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Les juifs allemands et l'antisémitisme en Amérique du Nord

De
250 pages
Traiter des Juifs allemands en Amérique du Sud, c'est revisiter l'exil, sa résistance et sa culture ; c'est stigmatiser les stéréotypes négatifs, le racisme imprécatoire, mais aussi les visions simplistes qu'on peut avoir des Allemands "ordinaires". Refusant le statut d'immigrés définitifs, beaucoup garderont l'Allemagne au coeur, n'ayant de cesse de rallier la vieille Heimat redevenue raisonnable.
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LES JUIFS ALLEMANDS ET L' ANTISÉMITISME EN AMÉRIQUE DU SUD

1930 - 1950

Jean-Pierre Blancpain

LES JUIFS ALLEMANDS ET L'ANTISÉMITISME EN AMÉRIQUE DU SUD
1930 - 1950

L'Harmattan

Du même auteur

Les Allemands au Chili, 1816-1945, préface de Pierre Chaunu, Lateinamerikanische Forschungen, Bd. 6, Bôhlau Verlag, Cologne-Vienne, 1974, in-So, XXXII + 1162p. (Prix Strasbourg 1975, Fondation Freiherr v. Stein, Hambourg).
Los Alemanes en Chile, prologue de Alvaro lara, Coll. Histo-Hachette, E.P.C., Santiago, 19S5, in-So, 209p. (2e et 3e éd., 19S6, 4e éd., 19S7) Francia y los franceses en Chile, prologue de René Chara, Coll. HistoHachette, E.P.C., Santiago, 19S7, in-So, 355p.

Les Araucans dans l 'histoire du Chili des origines au XIX siècle. Une épopée américaine, Lateinamerika-Studien, bd. 26, Universitiit ErlangenNümburg, Verwurt-Verlag, Frankfurt/Main, 1990, in-So, 215p., bibI., glossaire, (rééd. L'Harmattan, 1996). Migrations et mémoire germaniques en Amérique latine à l'époque contemporaine, Contribution à l'étude de l'expansion allemande outre-mer, Coll. Les mondes germaniques, P.U.F., Strasbourg, 1994, in-So, 355p. Le Chili et la France, Coll. Recherches L'Harmattan, Paris, 1999, in-So, 239p. Amériques latines,

Immigration et nationalisme au Chili, 1810-1925. Un pays à l'écoute de l'Europe, Coll. Recherches Amériques latines, L'Harmattan, Paris, 2005, in-So, 319p.

@

L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique;
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

75005 Paris

ISBN: 978-2-296-05016-7 EAN : 9782296050167

A la chère mémoire de mon oncle, André Arbez-Gindre

Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas: face à un antisémite.
Marc BLOCH, L'étrange défaite

On pouvait croire ou faire croire que derrière des masques changeants se cachait toujours cette seule et unique puissance mondiale, cet ennemi par excellence: le Juif
Christian v. KROCKOW, Les Allemands duXX' siècle, 1890-1990.

TABLE

Introduction: S'intégrer Amérique latine?

sans

se perdre.

Immigrés

ou exilés en p.13 p.23 p.25 p.33 pA5 p.57 p.67 p.79 p.81 p.93 p.109 p.127 p.141 p.157 p.159 p.167 p.179 p.193 p.213 p.227 p.235

Première partie: DE l'EXODE A L'EXIL Chap. Chap. Chap. Chap. Chap. I Historiographie et interprétations du nazisme II La dimension sociologique allemande de la Question juive III Les Eglises allemandes et l'antisémitisme IV L'escalade de la persécution V L'asile sud-américain, «patrie de l'apatride»

Deuxième partie: RACISME ET REFUGE AU BRESIL Chap. Chap. Chap. Chap. Chap. I Vargas, l'Estado Novo et Ie IIr Reich II Le legs national du « racisme cordial» III La carrière et les « indésirables» IV Fondements et fortune de l'antisémitisme V Défense et confidences des réfugiés. Une triple identité?

Troisième partie: NAZIS ET ANTIFASCISTES DU « CÔNE SUD» Chap. Chap. Chap. Chap. Chap. I Au Chili. Un psychiatre très ordinaire II Juifs allemands et antisémites créoles à Santiago III Le nationalisme argentin et l'attrait du fascisme IV Offensive nazie et obsessions antisémites en Argentine V Résistance et culture de l'exil Idées reçues et mémoire longue

Conclusion:

Documents. Illustrations Orientation bibliographique et critique

p.247

Introduction

S'INTEGRER IMMIGRES

SANS

SE

PERDRE LATINE?

OU EXILES EN AMERIQUE

Avec la mondialisation actuelle, frontières et unités nationales risquent une remise en cause par des migrations internationales intensifiées, au point qu'on a pu voir dans cette évolution «le symbole ou la prophétie d'un monde sans barrières et l'avènement d'un multiculturalisme à l'échelle mondiale }}.1 Les vieilles nations européennes à l'unité éprouvée se veulent, comme la France, « unes et indivisibles }}.Leurs affrontements continentaux ou extérieurs ont cessé au profit d'une solidarité réelle et d'un dialogue dépassionné; mais en leur sein peuvent se faire jour des revendications d'ordre linguistique, scolaire, administratif, écologique, voire emblématique en arborant un pavillon spécifique, manifestations pouvant ouvrir la voie à des «contestations subnationales}} (R. Aron) ou à des dérives séparatistes, dès lors qu'est évoquée l'existence de « peuples }}à reconnaître dans le cadre rediscuté de la nation. Mais qu'est-ce qu'un peuple? Faut-il parler de peuple corse, basque ou breton? Et faut-il ou ne faut-il pas dire « peuple juif}} ? Restés liés les uns aux autres à travers les migrations, la dispersion et les siècles, les Juifs* se reconnaissent pour tels, formant une communauté - au moins une collectivité * Juifs. Justifiée en Palestine aux temps bibliques, la majuscule peut être conservée ici dans un souci d'harmonisation - sauf pour les citations - et aussi comme un hommage aux victimes des persécutions.

I Cf «Le communautarisme et l'oubli du monde commun », Le Figaro, 24.02.2006. Thèse développée par C. BORDES-BENA YOUM et D. SCHNAPPER, Diasporas et nations, O. Jacob, 2006.

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singulière, ne serait-ce que par la conscience de leurs origines, leurs sens de la continuité et de la tradition, tout en s'affirmant le plus souvent citoyens français - ou allemands, anglais, américains, argentins ou brésiliens - sans la moindre hésitation. « Spectateur engagé », étranger à la tradition juive, mais contraint de se situer au sein d'une communauté qu'il considérait plus en observateur qu'en membre actif, Raymond Aron avait toujours privilégié l'adaptation de cette tradition aux changements plutôt qu'une spécificité transcendant temps et lieux? Il n'est pas seul à s'être « situé» ainsi, mais sa solidarité avec les Juifs et l'Etat hébreu, comme ses inquiétudes face à l'éphémère résurgence de l'antisémitisme en France, n'auront pas fmalement altéré son enracinement définitif dans la citoyenneté française3. Une démarche qui a été celle de beaucoup de Juifs européens, plus encore de Juifs sud-américains par obligation et non sans difficulté malgré la réputation accueillante et hospitalière des Amériques.. . Terres d'immigration par excellence comme l'ensemble du Nouveau Monde, les Amériques latines ont été -et surtout l'Amérique « blanche» à la fin du XIXe siècle, puis après 1932, l'ultime refuge de contingents juifs, surtout allemands et polonais; leur intégration et leur assimilation ne sont pas toujours allées de soi, malgré leur faiblesse numérique, face aux vagues migratoires européennes antérieures qui ont donné à la plupart des Etats leur configuration contemporaine. Longtemps immobiles, inachevés, catastrophés car victimes d'un enchaînement de guerres civiles consécutives à des Indépendances accidentelles et bâclées4, ces pays ont connu, encore en plein XIXe siècle, des révoltes et des sécessions retardatrices et fragilisantes, les empêchant notamment d'atteindre et de fortifier, autrement que par le concours de pionniers européens, leurs frontières naturelles prétendues sur la base des vieilles « répartitions », dispositions et divisions coloniales. Quels meilleurs exemples en la matière que le Sud chilien ou le Rio Grande do Sul brésilien de 1820 à 1875 ?5 Passé 1880, le « cône sud », le Brésil aussi quoique dans une moindre mesure, sont transformés par des flux migratoires comparables mutatis mutandis

-

P. SIMON-NAHUM in R. ARON, Essais sur la condition juive contemporaine, Taillandier, Texto, 2007, préface, p. Il. 3 « Nul ne saurait avoir deux patries », précise-t-il, et, plus loin: « je ne puis me reconnaître que comme Juif par mes origines, et comme Français, par ma nationalité [..] Je le serai toujours », Conférence d'octobre 1976, « Universalité de l'idée de nation et contestation », Essais sur la condition juive..., op.cit., p. 198, 309. On relèvera des propos tout à fait analogues d'immigrés juifs allemands au Brésil, cf. Infra, Deuxième partie, chap. V. 4 Vues sur le modèle nord-américain et abusant d'une Boston Tea Party rentrée, selon P. CHAUNU, L'Amérique et les Amériques, A. Colin, 1964, p. 190. 5 Voir, J. ROCHE, La colonisation allemande et le Rio Grande do Sul, Paris, I.H.E.A.L., 1959; J.P. BLANCPAlN, Les Allemands au Chili, 1810-1945, Bohlau Verlag, Cologne-Vienne, 1974, en particulier, p. 30-448; Id. Migrations et mémoire germaniques en Amérique latine, (coll. « Les Mondes germaniques »), P.D.F., Strasbourg, 1994, p. 97-112. 14

2

à ceux qui dans le même temps atteignent les Etats-Unis. Ils vont modifier en profondeur la géographie humaine et la vie économique des Républiques sudaméricaines. Le Chili n'avait pour sa part reçu officiellement, de 1810 à 1914, qu'à peine 65 000 immigrants, renforts au rôle pourtant non négligeable dans le « progrès» du pays, son essor économique et son européanisation culturelle, artistique et même militaire par le biais du drill prussien et des missions prussiennes successives jusqu'au premier conflit mondial6 ; d'où d'ailleurs des réactions nativistes ou populistes parfois vives, réactionnaires ou révolutionnaires, vitupérant contre «la dépossession du national par l'étranger ».7 En Argentine, dès 1880, c'est l'image du «peuple en fusion» qui s'impose par l'arrivée dans un pays jusqu'alors vierge et vide, fermé par la dictature xénophobe de Rosas, de plus de 4 millions de Méditerranéens8 Italiens à 60% -, sans contreflux proportionnel d'importance. C'est d'une submersion, d'une véritable asphyxie du vieil héritage ibérique qu'il s'est agi, de la «corruption du génie argentin par les péchés d'Europe », écrit V.L. Tapië, pour qui les délicates traditions de l'Argentine rurale et gauchesque de Martin Fierro, héros généreux et fier au blason platéen, auraient disparu sous les manières ostentatoires, prétentieuses et vulgaires de rastacueros urbanisés. L'Argentine de Peron et du justicialisme résulte de cette édification humaine tardive, brutale et déséquilibrante. Même rupture en Uruguay, l'accroissement démographique de ce petit pays le faisant passer de 30 000 habitants en 1800 à 1,2 million en 1924, soit, en un peu plus d'un siècle, une augmentation de 4000% !10 Dans la période maximale d'immigration, entre 1870 et 1910, le Brésil a attiré et retenu 9% du nombre total des émigrants européens (contre 12% pour l'Argentine). De 1884 à 1913, la moitié du solde migratoire était faite d'Italiens, pour 26% de Portugais et 15% d'Espagnols, soit donc pour 90% d'émigrants originaires des deux péninsules méditerranéennes. Autre saisie aussi
6 Voir J.P. BLANCPAIN, Immigration et nationalisme au Chili, 1810-1925, L'Harmattan, 2005. 7 Cf. Infra, Deuxième partie, chap. n. Les paladins de ce nationalisme - Pinochet, Palacios, Encina
et tous les pédagogues officiels

- opposaient

à l'étranger

prédateur et corrupteur

le patriotisme

du

roto national, homme du peuple héroïque et dur à la peine, sorte d'équivalent local du cabocle brésilien. 8 Dans un pays qui ne comptait qu'un million d'âmes en 1876. En 1900, les étrangers comptaient pour les 2/3 dans la population de Buenos Aires, chaque nationalité étant organisée en microsociété avec sa langue et sa culture, privilégiant l'intérêt familial et communautaire au détriment de la conscience nationale, d'où la promotion plus tard, par Peron, de la notion d'Argentinidad. 9 Dans son Histoire de l'Amérique latine au;axe siècle, Paris, Aubier, 1944, p.174. 10P. LEON, Economie et sociétés de l'Amérique latine, Paris, SEDES, 1969, pA7. Résumé de ces statistiques démographiques, J.P. BLANCPAIN, Immigration et nationalisme..., op.cit., intr., p.11-20. 15

significative: l'établissement ici de plus de 2,5 millions de Portugais et d'Italiens en 1820 à 1927, soit 62,5% des entrées durant la période. Il Cela étant, malgré l'importance de l'immigration européenne, c'est une représentation très nationaliste que beaucoup de Brésiliens, et non des moindres, se font encore de leur pays dans les années 1930: celle d'une nation fille du Portugal, fondée sur un catholicisme conservateur et populaire, culturellement homogène malgré le métissage et assez largement achevée pour que les courants migratoires extra-méditerranéens et ultra-minoritaires ne puissent en modifier vraiment l'idiosyncrasie. Ce n'est certes pas sans une pointe d'humour que Mario de Andrade, arguant d'un regrettable déficit de Brasilidade chez ses compatriotes, voyait les Tupis et Guaranis dans leurs cases plus civilisés que les citadins de Sào Paulo ou de Belo Horizonte victimes d'une réaction mimétique devant les modèles européens, français ou allemand de préférence. D'autres intellectuels, au contraire, tels Gilberto Freyre ou Sergio Buarque de Holanda, se sont interrogés sur la nature profonde - sociale pour l'un, psychologique pour l'autre - d'une civilisation luso-tropicale composite et complexe, mais originale et qui ne se compare à aucune autre. Dans ces mutations brusques d'ordre démographique contrastant avec la stagnation ou la croissance lente des pays européens, les immigrants d'origine juive, s'ils ont été proportionnellement nombreux dans certains pays comme l'Argentine, ne sont pas passés d'un continent à l'autre par millions. En chiffres bruts, ils comptent peu, et aujourd'hui encore leurs communautés, globalement prises, ne dépasseraient guère le demi-million d'âmes. L'Argentine en abriterait en 2004 quelque 220 000 - certaines estimations faisant état, nous le verrons, de chiffres deux ou même trois fois supérieurs, compte tenu de tous ceux qui se disent « sans religion » ou seulement « inauthentiques» ! Au Brésil, ils seraient 120 à 150000, en Uruguay, au Chili, au Venezuela, entre 20 et 30000, quelques milliers seulement en pays andins et caraibes, sauf au Mexique où leur nombre dépasserait les 40 000. Des effectifs, on le voit, sans rapport avec ceux des EtatsUnis qui groupent, à eux seuls, au moins 5,7 millions de citoyens israélites, soit plus de 43% des Juifs du monde, 2 millions à New York, plus de600 000 à Los Angeles, près de 400 000 à Miami. Les Juifs entrés en Argentine dans les années 1930 auraient été, en croisant les décomptes les plus sûrs, entre 35 et 45000, austro-allemands et germanophones dans une proportion de 40%, donc plus nombreux que les arrivants dans tout autre pays d'accueil, Palestine comprise12. Ceux qui avaient souhaité s'établir ou se réfugier au Brésil ont dû vaincre l'obstacle de l'antisémitisme officiel au temps de l'Estado Novo institué par Gerulio Vargas; en Argentine s'ébauche une âpre confrontation inter-allemande: Juifs et anti11

12 Selon Ronald C. NEWTON, The « Nazi Menace» in Argentina 1931-1947, Stanford Univ. Press, 1992, p.139. Sur les auteurs et références concernant ces bilans chifITés, voir Infra, Première partie, chap.V.

P. LEON, ibid., p.48.

16

fascistes weimariens et républicains - chrétiens, libéraux, marxistes - s'y heurtent aux centaines de milliers de Germano-Argentins déjà présents et acquis à l'esprit «national-allemand» 13, donc nostalgiques du régime impérial, farouchement opposés à la République, sensibles plus tard, au moins pour un temps, à la séduction du nazisme et aux sollicitations de ses agents. Cette division date, en fait, des années de guerre 1914-1918. En dépit des pressions anglo-saxonnes, l'austère mais populaire président lrigoyen (élu de justesse en 1916 par les classes moyennes urbaines et les hacendados pampéens) n'avait jamais renoncé à la neutralité, mettant au contraire son point d'honneur à maintenir son pays « au-dessus de la mêlée », repoussant ensuite prétentions et exigences des vainqueursl4. (Arguant même du refus des Alliés d'admettre la République de Weimar immédiatement au sein de la Société des Nations, il en rappellera la délégation de son pays, geste apprécié à Berlin et qui lui vaudra l'ovation du Reichstag). En 1918 donc, une césure capitale apparaît dans la« colonie allemande» de Buenos Aires, réplique outre-atlantique des violences qui agitent alors la métropole. «La problématique des Allemands d'Argentine dans leurs affrontements permanents était le miroir (Spiegelbild) de celle qui, dans le même temps, secouait toute l'Allemagne à une autre échelle », note un historien allemand contemporain.15 L'étendard et porte-parole des nationalistes, monarchistes et autres conservateurs, c'est ici le quotidien Deutsche La-Plata-Zeitung (DPLZ), leurs adversaires libéraux et républicains, tous antifascistes, restant fidèles au prestigieux et vieil Argentinisches Tageblatt fondé en 1888 par Robert T. Alemann que sa famille possède encore et qui «tire» alors à plus de 40 000 exemplaires. Il recevra, dans les années 1920, le renfort du marxisant Das andere Deutschland et de la Jüdische Wochenschau. Ajoutez, symbole de cette confrontation et de cette animosité permanentes, exacerbées encore par la montée, puis le triomphe du nazisme en Allemagne, la querelle du drapeau - le Flaggenstreit, schwarz-weip-rot impérial conservé par la Flotte même après 1918 contre schwarz-rot-gold républicain de 1848. Le concept de «colonie allemande» avec sa connotation habituelle amicale et solidaire n'avait plus ici
13 Au moins 250000 selon H. VOLBERG, Auslandsdeutschtum und Drittes Reich. Der Fall Argentinien, Cologne Vienne, 1981, p.16; W. HOFFMANN, « Die Deutschen in Argentinien », in H. FROESCHLE, Deutsche in Lateinamerika, Schicksal u. Leistung, Institut fiir Auslandsbeziehungen, Stuttgart, Bd. 15, p. 40-145. Cela mis à part les quelque 200000 Wolgadeutsche arrivés de Russie dans les années 1880 pour s'établir dans l'Entre Rios et à Santa Fe et dont le nombre est estimé aujourd'hui à 800000, beaucoup d'ailleurs n'entendant plus l'allemand, cf H. VOLBERG,Auslandsdeutschtum..., op.cit., p.25. 14W. KEIPER, Das Deutschtum in Argentinien wahrend des Weltkrieges 1914-1918, Hambourg, 1932. Maître d'école en Argentine, ce nationaliste regagne l'Allemagne en 1918 pour adhérer plus tard à la NSDAP. 15 H. MEDING, Der Weg. Eine deutsche Emigrantenzeitschrijt in Buenos Aires, 1947-1957, Cologne, 1918, p.8.

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aucun sens, commente Holger Meding. Or, loin d'avoir pu résorber cette crise idéologique entre les deux groupes, avivée au contraire après 1933 et par certains élans électoraux antisémites du nationalisme argentin, la tardive déclaration de guerre à l'Axe en mars 1945, signée Per6n, sera fatale à tous les intérêts allemands sans distinction. Une saisie de toutes les entreprises « ennemies », publiques ou privées, nazies bon teint ou juive - plus de 250 ! consacre alors la victoire des Yankees sur la résistance argentine à la directive de Washington. Pour le Deutschtum, comme pour la propriété républicaine et juive allemande, un désastre. Mais l'hécatombe aura aussi pour conséquence de rapprocher les immigrés de leurs «nouveaux compatriotes» créoles, accélérant ainsi un processus de naturalisation et d'assimilation pour lequel beaucoup de Volksdeutschen avaient été jusque-là réticents16. On observera, en revanche, que le péronisme, pour s'être montré des plus accueillants aux fuyards nazis, provoquera après 1949 le retour dans l'un ou l'autre des deux Etats allemands, de nombreux exilés juifs pris de nostomanie, enclins finalement à composer avec le vieux pays redevenu à leurs yeux « raisonnable »... Présents au Brésil de longue date, notamment par le biais des Nouveaux Chrétiens senhores de engenhos sucriers au XVIIr siècle, les Juifs avaient reçu d'importants renforts dans les années 1880, suite à la recrudescence des pogroms affligeant, dans l'empire des tsars, la Pologne, l'Ukraine et les Pays baltes. Ceux qui arrivent ici après 1930, allemands et polonais en majorité, réveillent en pays de tradition catholique la vieille problématique de l'antijudaïsme chrétien renforcé pare l'idéologie raciste qu'ils viennent de fuir et que les maîtres à penser du gétulisme gouvernemental ont adopté ici avec ferveur... Pour les arrivants, bien des déboires en perspective. Peuple ou communauté de l'errance, de la dispersion et de la mobilité ne dit-on pas des Juifs qu'ils ne meurent jamais où ils sont nés? -, les membres de cette collectivité en quête désespérée d'un asile buttent ici sur un nationalisme étriqué et répulsif, un antisémitisme traditionaliste, maurrassien en quelque sorte, dont ils ne pouvaient soupçonner l'audience dans les milieux intellectuels et dirigeants créoles. A cette opposition conservatrice s'ajoute une obsession raciste nouvelle, fruit de la complaisance des idéologues intégralistes pour les fascismes européens alors à leur acmé. Maria Luiza Tucci Carneiro a stigmatisé, à l'aide d'une remarquable érudition, cette «pensée unique» faite de préjugés, de jugements de valeurs et de stéréotypes négatifs à l'encontre des «kystes ethniques» supposés, de l'infériorité présumée et congénitale du Juif, et de sa puissance maléfique,

16 « .. .Zu dem hatte die Spaltung der deutschen Kolonie die beiden Gruppen so nachhaltig entzweit, dass die Nachwirkungen weit über dans Kriegsende hinaus teilweise bis heute - das Zusammenleben der Argentinier deutscher Abstammung vergiftet haben und Tendenzen zur Assimilation Vorschub Ieisteten », Holger MEDING, Der Weg..., op.cit., p.IO-II.

-

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destructrice, «indésirable» - mot clé en matière d'anathème migratoirel7. Dénonçant les attendus d'une politique d'immigration restrictionniste, bionationale par eugénisme, délibérément discriminatoire et raciste, elle n'a eu de cesse de renverser les idoles de l'Estado Novo: Vargas, le « Sauveur », et son bras droit, le vénéré multiministre Aranha, héros précoce de la démocratie humanitaire et internationale. Il nous faudra dire cependant ce qui peut paraître excessif ou insatisfaisant dans cette démarche radicalisante et révisionniste (quoique dans le bon sens du mot !) ; elle donne sans doute trop l'image d'un pays égoïste, hypocrite, incurablement xénophobe - au moins à travers ses nombreux idéologues conservateurs -, vision qui s'ajuste mal à l'habituelle idée qu'on se fait de ce peuple brésilien spontané, hospitalier et chaleureux. On peut aussi s'interroger sur l'amalgame, voulu ou non, des divers courants antisémites qu'il aurait fallu sans doute mieux définir et distinguerl8. Enfm, les témoignages produits d'exilés déçus par le Brésil ne peuvent suffire à caractériser tous les destins individuels; car les immigrants, quels qu'ils soient, aujourd'hui comme hier, ne sont-ils pas soumis aux mêmes aléas et aux mêmes épreuves, logés à la même enseigne? Comment taire, à côtés de récriminations compréhensibles, les marques émouvantes de gratitude, d'attachement et d'affection d'autres immigrés envers le pays refuge? Même scrupuleuse et probe, l'étude d'un secteur particulier du passé expose parfois à trop négliger le contexte d'une époque et d'une société. De façon générale, juger de l'antisémitisme nécessite le rappel de ses « lieux» essentiels et récidivés, répertoire (ou réquisitoire?) magistralement dressé naguère par Raymond Aron sur la base des Réflexions sur la Question juive de Sartrel9; d'abord, le prétendu monopole juif de certains métiers, vus comme prestigieux: avocat, médecin, écrivain, universitaire, artiste, financier; ensuite une vocation ou une prédisposition à servir de bouc émissaire aux malheurs nationaux; une propension aussi à laisser de côté les activités agricoles ou industrielles au profit des spéculations intellectuelles et des professions de prestige, valorisantes et surtout lucratives, mais inutiles souvent et parasitaires (les Juifs, selon Aron, préférant les métiers «humains» à ceux qui ne traitent
]7

Notamment dans son maître livre 0 Anti-Semitismo na era Vargas. Fantasmas de una Geraçao, 1930-1945, Sao Paulo, Ed. perspectiva, 2001, somme reprenant ses études antérieures sur la même thématique dont Brasil, RefUgio nos Tropicos. A Trajetoria dos Judeus refugiados do NaziFascismo, 1997, et Citadiio do Mundo. 0 Brasil diante da Questao dos Refugiados Judeus, 19331945, Tese de Livre-docência, USP, 2001. ]8 L'antisémitisme - faut-il le rappeler? - n'est pas une « opinion», mais un symptôme d'agression, une conception irrationnelle et raciste. Il existe toutefois une distance entre le vieux maurrassien traditionaliste ou réactionnaire, « catholique et français toujours », même incroyant, et l'adepte fanatisé de l'assassinat programmé et industriel. Pourquoi Xavier Vallat, premier « Commissaire général aux questions juives », a-t-il été remplacé au printemps 1942 par Darquier de Pellepoix ? 19Conférence au BNAI Brith de France, 21.02.1951, cf. Essais sur la condition juive... , op.cit., p.27-41.

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que la matière, d'où, dit-il encore, leur plus grande exposition à l'incompréhension qui caractérise souvent les relations entre individus). Il y a plus: la solidarité collective entre Juifs; la malhonnêteté de certains, prétexte à la diabolisation de l'ensemble; le goût enfin de l'argent et des richesses, l'esprit de lucre - thèse de prédilection de l'antisémitisme -, aboutissant au rêve cosmopolite du judaïsme se jouant de la singularité des cultures nationales... 20 Au final, pour l'antisémite, «le Juif est ainsi, non par des accidents historiques, mais par essence, par race, et c'est pour cela qu'il est inassimilable », conclut Aron. Cela dit, notre propos direct n'est pas de réfuter des allégations sans fondement ni de dénoncer ces prédispositions dont il est courant de charger indistinctement les Juifs; il n'est pas non plus de s'interroger sur les raisons d'une solidarité communautaire qui existerait, compensatrice de la diaspora. Ce qui importe ici, c'est de savoir dans quelle mesure ces griefs ont été repris tels quels outre-océan, ou si les conditions socio-politiques de tel ou tel pays ont pu les modifier, les infléchir ou les effacer de la mémoire créole. Quelles réponses, d'autre part les défenseurs juifs eux-mêmes, ou non-juifs, ont-ils apportées aux diatribes antisémites des milieux dirigeants, politiques ou religieux des pays en question? Mais comment aborder cette question de l'immigration juive allemande depuis l'exode - sur lequel il nous faudra, en premier lieu, revenir jusqu'à l'installation provisoire ou défmitive dans le grand continent de l'exil? On sait que l'emploi du singulier défini dans la désignation ethnique, confessionnelle ou nationale est déjà un marqueur de racisme (<< l'Africain est joueur », «l'Allemand aime les bêtes », «le Juif n'est pas orateur »), c'est banalité de le dire21. N'est-ce pas, en effet, emprisonner l'individu dans une généralisation hâtive et absurde, lui dénier toute identité personnelle, le priver de l'originalité de ses choix et de sa liberté de comportement, alors qu'il n'y a pas de détermination tenant à l'origine, au sexe, à l'âge ou à la confession. Et cependant la loi, la culture, l'endogamie largement respectée peuvent caractériser la communauté - ou collectivité - juive, religieuse ou laïcisée, présentée encore très souvent et pour cette raison comme un « peuple ». Dans la mesure donc où elle est irréductible, l'identité juive peut paraître opposable au melting-pot nord-américain comme à l'homogénéisation culturelle à tout prix - voyez le Brésil -, risquant ainsi un isolement durable en pays d'immigration où le brassage des hommes est posé en principe; d'où l'inusable et irritant cliché de l'enkystage ethnique rompant l'unité nationale... Louant précisément le climat de liberté aux Etats-Unis et l'absence de fanatisme à l'égard des Américains d'ascendance japonaise - pourtant «parqués» en camps de concentration yankees jusqu'en 1945 -, Hannah Arendt
20Dont le fameux Protocole des Sages de Sion serait comme la consécration, voir Infra, Première ~artie, chap.IV, en particulier note 16. I Luc FERRY l'a pourtant jugé utile, cf Vaincre les peurs. La philosophie comme amour de la sagesse, O. Jacob, 2006, p.77-78.

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confiait de New York à Karl Jaspers, le 29 janvier 1946 (non sans une discrète allusion peut-être au phénomène à la fois discriminant et protecteur du ghetto) :
« ...Vous savez, bien sûr, que l'antisémitisme de la société est une chose qui va ici de soi: l'aversion pour le Juif est pour ainsi dire un consensus omnium; à cela répond un isolement presque aussi marqué de la part des Juifs, que cela protège du même coup. Cela ne signifie pas qu'on n'interviendrait pas en politique pour les Juifs, mais dans la société on préfère rester « entre soi », des deux côtés. »

Se posent donc des questions de fond: l'identité juive est-elle compatible avec la loyauté et l'adhésion entière à la patrie de l'exil? Comment, sans se renier, respecter les codes, les lois, les valeurs d'une société et d'un Etat nouveaux? Comment, si tard venus, honorer les fêtes, le drapeau, les symboles et les héros nationaux ou supposés tels, dont, à l'arrivée, on ignorait tout? Exilés, donc immigrants forcés, les Juifs pouvaient-ils rejoindre, comme les Grecs, les Libanais ou les Arméniens - tous chrétiens -, une citoyenneté définitive primant tous les liens historiques et spirituels transfrontaliers propres aux peuples dispersés? Comment aussi combattre, comme en Argentine, l'action des agents stipendiés du nazisme et les préjugés d'une intelligentsia locale souvent dévoyée, par ignorance des réalités criminelles allemandes et européennes? Comment s'intégrer entre le Talmud et la modernité sans se perdre par l'assimilation, ce pain quotidien des Amériques? Assimilation, conversion, destruction: les Juifs n'auront de cesse d'avoir vaincu ces entraînements. Comment enfin ne pas faire figure d'étrangers de l'intérieur dangereux pour l'intégrité nationale, tout en conservant la mémoire spécifique, douloureuse et longue du judaïsme dans une légitime solidarité? Tel était le défi à relever pour les immigrés, en particulier les Juifs allemands craignant à la fois l'humiliation et la déchéance. Contraints de fuir l'enfer nazi, ils n'allaient pas trouver au Brésil un Eldorado tropical, pas plus que la Cité des Césars dans le cône sud des Amériques. Rien toutefois ne leur paraissait plus précieux que le refuge américain et l'inestimable restitution de la liberté. Célébrer la fête nationale du Brésil, l'anniversaire de la mort de San Martin ou la journée du drapeau platéen ensoleillé, être à Santiago un joyeux dieziochero: ces commémorations nouvelles, comme toutes les célébrations chrétiennes, n'interdiront pas le jeûne de Yom Kippour en famille ou les rassemblements communautaires lors des fêtes de Pèlerinage - les Tabernacles, la Pâque, la Pentecôte. Enfin, malgré le génocide et les haines, le martyrologe des leurs qui n'avaient pas pu, ou pas voulu, fuir à temps l'extermination programmée, nombreux seront les Juifs allemands, parce que vrais Allemands, exilés plus

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qu'émigrés, à avoir toujours eu «les yeux tournés vers l'Allemagne »22,au point de vouloir renouer avec elle et de la revoir dix ou vingt ans après la défaite. Bref, cette immigration justifie donc bien un traitement particulier. Elle nous apprend beaucoup sur la différence entre exilé et émigré, sur les politiques migratoires, les préjugés, les errements et les discriminations administratives, les exigences linguistiques et civiques incombant aux admis (dans le respect des réseaux de transmission de leur propre culture), beaucoup aussi sur la tolérance, le dialogue et la conciliation des identités conduisant à la nécessaire prééminence de la République de l'Esprit. La complexité morphologique et l'enrichissante émulation des cultures, chères naguère à Eduard Spranger, ne sont-elles pas l'une des problématiques majeures de notre temps?

En 1963, nous habitions San Isidro, près de Lima. Au rez-de-chaussée de l'immeuble, un vieux couple juif allemand tenait une poissonnerie. Ma femme, le soir, les écoutait volontiers parler du bonheur à Hambourg sous la République, les temps révolus étant toujours les plus beaux. Dix ans plus tard, sur le bateau de Valparaiso à Gênes, nous avions comme commensaux, depuis La Guaira, un autre ménage de même origine, berlinois cette fois. Malgré le mur érigé en 1961 et celui, combien plus tragique, d'un passé antérieur, ils retrouvaient discrètement, chaque année ou presque, la capitale du Reich, leur ville: avec elle, une jeunesse heureuse, le paradis perdu, l'invincible souvenir d'un âge d'or. C'est en repensant à eux -les Rosenfeld et les Lipschitz - que l'idée m'est venue de cette rétrospective.

22Le mot, rappelé par G. MERLIO, Les résistances..., op.cit., p.261, est d'un confident de Hitler, Otto Wels. Selon l'historien français, « la quasi-totalité des Juifs émigrés» se seraient installés en pays étranger. On notera toutefois que ceux qui avaient gagné le Brésil ou l'Argentine sont loin d'avoir tous résisté à l'appel de la « vieille patrie» et au désir de la retrouver, lors d'un voyage ou à titre définitif; d'où, souvent, le sentiment acquis d'une « double vie et d'une identité multiple », cf. Infra, Deuxième partie, chap. V. 22

PREMIERE

PARTIE

DE L'EXODE

A L'EXIL

Chapitre I

HISTORIOGRAPHIE

ET INTERPRETATIONS

DU NAZISME

Inséparable de la Seconde Guerre mondiale, l'antisémitisme impose à l'esprit l'image rémanente de la Shoah (improprement dite Holocauste), «crime le plus monstrueux de l'Histoire », pour le procureur Jackson à Nuremberg. Wie konnte es geschehen ? Question obsédante, dit Alfted Grosser, pour les Allemands d'abord, macérés collectivement dans la honte, mais aussi pour tous ceux qui n'ont pas la mémoire vaine et qui s'interrogent encore sur la dictature hitlérienne et son épouvantable fmalité judéocidaire. La période a fait l'objet d'interprétations outrancières et contradictoires, également inacceptables. Fruit des fantasmes d'une conspiration juive infâme, multiséculaire et universelle - les vieux Protocoles des Sages de Sion auront eu la vie dure! - le mythe «scientifique» de la perversion raciale, comme d'ailleurs la réalité bestiale de la« solution finale », n'auront pas interdit la sousestimation, parfois même la négation pure, universitaire ou officielle, en Europe et ailleurs, d'atrocités sans pareilles, inscrites pourtant dans le paysage et dans la mémoire d'une civilisation européenne commune. A l'opposé, la vision caricaturale d'Allemands indistinctement et génétiquement étrangers aux autres hommes, pervers, sadiques et psychopathes a natura, conduit à chômer la réflexion intelligente et le raisonnement historique au profit de réquisitions passionnelles et simplistes -aussi simplistes et grossières que l'idéologie dénoncée). Tenir, en effet, de tels présupposés
1 Thèse de David J. GOLDHAGEN, Hitlers Willing Executioners. Ordinary Germans and the Holocaust, N. York, 1996 (trad. Les bourreaux volontaires de Hitler. Les Allemands ordinaires et l'Holocauste, Paris, Seuil, 1998. Réfutation argumentée de G. FINKELSTEIN et R. BIRN, A Nation on Trial. The Goldhagen Thesis and Historical Truth, 1998 (trad. L'Allemagne en procès. La thèse de Goldhagen et la vérité historique, Paris, A. Michel, 1999). Après Edouard HUSSON, Une culpabilité ordinaire? Hitler, les Allemands et la Shoah, Paris, 1997, les articles de H. U. WEHLER, H. ROUSSO (L'Express, 16.01.1997) et ceux de nombreux historiens étrangers, Ian 25

homicidaires et morbides pour explicatifs de la Shoah, n'est-ce pas ruiner ce qu'on prétend fonder, s'infliger à soi-même son propre démenti, fournir aux criminels le meilleur alibi? Car comment un peuple aveugle, aliéné, sans conscience et sans âme, pourrait-il être comptable de ses actes? Reste que l'historiographie du nazisme et la charge émotionnelle qu'elle comporte sont étroitement liées à l'idéologie criminelle du régime. Victimes personnelles, d'une façon ou d'une autre, de ces indicibles souffrances, Raoul Hilberg, Primo Levi, Hannah Arendt, se sont, avec d'autres, posé la question de la responsabilité. Mais quelle que soit la réponse, elle ne peut que faire désespérer de I'homme et marquer un recul, sans doute décisif, de la civilisation; comment, en effet, des hommes ordinaires, nullement dépravés ou dénaturés - du moins en apparence - , des hommes au Q.I. nullement déficient le pornographe borné Streicher mis à part, Nuremberg l'a démontré - , des hommes «terriblement et épouvantablement normaux» pour Hannah Arendt, ont-ils pu ordonner ou commettre de tels crimes? Pourquoi ces hommes à la personnalité souvent dédoublée ont-ils pu agir avec une telle cruauté, féroce et froide, assortie souvent d'une puérile arrogance, derrière le paravent de la hiérarchie administrative et l'amoralité tranquille de la barbarie bureaucratique? «Amtlich ermordert », dit une formule allemande bien connue. Peut-on comprendre ce Dr. Remer, médecin schizophrène et maniaque d'Auschwitz, qui, pleurant comme Telemann la mort de son canari, n'a que quelques mots d'indifférence ou de dégoût pour les «actions spéciales» successives - gazages ininterrompus de milliers d'arrivants juifs - auxquelles sa fonction l'oblige d'assister? Comment enfin des médecins, des dentistes, des avocats, des professeurs, des pasteurs ou des chanteurs d'opéra, bons pères et bons époux au demeurant, ont-ils pu se muer en SS-Hauptsturm- ou Obersturmführer d'Einsatzgruppen sans état d'âme, assassins de dizaines de milliers d'êtres humains sans défense? Les interprétations du nazisme ont fait l'objet de vives controverses entre historiens. Il faut donc rappeler brièvement ces manières de voir parfois inconciliables, pour la plupart intellectuellement honnêtes, pour s'attacher avant

KERSHAW, dans la préface de l'édition française (Gallimard, 1977) de sa grande synthèse The Nazi Dictatorship, Problems and Perspectives of Interpretation, parle, p. Xill, et comme Eberhard J/ickel, d'un «mauvais livre qui n'apporte rien ou pas grand-chose à notre compréhension de l'Holocauste ». A cela, trois raisons: choix hautement sélectif des documents, postulat de la spécificité de l'antisémitisme allemand (à l'exclusion de la «sauvagerie» des Lettons, des Lituaniens ou des Ukrainiens), enfin utilisation partiale des sources judiciaires pour conforter ses généralisations a priori, comme le démontre Ruth B. Birn, historienne en chef des crimes de guerre au ministère canadien de la Justice dans The Historical Journal, n040, 1997, p. 195-215. Voir aussi la critique de E. LE ROY LADURIE, dans le Figaro, 16.09.1999, p. 6, dénonçant« la fausse existence de gènes exterminationnistes héréditaires infiltrés dans les chromosomes de la culture allemande et les balivernes du caractère national coulé dans le bronze et sculpté dans le granite ».

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tout à cibler les responsabilités des personnes ou des groupes dans l'escalade du génocide. Si en France comme dans de nombreux pays européens ou américains, nous le verrons, de larges secteurs de l'opinion publique sacrifiaient depuis longtemps à une haine instinctive du Juif - l'Affaire Dreyfus est révélatrice - , aucune mesure officielle n'avait été prise avant octobre 1940, qui ressemblât, même de loin, aux lois nazies de Nuremberg. La spécificité du Troisième Reich, ce n'est pas, rappelle Alfred Grosser, l'antisémitisme en soi, mais l'antisémitisme officialisé, institutionnalisë. Les prétendus complots de réseaux judéo-maçonniques et la conspiration des Juifs fourriers du pangennanisme avant 1914 ou après 1918, fantaisie passagère de quelques esprits nationalistes et nébuleux, avaient alors fait long feu3. Une certaine tradition antisémite rentrait dans ses droits, atteignant son apothéose à la faveur de la défaite. Cela étant, l'explication de la « solution finale» est-elle à chercher dans la seule psychologie désaxée d'un individu, fut-elle le fruit d'une adolescence perturbée sans résilience et d'une volonté paranoïaque accordée avec le modèle totalitaire où Etat et société ne font qu'un dans l'exécution du crime de masse? Selon cette thèse de l'antisémitisme personnel et congénital, il n'aurait existé qu'une ligne directe entre la vision hallucinatoire du gazé de Pasewalk en 1918 et la construction des «chambres» et des «fours» d'Auschwitz, l'obsession antisémite ayant servi de ressort pennanent à la politique hitlérienné. Pour d'autres historiens de la période, le processus aurait été plus complexe. Même en matière d'antisémitisme, l'autorité personnelle du Führer, loin d'être exclusive, aurait été limitée par la prolifération et le chevauchement des services, les conflits de compétences - dans Le double Etat de Fraenkel ou les centres de décision pluriels diagnostiqués par Neumann - , conduisant à une « anarchie totalitaire» pour Raoul Girardet, Gilbert Medio évoquant pour sa part « l'éclatement du pouvoir en systèmes indépendants»; en bref, tout un ensemble d'initiatives et de décisions successives, souvent contradictoires, locales et fragmentées, rendant le système pluridimensionnel, incohérent, voire «polycratique »5. Plus importante a été sans doute, outre-Rhin, la fameuse «querelle des historiens », débats éristiques passionnés bien éloignés d'une querelle d'Allemand! Il ne s'agissait pas, pour certains, de banaliser la Shoah de façon révisionniste pour en rendre familière l'horreur exceptionnelle et confondre le martyrologe juif avec d'autres massacres pouvant provoquer ainsi «un effet
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3 Ainsi La mystification des peuples alliés. Pourquoi? Comment? Par qui? L'auteur, le capitaine Cheradame, faisait de l'armée des Soviets en 1922 celle des mercenaires sous commandement judéo-allemand. Cité par M. KORINMAN, Deutschland über alles. Le pangermanisme, 18901945, Paris, Fayard, 1999, p. 10. 4 Thèses de Lucy DAVIDOWICZ, G. FLEMING, R. BINIOU, K. HILDEBRAND, résumées par 1.KERSHAW, Qu'est-ce que le nazisme?, Gallimard, Folio-Histoire, 1977. 5 Terme forgé par le juriste nazi Carl Schmitt. 27

Cf. Dix leçons sur le nazisme, Paris, Fayard, 1976, p. 15.