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Les Filles d'Antigone

De
228 pages

De l'Antiquité à nos jours, la vie de femmes rebelles.

Elles ont opposé leurs valeurs personnelles à la loi d'un État despotique.

Elles ont dit non à la force brutale.

Au-delà du féminisme, elles ont agi au nom du genre humain.

Certaines l'ont payé de leur vie, telle cette jeune étudiante allemande, exécutée à Munich, en 1943, pour avoir déposé à l'université des tracts anti-nazis.


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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-414-06772-5

 

© Edilivre, 2017

Du même auteur

Du même auteur :

La Légende de Christophe

Roman

France Europe Edition

Les Filles de Médée

(Femmes en rupture, mères maltraitantes)

Essai

Les Presses du Midi.

Prologue

L’homme reconnaît son désir au changement dans son corps et la femme s’abandonne au plaisir d’être prise par l’homme. Dans le jardin d’Eden, rien de tel. Adam et Eve ne savent pas qu’ils sont nus. Ils se regardent sans honte mais aussi sans envie, ils vivent dans l’ignorance de l’interdit et du péché. La nuit, ils dorment comme des enfants, l’un près de l’autre, sans que rien ne trouble leur sommeil, et se promènent le jour dans les allées fleuries. Ils ont le droit de cueillir tous les fruits du verger sauf ceux du pommier. C’est la seule restriction qu’impose Yaveh Dieu, leur créateur. Tel est son ordre, sous peine de mort.

« Non, vous ne mourrez pas, dit le serpent perfide à Eve pour la tenter. Ce pommier est l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Manger ses fruits, c’est accéder au savoir divin. Yaveh sait que du jour où vous en mangerez vos yeux s’ouvriront et vous deviendrez son égal. Et puis, leur chair est délicieuse… »

Eve, séduite par les propos perfides du démon, cède à la tentation. Elle cueille une pomme. Après avoir croqué dedans elle la présente à son mari pour qu’il goûte à son tour. Aussitôt l’homme et la femme s’aperçoivent qu’ils sont nus. Gênés, ils couvrent leur sexe avec des feuilles de figuier.

Mais Yaveh les surprend. Alors, pour punir Eve de lui avoir désobéi, il condamne la femme à la souffrance, la plainte, la soumission : « Tu enfanteras dans la douleur, ton désir te portera vers ton mari et lui te dominera. » Et pour punir Adam d’avoir écouté Eve, il condamne l’homme au travail pénible et à la finitude dans la mort : « Tu te nourriras des plantes du sol qu’il te faudra extraire entre les ronces et du pain qu’il te faudra gagner à la sueur de ton front, et ce jusqu’à ce que tu retournes à la terre d’où tu as été tiré, car tu es poussière et tu retourneras à la poussière. » (La Genèse, 3,1). Puis il chasse le couple du Paradis Terrestre et l’exile sur la terre.

Sur la terre, les hommes sont forts et les femmes allaitent les bébés. Est-ce à cause de ces données physiologiques (ou de la malédiction divine ?) qu’à l’aube de l’évolution les mâles, partis à la chasse ou à la guerre en laissant les femelles dans les grottes, ont pris les pouvoirs domestique et politique ? Le paradigme de l’homme qui agit dans le monde et de la femme passive, soumise et confinée dans la sphère familiale était né. Il a traversé les civilisations. En contrepoint, les figures féminines qui transgressent une loi supérieure ou qui résistent à l’oppression ont nourri les mythologies païenne et judéo-chétienne. En voici deux exemples, en Grèce et en Judée.

Thèbes, Béotie, Grèce centrale. Oedipe et Jocaste, roi et reine de Thèbes, ont eu quatre enfants : deux fils, Etéocle et Polynice, deux filles, Antigone et Ismène. Le couple royal étant mort, le pouvoir est vacant. Etéocle, qui ne veut pas partager la couronne avec Polynice, lui déclare la guerre. Voici qu’une lutte fratricide s’engage. Au cours d’un combat aux portes de la ville les deux frères s’entre-tuent. Créon, leur oncle, se fait acclamer roi. Pour mettre définitivement fin aux troubles qui ont agité la cité et affirmer sa jeune autorité, le nouveau maître de Thèbes croit bon de promulguer des lois. L’une d’elles régit le sort des dépouilles princières : Etéocle, bien qu’à l’origine du conflit, sera enterré avec tous les honneurs dus à son rang tandis que Polynice, qui a levé une troupe étrangère, sera abandonné sur le champ de bataille, son corps livré aux charognards. Il n’est à personne permis de lui rendre hommage, sous peine de mort. Des gardes empêcheront quiconque d’approcher du cadavre.

Le culte des morts est l’un des fondements de la pratique religieuse du peuple hellène. Ce décret est arbitraire, injuste et non conforme à ses coutumes et croyances. Antigone, attachée à son frère et aux valeurs de ses ancêtres, refuse de s’y soumettre. Pour elle, Polynice doit être enseveli selon les rites pour que l’âme du défunt rejoigne l’au-delà. Telle est la tradition. Elle la fera respecter quoi qu’il en coûte, fusse au péril de sa vie.

Une seule pensée occupe désormais sa conscience : enterrer le défunt. Elle confie son projet à Ismène. Mais Ismène, effrayée, conseille la soumission. Antigone, déçue par la lâcheté de sa sœur, décide d’agir seule. Elle sort de la ville dans la nuit pour se rendre en cachette sur le champ de bataille, trouve le corps de son frère et entreprend de le couvrir de terre. Hélas, le bruit alerte une patrouille. La princesse est arrêtée et amenée devant Créon.

Le roi, embarrassé, accepte de fermer les yeux sur l’infraction de sa nièce pourvu que personne ne l’apprenne Ainsi, son autorité ne sera pas remise en cause, le peuple ne pourra l’accuser de faiblesse partisane, il ne perdra pas la face. Mais Antigone refuse le compromis. Elle revendique son acte qu’elle juge légitime. Non révélé, celui-ci perdrait en sens et en valeur. Elle le proclame haut et fort afin que tous, à Thèbes, l’entendent. A Créon, s’il veut rester crédible et respecté, ne reste plus qu’à condamner sa nièce à être jetée aux oubliettes.

Béthulie, en Judée. Ozias, archonte de la cité, a refusé de se soumettre à Nabuchodonosor, le puissant roi des Assyriens. Holopherne, le chef de son armée, fait le siège de la cité. Après avoir occupé les points d’eau et les postes élevés sur les crêtes, il concentre ses troupes devant les murs. Béthulie est encerclée. Aucune issue possible, aucun ravitaillement.

Le peuple, assoiffé, à l’agonie, supplie Ozias de se rendre : « Nous serons réduits en esclavage mais nous ne verrons pas de nos yeux la fin cruelle de nos femmes et de nos enfants. » (Livre de Judith, 7,28) Ozias, qui veut encore croire en une intervention divine, demande de patienter cinq jours. Au sixième, si rien ne s’est passé, il donnera l’ordre d’ouvrir les portes de la ville.

A Béthulie il est une jeune et riche veuve, pieuse, sage, belle et respectée de tous. Elle a pour nom Judith. Devant l’adversité Judith se refuse à l’échéance fatale. Elle sait bien qu’Holopherne n’aura nulle pitié. Elle s’adresse à Yaveh dans une prière fervente : « Dieu de mon père, Dieu d’Israël, accorde à la main d’une femme, d’une veuve, la force d’agir, à son âme le courage. Ce n’est pas dans la multitude d’une armée que réside ta puissance. Tu es le protecteur des humbles et des faibles, le défenseur des accablés, le sauveur des désespérés. » Après avoir prié, Judith se purifie, se baigne, revêt des habits d’apparat, s’oint de myrrhe et d’encens, tresse sa chevelure couleur d’ébène, orne ses doigts de bagues et de bracelets d’ivoire.

Ainsi parée, plus belle que jamais, Judith s’éloigne de la ville et s’avance dans les rangs ennemis. Les soldats, médusés par son port, sa prestance, sa beauté, la mènent jusqu’à la tente de leur chef. Devant le général la jeune femme s’incline respectueusement. En s’inclinant, sa gorge blanche s’offre au regard de l’homme. Holopherne lui demande ce qu’elle veut, quels motifs l’ont poussée à venir jusqu’ici. Judith, dont le dessein est de se faire passer pour une traîtresse envers son peuple, répond : « C’est pour sauver ma vie. Je guiderai tes guerriers jusqu’à la ville par un chemin secret et je leur livrerai les résistants. »

Holopherne, subjugué par la beauté et la sensualité de cette femme, en oublie toute mesure de prudence. Cette fille d’Israël semble si docile, si désirable, tellement inoffensive. Il commande un festin dans sa tente et congédie ses gardes avec la consigne de ne plus le déranger. Des mets et du vin sont apportés. Holopherne invite Judith à boire. Judith porte la coupe à ses lèvres, boit à peine quelques gouttes et la tend à son tour à Holopherne. Judith boit à nouveau mais très modérément. Le jeu se prolonge dans la nuit. Holopherne, lui, boit beaucoup. Jusqu’à l’ivresse. Jusqu’à ce qu’il s’enfonce dans le sommeil. Au petit jour, Judith saisit une dague et frappe l’Assyrien dans le cou, le frappe tant et tant que la tête se détache du corps, puis, discrètement, quitte le camp endormi et regagne Béthulie en brandissant le macabre trophée.

Cependant la nouvelle de la mort d’Holopherne a jeté un grand trouble parmi les assiégeants. Terrifiés et privés de leur chef, ils s’enfuient en désordre. Voyant cela, les défenseurs deviennent attaquants : ils poursuivent l’ennemi tandis que les cités voisines, prévenues, se joignent à la chasse. L’armée de Nabuchodonosor est défaite, ses soldats terrassés. Judith, la jeune et belle veuve de Béthulie, est louée pour son acte héroïque. C’est la femme qui, avec l’aide de Dieu, a refusé l’adversité et a sauvé le peuple juif.

A l’instar des héroïnes mythiques, les femmes rebelles ont jalonné l’histoire du monde, du Moyen-âge jusqu’à nos jours. Elles ont pour nom Geneviève de Paris, Charlotte Corday, Sophie Scholl, Rosa Parks, Malala Yousafsai. Certaines d’entre elles furent à l’origine de grands bouleversements. D’autres sont mortes pour rien, sans avoir vu le fruit de leur courage. Pour rien ? Non. Comme Sophie Scholl, cette jeune Allemande qui, naïvement, crut qu’elle alerterait son peuple anesthésié du mal qui le rongeait, elles resteront dans les mémoires comme les rares symboles qui font l’honneur de notre pauvre Humanité.

Sophie Scholl, l’étudiante Allemande

Munich. Jeudi 18 février 1943 ; 10h. Hans Scholl, après avoir passé le porche de l’atelier Eickemeyer, a jeté un regard furtif et circulaire dans la rue. Un réflexe. Ne voyant rien de suspect, il a fait signe à sa petite sœur de la suivre. Sophie lève les yeux vers le ciel. Elle regarde toujours le ciel quand elle sort. Ce matin, un soleil pâle s’efforce de briller. « C’est normal, se dit-elle, nous sommes encore loin du printemps. Mais le soleil, même timide, c’est tout de même le soleil. » La jeune fille, toujours prête à lire des signes encourageants dans la nature, malgré le froid, malgré la guerre, a l’optimisme de son âge. Le chemin sera long mais la paix reviendra, elle en est sûre, comme les jours clairs reviennent toujours après le noir de l’hiver.

Pour se faire le moins possible remarquer, Sophie s’est habillée de façon neutre d’une jupe grise, d’un pull de grosse laine et d’une veste sobre. C’est elle qui porte les tracts. On se méfie moins d’une demoiselle que d’un jeune homme, surtout si celle-ci se dirige vers la gare, une valise à la main, comme pour prendre un train. C’est ce chemin que, pour donner le change, elle empruntera jusqu’au plus loin possible, avant de bifurquer vers l’université Ludvig Maximilians. Son frère Hans marche derrière elle, en veillant que personne ne les suit. A Munich, en ces années de guerre et de terreur, la police est partout.

Il y a peu de monde dans les rues. La plupart des hommes sont au front et leurs femmes aux usines d’armement. Un couple les hèle du trottoir d’en face : Gisela, une amie de Sophie, et Carl, son fiancé. Tous deux, comme Hans et Sophie, sont étudiants.

– Bonjour, dit Gisela. Vous allez à l’Uni ? Nous aussi. Faisons la route ensemble.

Les Scholl auraient préféré éviter leur rencontre. Maintenant il faut faire bonne figure. Hans, un instant embarrassé, se reprend vite :

– Ma sœur prend le train pour Ulm. Elle va voir sa famille. Je l’accompagne un bout de chemin. Je vous rejoindrai plus tard.

Les étudiants, bien qu’un peu étonnés de ce départ en milieu de semaine, en pleins cours, n’en demandent pas plus et se remettent en marche :

– Alors, salut. Bon voyage, Sophie. A toute à l’heure, Hans.

Université Ludwig Maximilians ; 10h45. Le hall est désert. Les cours finissant à 11h, les étudiants sont en amphithéâtre. Sophie ouvre en hâte la valise. Il y a deux paquets de trois cent tracts, les sixièmes de la série. Hans saisit l’un des paquets et Sophie garde l’autre. Deux escaliers montent aux galeries. Hans gravit celui de gauche, Sophie celui de droite. Tandis que Hans jette les tracts sur les marches, Sophie les dispose sur la longue balustrade qui borde la coursive. Vite, il faut faire vite, quitter les lieux. Leur tâche finie, les jeunes gens se retrouvent dans le hall, essoufflés, le cœur battant. Mais avant de s’enfuir, Sophie s’aperçoit que la valise n’est pas tout à fait vide, qu’il reste au fond une centaine de tracts. Sophie est consciencieuse. Elle ne supporte pas un travail inachevé. Cette conscience va la perdre. Elle remonte. La pile restante, elle la dépose sur la rambarde. C’est alors que l’idée lui vient de pousser les papiers dans le vide. Une pichenette, une simple pichenette mais qui va bouleverser sa vie. Les feuilles s’envolent dans le hall et retombent sur le sol. Les étudiants, après les cours, n’auront qu’à se baisser pour les cueillir. Cette idée réjouit Sophie tandis qu’elle dévale l’escalier et que les premiers étudiants apparaissent. Déjà ! Hans et Sophie, pour passer inaperçus, se mêlent à ceux qui se dirigent vers la sortie. Sophie, qui a lu l’Odyssée dans son enfance, se souvient-elle des compagnons d’Ulysse enfermés dans la grotte du Cyclope, berger et mangeur d’hommes. Pour ne pas être vus ils s’accrochent sous la panse des moutons dans l’espoir que l’œil unique du monstre ne les distinguera pas lorsque le troupeau sortira pour paître. Sophie a une culture classique et humaniste. Elle a connu, autant que la censure le lui permit, les auteurs grecs, les philosophes du siècle des lumières, les poètes romantiques. Elle s’est inscrite aux cours de biologie et de psychologie, convaincue que ces matières, loin d’être antinomiques, étaient un bon alliage à la compréhension de la vie. Sophie a la foi en l’esprit. Mais que peut la culture contre la barbarie ? A Munich, en l’an 1943, au milieu du vingtième siècle, la grotte, c’est l’université Nationale-Socialiste et le cyclope, c’est Schmitt, l’appariteur de l’université. Il a surpris la jeune fille à jeter les tracts avant qu’elle ne se fonde dans la foule, il a vu le jeune homme qui l’accompagne, il a crié « arrêtez-vous, arrêtez-vous ! », il a fermé les portes, il a appelé la police. Et la police, en ce temps-là, n’est jamais loin. Deux membres de la Gestapo, manteau et chapeau noirs, bientôt suivis de militaires à l’uniforme vert de gris, sont déjà sur les lieux. L’université est encerclée. Les Scholl sont arrêtés. Sophie tient encore sa valise à la main.

– Ceci vous appartient ? lui demande un policier.

– Oui, reconnaît-elle, baissant la tête.

Tandis que l’homme s’empare de la valise, Hans froisse un papier dans sa poche, le porte vivement à sa bouche et tente de l’avaler. Mais Schmitt, qui a tout vu, le lui arrache avant qu’il ait le temps de le faire disparaître. Ce papier, c’est le brouillon d’un texte que Chritophe Probts, un autre membre de La Rose Blanche, avait écrit et qu’il avait confié à son ami pour relecture. Le septième tract ? Le manuscrit passe dans les mains de la Police.

Les Scholl, menottés, encadrés, poussés vers la sortie, traversent la foule silencieuse des étudiants. Les filles s’écartent à leur passage, les garçons baissent les yeux. D’eux pas un cri, pas un mot, pas un geste. Sont-ils indifférents, hostiles ? Sont-ils paralysés par la peur ? Que pensent-ils vraiment ? Qui peut lire leur visage impassible ?

Une voiture banalisée est stationnée en bas des marches. On pousse les Scholl à l’arrière. Direction le palais Witelbasher, siège de la Gestapo. Hans est conduit dans un bureau et Sophie dans un autre. Le policier qui escorte la jeune fille s’appelle Loder. Il est sec et nerveux. Il a le regard dur. Il la tient par le bras, lui donne des ordres brefs et manifeste d’emblée des signes d’hostilité. Un vrai Nazi. Celui qui est chargé de l’audition a une cinquantaine d’années, les cheveux dégarnis. Il porte une veste claire, une chemise blanche et un nœud papillon rouge foncé qui tranche avec le reste. Il se présente : « Je me nomme Mohr, Albert Mohr. Je suis chargé de l’instruction. » Il parle correctement et paraît moins marqué que Loder. A le voir dans la rue il passerait pour un monsieur qui exerce un métier ordinaire, un banquier, un commerçant, un architecte, par pour un Gestapiste. Les apparences sont trompeuses ! Assis derrière son bureau, l’homme fixe la prévenue qui se tient devant lui, comme s’il cherchait à lire dans ses pensées, à percer son mystère, le mystère d’une toute jeune femme qui vient de jouer bêtement sa vie. Et pour quoi ? Pour des idées démocrates et petites bourgeoises. Et pour qui ? Pour une bande d’intellectuels idéalistes, ses complices. Car elle a sûrement des complices. « Quel gâchis ! se dit-il. Cette fille qui avait tout pour faire de bonnes études, se rendre utile au Reich par son travail, en se mariant et faisant des enfants, est maintenant l’objet d’une instruction pour haute trahison. » Car Mohr l’a pressenti d’emblée, c’est de haute trahison que le Parquet va l’accuser.

12h. Première audition. Dépôt des pièces à conviction sur le bureau : valise et tracts. Mohr, un rictus de dégoût au visage, saisit le premier de la pile. Il le saisit du bout des doigts, entre pouce et index, comme quelque chose de sale, de répugnant, un mouchoir souillé, un insecte écrasé. Il soupire, il hoche la tête, il n’a jamais rien vu d’aussi stupide. Il lit : « Etudiants ! Etudiantes ! La défaite de Stalingrad a jeté notre peuple dans la stupeur. La vie de trois cent mille Allemands, voilà ce qu’a coûté la stratégie géniale de ce soldat de seconde classe promu chef des armées… Le jour est venu de demander des comptes à la plus exécrable tyrannie que notre peuple ait jamais endurée… Nous avons grandi dans un Etat où toute expression libre est impossible… Les hommes sont devenus des criminels sans dieu, sans honte, sans conscience… Luttons contre la dictature ! Quittons les rangs des Nazis… Après tout ce sang répandu, la honte pèsera pour toujours sur l’Allemagne si la jeunesse ne se révolte pas pour écraser ses bourreaux et bâtir une nouvelle Europe. Etudiants, Etudiantes, Le peuple a les yeux fixés sur nous… »

Ayant lu et relu, Mohr repose la feuille, allume une cigarette, fait signe à Sophie de s’asseoir et lui tend le paquet. Elle refuse poliment.

– Vous ne fumez pas ? demande-t-il comme entrée en matière.

– Seulement à l’occasion, répond-elle, mal à l’aise, d’une voix qui tremble un peu.

Mohr, concentré, la considère à travers une volute de fumée. Il réfléchit intensément et dans l’effort ses yeux passent du gris au noir. « Décidément, se dit-il, cette fille n’a rien d’une anarchiste, d’une communiste ou d’une fille dépravée comme on voit dans les sociétés occidentales décadentes. Elle fait plutôt enfant de bonne famille, d’une famille allemande. Quel gâchis ! Comment en est-elle venue là ? » Mais le temps passe. Mohr, professionnel, écarte ses pensées pour se mettre au travail. Son travail, c’est d’interroger la prévenue. Et tout d’abord, parce que c’est la procédure, d’établir son identité.

– Nom, prénom, date et lieu de naissance ?

– Je m’appelle Sophie Magdalena Scholl. Je suis née le 9 mai 1921, à Forchtenberg.

– Adresse à Munich ?

– Je loue avec mon frère un appartement au 13 de la rue Ujerstrass.

– Qu’étudiez-vous à l’université ?

– Je suis inscrite en première année de biologie. J’assiste également aux cours de philosophie du professeur Hubert.

– Qu’avez-vous fait auparavant ?

– De mai à octobre 41 j’ai été affectée au service du travail et d’octobre 41 à avril 42 au service auxiliaire dans un camp de jeunes.

Une machine à écrire se met à crépiter. Une femme en uniforme, assise à une table dans le fond de la salle, tape le compte rendu de l’audition. Sophie ne l’avait pas vue en entrant. Mohr l’interroge à nouveau :

– Déjà condamnée ?

– Non, répond-elle d’un haussement d’épaules.

Cette question est de pure forme et l’enquêteur ne semble guère étonné de la réponse. Cette fille n’a rien d’une délinquante.

– Où habitent vos parents ?

– A Ulm.

– Profession du père ?

– Mon père était conseiller financier.

– Il ne l’est plus ?

– Non.

Sophie s’est gardée de préciser que Robert, son papa, a été interdit d’exercer sa profession pour avoir, en public, comparé le Führer à Attila, l’empereur des Huns, qui, au cinquième siècle, envahissait l’Europe, ne laissant derrière lui que champs de ruines, villages incendiés, femmes violées, hommes égorgés ou réduits en esclavage. Des personnes mal intentionnées avaient rapporté ses propos, la délation étant une pratique répandue en Allemagne Nazie. Sophie, espérant attendrir l’enquêteur, croit plus opportun d’ajouter :

– Mon père a été aussi maire de Forchtenberg. Durant son mandat, il y a fait venir une ligne de chemin de fer.

Mais Mohr, apparemment, n’a cure des réalisations d’un petit maire de Province. Ce qui l’importe, c’est le parcours de cette fille qui vient d’être arrêtée en plein Munich pour diffusion de tracts subversifs :

– Vous avez vécu à Forchtenberg ?

– Oui, jusqu’à l’âge de 9 ans. Ensuite à Ludwigsburg. Puis nous avons déménagé à Ulm.

– Pour quelles raisons à Ulm ?

– Pour que mes frères et moi puissions poursuivre nos études. Ludwigsburg est une petite ville. Il n’y a pas de lycée.

Mohr lâche sa première observation. Elle se veut à la fois moralisatrice et culpabilisante :

– Vos parents semblaient soucieux de votre éducation. C’est ainsi que vous les remerciez, en commettant un délit grave à l’Université, un lieu normalement réservé à l’étude !

Sophie n’a que faire de leçons de morale. Elle aime son père et sait bien ce qu’il pense. Mais, pour le préserver, elle croit bon de ne pas relever la remarque et pour ne pas répondre elle baisse la tête. L’homme, qui croit y voir un signe de contrition, reprend son interrogatoire :

– A part Hans, vous avez donc d’autres frères et sœurs ?

– Oui, nous sommes cinq : Inge est la plus âgée. Elle est mariée. Puis viennent Hans, Elizabeth, moi et enfin Werner, le plus jeune. Je suis la quatrième dans la fratrie.

– Célibataire ?

– Oui, mais je suis fiancée.

– Son nom ?

– Fritz Harnagel. Il est capitaine dans la Wehrmacht.

– Où se trouve-t-il actuellement ?

– En Russie.

Sophie imagine un instant que ce dernier aveu, un fiancé au front, pourrait attendrir le policier Nazi. Mais Mohr, sans relever, change de sujet :

– Passons aux faits. Vous avez reconnu devant l’appariteur Schmitt avoir jeté une pile de tracts semblables à ceux trouvés dans cette valise, valise que vous portiez au moment de votre arrestation, les avoir jetés du haut de la balustrade du second étage de l’université Ludwig Maximilans. Vous maintenez vos dires ?

Ces préambules n’ont pas intimidé Sophie comme l’espérait le policier. Au contraire ils lui ont laissé le temps de reprendre ses esprits. Elle est maintenant bien décidée à se défendre, à appliquer la stratégie que son frère Hans avait imaginée en cas d’arrestation, à nier en bloc :

– Oui, enfin non. Ces papiers reposaient sur le bord. En passant, j’ai juste donné un coup de coude dedans. Ils sont tombés dans le hall en s’éparpillant.

– Pourquoi avez-vous fait cela ?

Quelle raison donner ? Quel prétexte ? Quelle excuse ? Sophie, qui s’attendait à la question, y réfléchit depuis une heure. La maladresse ? L’insouciance ? Elle n’a rien trouvé de mieux. Elle lance, dérisoire :

– Par jeu.

– Par jeu ?

– J’aime bien faire des blagues. J’ai toujours été comme cela. Je me rends compte que c’était une bêtise. Je le regrette mais, à présent, je n’y peux rien changer.

Mohr, qui hésite entre le doute et l’étonnement devant autant de légèreté, rappelle combien ces tracts revêtent un caractère hautement subversif :

– Leur diffusion tombe sous le coup d’un décret spécial de droit pénal en temps de guerre. Il s’agit bel et bien d’un acte de haute trahison, puni de camp de travail, de prison ou de la peine capitale.

Pour appuyer ses dires, il pousse vers elle un gros livre rouge, le Code Pénal. Sophie repousse le livre :

– Ceci ne me concerne pas. Je vous l’ai dit, c’est par jeu que j’ai donné ce coup de coude.

Mohr la regarde longuement. Ayant saisi les tracts, il tasse les feuilles de papier en en tapant les bords sur son bureau, consciencieusement, à la manière d’un bureaucrate, afin qu’aucune d’elles ne dépasse de la pile. Lorsqu’il juge que la pile est bien nette, il l’introduit dans la valise.

– Cela rentre parfaitement, constate-t-il en fixant Sophie droit dans les yeux. Sophie esquisse un pâle sourire :

– C’est le hasard.

Mohr hausse le ton :

– Vous vous moquez de moi ! Pourquoi portiez-vous une valise à l’université au lieu d’un cartable avec des livres et des cahiers ?

– En fait, je n’allais pas en cours mais à la gare. J’avais le projet de prendre le train de 12h48.

– Pour aller où ?

– A Ulm.

– Pour y faire quoi ?

– Voir mes parents. Ma mère m’avait lavé du linge. Je prévoyais d’en ramener à mon retour. Voilà pourquoi je portais cette valise.

– Une valise pour ramener du linge propre. Une valise vide. Vous n’aviez pas prévu d’emporter du linge sale ?

– Non, à Munich j’ai seulement du petit linge. Je le lave à la main. La grosse lessive, c’est ma mère qui s’en charge.

Cette contradiction n’échappe pas à l’esprit du policier. Il la saisit :

– Vous n’aviez donc aucun besoin de linge propre. Mais quasiment dans la même phrase vous dites que vous vouliez en rapporter.

Sophie sent le piège. Elle s’en sort comme elle peut :

– Je voulais en prévoir suffisamment pour les semaines suivantes, ne comptant pas retourner à Ulm avant Pâques.

– Pourquoi partir ce jour ? Vous avez des cours importants en fin de semaine Nous avons vérifié. Ce départ semble précipité.

– J’avais projet également de rendre une courte visite à l’une de mes anciennes amies de collège qui est sur le point d’accoucher. Ayant appris qu’elle s’apprêtait à rejoindre sa famille à Hambourg, j’ai décidé d’avancer mon voyage.

– Mais alors, que faisiez-vous à l’Université au lieu de vous rendre à la gare ?

– C’est que j’avais prévu de déjeuner avec mon amie Gisela Shetling. On devait se retrouver à midi à la maison du lac du jardin anglais.

– Et votre train pour Ulm ?

– Voilà pourquoi j’ai changé d’avis hier soir. Je suis allée à l’Université pour décommander Gisela.

Pour Mohr, toutes ces explications sont des invraisemblances. Convaincu que la prévenue ment, il est bien décidé à la confondre :

– Une valise vide pour partir en voyage, une visite anticipée, un rendez-vous décommandé : vos explications sont confuses, mademoiselle Scholl. Mais venons-en à votre frère. Pourquoi était-il avec vous si vous étiez seulement venue à l’Université pour décommander le déjeuner avec votre amie et prendre ensuite le train ?

– Nous allons souvent ensemble à l’Université. Hans, qui est étudiant en médecine, désirait voir la clinique neurologique. Nous avons saisi l’occasion.

– Le concierge a déclaré vous avoir vu un peu avant 11 heures dans la galerie du second étage. Qu’y faisiez-vous ?

– J’étais à la recherche de Gisela. Je savais qu’elle assistait au cours du professeur Hubert sur l’introduction à la philosophie. J’avais prévu de l’attendre à la sortie.

– Cours qui a lieu au premier étage. Cela aussi, nous l’avons vérifié.

– Oui, mais comme nous étions en avance, j’ai également voulu montrer à Hans l’institut de psychologie où je me rends souvent. Il est au second.

– Où ont été trouvés les tracts !

– Oui. Nous les avons vus sur le sol et sur la rambarde avant que je les fasse tomber.

– Sans les lire ?

– Si, mais brièvement. Même que mon frère a fait une plaisanterie.

– Plaisanterie politique ?

– Oh non, sur le gaspillage du papier. Mon frère est aussi apolitique que moi.

Mohr n’en croit pas un mot. Il change brutalement de sujet :

– Avez-vous assisté au meeting du Deutch Museum ?

– Non, répond Sophie, qui sent un piège.

– C’était pourtant, pour les étudiants, un devoir politique de s’y rendre.

– J’évite tout ce qui est politique. Je vous l’ai dit.

Mohr poursuit :

– On vous aura certainement rapporté ce que le gauleiter Giesler, dans son discours, a déclaré, à savoir que les filles d’Allemagne, après la victoire finale, pour compenser la perte des hommes à la guerre, pour repeupler le pays, feront bien de donner des enfants au Führer plutôt que de traîner dans les couloirs de l’Université. Même qu’en riant il a promis de réserver les moins jolies à ses aides de camp ! Vous êtes sûrement au courant de la petite manifestation d’hostilité qui a suivi ?

Sophie hausse les épaules :

– J’en ai entendu parler. C’est tout.

– Qu’en pensez-vous ?

« Cette question est encore un piège « se dit-elle. Ne sachant que répondre sans trop se dévoiler, elle répond, laconique :

– Question de goût.

Disant cela, la jeune fille a laissé échapper une moue involontaire. L’enquêteur ne s’en aperçoit pas ou fait semblant. Il travaille pour les Nazis mais, élevé dans des principes de politesse et de pudeur, reste un homme de principes. Au fond de lui, adhère-t-il à ces propos de bas étage, même lâchés sous forme de plaisanterie ? Il se tait un moment puis se lève de son siège, appelle son adjoint qui attendait derrière la porte pour qu’il surveille en son absence et quitte la pièce. Plusieurs minutes se passent, pesantes et silencieuses, sous le regard inamical de Loder qui s’est campé derrière la chaise de Sophie. Mohr réapparaît enfin. Sophie est presque soulagée de le voir parce que Loder s’en va. Mohr s’avance en lisant une double page dactylographiée. C’est un procès-verbal, celui de l’interrogatoire d’Hans Scholl. Ayant lu, il fait, sur un ton neutre :

– Mademoiselle Scholl, il semble, au vu de ce rapport, que votre frère ait confirmé vos dires. Ou vous dîtes la vérité ou vous vous êtes bien concertés. D’autre part, nous n’avons retrouvé aucune trace des tracts dans la valise. Pour l’instant, rien ne prouve qu’elle les ait contenus. En conséquence, vous allez être conduite au bureau des enregistrements pour les formalités d’usage puis en cellule en attendant une fin possible de garde à vue.

En entendant ces derniers mots, les yeux de Sophie s’allument d’une lueur d’espoir. Mohr poursuit :

– La suite dépendra des compléments d’enquête.

Les yeux de Sophie se voilent à nouveau. Mohr, dans un sourire énigmatique, se penche sur elle :

– Qui sait ? Peut-être pourrez-vous prendre le train pour Ulm ce soir. Soulagée ?

De ce qu’il pense sur la culpabilité réelle de la prévenue, Mohr ne laisse rien paraître. Est-il crédule ? Attend-il d’autres preuves ? Le ton qu’il emploie est-il compassionnel ou faussement amical ? Lâche-t-il sa proie avant de la reprendre, tel le chat fait avec une souris ? Il y a, dans ses dernières paroles, une nuance d’ironie, peut-être de complicité. L’homme a un garçon du même âge que Sophie. Il est au front et il n’a pas donné de ses nouvelles depuis des jours. Ce fonctionnaire Nazi pourrait-il se laisser attendrir par le sort de cette toute jeune femme, presque encore une enfant, qui pourrait être sa fille ? Cette pensée a traversé Sophie. Restée méfiante néanmoins, elle reste sur ses gardes, elle craint toujours un piège, elle dit seulement, en regardant Albert Mohr dans les yeux, comme habitée d’une évidence :

– Je n’ai jamais été inquiète.

14h. Salle d’enregistrement de la Gestapo. Sophie à nouveau amenée par Loder. Atmosphère lourde et fébrile, climat de grande tension. Les fonctionnaires la regardent passer avec une curiosité hostile, d’autres se parlent à voix basse, se transmettent des notes. Tous paraissent nerveux, tendus. C’est que, depuis quelques mois, les murs de Munich se sont remplis de slogans et de mots d’ordre hostiles au régime tels que « Vive la liberté » et même « A bas Hitler ». Le Ministère de l’Intérieur a demandé des comptes à la police locale qui, en échec de trouver les auteurs, rage d’impuissance. Ces derniers jours, les graffitis se sont multipliés. Les préposées au service de nettoyage (souvent des prisonnières venues de l’est) n’arrivent plus à les effacer tous.

Une femme d’une trentaine d’années est chargée de déshabiller et d’examiner la prévenue avant d’être mise en cellule. Profitant d’un instant où toutes deux se trouvent seules, sans le regard des policiers, elle lui glisse dans l’oreille en prenant garde de n’être pas surprise : « Je m’appelle Else Gebel. Je suis moi-même détenue et affectée à ce service. Je serai votre compagne de cellule. Si vous avez encore quelque papier sur vous, déchirez-le maintenant, confiez-le moi afin que je m’en débarrasse. » La femme parait sincère et amicale. Mais Sophie, méfiante, ne répond pas.

La cellule est composée de deux lits en métal avec une couverture grise et une petite fenêtre en haut du mur. La fenêtre est grillagée mais laisse apercevoir un coin de ciel. Sophie a toujours aimé regarder le ciel. A Forchtenberg, il fut le confident de ses premiers chagrins. Enfant, elle parlait aux nuages, à la lune, au Bon Dieu. Mais aujourd’hui, il s’agit de bien autre chose qu’un chagrin de petite fille. Sophie a 21 ans. Elle est majeure. Elle sait qu’elle ne pourra bénéficier de l’excuse de la jeunesse. Et même, depuis quand son pays se soucie-t-il de la jeunesse ? Sophie a appris que les enfants handicapés étaient euthanasiés. Bien qu’au fait de la politique anti-juive de son gouvernement, elle ne réalise pas encore toute l’étendue de la Shoah. En revanche, elle sait parfaitement, par Alex et Hans qui ont fait la Campagne de Russie, comment les Caucasiens, paysans, villageois, hommes, femmes et enfants, sont massacrés par les liquidateurs qui interviennent après que la Wehrmacht ait « libéré » le territoire, tels des vautours sur le champ d’un carnage. La voici maintenant mise au secret d’une instruction menée par la police politique d’un pays engagé dans une guerre totale, encerclé, aux abois, sous la coupe d’un enragé, la voici soupçonnée d’atteinte à la sûreté de l’Etat, et quel Etat, celui d’une des dictatures les plus dures que le monde ait connues.

15h. Sophie attend depuis deux heures dans sa cellule. Bruit de serrure. La porte s’ouvre. Une femme entre. La porte se referme derrière elle. Sophie reconnaît Else Gebel, la préposée de tout à l’heure. Else n’avait pas menti : elle est une codétenue. Membre du parti communiste clandestin, arrêtée il y a plus d’un an en possession d’un tract anti-gouvernemental et condamnée à la prison à vie, Else est incarcérée avec Sophie avec mission de l’empêcher qu’elle se suicide.

– Pourquoi travailles-tu pour tes géoliers ? demande Sophie.

– Il faut survivre, répond Else, gagner du temps. La fin de la guerre est proche. Dans quelques semaines les Alliés seront là. Toi, surtout, n’avoue que ce qu’ils peuvent prouver. Nie tout le reste. Sois forte.