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Les hommes politiques du Libournais de Decazes à Luquot

De
550 pages
Au-delà de la géographie électorale et politique de la région, c'est le personnel politique (environ 2500 personnes) appréhendé dans ses multiples facettes qui fait l'objet de cette étude. Qui sont ces hommes politiques ? Quelles sont leurs origines sociales, trajectoires professionnelles, fortunes, sociabilités, orientations religieuses et philosophiques ? On découvre un personnel politique essentiellement issu des classes aisées, où le poids des familles du monde viticole est prépondérant. Mais l'évolution démocratique bouscule cette domination en développant de nouvelles voies de conquête du pouvoir...
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Christophe-Luc

ROBIN

LES HOMMES POLITIQUES DU LIBOURNAIS DE DECAZES À LUQUOT
Parlementaires, conseillers généraux et d'arrondissement, maires de l'arrondissement de Libourne de 1800 à 1940

L'Harmattan

Logiques historiques Collection dirigée par Dominique Poulot
La collection s'attache à la conscience historique des cultures contemporaines. Elle accueille des travaux consacrés au poids de la durée, au legs d'événements-clés, au façonnement de modèles ou de sources historiques, à l'invention de la tradition ou à la construction de généalogies. Les analyses de la mémoire et de la commémoration, de l'historiographie et de la patrimonialisation sont privilégiées, qui montrent comment des représentations du passé peuvent faire figures de logiques historiques.

Déjà parus Hugues MOUCKAGA, Vivre et mourir à Rome et dans le Monde Romain, 2007. Janine OLMI, Oser la parité syndicale, 2007. Jean-Claude DELORME, Marie-Claude GENET-DELACROIX et Jean-Michel LENIAUD, Reconstruction, restauration, mise en valeur. Historicisme et modernité du patrimoine européen aux XIxe et XX: siècle, 2007. Gavin BOWD, Le Dernier Communard. Adrien Lejeune, 2007. David MATAIX, L'Europe des révolutions nationales 1940-42, 2006. Paul TIRAND, Émile DIGEON (1822 - 1894). L'itinéraire singulier d'un communard, 2006. Hugues MOUCKAGA, La Rome ancienne, rr siècle avo J.-C. rr s. ape J.-C., 2006. Jean-Pieae GRATIEN, Marius Moutet, un socialiste à l'outremer, 2006. Jean-Rémy BEZIAS, Georges Bidault et la politique étrangère de la France, 2006. Cécile BERL Y, Marie-Antoinette et ses biographes, 2006. Antonin GUY ADER, La revue Idées, 1941-1944. Des nonconformistes en Révolution nationale, 2006. Jacques LELONG, Le Bocage bourbonnais sous l'Ancien Régime, 2006. Robert PROT, Jean Tardieu et la nouvelle radio, 2006. Frédérique VALENTIN-McLEAN, Dissidents du parti communiste français, 2006.

« Libourne, pas Bordeaux, ce n'est pas la même chose. On a tendance aujourd'hui à oublier ces différences. La France est un ensemble de "pays" . Les uns très grands, les autres minuscules. Séparés par une vallée, une haie, une rivière. Le voyageur inattentif passe de l'un à l'autre sans s'apercevoir du changement. Et pourtant! Tout est différent. Certains mots, certaines mœurs, le dessin des champs, la manière de lier la paille ou de bâtir les murs, la forme des toits... [. . .] Bref, Libourne n'a pas grand-chose à voir avec Bordeaux. Sauf la passion du vin. Et le souvenir de l'Angleterre dont les cavaliers ont passé et repassé pendant des siècles dans nos vignes.» Olivier GUICHARD « Un chemin tranquille»

A mes parents, qui m'ont donné la vie et le goût de la vie.

A ma grand-mère maternelle; A la mémoire de ma grand-mère paternelle, de mon grand-père paternel, Jean-Albert Robin (1900-1983), qui fut de toutes les luttes politiques de son époque et maire de sa commune 49 ans, et de mon grand-père maternel, le docteur René Albert (1913-2000), quijamais ne voulut entrer dans l'arène électorale.

Ce travail est issu de la thèse présentée et soutenue publiquement le samedi 28 avril 2001 en la salle des thèses de l'université Michel-deMontaigne Bordeaux III pour obtenir le doctorat en Histoire de l'Université. Le jury, composé de M Bernard Ménager, professeur émérite à l'université de Lille III, président, Are Sylvie Guillaume, professeur à l'université de Bordeaux III (directrice de thèse), M Gilles Le Beguec, professeur à l'université de Paris X-Nanterre, M Bernard Lachaise, professeur à l'université de Bordeaux III, M Eric Anceau, maître de conférences à l'université de Paris IV-Sorbonne, a décerné à l'unanimité la mention « Très honorable avec félicitations du Jury ». Le titre original de cette thèse était: « Le personnel politique du Libournais de Napoléon Bonaparte à Albert Lebrun,. étude prosopographique des parlementaires, conseillers généraux, conseillers d'arrondissement et maires de l'arrondissement de Libourne (Gironde) de 1800 à 1940 ».

Remerciements
A Mme Sylvie Guillaume, professeur à l'université Michel-deMontaigne-Bordeaux III, qui fut ma directrice de thèse; M. Pierre Guillaume, professeur émérite à l'université Michel-de-Montaigne-Bordeaux III, qui a encouragé ma passion naissante pour le sujet; M. le professeur Bernard Lachaise, pour son aide, ainsi que les membres de mon jury de thèse; M. Jean-Claude Drouin et Mlle Jacqueline Herpin, maîtres de conférences honoraires à l'université Michel-de-Montaigne-Bordeaux ill, et M. le recteur Jean-Pierre Poussou, professeur à l'université de Paris 1Sorbonne. A M. Christian Dubos, qui m'a fourni aux archives départementales de la Gironde son aide bien au-delà de ce que le service lui impose; M. le conservateur en chef Jean Valette, directeur honoraire des services; M. Pierre Massé. A M. Michel Lafitte, à l'amitié duquel je dois d'avoir pu travailler dans les meilleures conditions aux archives municipales de Libourne. Aux nombreuses personnes, érudits locaux, amateurs et connaisseurs, descendants d'élus, archivistes et documentalistes, secrétaires de mairies, etc., qui ont bien voulu répondre à mes demandes, et en particulier Mme Pierre Barraud (à La Barde, en Charente-Maritime), M. Jacques Boutitie (à Flaujagues), Mme Henri Dubos, née Teyssandier (à Lugon), M. Bernard Ducasse, secrétaire général honoraire de la Société historique et archéologique de Libourne, M. Alain Duranton (à Castillon-IaBataille), M. Jean-Louis Grancoin et Mme Annie Laurans, du groupe de recherche historiques et de sauvetages archéologiques de Castillon-IaBataille, Mlle Marie-Madeleine Guesnon, archiviste de la commune de Sainte-Foy-Ia-Grande, MmeIrène Mainguy, documentaliste du Grand Orient de France (à Paris), MmeJacqueline Plat (à Rauzan). Aux amis qui m'ont aidé d'une manière ou d'une autre, notamment M. Dominique Jacques, M. Emmanuel de La Burgade, M. Jean Vircoulon, ancien président de la Société historique et archéologique de Libourne, M. Hugues de Lestapis, M. Benoît de Fontenay, et particulièrement M. Alain Chaume, de la Société historique et archéologique de Libourne, qui a bien voulu accepter amicalement la tâche ingrate de relecture.

Introduction

Pourquoi entamer une étude sur la vie politique locale, et cela à travers son personnel, en excluant du champ d'étude l'activité politique de celui-ci au sein des assemblées où il a siégé? Le sujet présente un intérêt et matière à d'importantes recherches, d'une indiscutable utilité dans la production d'études globales. «La vie politique locale reste mal connue », 1 «en partie faute de travaux» sur ce «qui se vit dans les mairies, les chefs-lieux de cantons.» 2 En outre, y introduire la notion de recherche prosopographique, qui connaît un certain succès depuis plusieurs années dans le domaine historique, offre des perspectives nouvelles sur le personnel politique, au-delà des seules études du discours politique et des luttes électorales, par la recherche et le décryptage des origines et trajectoires visibles et souterraines de ces hommes, de différents points de vue. Etudiant bordelais en 1984, je mis à profit mon temps libre pour me familiariser avec les archives municipales libournaises. J'adhérais en 1986 à la Société historique et archéologique de Libourne, satisfaisant ainsi mon exigeante passion pour l'Histoire, y compris locale. J'y rencontrai des gens très différents: amoureux et curieux de l'histoire locale, érudits aussi discrets qu'impressionnants, universitaires. Tous m'ouvrirent leur porte, leurs archives et parfois leur mémoire. Je fis là mes premières heures de recherche sur documents. Celles auxquelles on ne peut penser après sans émotion ni amusement, quand on songe au temps passé pour des éléments que l'on sait ensuite dénicher en quelques instants... L'Université me permit conjointement d'apporter de la rigueur à cette formation improvisée et quelque peu désordonnée. Quoi qu'il en soit, j'en ai retiré le plaisir de la recherche, du frisson que procure la découverte. Et la décision de réaliser un travail analytique fondé sur le matériau que j'avais produit. Car celui qui déniche dans le magma des archives l'objet de ses recherches se sent un découvreur, au sens archéologique. Il me semble en effet que «n'est pas

1 I.-M. MA YEUR, La vie politique 2 Ibidem, p. 10

sous la Troisième république,

p. 7

Il

vraiment historien [...] qui ne s'est pas sali les mains et quelque peu usé les yeux dans le monde immense, précis, vivant et chaleureux des archives... » 1

I - Obiectifs et méthode de la recherche
Notre recherche (1990-2000) s'est donc organisée en vue de réunir une masse documentaire sur le personnel politique du Libournais, en vue de son exploitation selon la méthode prosopographique, relativement récente, qui permet selon Jean-Marie Mayeur« la constitution, selon une même grille de biographies parallèles croisées d'un groupe déterminé [...] d'apporter des réponses précises fondées sur des sources de première main. » 2 Cet intérêt pour l'étude des personnes, la recherche sur ces vies sociales, politiques, économiques, bref humaines d'un groupe s'inscrit dans l'évolution plus générale de l'historiographie. Dans le domaine de l'histoire politique, cette évolution se fit afm d'éviter que celle-ci « reste platement narrative, asservie au récit linéaire et ne relève, dans le meilleur des cas, la médiocrité d'une description asservie à la chronologie ». 3 Elle avait jusque-là concentré toute son attention sur les grands et illustres personnages, au risque d'être individualiste, anecdotique et trop simplement événementielle. Elle faisait reposer le bien-fondé de sa démarche sur l'idée que quelques volontés personnelles font toute l'Histoire. Ce qui se faisait donc sans tenir compte des mouvements de masse, des tendances, en méconnaissant «les forces profondes et les causes cachées [ ...] les nécessités et les mécanismes». 4 L'histoire se régénéra, sous les auspices de quelques précurseurs comme Marc Bloch, en élargissant d'abord son champ d'observation, puis ses outils et enfm l'étendue de son questionnement. Pourtant l'histoire politique fut d'abord exclue de cette évolution, se trouvant au centre même de conflits épistémologiques. Elle fut aussi victime des temps et de l'environnement idéologique. Mais entre ceux qui ne voulaient plus voir que l'économie comme moteur de l'histoire, à laquelle la politique était toute soumise, puis ceux qui voulurent croire que tout était politique, l'historiographie récente a rendu justice à l'histoire politique. A n'en pas douter le déclin de certaines interprétations de la réalité a joué. «L'histoire en effet ne vit pas en dehors du temps où elle s'écrit; quand c'est de l'histoire politique qu'il est question, à plus forte raison: ses variations sont la résultante des changements qui affectent le politique tout autant que de
1 P. GOUBERT, Un parcours d'historien, souvenirs 1915-1995, Fayard, 1995, p. 127. 2 I-M. MAYEUR, op. cit., p. 124. 3 R. RÉMOND (sous la direction de), Pour une histoire politique, Seuil, 1988, p. 14-15 4 Ibidem, p. 15 12

ceux qui concernent le regard que l'historien porte sur le politique. Réalité et perception interfèrent. » 1 L'historiographie ayant rendu justice aux masses, l'attention portée aux élites fut réévaluée grâce à la méthode prosopographique, méthode permettant de donner des éléments de réponse aux questions sur l'unité et la diversité des groupes, en l'occurrence des élites politiques. Mais les chefs d'Etat, héréditaires ou non, les ministres, ne sont plus les seuls sujets d'intérêt. L'histoire « nouvelle manière» s'est attachée à étendre son champ d'investigations humaines. Les nombreux parlementaires d'abord, dont tant sont oubliés, furent les premiers sujets d'études; puis la foule des élus locaux, conseillers généraux surtout, conseillers d'arrondissement disparus dans les brumes de l'histoire, multitude des élus municipaux. Alors l'histoire politique innovait en s'intéressant à ceux qui ont participé aux cercles subalternes du pouvoir, n'ayant laissé que peu de traces, voire aucune en dehors du petit coin de France dont ils furent les élus plus ou moins longtemps. Pourtant leur importance était incontestable, autant pour la part qu'ils avaient prise en propulsant vers les sommets du pouvoir ceux qui le détiendraient, que par leur rôle d'intermédiaire de ce pouvoir vers les populations de leur environnement. En outre, pour prétendre être une science humaine «juste », la nouvelle histoire politique s'enorgueillît de sa capacité à traiter statistiquement une masse documentaire. La statistique trouvait toute raison d'être avec le traitement des résultats électoraux. Mais l'analyse générale et massive du personnel politique lui-même étendait cette possibilité à des données humaines. Avec l'étude de celui-ci, il était fait appel aux travaux sur la population, l'éducation, les mœurs, la famille, etc. L'histoire politique est certainement l'un des champs où cette préoccupation s'est révélée la plus utile, la plus novatrice. Car ce domaine avait été naturellement réservé à l'étude du discours d'hommes politiques, aux conséquences de leurs actions, toutes choses effectivement fondamentales au regard de l'Histoire. Mais, en dehors des biographies, ces hommes politiques avaient rarement été examinés dans leur ensemble. La tentative de compréhension historique, à travers les acteurs de la politique, au sens collectif, dans leurs groupes sociaux, économiques, culturels, est alors devenue le champ d'investigation de la prosopographie. Regrouper certains individus, par groupes cohérents liés à une identification politique, géographique, a permis d'entamer des analyses collectives révélatrices de tendances parfois lourdes, puis de les comparer aux autres du même ordre. Certaines de ces tendances ont déjà été perçues, mises en évidence. Et du constat à l'explication, il y a un pas que la
1 Ibidem, p. 19.

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prosopographie permet de franchir. En s'intéressant aux « personnes », elle conduit vers une recherche qui éclaire bien des domaines et des discours. Ainsi, les travaux de cet ordre se sont maintenant inscrits parmi les références en histoire politique de l'époque contemporaine: ceux de J. Estèbe sur les ministres de la Troisième République, ceux dirigés par S. Guillaume sur les parlementaires d'Aquitaine et par B. Ménager sur les parlementaires du Nord-Pas-de-Calais à la même période, de G. Le Beguec sur les députés durant l'Entre-deux-guerres, d'E. Anceau sur les députés au Corps législatif sous Napoléon III, l'étude collective sur les sénateurs inamovibles à laquelle ont participé notamment B. Lachaise et G. Le Beguec. Dans le domaine du haut personnel administratif, des travaux de ce type ont éclairé les trajectoires, comme ceux de J. Tulard (sur les élites du Premier Empire), C. Charle (sur les élites de la République à la fin du XIXe siècle), J.-P. Jourdan (sur les préfets), P.-F. Pinaud (sur les trésoriers-payeurs généraux et les préfets)... Les élus locaux ont enfm fait leur entrée dans le champ des préoccupations de la nouvelle histoire politique. Parmi les précurseurs il faut citer A.-J. Tudesq (les conseillers généraux en 1848), L. Girard, A. Prost et R. Gossez (les conseillers généraux en 1870), le premier rejoignant M. Agulhon, J.-L. Robert et W. Serman à la direction de la grande enquête sur les maires en France du Consulat à nos jours, publiée en 1986. Si le discours politique est un sujet passionnant, on peut aussi se demander ce qui motive ceux qui le tiennent. Quels chemins empruntent les hommes politiques pour accéder au pouvoir? Des études rigoureuses ont déjà montré qu'une évolution dans le recrutement des «grands» hommes politiques avait caractérisé l'époque contemporaine. La démocratie avait bien une traduction dans le recrutement du personnel politique, même si sa description ne ressemblait pas exactement aux annonces. Elles ont montré que le discours politique qui avait proclamé cette évolution, en faisant un objet de la lutte politique, avait créé une image pourtant bien imprécise de la réalité mise à jour par l'historien. Ainsi les « couches nouvelles» appelées de ses vœux par Gambetta en 1872 apparurent bien. Mais dans d'autres délais, et elles ne furent peut-être pas si « nouvelles. » Il nous a donc paru intéressant d'entreprendre l'analyse de l'évolution d'un échantillon de ce personnel politique à travers les parlementaires et les élus locaux de la région retenue. Entre 1800 et 1940, ces derniers furent les membres des conseils municipaux, des conseils d'arrondissement (disparus avec la Troisième République) et des conseils généraux (de département). S'intéresser à eux, qui constituèrent le vivier principal du « grand» personnel politique, pouvait nous permettre de mieux saisir l'évolution dans son ensemble, avec ses tendances générales, particulières et sa profondeur. La zone géographique et administrative retenue, le Libournais, s'intègre dans un département dont il est, dans le cadre d'une étude politique, assez représentatif, malgré d'inévitables 14

particularités. Nos incursions dans le voisinage 1 nous permettent de douter que les mêmes recherches dans les autres arrondissements eussent donné des variations très significatives quant aux conclusions générales de ce travail. Cet ensemble géographique limité, voire restreint, nous a permis de mener une recherche que nous avons voulue plus approfondie sur cet échantillon. Echantillon qui fait la part belle aux élus cantonaux, conseillers généraux et conseillers d'arrondissement, face aux parlementaires qui ne représentent que 12,5 % (30) des 240 élus du premier fichier. Et avec plus ou moins de bonheur, nous avons essayé d'approcher la foule des élus municipaux, dans leur intégralité pour le chef-lieu d'arrondissement de Libourne (les 421 du second fichier), et à travers les maires pour les autres communes de l'arrondissement, soit un total de près de 2500 personnes. A travers l'étude de l'état civil et social du personnel politique du Libournais, puis de ses trajectoires sociales, économiques et bien sûr électorales, il a été possible de brosser un portrait de ces individus, nommés ou élus -voire les deux- entre l'époque du Premier consul Bonaparte et du président Lebrun. Enfm, nous avons choisi d'approfondir un des éléments mis en évidence par la méthode prosopographique, celui du rôle des réseaux familiaux. Généralement négligé jusqu'ici, souffrant certainement du relatif discrédit de la généalogie considérée comme une activité superficielle ou surannée destinée à satisfaire des vanités, il est apparu depuis quelques années que les réseaux familiaux jouaient un rôle. Le hasard n'y était pour rien. Faut-il croire que le modèle monarchique, royal ou impérial, reposant sur le principe dynastique, le régime républicain devait évidemment s'en distinguer, puisqu'il prétendait instaurer la démocratie. Et voilà que sous la République, les réseaux familiaux continuaient à prospérer, à peser, à jouer un rôle de premier plan. On le remarqua au sommet de l'Etat, que la hiérarchie républicaine colonisait avec les représentants de dynasties politiques, les Carnot, Flandin, Périer, Ferry, etc. D'ailleurs, l'actualité de cette question n'a pas disparu. Ces dernières années, une lumière médiatique a été jetée sur ce phénomène. La publication du résultat des recherches historiques utilisant la méthode prosopographique a certainement contribué au fait que l'attention médiatique ait été attirée par ce phénomène. Aussi bien au niveau international avec, comme exemple récent l'affrontement des dynasties Bush et Gore au cours de l'élection présidentielle dans la démocratique Amérique de l'an 2000. Comme à la mise en évidence des plus ou moins anciennes et puissantes dynasties françaises que l'on retrouve dans les allées du pouvoir de la Cinquième
1 La Gironde fut découpée en six arrondissementsjusqu'en 1926: Bordeaux, Libourne, Lesparre, Blaye, La Réole et Bazas; ces deux derniers furent alors suppriméspar la réforme Poincaréet regroupésdans celuide Langon.
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République. Ainsi une journaliste, Annette Ardisson, a même consacré un ouvrage à ce sujet, à travers des entretiens avec ces héritiers politiques, 1 comme l'actuel Premier ministre J.-P. Raffarin (fils de ministre), J.-N. Jeanneney (fils et petit-fils de ministres), etc. Soulignant ce que ce constat peut avoir de surprenant, voire de choquant aux yeux de ceux qui pensent que la démocratie doit assurer la rotation des rôles a contrario du système d'hérédité des charges de l'Ancien Régime, elle rappelle que les révolutionnaires avaient souhaité mettre fm à cet état de choses. En témoigne par exemple quelques règles, comme une loi qui interdisait jusqu'aux années 80 à des apparentés de siéger simultanément dans un conseil municipal d'une commune de plus de 500 habitants. Bref, comment ne pas s'étonner que « dans notre vieux pays révolutionnaire, l'héritage [soit] suspect, pour ne pas dire frappé d'illégitimité dès lors que l'on entre dans le domaine public ».2 Cela pose en effet la question du risque de collusion d'intérêts privés que les successions familiales font peser sur la vie publique... La presse elle-même a consacré plus d'un article à cette question. Ainsi, en

1991 Le Figaro 3 présente la succession de Pierre Méhaignerie à la tête du

Centre des Démocrates Sociaux (C.D.S.) à travers un tableau comparatif des cinq candidats à ce poste. Cinq thèmes permettent d'établir les comparaisons. Le premier concerne la filiation. On y insiste sur le fait que les cinq candidats sont des héritiers, voire des membres de dynasties politiques: Pierre Méhaignerie est le fils d'un député-maire; Jacques Barrot d'un député; Dominique Baudis d'un député-maire de Toulouse; Bernard Bosson d'un sénateur-maire d'Annecy; et Edmond Alphandéry est le gendre d'un député. On parle de « candidat désigné par son père comme héritier », de fils «tenu sur les fonds électoraux », etc. En 1993, c'est le quotidien régional Sud-Ouest 4 qui, à l'occasion des élections législatives, publie un article intitulé: «Député de père en fils ». Le journaliste n'hésite pas à écrire: « Des ministres de père en fils, la République, comme avant elle la monarchie, en a toujours connu. Des députés de père en fils aussi, et la soidisant modernisation de la vie politique n'entame en rien cette tradition familiale, bien au contraire. » Il s'ensuit une énumération de ces cas, des plus aux moins connus. Et en effet le constat est facile: De Gaulle a eu un frère, un fils et deux petits-fils parlementaires; Pompidou et Mitterrand un fils; Giscard d'Estaing, petit-fils et arrière-petit-fils de parlementaires et ministre, a « laissé» en 2002 « sa » circonscription à son fils Louis, tandis que son fils
1 La politique en héritage, Flammarion, 1996. 2 Ibidem, p. 9. 3 Mardi 17 septembre 1991. 4 Sud-Ouest Dimanche, 14 mars 1993. 16

Henri a été conseiller général du Loir-et-Cher; Debré a eu deux fils députés et ministres; et on pourrait encore parler des dynasties Pelletan-Bonnet, Taittinger, Poniatowski, Missoffe-de Panafieu, Malvy, Dassault, Joxe, etc. La prosopographie permet alors de répondre «au souci qu'ont les historiens d'aujourd'hui de mettre en lumière les réseaux de relations et de familles qui exercent l'autorité réelle dans la société et dans l'Etat. » 1 Ce constat suscite des questions: peut-on mettre en lumière ces réseaux familiaux, relationnels, évaluer leur puissance et leur implication dans la lutte et le débat politique? Leur existence avérée, faut-il en déduire que cette réalité remet en cause le caractère démocratique du régime, ou bien qu'elle s'intègre naturellement au jeu démocratique, y ajoutant une dimension humaine incontournable? * * * L'enquête sur laquelle s'est fondée notre étude a concerné le personnel politique de l'arrondissement de Libourne à deux niveaux: d'une part les membres du Parlement représentant l'arrondissement, conseillers généraux et conseillers d'arrondissement nommés parmi les habitants de l'arrondissement de 1800 à 1833, puis élus par les cantons de l'arrondissement entre 1833 et 1940, constituant l'ensemble des élus les plus importants (soit 240 individus). D'autre part le personnel politique municipal, divisé en deux: les maires, adjoints au maire et conseillers municipaux de Libourne élus entre 1800 et 1940 (soit 421 individus) ; et les maires des communes de l'arrondissement nommés et élus durant la même période (environ 1800 maires des 132 puis 133 communes de I' arrondissement). Les deux premières listes représentent donc 661 élus. Mais 28 2 entrant dans les deux fichiers, ils ne se trouvent mentionnés que dans le premier (parlementaires et élus cantonaux). Le total des individus sur lesquels une notice a été rédigée s'élève donc à 633. Les critères de sélections retenus pour les 240 sont les suivants: outre le fait de répondre simplement aux critères définis, nous avons élargi notre sélection en comptant les deux députés de 1869. En effet à cette date la Se circonscription de la Gironde qui comprenait les neuf cantons de
1 Jean GLÉNISSON, in Histoire et généalogie de la famille Robin de Libourne et de la famille Dubuch, par C.-L. ROBIN, Paris, 1990, p. 7. 2 Ce sont: Pierre Banizette, Guillaume Belliquet, Simon Boutin, Gilbert Bulle, RaymondFélix Chaperon, Jean Chauvin, Elisée Clerjaud, Henri Combret, Augustin Coriton, Armand Cruchon, Hippolyte Danglade, Jean David, Raoul Debotas, Denis Desaigues de Sales, Alphonse Dufoussat, Louis Durand-Dégrange, Jean Durand- Teyssier, Jean-Baptiste Fontémoing, Raimond Fontémoing, Savinien Giraud, Jean-Louis Guimard, Jean-Raymond Guyon, Paul de Laage, Gaston Lacaze, Jacques Lataste, Marcel Loubat, Emile Morange et Abel Surchamp; tous ont été parlementaires ou/et élus cantonaux, et ont siégé simultanément ou non au conseil municipal de Libourne.

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l'arrondissement de Libourne (depuis 1852) fut découpée. Elle fut alors composée des cantons de l'arrondissement de Libourne, moins ceux de Coutras et Guîtres, plus ceux de Monségur, Pellegrue et Sauveterre. A côté, la 4e circonscription de la Gironde comprenait les cantons de Coutras et Guîtres, plus ceux de Blaye, Bourg, Saint-André-de-Cubzac, Saint-Ciers-surGironde et Saint-Savin. Nous avons retenu les deux élus de ces circonscriptions: Chaix d'Est-Ange et Dréolle, lequel, bien qu'élu dans seulement deux cantons du Libournais, est par ailleurs natif de Libourne. En 1848, 1849, 1871, 1885, 1919 et 1924, le scrutin s'opérant avec une liste départementale supprimant les circonscriptions d'arrondissement, nous avons retenu les «Libournais », c'est-à-dire anciens ou futurs élus de l'arrondissement (automatiquement), natifs de l'arrondissement (Princeteau par exemple) même lorsqu'ils ont mené carrière ailleurs 1 et enfm les individus dont l'action politique fut menée essentiellement en Libournais : Frouin, par exemple, né dans l'arrondissement de Bordeaux et seulement député de 1919 à 1924, mais candidat dans l'arrondissement de Libourne en 1928 et maire de Bonzac de 1944 à 1947. Sur chacun des individus porte l'enquête. Mais deux fichiers seulement ont été constitués, qui excluent les 1800 maires (à l'exception de ceux qui s'intègrent dans les deux fichiers). Ces deux fichiers (le premier concernant parlementaires et élus cantonaux, le second les membres du conseil municipal de Libourne) contiennent des notices, qui donnent le plus de renseignements possibles sur le nom patronymique et les prénoms de l'état-civil, les dates et lieux de naissances, les mandats, l'ascendance et l'alliance éventuelle, et les éventuelles parentés avec des élus, les enfants, la carrière professionnelle, les éventuelles décorations et la carrière politique de l'individu. Sont fournies aussi des informations sur le classement politique, social, religieux et enfm l'éventuelle appartenance à la Franc-Maçonnerie. Sur un modèle équivalent, les fiches sur les membres du conseil municipal de Libourne sont bien sûr généralement moins renseignées. Enfin en ce qui concerne les maires des communes de l'arrondissement, les renseignements sont très inégaux en fonctions des cas. En effet, en dehors des élus des chefs-lieux, les maires constituent le plus modeste échelon parmi le personnel politique local. L'anonymat entoure donc une grande partie de ces édiles, notamment dans la première partie du XIXe siècle, anonymat renforcé par des informations officielles parfois peu dignes de foi. De 1800 à 1940 l'arrondissement de Libourne compte 132 puis 133 communes, en raison de la création de la commune des Artigues-de-Lussac en 1869. Ces 133 communes sont réparties sur 9 cantons: 19 dans le canton de Branne (241 maires), .14 dans le canton de Castillon (168 maires), 12
1 Et encore Princeteau commença-t-il sa carrière par une candidature au conseil général dans le canton de Libourne en 1839, sans succès.

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dans le canton de Coutras (171 maires), 18 dans le canton de Fronsac (227 maires), 13 dans le canton de Guîtres (196 maires), 10 dans le canton de Libourne (165 maires), 15 puis 16 dans le canton de Lussac (210 maires), 16 dans le canton de Pujols-sur-Dordogne (216 maires), 15 dans le canton de Sainte-Foy-Ia-Grande (212 maires). Avec environ 1800 maires, cela représente une moyenne de 13 maires par commune, avec une moyenne d'un peu plus de 10 années passées à la tête de chaque municipalité. Ces éléments constituent donc les sources essentielles de notre travail. Le sujet défmi, il a d'abord fallu recenser puis constituer le matériau utilisé pour l'analyse. Nous avons concentré nos premiers efforts sur cette première partie de la recherche, ne laissant pas une notice sans explication. Même si la recherche biographique concernant de petits notables fut parfois délicate pour une multitude de raisons, et notamment la modestie des sources, nous avons pu déterminer une liste complète et obtenir des renseignements sur tous. Même si par la suite le destin d'un ou deux nous a échappé en grande partie. La liste du personnel de l'étude établie, il nous fallait compléter les notices biographiques en répondant aux mêmes questions, grossièrement les suivantes: d'où venait-il -aucune femme dans cet échantillon 1_, qu'avait-il fait professionnellement, politiquement et socialement. Le dépouillement systématique des dossiers d'archives publiques, de la presse, le recours aux archives privées, aux témoignages, ont été utilisés afm de réaliser avec la plus grande précision possible ce corpus. En outre les conseils et les informations de personnes qui connaissent remarquablement l'histoire des familles de la région ont constitué une aide précieuse, exceptionnelle même. Quant aux multiples recherches généalogiques existantes sur ces familles, de l'ébauche de notes à l'ouvrage, nous les avons soigneusement consultées. Elles permettent de démêler l'écheveau complexe des relations familiales et sociales, et de sortir de l'ombre des relations et des connivences qui, souvent discrètes, n'en furent pas moins réelles et d'autant plus importantes qu'elles participaient de stratégies finement élaborées. L'ensemble de ce personnel mis en fiche, il a fallu établir un premier classement, chronologique, qui tenait compte de l'environnement historique, essentiellement national. Aussi nous avons choisi de classer les individus en six périodes. La première commence en 1800, date correspondant aux grandes lois de l'an VIII, et qui court jusqu'à la chute de la monarchie « légitime» et aux premières élections cantonales au suffrage censitaire en 1833 (réformes de Guizot). La deuxième va de 1833 à la révolution de 1848. La troisième de cette date à la chute de l'Empire et aux élections à l'Assemblée nationale de 1871. La quatrième comprend la période de 1871
1 Notre période d'étude s'étendant de 1800 à 1940, elle correspond à l'époque au cours de laquelle les femmes n'avaient ni le droit de vote, ni le droit de candidature. 19

aux élections législatives de 1893, considérées comme celles de l'enracinement de la République, après les peurs de la restauration monarchique et du boulangisme. La cinquième période, dite de la « République des républicains» court jusqu'à la guerre, où plutôt à sa fm, puisque les années 1914-1918 sont des années de « gel démocratique» où le personnel politique élu avant-guerre reste en place au-delà de la limite prévue de ses mandats, toutes les renouvellements électoraux étant suspendus 1. Enfm la sixième et dernière période est celle qui comprend l'Entre-deux-guerres jusqu'à la chute de la Troisième République (19191940). Le tableau suivant présente ainsi la répartition par période des 240 membres du premier fichier du personnel politique du Libournais :
période: personnel // période % 18001833 49 16,11 % 18331848 25 (+7) 32 10,52 % 18481870 46 (+ Il ) 57 18,75 % 18701893 48(+12) 60 19,73 % 18931919 30 (+20) 50 16,44 % 19191940 42(+14) 56 18,42 %

Le premier nombre indique celui des individus élus ou nommés pour la première fois, auquel s'ajoute pour les cinq dernières périodes, entre parenthèses, celui des élus de la ou des périodes précédentes qui continuent à appartenir au personnel sur plusieurs périodes, les mandats de quelques-uns s'étendant en effet sur plusieurs périodes: 181 ne siègent que sur 1 période; 54 siègent sur 2 périodes; 5 siègent sur 3 périodes. Parmi ceux qui ont siégé au cours d'une seule période en Libournais, deux avaient déjà été élus dans la période précédente: Troplong dans le département de l'Eure et Théodore Steeg dans la Seine; ce dernier est d'ailleurs toujours élu au Sénat par ce département lorsqu'il devient conseiller général de la Gironde. Un autre fut élu dans la période suivante: Clerjaud, dans le département de la Dordogne. Soit, lorsque l'on calcule par période, entre ceux qui siègent durant la période parce qu'ils y ont été élus et ceux qui y siègent depuis la ou les précédentes: 240 (1 période) + 59 (2 périodes) + 5 (3 périodes) = 304. Les pourcentages sont généralement calculés par rapport au nombre total d'individus siégeant par période, qu'ils y soient élus pour la première fois ou non. 304 est donc le dénominateur commun dans ces cas.

1 Ainsi certains, élus au renouvellement cantonal de 1910 pour six ans, siègeront jusqu'au renouvellement général de 1919, c'est-à-dire 9 ans, le record étant atteint par les sénateurs élus en 1906 et siégeant donc jusqu'en 1919, c'est-à-dire 13 ans. 20

Parce que les repères chronologiques sont essentiels à l'étude historique, et avant d'entrer dans l'étude prosopographique de ce personnel politique, il convient de brosser, même succinctement, l'environnement historique, géographique, économique et social, essentiellement du point de vue local, dans lequel évoluèrent ces individus.

fi - Environnement historiaue41e:éoe:raphiaue41 conomiaue41social et é politiaue 1 Brève histoire de Libourne et du Libournais
Le Libournais est un lieu de peuplement ancien, dont témoignent la découverte du squelette de Saint-Germain-Ia-Rivière et le menhir de Pierrefitte (à Saint-Sulpice-de-Faleyrens). La cité de Libourne fut, quant à elle, bâtie à l'époque romaine, au confluent de deux rivières: l'Isle et la Dordogne. Condat -Condatisvit se développer par la suite, à l'emplacement même de l'actuelle ville, la cité de Fozera. Jusqu'au MoyenAge, le petit port et son château forment un lieu relativement paisible, qui se livre au commerce le plus varié. Les caprices conjugaux du roi de France Louis VII allaient bouleverser ce calme relatif. Répudiant sa femme, Aliénor d'Aquitaine, celle-ci épouse en secondes noces Henri de Plantagenet, duc de Normandie. Et lorsque celui-ci devient en 1254 roi d'Angleterre, la Guyenne bascule dans l'escarcelle de la couronne des Lions, pour deux siècles. C'est alors que le roi Edouard d'Angleterre ordonne en 1268 au sénéchal de Gascogne Jehan de Grailly de faire construire une bastide autour de Fozera et à côté de l'important château de Condat, fréquemment résidence des souverains anglais. Et c'est un dénommé Roger de Leyburn qui est chargé de la réalisation de cette construction. Une majorité d'historiens s'accordent aujourd'hui pour considérer que c'est du nom de ce personnage que la ville tire son propre nom. Ainsi, à partir des routes de Fozera déjà existantes, le tracé au plan régulier de la bastide est entamé. Le cœur de la ville est situé sur la place des couverts (actuelle place Abel Surchamp), dans un axe sud-ouest/nord-est. Une enceinte pentagonale composée d'épais remparts, de tours et de huit portes assure la défense de la cité, haut lieu des marchands. Les historiens s'accordent pour dire que la période qui s'ouvrait fut l'une des plus prospères et des plus calmes de l'histoire libournaise. Les divers droits que Libourne prélève sur la circulation des marchandises lui assurent de solides recettes. «La population augmenta, le commerce, les

-

échanges et le trafic du port s'intensifièrent notablement.» 1 Les vins se
1 1. ROYER, Libourne, son passé, son état actuel, étude d'évolution d'une ville, p. 71. 21

vendent fort bien en Angleterre, et la cité de Londres est l'une des plus fidèles clientes des négociants libournais. Il est vrai que la réputation des vins du Libournais est grande, la culture de la vigne remontant à la plus haute antiquité, où d'illustres Romains tels que Pline ou Ausone vantèrent les qualités de ce vin. La ville reçoit en outre de nombreux privilèges, renforcés par la proximité des souverains anglais qui séjournent fréquemment au château de Condat. Ainsi devint-elle grenier à sel, privilège enviable. Ce développement n'est pas fait pour plaire à Bordeaux, qui redoute cette voisine ambitieuse et ne partage guère avec elle que le désir de rester anglaise. L'occasion va leur être fournie de montrer leur fidélité. La guerre de Cent ans, ainsi que fut baptisée la longue série de conflits qui opposèrent les Valois aux Plantagenet puis Lancastre, fit de la Guyenne un des enjeux majeurs de cette lutte. La guerre se rapproche alors progressivement de Libourne, dont Duguesclin s'empare en 1377. Les Anglais ayant repris la ville, la lutte se poursuit jusqu'au milieu du XVe siècle, avec son cortège de souffrances et de privations. En 1450 et 1451 un siège éprouvant met fm à la résistance liboumaise aux troupes du roi de France. La victoire française de Castillon en 1453 élimine la présence anglaise de Guyenne. Désireux de conquérir le cœur de ses nouveaux sujets de la province de Guyenne, le roi de France décide un certain nombre de mesures favorables. Libourne et sa région reprennent ainsi vie. Lors de sa venue en 1462, Louis XI, dignement reçu par le maire et la jurade, témoigne de sa bonne disposition à l'égard de la ville. Mais cette fin du Moyen-Âge n'en reste pas moins très difficile: pluie de chenilles (1414), attaque de loups (1419), tremblement de terre (1427), famine (1481)... Vint le temps des guerres de religion et de ses haines fratricides. La Réforme gagna nombre d'adeptes à l'est de la bastide, dans les alentours de Sainte-Foy-la-Grande, Pujols et Castillon. Ailleurs, son implantation fut nettement moindre (Libourne, Branne, Fronsac, Guîtres, Coutras, Lussac), voire inexistante. Vingt-quatre ans après la visite du jeune Louis XIn (1615), la ville obtient d'être érigée en siège présidial et sénéchal (1639). Mais la Fronde est une nouvelle épreuve. Non qu'elle ne soit pas restée fidèle au roi, mais les états d'âme de Bordeaux contraignent le duc d' Epernon, gouverneur de Guyenne, à utiliser Libourne pour en faire une position clef (1649). L'année suivante, Mazarin accepte l'invitation de la députation libournaise à conduire le jeune roi Louis XN en cette ville fidèle. La Cour s'y rend et y réside tout le mois d'août. Quelques temps plus tard, le prince de Condé rallume la fronde à Libourne, mais ne parvient pas à rallier ses habitants et échoue. Le xvne siècle fut toutefois une époque florissante pour le commerce. Centre d'achat des meilleurs vins de la province, alors que les rares vins du Médoc n'avaient pas encore acquis leur réputation, une foule 22

de professions assure la prospérité du port, où l'on voit des navires normands, anglais, hollandais et scandinaves. Le :xvnr siècle, après de premières années difficiles, conséquences des longues guerres du règne de Louis XN, est celui des embellissements de la ville et de la région, sur l'initiative des intendants mis à la tête des généralités créées par Louis XV. En Guyenne, le marquis de Tourny, avec l'aide de ses subdélégués (choisis parmi les notables) entreprend notamment la rénovation des routes, dont Libourne profite. Ainsi, à la veille de la Révolution française, la ville de Libourne et ses faubourgs constituent une population d'environ 10.000 âmes, qui en font, après Bordeaux, la seconde ville de la Guyenne. Au centre de nombreuses routes terrestres et fluviales, la ville bénéficie d'un rayonnement intellectuel et économique qui va au-delà de ses murs. Car Libourne est au milieu d'une région dont la principale richesse est le vin, produit de la culture de vignes qui prospèrent sur des sols arides et sablonneux, où le généreux soleil d'été assure la maturité de raisins qui, en côtes comme en palus, sont l'objet de toutes les attentions des vendanges d'automne. L'activité économique induite par la vigne est très importante, et malgré le désir des intendants d'encourager d'autres cultures, comme les céréales ou le tabac, les essais ne furent guère concluants. Dans l'industrie, la réussite ne fut pas plus au rendez-vous. Quelques essais dans les manufactures de verre et de faïence ne connurent pas le succès. Seules les industries de l'agriculture perdurèrent, à côté de productions artisanales plus ou moins importantes: toileries, tonnelleries, corderies, etc.

Qui plus est, ce qu'Enjalbert appelle la « révolution viticole» 1 est le
début d'une progression qui va asseoir la renommée des vins du Libournais, de Saint-Emilion, Fronsac et Pomerol. L'amélioration considérable de la qualité des vins se traduit par une hausse des prix et l'intérêt que des clients de plus en plus prestigieux lui portent, et ce jusqu'à la Cour. En reconnaissance de l'importance prise par cette région et sa ville centre, Louis XVI accorde à la sénéchaussée de Libourne quatre représentants aux Etats généraux que le roi réunit en 1789 ; sont alors élus l'abbé Touzet, curé de Sainte-Terre, député du clergé, Alexandre-Jean de Puch de Montbreton, député de la noblesse, Elie Dumas-Gontier (de Libourne) et Mathias Mestre (de Sainte-Foy-Ia-Grande), députés du tiersétat. Les premiers temps de la Révolution se déroulent dans l'allégresse; la prise de la Bastille et la fête de la Fédération sont célébrées dans la concorde. Mais l'arrestation du roi à Varennes vient troubler cette harmonie. Les bourgeois libournais, éclairés et opportunistes, avaient bien accueilli les

1 H. ENJALBERT,

Les grands vins de Saint-Emilion,

Pomerol et Fronsac, Paris, 1983.

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premières réformes. Mais la radicalisation de la Révolution fut mal ressentie à Libourne. Tout acquise aux députés Girondins (dont plusieurs trouvèrent la mort près de Saint-Emilion où ils avaient cherché refuge), elle fut rapidement en butte au fanatisme des Montagnards. Cette tyrannie abattue en thermidor an II Guillet 1794), une relative paix civile revint. Mais l'épisode révolutionnaire n'avait guère été profitable à la « seconde ville de Guyenne» qui avait essayé en 1789 de se débarrasser de l'encombrante concurrence de Bordeaux, en proposant de créer un département (du bec d'Ambès) dont elle serait le chef-lieu. Toutefois la puissante capitale de Guyenne avait su circonvenir les députés de l'Assemblée nationale... Six ans plus tard, le commerce ayant beaucoup souffert de la fureur révolutionnaire et de la guerre, de mauvaises récoltes s'y ajoutant, le travail ayant diminué, la misère refait son apparition. Le rétablissement du culte, avec la signature du Concordat (1801), est l'un des premiers signes, bien accueillis, du retour à la stabilité. Si, à la proclamation de l'Empire (1804), par la voix de ses édiles, Libourne a juré de « son inviolable fidélité» au nouveau monarque, Napoléon 1er,sa chute ne touche guère les Libournais, lassés d'une époque qui, à leurs yeux, avait surtout prolongé les guerres entamées sous la Révolution. La Restauration suscite donc des manifestations de fidélité, malgré une nouvelle mais cette fois-ci courte occupation anglaise. Les Cent Jours passés, Guinodie parle « d'un vœu secret des Libournais de voir ce prince (Louis XVill) sur le trône: le commerce languissait depuis vingt-trois ans et on désirait la paix ».1 En effet la période révolutionnaire et les guerres de l'Empire avaient ramené la viticulture au temps des crises. Avec la Restauration revient la prospérité pour une quarantaine d'années, néanmoins irrégulière selon les années et les domaines. La réussite politique exceptionnelle d'Elie Decazes, nommé ministre puis président du Conseil, devait rejaillir sur sa petite patrie d'origine. Ainsi en 1818, Decazes, ministre de la Police générale, parvient à donner réalité au projet de pont sur la Dordogne (inauguré en 1824), qui n'avait guère la faveur des Bordelais. Inaugurée par la révolution de 1830, la monarchie de Juillet est accueillie, comme dans la plupart des villes françaises, par l'habituel empressement à féliciter le nouveau souverain et protester de sa loyauté. C'est une période particulièrement calme, prospère et riche de réformes électorales qui commence. Tandis que les affaires se développent, de nombreux travaux viennent améliorer les routes de l'arrondissement et plus généralement les voies de communication.

1 R. GUINODIE, Histoire de Libourne et des autres villes de son arrondissement, p. 367.

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La révolution de 1848 ne bouleverse guère la vie en Libournais, ni le rétablissement de l'Empire. Les affaires continuent à se développer sous Napoléon ill. Symbole de l'industrieux XIXe siècle, le chemin de fer fait son apparition à Libourne, avec une gare qui déplace le centre d'attraction de la ville. En 1852, elle ouvre aux voyageurs, tandis que vient d'être terminée la liaison Bordeaux-Angoulême via Libourne. La gare de Libourne permet progressivement de relier le chef-lieu d'arrondissement à ses chefs-lieux de canton: en 1869 la liaison Libourne-Castillon et ouverte; en 1873, elle est prolongée jusqu'à Sainte-Foy-Ia-Grande. La principale victime de la gare de chemin de fer fut le port. Alors que celui-ci avait assuré durant plusieurs siècles la prospérité de la ville, il allait péricliter en moins d'un demi-siècle. Les navires qui faisaient rêver les Libournais par leurs destinations lointaines, Rotterdam, Amsterdam, Hambourg, Brême, Lubeck, Middelbourg, Saint-Petersbourg, SaintSebastien, ne reparaîtraient plus; pas plus que ceux, chargés de bois, peaux, sel, en provenance de Suède, Norvège, Prusse, Bosnie, Autriche, etc. Mais le règne de Napoléon III est tout de même celui de l'universelle prospérité pour les viticulteurs et les négociants. Tandis que s'élèvent ici et là des châteaux au style reconnaissable, expression de la réussite, les vins du Libournais se vendent bien, notamment en Bretagne et dans le Nord, principaux clients, mais encore en Belgique ou en Hollande, débouchés non négligeables. Symbolisant cette amélioration de l'image de marque, les saint-émilion se risquent à l'exposition universelle de 1867. C'est «un grand succès pour les vins du Libournais. Ils accèd[ent] aux notoriétés officielles. Le négoce bordelais n'hésiterait plus à leur accorder la faveur de prix substantiels ».1 La République proclamée le 4 septembre 1870 et le conflit terminé (1871), l'activité reprend un cours normal au rythme traditionnel de la vie autour de la principale source de revenu: la vigne. Le monde du vin reste, malgré une évolution et des difficultés, nettement dominateur. Cet univers est composé d'un enchevêtrement de métiers, du vigneron au négociant en passant par l'artisan fournisseur des outils, le tonnelier, le bouchonnier, forgeron, fabricant et marchand de carrassonnes, d'engrais, etc. Un des éléments révélateurs du succès que connaît la culture de la vigne est à partir de 1879 la diminution des grands domaines, de plus en plus rares. Les petits domaines s'accroissent 2 en même temps que des progrès sont recherchés dans la culture de la vigne et la réalisation du vin, progrès rendus d'autant plus inéluctables qu'il faut lutter

1 H. ENJALBERT, op. cit., p.473. 2 Cf. l' « Etude sur le morcellement de la propriété foncière en Gironde» que fit paraître en 1869 Edouard Seignouret. 25

contre le phylloxéra. Dans les cantons viticoles coexistent un grand nombre de petites propriétés dont la superficie excède rarement trois hectares. Là, le propriétaire paysan cultive ses vignes, louant en outre ses services aux riches propriétaires terriens pour faire les leurs. Le mode de paiement est généralement le prix-faîtage. Mais le travail peut aussi être assuré par des métayers et des domestiques agricoles. Il n'existe pas à ce jour d'études globales sur le Libournais permettant d'évaluer la part prise par chacun de ces modes de faire-valoir. Témoignage du développement de l'activité viticole, la nature des terres cultivées évolue nettement des terres labourables vers les vignes:
terres labourables Restauration et monarchie de Juillet Gironde Libournais 20,4 % 40,3 % début de la Troisième République Gironde Libournais 16,6 % 27,1 % 18,6 % 41,7 % 13,3 % 29,8 % vignes

Nature des terres cultivées (source: Statistique du département de la Gironde..., par Ed. Féret, 1878, tome 1, p. 467)

L'arrondissement de Libourne est au XIXe siècle l'arrondissement le plus viticole. A la production des vins est évidemment lié le commerce de ceux-ci et l'activité des négociants, très importante et source de richesse: « Le négoce du vin ne représente plus en 1911 que la moitié des négociants libournais contre trois-quarts au moins en 1872. n connaît en effet une période de concentration dans les mains d'un nombre plus réduit de négociants. Les négociants, au nombre de 133 en 1872, ne sont plus que 57 en 1911. Les courtiers et commissionnaires en vins [...] ont vu par contre leur effectif tripler, passant ainsi d'une dizaine à une trentaine. Nous assistons donc dans les premières décennies de la Troisième République à une diminution du nombre des maisons de négoce libournaises avec un développement parallèle des intermédiaires entre négociants et propriétaires [...] pouv[ant] faire supposer une certaine dépossession du négoce local au profit de négociants extérieurs, bordelais entre autres, dont les courtiers et commissionnaires sont les agents ». 1 Globalement donc, le monde du commerce des vins domine: « La place du négoce du vin dans l'économie libournaise est donc primordiale à
1 A. CHAUME, op. cit., p. 237.

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la veille du premier conflit mondial, même si ce domaine a connu des changements de structure ». 1 Le «vin est donc, on peut le dire, la gloire et la richesse de l'arrondissement de Libourne ». 2 En 1875, Féret écrit déjà que « vins rouges et blancs form[eJnt le revenu le plus important de l'arrondissement ».3 En 1920, plus de 50000 hectares autour de Libourne produisent plus de 5 millions d'hectolitres de vin. Les grands crus sont exportés vers les destinations les plus lointaines tant leur renommée et leur prestige sont grands. Les noms de Saint-Emilion, Pomerol, Fronsac résonnent parmi ceux des vins les plus recherchés au monde. Quant aux vignes des environs de Lussac, Castillon, Branne, Sainte-Foy, elles produisent des crus moins exceptionnels mais très appréciables. Ainsi, sur le vin repose l'organisation économique et sociale du Libournais. La population qui en vit est très importante: quelques grands propriétaires, d'autres moyens ou petits emploient des milliers d'ouvriers agricoles, maîtres de chai, régisseurs; ils vendent leurs vins par l'intermédiaire de courtiers, commissionnaires, négociants. La production viticole nourrit une industrie importante de produits de la vigne: plants, vimes, joncs, sulfates, soufres et produits chimiques, articles de chais et produits de culture, matériels et véhicules agricoles et viticoles divers. Le vin nécessite la fabrication de cuves, de barriques, 4 de bouteilles avec leurs étiquettes, assurant la prospérité d'imprimeurs autant que de tonneliers, de maçons, de mécaniciens, etc. On comprend donc que chaque chef-lieu de canton et les villages alentours, pour peu qu'ils soient situés en pleine zone viticole, vivent autour de la vigne, chacun guettant avec anxiété les humeurs du temps qui décideront de la qualité de la récolte et donc de la prospérité de tous. Dans ce monde, ceux que Mauriac a désignés sous le nom «d'aristocrates du bouchon », tiennent le haut du pavé. Le riche négociant libournais, qui est à coup sûr en même temps le propriétaire d'un domaine viticole dans une commune rurale de l'arrondissement, comme le propriétaire terrien qui domine son village, sont les hommes enviés vers lesquels les regards se tournent, avec d'autant plus d'attention souvent qu'ils appartiennent à une famille qui perpétue cette tradition viticole. A l'exception de la vigne donc, le sol, «aride et sablonneux ne
convient point

[...] aux

grandes cultures»

(céréales) comme on l'écrit déjà

1 Ibidem, p. 239 2 Ibidem, p. 208. 3 E. FÉRET, Statistique générale [...] du département de la Gironde, tome 2, p. 568. 4 La banique bordelaise contient, depuis une loi de 1866, 225 litres de vin tandis que le tonneau bordelais se compose de 4 baniques soit un contenant de 900 litres. 27

en 1781.1 Toutefois, la richesse du Libournais possède une relative variété: des fruits et légumes produits en abondance; un élevage non négligeable notamment sur les cantons de Guîtres et Coutras; un sous-sol (par exemple les carrières des cantons de Branne, Lussac et Pujols) qui renferme des matériaux de construction (moellon, gravier, terre à tuile, etc.); quelques industries agro-alimentaires (beurres) ou autres: menuiserie, chaussons... Libourne et sa région résistent donc bien à cette fm de XIXe siècle cruelle avec les villes moyennes, son économie ne connaissant pas de grands bouleversements, se contentant d'évoluer au rythme de son époque (tertiarisation, mécanisation, féminisation). « Classes moyennes et populaires s'équilibrent» 2 tandis que le petit monde fermé des familles notables conserve domination économique et prestige. D'autant que le Libournais a nettement moins souffert des ravages du phylloxéra que d'autres régions viticoles. Ce péril n'est pas aussi grave qu'il a été souvent dit ou écrit, sauf dans l' Entre-deux-Mers. M. Enjalbert

montre que «l'épreuve s'avère bénéfique»

3

et que la plupart des vieilles

vignes ont été conservées et sauvées par des traitements adaptés, tandis que les quantités produites n'ont cessé de croître. Le XXe siècle commençant, il inaugure une période de prospérité du vignoble libournais dont la réputation, déjà considérable, continuera à s'accroître. Le début du siècle rappelle aussi avec de multiples exemples cette concurrence permanente qui oppose Libourne à Bordeaux, la ville moyenne ne supportant pas les menées hégémoniques de la métropole régionale, celleci n'acceptant pas la volonté d'indépendance de celle-là. Ainsi, dans le mouvement de création d'une offre de crédit agricole moins coûteux et plus généreux, la Gironde s'est précocement engagée. « Pourtant, la légitimité de la Caisse régionale de Gironde est remise en cause par certains milieux de l'agriculture girondine qui semblent mal supporter la tutelle de l'équipe

bordelaise. » 4 « Le Libournais affirme ses prétentions à l'indépendance» 5
en lançant en septembre 1907 une caisse régionale de crédit agricole du Libournais, indépendante de celle de Bordeaux. En 1913 elle regroupe déjà 24 caisses locales affiliées, puis 34 en 1930. Quelques années après une nouvelle revendication est entendue: la ville de Libourne obtient la création d'une chambre de commerce, créée par un décret du président de la République en date du 16 décembre 1910. Cette

1 Cité par 1. ROYER, op. cit., p. 151. 2 Ibidem, p. 269. 3 Ibidem, p. 482. 4 H. BONIN, Le Crédit Agricole de la Gironde, p. 97. 5 Ibidem 28

chambre a pour circonscription l'arrondissement de Libourne, lequel est distrait de la circonscription de la chambre de commerce de Bordeaux. 1 C'est dans ces conditions qu'éclate le cataclysme qui ravage l'Europe entre 1914 et 1918. Les lendemains de guerre, comme partout, sont difficiles. Pourtant, la situation économique du Libournais est bonne, meilleure qu'ailleurs. En effet, avant la guerre, une succession de mauvaises récoltes, depuis 1906, avait créé des difficultés fmancières dont souffraient d'abord les vignerons, et dans une moindre mesure courtiers et négociants. L'endettement s'était accru, et la pérennité de nombre de petites propriétés était menacée. Mais le conflit, compte tenu des masses humaines mobilisées, nécessita de grandes quantités de vins pour les armées, gonflant considérablement la demande et les cours, pour le plus grand bénéfice des régions viticoles. Le Libournais s'en ressentit, et au lendemain de la guerre, sa richesse avait augmenté, comme l'indique les chiffres de la recette des fmances et les opérations bancaires. En 1939 l'arrondissement de Libourne compte environ 116.000 habitants, chiffre à peu près équivalent à celui de 1875. La population a connu une légère croissance jusqu'à la première guerre mondiale, dont la saignée ramène au niveau précédent la démographie de l'arrondissement. La ville de Libourne elle-même a vu sa population évoluer nettement au cours de la période étudiée 2 : 8300 habitants en 1801, elle passe à 10590 en 1846, 15231 en 1876, 20085 en 1911 et 19005 en 1936.3 La croissance des villes se dessine de manière importante à partir de la monarchie de Juillet. Mais elle est inégale, selon les cas, beaucoup plus rapide pour les villes où la fonction industrielle domine, que pour celles où les fonctions commerciales et administratives sont primordiales. C'est le cas de Bordeaux et, à moindre échelle d'une ville comme Libourne où la croissance démographique n'est visible qu'à partir du Second Empire. Ainsi, tout au long de ces années 1800 à 1940, malgré les secousses de l'environnement national, le Libournais reste une région dont la prospérité croît régulièrement comme la démographie, autour d'une ville chef-lieu qui, bien que peu centrale par sa situation géographique, reste le point de référence, situé au confluent de deux rivières, dans la vallée de la Dordogne sur le chemin de Bordeaux et de l'Océan. L'image sociale que donne le chef-lieu d'arrondissement dès le XIXe siècle est subtilement reflétée par Jean Royer dans son étude sur Libourne publiée en 1929 : « Une ville bourgeoise [...] cité calme, aux maisons d'aspect confortable, aux
1 Le Il décembre 1943, un décret supprime la Chambre au profit de celle de Bordeaux. Mais l'année suivante, la France libérée, cette mesure est annulée. 2 Sources: recensements (AML), Jean Royer, Alain Chaume, Edouard Féret. 3 En 1831, pour 9838 habitants à Libourne, il y a 497 électeurs censitaires; ils sont 533 pour 9714 habitants en 1837 et 537 pour 10590 habitants en 1846. 29

magasins bien achalandés [...] On y rencontre de grosses fortunes appartenant presque toutes au grand commerce et aussi à quelques descendants de la bourgeoisie dont les noms se retrouvent depuis plus de deux cents ans, dans les annales de la ville [...] C'est surtout l'aisance de la classe moyenne qui à Libourne, règne en dominante. Cette classe est d'ailleurs restée la plus fidèle aux coutumes d'antan, avec ses vieilles traditions de vie familiale, le souci de l'avenir des enfants, l'habitude
ancestrale de l'économie...,. et, lentement, sûrement, s y constituent ces moyennes fortunes, très nombreuses déjà, qui donnent à I 'habitant ce calme,

cette satisfaction heureuse que procure la sécurité du lendemain. » 1
2

- Les

circonstances

institutionnelles

et politiques

Entre 1800 et 1940, la France change de nombreuses fois de régime: Consulat, Premier Empire (Napoléon 1er), Restauration (Louis XVIII et Charles X), monarchie de Juillet (Louis-Philippe 1er),Seconde République, Second Empire (Napoléon ill), Troisième République (présidences de Thiers, Mac Mahon, Grévy, Carnot, Casimir-Périer, Faure, Loubet, Fallières, Poincaré, Deschanel, Millerand, Doumergue, Doumer et Lebrun). Soit 19 chefs d'Etat dont deux l'ont été à double titre (les deux Bonaparte). Avec les conséquences qui s'imposent du point de vue institutionnel et le bouleversement du mode de recrutement du personnel politique. Les neuf cantons de l'arrondissement de Libourne composent de 1815 à 1820 la circonscription de Libourne, devenue ensuite la 4e circonscription de la Gironde de 1820 à 1831 puis la 8e circonscription de la Gironde de 1831 à 1848, où un électorat masculin restreint, censitaire, participe seul au vote. Les élections législatives de 1848 et 1849 ont lieu au scrutin de liste à majorité relative, dans le cadre d'une seule circonscription par département.2 Les élections législatives de février et mars 1852, juin et juillet 1857, mai et juin 1863, mai et juin 1869, sont organisées par le décret du 2 février 1852 qui divise le département en circonscriptions électorales dans lesquelles est élu un député au scrutin uninominal majoritaire à deux tours. Les neuf cantons de l'arrondissement de Libourne constituent alors la 5e circonscription de la Gironde jusqu'en 1863. Pour l'élection de 1869, elle comprend les cantons de l'arrondissement de Libourne, moins ceux de Coutras et Guîtres, plus ceux de Monségur, Pellegrue et Sauveterre. Les élections de 1871 ont lieu au scrutin de liste à majorité relative, dans le cadre d'une seule circonscription par département.3 La loi du 30 novembre 1875 prévoit le scrutin uninominal majoritaire à deux tours, dans
1 1. ROYER, op. cit., p. 231. 2 Décret du 5 mars 1848 et loi du 15 mars 1849. 3 Décret du 29 janvier 1871. 30

le cadre de l'arrondissement, découpé en circonscriptions lorsque que celuici dépasse 100.000 habitants (ce qui est le cas de Libourne) ; c'est sous son régime que sont organisées les élections législatives de 1876, 1877 et 1881. La loi du 16 juin 1885 organise les élections législatives d'octobre suivant dans le cadre du département qui forme une seule circonscription, avec un scrutin de liste, majoritaire, à deux tours (et panachage autorisé). Les élections de 1889, 1893, 1898, 1902, 1906, 1910 et 1914 se déroulent à nouveau dans le cadre du scrutin d'arrondissement 1 dans les mêmes conditions que celle de 1875, avec un scrutin uninominal majoritaire à deux tours, tandis qu'en 1889 les candidatures multiples sont interdites.2 La loi du 12 juillet 1919 stipule que le département forme une seule circonscription jusqu'à 487.500 habitants, avec un scrutin de liste à la fois majoritaire et proportionnel, à deux tours, qui sert pour les élections de 1919 et 1924. Enfm les élections de 1928, 1932 et 1936 sont réorganisées au

scrutin uninominalmajoritaireà deux tours. 3
Les sénateurs d'Empire et pairs de France étant nommés, il faut attendre les lois des 24 février et 2 août 1875 pour que le Sénat soit élu, au suffrage indirect,4 à l'exception des 75 membres élus par l'Assemblée nationale et inamovibles.5 Les sénateurs sont élus dans le cadre du département à la majorité absolue et, quand il y a lieu, au scrutin de liste avec panachage possible; au troisième tour de scrutin, la majorité relative suffit. Les premières élections sous ce régime furent celles du 30 janvier 1876. Le Sénat étant renouvelable par tiers tous les trois ans, la Gironde connut un renouvellement général le 5 janvier 1879. Les modalités de cette loi furent modifiées de manière peu significative par la loi du 9 décembre 1884, sous le régime de laquelle furent organisés (en Gironde) les renouvellements de 1888, 1897, 1906, 1920, 1924 et 1932. C'est en l'an vm (1799-1800), alors que Napoléon Bonaparte gouverne la France comme Premier consul, que l'organisation administrative de la France est mise en place sous sa forme moderne, qu'elle conserve sans grands bouleversements jusqu'à la fm de la Troisième République. Les départements (créés en 1789) sont divisés en un certain nombre d'arrondissements (loi du 28 pluviôse an vm), héritiers des districts issus de la loi du 22 décembre 1789 et supprimés par la Constitution de l'an ill.

1 Loi du 13 février 1889. 2 Loi du 17 juillet 1889. 3 Loi du 21 juillet 1927, prévoyant l'élection d'un député par arrondissement jusqu'à 100.000 habitants, donc toujours deux en Liboumais. 4 Collège sénatorial composé des députés, conseillers généraux, conseillers d'arrondissement et délégués des communes. 5 La loi du 8 décembre 1884 suspendit leur remplacement, mettant ainsi fin à cette catégorie. 31

Ceux-ci sont eux-mêmes subdivisés en cantons. Chaque circonscription administrative est donc organisée entre agents du pouvoir central et conseils délibérants. L'administration délibérative et consultative du département est composée du conseil général et du conseil de préfecture, qui siègent à la préfecture. Celle de l'arrondissement est constituée par le conseil d'arrondissement, qui siège à la sous-préfecture. Agent du pouvoir central, le préfet représente l'administration active du département, tandis que le souspréfet représente, subordonné au préfet, l'administration active de l' arrondissement. Les conseillers généraux et conseillers d'arrondissement, créés par la loi de pluviôse an VIII, sont nommés par le chef de l'Etat jusqu'en 1833, sans lien avec les cantons. Les premières nominations donnent du conseil d'arrondissement «le reflet affaibli, comme recrutement et comme fonctions, du conseil général ». 1 Puis la monarchie de Juillet instaure leur élection au suffrage censitaire dans les cantons, à l'aide d'un scrutin uninominal majoritaire à deux tours, pour neuf ans et renouvelables par tiers tous les trois ans pour les conseillers généraux, pour six ans et renouvelables par moitié tous les trois ans pour les conseillers d'arrondissement. Toutefois le nombre de ces élus ne peut dépasser trente, et dans les départements où les cantons sont en nombre supérieur, certains d'entre eux sont regroupés pour l'élection d'un seul représentant. C'est le cas en Gironde. Ainsi dans l'arrondissement de Libourne, si les cantons de Fronsac, Guîtres et Libourne ont leur propre conseiller général, ceux de Branne et Castillon, Coutras et Lussac, Pujols et Sainte-Foy-Ia-Grande sont couplés afin de n'en élire qu'un. En 1848 le nombre de conseillers généraux n'est plus limité et chaque canton élit, au suffrage universel masculin, son représentant au conseil général et au conseil d'arrondissement, selon le même mode de scrutin. Ce système est maintenu sous le Second Empire. Avec la Troisième République les conseillers généraux ne sont plus élus que pour six ans, renouvelables par moitié tous les trois ans, comme les conseillers d'arrondissement. D'autre part la loi du 10 août 1871 renforce les pouvoirs des conseils généraux, notamment avec la création des commissions départementales, chargées d'assurer l'activité administrative dans l'intervalle des sessions. Jusqu'en 1940, le système de la représentation cantonale fonctionne ainsi, tandis que les conseillers d'arrondissement, dont le pouvoir est limité à la plus simple expression, ne présentent guère plus que l'intérêt politique d'être électeurs sénatoriaux, et d'offrir en outre un poste essentiellement honorifique, d'influence, à certains élus locaux. A l'échelon de la commune, le conseil délibérant est assuré par le conseil municipal, tandis que son président, agent du pouvoir central,

1 R. SZRAMKIEWICZ,

1. BOUINEAU,

Histoire des institutions

(1750,1914),

p. 261.

32

redevient le maire, assisté d'adjoints. 1 L'exceptionnel réseau des communes de France confère aux maires un rôle d'auxiliaire efficace du pouvoir. Raison pour laquelle leur mode de désignation (nomination puis élection au second degré) reste un enjeu jusqu'à la fm du siècle. Entre les débuts de la Révolution et l'avènement du Consulat, le régime des municipalités, communales ou de cantons, avait été bouleversé par les différentes réformes qui se succédèrent. La loi du 14 décembre 1789 créant les municipalités avait précisé que «le chef de tout corps municipal portera[it] le nom de maire.» C'est la loi du 28 pluviôse an VIII qui rétablit dans toutes les communes de France la fonction et le titre de maire (environ 38000) supprimés par la république thermidorienne. En effet « la commune est la véritable famille politique». 2 Bonaparte l'ayant compris, il réorganise le pouvoir municipal, dans le cadre d'une centralisation administrative du pays. Ainsi, le maire occupe une fonction particulière: il est à la fois (et d'abord) l'agent de l'Administration et le représentant de ses concitoyens: «Il porte une écharpe tricolore (et non les armes du conseil municipal comme en Angleterre) pour bien montrer que tout en étant à la tête de sa commune, il représente avant tout l'Etat. Sa tâche consiste autant à faire appliquer les lois de l'Etat qu'à défendre les intérêts de sa commune ».3 C'est pourquoi tout au long du XIXe siècle de nombreuses lois modifient les modalités de recrutement du personnel municipal. C'est aussi pourquoi le maire tient une place si particulière et complexe en France. Car enjeu de pouvoir, il est étroitement surveillé et utilisé par le pouvoir central, tandis qu'au niveau communal et local il suscite évidemment les convoitises des acteurs locaux désireux d'occuper une position face à leurs concitoyens et à ce même pouvoir central. La loi du 22 pluviôse an vm 4 rétablit l'égalité de statut entre les communes. Les administrateurs de la commune deviennent les conseillers municipaux, tandis que leur président redevient le maire, assisté d'adjoints. Pour les communes de plus 5000 habitants (Libourne) le Premier consul nomme le maire et les adjoints (ailleurs ce sont les préfets). Les conseillers municipaux sont quant à eux élus sur des listes de notables. Avec le retour de la monarchie, le système ne subit qu'une seule modification: les conseillers municipaux sont directement nommés. Après la révolution de Juillet, la loi du 21 mai 1831 maintient la nomination des maires et adjoints, par le roi pour les communes de plus de 3000 habitants, chefs-lieux de département ou d'arrondissement, par le
1 Loi du 22 pluviôse an VIII (17 février 1800). 2 Louis de Bonald. 3 T. ZELDIN, Histoire des passions françaises (1848-1945), tome 4, p. 195. 4 Complétée par l'arrêté du 2 pluviôse an IX. 33

préfet dans les autres. Ils sont choisis parmi les conseillers municipaux, élus pour six ans (renouvelables par moitié tous les trois ans) par un corps électoral censitaire.

La révolution de 1848bouleverse cet état de choses. 1 Si les maires

et adjoints restent nommés dans les communes de plus de 6000 habitants, ils sont ailleurs élus par les conseillers municipaux, eux-mêmes élus au suffrage universel masculin. Le coup d'Etat du 2 décembre 1851 rend au pouvoir central (le Prince-président) la nomination des maires et adjoints 2 dans les communes de plus 3000 habitants et les chefs-lieux de département et d'arrondissement, au préfet dans les autres. Mais le conseil municipal reste élu au suffrage universel masculin. Après la proclamation du Second Empire, la nomination des maires et adjoints, qui peuvent être pris hors du conseil municipal, est étendue aux chefs-lieux de cantons. Avec la Troisième République est instaurée l'élection des maires et adjoints par le conseil municipal sauf dans les communes de plus de 20000 habitants et les chefs-lieux de département et d'arrondissement où ils sont nommés et choisis au sein du conseil municipal.3 La loi du 12 août 1872 indique que les maires seront élus dans les communes autres que les chefslieux de département, d'arrondissement et de cantons. Le gouvernement de l'Ordre moral revient au système impérial de la nomination.4 En 1876 5 est rétablie la formule issue de la loi de 1871. Enfin la loi du 28 mars 1882 établit l'élection de tous les maires et adjoints (excepté Paris) par le conseil municipal dont le mandat est fixé à quatre ans.6 Ces dispositions resteront en vigueur jusqu'à la première guerre mondiale, après laquelle la durée du mandat municipal est portée à cinq ans. 3 - 140 ans de luttes électorales en Libournais Ce sont les élections législatives et cantonales qui permettent la meilleure appréciation possible de l'évolution politique de l'arrondissement de Libourne entre 1800 et 1940. Les élections municipales comportent un facteur humain qui souvent prend le pas sur le débat politique, sauf dans la ville centre (Libourne) et quelques chefs lieux de cantons.

1 Loi 2 Loi 3 Loi 4 Loi 5 Loi 6 Loi

du 3 juillet 1848. du 7 juillet 1852. du 14 avril 1871 complétée par la circulaire Picard du 30 avril. du 20 janvier 1874 dans l'attente d'une loi organique. du 12 août 1876. du 5 avril 1884. 34

L'analyse de l'évolution politique passe par la détermination des opinions de chaque élu, lesquelles peuvent être imprécises ou changeantes en fonction des régimes et des prises de position personnelles, surtout chez les élus locaux. Il n'est donc pas rare de trouver des appréciations préfectorales portant la mention « indécis» ou « douteux ». La classification retenue comprend l'extrême-droite, la droite, le centre-droit, le centre-gauche, la gauche et l'extrême-gauche. Ces catégories politiques prennent référence sur l'époque et non sur le parti politique auquel appartient ou se rattache l'élu. Car un même parti, une même sensibilité, ne se situe pas au même endroit sur l'échelle politique selon les époques. Ainsi, les radicaux sont classés à l'extrême-gauche dans les années 1870, à gauche à la fin du siècle et au centre-gauche durant l'entre-deux-guerres. Enfin, à l'époque des nominations de conseillers généraux et d'arrondissement, un grand nombre sont classés dans la catégorie « Ordre établi ». Ce sont des hommes qui ont varié dans leurs engagements, dans des époques troublées où, il est vrai, le dualisme droite-gauche n'avait pas la même pertinence. Comme Elie Colombe Aymen, soldat dans les armées révolutionnaires, nommé par Bonaparte conseiller d'arrondissement en l'an VIII, soutient l'Empire, se rallie à Louis XVIII en 1814 et conserve ses mandats. Ce sens averti de l'opportunisme ne permet pas de donner une couleur précise à des hommes qui ont souvent été choisis pour ce qu'ils représentaient socialement, pour leurs relations, leur notoriété, dans la mesure, bien sûr, où ils ne manifestaient pas d'hostilité au gouvernement en place. Le tableau suivant recense les différentes sensibilités politiques des élus de l'arrondissement de Libourne entre 1800 et 1940 :
Extrême Gauche Gauche CentreGauche Ordre établi CentreDroit Droite Extrême Droite total
Pourcentages

(1) 1800-33 0 0 0 20 40,81 % 2 4,08 % 25 51,02% 2 4,08 % 49

(2) 1833-48 0 1 3,12 % 1 3,12 % 0(+ 2) 6,25 % Il (+ 1) 30,76 % Il (+ 4) 46,87 % 1 3,12 % 25 (+ 7)

(3) 1848-71 0 5 8,77 % 2 3,50 % 0 5 (+ 6) 19,29 % 30 (+ 5) 61,40 % 4 7,01 % 46 (+ Il)

(4) 1871-93 0 12 (+ 1) 21,31 % 20 (+ 1) 34,42 % 0 1 1,63 % 14 (+ 7) 34,42 % 3 (+ 2) 8,19 % 50 (+ Il)

(5) 1893- (6) 1919 1919-40 0 0 6 (+ 4) 19,60 % 17 (+ 10) 52,94 % 0 3 (+ 1) 7,84 % 5 (+ 3) 15,68 % 0(+ 2) 3,92 % 31 (+ 20) Il (+ 1) 21,05 % 17 (+ 6) 40,35 % 0 16 (+ 2) 31,57 % 3 (+ 1) 7,01 % 0 47 (+ 10)
de la période.

total 0 35 14,Il % 57 22,98 % 20 8,06 % 38 15,32 % 88 35,48 % 10 4,03 % 248

= sensibilités

par rapport à chaque période et à l'ensemble

35

Le total des élus atteint 248 par le fait que sur 240, 8 ont été comptés deux fois parce qu'ils sont classés en deux sensibilités politiques. Il s'agit du docteur Musset qui est d'abord élu conseiller d'arrondissement en 1867, sans étiquette bien défmie mais sans aucune hostilité à l'Empire, puis conseiller général en 1870 dans les mêmes conditions. Il se tourne après 1871 vers les républicains qui, peu convaincus par ce ralliement, lui refusent leur soutien. En 1874 il est battu, et c'est presque vingt ans plus tard, alors qu'il a donné des gages dans le combat républicain, qu'il retrouve pour quelques mois (entre 1892 et sa mort l'année suivante) le siège de conseiller général sous la bannière républicaine. Esquissaud, conseiller général et maire bonapartiste de Branne depuis des années, soutient le candidat républicain lors de l'élection sénatoriale partielle de 1887, rompant alors avec les monarchistes. En butte à la déception des monarchistes et à la suspicion des républicains, il se retire l'année suivante de la compétition électorale. Durand-Dégrange, un des adjoints de Surchamp, plus marqué que lui à gauche par le radicalisme qu'il affiche, lui succède à la mairie et au conseil général. Mais il se sépare de ses anciens amis vers la fin du siècle et affiche au début du suivant des idées nationalistes. Il est même candidat au Sénat en 1906 sur une liste dont les sympathies royalistes sont évidentes. Enfin, plus classiquement l'évolution politique que génère la première guerre mondiale amène nombre d'élus cantonaux classés avant-guerre au centre-gauche vers le centre-droit. Dans le cadre de l'Union nationale puis souvent derrière Poincaré, devenus indépendants ou républicains de gauche, ils se heurtent ensuite aux radicauxsocialistes et aux socialistes. Ce fut le cas de Barraud, Brun, Combrouze et Eymond. Enfm Arnaud, d'abord élu comme radical-socialiste, s'éloigne progressivement de la gauche et se tourne entre 1925 et 1929 vers le centre/centre-droit, sous l'étiquette de « radical-national ». Le tableau précédent montre que 54,83 % des élus sont classés à droite 1 et 37,09 % à gauche, 2 soit un plus grand nombre d'élus de droite que de gauche. Toutefois, le nombre d'élus doit être ramené à la durée de leurs mandats, présentée dans les tableaux ci-joints. On constate ainsi que l'équilibre des années entre les ensembles droite et gauche est à peu près réalisé pour les députés. Entre 1815 et 1870, les élus appartiennent à la droite et au centre-droit dans la circonscription unique du Libournais; après et jusqu'en 1940 ils sont de gauche ou du centre-gauche, sauf une douzaine d'années, dans les deux circonscriptions. Dans le cas des élus cantonaux, entre 1833 et 1940, les élus de droite furent maîtres d'environ 55 % de la durée contre 45 % à la gauche pour ce qui concerne le conseil général et 52 % contre 48 % pour le conseil
1 Ensemble de la droite, c'est-à-dire extrême-droite, droite et centre-droit. 2 Ensemble de la gauche. 36

d'arrondissement. Mais avant la Troisième République, la domination de la droite est très nette, écrasante. Après 1871, la proportion se renverse au bénéfice de la gauche: au conseil général ses élus dominent 75 % de la période et au conseil d'arrondissement 78 %. On constate donc que si le Libournais présente sur l'ensemble de la période un ensemble droite-gauche relativement équilibré, la chronologie montre en revanche que l'histoire politique est celle d'un arrondissement qui s'intègre assez bien dans l'évolution nationale, précocement même. Ainsi l'époque des nominations au conseil général et au conseil d'arrondissement se traduit, sans surprise, par un pouvoir sans partage de partisans de l'ordre établi, classés parmi les élus de droite. Le tableau suivant détaille les nominations de conseillers généraux et de conseillers d'arrondissement entre 1800 et 1833, en fonction de l'origine cantonale et de la période de nomination (entre parenthèses, en premier les nominations d'Empire, puis celle de la Royauté) : cantons
Branne Castillon Coutras Fronsac Guîtres Libourne Lussac Pu. oIs Sainte-Fo total

conseillers énéraux

o o o
1 0/1 1 (0/1 6 (3/3)

o o
2 0/2 10 3/7

On constate ainsi qu'il y a eu 48 nominations dont 17 (35,41 %) sous le Premier Empire et 31 (64,58 %) sous la Restauration. Mais sur ces 48 nommés, 6 ont conservé ou trouvé un siège par la suite, en utilisant le canal électoral. Quant à l'origine cantonale des nominations elle est, de manière écrasante, au profit de la ville centre et de son canton, Libourne, dont les représentants occupent près de 40 % de l'ensemble des sièges durant la période. Vient ensuite le riche canton voisin viticole de Fronsac, où les propriétaires terriens sont puissants. En troisième position se situe le canton de Sainte-Foy-Ia-Grande, véritable pôle face à Libourne. Les autres cantons font figure de parents pauvres, notamment parce qu'ils ne fournissent aucun conseiller général, à l'exception de Guîtres. Quant à Lussac, c'est le canton oublié, avec un seul nommé (au conseil d'arrondissement) durant toute la période.

37

En 1815 la circonscription de Libourne élit Antoine Dussumier de Fonbrune, conseiller municipal de Bordeaux, négociant protestant âgé de 46 ans, né à Bergerac, et fidèle au Trône des Bourbons. Ce qui le rapproche le plus de Libourne est probablement la situation géographique de la ville, entre celle où il est né et celle où il habite. Réélu en 1816, 1820 et 1824, cet ultra-royaliste se retire en 1827. En 1828 son successeur Martell est un royaliste plus modéré. En 1830 il est réélu, s'étant rallié à la monarchie de Juillet. Ce fidèle du régime est réélu jusqu'en 1842, où il est battu par le libéral Feuilhade de Chauvin, réélu en 1846. Sous Louis-Philippe, le ministère Guizot a élargi le nombre des électeurs à travers un suffrage censitaire masculin pour l'élection des conseils municipaux, d'arrondissement, généraux et des députés. Les conditions de ressources ouvrent la possibilité de voter et d'être candidat à plus de monde: entre 2 millions d'électeurs pour les scrutins municipaux et 200.000 pour les scrutins législatifs pour l'ensemble de la France. L'accroissement des revenus lié à l'enrichissement des Français au cours de cette période augmente le nombre d'électeurs dans toutes les catégories entre 1831 et 1847. Les conseillers généraux et d'arrondissement élus entre 1833 et 1848 soutiennent presque tous l'ordre établi, même lorsqu'ils ont des préférences pour d'autres systèmes. Seuls les conseillers d'arrondissement de Branne, le docteur Edouard Dufaure élu en 1839, frère du ministre, et de Castillon, le docteur Pierre Lalanne, sont classés comme candidats de l'opposition. Le second, père du futur député est le plus avancé. Le fils du duc Decazes, le duc de Glücksbierg, trouve un siège de conseiller général dans les cantons réunis de Coutras et Lussac en 1844. Il est vrai que Decazes avait patronné la monarchie de Juillet dès ses débuts dans le Sud-Ouest et particulièrement en Gironde où il était puissant, et tout puissant dans son arrondissement de Libourne. Après avoir soutenu le député Martell, conservateur, il donna son appui à Feuilhade de Chauvin qui fut élu en 1842, de tendance plus progressiste mais inféodé à sa personne. Le préfet et le sous-préfet de Libourne, soumis à la pression irrésistible du grand référendaire de la Chambre des pairs, 1 les adversaires de celui-ci prétendent que le corps électoral censitaire de l'arrondissement de Libourne est «docile à ses moindres caprices, à ses insignifiantes volontés, heureux de prévenir ses
désirs et de combler ses souhaits ».
2

La révolution de 1848 instaure dans un mouvement irréversible le suffrage universel masculin (à partir de 21 ans). Cette réforme fondamentale prépare de grands bouleversements. Les privilégiés qui bénéficiaient seuls
1 J. TUDESQ, Les grands notables en France (1840-1848), 2 ADG, 8 J 151.

pp. 298-299.

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jusque-là du droit de vote, grâce au suffrage censitaire, disposaient d'une suffisante autonomie sociale et intellectuelle qui rendait efficient leur choix. Mais le suffrage universel masculin, même avec quelques restrictions, confère le droit de vote à une multitude dans laquelle les anciens électeurs censitaires, en termes numériques, sont noyés... Pourtant aucun régime n'ose revenir sur le suffrage universel, aussi limité puisse-t-il paraître. 1 Toutefois, plus que des limitations, le suffrage universel souffre des contraintes que subit inéluctablement son expression. Car «la construction de la citoyenneté passe par le développement du sentiment du devoir civique ». 2 En effet voter selon sa conscience nécessite, d'une part une capacité, d'autre part une possibilité. Et la France de 1848 compte près de 50 % d'illettrés. Le clientélisme y est grandement développé et souvent réduit à sa plus simple expression: les électeurs des classes sociales les plus modestes -et donc les plus nombreuses- sont l'objet des pressions plus ou moins manifestes de ceux qui leur permettent de vivre, notables des villes et des campagnes, propriétaires terriens, patrons d'entreprises et industriels, etc. Mais en 1848 le vent d'une liberté nouvelle souffle sur le Libournais comme sur la France. Les élections législatives d'avril ont lieu «dans l'enthousiasme le plus vif et dans la confusion la plus totale. »3 Hovyn de Tranchère, Thomas et Feuilhade de Chauvin sont les élus issus de l'arrondissement de Libourne. Ce scrutin, immortalisé par la relation qu'en fit Tocqueville (les électeurs allant en cortège voter au chef-lieu de canton derrière leurs élus et notables) offre des résultats parfois surprenants: ainsi dans le canton de Guîtres, le maire du chef-lieu et conseiller général Hovyn de Tranchère obtient 3247 voix sur 3254 votants, soit 99,78 % des suffrages exprimés. Toutefois, malgré la complexité du scrutin, dont la lisibilité politique est modeste, il apparaît un découpage par canton. D'un côté se dégagent des cantons où la gauche pèse considérablement: dans celui de Libourne, elle est nettement majoritaire, tandis qu'elle obtient des scores importants, proches de la majorité à Sainte-Foy-Ia-Grande et Pujols, et dans une moindre mesure Coutras et Fronsac. Tandis que la droite est fortement ancrée dans les cantons de Lussac, Guîtres et Branne, et moins fortement à Castillon. Les élections législatives partielles de juin et septembre 1848 confirment ces tendances.

1 Son effet est restreint: les militaires, par exemple, seront privés du droit de vote de 1872 à 1944. Les conditions d'âge, de résidence, évidemment de sexe puisque les femmes n'obtiendront le droit de voter qu'à partir de 1944, feront l'objet de fréquents débats. 2 Offerlé, p. 57. 3 I.-C. DROUIN, p. 122.

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En décembre 1848 la Gironde vote massivement pour LouisNapoléon Bonaparte à la présidence de la République.l Tandis que Lussac (97,5 %), Guîtres (96,7 %) et Branne (94 %) offrent une majorité écrasante à Bonaparte, Fronsac (87,5 %), Castillon (87,2 %) et Coutras (87 %) se joignent à ce plébiscite. Seuls les cantons de Pujols (81,2 %), Libourne (68,4 %) et surtout Sainte-Foy-Ia-Grande (53,2 %) marquent leur réserve à l'égard du candidat victorieux. La géographie électorale droite-gauche qui conservera une pertinence plus d'un siècle apparaît. Le 13 mai 1849, les nouvelles élections législatives, cette fois-ci préparées par les différents partis en concurrence (conservateurs, républicains modérés et démocrates socialistes), offrent une totale victoire à la liste du Parti de l'Ordre sur laquelle figure Hovyn de Tranchère. Nettement dominée, la liste des démocrates socialistes n'a pas d'élus, malgré la présence des Libournais Clément Thomas, représentant sortant; et Simon Boutin, conseiller général et ancien maire de Libourne. Dans le mouvement en faveur des conservateurs, non seulement l'arrondissement de Libourne ne se distingue pas, mais encore il leur fournit le meilleur score en Gironde. Quant au plébiscite de décembre 1851, il renforce la tendance avec 90,7 % (sur le nombre de votants) de oui pour une moyenne girondine de 88,6 %, en troisième position sur six arrondissements. Le retour d'un Bonaparte à la tête de la France prépare une limitation des effets du suffrage universel. Nombreux sont ceux parmi l'élite qui considèrent à l'instar d'un Guizot qu'encadrer le vote pour qu'il en soit fait un bon usage est indispensable. Ainsi la liberté de réunion offerte en 1848 est interdite sous la période autoritaire de l'Empire puis tolérée sous la période libérale. Quant au suffrage universel, s'il est conservé par Napoléon III, son expression est limitée par l'utilisation de nombreux moyens de pressions, «formes subtiles de l'usage des ressources administratives », en même temps que le contrôle des cercles, des cafés, des publications, etc. Ainsi l'électeur est libre de son choix, la candidature est libre aussi, mais elle a bien peu de chances de réussir, ou d'avoir un écho tant le candidat désigné par les autorités administratives a toutes les facilités et les autres tous les handicaps. Les candidatures officielles, telles qu'elles sont désignées, avec leur mention sur les bulletins (<< candidat soutenu par le Gouvernement» par exemple) bénéficient du soutien des fonctionnaires et des maires nommés, bref de l'ensemble des agents de l'Administration. Le Second Empire organise l'inégalité des chances de candidature, pratique qui permet de relativiser les effets du suffrage universel, en outre toujours soumis à l'influence des notables. Les opposants à l'Empire critiquent très vivement cet état de fait, même si son évolution va dans le sens d'une démocratisation

1 ADO, 3 M 1.

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croissante du suffrage universel. La plume acerbe de Steeg en trace néanmoins un portrait au vitriol: « il y allait, pour tous les employés, de leur place et par conséquent de leur pain. Celui qui eut été soupçonné de ne pas voter pour le candidat du préfet eût été promptement mis dehors. Si l'instituteur tenait à son école, le maire à son écharpe, le buraliste à son débit, le facteur à sa boite, le cantonnier à sa pioche, l'aubergiste à son auberge, le simple administré à ne pas être surchargé de procès-verbaux à tort et à travers, il fallait voter et faire voter pour le bon candidat, c'est-àdire -pour le mauvais, pour celui qui était vendu d'avance au gouvernement et qui s'engageait à trahir les vrais intérêts des électeurs. Pour celui-là, tous les chemins s'aplanissaient; il avait à son service l'innombrable armée des fonctionnaires; le sous-préfet le promenait, le maire le vantait, le curé le prêchait, le tambour l'annonçait; il tenait ses audiences sur la place publique; les moindres agents colportaient ses bulletins; la poste le servait gratuitement; ses affiches s'étalaient aux
meilleures places [...]»
1

Ainsi, en 1852 la circonscription de Libourne élit le candidat officiel, le modéré Jean David, conseiller général, favorable au nouveau régime après avoir soutenu la monarchie de Juillet. Mais ses votes peu orthodoxes au Corps législatif lui font perdre le soutien officiel accordé à Lucien Arman, conseiller général de Cadillac et conseiller municipal de Bordeaux, qui est élu en 1857 et réélu en 1863, affrontant toutefois la vigoureuse opposition du second duc Decazes, orléaniste opposant à l'Empire. A tel point qu'en 1869, la circonscription subit un nouveau découpage, 2 qui profite au remplaçant d'Arman, un fidèle du régime: Chaix d'Est-Ange fils. Les élections cantonales favorisent aussi les soutiens du régime, même lorsque leurs sentiments se portent sur d'autres dynasties, comme dans le cas du légitimiste Alphonse Dufoussat. Les premiers opposants sont élus en 1861 dans le canton de Branne avec Emile Elliès (dont les sympathies sont mal déterminées), en 1864 avec la victoire des orléanistes Félix Chaperon, du duc Decazes et du libéral Armand Lartigue, et surtout en 1868 avec l'élection du docteur Ernest Lalanne, fervent républicain.

1 1. STEEG, Faleyras, histoire d'une commune rurale, p. 89 et 90. 2 Aux cantons de l'arrondissement de Libourne sont retirés ceux de Coutras et Guîtres, fiefs du duc, et ajoutés ceux de Monségur, Pellegrue et Sauveterre, favorables au nouveau candidat, conseiller général de Pellegrue; les cantons de Coutras et Guîtres, ajoutés aux cantons de Blaye, Bourg, Saint-André-de-Cubzac, Saint-Ciers-sur-Gironde et Saint-Savin,

composent la 4e circonscription de la Gironde qui voit l'élection du bonapartiste Ernest

Dréolle (né à Libourne), avec 17306 voix, contre 4478 à Emile Morange, maire de Libourne et ancien conseiller général de Guîtres, 3710 au républicain Georges Méran et 2813 au légitimiste comte de Luppé. 41

La République proclamée, elle reste le terrain d'affrontement durant plusieurs années entre partisans des différents régimes possibles, royauté, empire ou république. Face à leurs engagements, les républicains cherchent l'amélioration des conditions du suffrage. La loi du 7 juillet 1874 organise les listes électorales. Puis, les monarchistes en passe d'être vaincus, se met en place la libéralisation progressive et sous contrôle de la presse, avec l'étape majeure des lois des 30 juin et 29 juillet 1881 sur la liberté de réunion et la liberté de la presse et de l'affichage. La loi du 5 avril 1884 fait notamment obligation de l'existence d'un bâtiment faisant usage de mairie dans chaque commune. Le cérémonial autour du lieu du vote, qui était d'abord situé chez le maire, le curé ou le châtelain, bref un particulier pour les communes sans maison commune, devient obligatoirement un lieu public auquel on accède isolément, sans encadrement humain, sans arme, sans que les discussions politiques soient admises dans l'enceinte électorale. Néanmoins ces efforts ne peuvent dissimuler ceux, contradictoires, qui sont faits par les républicains afm de limiter les possibilités de manœuvre de leurs opposants. En effet, si l'on ne peut mépriser la portée du débat politique, on ne saurait sous-estimer l'importance des facteurs qui la réduisent. Si les conservateurs avaient, en Gironde comme dans beaucoup d'autres départements, remporté les élections législatives de 1871, envoyant à l'Assemblée nationale les Libournais Decazes et Princeteau, le renouvellement de 1876 est organisé après un découpage en deux circonscriptions libournaises, au scrutin uninominal majoritaire à deux tours. Dans la 1ère,1 le député sortant républicain Bernard Roudier est élu et dans la

2e, 2 le docteur Ernest Lalanne, conseiller général et maire républicain de
Coutras. A cette époque, le gouvernement conservateur, sous l'autorité du président de la République, le maréchal de Mac Mahon, duc de Magenta, met tout en œuvre pour organiser la restauration de la royauté au profit du petit-fils de Charles X, Henri comte de Chambord et duc de Bordeaux. La crise du 16 mai 1877, qui résulte de cette opposition entre monarchistes et républicains, suscite alors un ordre de défiance parlementaire au nouveau gouvernement du duc de Broglie. Le Président, par décret du 26 juin 1877, décide donc la dissolution de la Chambre des députés. Les élections sont le théâtre d'un rude affrontement entre républicains et monarchistes. Dans les deux circonscriptions libournaises sont réélus Roudier et Lalanne, face à deux imposantes figures: l'ancien préfet Pascal et le duc Decazes, alors ministre des Affaires étrangères. Les deux députés sortants, qui avaient fait

1 Cantons de Branne, Libourne, Pujols et Sainte-Foy-Ia-Grande. 2 Cantons de Castillon, Coutras, Fronsac, Guîtres et Lussac.

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partie des opposants au gouvernement d'Ordre moral, sont donc reconduits dans un Libournais visiblement acquis à la République. Dès le départ de Mac Mahon de la présidence (1879), les purges du personnel administratif, fut-il le plus modeste, sont lancées. A Libourne, à l'occasion d'un renouvellement cantonal, dans deux lettres (portant la

mention «très confidentiel») datées du Il décembre 1882, 1 le sous-préfet
s'adresse au préfet pour lui réclamer des révocations, mutations ou mises à la retraite.2 Concernant le canton de Pujols, même s'il pense que l'élection du républicain «ne paraît pas douteuse », il juge «opportun de prendre certaines mesures qui au point de vue politique me paraissent susceptibles de produire un excellent effet sur la population. Il existe encore des

créatures [...] de M Pascal

3

[...] qui, non seulement blessent la

susceptibilité des républicains, mais peuvent faire croire à l'influence encore dominante de M Pascal. J'ai donc l'honneur de vous proposer la mise à la retraite de Mme Dubert, receveur des Postes à Rauzan [...] la destitution du Sr Barthe, facteur à Rauzan [...] du facteur Pétraud Charles [...] Le déplacement de l'instituteur [de Saint-Vincent-de-Pertignas] M Coquiaut ,. la destitution du Sr Grand, receveur buraliste de Saint-Jean-deBlaignac ,. [la révocation] du Sr Combre, cordonnier, gardien du pont de Pessac [...] Telles sont [...] les mesures qui me paraissent indispensables pour combattre efficacement l'influence de M Pascal et du parti réactionnaire dans le cadre du canton de Pujols et je verrais avec plaisir qu'il [...] fut possible de donner satisfaction aux intérêts du parti républicain ». 4 Le même propose (dans l'autre missive) dans le canton de Branne le déplacement du juge de paix, de l'agent voyer du canton, d'un facteur, la révocation de quatre cantonniers (à Moulon, Naujan et Génissac), d'un facteur et de deux receveurs buralistes (à Branne et Naujan). Ces révocations sont même proposées dans des domaines surprenants. Une lettre du souspréfet de Libourne, portant la mention « confidentielle» en date du 23 août

1881 5 va jusqu'à souhaiter l'épuration chez les officiers de la « seconde
réserve» (l'armée territoriale) : « Parmi les noms des délégués du comité qui a publié cet appel figure celui de M G. de Guilhemanson, capitaine au 13~
1 ADO, 3 M 325. 2 Ces rapports sont monnaie courante, et leur ton varie selon les rédacteurs; le sous-préfet de La Réole, dans une lettre du 26 octobre 1885 (ADO, 3 M 236) utilise un ton encore plus dénonciateur: « Objet: fonctionnaires; [...] M. Revel, à Monségur, est un réactionnaire qui ne prend pas la peine de se dissimuler [...] M. Fauvel (de Pellegrue), froid à l'égard des républicains, est de plus clérical avec ostentation. Il ne manque ni sermon, ni offices.» 3 Conseiller général monarchiste sortant non candidat. 4 Ibidem 5 ADO, 2 M 235. 43

régiment territorial d'infanterie [... qui] n'a pas craint de témoigner ouvertement son hostilité contre le gouvernement en prenant part très active à la candidature de M Hovyn de Tranchère. Je vous serais reconnaissant, M le Préfet, de bien vouloir porter les faits à la connaissance de l'autorité militaire en sollicitant la révocation de cet officier. » Pourtant le nouveau régime affermi, les élections législatives perdent une partie de leur enjeu dans une région précocement acquise au régime où les monarchistes, plus qu'ailleurs, sont désorientés si ce n'est découragés. Le renouvellement de 1881 devient une formalité pour les députés républicains. Dans la 1ère circonscription de Libourne le sortant républicain Roudier est réélu sans concurrent. Dans la 2e, le docteur Lalanne est réélu facilement (64,48 %) face à la candidature symbolique de l'ancien député orléaniste Hovyn de Tranchère, qui a repris la lutte après une absence de 15 années passées en Russie. En outre Guilhemanson est d'autant plus à même de s'engager dans la lutte politique qu'il a été élu conseiller municipal de sa commune (Saint-Magne-de-Castillon) en janvier. La proposition, qui suggère qu'un officier de réserve est tenu aux mêmes obligations qu'un officier de carrière en service, ressemble à une réaction de dépit et à une volonté de vengeance. Trois ans plus tard, le docteur Lalanne meurt. Son remplacement nécessite une élection partielle, organisée le 6 juillet 1884. Elle assure le succès du républicain Louis Obissier-Saint-Martin, qui abandonne la carrière préfectorale pour le Parlement. Le renouvellement de 1885 revêt une grande importance pour les monarchistes qui sont affaiblis par leurs précédents reculs électoraux d'une part, et d'autre part par la disparition des prétendants, le prince impérial en 1879 et le comte de Chambord en 1883. Le mode de désignation a été modifié au profit d'un scrutin de liste majoritaire à deux tours, dans le cadre d'une seule circonscription par département. Ainsi en Gironde, au premier tour, malgré un bon score, la liste conservatrice est devancée de peu par celle des opportunistes. Mais d'autres listes ont obtenu aussi des suffrages: une liste radicale et une liste républicaine indépendante. Les indépendants sont menés par le député sortant de la 1èrecirconscription de Libourne, qui a été écarté, et qui a rallié deux conseillers généraux de l'arrondissement: Dieudonné de Brugière et le docteur Jean Caussade, respectivement élus républicains de Sainte-Foy-Ia-Grande et Coutras. Au second tour, le report de ces petites listes sur celle des républicains assure à ces derniers la victoire. Avec une moyenne d'environ 88800 voix, les républicains devancent les monarchistes qui en recueillent environ 72300. Chez les républicains, Louis Obissier-Saint-Martin et le publiciste liboumais Jules Steeg sont respectivement élus en 5e et Il e position sur Il. Sur la liste vaincue des conservateurs, le meilleur score a été obtenu par Ernest Dréolle, député sortant, suivi du duc Decazes, ancien ministre, Paul Princeteau (fils de l'ancien député) en ge position et enfin Edouard Troplong en Il e. 44

En Gironde, l'union des droites n'avait pu faire mieux qu'obtenir un score honorable face aux républicains divisés au premier tour mais rassemblés au second. Toutefois, en France, la droite royaliste et bonapartiste (de « l'Appel au Peuple») avait reconquis des sièges. Mais le plus marquant était certainement la progression des radicaux. Dans les années qui suivent, le régime républicain, assuré semble-t-il par ses triomphes électoraux, doit faire face à une nouvelle contestation, née dans son camp: le boulangisme qui, à travers un soldat devenu homme politique, cristallise progressivement les déceptions et les oppositions. D'un côté l'extrême-gauche républicaine, de l'autre des monarchistes très affaiblis, convergent pour affronter la majorité républicaine dite « opportuniste». Les révocations d'élus sont alors utilisées sans ménagement. Ainsi l'ancien conseiller d'arrondissement bonapartiste du canton de Branne, Goyneau, est-il révoqué à la demande du sous-préfet: « M Goyneau, adjoint au maire de la commune de Branne, assistait au banquet boulangiste de samedi dernier aux côtés de M Esquissaud, conseiller général de ce canton. Il s'en vante publiquement, et le maire de cette commune, qui est réactionnaire, m'a lui-même et sans que je lui demande confirmé cette
nouvelle. Avant de vous prier de provoquer la révocation de cet adjoint, j'ai

cru devoir m'informer de l'effet que pourrait produire cette mesure. n résulte des renseignements que j'ai pu recueillir qu'elle serait très bien accueillie à Branne et qu'elle donnerait du courage à nos amis qui semblent un peu se laisser abattre dans cette partie de l'arrondissement...» 1 La limpidité des motifs ne fait aucun doute, et après sa révocation (27 juillet 1889) Goyneau a beau jeu de répondre au préfet qu'il croyait que dans une démocratie on pouvait assister librement à une réunion politique autorisée... Certains républicains trouvent pourtant que la lutte sourde contre les « réactionnaires» est trop indirecte, est qu'elle doit prendre un caractère plus autoritaire. Ainsi le comité républicain du canton de Castillon-la-Bataille, contrarié par le score des candidats conservateurs aux élections législatives de 1885 en Gironde (où ils n'ont pourtant obtenu aucun élu), propose des mesures dans un tract imprimé où il appelle «sur cette grave situation l'attention du Gouvernement et du Parlement» : « [...] Considérant que les lois de liberté illimitées, relatives à la presse, au droit de réunion et à l'élection des maires, excellentes pour un pays dont la forme de gouvernement est hors de conteste, ont permis aux partis factieux de pratiquer un système de calomnies éhontées et d'indignes outrages, qui a
réussi à abuser et entraîner un trop grand nombre d'ignorants; [ ...]

Considérant qu'une grande quantité de fonctionnaires et d'employés des
1 Rapport du 9 juillet 1889 du sous-préfet de Libourne au préfet de la Gironde, ADG, 3 M 763. 45

diverses administrations sont entièrement dévoués à la réaction et se sont montrés ouvertement hostiles au gouvernement qui les paye; [. ..] prie instamment: [...] D'empêcher, par tous les moyens, le renouvellement des faiblesses et des intrigues coupables, à la faveur desquelles des emplois ont été attribués à des réactionnaires; - d'adopter, dans ce but, pour règle absolue, qu'aucune nomination ne devienne définitive avant qu'une enquête sérieuse ait été faite sur les opinions et les antécédents du candidat; [...] De modifier les lois relatives à la presse et à l'exercice du droit de réunion, de manière que l'outrage et la calomnie contre le gouvernement de la République ne demeurent plus impunis; Enfm et surtout, de prendre immédiatement une mesure énergique dont dépend le salut de la République, c'est-à-dire d'enlever le plus tôt possible aux Conseils municipaux des communes rurales le droit d'élire leurs maires, et de le restituer au gouvernement. [...]» 1 En 1889 la 1ère circonscription de Libourne est le théâtre de l'affrontement d'un candidat nouveau venu, Joseph Brisson, jeune maire de Néac, qui obtient sous l'étiquette « conservateur révisionniste» 48,50% des

voix face au sortant Jules Steeg qui en recueille 46,34 %. 2 Au second tour,
Steeg s'est retiré pour laisser la place au conseiller général et maire républicain de Libourne Abel Surchamp qui est élu de justesse avec 51,28 % des suffrages face à Brisson. Dans la 2e circonscription, la lutte est serrée de même puisque le sortant Obissier-Saint-Martin, n'est réélu qu'avec 52,46 % des voix face au révisionniste Troplong. A Sainte-Foy-Ia-Grande la même année, le républicain Alfred Sivadon ne devance que de 54 voix la candidature du général Boulanger au conseil d'arrondissement. L'alerte boulangiste passée le socialisme progresse, se substituant aux radicaux à l'extrême-gauche, tandis que la droite évolue, abandonnant progressivement l'illusion d'une possible restauration monarchique par des moyens démocratiques et se ralliant à la République, en cela encouragée par le pape Léon XIII. Mais ce mouvement se fait difficilement, tant au sein de l'Eglise de France que parmi les candidats au ralliement, les préventions étant grandes à l'égard d'une République dont l'hostilité à l'égard de l'Eglise catholique est évidente. Le poids des francs-maçons notamment, parmi le personnel politique, n'est pas fait pour les rassurer. Ces interrogations laissent la voix libre aux républicains pour le renouvellement de 1893. Dans les deux circonscriptions de Libourne, les sortants républicains Surchamp et Obissier-Saint-Martin sont facilement réélus. En 1897, Obissier-Saint-

1 Tract daté du 30 novembre 1885 et signé par le président du comité, F. Raby jeune, les viceprésidents, E. Antoune et L. Paluteau, les secrétaires, O. Audubert et H. Balestibeau, le trésorier, Marland fils; A.D.G., 3 M 236. 2 Le radical Frédéric Lacroix en recueille 5,15%. 46

Martin élu au Sénat, est remplacé par l'avocat Guillaume Chastenet, conseiller municipal républicain progressiste de Saint-Médard-de-Guizières. Si la République a accentué une pression très importante sur les élections par l'intermédiaire des fonctionnaires, dispensateurs de la manne d'Etat, l'épuration du personnel administratif a permis de nommer à la faveur des remplaçants tout dévoués au régime. « Désormais, les perceptions, les recettes de finances, les plus modestes débits de tabac vont aux candidats soutenus par les républicains [...] Au temps de la République militante, l'Etat républicain n'est pas toujours un Etat de droit.»1 Les archives conservent les traces de ce militantisme de la fonction publique. Par exemple, François Corbière, avocat et conseiller municipal de Libourne, sollicitant en septembre 1894 un ministre franc-maçon, Léon Bourgeois, expose à l'appui de sa demande ses états de services sur un papier à en-tête du Grand Orient, dont il est membre: «...Et voici ce que, sous mon administration,2 cet arrondissement de Bergerac est devenu. En 1888, sur 172 communes, à peine 80 avait des municipalités républicaines; aujourd 'hui, il n y en pas 40 de réactionnaires. En 1888, sur 13 conseillers généraux, 5 seulement étaient républicains; aujourd'hui, il n'en reste que 2 aux réactionnaires. En 1888, sur 13 conseillers d'arrondissement, 3 seulement étaient républicains; aujourd'hui, 3 seulement restent aux réactionnaires ». 3 Lorsque les purges se feront plus rares, remplacées dans l'échelle des pressions par l'accélération ou le ralentissement des carrières, le choix des candidats aux fonctions administratives n'en restera pas moins soumis à des réserves politiques. Le cas d'Adrien Lafaye est un exemple local de ce que sont les nominations politiques à des postes de l'administration, en l'occurrence la justice. Né en 1858 à Libourne, il est le fils d'un propriétaire républicain nommé maire de Sainte-Colombe en 1870. Docteur en droit en 1885, avocat au barreau de Libourne, franc-maçon, il est élu conseiller municipal républicain de Libourne dès 1886. La même année il est candidat malheureux au conseil général dans le canton de Castillon, où sa famille est propriétaire. Désireux d'intégrer la magistrature, il y parvient l'année suivante. En 1888, il occupe la modeste et lointaine situation de juge suppléant au tribunal de Sousse, en Tunisie. Situation qu'il souhaite voir s'améliorer. Alors, appuyé sur ses réseaux familiaux et maçonniques, il sollicite indirectement un poste plus important. Ainsi le garde des Sceaux reçoit-il à son sujet un courrier en date du 15 novembre 1888, à en-tête de la Chambre des députés, qui appelle sa « bienveillante attention sur M.
1 J.-M. MAYEUR, op. cit., pp. 111 et 113. 2 Il était alors sous-préfet. 3 AN, F/1bI/459. 47

Lafaye» afin de «vouloir bien lui donner un poste de substitut dans la résidence ». Après avoir décrit ses talents professionnels, l'essentiel est rappelé: « [...] M Lafaye a un talent de parole qui le désigne pour les parquets. Nous ajouterons qu'il est dévoué à nos institutions et qu'il a affirmé sa foi politique dans la lutte électorale de la Gironde, son pays d'origine. Nous serions heureux, Monsieur le Garde des Sceaux, qu'il vous fût possible de donner une suite favorable à notre recommandation et nous vous remercions à l'avance de l'intérêt que vous témoignerez à un magistrat digne à tous égards de votre confiance.» 1 La lettre est signée par Louis Obissier-Saint-Martin, Léon Laroze, Fernand Faure, David Raynal, Octave Cazauvielh, Alfred Laroze, Paul Gilbert, Ernest Monis, Daniel Mérillon, Jules Steeg et Armand Lalande. C'est-à-dire l'intégralité des députés (tous républicains) de la Gironde élus en 1885. La carrière d' Arthur Gragnon, semblable, connaîtra une plus grande renommée: conseiller municipal de Libourne, il est intégré dans l'administration préfectorale. Sa carrière prendra fin dans le scandale des décorations qui obligera à la démission le président de la République Jules Grévy, alors que, mis en cause, il occupe les fonctions de préfet de police de

Paris...
Si les républicains aiment donc à dénoncer les pressions cléricales -réellessur les électeurs, ils en oublient volontairement celles des réseaux qu'ils ont construits, qui ne sont pas moindres. Et leurs opposants ont beau jeu de dénoncer «le retour des candidatures officielles». Les méthodes que le camp dominant voudrait refuser à l'autre sont les mêmes: ces moyens similaires visent un objectif commun qui est de conquérir le pouvoir et le conserver. Si les fraudes existent évidemment, émanant de tous bords, les motifs qui président aux invalidations à la Chambre se résument généralement au souci d'éliminer des élus de la minorité. Ainsi les élections de 1898 furent dominées par l'hostilité des radicaux envers le gouvernement modéré de Jules Méline, notamment sur la question religieuse. La droite se réunissant sur celle-ci, elle réapparaît dans certaines circonscriptions, mais non moins divisée. Quant aux socialistes, ils progressent plus en voix qu'en sièges. A Libourne, dans la 1ère circonscription, le 8 mai, le sortant Surchamp, républicain progressiste, est nettement mis en ballottage, recueillant 39,52 % des voix contre 34,29 % à Joseph Brisson, rallié, maire de Néac, 13,43 % à Louis Durand-Dégrange, conseiller général et maire radical de Libourne, et 12,74 % à un professeur socialiste promis à un grand avenir politique au Parti communiste: Marcel Cachin. Au second tour, le 22
1 AN, BB6 II 531.

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mai, Surchamp est réélu d'extrême justesse (7130 voix) contre Brisson (7109 voix). Dans la 2e circonscription, la lutte a été plus facile pour Chastenet réélu dès le premier tour. Placée sous l'enjeu de la question religieuse après le vote de la loi de 1901 sur les associations, les élections législatives de 1902 marquent bien la division entre deux France. Mais le Midi aquitain, fidèle à la géographie électorale qui s'est dessinée, apporte son soutien au Bloc des gauches. La 2e circonscription de Libourne offre une modeste réélection à Chastenet (55,19 %), opposé notamment au maire nationaliste des Peintures (40,10 %). La 1ère circonscription réserve toutefois une surprise. Au premier tour, le député sortant Abel Surchamp, soutien du Bloc, est mis à nouveau en ballottage, avec 7939 voix (49 %) contre 7931 (48,95 %) à son adversaire obstiné, le maire de Néac Joseph Brisson, républicain anti-ministériel, tandis que 329 suffrages (2,03 %) reviennent à un socialiste. Le second tour n'est pas favorable à Abel Surchamp qui n'obtient que 8362 voix (49,72 %) contre 8456 (50,28 %) à Brisson, élu. L'invalidation votée par la majorité de la Chambre des députés le 3 juillet 1902 nécessite une élection partielle le 21 septembre suivant où Surchamp, s'étant retiré, Joseph Brisson est réélu (51,65 %) face au docteur Jules Lataste (48,35 %), radical. En dépit de ces limites, la liberté et la sincérité des élections font de d'association. La loi du 29 juillet 1913 assure le secret et la liberté du vote, la sincérité des opérations électorales. D'où l'obligation d'utiliser des enveloppes pour ranger le bulletin de vote et d'un isoloir pour effectuer cette opération; le votant introduit lui-même son bulletin dans l'ume, elle-même réglementée. La composition du bureau de vote est en outre défmie afm de renforcer le contrôle des opérations électorales. La loi du 31 mars 1914 accentue la répression de la fraude et de la corruption électorale. Celle du 20 octobre 1919 réglemente la propagande électorale. Enfm la loi du 8 juin 1923 assure la mise à disposition des électeurs, dans la salle de vote, des bulletins de vote au nom des différents candidats, et celle du 20 mars 1924 prévoit la distribution à domicile des cartes électorales. A la veille de la seconde guerre mondiale, le caractère démocratique des élections est assuré dans son ensemble, 1 après un siècle d'évolutions dans le sens du respect des possibilités de choix de l'électeur et de la diminution des pressions sur celuici. Seule importante réserve, les femmes n'obtiendront pas le droit de vote avant 1944. En 1906, malgré le scandale de l'affaire des fiches et les difficultés liées à la séparation de l'Eglise et de l'Etat (inventaires), le renouvellement offre à la gauche une nette victoire. Le 6 mai, dans la 1èrecirconscription de

constants progrès: la loi du 1er juillet 1901 organise ainsi la liberté

1 Même si ça et là des moyens de pression, voire des habitudes

de ftaude, subsistent.

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Libourne le député sortant Brisson recueille 47,31 % des suffrages, devancé par le radical Gabriel Combrouze, président du conseil d'arrondissement et maire de Saint-Emilion qui en recueille 51,28 %. Dans la 2e circonscription, Chastenet est réélu avec 59 % des voix. Le renouvellement de 1910 offre une Chambre des députés plus au centre. L'affrontement gauche-droite, bloc contre bloc, a perdu de son intensité, tandis que les voix socialistes et radicales ont augmenté. La droite désorientée s'est pour partie réfugiée dans l'abstentionnisme, pour partie portée au second tour sur des candidats socialistes modérés préférés à des radicaux jugés sectaires et anticléricaux. Combrouze et Chastenet sont réélus facilement. Le sénateur Obissier-SaintMartin étant décédé en 1911, Chastenet est élu en remplacement une nouvelle fois, 1 s'assurant à son tour une carrière aussi longue que celle de son prédécesseur et faisant écho aux propos de Robert de Jouvenel: «Le Luxembourg n'est le plus souvent que le lieu de retraite des anciens députés: un sénateur, c'est un député qui s'obstine ». 2 Il est remplacé en février 1912 par le conseiller général et maire de Lugon Edouard Eymond, républicain de gauche, élu avec 52,61 % des voix face au conseiller d'arrondissement nationaliste et maire de Puynormand Gabriel Audouin. En mai 1914 les sortants Combrouze et Eymond sont réélus. Quelques semaines plus tard, le conflit éclate, suspendant pour la durée de la guerre toute élection. Il faut donc attendre le 16 novembre 1919 pour que, la paix revenue, le renouvellement de la Chambre des députés ait lieu au scrutin de liste départemental, à la fois majoritaire et proportionnel, à un tour. Un Bloc national se forme, réunissant la droite à laquelle se joignent un certain nombre de radicaux, tandis que plus à droite l'Action française constitue des listes, comme sur la gauche les socialistes et une partie des radicaux. Le Bloc national est le grand vainqueur. En Gironde, dès le premier tour, la liste d'Union républicaine gagne tous les sièges. Sont élus parmi eux le colonel Yves Picot, Combrouze, Eymond, Elisée Frouin. Pour les élections législatives de 1924, 3 le climat d'entente de 1919 a vécu. La liste de concorde nationale et d'action républicaine clémenciste n'a qu'un seul élu: l'abbé Daniel Bergey. Tandis que la liste du bloc des gauches a notamment pour élu Adolphe Charoulet, conseiller municipal de SaintEmilion. La liste de concentration républicaine obtient trois élus dont le colonel Picot. Après l'échec gouvernemental du Cartel des gauches, une coalition de centre, à la tête de laquelle figure depuis 1926 Raymond Poincaré, gouverne la France. Le mode de scrutin étant redevenu uninominal
1 Il l'avait déjà remplacé à la Chambre des députés en 1897. 2 La République des camarades, Bernard Grasset éditeur, 1914, p. 90. 3 Organisées avec le même régime que les précédentes.

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majoritaire à deux tours, les circonscriptions libournaises d'avant-guerre sont recréées. Ainsi, en avril 1928, sont réélus, dans la 1ère circonscription au second tour Picot, candidat d'Union nationale et de l'Alliance républicaine démocratique, et dans la 2e le député sortant républicain de gauche, d'Union nationale, Eymond. En 1932, après plusieurs années de gouvernement modéré, les voix de la gauche progressent, au bénéfice des socialistes et aux dépens des communistes, tandis que la droite et le centre-droit reculent. Le Libournais en témoigne nettement, en avance sur le mouvement comme souvent. Cela se traduit par une déroute électorale des députés sortants de centre-droit qui sont battus en mai, Picot par le radical-socialiste Emmanuel Roy, conseiller général de Branne et maire de Naujan-et-Postiac, et Eymond par Justin Luquot, maire socialiste de Coutras. Les secousses des années 1934 et 1935, la création d'un Front populaire à gauche marquent en Libournais, plus que la faible variation des voix au profit de la gauche, le maintien dans le camp de la gauche de l'arrondissement. L'union entre toutes les forces de gauche favorise en outre le résultat. Dans le Liboumais, les députés sortants étant déjà à gauche, cela limite l'enjeu national. Pourtant le sortant Roy est sévèrement « accroché» ère dans la 1 circonscription. En net recul face au candidat de droite, Pierre Martin, maire de Rauzan, il n'est élu au second tour qu'avec 53 % des voix. Dans la 2e circonscription, la situation est compliquée par le fait que le sortant, Luquot, ancien S.F.I.O., est devenu néo-socialiste. Mis lui aussi sévèrement en ballottage avec 24,88 % des voix au premier tour (il paie sa scission d'avec la S.F.I.O.), il est réélu de justesse avec 51,17 % des voix au second tour contre le docteur Fernand Sansuc, de l'Alliance démocratique, conseiller d'arrondissement de Guîtres et maire de Saint-Denis-de-Pile. Ces dernières élections d'avant-guerre sont plus marquées en Liboumais par la dispersion des voix de la gauche que par son recul. L'évolution politique du Liboumais constatée aux scrutins législatifs depuis les débuts de la Troisième République montre donc l'enracinement rapide dans le camp de la République puis de la gauche. Les élections cantonales confmnent cette tendance, même si elle doit être pondérée par l'échelle du scrutin. Car au niveau d'un canton la notoriété et la sympathie personnelles d'un individu peuvent lui permettre de gagner les élections même s'il représente une tendance politique contraire à sa circonscription d'élection. Après la proclamation de la république a lieu un renouvellement complet des élus cantonaux. Si les monarchistes, toutes tendances confondues, obtiennent 8 sièges (44 %) sur 18 1 en 1871, ils maintiennent

1 Les 9 sièges de conseillers

généraux et les 9 de conseillers

d'arrondissement.

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approximativement ce rapport jusqu'en 1890. Les élections de 1892 ramènent le nombre de sièges à droite à 5 puis à un seul en 1895. Les cantons de Branne, Castillon et Fronsac sont les derniers à résister à la République. Mais, passés à la gauche républicaine, ils y resteront fidèlement. En 1914, les cantons du Libournais ont 15 élus (83 %) de gauche sur 18. Les 4 élus de droite (22 %) -plutôt du centre-droit- sont ceux du canton de Lussac (le docteur Petit et G. Audouin) et les conseillers d'arrondissement des cantons de Coutras (Jaubert) et Guîtres (Duvédeix). Le recentrage politique des lendemains de la première guerre mondiale permet de retrouver sous la bannière de l'Union nationale des élus cantonaux classés au centregauche avant-guerre. Ainsi Il élus (61 %) sur 18 sont à droite après les élections de 1919. Ce rapport augmente après le renouvellement de 1922, avec 12 élus à droite (66 %). Puis se maintient jusqu'au début des années 30 où il s'inverse au profit de la gauche. En 1939, les élus de gauche sont 13 sur 18. Seuls sont toujours élus à droite les indéracinables Barraud à Coutras et Petit à Lussac, en compagnie du jeune conseiller d'arrondissement de Libourne Durand et des deux représentants du canton de Guîtres.

***
La situation historique de la zone géographique du Libournais, constituée autour de la ville chef-lieu et de ses neufs cantons, brossée à grands traits, mais évoquée pour que ses particularités soient saisies, l'étude du personnel politique de cette région, du Consulat à la chute de la Troisième République, peut être entreprise. Dans un premier temps, l'étude de l'état-civil et social de celui-ci, de ce qui constitue une part importante des déterminismes auxquels les individus sont soumis, doit être menée. Ensuite les trajectoires sociales et politiques, individuelles et collectives, entre choix et hasards, permettront de saisir dans leur ensemble les caractéristiques de ce personnel politique. Enfm, un intérêt particulier sera porté aux réseaux familiaux dans ces luttes et ces carrières, afm d'essayer d'évaluer le poids et la force de cette réalité complexe, parfois difficile à saisir, mais dont l'incidence mérite d'être estimée.

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Première partie Etat civil et social du personnel politique du Libournais

Dresser un portrait du personnel politique du Libournais entre 1800 et 1940 nécessite un examen aussi attentif que possible des éléments qui permettent de situer son origine. Quelle est son origine géographique d'abord, sociale ensuite? En dehors de ces caractères que la naissance impose aux intéressés, quels sont les itinéraires familiaux (mariages, descendances) et individuels (la mort) qu'ils choisissent ou subissent? Ce portrait au premier degré permet d'observer la spécificité de l'individu, en dehors ou à côté de son engagement, car ressortissant essentiellement ou totalement du domaine privé. I - Un fort enracinement local Le lieu de naissance d'un individu est rarement le fait du hasard. Il est généralement lié à la domiciliation de l'un des parents, voire de la famille de celui-ci. Situer l'origine géographique d'un futur membre du personnel politique, dans une nation de «pays », renseigne sur l'environnement que la naissance lui a imposé.
lieux de naissance élus nationaux % élus locaux % total % arrondisse de Libourne 14 46,66 % 147 70% 161 67,09 % Gironde 8 26,66 % 26 12,38 % 34 14,16 % départements autres limitrophes * départements 2 6 6,66 % 27 12,85 % 29 12,08 % 20% 10 4,77 % 16 6,67 %

30

210

240

* Les départements qualifiés de limitrophes sont les Landes, le Lot-et-Garonne, la Dordogne, la Charente-Maritime (anciennement Charente-Inférieure) et la Charente.

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Le lieu de naissance des élus (nationaux ou locaux) permet de constater que l'immense majorité (67 %) des naissances a eu lieu dans une commune de l'arrondissement de Libourne. 14,16 % ont encore lieu en Gironde, soit 81,25 % dans le département. 12,08 % se situent ensuite dans les départements limitrophes et enfm un petit nombre en dehors (6,67 %). Entre parlementaires et élus locaux, la comparaison des chiffres met en évidence une nette différence de situation. Si les élus locaux sont nés à 70 % dans l'arrondissement de Libourne, ils ne sont plus que 46 % pour les parlementaires. Quant aux cinq parlementaires qui n'ont pas eu de mandat local, ils ne font guère varier la moyenne puisqu'ils sont 2 (40 %) à être né dans l'arrondissement (Broca et Thomas), 1 en Gironde (Bergey), 1 en Charente (Martell) et 1 ailleurs (Picot, à Brest). A l'inverse, les 12,38 % d'élus locaux nés ailleurs en Gironde sont dominés par les 26 % de parlementaires. Les naissances dans les départements limitrophes, non négligeables pour les élus locaux (avec 12,85 % elles viennent en deuxième position), le sont pour les élus nationaux (seulement deux: Dussumier et Martell). Alors que les naissances en dehors de la Gironde et des départements limitrophes sont négligeables pour les élus locaux (moins de 5 %), elles représentent le cinquième des lieux de naissance des futurs parlementaires. Ce profil général, même examiné plus profondément encore en fonction des périodes, confmne que le personnel est majoritairement né dans la zone administrative proche de celle où il obtient ses mandats. Cela est moins vrai pour les parlementaires que les élus locaux. Mais généralement, à l'image d'une France où les mutations géographiques des familles sont limitées (bien que supérieures au XIXe siècle qu'au siècle précédent), l'enracinement est visiblement un atout, notamment dans les élections locales.
arrondissement de naissance

Bordeaux 5+1 75% 14 + 3 65,38 % 19 +4 55,88 + Il,76

Blaye 0

Lesparre 1 12,5 %

Bazas 0

La Réole 1 12,5 %

élus nationaux % élus locaux % total %

2 7,69 % 2 5,88

0

2 7,69 %

5 19,23 % 6 17,64

1 2,94

2 5,88

L'examen du détail des lieux de naissance en Gironde hors arrondissement de Libourne permet de constater que le tropisme bordelais

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est réel. Le rayonnement de la grande ville se traduit par un flux à sens unique des bordelais vers le Libournais où se trouvent, sur une terre voisine, des occasions d'être élu. A côté des deux tiers de natifs de l'arrondissement de Bordeaux, les élus nés dans les autres arrondissements ne représentent qu'une faible minorité: 17,64 % pour La Réole, 5,88 pour Blaye et Bazas et 2,94 % pour Lesparre.
départementde naissance élus nationaux % élus locaux % total % 0 0 9 33,33 % 9 31,03 % 9 33,33 % 10 34,48 % Landes 0 Lot-etGaronne 0 Dordogne 1 50% 5 18,51 % 5 17,24 % 4 14,81 % 5 17,24 % CharenteInférieure 0 Charente 1 50%

Enfm, en ce qui concerne les départements limitrophes, les résultats sont logiquement déterminés par la géographie. Plus le département est voisin de l'arrondissement de Libourne, plus il est le lieu de naissances d'élus. Ainsi trouve-t-on en premier la Dordogne (34,48 %), toute proche, puis le Lot-et-Garonne (31,03 %) et les deux Charente à égalité (17,24 %). Les Landes, effectivement plus éloignées, n'ont vu naître aucun élu du Libournais entre 1800 et 1940. Il convient toutefois de relativiser ces différences à la simple lecture des chiffres. En effet le lieu de naissance n'est pas toujours un indicateur fiable de l'origine géographique familiale. Ainsi David, Feuilhade de Chauvin, Hovyn de Tranchère sont natifs de Bordeaux, alors que leurs familles sont originaires de Libourne pour les deux premiers, et de Guîtres pour le dernier. Lequel ne doit d'être né dans le chef-lieu de département qu'à la situation professionnelle de son père, en poste à Bordeaux. A l'inverse, quelques natifs de Libourne ont mené tout ou partie de leur carrière en dehors de l'arrondissement: Broca, né à Sainte-Foy-la-Grande, médecin à Paris. Dréolle est député d'une partie du Libournais quelques mois seulement et joue l'essentiel de sa carrière dans le Blayais. Comme Théodore Steeg qui fait carrière parlementaire exclusivement à Paris. Quant à Princeteau et Clément Thomas, leur carrière est girondine plus que Liboumaise. Les naissances allogènes ne suffisent donc pas à indiquer que le futur élu est issu d'une famille étrangère au Libournais. Ainsi, si c'est le cas pour Chaix d'Est-Ange né à Paris, Picot né à Brest ou Luquot né à Lamazière-Basse (Corrèze), le cas est différent pour Louis Decazes, né à 55

Paris alors que son père est ministre, ou Charoulet né à Charleville (Ardennes), dont le père est originaire mais s'est installé à Saint-Emilion où est élevé son fils. Les élus locaux nés ailleurs que dans l'arrondissement de Libourne sont d'abord nés à Bordeaux et dans son arrondissement; ensuite dans l'arrondissement le plus proche, celui de La Réole, puis de Bazas, enfm de Blaye. A quelques rares exceptions près, tous sont originaires de Gironde et généralement de la cité où ils sont nés. Les élus locaux nés dans les départements limitrophes le sont bien souvent parce qu'ils sont les fils de propriétaires terriens dont les biens s'étendent sur deux départements, notamment lorsqu'ils sont propriétaires dans des zones voisines. Pour d'autres la naissance est simplement liée au domicile de la mère. Celle-ci a longtemps accouché, surtout pour les premiers enfants, chez ses parents plutôt qu'à son domicile marital. Les autres enfin sont plus généralement originaires de leur département de naissance, comme Debotas né en Dordogne ou Dufaure né dans la CharenteMaritime. Parmi les élus locaux dont la naissance allogène peut laisser soupçonner une origine géographique familiale du même ordre, le cas est effectivement majoritaire. Alphand est né à Grenoble en Isère, où son père était en garnison, mais appartenait à une famille de Briançon, comme Antoine né à Toulon où son père est médecin de la marine; Coriton est né dans le Morbihan, Puthod dans l'Ain, Pascal et Vidal lié dans l'Aude, dont leurs familles sont originaires. Seul Cruchon est né d'une famille girondine à La Tronche (Isère), où son père était fonctionnaire en poste. Danglade est né à Bayonne, dont sa famille paternelle est originaire, mais d'une mère libournaise. Notons enfm que deux seulement sont nés à l'Etranger: Durocher sur l'île de Saint-Domingue, tandis qu'Emygde Faure est né aux Etats-Unis d' Amérique (en Louisiane). Mais dans ces deux cas, les futurs élus sont issus de familles qui, bien qu'expatriées, ont des liens forts avec le Libournais. L'ensemble de ces chiffres permet de constater, sans grande surprise, que l'enracinement local, c'est-à-dire l'existence d'origines géographiques familiales identiques à la région d'élection, favorise les chances de réussite d'un individu, sans en devenir une condition indispensable. On ne saurait résumer un individu, aux yeux des électeurs, à ses origines géographiques. Mais, connues, elles peuvent jouer en sa faveur. Partager des origines avec un individu qui sollicite les voix de ses concitoyens est généralement perçu comme une chance supplémentaire d'être représenté par quelqu'un qui, d'une part connaîtra mieux les problèmes, d'autre part sera plus facilement abordable. Cet élément est moins opérant au niveau des scrutins nationaux, où le parlementaire est considéré comme étant utile, autant en étant un

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homme du cru, qu'un homme de système, bon connaisseur des arcanes du pouvoir central. La confmnation est donc fournie une nouvelle fois avec le cas libournais, à travers la domination très nette des éléments indigènes sur les allogènes, que le département est «le cadre naturel de la vie politique

locale », comme tant d'études le montrent 1 Ainsi 73,33 % des élus
nationaux et 81,85 % des élus locaux de notre échantillon sont nés en Gironde. En outre les chiffres des naissances ramenés à l'arrondissement de Libourne témoignent de la volonté, dans les circonscriptions dominées par une ville moyenne, d'affmner une identité propre. Ce cas est encore plus flagrant à Libourne, proche de la capitale régionale Bordeaux, avec laquelle des relations de concurrence inégale renforcent la volonté d'indépendance politique libournaise. Au-delà du lieu de naissance de l'individu, la localisation et l'identification de sa famille est intéressante. Car notre période d'étude est encore celle des familles enracinées dans un terroir, où elle est connue, installée depuis des siècles parfois. Et la notoriété d'une famille, à travers le fait de porter un patronyme connu, honorable voire prestigieux, renforce le potentiel d'un individu devenu candidat. Les individus dont la famille paternelle possède une origine locale, c'est-à-dire installée dans l'arrondissement depuis plusieurs générations (au moins deux), sont nettement majoritaires: 199, soit environ 83 %. Si certaines de ces familles n'occupent qu'un rang social sans lustre particulier, beaucoup comptent parmi les plus distinguées de la région, illustrées par les fonctions locales occupées par leurs membres, parfois depuis plusieurs siècles. La notoriété de ces familles est grande, dans leur canton, souvent même dans l'arrondissement, et pour les plus exceptionnelles au-delà. Beaucoup font l'objet d'une notice dans l'ouvrage de Pierre Meller paru en 1906, «l'Armorial du Bordelais », qui recense les familles anciennes et notables de la sénéchaussée de Libourne. Le poids de ces familles enracinées est important, en dehors même de leur surface sociale. Dans une société où les déplacements sont l'exception, le cadre d'une vie est celui de la géographie proche. Il n'est donc pas étonnant de constater que parmi les 17 % de représentants de familles étrangères (41 patronymes), plus de la moitié doivent à un mariage leurs liens avec le Libournais (26 soit 10,83 % du total). Cette intégration matrimoniale est parfois favorisée par une installation professionnelle antérieure. Les autres, ceux qui n'ont pas de liens familiaux (par hérédité ou par alliance) avec le Libournais, se sont installés pour convenance personnelle
1 Par exemple: Portrait de groupe... p. 133.

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(généralement par l'achat d'une propriété) ou par nécessité professionnelle. Ils sont 15, soit 6,25 %. C'est le lien le plus ténu, et on ne retrouve pas la descendance de la plupart dans la région. Certains s'installent dans la région à dessein, comme Picot, tandis que les autres sont amenés, sans intention préalable, à solliciter des mandats (comme Gondry), voire à être élu contre leur volonté comme dans le cas de Louis d'Auzac de Lamartinie. Quant à Trop long, c'est grâce à l'héritage de son oncle (château Mondot à SaintEmilion) qu'il arrive en Libournais. L'installation professionnelle est la plus fréquente, et concerne surtout des professions médicales mais aussi des notaires, ou un pasteur (Steeg). fi - Une ori!!ine sociale privilé!!iée Analyser les milieux sociaux du personnel politique nécessite la défmition de groupes précis aux caractères établis, pouvant au demeurant s'inscrire dans une vue plus générale de la société française. Trois ensembles comprenant plusieurs sous-ensembles ont ainsi été retenus: les classes supérieures, comprenant la noblesse, la bourgeoisie d'Ancien régime et la haute bourgeoisie; les classes moyennes ou intermédiaires, comprenant la moyenne bourgeoisie et la bourgeoisie rurale; enfm les classes populaires comprenant la petite bourgeoisie, les classes populaires d'origine rurale et les classes populaires d'origine ouvrière. En premier lieu figure parmi la noblesse (N) les seules familles reconnues nobles par les historiens. Les familles à particule sans principe de noblesse ont été généralement classées avec les familles de la bourgeoisie d'Ancien Régime ou de la haute bourgeoisie. Trois catégories de familles nobles ont été retenues: la noblesse d'Ancien Régime (NAR), la noblesse d'Empire (le Premier et le Second, NE) et la noblesse du XIXe siècle (N19) qui est celle de la Restauration et de la monarchie de Juillet. Le cas de la bourgeoisie est plus complexe car il n'entre pas dans une défmition juridique, en dehors de l'attribution des lettres de bourgeoisie sous l'Ancien régime, comme il pouvait en être octroyé à Libourne. Le terme de bourgeoisie a été primitivement réservé à des habitants de villes privilégiées, les bourgs, qui avaient acquis le «droit de bourgeoisie». Au XVIIIe siècle, il désigne tout autant la partie la plus riche du tiers-état quand elle a acquis la fortune dans des professions autres qu'agricoles. Le bourgeois est «celui qui se trouve détaché de la terre par le caractère suffisamment rémunérateur de sa profession principale. » 1 Dans une région où les villes se développent essentiellement autour du négoce, la bourgeoisie

1 G. Lefebvre, cité par G. DUPEUX, La société française (1789-1970), p. 62.

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constitue l'élément moteur du développement économique. Mais comme dans la noblesse, les situations sont très différentes en son sein. La bourgeoisie d'Ancien Régime (BAR) comprend les familles reconnues sous l'Ancien Régime comme appartenant à la bourgeoisie négociante ou de robe, occupant souvent des charges municipales Gurade) et possédant une solide situation reconnue par la délivrance de lettres de bourgeoisie. Il s'agit à Libourne de familles comme les Belliquet, les Fontémoing ou les Chaperon, dont certains représentants sont même anoblis par les charges, scindant ces familles entre branches nobles et bourgeoises. A une échelle plus modeste, il convient d'ajouter les familles de bourgeois artisans, «maîtres» dans leur commerce ou «art»; ce sont par exemple dans notre échantillon municipal les Boutin (maîtres bouchers) ou les Bonneval (maîtres boulangers). La haute bourgeoisie (HB) est constituée de familles dont la situation sociale importante s'est assise au XIXe siècle, à travers de riches négociants, commerçants ou industriels. Mais leurs ancêtres n'appartenaient pas à la bourgeoisie d'Ancien Régime, à laquelle leur situation et le prestige de leur mode de vie les rattachent ultérieurement, les dépassant parfois. L'ensemble de ces catégories bourgeoises élevées se distingue par l'existence d'une notion de famille au sens élargi et pas seulement au sens du foyer. Elle sous-entend la conscience d'un arbre généalogique, c'est-à-dire qu'au-delà d'une parenté proche, il existe une parentèle unie par l'évolution dans un même univers social, le port d'un nom. On parle d'eux en disant: « les X, c'est une vieille famille» ou «une grande famille », en ayant en mémoire plusieurs personnages qui l'ont illustrée, quelques lieux prestigieux qu'ils ont habités. La patine d'une histoire, plus ou moins récente, renforcée par le prestige de la fortune et de l'instruction en font des référents sociaux. A l'inverse la moyenne bourgeoisie (MB) comprend des familles au sens parental, plus réduit, dont la situation confortable est souvent issue de la capacité de leur détenteur à les établir. Il n'est donc pas surprenant que l'on y trouve les représentants des professions médicales notamment, d'ingénieurs et juridiques aussi dont l'importance va croître tout au long de notre période d'étude. La bourgeoisie rurale (BR) est la plus difficile à cerner avec précision. Catégorie de propriétaires terriens, elle contredit l'étymologie en désignant par le mot « bourgeois» des habitants de la campagne. Mais elle rejoint la sociologie en désignant une catégorie sociale distincte, avec son propre mode de vie, et dont la situation de fortune égale voire dépasse parfois la bourgeoisie citadine. D'autant que dans une région viticole comme le Liboumais, le propriétaire viticulteur est un « semi-urbain »; son activité professionnelle lui impose des contacts humains répétés, ceux du commerce. Il est à la fois, bien que dans des proportions extrêmement variables, producteur et marchand. Ses intérêts sont urbains, car c'est la ville qui achète 59