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Les Etats-Unis et le Maroc

De
224 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 86
EAN13 : 9782296331778
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Les Etats-Unis et le Maroc
Le choix stratégique
1945-1959 Collection
"Histoire et perspectives méditerranéennes"
dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions
L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux con-
cernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.
Derniers ouvrages parus :
Mokhtar Lakehal, Récits d'exil d'un écrivant.
Maurice Faivre, Un village de harkis.
Bertrand Benoît, Le syndrome algérien. L'imaginaire de la politique
algérienne de la France.
Mohamed Cherif, Ceuta aux époques almohade et mérénide.
Robert Attal, Regards sur les juifs d'Algérie.
Abdelmajid Guelmami, La politique sociale en Tunisie de 1881 à nos
jours.
Moncef Djaziri, Etat et société en Libye.
Lionel Lévy, La communauté juive de Livourne.
Mahrez Hadjseyd, L'industrie algérienne, crise et tentatives d'ajuste-
ment, 1996.
Michel Roux, Le désert de sable, le Sahara dans l'imaginaire des
Français ( 1900-1994), 1996.
Driss Ben Ali, Antonio , Di Giulio, Mustapha Lasram, Marc Lavergne,
Urbanisation et agriculture en Mediterrannée: Conflits et complémen-
tarités, 1996.
Bernard Pierron, Juifs et chrétiens de la Grèce moderne: histoire des
relations intercommunautaires, 1996
Belkacem Mostefaoui, La télévision française au Maghreb, 1996.
A. Labdaoui, Intellectuels d'Orient, intellectuels d'Occident, 1996.
Colette Juilliard, Imaginaire et Orient, L'écriture du désir, 1996.
Patrick-Charles Renaud, La bataille de Bizerte. Tunisie- 19 au 23 juillet
1961, 1996
Andréas Tunger-Zanetti, Provinces et métropoles:la communication
entre Tunis et Istanbul (1860-1913),1996.
Germain Ayache, La guerre du Rif, 1996.
Belkacem Recham, Les musulmans algériens dans l'armée portu-
gaise (1919-1945), 1996.
Souad Bakalti, La femme tunisienne au temps de la colonisation,
1996.
Rabeh Sebaa, L'arabisation dans les sciences sociales, 1996.
©Editions L'Harmattan, 1996
ISBN : 2-7384-4947-6 Sarnya EL MACHAT
Les Etats-Unis et le Maroc
Le choix stratégique
1945-1959
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y 11(9
REMERCIEMENTS
Les recherches conduisant à cette trilogie ont été rendues
possibles grâce au soutien de l'American Research
Fellowship Program. Je voudrais remercier la commission
Fullbright et tous ceux qui, aux Archives américaines
(Washington D.C.), aux Archives diplomatiques du
ministère des Affaires étrangères (Paris et Nantes), aux
bibliothèques du ministère des Affaires étrangères et de
l'Institut d'études politiques de Paris, m'ont donné accès à
une importante documentation.
Ma gratitude va également à Monsieur Charles-Robert
AGERON, qui m'a fait l'amitié de relire le manuscrit et
bénéficier ainsi de sa connaissance exceptionnelle de
l'histoire du Maghreb contemporain, et à ma mère qui
marie la tolérance à la probité. AVANT-PROPOS
Plusieurs raisons incitent à analyser la politique américaine en Afrique du Nord
entre 1945 et 1962. La principale tient, bien évidemment, au rang que les Etats-Unis
occupent dans le monde. Une seconde raison réside dans le rôle que veulent jouer les
Etats-Unis en faveur de l'application de la Charte des Nations Unies, une troisième se
justifie par le maintien de l'alliance nouée avec l'Europe occidentale et confirmée au
lendemain de la Deuxième Guerre mondiale ainsi que par la prise en compte des
sentiments de l'opinion publique américaine.
Pour des raisons de volume, nous avons toutefois conçu cet essai sous la forme
d'une trilogie. Sous le titre Les Etats-Unis et l'Afrique du Nord 'française". Le Grand
Malentendu 1945-1962, ces ouvrages ont pour ambition de mieux marquer
l'ambivalence de la politique nord-africaine des Etats-Unis, leur rôle dans l'accession du
Maroc, de la Tunisie et de l'Algérie à l'indépendance, d'évaluer le poids de leur
intervention dans le règlement des questions nord-africaines, enfin de raconter les
espoirs déçus de nationalistes du Maghreb ainsi que la réelle amertume de la France face
à l'incompréhension des Etats-Unis.
Deux interrogations servent donc de fil d'Ariane à notre cheminement: pourquoi cet
intérêt des Etats-Unis pour l'Afrique du Nord "française" et l'analyse de leur politique
dans cette région. Même si les problèmes de l'Afrique du Nord n'envahissent pas les
déclarations publiques, la détermination des Etats-Unis à maintenir leur hégémonie
planétaire est réelle. Et pour cela, tous les moyens sont bons. Nous pouvons donc
suivre la gestion de la question coloniale en Afrique du Nord par cette puissance partout
présente, directement, indirectement ou potentiellement. Un mot encore sur la
construction des ouvrages. Plutôt que l'ordre chronologique de l'occupation par la
France, nous avons adopté celui du statut de ces trois pays, en commençant par les
deux protectorats (Livre I et II) pour finir par une colonie, l'Algérie (Livre III). Ce
choix a l'avantage de la clarté et celui de mettre en évidence les différences de perception
des situations en Afrique du Nord.
5 PRÉFACE
Samya el Machat s'est révélée comme historienne dès 1990 avec une
remarquable thèse de doctorat intitulée Tunisie, les chemins vers
l'indépendance (1945-1956) 1 . Avec ce nouveau livre consacré à
l'ensemble du Maghreb et au rôle des Etats-Unis dans les processus
d'indépendance, ses perspectives se sont agrandies. Le titre qui couvre ces
trois volumes: Les Etats-Unis et l'Afrique du Nord 'française" (1945-1962)
dit assez les — tome 1: Le Maroc; tome 2: La Tunisie; tome 3: L'Algérie —
nouveaux champs d'études et les ambitions de l'auteur. On peut parler d'un
triple dessein. Montrer d'abord ce que fut la politique américaine
apparemment hésitante et empêtrée dans ses contradictions. Pouvait-elle
sans mettre en cause la solidité de l'alliance atlantique, acheminer les
peuples de l'Afrique du Nord française vers leur indépendance? Pouvait-
elle simultanément y affirmer ses intérêts stratégiques et économiques?
En second lieu, ce livre s'attache à relever ce que furent les espérances
tenaces bien que souvent déçues que les nationalistes tunisiens et marocains,
voire algériens, mirent dans une intervention des Etats-Unis. Les
Américains, perçus d'abord comme les champions de l'idéologie anti-
coloniale et du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, furent ensuite
critiqués, leurs hésitations ou leur abstention dénoncées mais l'espoir mis en
eux ne disparut jamais totalement. Tel fut peut-être le grand "malentendu",
celui qui s'ouvrit entre Maghrébins et Américains du moins jusqu'aux
indépendances.
Mais ce livre étudie aussi sans le privilégier un autre "malentendu": celui
qui sépara dès 1943 Américains et Français, devenu depuis 1949 alliés dans
le cadre de l'OTAN mais rivaux en Afrique du Nord. Les Américains
entendaient pouvoir sauvegarder l'Alliance Atlantique tout en persuadant la
France de renoncer à sa domination coloniale. Encore espéraient-ils y
parvenir sous le couvert de la neutralité.
Pour étudier dans le détail ces difficiles questions, l'Auteur — sans
ignorer les travaux de ses devanciers au demeurant peu nombreux — a
choisi de ne faire confiance qu'aux documents d'archives américaines,
françaises, britanniques, maghrébines, voire onusiennes. Ainsi s'explique
que soient utilisés et cités les notes des divers bureaux spécialisés du
Département d'Etat américain, les dépêches d'ambassadeurs des puissances
intéressées, les rapports du Secrétariat général et des Délégués des Etats à
l'organisation des Nations Unies. Est-il besoin de souligner qu'il a fallu à
1 Publié aux Editions L'Harmattan; collection Histoire et perspectives méditerranéennes,
Paris, 1992.
7 Samya el Machat une grande maîtrise pour traiter directement à partir de
ces sources presque surabondantes de ce que furent réellement les
politiques américaines et françaises, elles-mêmes s'entrecroisant avec l'action
diplomatique des Etats arabes et des nationalistes maghrébins? Débrouiller
l'écheveau complexe de ces documents et les exposer avec clarté exigeaient
déjà de grandes qualités d'analyste. Mais les qualités d'historien de l'auteur
s'affirment surtout dans la sûreté et l'impartialité de ses jugements.
Cette vue panoramique et comparative assez exceptionnelle l'a conduite
à bien des aperçus nouveaux et à des conclusions justes et équilibrées,
parfois opposées, parfois proches de celles de l'historiographie américaine
ou française. On se gardera bien sûr de les dévoiler à l'avance au lecteur.
Mais comment ne pas apprécier ses jugements motivés quant à l'influence
finalement assez relative de l'ONU et des Etats-Unis dans la marche aux
indépendances des peuples du Maghreb? L'internationalisation de la
question algérienne constamment demandée par les délégués du groupe
arabo-asiatique à l'ONU ne put ainsi être imposée à la France. Que De
Gaulle en soit venu à proclamer l'autodétermination, puis à reconnaître
l'indépendance de l'Algérie ne doit rien, quoi qu'on en ait dit, aux pressions
diplomatiques des Etats-Unis. Comme l'écrit très bien Samya el Machat,
"l'indépendance fut moins suspendue au jugement des Etats-Unis qu'à la
volonté du général de Gaulle d'aboutir à un règlement négocié."
Un historien français a plaisir à dire que cette historienne tunisienne a
toujours su raison garder en dénonçant les entêtements, les erreurs et les
violences de la politique coloniale française; qu'elle a signalé avec mesure et
jugé avec équité les divisions, les manoeuvres et les retournements des partis
nationalistes au Maghreb et l'impuissance de la Ligue des Etats arabes;
qu'elle a enfin caractérisé avec justesse moins "le double jeu" prétendu de la
politique américaine que sa voie moyenne, son équilibre sans engagement
total, politique qui a finalement réussi au moins en Tunisie et au Maroc.
Ce livre fruit d'un immense labeur et d'années de réflexions soulèvera
peut-être les objections de quelques anciens acteurs politiques. Il devrait
pourtant rallier la grande majorité des Maghrébins, américains et Français
qui s'interrogent avec bonne foi sur la place des Etats-Unis dans la
décolonisation de l'Afrique du Nord "française".
Charles-Robert Ageron
8 INTRODUCTION
En 1940, la défaite devant l'Allemagne, la signature de l'armistice
révèlent que la métropole n'est pas invincible. Une série de faits marquants,
à travers le monde, annoncent une évolution vers l'émancipation des pays
sous tutelle. La Charte de l'Atlantique en 1941 reconnaît le droit des
peuples à disposer d'eux-mêmes. La même année, le général Catroux
proclame l'indépendance du Liban. Enfin des tracts en arabe, lancés en
1942, sur Casablanca par les Américains lors du débarquement proclament
que "les Américains luttent actuellement, non seulement pour assurer leur
propre avenir, mais pour restituer les libertés et les principes démocratiques
à tous ceux qui ont vécu sous le drapeau tricolore...". Une nouvelle ère
semble ainsi commencer.
Pour les nationalistes déçus de la France, la Deuxième Guerre mondiale
est donc un tournant, un événement déterminant dans l'histoire du
nationalisme maghrébin. Les menaces sur l'empire colonial français se
précisent, les aspirations nationalistes s'expriment en des organisations
multiples et souvent antagonistes à travers l'Afrique du Nord. Et comme il
apparaît de plus en plus clairement — au cours de longues années
d'immobilisme politique — qu'aucun gouvernement en France n'est capable
d'entreprendre des réformes, que s'affirment la mauvaise volonté et le refus
de la France de faire des concessions, les activistes gagnent du terrain et la
tendance au durcissement s'accentue. Les événements de Sétif en mai 1945
inaugurent l'ère des turbulences qui s'est achevée dix ans plus tard par les
indépendances des protectorats et par le déclenchement d'une "guerre sans
nom" en Algérie.
Entre-temps, l'inévitable survient: les Etats-Unis interviennent sur la
scène nord-africaine. Le débarquement est ressenti comme un avertissement
et une sombre menace pour la présence française en Afrique du Nord.
L'inquiétude saisit aussi bien les autorités françaises dans les deux
protectorats et en Algérie que celles de la métropole: elle ne devait plus les
lâcher.
Les nationalistes marocains accueillent, en effet, les Américains en
libérateurs. Quand la France de Pétain, représentée au Maroc par le général
Nogués, s'opposera par les armes au débarquement des troupes américaines,
le sultan Mohamed ben Youssef dissocie nettement sa politique de celle du
résident. Après la fin de la résistance ordonnée par le général Nogués
contre les "envahisseurs anglo-saxons", le résident obtient la cessation des
hostilités sans avoir eu à capituler devant le général Patton. La réponse du
sultan à un message d'"amitié" du président Roosevelt montre bien que,
9 dans l'optique des Marocains, l'"apport" américain à leur "cause" pourrait
s'avérer nettement plus positif que celui de la France libre: "lorsque les
chefs de vos armées, dit en effet le sultan qui avait refusé de se replier sur
Fès comme le lui avait demandé Nogués, nous eurent affirmé qu'ils venaient
(ici) non en conquérants mais en libérateurs et qu'ils nous donnèrent des
preuves tangibles... tous les habitants de ce pays les reçurent en amis..." 1 .
Au surplus, l'étalage de la puissance économique et militaire des Etats-Unis,
la distribution de vivres et de vêtements aux populations ont fortement
impressionné les Marocains et accentué la débâcle de la puissance
protectrice. D'ailleurs, dans la zone nord, le parti des Réformes et celui de
l'Unité marocaine ont, immédiatement après le débarquement, signé un
"pacte national" revendiquant l'indépendance du Maroc, l'abolition des
zones, le rétablissement de l'unité nationale et l'instauration d'un régime de
monarchie constitutionnelle.
Lors de la conférence d'Anfa en janvier 1943, ni le chef de la France
libre, ni le résident Nogués, ni Winston Churchill n'ont apprécié les
"encouragements" que Roosevelt semblait prodiguer au sultan. Robert
Murphy rapporte que les "avances" du président Roosevelt au sultan ont
aggravé les craintes de Nogués au sujet des visées américaines sur l'empire
français. C'est que le président Roosevelt a eu, en marge de la conférence
d'Anfa, deux entretiens avec le sultan, dont l'un en compagnie du souverain
actuel, Hassan II. Le président Roosevelt condamne le système colonial,
promet l'aide diplomatique et financière américaine pour faciliter l'accès du
Maroc à l'indépendance.
Ainsi, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, le rétablissement
de l'autorité française au Maroc n'a pas mis fin aux soucis de
l'administration coloniale. Aucune force ne semble pourtant, de taille à
menacer la domination française au Maroc, mais la poussée nationaliste et
l'intervention croissante des Etats-Unis après le débarquement de novembre
1942 laissent pressentir de mauvais jours. De 1943 à 1945, la résidence
générale ne cesse de dénoncer les activités des agents américains de l'OSS et
le zèle indiscret des propagandistes à leur solde. Par ailleurs, l'Istiqlal n'est
plus seul à combattre la politique de la résidence qui doit compter
désormais sur l'opposition du Parti de l'Indépendance et du parti
communiste marocain. Et d'aucuns insistent sur le rôle des Etats-Unis dans
la détermination des nationalistes marocains à obtenir de la France
l'inacceptable: l'indépendance.
La résidence générale est donc convaincue que les intérêts français se
heurtent; ils se heurteront longtemps encore jusqu'à l'indépendance, à la
volonté délibérée, calculée du gouvernement américain de prendre la place
de la France au Maroc. En réalité, les Etats-Unis veillent, pour l'essentiel, à
la sauvegarde de leurs intérêts économiques et par la suite militaires entre
1945 et 1959, et cela malgré l'appel à l'aide des partis nationalistes
marocains. La politique marocaine des Etats-Unis n'est pas restée figée, elle
n'a pas cessé d'évoluer; les Etats-Unis prennent en effet la mesure de leurs
intérêts, en y appliquant leurs propres valeurs, notamment celle du "droit
1 Echange de messages entre Roosevelt et le sultan du Maroc, 17-28/11/1942. Vol. VII,
State department Bulletin, n°79, p. 961-962.
10 des peuples à disposer d'eux-mêmes".
Nous verrons cependant que la politique américaine au Maroc a adopté
une démarche ambivalente, combinant le soutien à la critique de la
politique française au Maroc souvent qualifiée de périmée. Les réactions
d'indignation de la France à ces intrusions américaines expriment tout
autant la vive préoccupation du gouvernement français que sa difficulté à
modifier certains traits du colonialisme d'autant plus dominateur qu'il était
toujours assuré du bien-fondé de sa mission.
1 1 - 1-
VERS L'AFFIRMATION D'UNE POLITIQUE MAROCAINE
DES ETATS-UNIS
1945-1950 CHAPITRE I
CONSOLIDATION DES PRIVILÈGES ÉCONOMIQUES
ET ÉQUILIBRE STRATÉGIQUE
Depuis fort longtemps, le gouvernement des Etats-Unis a manifesté un
vif intérêt pour la "position stratégique" du Maroc, comme en témoignent
les différents traités entre les Etats-Unis et le Maroc. Par le jeu des
protections étendues aux Anglais 1, aux Français et ensuite aux Américains,
ces derniers bénéficient de nombreux privilèges comme l'exonération
d'impôts, du service militaire et le pouvoir d'échapper à la justice
marocaine. Le traité de Méknès de 1856 confirme l'octroi de ces privilèges
capitulaires.
La pénétration du Maroc par les Etats-Unis, dans un premier temps, est
surtout économique. Elle est antérieure au débarquement de 1942 et elle se
développe avec la mise en place du protectorat en 1912. Mais l'accord
Murphy-Giraud de février 1941 représente la première étape réussie des
Etats-Unis dans la nouvelle politique de "pénétration économique" conduite
par Roosevelt dans cette chasse-gardée traditionnellement franco-anglaise.
Clé à tous égards de l'Afrique du Nord, le Maroc est au coeur des vastes
projets économiques américains. Très rapidement, deux domaines offrent
un intérêt particulier: le commerce et les matériaux stratégiques.
Lors des "missions économiques" organisées au lendemain du
débarquement, les ressources minières font en effet l'objet d'une étude
particulière. En décembre 1944, la résidence générale recense deux
opérations: l'importante documentation réunie par Cline, personnage-clé
des services spéciaux américains, sur les gisements du sud de l'Atlas et la
mission américaine dans les principales exploitations minières de la région
de Marrakech. Plusieurs missions économiques parcourent le pays, et
Gabriel Puaux y voit une menace pour la souveraineté française comme en
témoigne sa note:
"La dernière mission en date, dirigée par Culberton est venue étudier sur
place les conditions du retour de l'Afrique du Nord à l'économie
normale...Des maisons de commerce américaines ont déjà fait des offres
aux commerçants locaux. Les ressources minières sont étudiées avec un
1 En 1750, la Grande-Bretagne obtient que les consuls et les autres Britanniques pratiquant le
négoce pourront engager librement des Maures ou des Juifs comme interprètes ou courtiers,
qui seront dispensés de taxes, tout comme les gens à leur service. Le traité franco-marocain
de 1767 précise encore plus nettement ce droit de protection, entraînant un "démembrement
de souveraineté".
15 soin particulier par les Américains. Clive s'est abondamment documenté
sur les gisements du sud de l'Atlas. L'intérêt porté par les Américains aux
richesses du sous-sol et aux possibilités commerciales du Maroc est lié à
la question des bases. Les manifestations de toute activité américaine
doivent continuer à retenir notre attention, elles nous permettront de
prévoir la nature de l'ingérence américaine éventuelle qui ne peut que
menacer le principe de la souveraineté française" 1 .
En décembre 1947, le général Juin dresse dans une rétrospective le bilan
des activités commerciales américaines des années antérieures. Le général
Juin fait un constat: la politique américaine n'a pas varié depuis Algésiras et
les Etats-Unis, qui ont solennellement déclaré "ne pas avoir d'intérêt
politique au Maroc", veillent avec vigilance sur leurs privilèges et défendent
les intérêts qu'ils tiennent des traités. C'est pour cette raison, qu"'ils n'ont
reconnu le protectorat, écrit Juin, que dans les limites des prérogatives
résidentielles, pour n'avoir pas à présenter à la ratification du congrès de
nouveaux accords qui eussent comporté des renonciations à certains de ces
droits. C'est aussi la raison pour laquelle ils restent si fermement attachés au
maintien du régime des capitulations..."
L'intérêt des Etats-Unis au Maroc, c'est aussi l'octroi et la défense de
"garanties économiques". Le département d'Etat rappelle à ses
interlocuteurs français son attachement au principe de liberté économique
que stipule le traité d'Algésiras. Pour la division du Proche-Orient, il
convient de réagir "chaque fois que nos droits au Maroc sont atteints", et
"d'exprimer également aux autorités françaises notre ferme intention de les
renforcer dans tous les domaines au Maroc français...Il est improbable que
les négociations engagées avec la France aboutisse à de meilleurs résultats
pour les intérêts des Etats-Unis au Maroc..." 2 .
Craignant une remise en cause des acquis, la vigilance du département
d'Etat s'intensifie. C'est que le gouvernement français avait tenté auparavant
de réduire l'influence américaine par une "renégociation" des traités qui
accordaient des droits de juridiction extra territoriale et des privilèges
économiques aux ressortissants américains. Des négociations avaient
commencé avant d'être interrompues par le déclenchement de la guerre en
1939 en Europe.
C'est au nom de la défense de la souveraineté française au Maroc que la
résidence générale décide en 1947 de supprimer le régime de liberté des
importations sans paiement de devises. Cette décision trouve sa justification
dans la promesse que fait l'Istiqlal aux Américains. En effet, en contrepartie
du soutien des Etats-Unis à l'indépendance complète, l'Istiqlal s'engage à
3 . La résidence accorder toutes les concessions souhaitées par les Etats-Unis
générale dénonce également les subventions "accordées discrètement" par
des grandes firmes commerciales à l'Istiqlal pour faciliter leur implantation
au Maroc. Les commerçants américains déjà installés au Maroc,
entreprennent une vive campagne à Washington, s'agitent dans les milieux
1 Note de Puaux à G. Bidault. MAE, 6/12/1944.
2 Note de NEA et AF à Dunn, 5/3/1945/881.00.
3 Note de J. Caffery au secrétaire d'Etat, 9/2/1945/881.00.
16 parlementaires, contraignent le gouvernement des Etats-Unis à prendre des
mesures de rétorsion, comme la suspension de l'aide Marshall, pour obtenir
un régime douanier plus favorable.
Les Etats-Unis se trouvent pris entre les craintes des commerçants ou
industriels américains de ne pas voir garantis leurs intérêts au Maroc et
l'inquiétude de la résidence devant les "ambitions" américaines. Néanmoins,
la réaction du gouvernement américain est ferme, car il défend au Maroc
un statut économique préférentiel. Il désapprouve la nouvelle
réglementation des importations qu'il juge discriminatoire tandis que le
département d'Etat engage des négociations. Le général Juin souligne
d'ailleurs en décembre 1947 le contraste entre l'apaisement politique et la
fermeté "économique" aiguisée par le possible chantage au plan Marshall:
les intérêts des "protégés" américains a toujours constitué la "principale
activité" du consul général des Etats-Unis à Casablanca.
L'apaisement de "l'agitation politique" du personnel consulaire à partir
de l'été 1947 replace promptement les préoccupations économiques au
premier plan. L'intensité des "ambitions" des protégés américains et l'ardeur
des consuls à les soutenir posent de sérieux problèmes à la résidence
générale. Celle-ci est depuis longtemps embarrassée par la "prétention" des
négociants américains à importer des marchandises sans licence: Lewis, le
consul général, convaincu des "incidences" politiques de leurs incessantes
revendications "avait implicitement accepté une sorte de modus vivendi qui
laissait aux services français toute liberté de décision sur les produits
contingentés intéressant la population indigène". En effet, les Etats-Unis
décident en juin 1949 de renoncer provisoirement à certains droits, la
décision est paradoxalement mal accueillie par les Marocains qui y voient
un abandon du "principe d'entité internationale" revendiqué par les
nationalistes marocains.
En réalité, les préoccupations économiques américaines dépassent
largement par leur ampleur, les intérêts des négociants installés au Maroc
avant ou après le débarquement de novembre 1942. Sur fond de plan
Marshall et de mise en place de l'OTAN, se mêlent inextricablement au
Maroc les aspects économique, politique et militaro-stratégique. La mise en
place activement préparée du pacte Atlantique donne à la question des
matières premières une importance accrue. Le fameux point IV du discours
inaugural de Truman, après son élection en novembre 1948, promettant
aux peuples du monde sous-développé une aide américaine "pas seulement
contre leurs oppresseurs humains, mais aussi contre leurs anciens ennemis,
la faim, la misère et le désespoir" n'est pas dénué d'arrière-pensées
stratégiques. Le Quai d'Orsay souligne dès février 1949 l'intérêt des Etats-
Unis pour "nos possessions". J. Daridan écrit en janvier 1951:
"L'objectif essentiel du point IV, qui était la mise en valeur des territoires
sous-développés avec toutes les conséquences d'ordre économique et
social que cela comporte semble devoir devenir dans un avenir prochain
l'obtention de matières premières rares...Les réformes notamment en
matière de droits civils, de sécurité sociale, d'enseignement public qui
tenaient une place importante dans les préoccupations
gouvernementales ont maintenant cédé le pas à des soucis d'un autre
ordre...".
17 Dès 1950, la France indique sa compréhension de l'intérêt des Etats-Unis
pour les matières premières stratégiques. Ainsi, la France souhaite
encourager les investissements américains au Maroc, comme "un bon
exemple de coopération entre les gouvernements français et américain
d'une part, capitaux français et américains d'autre part...". En effet, en
septembre 1950, lors des entretiens franco-américains consacrés à l'Afrique
du Nord, l'accent est mis, du côté français, sur la coopération franco-
américaine dans le domaine des matières stratégiques. L'accord de juin
1948 avait précisément porté sur la vente du cobalt, sur la prospection et le
développement de la production dans les mines de plomb et de zinc de
Zellidja, s'ajoutent à cela les contrats sur l'amiante et le manganèse
marocains. Nombreux sont les partisans parmi les milieux dirigeants
français, d'une étroite association de capitaux franco-américains.
Cependant, la réplique de Mac Ghee à E. Labonne ne laisse guère
d'illusions au Quai d'Orsay.
Les plans de développement exposés par E. Labonne ont soulevé "peu
d'enthousiasme" chez Mac Ghee, qui a laissé peu d'espoir à ses
interlocuteurs français quant aux perspectives d'investissements de capitaux
privés américains et d'aide à la réalisation des plans français grâce à des
fonds publics américains. Au département d'Etat, Bourgerie décrit son
administration comme attentive à "l'ampleur et l'audace des conceptions
françaises" mais trop accablée par les charges et les difficultés "en d'autres
parties du monde pour s'intéresser sérieusement à l'heure actuelle à des
problèmes dont l'intérêt ne se ferait sentir qu'à longue échéance". H. Bonnet
saisit ainsi parfaitement que pour l'heure, c'est la défense de l'Occident qui
est urgente et prioritaire. De plus, seules les matières stratégiques intéressent
les Américains et non les fameux "projets français".
Le vif souhait de la résidence générale d'établir une coopération franco-
américaine a contribué toutefois à masquer les problèmes d'interprétation
des textes qui accordent des privilèges aux Américains. La question est de
nouveau posée en octobre 1950, cette fois, devant la Cour internationale de
Justice. Le Quai d'Orsay lui demande d'interpréter les textes sur lesquels le
gouvernement américain fonde les privilèges légaux, juridictionnels et
fiscaux qu'il revendique au Maroc pour ses ressortissants. La requête
présentée par la France pose, en effet, cinq questions distinctes et permet
ainsi à la haute juridiction de donner un avis partagé. Gros, représentant du
gouvernement français, considère que "les privilèges revendiqués par les
Etats-Unis résultent uniquement du traité de Méknès de 1836, à l'exclusion
de toute application de la clause de la nation la plus favorisée, le
gouvernement américain n'est pas en droit de faire dépendre de son seul
assentiment l'application des lois marocaines à ses ressortissants, les
ressortissants américains au Maroc sont soumis à la réglementation de 1948
sur les "importations de devises"..." 1 . Gros s'est efforcé notamment de
démontrer que les prétentions du gouvernement américain, qui déclare
inopposables à ses ressortissants toute loi ou réglementation non
approuvées à Washington, ne se fondent sur aucun texte en vigueur.
1 Le Monde, 28/8/1952
18 Le gouvernement américain a soulevé, pour sa part, deux questions, tout
en revendiquant pour ses ressortissants une complète immunité fiscale.
Fisher et Sweeney ont dénoncé comme contraires aux conventions passées
entre le Maroc et les Etats-Unis, et à l'acte d'Algésiras- "acte de naissance du
Maroc moderne", les mesures protectionnistes prises depuis le début de la
guerre en 1939 par les autorités du protectorat.
L'arrêt de la Cour internationale de Justice, rendu le 27 août 1952, a
reconnu le bien-fondé de la thèse française sur les deux premiers points,
Paris se réjouit que "le protectorat de la France sur le Maroc fût
formellement reconnu". Mais l'arrêt s'est rangé à l'avis des plaideurs
américains en ce qui concerne certaines interprétations de l'acte
d'Algésiras 1 et notamment la fixation des droits douaniers. La décision de
la Cour interdit "les mesures discriminatoires en matière d'importations,
exercice de la juridiction consulaire pour toutes les affaires civiles ou
criminelles introduites contre des ressortissants américains". La Cour
maintient ainsi en faveur des Américains le privilège d'exterritorialité. Le
premier article de l'arrêt consacre le triomphe des Etats-Unis, il confirme en
effet "le régime de la porte ouverte au Maroc" et oblige la France à
modifier le régime des importations dans le Protectorat.
A dire vrai, le gouvernement des Etats-Unis, à travers la plaidoirie de
Fisher, a reconnu les droits de la France en tant que puissance protectrice au
Maroc. Il estime que la revendication de ses droits n'est pas incompatible
avec sa reconnaissance du protectorat en 1917. Enfin, le gouvernement des
Etats-Unis considère que "la liberté économique strictement édictée à
Algésiras sert les intérêts du peuple marocain et c'est pourquoi les Etats-
Unis en réclament aujourd'hui l'application" conclut Fisher. Et c'est au nom
de ces "intérêts" que la chambre de commerce américaine de Casablanca se
réclame du verdict de la Cour internationale de Justice pour accroître ses
parts du marché marocain, tandis que la Newmont Mining développe ses
activités dans les mines de Zellidja.
La Cour a donné raison aux Etats-Unis sur l'objet même du litige. Le
nationalisme marocain ne s'y trompe pas qui, par l'intermédiaire de l'organe
officiel de l'Istiqlal, El Alam, le 28 août 1952, célèbre dans la décision
favorable à la thèse américaine et l'abolition du traitement différentiel "la
condamnation du colonialisme".
Cependant, l'arrêt de la Haye, que la France a sollicité dans l'évident
espoir de maintenir en vigueur "l'arrêté Viziriel" du 30 décembre 1948, n'a
pas mis un terme au conflit franco-américain sur la question des
importations. Craignant les effets d'une liberté totale des importations au
Maroc, Paris s'efforce de prendre des mesures pour "préserver l'équilibre
économique et financier du Maroc et de la France...". Le texte examiné par
le Conseil des ministres à Paris instaure à partir du 10 octobre, la liberté des
importations sans devises "quelle que soit leur provenance", mais il
maintient "certaines restrictions portant sur les armes, stupéfiants, vins,
céréales et dérivés, oléagineux..."; le contrôle des changes et les
interdictions de réexportation sont également maintenus. Les négociants
1 La conférence d'Algésiras en 1906 maintient la souveraineté chérifienne, mais sous un
contrôle international à dominante française.
19 américains dénoncent le contrôle des changes et entreprennent une
vigoureuse action auprès du gouvernement américain pour obtenir au
Maroc "une liberté économique totale". Ainsi, le conflit sur les importations
se poursuit et devient un élément permanent du contentieux franco-
américain.
Mais le gouvernement des Etats-Unis est avant tout préoccupé par des
questions stratégiques et militaires. Or, l'intérêt militaro-stratégique du
Maroc prend une importance particulière avec le déclenchement de la
Deuxième Guerre mondiale. En effet, l'installation de bases américaines au
Maroc en 1942 permet aux Etats-Unis d'accroître leur influence dans la
région. Lors du débarquement, les Américains émerveillent la population
marocaine par le déploiement de leurs richesses: les divisions de Patton et
de Clark arrivent avec des approvisionnements dont, depuis le début de la
guerre, le Maroc avait perdu le souvenir. L'opération militaire elle-même
atteste de la volonté des chefs des "Western Task Forces" de frapper les
imaginations des Marocains et de prolonger par une série de mesures
l'impression profonde ainsi créée. Autant de raisons qui poussent les
autorités du protectorat, particulièrement le résident Noguès, à tenter
d'imposer leur pouvoir exclusif sur le Maroc. Les Américains ont-ils nourri
quelque ambition plus large sur le pays dans son ensemble et essayé ainsi
de déborder sur le cadre strictement militaire? La résidence générale craint,
en effet, la mainmise américaine par le biais du contrôle des bases, elle
redoute les "prétentions" américaines et voit dans cette "générosité"
américaine un instrument commode de contrôle et de pouvoir. Dès lors, sa
vigilance s'intensifie.
En 1944, la résidence générale n'a plus "aucun doute sur le but
poursuivi" en raison de "l'importance des travaux" entrepris pour édifier des
bases américaines tant à "Casablanca qu'à Port Lyautey". Jalons militaires
du futur système de sécurité internationale? On peut penser aussi que ces
bases constituent de puissants centres avancés de surveillance sinon de
contrôle de la situation de ce pays. Mais le rôle strictement stratégique du
Maroc, d'abord et surtout, ne saurait être négligé. La résidence générale
s'inquiète et signale en avril 1945 au Quai d'Orsay la poursuite, voire le
renforcement des activités américaines après le départ du général Clark.
Selon Gabriel Puaux, "Le Maroc reste la plus grande base américaine de
l'Afrique du Nord française" du point de vue naval et aérien et son rôle s'est
accru avec le transfert des services de la base d'Oran à Casablanca tandis
que se maintient le mouvement des bases aériennes de Port Lyautey,
Marrakech et Casablanca. Dans ces conditions, Rabat n'ignore pas que les
Américains exigeraient "le maintien d'un droit, tout au moins d'utilisation
de ces bases aériennes sur lesquelles ils ont fait de si importants travaux. Il
m'est difficile, ajoute G. Puaux, d'imaginer que la guerre gagnée, ils
abandonnent totalement le tremplin qu'ils ont utilisé".
Les prétentions américaines sur les bases constituent, aux yeux de
G. Puaux, une menace concrète pour la souveraineté française, elles
suscitent sa méfiance immédiate car il voit dans le maintien des bases
américaines une atteinte directe aux intérêts de la France et surtout une
volonté de "co-protectorat" du Maroc. On a, en réalité, exagéré les
20 ambitions territoriales et politiques des Etats-Unis au Maroc qui dépassent
les intérêts strictement économiques et militaires. Cet intérêt "nouveau " que
manifeste les Etats-Unis pour le Maroc est lié sans aucun doute à sa position
stratégique. Les ambitions de Washington sur un plan militaire se précisent
dès le début de 1945. Craignant un retrait espagnol de Tanger, le
département d'Etat suggère une installation rapide de forces militaires
britanniques ou américaines "dans le but de défendre nos intérêts politiques
et militaires dans la région. C'est une nécessité..." 1 . Les Etats-Unis ne sont
pas partie au statut de 1923 qui organise l'administration internationale de
Tanger mais ils estiment que la ville, située sur une importante voie
maritime revêt "un intérêt majeur pour toutes les puissances qui sont à la
recherche d'une solution aux problèmes de sécurité..." 2 .
Les questions de sécurité demeurent la préoccupation majeure des Etats-
Unis. Le Conseil national de Sécurité met en garde le gouvernement
américain contre une prise de contrôle de l'Afrique du Nord par des forces
étrangères hostiles à la communauté atlantique et le presse de renforcer ses
bases marocaines. Le Conseil national de Sécurité est, en effet, convaincu
que "l'Afrique du Nord joue un rôle important dans la sécurité des Etats-
Unis du fait de sa position géographique, située au coeur des voies de
communication avec la Méditerranée orientale et le Moyen Orient...Et des
trois territoires composant l'unité politique et géographique de l'Afrique du
Nord française, le Maroc français, qui est un pont entre l'Atlantique et la
mer Méditerranée, a une importance particulière" 3 .
De manière significative, le Conseil national de Sécurité revendique le
droit pour les Etats-Unis de garder et de développer leurs bases marocaines.
Une telle perspective ne manquera pas de poser le problème délicat d'une
conciliation des impératifs militaires des Etats-Unis et des craintes de la
France, sans oublier les revendications des nationalistes marocains. A ce
sujet, il importe de noter que le 28 février 1949, le conseil supérieur de
l'Istiqlal en termes fort modérés et peu inquiétants pour l'avenir, proteste
contre l'éventuelle inclusion du Maroc dans le Pacte Atlantique. L'Istiqlal
soutient que le Maroc "entité juridique" doté de "la souveraineté propre "
devrait prendre part aux négociations afin de "n'être engagé qu'en
connaissance de cause et après avoir librement donné son accord". En fait,
les nationalistes marocains n'ont pas eu à livrer une bataille sur ce point.
Washington exprime avec force sa volonté de développer sa présence
militaire au Maroc et engage des négociations sur ce point. L'accord sur les
bases de 1950 confirme la valeur stratégique du Maroc pour les Etats-Unis.
A la suite de la signature par le gouvernement français du traité de
l'Atlantique Nord et pour tenir compte du fait que le Maroc, ne faisant pas
partie de l'Union française, n'est pas lié à l'OTAN, le gouvernement de
Washington négocie en 1950 un accord bilatéral autorisant l'installation de
cinq bases pour l'armée de l'air et une utilisation plus large des facilités déjà
consenties à la Marine des Etats-Unis sur la base aéronavale de Port
Lyautey. Les deux accords diplomatiques, qui sont conclus en ce sens entre
1 Note de la division WE au Département de la Guerre, 11/1/1945/881.00.
2 Note du NSC-22/3/1948/NSC Files-Lot 63 D351.
3 Ibid.
21 Paris et Washington le 22 décembre 1950 1 , précisent que les bases
aériennes et la base de Port Lyautey restent sous commandement français.
Cette disposition est source de malentendus à venir.
Profitant du développement des bases aériennes, les Etats-Unis
s'implantent plus solidement sur le terrain avec l'objectif de défendre le
Maroc de toute incursion ennemie, c'est-à-dire communiste. Pour le Conseil
national de Sécurité, la défense des bases américaines en Afrique du Nord
s'impose, car "le contrôle des bases aériennes et navales de la région, et en
particulier celles du Maroc français, par des pays ennemis, permettrait à ces
derniers de surveiller les côtes atlantiques et de l'ouest de l'Afrique en
passant par la Méditerranée. Des bases tenues par des puissances hostiles
seraient en mesure de neutraliser les forces américaines stationnées dans les
Açores ou d'autres îles voisines et d'empêcher l'accès au pétrole du Moyen
Orient" 2 .
Ainsi une Afrique du Nord solidaire de l'Occident est-elle conforme aux
intérêts des Etats-Unis, qui requièrent la sécurité des voies
d'approvisionnement en pétrole, la liberté de passage à Suez et surtout
l'encerclement d'un système idéologique hostile.
En définitive, le protectorat du Maroc, exclu de la couverture atlantique,
joue un rôle essentiel dans le dispositif stratégique proprement américain.
Dans l'immense réseau de bases dirigées contre Moscou que Washington
commence concrètement à tisser après la mise en place du Pacte Atlantique,
le Maghreb et en particulier le Maroc ne pouvaient être négligés. Malgré les
fermes mises en garde de Paris et de la résidence générale, les Etats-Unis
réaffirment leur volonté de maintenir et de développer leurs bases.
L'importance des intérêts économiques et militaires au Maroc, le souci
d'empêcher l'extension de l'influence communiste dans la région, la volonté
de maintenir une force militaire essentielle pour l'avenir de l'influence
occidentale commandent en effet la politique américaine.
1 Sur la portée des engagements français, cf. supra p. 152 et svtes. Sur les négociations, cf.
supra p. 172 et svtes.
2 Note du NSC, 22/12/1950-NSC Files-Lot 63D351
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