à notre cheminement: pourquoi cet
intérêt des Etats-Unis pour l'Afrique du Nord "française" et l'analyse de leur politique
dans cette région. Même si les problèmes de l'Afrique du Nord n'envahissent pas les
déclarations publiques, la détermination des Etats-Unis à maintenir leur hégémonie
planétaire est réelle. Et pour cela, tous les moyens sont bons. Nous pouvons donc
suivre la gestion de la question coloniale en Afrique du Nord par cette puissance partout
présente, directement, indirectement ou potentiellement. Un mot encore sur la
construction des ouvrages. Plutôt que l'ordre chronologique de l'occupation par la
France, nous avons adopté celui du statut de ces trois pays, en commençant par les
deux protectorats (Livre I et II) pour finir par une colonie, l'Algérie (Livre III). Ce
choix a l'avantage de la clarté et celui de mettre en évidence les différences de perception
des situations en Afrique du Nord.
5 PRÉFACE
Samya el Machat s'est révélée comme historienne dès 1990 avec une
remarquable thèse de doctorat intitulée Tunisie, les chemins vers
l'indépendance (1945-1956) 1 . Avec ce nouveau livre consacré à l'ensemble
du Maghreb et au rôle des Etats-Unis dans les processus d'indépendance,
ses perspectives se sont agrandies. Le titre qui couvre ces trois volumes: Les
Etats-Unis et l'Afrique du Nord "française" (1945-1962) — tome 1: Le
Maroc; tome 2: La Tunisie; tome 3: L'Algérie — dit assez les nouveaux
champs d'études et les ambitions de l'auteur. On peut parler d'un triple
dessein. Montrer d'abord ce que fut la politique américaine apparemment
hésitante et empêtrée dans ses contradictions. Pouvait-elle sans mettre en
cause la solidité de l'alliance atlantique, acheminer les peuples de l'Afrique
du Nord française vers leur indépendance? Pouvait-elle simultanément y
affirmer ses intérêts stratégiques et économiques?
En second lieu, ce livre s'attache à relever ce que furent les espérances
tenaces bien que souvent déçues que les nationalistes tunisiens et marocains,
voire algériens, mirent dans une intervention des Etats-Unis. Les
Américains, perçus d'abord comme les champions de l'idéologie anti-
coloniale et du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, furent ensuite
critiqués, leurs hésitations ou leur abstention dénoncées mais l'espoir mis en
eux ne disparut jamais totalement. Tel fut peut-être le grand "malentendu",
celui qui s'ouvrit entre Maghrébins et Américains du moins jusqu'aux
indépendances.
Mais ce livre étudie aussi sans le privilégier un autre "malentendu": celui
qui sépara dès 1943 Américains et Français, devenu depuis 1949 alliés dans
le cadre de l'OTAN mais rivaux en Afrique du Nord. Les Américains
entendaient pouvoir sauvegarder l'Alliance Atlantique tout en persuadant la
France de renoncer à sa domination coloniale. Encore espéraient-ils y
parvenir sous le couvert de la neutralité.
Pour étudier dans le détail ces difficiles questions, l'Auteur — sans
ignorer les travaux de ses devanciers au demeurant peu nombreux — a
choisi de ne faire confiance qu'aux documents d'archives américaines,
françaises, britanniques, maghrébines, voire onusiennes. Ainsi s'explique
que soient utilisés et cités les notes des divers bureaux spécialisés du
Département d'Etat américain, les dépêches d'ambassadeurs des puissances
intéressées, les rapports du Secrétariat général et des Délégués des Etats à
l'organisation des Nations Unies. Est-il besoin de souligner qu'il a fallu à
1 Publié aux Editions L'Harmattan; collection Histoire et perspectives méditerranéennes,
Paris, 1992.
7 Samya el Machat une grande maîtrise pour traiter directement à partir de
ces sources presque surabondantes de ce que furent réellement les
politiques américaines et françaises, elles-mêmes s'entrecroisant avec l'action
diplomatique des Etats arabes et des nationalistes maghrébins? Débrouiller
l'écheveau complexe de ces documents et les exposer avec clarté exigeaient
déjà de grandes qualités d'analyste. Mais les qualités d'historien de l'auteur
s'affirment surtout dans la sûreté et l'impartialité de ses jugements.
Cette vue panoramique et comparative assez exceptionnelle l'a conduite
à bien des aperçus nouveaux et à des conclusions justes et équilibrées,
parfois opposées, parfois proches de celles de l'historiographie américaine
ou française. On se gardera bien sûr de les dévoiler à l'avance au lecteur.
Mais comment ne pas apprécier ses jugements motivés quant à l'influence
finalement assez relative de l'ONU et des Etats-Unis dans la marche aux
indépendances des peuples du Maghreb? L'internationalisation de la
question algérienne constamment demandée par les délégués du groupe
arabo-asiatique à l'ONU ne put ainsi être imposée à la France. Que De
Gaulle en soit venu à proclamer l'autodétermination, puis à reconnaître
l'indépendance de l'Algérie ne doit rien, quoi qu'on en ait dit, aux pressions
diplomatiques des Etats-Unis. Comme l'écrit très bien Samya el Machat,
"l'indépendance fut moins suspendue au jugement des Etats-Unis qu'à la
volonté du général de Gaulle d'aboutir à un règlement négocié."
Un historien français a plaisir à dire que cette historienne tunisienne a
toujours su raison garder en dénonçant les entêtements, les erreurs et les
violences de la politique coloniale française; qu'elle a signalé avec mesure et
jugé avec équité les divisions, les manoeuvres et les retournements des partis
nationalistes au Maghreb et l'impuissance de la Ligue des Etats arabes;
qu'elle a enfin caractérisé avec justesse moins "le double jeu" prétendu de la
politique américaine que sa voie moyenne, son équilibre sans engagement
total, politique qui a finalement réussi au moins en Tunisie et au Maroc.
Ce livre fruit d'un immense labeur et d'années de réflexions soulèvera
peut-être les objections de quelques anciens acteurs politiques. Il devrait
pourtant rallier la grande majorité des Maghrébins, américains et Français
qui s'interrogent avec bonne foi sur la place des Etats-Unis dans la
décolonisation de l'Afrique du Nord "française".
Charles-Robert Ageron
8 INTRODUCTION
En prévision de leur entrée en guerre et de la possibilité d'utiliser
l'Afrique du Nord comme base d'attaque contre les pays de l'Axe, les Etats-
Unis envoient aux fins d'informations une "nuée" d'agents et de diplomates.
Ils décident même d'apporter une aide économique à l'Afrique du Nord
(accord Murphy-Weygand du 26 février 1941). Cette pénétration facilite le
débarquement anglo-américain de novembre 1942: bientôt en mai 1943,
quelques 300 000 soldats américains se trouvent en Afrique du Nord.
En principe l'Administration américaine s'est engagée à respecter le statu
quo colonial. Robert Murphy l'a assuré par écrit le 2 novembre 1942: la
restauration de la France dans toutes ses possessions d'outre-mer est l'un des
buts de guerre des Alliés. Les accords Clark-Darlan du 22 novembre et
Eisenhower-Darlan-Boisson du 7 décembre 1942 l'ont confirmé: les Etats-
Unis ne sont intervenus que pour libérer la France et "réaliser la restauration
intégrale de l'Empire français".
De manière générale, l'influence des diplomates et "agents" américains,
chargés d'allumer la révolution antivichyssoise avant novembre 1942, sur le
cours des événements est restée limitée; à l'exception de Hooker Doolittle à
Tunis. Diplomate activiste, H. Doolittle a, dès février 1942, proposé à son
gouvernement de réaliser un coup d'Etat pour renverser le ministère
Lakhoua, complètement inféodé aux autorités françaises. Il soutient ensuite
aussi bien le chef du Vieux-Destour, Thaâlbi, que les néo-destouriens,
adversaires de l'Axe, et spécialement H. Bourguiba. Les fonctionnaires
français n'ignorent rien de ses activités et l'amiral Esteva note avec
agacement, en septembre 1942, "l'insistance des protagonistes de
l'indépendance tunisienne à être en relations avec les Etats-Unis". Le consul
intervient publiquement en 1943 pour défendre les nationalistes et
empêcher la déposition de Moncef Bey, mais vainement. Il réussit en
revanche, à soustraire Bourguiba aux poursuites judiciaires.
Les Français, exaspérés par le comportement du consul Doolittle,
ignorent que ce dernier a agi de sa propre initiative et qu'il en est réduit à
dénoncer Robert Murphy pour "son appui souvent inconditionnel aux
thèses colonialistes". Celui-ci tire d'ailleurs argument des demandes
françaises pour faire rappeler Doolittle en juillet 1943. Le président
Roosevelt, qui a tenu à le recevoir, lui aurait dit que son engagement auprès
des nationalistes arabes était seulement prématuré.
Roosevelt ne cache pas, en effet, ses sympathies pour les objectifs
d'émancipation des pays sous tutelle. Le gouvernement des Etats-Unis opte
alors pour une ligne d'action favorable à l'autonomie et à l'application de la
charte Atlantique. L'impulsion en la matière vient du président Roosevelt,
9 son rôle s'avérera prééminent.
Après la charte de l'Atlantique promettant de "respecter le droit qu'a
chaque peuple de choisir la forme de gouvernement sous laquelle il doit
vivre", diverses déclarations publiques ou privées témoignent de l'intérêt des
Etats-Unis pour les questions coloniales. Cet intérêt ne relève pas,
cependant, de l'idéalisme pur. Dès 1942, le département d'Etat envisage
sérieusement l'émancipation des territoires dépendants. En mars 1943, un
projet du secrétaire d'Etat Cordell Hull prévoit que toutes les puissances
coloniales prendraient l'engagement de conduire leurs colonies vers
l'indépendance.
Il va sans dire que tous ces projets ont été fermement rejetés par les
Britanniques tandis que le système d'"internationalisation" des territoires
sous tutelle, prélude à leur indépendance, prévu par le gouvernement
américain rencontre l'opposition des puissances coloniales: celle de la
Grande-Bretagne mais aussi celle de la France, de la Belgique et des Pays-
Bas. La France n'est pas disposée à mettre ses colonies sous contrôle
international et encore moins à voir sa politique coloniale discutée à San
Francisco. La doctrine coloniale française a privilégié tantôt l'association,
tantôt l'assimilation et elle repose sur le principe initial énoncé à la
conférence de Brazzaville en février 1944. Ce principe "écarte toute idée
d'autonomie ainsi que... la constitution éventuelle même lointaine de self-
governments dans les colonies...".
Le général de Gaulle a d'ailleurs confié lors de son voyage à Washington
en juillet 1944 son dessein d'arriver à un système de forme fédérale où
serait représenté chaque territoire de l'empire français. De leur côté, Bidault
et Pleven précisent la position française à cet égard à Harry Hopkins à Paris
en route pour Yalta en janvier 1945. Ils soulignent à nouveau la volonté du
gouvernement provisoire de favoriser l'intégration des colonies dans une
"union" et révèlent qu'une nouvelle constitution conçue à cet effet est en
projet. La France est donc bien décidée à s'opposer à tout système de
trusteeship altérant ses visées pour ses possessions coloniales.
Pourtant, lors de la réunion de Hot Springs du 6 au 17 janvier 1945, la
délégation américaine préconise une charte de l'administration coloniale,
charter of trusteeship. Cette charte offre deux voies pour les territoires: ou
bien l'autonomie immédiate ou bien l'internationalisation. Avec les autres
représentants des puissances coloniales, la délégation française repousse ces
propositions en rappelant, encore une fois, les principes de la conférence de
Brazzaville.
Cependant, à l'intérieur même du gouvernement américain et pour des
raisons tactiques, il n'y a pas eu accord sur les modalités du système de
tutelle ni sur la nécessité d'obliger toutes les nations ayant des colonies ou
des mandats à acheminer ces territoires vers l'indépendance. A la veille de la
conférence de San Francisco, tout est encore à négocier. La France se sent
toutefois menacée, inquiète de la position américaine qui n'était pas encore
officiellement arrêtée mais dont les méandres et les ambiguïtés ne sont pas
faits pour dissiper ses craintes.
En vérité, la conférence de San Francisco a porté un coup de grâce aux
projets de F. D. Roosevelt. Avec le président, disparaît le principal obstacle
aux prétentions des puissances coloniales. Les Etats-Unis renoncent à leur
10 projet de trusteeship; mais il faut bien constater que pour les Etats-Unis, la
situation de l'après-guerre est déroutante. Leurs alliés sont essentiellement
les Occidentaux, or, presque tous ces pays ont encore des colonies. Ils
s'efforcent alors de définir une nouvelle politique. Celle-ci devra concilier
les intérêts de la France, partenaire incontournable en raison de l'Alliance
atlantique avec l'exigence que la France assume mieux ses responsabilités
en Afrique du Nord. Cette politique devra aussi être acceptable et
compatible avec les principes fondamentaux de la politique étrangère des
Etats-Unis. Les Etats-Unis se livrent donc avec l'Afrique du Nord et la
France à un étrange pas de deux. Le département d'Etat souhaite le
maintien de la présence française en Afrique du Nord tout en se préparant à
une indépendance progressive.
La prudence des prises de position américaines montre aux nationalistes
d'Afrique du Nord qu'il ne faut pas attendre des Etats-Unis la formulation
d'un "plan d'émancipation" pour la région. Car les Etats-Unis y poursuivent
une politique d'influence. Le jeu diplomatique ne doit pas faire perdre de
vue qu'une autre géopolitique est à l'oeuvre: celle des intérêts militaires, et
qu'elle s'est déjà traduite, on s'en souvient, par les bases américaines au
Maroc. Mais l'accession éventuelle de l'Afrique du Nord à une autonomie
"graduelle" après 1945 n'est pas du tout une hypothèse d'école aux yeux
du gouvernement américain, propre à susciter des haussements d'épaules ou
des grognements dubitatifs. Les fonctionnaires et les diplomates du
département d'Etat, y compris les secrétaires d'Etat, évoquent ce scénario au
cours d'échanges de vues avec les fonctionnaires du Quai d'Orsay sur la
situation en Afrique du Nord.
La France comprend mal cet intérêt des Etats-Unis pour les questions
coloniales. La France pourtant très concernée a eu du mal à saisir les
évolutions qui se dessinaient sur les rives nord-africaines de la
Méditerranée. Difficile, dans ces conditions, de parler de maintien de la
présence française, à long terme. Les circonstances imposent de garder les
pieds sur terre, d'agir au coup par coup en prenant bien soin, comme le
souligne le département d'Etat au Quai d'Orsay de "ne pas hypothéquer
l'avenir", dans un sens ou dans un autre. Le département d'Etat insiste alors
sur la nécessité de soigner le malaise à la source, en suggérant des
programmes de réformes politique, économique et sociale. Les Américains
à travers les contacts avec les nationalistes prennent, en effet, conscience des
intempéries qui secouent l'Afrique du Nord et dont personne en France ne
semble être en mesure de maîtriser le cours. Mais les incertitudes, les
incompréhensions et les hésitations ont rendu toutefois le dialogue franco-
américain difficile et particulièrement laborieux. Elles brouillent les
perspectives, poussent aux calculs et créent des malentendus.
Pour sa part, le Néo-Destour se convainc de l'appui, actif ou passif des
Etats-Unis, s'efforce d'exploiter cet atout pour atteindre son objectif:
l'indépendance. Car la France continue à voir "son" protectorat comme une
entité qu'un droit naturel place sous sa domination. Par-delà les artifices
juridiques entretenus par le mythe tenace du protectorat, la Tunisie
présente, en effet, en 1945 tous les aspects d'une administration directe.
L'ensemble des rouages administratifs et économiques ont moins
fonctionné au profit des Tunisiens ou de la métropole qu'à celui d'une
11 communauté européenne minoritaire. Le fossé ne cesse donc de se creuser
depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale entre les deux communautés,
européenne et tunisienne. Cette dernière étant largement travaillée par les
idées nationalistes.
Avec la fondation de la Ligue arabe en 1945, et celle de l'ONU, les partis
nationalistes tunisiens, notamment le Néo-Destour, développent une
nouvelle stratégie et multiplient les démarches auprès de ces organisations.
L'idéologie anticoloniale des Etats-Unis encourage donc les nationalistes
tunisiens à rejeter la domination française. Le vif désir du chef du Néo-
Destour Habib Bourguiba de prendre contact avec les Américains autant
que la crainte de la Résidence générale à Tunis indiquent la place nouvelle
que ceux-ci prennent comme enjeu dans la confrontation franco-
tunisienne, et comme moyen de pression et de négociation entre les deux
pays.
Sous bien des aspects, l'intervention des Etats-Unis dans le débat franco-
tunisien, dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale, donnera aux Français
le sentiment d'être "lâchés" par leurs alliés américains. Ils seront également
pleins d'amertume face à l'attitude des représentants diplomatiques des
Etats-Unis, qui portent atteinte à l'influence dominante de la France en
Tunisie. L'ensemble des notes des résidents généraux de 1945 à 1956
suggèrent la complicité et l'action sournoise des diplomates américains.
Pourtant, il convient de ne jamais perdre de vue l'impact de la politique
française en Tunisie sur l'évolution du mouvement d'indépendance.
Comment comprendre le développement et la radicalisation du mouvement
sans rappeler l'aveuglement des autorités du protectorat? Mais on ne saurait
négliger l'importance croissante aux yeux des nationalistes, et
essentiellement du Néo-Destour, du soutien même discret des Etats-Unis.
Désormais, l'analyse de la situation en Tunisie reflète "l'obsession
américaine" ainsi que la responsabilité des Américains dans le déclin du
pouvoir des autorités françaises de Tunisie. Nul doute que l'action des
"agents" américains trouve son expression dans la détermination des
nationalistes à substituer à l'immobilisme l'audace et le mouvement.
Notre démarche consiste à éclairer avec la documentation disponible les
grands moments de la confrontation franco-tunisienne, de 1945 à la bataille
de Bizerte en 1961, sans omettre l'indispensable analyse des conduites
divergentes de la France et des Etats-Unis à l'égard de la question
tunisienne.
12 -1-
LE TEMPS DES MALENTENDUS
1945-1954 LA RECHERCHE D'ALLIÉS AUX ETATS-UNIS
Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, la France n'envisage
aucun changement, l'objectif principal étant la préservation du lien définitif
unissant la France à l'Afrique du Nord. En Tunisie, les lois d'exception
demeurent en vigueur, l'état de siège permanent. Les libertés sont réduites
sinon interdites, et les partis nationalistes ne sont toujours pas reconnus. La
machine répressive est toujours en place et le gouvernement français se
retranche derrière la solution du statu quo. C'est dans ce cadre marqué par
un net raidissement de la Résidence générale que le Néo-Destour met en
place une "stratégie" internationale, dont la première étape est le départ
clandestin de Habib Bourguiba pour le Caire.
Aussitôt le résident général Mast dénonce l'aide des Américains, puisque
le bruit s'est répandu à Tunis que Bourguiba a rejoint le Caire à bord d'un
avion américain. Cette rumeur est d'autant plus persistante que l'arrestation
de quatre Tunisiens en décembre 1944 a permis d'"établir" la volonté de
Bourguiba de reprendre contact avec Hooker Doolittle. Même la vérité sur
les conditions dans lesquelles Bourguiba a quitté la Tunisie ne suffit pas à
dissiper l'inquiétude de la Résidence générale, dont la préoccupation
prioritaire est la défense du protectorat de toute ingérence extérieure.
Convaincue que l'intervention des Américains laisse présager de graves
troubles, la Résidence générale dénonce le jeu dangereux des "agents"
américains, et montre du doigt le véritable fauteur: H. Doolittle. En effet, le
résident général Mast craint une intervention personnelle du consul des
Etats-Unis à Alexandrie. Il souligne, dans une note envoyée au représentant
de France au Caire, que "Doolittle pouvait aider Bourguiba en Egypte en lui
facilitant son séjour et en lui assurant sa correspondance avec les dirigeants
du Destour à Tunis par la voie du consulat des Etats-Unis dans cette
ville...". Il faut donc barrer la route à toute ingérence étrangère, génératrice
de désordres et de troubles. En réalité, le "soutien" tant redouté de
H. Doolittle -cette allégation sans cesse répétée apparaît pourtant sans
fondement- n'a pas permis à H. Bourguiba d'obtenir l'appui escompté de la
Ligue arabe 2 .
Au-delà du Caire et de la Ligue arabe, Bourguiba marque, sa volonté de
participer à la conférence de San Francisco, en se joignant à l'une des
délégations des pays arabes. Pourtant, on sait que pour la majorité des
1 Note de Mast- 18.5.1945 /14-21.
Sur la Ligue arabe et sa politique nord-africaine, cf. notre ouvrage Tunisie, les chemins vers 2
l'indépendance, 1945-1956, Editions L'Harmattan, 1992.
15 délégués, il est prématuré de se prononcer sur le fond des questions
coloniales. Même le projet égyptien de placer les territoires sous mandat
sous le régime de trusteeship, est rejeté. L'étape du Caire indique toutefois
le nouveau choix de Bourguiba: la recherche d'appuis extérieurs,
notamment celui des Etats-Unis. Il sait que sans les Etats-Unis, son combat
sera freiné par l'action de la France. Il aborde ainsi la conquête des coeurs
américains, mais il se heurte à la puissance et à l'opposition de la France.
A dire vrai, dans l'esprit de Bourguiba, la réalisation de ce projet est
tributaire de l'intervention de la Ligue arabe auprès des représentants
britanniques et américains en Egypte. Mais d'autres préoccupations
retiennent l'attention de la Ligue arabe ou des dirigeants arabes, et nul ne
doute que ceux-ci savent évaluer ce qui est de l'intérêt des Britanniques ou
des Américains.
Mais qu'importe. Bourguiba a le net sentiment que les Etats-Unis
n'abandonneraient pas les nationalistes tunisiens. Aussi dès sa libération par
les autorités égyptiennes, qui l'avaient arrêté pour avoir franchi
clandestinement la frontière égyptienne, l'ambassadeur de France apprend
que "Bourguiba s'était immédiatement rendu à Alexandrie où il a vu
longuement Doolittle et il a déclaré avoir reçu l'assurance de son ami que
son pays trouverait auprès de lui et de l'Amérique toute l'assistance
matérielle et morale qu'il pouvait souhaiter pour sa cause... En ce qui
concerne ses relations avec la Régence, elles s'effectuent certainement par
l'intermédiaire de Doolittle" 1 .
Ainsi, le doute fait place à la certitude et la France, fidèlement informée
de l'aide menaçante de Doolittle, espère que le gouvernement des Etats-Unis
adoptera une attitude de stricte neutralité. Le Quai d'Orsay multiplie alors
les mises en garde d'autant qu'il attribue le "succès" de Bourguiba en
Egypte aux attitudes bienveillantes de Doolittle. Il entreprend également
une série de démarches auprès du département d'Etat pour mettre fin au
"soutien" accordé par Doolittle. Lacoste, de l'ambassade de France à
Washington, informe son interlocuteur du département d'Etat "des fréquents
contacts entre Bourguiba et Doolittle. Le voyage de Bourguiba aurait été
organisé par M. Doolittle. Je répondis que notre enquête menée avec
sérieux n'a pas confirmé les soupçons de la France. Le département d'Etat
estime qu'il n'y a rien d'inhabituel ou de dangereux dans l'attitude de
Doolittle. Quant à l'implication de M. Doolittle, elle est absurde..." 2
Le Quai d'Orsay est consterné par la réponse du département d'Etat, qui
ne prend pas au sérieux les accusations et les protestations de la France.
L'attitude de Doolittle est, après tout, normale d'autant que son soutien à
Bourguiba n'a pas permis de lever tous les obstacles que celui-ci rencontre
au Caire. Et au Quai d'Orsay de reconnaître que "les complaisances de
H. Doolittle ne sont pas conformes à la politique officielle des Etats-Unis."
Il demeure toutefois vigilant.
Sur les rencontres entre Doolittle et Bourguiba, nous avons peu de
renseignements. Il semblerait toutefois que H. Doolittle ait réitéré son appui
au nom des Etats-Unis, c'est du moins ce que laisse entendre Bourguiba.
1 Note au MAE-19.5.1945 / 14-24...
2 Note-entretien Lacoste-Merriam (NE)-1.11.1945 /851 S.00
16 Doolittle, après les événements de Sétif, aurait promis aux Tunisiens une
aide matérielle des Etats-Unis en cas de troubles 1 . Engagement réel ou
imaginaire? Quoi qu'il en soit, cette affirmation irrite les Français tandis que
les nationalistes tunisiens s'y conforment. Il faut peut-être nuancer ce
jugement et admettre que Bourguiba a délibérément attribué à Doolittle des
promesses impossibles, car, il mesure mieux que quiconque l'importance
d'un soutien américain dans la confrontation avec la France.
Mais pour l'heure, le représentant de France en Egypte souligne
l'absence de preuves d'une collaboration au Caire des Anglo-Saxons avec
les Nord-Africains 2 . Si Bourguiba évoque à toutes les occasions, l'amitié de
Doolittle et l'intérêt des Américains pour la question tunisienne, il est permis
de penser qu'il tente ainsi d'inciter la France à négocier et à répondre à ses
appels. Car expérience aidant, nul ne se leurre: la solution du problème
tunisien est bien entre les mains de la France. Certes, le mémoire présenté à
la commission d'enquête anglo-américaine insiste sur le caractère
usurpateur du colonialisme et sur la revendication d'indépendance. Mais
toutes ces actions auprès des Anglo-Saxons sont une incitation à la
négociation.
A dire vrai, cette tactique n'a pas réussi, pas plus que les démarches
entreprises auprès du représentant britannique Smout. Ce dernier refuse de
recevoir Bourguiba, la France exulte d'autant plus que la demande
d'audience est appuyée par H. Doolittle 3 . Nouvelles protestations du Quai
d'Orsay. Pour toute réponse, le département d'Etat nie l'existence de la lettre
d'introduction de Doolittle et se convainc de l'intégrité de son consul à
Alexandrie 4 . Le Quai d'Orsay, en butte aux pressions de la Résidence
générale, et inquiet des surenchères de Bourguiba, qui appuyait ses
revendications de menaces d'intervention américaine, continue à suspecter
Doolittle.
L'obstacle le plus redoutable pour la France demeure l'image des Etats-
Unis. Dans la pensée de H. Bourguiba, ils font, en effet, figure de farouche
défenseur des libertés. Il est impressionné par l'idéologie anticoloniale des
Etats-Unis. De son point de vue, les Etats-Unis refusent la tutelle coloniale
et favorisent l'émancipation des colonies ou des protectorats. Dans sa lettre
à Ferhat Abbas, il décrit les Etats-Unis comme un pays attentif aux
aspirations des peuples colonisés, et adepte du principe généreux du "droit
des peuples à disposer d'eux-mêmes". Il reconnaît toutefois que cette
attitude ne relève pas de l'idéalisme pur. La lecture attentive de la lettre de
Bourguiba à Ferhat Abbas nous permet de comprendre les options et les
choix du président du Néo-Destour 5 . Elle nous livre des informations
précises et précieuses sur l'évolution du nationalisme tunisien, dans ses
rapports avec la "puissance protectrice", avec les Anglo-Saxons et enfin avec
les Arabes.
1 Note du MAE au résident Mast- 9.6.1945 / 1868.
2 Note "Foyer panarabe de l'Afrique du Nord française", ambassade de France au Caire-
11.4.1946 /1670(2).
3 Note de l'ambassade. de France au Caire-28.5.1946 /1670(1)
4 Note-entretien. Lacoste-Henderson (NEA)24.9.1945 /851 S.00
5 Lettre de Bourguiba à F. Abbas-29.7.1946-Bureau du Néo-Destour au Caire.
17 Il fait le constat de l'échec de la politique coloniale de la France, qui
refuse de répondre aux attentes des Tunisiens. Aveuglée, la France préfère
ignorer le mouvement d'émancipation et à chaque remous, elle use de sa
machine répressive pour avoir la "paix". H. Bourguiba tire alors les leçons
et les conséquences de cette situation, en marquant une nette préférence
pour les Britanniques. Il écrit:
" La France n'a pas malheureusement le sens pratique des Anglais.... Des
compétitions internationales extrêmement vives se font jour autour de
cette magnifique plate-forme que constitue l'Afrique du Nord.... Le
paysage lui-même présente aussi bien pour la défense de l'hémisphère
occidental que pour la domination de la Méditerranée et la protection
de l'empire britannique une valeur stratégique hors ligne que la guerre
elle-même a mise en relief. Et la France s'en rend parfaitement compte
quand elle dénonce à tout bout de champ les menées et les intrigues de
l'Angleterre dans "certaines parties de son Empire"..."
La France montre des signes d'inquiétude, car tout porte à croire, selon
les résidents généraux successifs en Tunisie, que Britanniques et Américains
appuieraient la revendication d'indépendance des nationalistes tunisiens,
contre l'octroi de bases et de privilèges militaires. Il semble que Bourguiba
lui-même y ait cru. Pourtant, à aucun moment, les Britanniques ou les
Américains n'ont envisagé de négocier directement avec les nationalistes en
Tunisie ou au Maroc l'octroi de privilèges militaires. Leur réticence est à la
mesure de leur volonté de défendre les positions de leur alliée commune: la
France. Il confie alors à Ferhat Abbas:
"J'ai causé longuement et sérieusement avec plusieurs hommes
politiques américains et anglais. Tous ont été unanimes à me dire que
pour le moment les circonstances internationales ne permettent pas à la
Grande-Bretagne de montrer l'intérêt qu'elle porte à l'Afrique du Nord,
mais qu'en attendant... elle suit de très près tout ce qui s'y passe... Notre
ami Doolittle travaille de son côté le département d'Etat en faveur de la
Tunisie...".
Conscient des limites imposées par la conjoncture internationale, il
conserve toutefois l'espoir que les puissances occidentales, et surtout les
Etats-Unis, appuieront de toute leur force les mouvements d'indépendance.
Il estime, en effet, que la peur du communisme doit lever toutes les
hésitations. Les Américains interviendront moins par conviction que par
nécessité politique et idéologique, l'Afrique du Nord étant un enjeu
stratégique et une base d'action contre la menace bolchevique en Europe. Il
envisage alors une alliance avec les Britanniques et les Américains qui
auraient reconnu au préalable l'autonomie intérieure de la Tunisie.
L'alliance ne doit pas se faire n'importe comment, elle doit représenter une
victoire sur une France affaiblie et privée de son empire. L'implication des
Britanniques et des Américains est nécessaire pour trouver une solution au
problème tunisien. Il explique que s'il "...parle indifféremment de
l'Angleterre et de l'Amérique, c'est parce que sur ce point précis les intérêts
de ces deux puissances sont solidaires. Dans la lutte à peine voilée du
monde anglo-saxon contre l'Orient bolchevique, chacun cherche à mettre
dans son jeu les meilleurs atouts. Or l'un des meilleurs aux yeux du monde
anglo-saxon, c'est l'Afrique du Nord, clé de la Méditerranée centrale et base
18 d'opération idéale contre une Europe en voie de bolchevisation..."
La recherche d'un appui auprès de la Grande-Bretagne et surtout auprès
des Etats-Unis ne constitue pas un tournant mais bien plutôt un
aboutissement de la réflexion engagée depuis l'échec de la politique du
Front Populaire. Il faut tirer profit de cette nouvelle conjoncture
internationale marquée par la peur du communisme, et qui offre des
chances inespérées au nationalisme maghrébin pour "en finir avec la vie de
misère, d'humiliation et d'abaissement que nous impose et nous imposera
toujours le colonialisme français..."
Tous les espoirs sont donc permis surtout que les promesses de Doolittle
laissent espérer le soutien des Etats-Unis. Bourguiba décide ainsi de
participer aux travaux de l'Assemblée générale des Nations unies et de
prendre contact avec les autorités américaines. Ce projet se heurte
cependant, aux intérêts de la France qui multiplie les démarches auprès du
Foreign Office, pour empêcher l'octroi d'un visa à Bourguiba. Le Foreign
Office ne cède pas. Veut-il en amortir l'effet? Ou, banalement, se couvre-t-
il? Le fait est qu'il invoque le Parlement:
"... Les visas sont automatiquement accordés aux détenteurs des visas
H. Bourguiba susciterait la d'entrée aux Etats-Unis et un refus pour
réaction du Parlement. Le gouvernement britannique, ne pouvant pas
dire que le visa a été refusé à la requête du gouvernement français,
1 serait ainsi placé dans une situation délicate..."
La décision du Foreign Office constitue un compromis entre la requête
du Quai d'Orsay et les exigences du Parlement. L'ambassade britannique au
Caire ne répond pas à la demande de transit déposée par Bourguiba. Il
décide alors de se rendre à Genève le 7 octobre 1946 afin de gagner les
Etats-Unis. En réalité, il n'a pu embarquer que vers le 14 novembre
d'Anvers pour New York, sans recevoir l'autorisation de transiter par la
Grande-Bretagne, il arrive ainsi bien plus tard que prévu aux Etats-Unis.
Mais, de toute évidence, le séjour de Bourguiba aux Etats-Unis, alors que
se tenait la session de l'Assemblée générale des Nations unies, présente de
sérieux inconvénients. Ses intentions officiellement exprimées devant les
délégués arabes à New York donnent à penser qu'il souhaite d'une part
"poser le problème tunisien devant les Nations unies..." 2 et de l'autre
explorer les possibilités d'une "coopération "avec les Etats-Unis aux dépens
de la France. Mis au courant de ces projets, les Français soutenus par les
Britanniques, interviennent auprès du département d'Etat pour empêcher
tout rapprochement 3 . Dean Acheson ne reçoit pas Bourguiba, et leur
rencontre à l'ambassade d'Arabie Séoudite le 15 avril 1947 n'est pas un
succès.
Il parvient, certes, à établir le contact avec le département d'Etat mais il
n'a pas le sentiment qu'une aide efficace peut être attendue de ce côté. Ses
interlocuteurs du département d'Etat insistent sur la nécessité pour leur
gouvernement de demeurer neutre, tout en reconnaissant que la politique
1 Note de l'ambassade de France au MAE-4.10.1946 /14-21...
2 Note du représentant de France à l'ONU-7.12.1946 /14-21...
3 F0371/Z2044- Note de l'ambassade à Washington au F.O.-15.2.1947 et note-entretien
Lacoste-Villard(NEA)-18.1.1947 /851 S.00
19 de la France est "contraire aux principes modernes de self-government" 1 .
En dépit de cet échec, Bourguiba ne résiste pas à la tentation de déclarer,
dans sa lettre adressée à Ben Youssef, que l'appui américain au projet de
tutelle internationale sur la Tunisie est prévu et même acquis. Cela suscite
les protestations de la France et les habituelles réponses du département
d'Etat. Bien maigres résultats en vérité. Bourguiba s'est heurté à la réserve
des délégués arabes à New York, à la prudence du département d'Etat et
enfin à la puissance encore redoutable de la France. Ces obstacles laissent
toutefois intacte une certitude: Bourguiba demeure convaincu que la
question tunisienne sera examinée à l'Assemblée générale lors de la session
de l'automne 1947. Sa lettre adressée à son frère Mahmoud exprime tout
autant la certitude de gagner que la crainte des manoeuvres françaises "pour
faire échec à notre tentative. C'est pourquoi malgré toutes les promesses... je
reste vigilant..."
Lors de ce premier séjour aux Etats-Unis, Bourguiba n'obtient pas
l'appui qu'il recherchait désespérément aux Etats-Unis. Ni Dean Acheson, ni
même un secrétaire adjoint ne l'ont accueilli au département d'Etat. Il
parvient toutefois, à s'exprimer en janvier 1947 devant les membres de
"l'Oriental Society", club privé qui comptait une cinquantaine de membres
issus des milieux politiques et universitaires de Washington intéressés par les
problèmes arabes. Il a été présenté par Wright, fonctionnaire du
département d'Etat, qui insiste sur la menace communiste:
"Le problème tunisien présente pour les Américains le plus grand intérêt
notamment en raison de la position stratégique de ce pays. Une France
communiste imposant un régime similaire en Afrique du Nord, pourrait
couper la ligne de communication passant par la Méditerranée et
menacer les liaisons avec le Proche-Orient".
Quant à Bourguiba, il termine son exposé sur la politique répressive de
la France par un appel aux Etats-Unis: "Le peuple tunisien persécuté et
appauvri n'a plus d'espoir que dans l'intervention des Etats-Unis pour
retrouver son indépendance" 2 .
La déclaration de Wright ne doit pas trop faire illusion. Dans les
préoccupations de Dean Acheson, la priorité ne revient pas à la Tunisie. Il
estime que la présentation de la question tunisienne aux Nations unies en
1947 "ne profiterait qu'aux communistes". Il accorde également à la France
"un appui tangible et discret. Plus tard, nous appuierons officiellement et
ouvertement la France. Si vous estimez que Georges Bidault peut garder
secrète cette information, dites-lui alors que nous soutiendrons la France
dans toute action réformatrice, conforme à nos recommandations..." 3 .
Dean Acheson confirme ainsi la prudence du gouvernement américain
mais il laisse entrevoir la possibilité d'un changement, dans le cas où la
France tarderait à réaliser des réformes. Dans l'immédiat, les Etats-Unis
refusent d'intervenir en faveur de la question tunisienne et de répondre ainsi
aux voeux formulés par Bourguiba. Il s'agit d'une affaire purement
1 Note-entretien Bourguiba-Henderson et Lynch (AF)-19.12.1946 /851 S.00
2 Cité par A.Lacroix-Riz. les protectorats d'Afrique du Nord entre la France et Washington,
p 6 8 .
- Note du secrétaire d'Etat-25.7.1947 /851 S.00
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