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Les loisirs et l'engagement politique chez les instituteurs

De
618 pages
Les instituteurs ont développé des activités culturelles, artistiques, sportives et des loisirs tant au niveau de leurs postes que dans leur société en général. ils ont aussi mené des activités corporatives destinées à faire état de leurs revendications auprès des autorités. Ils ont fini par développer ce qui peut être considéré comme un nationalisme culturel. Quelques-uns d'entre eux se sont engagés dans la politique active et ont milité au sein des partis politiques existants.
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Les loisirs et l’engagement politique chez les instituteurs Tome VI
Les instituteurs au Sénégal de 1903 à 1945

Boubacar LY

Les loisirs et l’engagement politique chez les instituteurs Tome VI
Les instituteurs au Sénégal de 1903 à 1945

L’Harmattan

© L'HARMATTAN, 2009 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-10253-8 EAN : 9782296102538

SOMMAIRE

PRÉSENTATION ................................................................................7 CHAPITRE XXVII ACTIVITES CULTURELLES, ARTISTIQUES, SPORTIVES ET DE LOISIRS.........................................................................................9 CHAPITRE XXVIII ACTIVITES CORPORATIVES : LES REVENDICATIONS ET LEURS MODES D’EXPRESSION...........................................179 CHAPITRE XXIX IDEES ET ACTIVITES POLITIQUES...........................................381 CONCLUSION TYPOLOGIE IDEALE DE LA SITUATION DES INSTITUTEURS « EVOLUES » DE LA PERIODE COLONIALE.....................................................541 INTERVIEWS, SOURCES DOCUMENTAIRES ET BIBLIOGRAPHIE........................................................................... 579

PRÉSENTATION Ce sixième volume est le dernier de la série de six volumes consacrés à une sociologie des « instituteurs du Sénégal de 1903 à 1945 ». Il y est question des activités culturelles, artistiques, sportives et des loisirs des instituteurs durant la période concernée. Ces activités étaient individuelles (lecture, écriture, distractions de différentes sortes) ou collectives. Dans ce dernier cas, les instituteurs, en compagnie des autres éléments de l’élite africaine coloniale, constituaient des associations et clubs « d’évolués » ; afin de s’y livrer aux activités précédemment évoquées. Ces associations étaient, pour quelques-unes d’entre elles, parrainées par les autorités. Ce volume fait également état des « doléances » et des activités corporatives des instituteurs qui, à travers leurs amicales (les syndicats n’étant pas autorisés) profitaient de toutes les occasions, en particulier les sessions de certaines institutions de la colonisation, notamment le conseil supérieur de l’enseignement, pour poser leurs problèmes. Ces revendications portaient surtout sur la situation qui leur était faite dans le système inégalitaire : salaires, avancements, mobilité professionnelle, changement de statut, prérogatives s’attachant à la fonction (retraites, congés, hospitalisation, conditions de vie, difficultés dans l’exercice du métier, baisse de l’image de l’enseignant auprès de la population, brimades etc.). Les instituteurs, ainsi qu’il l’est par ailleurs montré dans ce volume, avaient aussi des idées politiques fondées essentiellement sur l’amour qu’ils éprouvaient alors pour la France, la « mère patrie » Durant cette période, ils se sont toujours identifiés à l’œuvre de la France et à son sort, particulièrement pendant les guerres. En même temps ils revendiquaient l’égalité politique et sociale, en se référant constamment aux principes de la Révolution Française qui furent, pendant un certain temps, enseignés dans les écoles. Ils le firent dans leur presse, leurs associations et finirent même par développer un semblant de nationalisme culturel. Quelques-uns d’entre eux s’engagèrent dans la politique active et militèrent dans les partis politiques se caractérisant par leur virulence à l’endroit des autorités coloniales qui, selon eux, ne jouaient pas le jeu. La dernière partie de ce volume est consacrée à la conclusion de l’ensemble de la série concernant « les instituteurs de 1903 à 1945 », à la bibliographie générale et à quelques annexes d’ordre méthodologique (liste des personnes interviewées).

CHAPITRE XXVII ACTIVITES CULTURELLES, ARTISTIQUES, SPORTIVES ET DE LOISIRS

Les évolués menaient également des activités culturelles, artistiques, sportives et avaient des loisirs déterminés. Ces différentes activités - qui se recoupaient en ce que dans certains cas (par exemple les associations) elles étaient menées ensemble - ils les pratiquaient à titre individuel ou collectif, les deux aspects étant ici également liés dans la mesure où, par exemple certaines d’entre elles (par exemple les bals) pouvaient être entretenues dans le cadre des associations. Autrement dit, pour ne donner encore que cet exemple, les évolués allaient danser dans des bals privés, organisés dans des maisons ou des lieux publics mais aussi la plupart du temps l’occasion de danser leur était offerte par les nombreux bals qu’organisaient, pour une raison ou pour une autre, leurs différentes associations (culturelles / et sportives ou de loisirs).

I -. Aspects individuels
Les évolués avaient donc un certain nombre d’activités culturelles et de loisirs à titre individuel. A - Loisirs Introduits à la modernité, les évolués - principalement ceux du milieu urbain – avaient un certain nombre de loisirs dont certains étaient carrément tributaires de cette modernité tandis que d’autres se présentaient comme une sorte de conciliation (inconsciente) de la tradition et de la modernité. Concernant les distractions modernes, elles ont été ainsi résumées par un des élèves-maîtres de l’école William-Ponty, qui fait dire dans son mémoire, à son héros qui venait d’être affecté à Dakar :
«La ville m’offre de nombreux attraits : cinéma où il suffit de payer seulement pour occuper les mêmes places que les Européens, dancings, restaurants, théâtre, matchs de football ou de rugby, compétitions sportives et tant d’autres divertissements où l’on est souvent en franc contact avec le Blanc. Je redoutais beaucoup ces plaisirs 1 car je n’ignorais pas ce qu’ils faisaient de mes camarades...»

Pour commencer par des telle distractions, disons que les évolués fréquentaient les bals, les cinémas et les sports.
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Baffa Gaye, Le Noir Evolué, op. cit...

1. Bals Les évolués furent saisis d’un véritable engouement pour cette distraction, nouvelle dans leur culture, qu’était le bal. Le succès de celui-ci pourrait être relié au processus d’individualisation. En effet, autant les sociétés africaines traditionnelles collectivistes étaient des sociétés portées sur les aspects collectifs de la danse (danse indivise, en groupe ou individuellement dans le groupe) autant les sociétés africaines modernes – par jeunes évolués interposés – furent portées sur la danse individuelle par couples que leur permettait le bal moderne. Encore que, comme nous le verrons, quelquefois le mode africain de danser individuellement en groupe, était traduit dans le bal moderne. Ce fut notamment le cas de ce «Goumbé», qui intervenait en plein bal à Gorée notamment, ainsi qu’Ousmane Socé Diop aura à nous le montrer tout à l’heure. Le bal était donc très prisé par les évolués qui profitaient de toutes sortes d’occasions pour en organiser, les esprits n’ayant pas encore été préparés à ce moment encore à la fréquentation des dancings qui existaient en très petit nombre et étaient surtout fréquentés par les européens. En effet, les évolués dansaient surtout à l’occasion de ce qu’ils appelaient des «Organisations» c’est à dire des bals organisés, pour une raison ou pour une autre (cérémonies familiales, anniversaires, simple distraction etc ...) dans des maisons, ou dans des lieux publics quand ce n’était pas à l’occasion des bals organisés par les nombreuses associations d’évolués qui existaient durant cette période. Les bals «privés» (bals organisés) ont été ainsi évoqués ou décrits par des jeunes normaliens, dans leurs mémoires :
«Les noces se passent comme dans les milieux catholiques, cependant, pour plaire aux parents, le premier jour rappelle les traditions des aïeux mais le lendemain, aussitôt un orchestre et la danse européenne font place aux folles dépenses. Déjà, toute jeune fille qui se respecte sait danser, même celles qui n’ont pas été à l’école française. Je me souviens des dimanches et fêtes passées à Saint-Louis. J’évoque ces jours où la danse réunissait dans une maison des jeunes gens des deux sexes. Partout, l’on 1 ne parlait que d’amour, de mondanités...»

Si celui-là n’a fait qu’évoquer les bals, cet autre donne plus de précisions sur la manière dont on en était informé et sur leur déroulement :
L’invitation «Un jour après la sortie du bureau, écrit ce normalien à propos du héros de son mémoire, il aperçut à un angle de la route Sow, un de ses camarades, qui parlait avec véhémence au milieu d’un groupe d’autres jeunes gens. - Hah !, Doudou, commença Sow, vous voilà ! Vous devenez casanier comme un ermite. Tu n’es plus élève pourtant ! - Mais je sors tous les jours. - Pour aller au travail ! Je ne te dis pas cela. On ne t’a pas vu au dernier bal de l’Amicale, mais ce soir, tu nous feras le plaisir de répondre à l’invitation de Paul, notre charmant ami catholique, tu le connais ?... Il nous offre un bal. Tu ne
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Dieng Sidy Menoumbé, Le mariage dans les milieux indigènes évolués... op. cit.

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manqueras pas. Voici ta carte. Ce soir, rendez-vous à la place du marché à 8h30 ; nous irons ensemble. Arrivé à sa demeure, Doudou se dévêtit de son complet kaki... Puis vers 8 heures, après le dîner, il s’habilla : chaussures noires Richelieu brillantes sous la clarté de la lampe, complet gris sombre, col glacé, nœud ordinaire couleur d’ébène. Il se parfuma et sortit après avoir fermé sa porte. Quand il arrivait à la place du marché, son compagnon était déjà là qui attendait. Bonsoir mon Toubab s’écria celui-ci. Bonsoir répondit Doudou en souriant. Je ne t’ai pas trop fait attendre - Non. Mais allons-y vite; il est presque l’heure ». Le lieu du bal « Ils longèrent côte à côte une rue, bifurquèrent à un angle et ils étaient déjà sur le lieu du bal. La façade de la maison était pavoisée de petits drapeaux tricolores : des guirlandes de papier rose, bleu violet, ondulaient en haut des portes et des fenêtres autour d’un fil électrique auquel étaient fixées de nombreuses ampoules de diverses couleurs. Une lumière bigarrée jaillissait de chaque coin faisant avec le tout une féerique harmonie. Un groupe de badauds, de gosses mal vêtus s’amassaient devant l’entrée de la salle et l’agent de police eut grande peine à leur faire un passage. Les deux jeunes gens furent gaiement accueillis par leurs camarades. «Après les salutations et les présentations coutumières, ils prirent place autour de la table qui leur était réservée. La salle était spacieuse. Comme au dehors, les murs étaient décorés de guirlandes. Au milieu on avait aménagé une large place pour la danse ; l’orchestre tenu par des musiciens venus de Dakar, était installé sur une haute estrade dans un coin. Le Bal : «Vers 9 heures, le spectacle commença ; les musiciens débutèrent par une valse lente. Un des invités ouvrit le bal en dansant seul au milieu du cercle avec sa cavalière. Puis d’un signe galant, l’hôte pria tout le monde de l’imiter ; alors ce fut un grand tournoiement, un mouvement général précis, cohérent, doux comme les vagues de la musique qui le rythmait. Après le premier morceau suivirent des danses entraînantes : marche rapide, roumba roumba... pendant lesquelles, jeunes filles et jeunes gens, dans une geste radieuse, rivalisèrent d’adresse et de tact. Le début d’une idylle : «Doudou avait choisi Odette, une jeune Ouolof de sa race. Ils dansèrent trois fois et sous l’invitation du jeune homme, ils allèrent se reposer à une table retirée. Sow ne tarda pas de les rejoindre, on leur servit de la limonade et pendant qu’ils savouraient ainsi la pétillante boisson, une causerie naissait. Elle roula un instant sur le talent des musiciens, l’habileté de tel danseur, la souplesse d’une telle cavalière. Puis Sow, habile diplomate la détourna et on ne parla plus que de relations entre filles et garçons de la ville. Il avait deviné l’intention de son camarade et il voulut les rapprocher l’un et l’autre avant même la fin de la danse. En effet, tout fut pour le mieux et quand ils se quittaient vers minuit, Doudou comme Odette manifestaient tous deux, le désir de se revoir bientôt...»

Le passage précédent donne donc une idée - sous la forme d’un type idéal - de la manière dont les invitations aux bals privés étaient faites (on était souvent invité par un ami de celui qui organisait et qu’on ne connaissait pas) de leur déroulement et de la façon dont les liaisons amoureuses y étaient tissées. Les bals publics, pour leur part, ont été également décrits d’une manière typique par Ousmane Socé Diop qui fait aller son héros «Karim» momentanément converti aux valeurs des «évolués modernistes, après avoir été lui-même traditionnaliste - assister à un bal organisé à l’occasion d’une fête catholique dans l’île de Gorée : 11

«Le samedi suivant, Karim, l’instituteur, le médecin, se rendirent à Gorée. Karim portait complet veston de flanelle, souliers acajou, chemise blanche, cravate de soie. Il arborait un sombrero qui lui donnait grand air... Dimanche... Karim avait suivi la procession sur tout son parcours pour admirer Marie NDIAYE qui était belle parmi les plus belles. Il profita d’un mouvement de la foule pour aborder son amie : - «Je te verrai, ce soir, au bal qui se donne chez M. Fernand». Ils ne pouvaient rester longtemps ensemble. On connaissait Marie à Gorée ; si on la remarquait en compagnie du jeune homme les méchantes commenceraient aussitôt leurs médisances. Les protagonistes du bal «Neuf heures du soir. Le bal commençait. On remarquait les sénégalais catholiques et des musulmans «évolués». Ils portaient des complets vestons d’été de coupe irréprochable : en flanelle, en toile crème, en toile blanche, lisses comme des miroirs à force d’avoir été bien repassés ; des chemises à plastron de soie, des cravates riches et des chaussures fines. Leurs cheveux, patiemment ondulés, déferlaient en petites vagues jusqu’à la nuque. D’autres musulmans, des demi-conservateurs qui portaient d’ordinaire le boubou et le fez, avaient revêtu, ce soir-là, le complet veston, afin de danser sans détonner. Chez les danseuses, toutes catholiques, se manifestaient deux tendances. Les unes adoptaient entièrement la mode européenne. D’autres, une tenue métisse; elles portaient bien robes de soie, mais aussi pagne, mouchoir et babouches dorées... Le Bal: «Riquetta, jolie fleur de Java, Viens danser, viens donner des baiser !» L’orchestre (un accordéon, une mandoline, un banjo et un violon) jouait fox, one step et valses. Les musiciens, sans partition, stylisaient les airs de leur répertoire, accentuaient les rythmes pour les rendre plus dansants. «Ah ! le pauvre petit !... Qu’il est mal, mal bâti !» Des cavaliers dansaient dans un style classique, d’autres se dandinaient, poussés par le besoin exagéré d’un rythme net et chaloupé. «Nuit de Chine, nuit câline, nuit d’amour ! Où l’on croit rêver jusqu’au lever du jour !» Minuit. Karim avait dansé le moins souvent possible avec Marie. A présent les personnes âgées se retiraient. Restaient les jeunes, et il était dans la note générale de s’afficher en couples. «Ramonna, j’ai fait un rêve merveilleux Ramonna, je pouvais alors me griser. De tes yeux, de ton parfum, de tes baisers». Marie tournait, avec grâce, sous la douce impulsion des bras de Karim, elle valsait, souple et légère, comme une noire sylphide ! Le jeune homme l’étreignait, avec amour, sous l’emprise de la nostalgie de l’accordéon, des notes ailées de la mandoline. Les couples tourbillonnaient, envoûtés par l’accordéoniste, un ancien marin qui exhalait avec regret des pays jadis rencontrés par la voix de son accordéon. Il jouait une valse, y accordait le refrain d’une autre, puis d’une troisième... celle-ci, il n’en connaissait pas les paroles. Il l’avait entendue pour la première fois à Marseille. Depuis il l’avait rejouée à Dunkerque, Montevideo, à Singapour, pour ses

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camarades d’exil, avec succès. L’Europe, l’Amérique, l’Orient, les jours heureux, les heures difficiles se déroulaient mélancoliques, au rythme tourbillonnant de sa chanson qui en devenait si prenante que les couples tournaient, tournaient à perdre haleine...» Le Passage à «des airs du pays» : «Quatre heures du matin. Dans la salle régnait toujours la même ardeur au plaisir. L’excitation montait comme un fleuve que grossissaient les tornades. Danseurs et danseuses devenaient de plus en plus épris de mouvements. On était las d’émotivité latine. Et l’orchestre joua des airs du pays, des «goumbés». Cavaliers et cavalières s’étaient séparé et l’on dansait pour son compte... /L’on retrouvait ainsi le mode individuel collectif de danse africaine dont nous parlions précédemment... B.L./ Papa Thialisso Goumbé Saïtané la Mag gni Kaye lène tchilal Goumbé sasaïtané la!» «Ohé! Papa Charles! Le Goumbé est satanique! Anciens, venez y goûter. Le Goumbé est satanique! L’accordéon conduisait la chanson, accompagné par le banjo et la mandoline. Sur des tambourins’, les «assicots», le jazz faisait du tam-tam mêlé au son des clefs contre les bouteilles vides et au grésillement des cailloux secoués dans une boite métallique» «Ey adina ! Gor i tèye gni saye saye là! Am diabar am saye dôme Am sa tioro bokhalé! «Oh! le siècle Les hommes d’aujourd’hui, quels polissons ! Avoir femme et enfants Avoir maîtresse en cachette ... Les femme formaient un cercle intérieur appuyées les unes aux épaules des autres. Elles se déplaçaient en une ronde légère et trémoussante... Les hommes les doublaient extérieurement et ripostaient, en dansant, à leur chanson satirique : «Eye Adina ! Dugueni tèye saye saye là ! Am sa dieukeur, am saye dôme, Am sa far it bokhâlé ! «Oh! le siècle d’aujourd’hui! Les jeunes femmes quelles polissonnes ! Avoir mari et enfants Avoir amant en cachette !…

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Plus on faisait de mouvement, plus on avait besoin de mouvement. Chaque cavalier dansait après la croupe agitée de sa cavalière. Encore une chanson satirique contre les rivales ... ... La tension montait... D’enivrantes odeurs planaient dans l’atmosphère surchauffée de la salle: parfums de toute sorte mêlés à l’odeur des chairs jeunes Cinq heures du matin. La pluie était tombée, drue, à larges gouttes Une aube transparente et rose se levait sur la ville Les échos des chansons et le tam-tam adouci du jazz troublaient, seuls, le matin. L’orchestre jouait, pour terminer un «goumbé» final. Les femmes entonnaient un air doucement triste, fragile comme la vie et comme ce bonheur qui s’évanouissait : «Adouna amoul solo waye ! Kou tchi dé ya gnak sa bakano Sète lène tchi papa Tialisso ! Sète lène tchi Mery Gomisso !» «Le monde n’est que vanité ! L’on meurt et tout s’en va Songez à papa Thialis ! Songez à Méry Gomis ! «Tout est vain en ce monde où nos existences sont si éphémères !» C’était le thème qu’exprimait la chanson d’une manière désespérante de mélancolie. Elle évoquait Thialis et Méry qui avaient chanté et dansé avec la «compagnie» l’an passé encore mais que le destin avait anéantis en pleine jeunesse. «Adouna amoul solo waye 1 Kou tchi dé ya gnak sa bakano !»

Tel se présentait le bal dans les années 30.2 Comme aujourd’hui encore, sous d’autres formes, il conciliait la tradition et la modernité, l’africanité et l’européanité dans la mesure où - comme nous le disions précédemment - à la danse européenne classique par couple s’ajoutait, durant la même séance, avec des rythmes qui s’y prêtaient, la danse africaine de groupe dans laquelle chaque danseur évolue pour ce qui le concerne à l’intérieur de l’ensemble que constitue le groupe de danseurs. Ces différents textes qui viennent d’être cités nous donnent une idée approchée de l’engouement des jeunes «évolués» de la période des années 30 et 40 pour le bal et sur la manière dont il se déroulait. Il était l’occasion de rencontres ou de liaisons entre jeunes amoureux, l’amour à l’occidentale étant déjà installé dans la société africaine, comme nous l’avons vu précédemment. 2. Cinéma et Sports Les évolués fréquentaient beaucoup le cinéma qui, durant cette période, était une distraction relativement nouvelle et l’une des rares qui leur étaient
Ousmane Socé Diop, Karim, roman sénégalais. Paris, Nouvelles éditions latines, 1987, p. 108117. 2 Karim a été écrit à Paris, en janvier 1935.
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offertes. De plus, il était le lieu de toute une dynamique sociale ; il permettait, en effet, aux rapports sociaux de s’y manifester d’une certaine manière. Il permettait aux évolués, de supprimer momentanément la distance qui les séparait des Européens :
«La ville m’offre de nombreux attraits fait dire à son héros un normalien, cinéma où il suffit de payer seulement pour occuper les mêmes places que les Européens. J’allais au cinéma une ou deux fois par semaine : le mercredi ou le samedi quand 1 j’avais terminé mon travail de classe...»

D’autre part, il offrait l’occasion de se baigner dans «une foule solitaire» (selon l’expression de Riesman, de voir et de se faire voir tout en voyant un film :
«Deux fois par mois Bounama emmenait la famille au cinéma : la Responsable était toujours de la compagnie. Bounama en joli complet veston, chapeau mou et canne ; les femmes superlativement endimanchées et belles à ravir... Le soir de ce jour, ces dames allèrent au cinéma, en taxi. Le grand cinéma Rialto n’avait pas son pareil à Dakar. Il était en plein air, il rutilait de lumière. Installation magnifique pour un cinéma de la colonie. Depuis les fauteuils rembourrés jusqu’aux chaises en bois à dossier mobile, tout un monde s’étageait, allant des personnalités européennes les plus marquantes aux négrillons. C’est au Rialto que tout Dakar se rendait en matinée et en soirée. Bounama n’allait qu’en matinée. Il louait chaque fois un taxi dans lequel s’embarquait la famille : Rihanna, Maïmouna et la Responsable. La première fois qu’elle alla au Rialto, Maïmouna fut éblouie par la crudité de la lumière et chancela un peu. Il y avait tellement de gens ! Elle n’avait jamais vu cela... Quand le taxi stoppait les femmes descendaient. Bounama prenait les billets au guichet et les leur distribuait. Elles franchissaient l’entrée avec une dignité de princesses, traversaient quelques rangées de fauteuils et s’asseyaient... Leur entrée faisait toujours sensation, surtout du côté indigène. On se retournait pour contempler la beauté éclatante de cette jeune fille, de cette dame. Des sifflements d’admiration fusaient parmi «la racaille» des jeunes gens en caftan ... Pourquoi venait-on au cinéma ? Sans doute pour voir du monde, 2 de belles lumières et la foule si dense, si variée...»

Le cinéma était donc un lieu de distraction où l’on voyait un film mais également un lieu de convivialité de masse où sous le feu des lumières et au son de la musique l’on continuait à jouer des rôles en même temps que l’on regardait les gens et prenait des bains de foule. Il en était de même pour cette autres distraction des évolués qu’était le sport. Outre le fait que - certains d’entre eux pratiquaient des sports, les évolués fréquentaient également beaucoup les stades. Les sports - le football particulièrement faisaient partie de leurs distractions favorites :
«La ville m’offre de nombreux attrait... matchs de football ou de rugby, compétitions sportives et tant d’autres divertissements», fait dire encore à son héros 3 le normalien précédemment cité.»
Baffa Gaye, Le Noir évolué... op. cit... Il existait dans les cinémas de la coloniale une ségrégation de fait axée sur les prix. De sorte que les indigènes étaient devant (une barrière étant dressée) et les européens puis les évolués – qui avaient les moyens de payer les prix fixés pour cette zone – dernière. Abdoulaye Sadji, Maïmouna… op. cit., p. 89, 100-101. 3 Baffa Gaye, Le Noir évolué, op. cit...
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La fréquentation des stades leur permettait également des bains de foule d’une autre nature en même temps qu’elle leur donnait des occasions de défoulement. Beaucoup d’entre eux supportaient des clubs particulièrement l’un de ces nombreux clubs d’évolués dont il sera question plus loin qui, à leurs activités culturelles, ajoutaient des activités sportives. Ces matchs auxquels ils assistaient faisaient l’objet de discussions passionnées dans les chambres d’évolués qui constituaient souvent les «grands places» (expression consacrée pour désigner un lieu de retrouvailles et de palabres) des évolués. 3. Fréquentation de chambres d’évolué L’une des principales distractions des évolués consistait à fréquenter des lieux donnés où se retrouvaient des évolués. Ces lieux étaient de diverse nature, mais dans la plupart des cas ils consistaient en des chambres. Les jeunes évolués se retrouvaient dans ces logements de l’un ou de plusieurs d’entre eux (les évolués les occupant quelquefois à plusieurs), logements qui pouvaient être familiaux et se trouver à l’intérieur d’un carré ou (ce qui était le plus souvent le cas) acquis en location (individuelle ou collective). C’était là une manière, pour les évolués, de reproduire la pratique culturelle de la fréquentation d’un lieu public de palabre qui, dans un cadre traditionnel, pouvait être la place du village ou celle de la mosquée et qui, dans le contexte moderne, était devenu le «grand place» et pouvait se tenir n’importe où (coin de rue, devanture d’une maison, d’un magasin, d’un atelier, d’un cinéma, etc...) Autrement dit, l’Africain ayant besoin pour son équilibre psychologique de fréquenter un lieu public où il retrouve ceux de sa classe d’âge et d’y palabrer,1 ce lieu public, cet «grand place» était pour les jeunes «évolués» la chambre de l’un ou de plusieurs d’entre eux. De telles chambres d’évolués, il y en eut beaucoup dans les différentes villes du Sénégal et même en milieu rural, là où servaient ensemble plusieurs fonctionnaires. Certaines de ces chambres - dont les premières à exister ont dû être celles de Saint-Louis avec sa concentration d’évolués d’une part et le fait qu’au début les élèves des premières grandes écoles qui s’y trouvaient (Ecole Normale, puis EPS Blanchot) aient été externes, d’autre part accueillaient uniquement des «scolaires». D’autres, pour leur part, recevaient uniquement de jeunes évolués travaillant, soit dans l’administration, soit dans le privé. Une dernière catégorie, enfin, recevait aussi bien des élèves que des travailleurs. Cette pratique fut générale et a concerné non seulement des générations et des générations d’évolués mais encore des ressortissants de la même région du Sénégal présents, pour une raison ou pour une autre, dans les villes-capitales (par exemple Saint-Louis, capitale du Sénégal et Dakar, capitale de l’AOF) ou des originaires des autres colonies (et territoires) de
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Voir à ce sujet :Boubakar Ly, L’honneur et les valeurs morales... op. cit. Tome II.

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l’AOF. Ils se retrouvaient dans des «chambres» de maisons de compatriotes installés ou dans des chambres louées par l’un ou plusieurs d’entre eux. Dans ces cas l’hétérogénéité des statuts prédominait et l’on y retrouvait des travailleurs, des élèves externes et des élèves internes des grandes écoles qui y venaient à l’occasion de leurs sorties. Ce type de chambres, à la fonction énoncée tout à l’heure de retrouvailles pour les palabres, ajoutait celle d’établissement de liens entre éléments originaires du même endroit et vivant en milieu étranger. Les évolués donnaient souvent des noms à leurs lieux de retrouvailles. Ces noms donnaient une idée de la nature des activités (en particulier les discussions qui s’y tenaient). Il y avait des : «Cénacles», «Sorbonnes» «Constituantes», «Cabanes», etc... autant de noms que l’on retrouvait à travers le pays et à des époques différentes. Dans ces chambres les évolués se rencontraient et se livraient à des conversations, des discussions d’intellectuels et à un certain nombre de divertissements. On y pratiquait, en effet, de nombreux jeux (jeux de cartes, belotte etc... ) en même temps qu’on y écoutait de la musique ou dansait au son du phonographe ou des instruments de musique alors en vogue (guitare, banjo, flûte, harmonica etc... ) que beaucoup avaient appris à utiliser à l’école, en particulier dans les EPS et à l’Ecole normale William-Ponty. On y travaillait également lorsque les occupants ou ceux qui les fréquentaient étaient concernés d’une manière ou d’une autre par des problèmes de formation (scolarité en cours, préparation d’examens). Elles constituaient, enfin, des bases d’expansion des groupes qui les fréquentaient, à travers la ville. Toutes leurs activités en partaient et y revenaient. Ils y parlaient de leurs «attaques» de jeunes filles localisées dans des endroits précis de la ville (à l’époque les jeunes filles intéressant les évolués n’étant pas nombreuses étaient facilement localisées compte tenu de leur «rareté»), en recevaient quelquefois et y préparaient les nombreux bals auxquels ils s’apprêtaient à assister. Pour donner des exemples pris à travers le temps, citons quelques témoignages de ce genre d’activités. D’abord, pour ce qui concerne les années 30, c’est Ousmane Socé Diop qui décrit ainsi dans «Karim» une chambre d’évolués dans une maison familiale et la vie en son sein :
«Après le repas, on montra à Karim la chambre où un lit lui avait été réservé/ il s’agissait d’une chambre familiale à l’intérieur d’un carré... B.L./ ; une chambre qu’habitait déjà Ibnou, lycéen de la classe de philosophie, Abdoulaye instituteur sorti de l’Ecole Normale de Gorée et Ibrahima, le fils aîné d’Amadou/Le père de famille... B.L/ Karim fit du regard, l’inventaire de la chambre ; trois lits à une place, semblables à ceux que l’on trouve dans les internats. Les draps de percale qui les recouvraient étaient nets et empesés. A un angle du mur, une table surchargée de livres : manuels classiques pour le lycéen ; traités de pédagogie ; romans ; l’instituteur à ses heures de loisir, était dilettante en littérature : «Roman d’un spahi» « Le mariage de Loti», «Azyadé» «Cruelle Enigme» ; «l’Envers du décor»; «Les fleurs du mal»; «Méditations poétiques». Sur une autre table se coudoyaient cuvette en

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porcelaine, broc émaillé, savon parfumé, serviettes éponges, pâtes dentifrices et brosses à dents. Karim, au moindre détail, sentait des idées et des aspirations différentes restées sénégalaises, malgré sa demi-culture». /Bien qu’évolué, Karim, à ce moment-là, était encore traditionnaliste... B.L./. Le maître d’école et le lycéen avaient terminé leur toilette. Ils portaient complets vestons de flanelle, chemises fines, cravates de soie aux riches couleurs. Ils se passèrent une brosse dure sur les cheveux pour mieux friser. Et ils s’en furent vers leurs amies. Sans doute des élégantes sénégalaises habillées à l’européenne ... -Ga gni gueum na gnou yeuffi toubab yi di ! (ils croient beaucoup aux choses d’Europe !). - Eh ! Toubab you nioul la gnou, expliqua Ibrahima. (Eh ! ce sont des 1 européens noirs)...» C’est ensuite, du même auteur, la description des discussions qui ont cours dans une autre chambre d’évolué (en l’occurrence celle de l’instituteur précédemment mentionné qui avait déménagé de chez ses parents). Karim il faut le préciser a décidé entre-temps de rompre avec son passé et de vivre en évolué moderne : «Ce changement moral se doublait d’un autre purement vestimentaire. Les boubous de Fez musulman, d’autrefois, se virent disgraciés et remplacés par un complet veston, par un casque colonial. Il acquit dans les magasins élégants de Dakar des souliers acajou et des cravates aux belles couleurs bleu, marron, argent ... Karim, par ailleurs, ne sortait plus avec Ibrahima / Le fils traditionnaliste de la maison... B.L./. Il fréquentait de nouveaux amis et découvrait un Dakar ignoré... Le Dakar du dancing, et des cinémas sélects : « Le Tabarin», le «Comoedia». Karim s’était vite adapté à une autre forme de vie ; il portait avec aisance, ses costumes européens. Il s’exerçait à danser au phono ; il connaissait les éléments de savoir-vivre et les phrases nécessaires pour paraître dans les salons. Entre temps, l’instituteur Abdoulaye avait déménagé. Il habitait une maison proche de son école. Karim était toujours là... Certains soirs la compagnie se réunissait chez Abdoulaye. On parlait amours, on exposait ses idées sociales. Il y avait là l’instituteur, raisonnable, mais capable à son moment, de commettre des bêtises, comme les autres, pour les beaux yeux d’une sénégalaise. Il était «progressiste» et partisan d’une évolution, ayant pour base le fond propre des indigènes. Le bachelier, «esprit fort», parlait de nettoyer «les traditions sénégalaises et de pratiquer une «européanisation» immédiate, à outrance. Le médecin, catholique, apportait la civilisation occidentale sans discussion. Néanmoins son fond atavique, restait identique à celui de ses congénères. Abdou, né musulman, et oriental, avait été éduqué à l’école française. Son esprit se nourrissait d’idées et de logique européennes. Son coeur se formait dans le cadre curieux du «Khalam», de la poésie française et de la musique européenne. Il existait en lui des contrastes. Il dansait aussi bien le tam-tam que le tango ; il aimait la musique noire, les filles noires, mais rêvait aussi de Deauville, de Paris et de quelque vedette de cinéma, une «blonde Venus» aux yeux bleus... «Le polémique s’échauffait... On défendait avec ardeur son point de vue. Au fond, ils hésitaient tous à rompre définitivement avec le Vieux Sénégal, pour épouser les moeurs d’Europe, dont certaines s’imposaient. Leur coeur parlait en faveur du modernisme pratique de l’Occident. Mais par-dessus leur discours, d’année en année, une civilisation métisse s’organisait, n’obéissant qu’aux lois de la lutte pour la vie... Seul Karim restait silencieux. Ces discussions sociales ne lui étaient pas familières et il n’avait plus d’amours. Depuis quelques jours, pourtant, un flirt se nouait avec
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Ousmane.Socé Diop, Karim... op. cit., p. 71-72.

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Marie Ndiaye, une sénégalaise catholique, habitant la même maison que le maître 1 d’école...»

Citons un autre exemple pris dans un Mémoire d’élève-normalien concernant les années 40, dans lequel les activités qui avaient cours dans une chambre d’évolué ont été plus nettement décrites :
«Doudou sentit un grand soulagement après cette installation/ l’installation de ce héros choisi par le Normalien et la description de son intérieur ont été 2 précédemment évoqués... B.L./ qui a été pour lui un coup dur ayant nécessité des emprunts et des démarches nombreuses. Les premières semaines, il n’eut presque pas de visites. Seul après le bureau dans sa nouvelle demeure, il s’adonnait à de longues pensées... Doudou s’était peu à peu familiarisé avec sa nouvelle situation dans le quartier qu’il habitait, il n’était plus désormais un étranger méfiant et réservé il y avait fait la connaissance de nombreuses personnes... La maison, tous les dimanches et les jours fériés était pleine de visiteurs parmi lesquels d’anciens camarades d’école qu’il avait retrouvés. Ses dépenses en étaient accrues : il fallait, en effet, les traiter chaque fois avec délicatesse et beaucoup de civilité, à l’apéritif de bière, limonade, sirop ne manquait point ; un guitariste qu’il soudoyait, prêtait son concours à ces occasions en jouant des vieux airs du pays ; sa musique originale et simple rappelait les grandes épopées de bravoure, celle des guerriers légendaires du Cayor sous les Damels, des hardis conquérants ou encore celle des vaillants frères restés là-bas dans le pays inconnu des hommes blancs...

Et de poursuivre :
«Si le guitariste ne venait pas, c’était autour de la table de longues causeries qu’on entretenait ; ou bien on soutenait des discussions sur les journaux, les livres nouveaux, les événements etc ... souvent aussi, on ouvrait les phonographes ; au choix des camarades, Doudou y plaçait tel ou tel disque ; disque moderne portant les plus récentes chansons européennes, disque ancien portant des chansons du pays enregistrées à Dakar. Aux passages entraînants deux camarades se levaient et dansaient au milieu de la salle ; cela rappelait les soirées à l’école normale, lorsqu’après une semaine de travail fatiguant et monotone, les élèves se délassaient et se distrayaient en dansant au son des violons et des banjos, deux à deux, sans 3 prétention...»

Ces deux textes qui viennent d’être cités, bien que romancés et limités uniquement à certains aspects, donnent une idée de la réalité sociologique et culturelle que constituèrent les chambres d’évolués, du type de distraction qu’elles ont constitué pour ces derniers. Ce type de loisir des évolués s’est poursuivi et se poursuit encore sous d’autres formes et dans d’autres conditions. Les instituteurs affectés en brousse ont continué à le pratiquer ainsi qu’a eu à nous le rapporter l’un d’entre eux pour ce qui concerne l’expérience particulière qu’il en a eu à Tambacounda après l’indépendance :
«Nous n’étions pas seulement pour des problèmes artistiques ou des choses comme ça. Alors à ce moment, on ne travaillait pas le jeudi. Alors chaque mercredi soir, il y avait une veillée chez un collègue. Ça pouvait être un jeune instituteur, un Directeur on s’en foutait. On allait chez lui, avec quelques tasses de thé, on veillait
Ousmane Socé Diop, Karim... op. cit., p. 103-106. Voir supra. 3 Thioune Mactar, Le Noir évolué de la première génération... op. cit...
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sur des sujets. Par exemple, on disait à un camarade: «demain, il faut préparer ou bien mercredi soir, il faut préparer une causerie sur tel sujet». C’est à dire, il devait rédiger le sujet sans tenir compte de son niveau de culture ou quoi que ce soit. A lui de se débrouiller, de nous raconter n’importe quoi. Pour nous l’essentiel c’est qu’il nous dise quelque chose. On arrive, la nuit, comme à Tamba il fait chaud, vous le savez, on mettait les nattes dans la cour. Il introduisait le sujet, économie politique, pédagogie, peu importe. Alors, maintenant on ouvre le débat, on discute... D’ailleurs on discute sur le sujet jusqu’à 0 heure, 1 heure, après on se quitte. Le lendemain, jeudi, alors, un autre camarade nous fait un exposé sur la pédagogie 1 pratique»

Tels ont été quelques uns des principaux loisirs individuels (par opposition aux activités de groupes en tant que tels) des évolués. La plupart de ces loisirs recoupaient leurs activités culturelles à proprement parler. B - Culture Les évolués, en particulier les instituteurs, avaient également des activités culturelles qu’ils exerçaient à titre individuel d’autres l’étant - comme nous le verrons - à titre collectif dans les nombreuses associations culturelles qu’ils ont eu à créer et / ou à animer. Les activités culturelles individuelles étaient nombreuses et variées. Pour n’en citer que les principales, il y avait d’abord la lecture. 1. Lecture .- Les évolués, particulièrement les instituteurs, pratiquaient la lecture comme activité culturelle. Beaucoup d’entre eux disposaient d’un certain nombre d’ouvrages voire de bibliothèques.2 Outre la fréquentation des bibliothèques publiques, beaucoup s’abonnaient à des revues ou souscrivaient à des ouvrages de collection par l’intermédiaire des représentants de grandes maisons quand ils ne le faisaient pas directement en France sur la foi de prospectus ou catalogues publicitaires. Ils avaient un goût très net pour la lecture, goût qui leur venait de la fréquentation des livres à l’école normale, quand bien même il leur était souvent difficile dans la pratique, comme nous l’avons vu, de se procurer de quoi lire. Quelques uns des instituteurs interviewés nous ont fait part de cet attrait qu’ils avaient pour les livres et des sacrifices qu’ils ont dû consentir pour s’en acheter :
«La carrière d’un instituteur, d’un enseignant, est une carrière qui exige beaucoup de celui qui l’a choisie. Notre carrière n’accepte pas la routine, elle se refuse à la
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Interview des Monsieur Alioune Tall, Directeur d’école, Diourbel. Pour ne citer qu’un exemple (exceptionnel il est vrai) Monsieur Ahmadou Mapathé Diagne - que nous avons eu à visiter et à interviewer à Sédhiou, mon collègue Madior Diouf (qui faisait justement une enquête sur les lectures des évolués) et moi - possédait une bibliothèque extrêmement riche et variée dans laquelle se trouvaient beaucoup d’ouvrages de littérature, de culture générale d’histoire, de documents divers relatifs à la période coloniale. Après sa mort, des négociations ont été entamées entre les Archives nationales et sa famille en vue de leur dépôt dans ces dernières.

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routine ; notre carrière exige de nous un renouvellement constant. Nous avons toujours à apprendre quelque chose et nous avons à nous perfectionner car à l’image de la Médecine, la pédagogie évolue, pas au même rythme bien entendu, mais elle évolue à telle enseigne que j’éprouvais moi, le besoin de m’abonner aux revues pédagogiques qui existaient en France ; ça n’existait pas au Sénégal... Cela, je l’ai compris très jeune, et très jeune, je n’ai pas rompu avec les livres, contrairement à ce que nous disions à Ponty quand aux dernières années, nous nous disions que tous ces objets (les livres étaient à jeter). C’était une erreur, nous n’avons rien jeté. Nous en avons plutôt cherché d’autres, et je n’ai jamais, quand il fallait acheter un livre ou une collection de livres, lésiné devant la dépense, au risque de me valoir une bonne part de la petite solde d’instituteur. Plutôt accepter des sacrifices pour me perfectionner, qu’autre chose... Je ne peux pas moi me passer de lecture/ Et Monsieur GOMIS de citer des 1 ouvrages qu’il lut, étant élève à l’Ecole Normale... B.L. /Quand j’ai pris ma retraite en 1968 à mon dernier mandat en tant que député à l’Assemblée Nationale, je me suis abonné à la rue Blanchot, au centre culturel français, où je me suis 2 amusé à lire des livres de la dernière guerre...» .

Ces lectures étaient de diverses sortes. Elles pouvaient concerner des ouvrages, revues ou autre documents ayant un caractère nettement professionnel :
«Je commencerai d’abord par les revues, parce que les journaux étaient un peu rares quand même. C’étaient plutôt les revues, et c’étaient surtout des revues pédagogiques. Je vous parlerai d’une revue, dans laquelle, on trouvait des études sur la vie de l’instituteur, sa vie professionnelle, c’est à dire, il y avait des textes pédagogiques etc... pratiques ou théoriques, des études sur l’enfant, l’enfant sénégalais, l’enfant africain, l’enfant toucouleur etc... Diola, çà dépendait. C’étaient des études faites par des instituteurs africains. C’était, comme je vous l’ai dit, l’étude du milieu en somme. Ensuite, dans ces revues, on trouvait des informations, des informations quant aux promotions, parce que c’était surtout çà, le journal officiel n’était pas envoyé dans toutes les écoles, il fallait s’abonner pour le recevoir. Toutes les écoles n’étaient pas abonnées à ce journal. Alors, si bien que nous étions souvent informés par ces revues. Si bien que quand on les recevait, il fallait les communiquer à tout le personnel enseignant de l’école qui devait émarger parce qu’il y avait même la dernière page qui était préparée à cela, l’émargement. Ensuite, nous recevons évidemment des revues qui nous venaient de France, tels que le «journal des instituteurs et des institutrices». Il y avait également un journal qui était un peu plus élevé, qui avait trait plutôt au brevet élémentaire, à l’enseignement dans les cours complémentaires : c’était la «nouvelle revue pédagogique», je crois si j’ai bonne mémoire avec des textes un peu plus élevés au point de vue pédagogique. On avait donc «l’Education africaine», «le journal des instituteurs et des institutrices» qui étaient de France, la «nouvelle revue pédagogique». Les journaux, si j’ai bonne mémoire, nous qui étions en brousse, on n’en recevait pas. J’ai commencé à recevoir des journaux en 1959-60. Mais depuis ma sortie en 1940, j’ai fait la Mauritanie, je n’ai jamais lu un journal. Ça, je vous 3 l’avoue franchement, jamais. Les revues, oui !...»

Les lectures avaient également pour objet des ouvrages de culture générale, d’histoire, de littérature générale et africaine de l’époque. En guise
Voir supra. Interview de Monsieur Gomis, Instituteur en retraite, Dakar le 10 août 1982. 3 Interview de Monsieur Chérif Tounkara, Instituteur en retraite, Ziguinchor le 24 août...
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d’illustration de ce que pouvait lire un évolué dans les années 30, citons, encore une fois, Ousmane Socé Diop qui fait lire, à un moment donné, à son héros «Karim» - qui, ayant décidé de devenir un évolué moderniste a voulu se cultiver - les livres suivants :
«Bien des fois la tentation de retourner chez sa maîtresse le prit/Ayant décidé de rompre avec son ancienne vie, il l’a fait également avec sa maîtresse traditionaliste... B.L. / ; il sut toujours la réprimer. Ses loisirs étaient consacrés à l’étude. Il reprit, pendant quelque temps sa grammaire française et son arithmétique. Bientôt il s’adonna à des lectures plus distrayantes. Abdoulaye, le maître d’école, lui prêta des romans intéressants qui parlaient d’un pays qu’il connaissait et de personnages qu’il voyait autour de lui : «La Randonnée de Samba Diouf». «Le Roman d’un Spahi». «Batouala». Karim regretta de ne pouvoir lire beaucoup de romans semblables. Elle était pauvre la littérature africaine, la plus susceptible, cependant, de plaire au lecteur indigène moyen. Il se tourna, sur les conseils de son ami, vers une littérature européenne dont il pouvait saisir l’état d’âme des personnages, sinon les détails de costume et de décor. Il relit avec enthousiasme : «Les Trois Mousquetaires», «Le Capitan» de Zévaco lui procura des minutes d’émotions indicibles. En poésie, il ne comprit pas toujours les sentiments qu’il jugeait trop artificiels. Il fut admirateur de Victor Hugo et apprit par coeur, «Waterloo», «Les Soldats de l’An II» «Ultima Verba». Toutes ces pensées épiques correspondaient bien à son fond guerrier de sénégalais. Puis, ce fut 1 Corneille et toutes ses tragédies héroïques...»

«Batouala», le fameux roman de René Maran, cité par Ousmane Socé Diop qui obtint le prix Concourt et qui se caractérisa par une mise en cause superficielle de la colonisation - fut très lu par les évolués lorsqu’ils avaient la possibilité de le faire, l’ouvrage ayant été mis à l’index par les autorités coloniales :
«Batouala, je vous dirai que très franchement, ce n’est qu’après l’école normale que certains d’entre nous l’ont lu à fond. Parce que je dirai que c’est un livre qui, pratiquement, n’existait pas dans les rayons de l’école William-Ponty. Ah oui ! 2 c’était difficile...»

Les évolués ne se contentaient pas simplement de lire, certains d’entre eux – particulièrement les instituteurs - pratiquaient également l’écriture. 2. Ecriture Les évolués ont beaucoup écrit, ils l’ont fait en diverses occasions et de différentes manières. a - Les Journaux et les Revues .- Les évolués sénégalais ont beaucoup écrit. La plupart d’entre eux l’ont fait dans les nombreux journaux qu’ils créèrent et/ou animèrent. Cette presse des évolués fut, dans sa majorité, critique à l’égard de la colonisation.3 En
Ousmane Socé Diop, Karim... op. cit ... Interview de Monsieur Chérif Tounkara, Instituteur en retraite, Ziguinchor. 3 Cette presse des évolués a fait l’objet d’études de la part notamment de Marguerite Boulegue. Voir en particulier: «La Presse au Sénégal avant 1939 - Bibliographie», Bulletin de l’IFAN, Tome XXVII, série B, p. 715-753.
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dehors de ces journaux politiques, pour la plupart, ils ont eu également à écrire des articles d’ordre social ou culturel dans des journaux officiels comme par exemple «Dakar-Jeunes» pendant la guerre ou dans des journaux exprimant le point de vue des autorités comme «Paris-Dakar». Ces deux journaux - pour ne citer qu’eux - contiennent de très nombreux articles d’évolués sur diverses questions d’ordre socioculturel. Parmi les évolués, les instituteurs semblent avoir été ceux qui ont le plus écrit. Ils ont non seulement écrit des articles d’ordre politique, social et culturel, dans la presse, mais encore ils ont produit des travaux scientifiques et pédagogiques et se sont aventurés dans la création littéraire, les oeuvres majeures des évolués sur ce plan, ayant eu pour auteurs des instituteurs. Concernant les travaux scientifiques et pédagogiques, ils ont surtout été publiés dans le «Bulletin de l’Enseignement» devenu plus tard «l’Education africaine». Ils y avaient été invités dès la création de cette revue par l’inspecteur de l’enseignement de l’A.O.F., Georges Hardy, qui en fut l’initiateur:
«Nous ne commettrons pas l’imprudence, écrivait-il, dans son texte de présentation du premier numéro, de lui donner dès maintenant un cadre arrêté. Contentons-nous de prévoir une partie officielle (arrêtés relatifs à l’Enseignement en AOF, nominations et mutations, etc... ), une partie pédagogique (questions de méthodes et de programmes, modèles de leçons, extraits de rapports d’inspection etc), enfin, des variétés (chronique des ouvrages relatifs à l’Afrique-Occidentale Française, intérêts du personnel, études sur l’Agriculture, les coutumes indigènes, etc... ). Nous recevrons avec reconnaissance les communications. Nous ne promettons pas de les reproduire toutes in-extenso, mais toutes, pourvu qu’elles soient raisonnables et 1 d’un intérêt général, seront signalées et au besoin discutées...»

Plus tard, l’invitation à la production d’articles se fera plus précise :
«En décembre, il reprendra sa forme habituelle et donnera une place toute nouvelle aux questions d’enseignement agricole. C’est dire que d’ici là, nous recevrons avec une reconnaissance particulière toutes les communications relatives aux jardins scolaires aux mutuelles, aux produits et aux procédés de culture, aux essais de 2 vulgarisation agricole, au reboisement, à l’élevage etc...» «Le tiroir où s’entassent les réserves de copie du Bulletin s’allège peu à peu. Nous ne voulons pas attendre qu’il soit tout à fait vide pour rappeler aux lecteurs que nos enquêtes sur l’habitation et sur l’apprentissage en AOF ne sont pas closes, que nous sommes loin d’avoir publié toute les fables et toutes les légendes que se racontent les indigènes de nos Colonies, et que nous recevrons toujours avec plaisir les travaux d’histoire locale, les monographies régionales, les études sur les élèves des différentes races, les monographies d’écoles. Nous préférons nettement ces articles précis qui apportent toujours quelque chose de nouveau, aux études générales de pédagogie qui nous arrivent parfois et qui reprennent des idées maintes fois 3 exprimées...»

«Notre Bulletin», par Georges Hardy, Bulletin de l’Enseignement de l’AOF (lère année, n° 1, janvier 1913), p.3. 2 Courrier du «Bulletin», Bulletin de l’enseignement de l’Afrique Occidentale Françaie, 1ère année, n° 7, juillet 1913, p. 1. 3 Courrier du «Bulletin», Bulletin de l’Afrique Occidentale Française, lère année, n’ 22, mars 1916, p. 1.

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Toutes les formes de contribution des instituteurs au «Bulletin» (puis à «l’Education africaine») se trouvent donc précisées dans ces deux textes : pédagogie, études techniques (problèmes d’agriculture, d’élevage, d’environnement), recueil de fables et de légendes, études sur le milieu géographique, social et culturel, études historiques, monographies régionales (historiques, géographiques et ethnographiques), études ethnographiques etc...)., études sur les écoles et sur les élèves, etc... C’est sur cette voie tracée depuis le début que s’engageront les instituteurs qui, au fil du temps, apporteront à la revue de nombreuses contributions dans ces différents domaines. Pour ne citer que quelques exemples pris au hasard relatifs aux études sur le milieu, ils ont publié dans le «Bulletin de l’enseignement» puis «L’Education Africaines»:
Contes, fables et légendes : Le singe et le chien maigre Le singe et le lézard (Diguy Kante) Combat des grenouilles contre les poissonsLe lapin devant Dieu Le loup qui se fait passer pour médecin (Hamet Sow Telemaque) Les deux femme rivales-La vieille femme et le loup-Sala, le pic vert et le boa-Le bon dieu, le frelon et le blanc (Amadou Théophile Konte) Origine des griots (Hamet Sow Telemaque) Un fourbe dupé (Racine Sow) L’anneau d’or (Diguy Kante) Etudes Géographiques, historiques, ethnographiques ou portant sur une question technique. -Les dangers de la monoculture - Les sociétés de prévoyance - Améliorations à apporter à la culture du mil - Enquête sur l’habitation à Saldé (Amadou Cissé) -Monographie régionale: La Région de Rufisque -L’islam dans le Rip (Mactar Diallo) -Les bijoutiers à Saldé (Amadou Cissé) -Le travail du cuir dans la région de Louga (Magatte Ndiaye) -Origine des griots (Hamet Sow Télémaque) -Le Oualo (Monographie régionale) (Jules Lauga) -Le travail du bois dans la région de Louga (Abdou Karim Diouf) -Les noirs et la guerre (Hamet Sow Télémaque) -Rôle de la religion musulmane dans la société indigène sénégalaise (Isaac Diop) -Renseignement sur les Almamys (Racine Sow) -En Basse-Casamance -Sô, village de culture

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-Badara Diola Clefa -La famille toucouleur -Quelques proverbes toucouleurs 1 -Notes sur les coutumes des Diolas du Fogny oriental (Diagne Mapathé)

Ces quelques exemples ne donnent qu’une très faible idée de ce qu’ont pu être les publications tant des instituteurs sénégalais qu’Africains. Extrêmement nombreux, en effet, ont été les travaux des instituteurs dans la revue. Certains d’entre eux - dont quelques uns ont fini par se retrouver à l’IFAN – se sont particulièrement distingués par l’abondance, la variété et la qualité de leurs travaux d’ordre historique et ethnographique. Ce fut le cas d’Amadou Mapaté Diagne,2 de Paul Hazoumé (instituteur du Dahomey)3, Mamby Sidibé (instituteur soudanais),4 qui publièrent même des ouvrages dont certains furent primés en Métropole où ils publièrent par ailleurs de nombreux articles, dans des revues coloniales.5 Ces études étaient conçues et destinées principalement à un public européen pour l’informer des réalités des sociétés colonisées. C’est ainsi que les instituteurs - qui par ailleurs (ce qui est révélateur de leur état d’esprit) affichaient une certaine distance par rapport à leurs congénères étudiés qu’ils désignaient par les expressions propres aux colonisateurs : «les indigènes», les «noirs» (bien qu’il leur arrivât quelquefois de s’identifier à eux et de se comprendre dans ces expressions) - se trouvaient, dans la plupart des cas, pris dans le cadre déformant de l’idéologie coloniale qui leur servait d’orientation pour appréhender les réalités africaines. Un bon exemple de la motivation à produire dans cette optique nous est fourni par cet instituteur qui écrit dans le bulletin de l’enseignement, dans son avantpropos d’une étude consacrée aux «Lobi» :
«Noir, issu de parents incultes... utilisant mon léger bagage de connaissances et mes souvenirs, j’ai tracé les lignes qui vont suivre dans l’unique but de renseigner, utilement l’Européen qui sur cette terre d’Afrique avec la noble mission de civiliser, sur la manière de vivre de la peuplade dont il est question. J’estime, en effet, qu’en pays neuf où administrateur et administré se connaissent encore mal, l’instituteur a le double devoir grâce à sa position privilégiée, d’éclairer l’un et l’autre sur leur manière de penser réciproque. Indigène, j’aime de tout mon coeur cette terre d’Afrique sur laquelle je suis né et que je désire de plus en plus prospère. Bon Français de coeur, ma ferme résolution a été, est, et sera toujours de collaborer de toutes mes forces à l’oeuvre civilisatrice entreprise par la Métropole sur le sol de l’Ouest africain, sol qui à mes yeux, n’est que le prolongement naturel de la France, ma grande patrie. C’est animé de ce double sentiment que j’ai entrepris mon modeste travail, bien convaincu que pour diriger un individu vers le progrès, il faut d’abord le connaître. Si par ce petit recueil, j’arrive à contribuer utilement à faire
Tableau des travaux dus à des instituteurs du cadre indigène de l’AOF depuis le ler janvier 1915, ANS J 18, p. 55 -. Bulletin de l’enseignement de l’AOF, 1913 (n° 5, p. 159); 1933 (n° 83, p. 85)-. L’Education africaine, 1954 (n° 25, p. 61); 1956 (n° 33 p. 109); 1957 (n° 39, p. 7l); 1958 (n° 45, p. 111). 2 Amadou Mapaté Diagne : Un pays de pilleurs d’épaves, le Gandiole (1919). 3 Auteur entre autres, de Doguicimi (préface de Georges Hardy), Paris, Larose, 1938. 4 Ayant eu une abondante production ethnographique. 5 Ce fut le cas de Amadou Mapaté Diagne en particulier du Sénégal.
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connaître les Lobi, peuplade que la France dispute aujourd’hui âprement à la 1 barbarie, ce sera ma plus belle récompense»

Cet état d’esprit a animé beaucoup d’instituteurs, surtout de la période des débuts. Si de nombreux travaux ont été neutres, se contentant simplement de décrire pour informer les colonisateurs, beaucoup ont été entièrement animés par l’idéologie coloniale implicitement ou explicitement, tandis que d’autres la laissaient transparaître occasionnellement dans le corps du texte ou en conclusion. En guise d’exemple d’article totalement inspiré de l’idéologie coloniale, citons quelques passages de celui consacré par un instituteur sénégalais à la «mentalité indigène» :
«La façon de vivre actuelle, de penser et d’agir de l’indigène, écrit-il, ses moeurs, ses habitudes, sont effectivement l’oeuvre des ancêtres, des générations disparues, pieusement conservée et jalousement gardée : c’est sa civilisation, son héritage ancestral, son patrimoine séculaire. Bien que cette civilisation soit bornée, elle est complexe dans sa formation, car il serait difficile d’en déterminer ce qui est purement autochtone et ce qui revient à l’influence plus ou moins heureuse des peuplades blanches déjà lointaines, qui ont exercé leur domination sur les Noirs de l’AOF : les Beni-israël, les Almoravides, les Marocains pour n’en citer que quelques uns... Mais au moment même où chacune de ces races se trouvait à l’apogée de sa puissance, peut-on dire qu’elle était arrivée à garantir la sécurité entière aux habitants du pays ? A part quelques époques relativement courtes où régnaient Gongo Moussa roi du Mali et Askia le Grand roi du Songoï, nous savons que le pays était, en général, livré à l’anarchie : nul n’était assuré de sa vie, de son travail, de ses biens. Le fait d’afficher une certaine aisance, attirait l’attention et justifiait des violences, des exactions et des spoliations de la part même des souverains à qui incombait le devoir de protection. Ils étaient plus préoccupés de mener leurs affaires personnelles, de satisfaire leur appétit que de bien administrer. L’histoire nous a laissé peu de tentatives de luttes contre l’ignorance, la misère, les maladies de toutes sortes, mais plutôt des guerres intestines entre villages et chefs, des pillages et des massacres réduisant les femmes et les enfants à l’esclavage, des abus de force et l’exploitation du faible par le fort. Ajoutez à ce tableau, les faits naturels découlant d’un tel état : l’abandon fréquent de l’agriculture jamais assez prospère pour nourrir les pauvres constamment en butte aux effets de la famine, de la disette, des mauvaises récoltes successives, des invasions acridiennennes, de la sécheresse qui dépeuplait des régions entières...

Et d’ajouter pour ce qui concerne la «paix française» :
«Telle était, impartialement la situation du pays quand la France en commença la conquête. Pour réaliser la première condition d’un progrès social, elle jugeait la paix nécessaire. Mais pour l’avoir, il fallait mener une guerre acharnée contre des chefs redoutables comme Samory, Rabah. En moins de quinze ans, la tranquillité était établie et le travail respecté. On savait maintenant profiter de son labeur. Les champs s’installaient et se multipliaient partout... Il y a là un bonheur inconnu jusqu’ici. Une partie des récoltes servait à nourrir la famille et l’autre, facilement monnayable dans le commerce, permettait de payer l’impôt, de se procurer des vêtements, d’acquérir du bétail, de rendre son intérieur plus agréable. Il y avait un bonheur inconnu jusqu’ici mais la nation tutrice n’entend pas arrêter en chemin cette évolution...

Puis «1’oeuvre» de la colonisation :
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Notes sur les Moeurs et coutumes Lobi.

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«Elle lutte présentement contre la sécheresse par le forage des puits, repeuple les régions par la construction de voies ferrées, développe le commerce, l’industrie, l’agriculture, en perfectionnant l’outillage rudimentaire légué par nos aïeux. Elle prête des semences aux moments propices ou des fonds pour se constituer un patrimoine à transmettre à ses enfants. Elle organise l’assistance médicale qui met la race à l’abri des atteintes de la maladie, crée des écoles où de jeunes noir favorisés reçoivent une éducation qui projette son rayonnement bienfaisant sur la masse indigène. Partout, depuis les grandes villes de la côte jusqu’aux villages situés au fond de la brousse, l’oeil le moins exercé se rend compte de la marche rapide du progrès. Cependant, si magnifique que soient ces résultats acquis, des esprits éclairés veulent aller plus vite et accélérer cette marche de l’indigène dans la voie de la civilisation. C’est ainsi qu’un grand ministre des Colonies, M. Albert Sarraut, a été amené à tracer le plan de la mise en valeur des Colonies françaises notamment celles de l’Afrique-Occidentale Française...»

Il passe enfin en revue les obstacles à la modernisation liés à la «mentalité de l’indigène :
«Il a également prévu la valorisation de l’homme dont dépendra le rendement de l’oeuvre entreprise... Celle-ci a besoin pour qu’elle donne tous les résultats qu’on est en droit d’attendre d’elle, /(Il s’agit de la «masse» ... B.L.)/, d’être éduquée, amenée, insensiblement et doucement, en raison des vieilles habitudes acquises, aux idées nouvelles, à la mentalité à créer qui se résume en ces trois mots : instruction, éducation, travail. On connaît la docilité de l’indigène et en général sa bonne volonté ; mais manquant souvent d’initiative, faute de culture intellectuelle, on doit le diriger, le stimuler, l’encourager, enfin l’armer de façon à lui permettre de résister aux tentations du milieu social où l’esprit d’autrefois, qui lassait les occupations journalières aux esclaves et aux femmes n’est pas encore disparu. Il importe de réglementer le travail et de diriger tous les hommes valides vers l’agriculture ou l’artisanat, de manière à ne plus tolérer l’oisiveté, mère du vagabondage, du parasitisme et de la mendicité qui font vivre sans se fatiguer, mais qui n’en sont pas moins de véritables plaies de la société indigène... Mais la partie capitale de l’oeuvre de la mise en valeur de l’homme intéresse l’avenir: c’est l’instruction et l’éducation des générations d’enfants qui, dans vingt ans ou plus, seront des hommes dont la valeur morale et intellectuelle sera en rapport direct avec la valeur matérielle du pays... (Les instituteurs) auront le devoir délicat de bâtir les assises du nouvel édifice, c’est à dire de préparer des hommes énergiques et travailleurs... Ils veilleront à ce que l’enfant africain, devenu homme, ait la répugnance et même l’horreur du temps perdu et des palabres sur la place du village pendant les heures de travail... Ainsi peu à peu, on amènera l’indigène à estimer davantage l’effort et la fortune... On lui procurera les idées... qui seules sont en mesure de sauvegarder les intérêts présents et futurs de la Fédération de l’Afrique-Occidentale Française et de la 1 France»

Pour ce qui concerne les articles laissant transparaître l’idéologie coloniale animant la plupart des instituteurs de la première période de l’école, citons encore celui-ci qui écrit, en conclusion de son travail sur les «Diola» :
«Le Diola appartient sans doute à cette grande masse de noirs que l’on dit primitifs ou attardés. Mais n’y a-t-il pas dans ses coutumes des principes à sauvegarder, dans son esprit des sentiments à développer et dans sa façon de vivre des habitudes à
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« Nécessité d’une nouvelle mentalité chez l’indigène », l’Education africaine, 1934, n° 85, p. 4043.

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conserver, des penchants à développer ? Sous l’action de la France éducatrice, le peuple diola laborieux, économe et discipliné lorsqu’il se sent bien tenu, peut 1 devenir demain une des meilleures races sénégalaises...»

Ces façons de traiter des sociétés africaines, de leur culture et de leur personnalité ont surtout caractérisé les instituteurs de la première génération dont quelques uns ont continué à être animés sur le tard encore (par exemple cet instituteur cité à propos de la «mentalité de l’indigène» qui écrivait en 1934) de cet état d’esprit. A partir des années 30, avec la mise en oeuvre de l’associationnisme et de la revalorisation des cultures africaines qui s’en est suivie, l’esprit des contributions des instituteurs a changé même si beaucoup d’entre eux se réfèrent encore au rôle joué par la colonisation. Ils ont en effet, en adoptant une démarche fonctionnaliste et culturaliste été plus soucieux de décrire leurs réalités sociales et culturelles et d’en souligner la spécificité et la logique de fonctionnement. En bref ils ont tendu à les valoriser et à en démontrer authenticité :
«Je vous parlerai d’une des revues qui était très en vogue, c’était «L’Education Africaine». «L’éducation africaine», revue dans laquelle on trouvait des études sur la vie de l’instituteur, sa vie professionnelle, c’est à dire il y avait les textes pédagogiques, etc... pratiques ou théoriques, des études sur l’enfant, l’enfant sénégalais, l’enfant africain, l’enfant toucouleur, etc... diola, ça dépendait. C’étaient des études faites surtout par les instituteurs africains. C’était, comme je vous l’ai dit, l’étude du milieu en somme... Il y avait des articles importants. Vous avez, par exemple, une étude sur l’enfant toucouleur qui était une étude complète sur l’enfant toucouleur, il y avait également une étude sur l’enfant sénégalais, je crois, et ses jouets. Emile Badiane, lui, avait fait un article sur la vie du Diola et c’est ainsi que dans un livre de lecture, d’ailleurs on rencontre un extrait de son étude. Dans ce livre là, c’était la récolte de l’arachide, c’était pour parler des cultures, de la vie du Diola etc... Alors, c’étaient des études assez importantes, parce que ça nous permettait quand même de montrer qu’on s’intéressait à notre territoire et çà permettait également aux colonisateurs de mieux connaître nos civilisations, nos valeurs de civilisation, parce que ce n’était qu’un embryon à l’époque. On montrait quand même que nous avions notre vie qui nous était spécifique, voilà… Nous essayions aussi d’étudier l’enfant sénégalais, l’enfant africain à travers ce que nous avions constaté nous-mêmes, en partant de nous-mêmes au lieu de nous référer aux livres qui étaient importés et qui étudiaient l’enfant en général. Alors, nous essayions, nous aussi à notre tour de montrer les caractéristiques de l’enfant sénégalais, de l’enfant ivoirien, de l’enfant togolais, dahoméen etc... C’était ça. C’était ça la participation des enseignants à ces études là, à la connaissance de l’Afrique. Les travaux d’imagination étaient rares... je ne m’en souviens pas, 2 d’imagination ? Non...»

Certains instituteurs ne se sont pas contentés d’écrire des études pour le «Bulletin de l’enseignement», mais se sont attaqués à la production littéraire à proprement parler. En tant qu’évolués, ils y ont mis leurs préoccupations, leurs problèmes, leur mentalité, se faisant ainsi les porte-paroles de leur catégorie sociale en même temps que - vu le style réaliste qu’ils ont adopté pour la plupart - des
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Mapaté Diagne, Notes sur les coutumes des Diolas du Fogny oriental, BEAOF, 1933 (n° 83), p. 92. 2 Interview de Monsieur Chérif Tounkara, instituteur en retraite, Ziguinchor.

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informateurs sur leur société dans ses aspects traditionnels certes mais encore et surtout dans ses aspects modernes issus des profondes mutations subies du fait de la colonisation. b - La littérature : nature et thèmes Les instituteurs ont été, en effet, les premiers africains à se manifester sur ce terrain. La littérature africaine est, selon Mohamadou Kane, née à Saint-Louis du Sénégal et un instituteur, Amadou Klédor Ndiaye, (dit «Duguay-Clédor») en fut le premier représentant noir.1 /Amadou Duguay Clédor Ndiaye a publié deux ouvrages d’ordre historique : « La Bataille de Guilé » en 1912 et «De Faidherbe à Coppolani» (1913).2 Les travaux de cet instituteur - par ailleurs homme politique, ami de Blaise Diagne - se caractérisent essentiellement par leurs éloges et leur prise de position en faveur de la colonisation. Dans ces hagiographies l’auteur s’identifie si bien à la colonisation et à son action militaire de conquête qu’il lui arrive souvent d’employer la première personne du pluriel («Nous») ou des possessifs tels que «notre», «nos» pour parler des troupes coloniales et de leurs actions. Les travaux de Amadou Duguay Clédor Ndiaye ont été ainsi présentés par Mohamadou Kane :
«C’est un instituteur, Amadou Duguay Clédor Ndiaye qui publie le premier texte, la Bataille de Guilé. Homme politique, maire de Saint-Louis, Clédor fut l’un des bras droits les plus efficaces de Blaise Diagne. Il publiera un autre texte : De Faidherbe à Coppolani qui s’apparente plutôt à un éloge de la colonisation. Car Clédor n’était ni un séparatiste ni un indépendantiste. Ses concitoyens et lui croyaient aux bienfaits de la colonisation. Citoyens français, ils entendaient tirer tout le parti possible de ce statut, remplir tous les devoirs et jouir de tous les droits y afférant. Une longue expérience politique les avait convaincus qu’ils devaient prendre en main la défense de leurs propres intérêts. Même associés à quelques Métis et Français, ils garderont toujours la direction de leurs affaires. On comprend que la conscience de la spécificité culturelle, encouragée par une relative et timide africanisation de l’enseignement - et dont Georges Hardy rend compte dans l’un de ses livres – suscite au sein de cette élite, une fierté raciale qui trouve un exutoire dans l’évocation du passé. Duguay-Clédor a produit comme une oeuvre de circonstance. Toutes les parties y trouvent leur compte. Les préfaciers de 1912, tous administrateurs des colonies l’ont mise au crédit de la colonisation. La réussite de Duguay Clédor se confondrait avec celle de l’entreprise coloniale ! Octave Legourgues y voit en septembre 1912, un signe prémonitoire «du redressement moral de leur (les Noirs) patrie et de son évolution vers le progrès». Blaise Diagne, député du Sénégal, rédige la préface de la réédition de 1931, il voit dans le livre une preuve de la «volonté intellectuelle d’un Sénégalais d’y puiser» le sens aigu des nécessités urgentes de «l’évolution de notre race» dont il loue «les 3 incessants actes de loyalisme français».

Les travaux de Duguay-Clédor sont donc restés dans la mouvance de l’idéologie coloniale. Cependant il a innové, dans la mesure, où, le premier
Mohamadou Kane, «Saint-Louis ou les débuts de la littérature africaine au Sénégal 1850-1930» in p. 70-77. 2 Amadou Duguay Clédor Ndiaye: La Bataille de Guilé, Saint-Louis, imprimerie du Sénégal, 1912.- De Faidherbe à Coppolani, Saint-Louis, Imprimerie du Sénégal, 1913. 3 Ibid. p. 74-75.
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il a voulu restituer aux africains leur passé afin qu’ils y puisent des éléments de fierté, ce passé étant traditionnel et colonial :
«Duguay Clédor s’engage dans une oeuvre d’historien. Il dit les limites de l’histoire officielle qui se confine dans «rapports et document officiels arrangés» et les obstacles insurmontables qui se dressent devant l’historien européen qui, au mieux, ne peut opérer que par le truchement de son interprète. Il veut donner à ses compatriotes des raisons de fierté. Les inciter à une rigoureuse discipline intellectuelle, développer en eux un «loyalisme français» par la conscience de 1 l’épopée sénégalaise sous Faidherbe, Pinet-Laprade, Brière-de-l’Isle et Carnard.»

Pour la restitution du passé traditionnel, il n’a pas hésité a faire appel à la tradition orale, ce qui était une première, saluée en tant que telle par l’inspecteur de l’Enseignement dans le commentaire qu’il eut à faire de la «Bataille de Guilé», dans le «Bulletin de l’Enseignement».
« L’auteur, un de nos meilleurs maîtres indigènes, s’est proposé, écrit-il, de reconstituer l’histoire des luttes locales, dont la tradition orale a conservé des récits fragmentaires. Nulle besogne historique n’est plus délicate que celle-là... Ce travail d’histoire locale possède une valeur d’exemple. L’histoire de l’Afrique occidentale ne fait que s’ébaucher ; ce n’est pas seulement parceque les documents imprimes sont rares et que les archives sont dispersées ou perdues, c’est surtout que la plus grande partie de la documentation consiste en traditions orales. Et ces traditions orales, vous seuls, instituteurs indigènes, pouvez les recueillir et les comparer ; vous seuls pouvez pénétrer assez profondément dans l’âme de vos compatriotes pour faire le départ entre les «flagorneries des griots» comme dit fort bien M. Clédor, et la réalité des faits. Vous pouvez donc rendre de grands services à l’histoire de votre pays, et je serai reconnaissant à tous ceux qui nous communiqueront les résultats de leurs recherches ». «M. Clédor est une précurseur : je lui adresse, ici, mes sincères et vives 2 félicitations…»

Le contenu des deux ouvrages de Duguay Clédor est ainsi résumé par Mohamadou Kane:
«La Bataille de Guilé traite de la confrontation: - le 6 juin 1886- des armées du Cayor de Samba Laobé Fall et du Bourba Djolof Alboury Ndiaye. Le Damel, jeune, inexpérimenté, se lance dans une désastreuse aventure. Le Bourba, héros de légende, sage, posé, excellent tacticien, ayant le bon droit de son côté, défait les troupes ennemies sans dommage. Ce sont les derniers soubresauts de ces royaumes du Sénégal que la France achevait de domestiquer. L’auteur qui ne s’attache qu’à l’histoire événementielle procède avec méthode. Il établit la cause profonde des hostilités, présente les protagonistes, décrit la conduite des événements, le cadre, la déroute des Cayoriens et la poursuite. La retenue de l’auteur, la sécheresse de son style, étonnent. Son texte se prêtait à tant d’envolées inspirées par les fait d’armes ! Il prolonge une conception africaine de l’histoire qui se confond avec la prouesse du chevalier médiéval.
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Ibid. p. 74-75. Amadou Ndiaye Clédor.- Guerre entre le Cayor et le Djoloff : Bataille de M’beulakhé ou de Guilé (1886) par Georges Hardy in Rubrique «Bibliographie», BEAOF, 1913, n° 2, p. 59. 3 Qui vient d’être rééditée avec une préface de Mbaye Gueye professeur au département d’Histoire de l’Université Cheikh Anta Diop.
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Quant au second texte, «De Faidherbe à Coppolani», plus long, il s’avère aussi plus événementiel. L’auteur s’y attache à relater les dernières tentatives de résistance des rois sénégalais à la colonisation française. Leurs efforts renouvelés, persistants, restent dispersés et voués à l’échec. Quelques figures de résistants émergent et frappent l’attention par leur résolution à bouter les Français hors de leur pays, Maba Diakhéou Bâ, Lat Dior Ngoné Latir... Ce dernier, se pliant aux circonstances, use de ruses ou de la force brutale mais les jeux sont faits comme de tout temps et la colonisation s’impose un peu partout, comme par fatalité. Il manque à l’auteur la neutralité de l’historien. La grandeur semble avoir changé de camp avec lui qui fait le récit de «cette mémorable journée, qui fut une page d’histoire des plus glorieuses de NOS (c’est nous B.L. qui soulignons) Armes». Bien entendu, il célèbre ainsi la fraternité d’armes des Français et des Sénégalais contre les féodalités locales dont le crépuscule s’achève. Le succès de l’oeuvre littéraire de Duguay Clédor est imputable aux qualités de sobriété jusque dans l’élégance, à une écriture qui se détourne de l’emphase et du faux brillant. Il est dû aussi à ce qu’elle reflète l’idéologie de l’époque, des colons français, comme des 1 Africains qui leur sont les plus proches parce qu’à leur service»

Amadou Clédor Ndiaye, a donc été, selon l’expression de Mohamadou Kane, un «africaniste avant la lettre» et a engagé la littérature africaine des débuts dans la voie de l’éloge de la France colonisatrice et de son action civilisatrice.2 Il en sera ainsi dans les premiers romans, genre dans lequel les instituteurs se sont surtout engagés et ont connu le succès. Les seuls évolués3 à s’être manifestés dans l’écriture romanesque ont été instituteurs, ce qui a poussé un observateur à qualifier la production littéraire sénégalaise de «littérature d’instituteurs». Ceux-ci ont en effet dominé, pendant un certain temps, la scène littéraire, avec les écrits d’Amadou Mapaté Diagne, Ousmane Socé Diop (ancien instituteur devenu vétérinaire) et Abdoulaye Sadji. Leurs oeuvres majeures s’inscrivent dans la voie tracée par Duguay-Clédor, directement (Amadou Mapaté Diagne) ou indirectement (Ousmane Socé Diop et Abdoulaye Sadji), leurs thèmes n’étant cependant plus historiques mais socio-culturels. Cela a conduit Madior Diouf - dans la typologie de la littérature sénégalaise d’expression française, qu’il a eu à effectuer - à les classer dans ce qu’il appelle la «littérature de consentement» (par opposition à la littérature de contestation).4 Il écrit, en effet, à propos de cette littérature toute consacrée aux rapports de la colonisation et de la société sénégalaise par une «peinture des moeurs» axée sur l’opposition entre tradition et modernisme, opposition

Ibid., p. 75. «On comprend que les premiers écrivains inscrivent leurs oeuvres dans la même perspective...» .Mohamadou Kane, Ibid., p. 75. 3 Le cas de Bakary Diallo,- auteur de «Force Bonté», qui fut un autodidacte, ancien berger peul, devenu «tirailleur sénégalais» - mis à part. 4 Cette dernière expression est nôtre. Si Madior Diouf avance nettement le concept de «littérature de consentement», il n’en propose pas un pour ce qui concerne sa contrepartie. Il utilise différentes expressions tels que «procès de la colonisation» «romans... contestataires» «oeuvre de contestation du système colonial». C’est compte tenu de cela - et du fait que l’auteur a eu à utiliser plusieurs fois l’expression - que nous nous sommes senti autorisée - sans vouloir déformer la pensée de celui-ci - de parler de littérature de contestation.
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reconduite «sous d’autres formes dans les aventures européennes des héros» :
«Le roman est le genre favori de ce début de la création littéraire africaine... C’est depuis soixante cinq ans que la production romanesque du Sénégal est née et s’est développée... L’étude du roman sénégalais peut s’organiser en précisant d’abord la périodisation plausible que l’on peut percevoir par l’examen du rapport des oeuvres à leur époque, ensuite la thématique qui révèle les préoccupations majeures de la société dont les oeuvres se font l’écho, ou le projet général qui anime la création de chaque roman, enfin les aspects de l’art ou la technique romanesque... L’évolution de la littérature négro-africaine de langue française suit de très près celle de la situation coloniale. Avant la première guerre mondiale, la production sur l’Afrique est une littérature d’exotisme, une région de littérature française. L’entredeux-guerres est la période de naissance de la littérature africaine de langue française. Le premier roman écrit par un Noir d’Afrique... est publié en 1920. La littérature est alors de consentement. Elle adhère à l’ordre colonial et le célèbre même parfois. La deuxième période est celle qui va de la fin de la deuxième guerre mondiale à 1960. Un fait nouveau apparaît qui constitue un trait dominant : l’écrivain change d’attitude à l’égard de la situation coloniale et fait le procès de la colonisation. La troisième période de la littérature africaine est également caractérisée par une prédominance de la critique : l’écrivain change de cible et fait le procès de l’indépendance... La production romanesque du Sénégal s’insère aisément dans cette périodisation. Le roman de consentement comprend deux courant de création : la peinture des moeurs modernes est le premier courant... La peinture des moeurs est une littérature de consentement à l’ordre colonial d’abord par l’harmonie de ses critiques avec les préoccupations et l’idéologie coloniales. Dans l’entre-deux-guerres les colonisateurs avaient pour souci principal de faire adhérer les colonisés au nouvel ordre. Ils tirèrent parti de l’école, favorisèrent la critique de l’ordre ancien et firent correspondre, dans l’esprit des colonisés, colonisation avec vie moderne. L’esprit des créations dans les oeuvres qui peignent les moeurs révèle, non seulement, une nette conformité à l’idéologie coloniale, mais une adhésion militante au nouvel ordre et une vigoureuse agressivité à l’égard de l’ancien... Le deuxième courant de création romanesque dans l’entre-deux-guerres est la présentation d’une aventure européenne de personnages africains. Il s’agit d’un mouvement exactement inverse de celui que l’on constate dans le roman colonial français de la même période : des personnages blancs quittent l’Hexagone et se dirigent vers les quatre points de l’empire colonial... L’aventure européenne dans le roman négro-africain en général, sénégalais en particulier, est un itinéraire rêvé d’Afrique, vécu en France, qui décrit un mouvement centripète vers Paris, l’autre 1 étant centrifuge vers l’Hexagone...»

Les romans des instituteurs-écrivains du Sénégal ont surtout cherché à informer le public européen des moeurs africaines, ainsi qu’ils y étaient invités par certains éléments de celui-ci, particulièrement les ethnologues africanistes.
«Les Africanistes, guidés par un esprit nécrophile et surtout scientifique, avaient compris, eux, qu’ils ne pouvaient pénétrer davantage l’âme africaine qu’avec le concours d’écrivains noirs. Les écrivains coloniaux, ignorant pour la plupart, les moeurs des Africains, leur façon de sentir et de penser, n’ont pas été à même de porter des jugements valables. Ils ont jugé en effet, en étrangers... Pour connaître la véritable Afrique, il fallait par conséquent que les ethnologues africanistes amènent
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Madior Diouf, «A l’image du Fleuve - Le roman sénégalais de langue française», in p. 113-115.

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les écrivains noirs à parler de leur pays. Ces hommes de science avaient du reste compris que, pour être en mesure d’appréhender l’âme d’un peuple, d’une société, il faut l’aborder du dedans. Ils encourageaient ainsi les écrivains noirs en acceptant d’écrire pour eux des préfaces. Ainsi, pour le «Karim» de Socé l’on aura la préface de Robert Delavignette, et pour le «Doguicimi» de Paul Hazoume, celle de Georges Hardy. Ainsi allait naître la littérature africaine qui, à ses débuts, était caractérisée par un intérêt tout particulier pour les moeurs... Il semble aussi que le but des africanistes soit de faire prendre aux Noirs la plume, de les amener à porter un témoignage plus exact sur leur façon de vivre. L’élite noire, sans aucun doute, répondra à cet appel des africanistes, et contribuera ainsi à mieux faire connaître la société noire dans tout ce qu’elle offre de mystérieux. C’est dans cette voie qu’Hubert de Leusse dans son ouvrage intitulé «Afrique et Occident -Heurs et Malheurs d’une rencontre»... continuera à inviter les écrivains noirs à s’engager, lorsqu’il dit: «A eux/les romanciers du pays noir/ de nous révéler l’Afrique des Africains, ses splendeurs naturelles, ses richesses ancestrales, ses souffrances, ses aspirations profondes, ses projets d’avenir. A eux de nous dire comment ils envisagent d’édifier leur «cité de demain» à partir de la «cité d’hier» qui n’est pas simplement de paille et de terre battue comme leurs cases villageoises mais de tradition et de civilisation». A eux de nous dire aussi dans la construction de la «cité» nouvelle ce qu’ils acceptent et ce qu’ils repoussent de cet Occident qui soudain a fait irruption sur leur continent et 1 s’est imposé avec sa culture, sa science et ses techniques...»

Ils ont décrit ces moeurs à un point tel que leurs œuvres «toutes entières semblent être les reflets de la société sénégalaise».2 C’est cette orientation visant à informer le public européen en décrivant les moeurs à partir du thème des rapports entre tradition et modernité, avec comme arrière pensée le dépassement de la première par l’assimilation à la nouvelle culture ou leur conciliation par le métissage culturel - qui a conduit Madior Diouf à classer dans la typologie qu’il a eu à effectuer - cette littérature dans la catégorie de ce qu’il a appelé : «littérature de consentement». Il écrit :
«Les ‘ trois volontés de Malic (1920) d’Ahmadou Mapaté Diagne est... une oeuvre didactique qui fait l’apologie de l’école et analyse aussi bien les blocages à sa fréquentation que les avantages de la formation qu’elle dispense. Cette oeuvre de commande - l’auteur nous l’a dit de son vivant - pour convaincre des bienfaits de l’école, montre comment l’homme peut harmonieusement s’insérer dans la société coloniale. De là une vigoureuse critique de l’ordre précolonial et une exaltation de la colonisation présentée comme un ordre de paix et sécurité... Avec le deuxième roman d’Ousmane Socé («Mirages de Paris») l’aventure européenne est présentée... Mais Socé a analysé au delà de ce thème, permettant de montrer le niveau de tolérance ou du racisme, des attitudes dans le monde que Fara (le héros-B.L.) découvre, montrant l’information sommaire sur l’Afrique et les Noirs et critiqué avec vigueur l’exotisme de pacotille responsable de cette connaissance. Cette critique, bien qu’elle concerne des Européens voyageurs pressés qui, pour avoir traversé l’Afrique, prétendaient la faire connaître, s’inscrit bien dans les préoccupations de l’administration coloniale et Mirages de Paris appartient bien au roman de consentement. Après la pacification en effet, le souci de l’administration coloniale était de bien connaître les populations de ce domaine
Bineta Diop, Ousmane Socé, Peintre des Moeurs Sénégalaises, Mémoire de Maîtrise de Lettres Modernes, Faculté des Lettres de Sciences Humaines, Département de Lettres modernes, Université de Dakar, Année Universitaire 1975-1976, p. 3-5. 2 Expression utilisée par Bineta Diop pour l’oeuvre d’Ousmane Socé Diop
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qu’il fallait gérer. L’encouragement des élites à écrire pour faire connaître, les US et les coutumes, les travaux et les jours, la personnalité distincte de chaque, l’histoire aussi, fit que les premiers écrits de la littérature africaine furent des monographies et articles surtout d’instituteurs de brousse. Les oeuvres de fiction vinrent après. Dans ces catégories de production l’information documentaire est capitale. C’est pourquoi le souci d’informer le public européen est très net dans les romans de cette période. Du reste l’exotisme du roman colonial français, à cette même époque-, visait la précision documentaire bien qu’il fût handicapé par les préjugés de l’esprit d’empire... Ousmane Socé Diop partage avec ces coloniaux le souci d’information sur l’Afrique quant il écrit Mirages Paris tout comme il le fait dans Karim... Les romans... d’Abdoulaye Sadji, Nini, mulâtresse du Sénégal (1947) et Maïmouna (1952) qui, après Karim.(1935) d’Ousmane Socé Diop dans la première période du roman sénégalais, peignent les moeurs sur un ton serein et selon l’esprit de consentement, les moeurs sénégalaises sont présentées dans ces oeuvres avec une nette opposition entre tradition et modernisme. La tradition est critiquée dans ses aspects opposés au progrès vers des formes de vie et des conceptions plus en harmonie avec la vie dans des conditions nouvelles. Ousmane Socé dans Karim plaide pour une lucidité salutaire sur l’élaboration en cours d’une civilisation métisse plutôt qu’un attachement atavique à des conceptions d’un autre monde, désormais révolu. Le premier roman d’Abdoulaye Sadji, Nini, mulâtresse du Sénégal (1947), est l’exemple que pour les écrivains cette adaptation nécessaire à la vie moderne est un problème important pour toutes les couches de la société. La peinture de la mulâtresse mal intégrée dans son monde, dédaigneuse de ses parents noirs ; rêvant d’une union avec un Blanc d’Europe et ayant en aversion, les unions mixtes, est un moyen pédagogique autant que littéraire d’attirer l’attention sur l’importance d’un problème d’éducation. On évite de faire des Nini déracinées si l’on est conscient du problème posé par cette catégorie de personnes... Il y a ainsi... une profonde différence d’esprit dans la deuxième période du roman entre les oeuvres de SADJI qui établissent la continuité d’une littérature de 1 consentement et les romans de SEMBENE qui s’en prennent à l’ordre colonial...»

Les romans d’instituteurs-écrivains traduisent le mode de vie, l’état d’esprit et les préoccupations de la catégorie des évolués. Tout, aussi bien les thèmes que les informations -à l’endroit des lecteurs européens - contenus dans les textes ont trait à cette catégorie de la population. Pour ne prendre comme exemple que les romans les plus typiques et qui concernent les évolués noirs sortis des écoles et se trouvant sur place, commençons d’abord par citer «Les Trois volontés de Malic» de Ahmadou Mapaté Diagne premier roman de la littérature africaine d’expression françaises, paru en 1920 Il convient d’abord de rappeler que Monsieur Mapaté Diagne - dont nous avons eu à parler plusieurs fois - fut l’un des rares instituteurs du cadre supérieur et, pendant toute la période coloniale classique, le seul chef de secteur et inspecteur (encore qu’il fût inspecteur-adjoint) sénégalais. Cette belle figure d’évolué2 avait été ainsi caractérisée par le Chef du service de l’enseignement du Sénégal, dans l’un de ses rapports :
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Madior Diouf... Ibid., p. 115-117. Que nous avons interviewé plusieurs fois Madior Diouf et moi, en particulier chez lui à Sédhiou où nous avons pu mesurer ce qu’il fut. Invité chez lui à déjeuner, après notre entretien, nous avons éprouvé ce sentiment, que l’on éprouve souvent dans les vieilles maisons du Sénégal, de la fin

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«Monsieur Diagne Mapaté dirige avec aisance et simplicité un secteur très difficile. Il est lui-même une des plus merveilleuses réussites qu’ait faites l’enseignement en AOF. Pas un instant, je n’ai senti entre lui et moi une différence profonde de culture ; je ne l’entends pas de ce qu’il sait, il sait d’ailleurs beaucoup, mais j’ai connu des noirs bien plus savants que lui qui commençaient toutes leurs phrases par «je», mettaient des majuscules à tous les mots et se montraient parfaitement insupportables, mais de ce qui est vraiment culture, le mode de vivre et de penser. Il n’est d’ailleurs pas d’européen en Casamance, qui, le connaissant, ne le traite absolument comme un européen, et il est tout de même respecté et aimé de tous les indigènes. Ceci et aussi sa connaissance des langues et des coutumes lui donne une très grande et très salutaire autorité, qu’il emploie au mieux des intérêts de l’école et de l’influence française. A atteint le dernier échelon du dernier grade du cadre. Mériterait d’être promu dans les divers ordres qui récompensent les services- de 1 nos meilleurs instituteurs...»

Pour en revenir aux «Trois volontés de Malic» le contenu en a été ainsi résumé et commenté par Mohamadou Kane :
«Les trois volontés de Malic» est dû à un instituteur Amadou Mapaté Diagne. Il appartient aux premières promotions d’instituteurs formés à l’école normale de 2 Saint-Louis. Fonctionnaire modèle, il servit avec loyauté et compétence. On ne lui connaît que ce texte qui se situe à mi-chemin entre la nouvelle et le roman. C’est notre premier texte romanesque moderne. Mapaté Diagne aborde dans ce petit livre de nombreux thèmes qui seront repris dans la troisième phase de notre littérature et approfondis. Malic qui appartient à la classe des «guers» -honnêtes gens ou hommes libres- est fasciné par l’école française. Il y fait de bonnes études, apprend un métier manuel dans une école professionnelle et embrasse le métier de forgeron au grand scandale de ses parents et concitoyens. D’abord l’auteur se présente en thuriféraire de la colonisation il n’y voit que des avantages. Il semble répéter une leçon bien apprise. Tout comme pour, Clédor, sa sincérité ne saurait être mise en cause. La colonisation a pacifié le pays et créé les conditions de son développement économique. D’où le sentiment de gratitude porté à la France par toute cette élite. L’auteur pose, en outre, le problème des traditions, de la coexistence de l’école coranique et de l’école moderne. Des antagonismes sont entrevus qui seront explicités ailleurs. Il évoque le problème de la modernisation et de ses conséquences, l’ébranlement des structures sociales, la remise en question des castes, l’émergence de l’individualisme à la suite de choix douloureux. Il prend parti pour la libération de l’individu de la pression sociale exercée au nom d’une tradition désuète, et coercitive, abusivement. Mapaté illustre le thème libérateur. L’africanisme en est à ses débuts. La tradition tenue en suspicion ne joue pas encore tout à la fois le rôle de repoussoir et de moyen de détermination de l’identité culturelle. Il faut enfin ajouter que cette oeuvre ne manque pas de charme. Il reste étonnant que Mapaté ne soit pas revenu à la création romanesque. La formation
d’une civilisation, la civilisation coloniale du Sénégal, face à ce décor et à ce mobilier d’époque qui laissent entrevoir que la demeure a dû être cossue en son temps. Ce sentiment fut renforcé lorsque M. Diagne - en parfait évolué qui semblait avoir beaucoup reçu et être à l’aise dans ce genre de situation – sortit pour la circonstance la grande vaisselle (qui semblait n’avoir pas servi depuis longtemps et qui a dû probablement servir pour la dernière fois - Monsieur Diagne étant décédé peu après) et nous fit déjeuner selon le plus pur rituel du repas pris à l’européenne. Le vieillard avait saisi cette occasion pour se donner un peu de bonheur (il semblait tout heureux !) en jouant un rôle qu’il avait dû beaucoup jouer dans le passé en recevant à sa table des personnalités de l’époque coloniale aussi bien africaines qu’européennes. 1 ANS 0586-49. 2 C’est une erreur, Amadou Mapaté Diagne n’a pas fait ses études à l’Ecole Normale de l’AOF.

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littéraire qu’il a reçue, sa familiarité avec les écrivains coloniaux et sa vie 1 d’instituteur de brousse auraient dû l’y inciter...»

«Karim» d’Ousmane Socé Diop constitue un plaidoyer en faveur de l’émergence d’une civilisation métisse, ce qui suppose le dépassement des modes de vie et des conceptions traditionnelles surannées. «Karim» est un jeune employé de commerce qui «avait conquis son certificat d’études à l’Ecole Française». Après avoir fait son service militaire, il travaille dans une maison de commerce de Saint-Louis. Cet «évolué» ayant un bagage intellectuel limité tient absolument à vivre comme autrefois et à faire revivre le règne des «Samba Linguer» qui se caractérisaient par leur générosité. Il se livre à de folles dépenses pour conquérir Marième qu’il finit par perdre après avoir été vaincu en générosité et largesses par un rival (Badara) plus puissant. Il s’exile alors à Dakar d’où, après de nombreuses aventures, il revient à Saint-Louis pour épouser Marième devenue libre du fait de l’arrestation pour malversations du prétendant qui avait évincé Karim. Sur la base de cette intrigue Ousmane Socé Diop se livre à une description minutieuse de la société des années 30 en laissant transparaître à tout moment, sa condamnation de la vie traditionnelle axée, sur le prestige social et les dépenses qü’il occasionne, et sur son souci de montrer qu’un tel genre de vie n’était plus possible. Citons un passage qui à lui seul résume tout l’esprit du roman. Après avoir dépensé tout l’argent qu’il possédait au profit d’une nouvelle conquête à Rufisque (Aminata), menant auprès d’elle le même genre de vie qu’auprès de Marième à Saint-Louis, il se trouve entièrement démuni et, après avoir tenté toutes sortes de solutions, s’adresse à son ami l’instituteur qui, après lui avoir donné satisfaction, lui tint un langage de raison qui explicite clairement la thèse défendue par l’auteur dans cet ouvrage :
«Abdoulaye, l’instituteur, en le voyant déprimé, demanda : -Qu’est-ce qui t’arrive ? Es-tu malade ? Non, je me porte bien ; je suis dans l’embarras. Il fit des confidences au maître d’école. Celui-ci le comprenait bien, pour avoir été, parfois, dans la même situation .- Je te prêterai ce qui te manque, j’irai le retirer de la Caisse d’Epargne. L’angoisse qui habitait Karim se dissipa. Mais il était mécontent de lui tout de même. Ici, encore, il s’était laissé prendre insensiblement, dans le rouage déraisonnable de la vie des «Noceurs», et cela l’avait mené, de nouveau, à la ruine ! Vraiment, ses décisions, sa volonté, ne valaient pas grand chose !. Le soir, Abdoulaye lui prêta l’argent nécessaire et adjoignit des conseils : «-Moi, aussi je me suis laissé entraîner, au début, à la «noce», mais des salariés de notre sorte ne peuvent mener un tel train de vie, sans s’endetter. Souvent, je n’étais même plus capable de m’acheter des choses indispensables. Nous ne pouvons pas nous passer des distractions de notre milieu telles que le tamtam, les «lambs», la musique et les bons mots des griots, c’est une chose entendue ; seulement il faudrait s’y adonner sans entreprendre des dépenses démesurées ; question de discipline ! Employer surtout une partie de nos loisirs à des occupations utiles : la lecture, les études. As-tu remarqué que beaucoup de sénégalais n’ouvrent jamais un journal ou un ouvrage sérieux ? Ils croient que

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Ibid., p. 75-76.

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l’instruction doit se terminer sur les bancs de l’école. Ils sont indifférents à ce qui se passe dans le monde. Leur activité intellectuelle est à peu près nulle». - C’est vrai, acquiesce Karim : moi je suis de ceux- là et je sais que nous avons tort. - Oui, - conclut Abdoulaye, nous ne pouvons pas, sans danger, nous confiner, immuablement, à des manières d’être, de penser ou d’agir, compatibles seulement avec 1’armature d’une société indigène qui n’existe plus ; du moins qui est en décomposition et en pleine évolution. Karim se rendit à la poste. Il expédia deux mandats : un à ses parents avec force excuses ; et le deuxième à Aminata. Une lettre disait à la jeune femme que son amant rompait. 1 Mener, désormais une vie ordonnée...»

Karim «s’assagit» et mena une «vie ordonnée», cette vie ordonnée étant en fait une vie à l’image de certaines catégories d’évolués tout à fait modernistes bref l’opposé du type d’évolué qu’avait été jusqu’alors Karim. Cette seconde aventure de Karim donne l’occasion à Ousmane Socé Diop d’explorer et de nous décrire ce que fut cette autre catégorie d’évolués, les modernistes ou plutôt devrait-on dire les ultra-modemistes. Karim changea donc de vie, il consacra ses loisirs à l’étude, ainsi que le lui avait conseillé son ami le maître d’école, reprit sa grammaire française et son arithmétique. D’autre part, il se mit à lire ; il lut des romans (de Loti, René Maran, Zevaco), de la poésie (Victor Hugo) et quelques uns des grands classiques du théâtre français (Corneille).2 Le changement qu’il imprima à sa vie ne fut pas simplement «moral» mais également vestimentaire :
«Ce changement moral se doublait d’un autre purement vestimentaire. Les boubous et le fez musulman, d’autrefois, se virent disgraciés et remplacés par un complet veston, par un casque colonial. Il acquit dans les magasins élégants de Dakar des souliers acajou et des cravates aux belles couleurs bleu, marron, argent. Dans ses nouvelles fréquentations ç’aurait été se singulariser que de vouloir conserver le costume sénégalais : «Kou dem tchi deuk bou niep di fethié ben tank, nga fethié ben tank» («Proverbe sénégalais dont le sens est : «Il faut faire comme tout le monde «Mot pour mot, cela veut dire «Dans un pays où l’on danse sur un 3 seul pied, le passant doit danser sur un seul pied».

Karim fréquenta de nouveaux amis et eut de nouveaux loisirs comme le cinéma, la danse, la promenade, les cafés, la plage :
«Karim, par ailleurs, ne sortait plus avec Ibrahima/ un ami traditionaliste comme lui ... B.L./. Il fréquentait de nouveaux amis et découvrait un Dakar ignoré, depuis son arrivée dans la grande capitale ouest-africaine. Le Dakar du dancing et des cinémas sélects : le «Tabarin», le «Comoedia». Karim s’était vite adapté à une autre forme de vie ; il portait, avec aisance, ses costumes européens. Il s’exerçait à danser au son d’un phono...

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Ousmane Socé Diop, Karim Roman sénégalais, Paris, Nouvelles Editions Latines, 1987, p. 100101. 2 Pour toutes ces lectures, voir supra. 3 Ibid., p. 103.

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Au début de juin, les nouveaux amis se promenaient, après le travail, le long de la «Corniche». Ils s’arrêtaient à l’un des cafés installés sur la pente des falaises et consommaient des boissons rafraîchissantes. Le décor reposait. Les grands blocs roche fauve cachaient la ville surchauffée où l’on étouffait. Ils arrêtaient ses bruits de ferraille et de moteurs, ses senteurs d’essence. La brise marine délivrait de l’accablement de la chaleur ; la mer bleue, gonflée de langueur, s’étendait à l’infini, accueillait les rêves, insufflait doucement le calme et la paix ! Quelquefois ils passaient le dimanche à Bel-Air Plage. En maillots de bain, ils éprouvaient un délicieux plaisir à plonger dans l’eau fraîche et s’amusaient à se laisser ballotter par les vagues. C’était une «plage» chic où noirs et blancs prenaient leurs ébats. La plupart des baigneurs arrivaient dans leurs voitures ; aux abords se parquaient «Chrysler», «Renault», et «Fiat». Ils rentraient au crépuscule, lorsque le sable blanc devenait gris ; que la mer s’obscurcissait et que l’air, rafraîchi, 1 redevenait respirable...»

Comme autre loisir Karim participait également aux discussions intellectuelles de « chambre d’évolué »2 où il se traitait de tout, en particulier du problème des rapports entre la tradition et la modernité à propos duquel différentes positions étaient en présence. L’instituteur était «partisan d’une évolution, ayant pour base le fond propre des indigènes». Le bachelier était plutôt pour le «nettoyage» des traditions sénégalaises et pour une «européanisation immédiate, à outrance» tandis que le médecin, catholique, «adoptait la civilisation occidentale sans discussion» tout en conservant son «fond atavique identique à celui de ses congénères» et qu’un autre (Abdou) conciliait également les deux civilisations. «Son esprit se nourrissait d’idées et de logique européennes» tandis que son «coeur se formait dans le cadre curieux du «Khalam, de la poésie française et de la musique européenne». «Il dansait aussi bien le tam-tam que le tango». Ces discussions organisées par Ousmane Socé Diop, allaient, comme l’on s’en rend compte, dans le sens général de l’ouvrage, les thèses en faveur du métissage culturel étant prédominantes chez les jeunes gens. L’auteur concluait d’ailleurs :
«La Polémique s’échauffait ... Au fond ils hésitaient tous à rompre définitivement avec le Vieux Sénégal, pour épouser les moeurs d’Europe, dont certaines s’imposaient. «Leur coeur parlait en faveur de la tradition ancestrale et leurs intérêts en faveur du modernisme pratique de l’Occident. Mais, par-dessus leurs discours, d’année en année, une civilisation métisse s’organisait, n’obéissant qu’aux lois de la lutte pour 3 la vie. Une civilisation métisse (souligné dans le texte) dont l’élément étranger

Ibid., p. 103-104. Voir supra. 3 L’auteur ajoute en note : «Une civilisation métisse : l’apport africain consiste en nos matières premières de toutes sortes pour la consommation et l’industrie européenne ; dans le domaine de l’art notre sculpture «transparente» qui est à la base du «cubisme» en peinture et en sculpture ; notre musique syncopée dont les rumbas et les swings font danser le monde entier et sont la source d’une nouvelle inspiration musicale ; enfin le sacrifice de nos soldats qui ont versé leur sang partout avec une magnifique abnégation pour la sauvegarde de la Civilisation et de la liberté des hommes.».
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consistait en apports matériels et intellectuels, nécessaires à notre adaptation dans 1 le courant de vie mondiale, dont nous faisons désormais partie intégrante...»

Karim, pour en revenir à lui, animé de ses nouvelles conceptions, noua une liaison amoureuse avec «une sénégalaise catholique» (Marie Ndiaye) avec laquelle il se livra au flirt dans des conditions différentes de celles de ses aventures précédentes avec des femmes traditionalistes (Marième de SaintLouis et Aminata de Rufisque). Cette nouvelle conquête fut celle qui l’entraîna à se rendre à une «procession» à Gorée à l’occasion de laquelle la fête régnant par ailleurs dans l’île, - il prit part à ce bal conciliant le modernisme (morceaux et danses européennes) à la tradition (danses africaines telles que le «Goumbé»), dont il a été question précédemment.2 Karim, pendant qu’il menait cette nouvelle vie, effectua, dans le cadre de son travail, un voyage à l’intérieur, plus précisément à Diourbel, voyage qui l’impressionna beaucoup et déclencha en lui l’idée du retour aux sources :
«Combien la vie était différente de celle qu’on menait à Dakar, à Rufisque et à Saint-Louis ! Ici, comme dans les villages de la brousse, c’était la vie humaine réduite à sa plus simple expression. L’existence était naturelle et semblable à celle des végétaux, travailler et se conserver, puis sauver son âme de l’enfer en donnant son superflu au chef de sa religion. Ah ! pensait Karim, l’instituteur et surtout le bachelier qui parlait si souvent 3 «d’européanisation» immédiate et à outrance devraient être là pour voir » !

Revenu à Dakar et tombé malade, Karim se livra à de grandes réflexions et entama son retour aux sources par une crise de mysticisme :
«Il passait le reste de l’après-midi à lire son Coran. Il avait eu un regain de foi depuis sa maladie. En temps normal, il était presque indifférent à l’Islam ; il blasphémait. Jouait à «l’esprit fort». Mais dès qu’un tourment le mettait à l’épreuve, il sentait rejaillir, du fond de son être, une foi ardente, implantée dans son âme, dès sa plus tendre enfance, par une solide éducation religieuse. Il redevenait un autre homme, fort de savoir qu’Allah, puissant en toutes choses, était seul maître de sa destinée. Des heures entières il redisait des poèmes du Grand El Hadji Malic : chef religieux vénéré, poète sénégalais de langue arabe, à 4 l’inspiration mystique, au rythme vibrant !...»

Karim - qui avait pris la décision de rentrer à Saint-Louis - rompit avec la jeune catholique (Marie Ndiaye), leur mariage étant impossible:
«...Je t’épouserais volontiers, si notre différence de religion ne faisait pas obstacle. Nous pouvons bien nous marier, riposta Marie, nous ne serons pas les premiers ! Oui, mais très incommode je ne peux pas aller à l’église. Ce sera ennyeux aussi pour nos enfants qui ne sauront quelle confession religieuse embrasser. A l’idée d’épousailles, sans port de voile, et sans la consécration par un prêtre catholique, Marie, qui avait une réelle foi chrétienne, comprit les arguments de Karim. Ils admirent donc l’impossibilité de... l’hyménée. En Europe ou en Amérique, ils passeraient, sans doute, outre les religions et l’opinion. En Afrique la foi était ardente dans les coeurs et les esprits timides. Chacun des amoureux considérait
Ibid., p. 105-106. Voir supra. 3 Ibid., p. 125. 4 Ibid., p. 133.
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comme irrégulier un mariage qui ne serait pas conclu selon les rites de sa 1 religion...»

Puis ce fut le retour à Saint-Louis :
«Vers cinq heures le train atteignit Leybar, l’avant dernière gare. On parlait déjà le sénégalais sur l’accent de Saint-Louis. ... On sentait la mer par la brise saline qui se levait et rafraîchissait. Tout à coup, làbas, le Palais du Gouverneur, les maisons blanches, à terrasses, rangées sur le bord de l’eau, les minarets de la «djouma du Nord» Et sous les yeux, les marécages de Sor, leur population de filaos. Et là, à portée de la main, la réalisation d’un rêve de deux ans Saint-Louis… Karim reconnaissait des visages dans la foule massée sur les quais. Dès qu’il descendit du compartiment il fut assailli par les amis... Il eut du mal à répondre aux mille questions qu’on lui posait. On s’occupa de ses bagages et cinq minutes plus 2 tard, il prenait un taxi en compagnie de sa soeur...»

A Saint-Louis, Karim se réintégra à sa famille et à sa société, abandonnant sa vie d’évolué moderniste et retrouvait Marième son premier amour :
«Karim quitta son costume européen et reprit la tenue sénégalaise. Le milieu faisait la convenance de l’habit, il était aussi singulier de traîner un boubou dans une société vêtue à l’européenne, que d’endosser un complet veston étriqué et sans majesté, dans une société habillée à la musulmane. Le soir, ses amis et lui se rendaient chez Marième… Karim s’était réconcilié dans 3 le but de se marier… » Karim finit par épouser Marième, enterrant ainsi sa vie de garçon : «Marième franchit avec émotion, le seuil du foyer conjugal… Elle s’assit sur le lit de cuivre, ôta son voile. L’on formula mille voeux de bonne entente puis l’on se retira. La vie de garçon de Karim était à jamais enterrée. Adieu Marie Ndiaye, les goumbés au son de l’accordéon et de la mandoline, rythmés par le tam-tam des «assicots» (tambourins). Adieu, Aminata, les griseries de l’encens, l’imprévoyante générosité dans le cadre prestigieux des khalams ! Adieu, Assane, Samba, Abdoulaye, compagnons de jeunesse ! 4 Adieu la vie fantaisiste, mobile, sans souci du lendemain !...»

En enterrant ainsi sa vie de garçon, Karim est revenu sur ce que l’on pourrait appeler ses «erreurs de jeunesse pour s’intégrer définitivement à sa société» d’une manière plus responsable et qui tienne compte de la nécessité de concilier la tradition et le modernisme. Ainsi donc, la boucle est bouclée, Karim qui après avoir mené une vie des plus traditionalistes et après l’avoir abandonnée pour se livrer à un mode de vie moderniste des plus effrénés, a fini, avec son retour à Saint-Louis, par être plus raisonnable en adoptant le genre de vie qu’impose la nouvelle situation : un compromis entre la tradition et la modernité. Le roman d’Ousmane Socé Diop - tout en sacrifiant à la volonté d’informer les lecteurs européens des coutumes et moeurs africaines, d’où les nombreux passages n’ajoutant rien au texte et semblant superflus, relatifs
Ibid., p. 128-129. Ibid., p. 139-140. 3 Ibid., p. 145. 4 Ibid., p. 149.
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à ceux-ci, accompagnés souvent de leur mode de désignation dans la langue locale wolof et d’une traduction en français - a posé les principaux problèmes auxquels étaient confrontés les évolués et qui feront l’objet comme nous le verrons - d’âpres discussions, particulièrement dans les colonnes de journaux tels que «Dakar-Jeunes» et dans les conférences organisées par les associations culturelles d’évolués. Ces thèmes sont également ceux qui ont préoccupé comme nous l’avons vu, certains normaliens dans leurs mémoires, dont beaucoup semblent s’être inspirés directement de «Karim» dont ils ont eu connaissance, particulièrement ceux qui son parvenus aux mêmes conclusions qu’Ousmane Socé Diop, à savoir que les évolués devaient concilier la tradition et la modernité dans leur vie de tous les jours. En ce sens, le roman d’Ousmane Socé Diop fut également 1’oeuvre d’un évolué, destinée aux évolués. En guise de conclusion, citons cette essayiste -déjà citée - qui écrit à propos d’Ousmane Socé Diop :
«Ousmane Socé, faut-il le rappeler ici, a été amené comme tous les autres écrivains noirs de sa génération, à s’intéresser à la peinture des moeurs de son pays... C’est donc ainsi, que Socé à choisi de peindre la société sénégalaise des années 30, qu’il tient à révéler, dans toute sa diversité, grâce à un style réaliste assez remarquable, à un public européen en quête d’évasion, d’exotisme. Il a mis tout son ta1ent pour satisfaire au goût d’un public étranger, las, de la réalité européenne. Il se fera le devoir de faire ressortir la couleur locale à travers les dictions populaires wolofs, traduits chaque fois en français. De nombreuses descriptions de la vie quotidienne sénégalaise, de la musique, des danses... caractérisent cette peinture de la société sénégalaise. Dans son roman, le premier, Karim, il brosse des tableaux des différentes villes de l’époque, ainsi que la brousse sénégalaise... Ainsi Socé satisfait son public européen et en même temps, réhabilite les valeurs noires, son patrimoine culturel. Mais là n’est pas le seul but que s’est assigné le peintre des moeurs sénégalaises, dans son œuvre, où son dessein apparaît double. Socé, en plus de son souci de réhabilitation des moeurs sénégalaises, africaines en général, se propose de donner une leçon de sagesse à ses frères de race qui n’auraient pas compris, comme son héros Karim Gueye, que certaines valeurs, certaines coutumes ne peuvent exister que dans un contexte donné. Il les invite en conséquence à adopter certaines moeurs de l’Occident qui s’imposent dans un monde en pleine évolution, ainsi il prône une civilisation dont la base est négro-africaine et qui s’ouvrirait aux influences étrangères, ce qui l’amène vers une idée de synthèse, la notion de civilisation métisse qui semble faire l’unité de cette peinture des moeurs 1 sénégalaises...»

L’œuvre romanesque d’Abdoulaye Sadji, particulièrement son roman «Maïmouna», fut de la même veine et se trouva prise dans la problématique des rapports entre la tradition et la modernité. Comme dans «Karim» on trouve dans «Maïmouna» - un roman destiné également à un public européen comme aux évolués africains - une description minutieuse de la vie africaine axée sur la revalorisation des traditions africaines certes mais également sur la nécessité de dépasser certaines d’entre elles même si Abdoulaye Sadji - beaucoup plus qu’Ousmane Socé Diop - a eu tendance, dans son plaidoyer pour une synthèse des civilisations, à privilégier la
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Bineta Diop, Ousmane Socé, peintre des moeurs sénégalaises ... op. cit., p. 90-91.

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civilisation africaine traditionnelle. Abdoulaye Sadji aborde autrement l’évolution. Il ne le fait plus à partir d’un héros, évolué lui-même, mais d’une héroïne, rurale venue à la ville pour en définitive s’y perdre d’une certaine manière, héroïne autour de laquelle gravitent des évolués de différents types et leurs problèmes. Abdoulaye Sadji, par la peinture qu’il en fait, nous livre en effet une sorte de sociologie des évolués de la période, axée sur deux types d’entre eux dont Ousmane Socé a déjà brossé le portrait de l’un - sans aller toutefois aussi loin qu’Abdoulaye Sadji - lorsqu’il a fait changer de vie à Karim et en a fait un évolué moderniste. Maïmouna est une jeune fille de Louga prise par l’appel de la ville, qui a fini par y répondre et à venir vivre à Dakar chez sa sœur (Rihanna) mariée à un fonctionnaire du cadre supérieur (Bounama). Alors que tout lui souriait et que l’avenir urbain s’ouvrait devant elle - de nombreux prétendants au mariage se manifestant, particulièrement l’un d’entre eux, très bon parti auquel sa famille urbaine le destinait (Galaye) - elle fut jetée dans le les bras d’un jeune homme qu’elle avait entrevu à plusieurs reprises (Doudou Diouf) et aimé immédiatement, par la domestique de la famille, autre rurale jalouse et aigrie par le fait qu’elle avait raté son aventure dakaroise. Tombée en grossesse du fait de son amoureux (Doudou Diouf), Maïmouna fut renvoyée, chez sa mère, à Louga par sa sœur. Une fois revenue à Louga, elle y attendit que le jeune homme - qui le lui avait promis - vînt l’épouser. Il ne le fera jamais, ayant préféré rompre - arguant du fait que sa famille ne voulait pas du mariage - lorsque la jeune fille lui avoua, dans une lettre, qu’à la suite d’une épidémie de variole, elle avait été complètement défigurée et que l’enfant qu’elle attendait était mort né. Maïmouna se réintégra alors à sa société et mena à nouveau une vie de villageoise, dans des conditions tout à fait différentes de celles de la jeune fille d’une beauté extraordinaire qu’elle avait été et à qui tout avait été alors possible :
«Tout n’est pas perdu, philosopha la vieille. / Raki, amie de la mère de Maïmouna, «Yaye Daro»... B.L./ Il y a bien dans le bourg des hommes qui ne demanderont pas mieux que d’épouser la fille de Daro. Il n’y a dans la vie qu’une seule chose qui compte: la santé. Si Dieu nous donne la santé il nous a tout donné. Mais, en vérité ce jeune homme mérite un châtiment exemplaire. Quel «saye saye» ! Yaye Daro / La mère de Maïmouna/trouvait inutile d’épiloguer outre mesure sur cette nouvelle épreuve/elle-même avait été la première victime de la variole dans la famille... B.L./ qui hâtait le blanchiment de ses cheveux et la fin de ses jours. Et le temps passa, indifférent au calcul des hommes, insensible à leurs joies et à leurs détresses. Il passa comme un fleuve qui charrie, sans le savoir, des milliards de cailloux et de grains de sable, et à qui importe peu le rêve d’échouer sur une berge ou sur une autre. Les hommes, tenaces et vaillants, se mirent à couper les épis de mil, à fouiller les champs d’arachide. Hardi ! Toute la réalité de l’existence était là. Le reste n’était que rêves insensés. Maïmouna pleura son malheur une semaine durant. Puis elle sécha ses larmes et fit courageusement face à la vie. Marchande au bourg de Louga ? Pourquoi pas ? Il lui fallut réapprendre à disposer un étal/ Maïmouna, avant de se rendre à Dakar, aidait sa mère qui était vendeuse au marché... B.L./, grouper de

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gros piments verts et roses, attirer les clients avec des mimiques et des sourires. Ses souvenirs d’enfance et une certaine hérédité lui furent, à cette occasion, d’un très grand recours. Sa mère la réveillait à l’aube... Elle découvrit rapidement un charme profond dans cette perpétuelle exposition des denrées au marché, dans les airs fanfarons des marchandes, dans la succession des foules et jusque dans les odeurs dont l’atmosphère était saturée. Avec la fuite des jours, son existence passée s’en allait, s’évanouissait, enveloppée dans un nuage aux contours imprécis. Il lui semblait maintenant que ce passé n’avait jamais été qu’un rêve. Avec la fuite des jours, la vraie vie, la vie réelle sans tendresse ni leurre, Maïmouna commençait à la découvrir à l’aimer du même amour que sa brave mère. Elle l’acceptait d’emblée, avec son cortège de luttes, de souffrances de misères et d’humiliations. N’était-ce pas la meilleure façon d’en triompher ? Un matin... Maïmouna vit passer un homme qu’elle crut reconnaître. Elle se retint un instant, puis appela: Diabèle, Diabèle Gueye... Diabèle ! Diabèle Gueye ! L’homme se retourna, intrigué par cet appel qui partait d’on ne savait où. – Diabèle ! Diabèle Gueye ! C’est moi Maïmouna Tall. L’homme eut du mal à la reconnaître. Et quant il l’eut reconnue, il mit ses doigts devant ses lèvres et prononça : «Tièye Yalla»... («expression d’étonnement»). Puis il s’en alla tristement en secouant la tête»/ Et ce fut la fin du roman... B.L./

Maïmouna, de même que Karim a effectué un retour - forcé il est vrai ! - aux sources et a repris la vie traditionnelle à laquelle elle a fini par trouver un certain charme. Abdoulaye Sadji a voulu montrer ainsi - en utilisant une jeune fille victime de la ville et de son modernisme - le danger d’une évolution sauvage, non contrôlée et ne puisant pas ses sources dans la tradition. Il a voulu démontrer - a contrario en montrant comment elles se perdent en ville1 - la nécessité de conserver les valeurs morales même dans les conditions de la modernité. Le langage tenu, dans sa colère, par la mère de Maïmouna, Yaye Daro, à sa fille, à la réception par celle-ci de la lettre de rupture de Doudou Diouf, est très significatif de la thèse que Abdoulaye Sadji a voulu défendre sans son roman :
«La mère Daro trouva sa fille avachie, prostrée, noyée dans ses larmes. Elle avait donc pleuré ! La lettre gisait auprès d’elle, muette de honte. - Qu’est-ce qui t’arrive donc Maï ? questionna la mère, intriguée. Mais, comme l’autre ne répondait pas et se mit subitement à sangloter et à hoqueter, Yaye Daro eut une intuition, prit la lettre et sortit. Quand elle revint elle était plus furieuse qu’alarmée : «Ah ! te voilà bien propre, ma fille ! Pleure d’avantage ! Pleure donc, crève-toi les yeux. Ce qui arrive était fatal. Je le prévoyais. Mais nous ne sommes que de vieilles cervelles, n’est-ce pas ? Des folles à ne pas écouter ? des gens d’un autre monde qui ne comprennent rien à la vie moderne ? Oh ! Elle est belle la vie moderne ! Eh
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«Quant au deuxième roman d’Abdoulaye Sadji, écrit Madior Diouf, il analyse les moeurs modernes avec une nette insistance sur l’importance des valeurs morales qu’inculquait l’éducation traditionnelle. L’aventure dakaroise de l’héroïne, Maïmouna, une jeune fille du bourg de Louga attirée par la grande ville, Dakar et victime aussi bien de la méchanceté d’une autre rurale qui n’a pas réussi son aventure dakaroise, Yacine Sarr, que de l’inconstance de son amant et de l’égoïsme de sa soeur aînée, Rihanna, est un exemple d’histoire de la ville montrant que les valeurs morales s’y perdent. Sadji cependant s’en tient à la description d’un processus de perte des valeurs. Son accusation concerne la responsabilité de l’individu. Dans son univers romanesque et littéraire en général le héros connaît le malheur définitif dès qu’il foule aux pieds les valeurs d’honneur, d’honnêteté, de courage et de sens de l’effort. Il y a ainsi une profonde différence d’esprit... entre les oeuvres de Sadji qui établissent la continuité d’une littérature de consentement et les romans de Sembène qui s’en prennent à l’ordre colonial...» Madior Diouf, Ibid., p. 117.

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bien, moi je te le dis que pareille chose ne serait jamais admise autrefois. Jamais !... Une jeune fille de bonne maison, trahie de la sorte, se fût jetée dans quelque puits de son quartier, au lieu que je te trouve là si couverte de honte et pleurnichant... Mais à quoi bon pleurer et que peux-tu désormais demander à la Vie ? Tu as tout donné à ton Doudou, à celui qui ne te trahirait jamais... Tout donné, ta jeunesse, ton honneur, notre honneur, ta santé ; et il t’achève par ce coup de grâce... Oui, tu as préféré ce voyou, cet imposteur à Galaye Kane, âme noble, homme chevaleresque. Je suis sûre que Galaye, que je ne connais pourtant pas, n’aurait jamais agi de la sorte. Il t’a laissé la porte ouverte, malgré ta lourde faute/Galaye avait écrit à Maïmouna, une fois revenue à Louga, pour lui dire qu’il était prêt, malgré tout ce qui avait pu se produire à l’épouser... B.L./. Tu as préféré t’aveugler sur l’amour et la fidélité d’un mécréant, d’un buveur d’alcool qui renie sa tradition et préfère se marier à une «gourmette»... Je t’ai mise en garde et tu m’as, par ton attitude, persuadé mon erreur de vieille folle. Mais d’ores et déjà tu peux consacrer la vérité d’un proverbe ouolof qui dit : «La parole des vieux peut rester tard dans la forêt mais elle n’y passe pas la nuit» Maintenant, «yaye-boye», sais-tu ce qu’il te reste à faire ? Sécher tes larmes, achever ta guérison et me suivre au marché. Ah mon marché si décrié... mon humble marché... Le marché des pauvres femmes obligées de se faire marchandes pour gagner leur Vie !... Eh bien oui, il ne te reste plus que ça... Tu seras marchande, comme moi ou tu mourras de faim, car personne dans ce bourg, ne voudra de toi... Puis elle fit semblant d’être indifférente au sort de sa fille. Vaqua à quelques besognes ménagères. Mais dans la cuisine, elle se mit subitement 1 à sangloter, prostrée au milieu des ustensiles en désordre...»

Ce passage où la vieille Daro fait «à la sénégalaise» des remontrances à sa fille traduit bien le fond de la pensée de l’auteur pour qui la vie toute devenue moderne qu’elle soit ne peut se passer d’un certain nombre d’éléments traditionnels, particulièrement les valeurs morales de référence à l’expérience des anciens d’honneur et d’honnêteté. Ces valeurs sont inséparables chez, Abdoulaye Sadji, de la ruralité. Elles sont des valeurs du milieu paysan, ainsi qu’il a eu à le montrer dans quelques autres de ses travaux, en particulier «Modou Fatim» où il met en scène un paysan imbu des vertus du milieu rural (un «gor», homme d’honneur et honnête homme) confronté à la perte des valeurs du monde urbain et dans «Nit ou l’humanisme ouloff’, un essai consacré à l’humanisme paysan, entièrement dominé par une morale de l’honneur et de l’honnêteté (le «ngor»).2 C’est pourquoi il fait revenir Maïmouna - qui, au fond n’a jamais rompu avec elles - aux bonnes sources de la paysannerie. En effet Abdoulaye Sadji a sans cesse fait penser à Maïmouna, lorsqu’elle était à Dakar, à la bonne vie simple et authentique de la campagne, dont elle eut sans cesse la nostalgie :
«Toute la journée elle demeura triste et pensive. Une nostalgie étrange mêlée d’une crainte superstitieuse, inexplicable, lui serrait le cœur. On peut dire que Maïmouna était arrivée à l’apogée de sa jeunesse et de sa gloire. Elle s’était peu à peu accoutumée à toutes les merveilles qui l’entouraient... Encore que ce bonheur fût imparfait Maïmouna finit par s’en lasser un peu. Son âme simple de Petite Paysanne renaissait souvent comme ces fleuves où les remous profonds bouleversent périodiquement et ternissent de boue la masse entière de l’eau. Toute sa pensée était alors submergée par la présence de son pays natal, et surtout par
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Abdoulaye Sadji, Maïmouna... op. cit. p. 247-248. A ce sujet, voir Boubakar Ly, l’honneur et les Valeurs Morales... op. cit.

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celle de sa mère. Son pays natal... un vieux point du Sénégal où l’on pouvait suivre le soleil depuis son lever jusqu’à son coucher. Là-bas, les campagnes étaient vastes, il y avait des boqueteaux et des clairières, et les fillettes du bourg allaient cueillir des jujubes ridés et des cerises roses gonflées de jus. Elles envahissaient des villages paisibles qu’elles remplissaient un moment de leur gaieté et de leurs cris, allant chez l’un, chez l’autre demander à boire, puis le nouveau, elles s’égaillaient dans la brousse à la recherche de fruits mûrs et de bois mort. Le soir on rentrait avec de gros fagots, le pagne relevé, la démarche vive et régulière, en chantant des mélopées. Leurs mamans les attendaient anxieuses. Plus tard, au clair de lune, crépitaient des touques sonores, on s’attroupait, nombreux et bruyants, dans les ruelles et sur les places sableuses jusqu’à ce que la terre fût devenue «froide». On rentrait dans sa case déjà assoupie, et l’on dormait d’une seule traite. Pendant l’hivernage, les cours des concessions se couvraient de gazon, des petites marées s’y creusaient où les grenouilles coassaient et où il était passionnant de suivre les évolutions si drôles des têtards. Puis quand le tonnerre grondait un peu trop fort et que la pluie tombait à verse, on restait chez soi, blottie des pagnes, à côté de sa mère... depuis un an qu’elle était à Dakar, Maïmouna n’avait vu que des maisons de pierre, des rues larges... où il était impossible de s’étendre ou de jouer... des foules disparates toujours pressées, sans véritable lien social ou moral, des foules avides de gains, jetées dans le tourbillon, de la lutte pour la vie... Elle n’avait jamais vu le soleil à son lever, ne l’avait jamais aperçu à son coucher, derrière l’écran des bâtiments. Dakar, ville bâtie de toutes pièces, était sans âme, parce que sans passé… Nostalgie ou simple divertissement, elle s’évadait… en pensée, son imagination rafistolait les vieux tableaux de son enfance… Tout cela vu dans le même lointain, tout cela poétisé par la distance. C’était une vraie fête du 1 souvenir ou elle ne rencontrait que la beauté et l’éternité des choses...»

Maïmouna restait, en pensée, très attachée à son milieu d’origine, le milieu rural. Une fois revenue à Louga, elle redécouvrit ce monde perdu:
«Maïmouna eut un long regard pour ces lieux qui l’avaient vu naître et quelle entrevoyait si souvent dans les rêveries de son existence oisive de Dakar. Elle revit avec émotion le poulailler vide, la cuisine basse et enfumée, et l’humble grenier à mil. Tout cela, en un sens était gros de poésie, tout cela ressuscitait déjà tant de 2 souvenirs qui seraient peut-être les meilleures compagnes de sa solitude» «Maïmouna se rappelait Dakar, un souvenir de pierre, froid, imposant. Un monde étriqué, ne permettant aucune détente du corps et de l’esprit. Ici, au contraire, elle se sentait en sécurité, dans cette petite cour sableuse où les tourbillons faisaient valser des fétus de paille... Maïmouna sentit combien la protection maternelle était douce et vraie. Oui, elle attendrait dans cette paisible retraite, le fruit de ses amours 3 avec le bien-aimé...»

Puis ce fut l’apothéose en la matière, Abdoulaye Sadji - qui servit longtemps en brousse, et à Louga où il domicilie son héroïne - décrivant dans des passages dignes des «Bucoliques», la nature et la vie quotidienne rurales avant de faire accepter à Maïmouna - qui rêvait encore de retourner en ville, mariée avec son amant - de s’enraciner définitivement dans son terroir et d’accepter sa condition, après qu’elle fut abandonnée par celui-ci :

Ibid., p. 135-138. Ibid., p. 199. 3 Ibid., p. 203.
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«Bientôt la nature changea de décor, et de vagues appréhensions emplirent le cœur des hommes. Les changements de saison étaient marqués presque toujours par des deuils ou des calamités. L’hivernage arriva avec sa brusquerie habituelle. Le premier orage gronda comme une céleste menace... Puis il s’en alla, fier de n’entendre pas de réplique. Les jours suivants, les nuages s’amoncelèrent, silencieux et perfides. Quelque temps après, la pluie se mit à tomber. Le vent cassait les branches des arbres, renversait les palissades, enlevait les toits des cases, fouillait partout. La pluie diluvienne et le tonnerre régnaient en maîtres. Les éclairs déchiraient les ténèbres des cases, éblouissants et terribles. Puis le bruit venait, lourd, immense, faisant frémir la terre. Et les hommes se serraient un peu plus dans les cases, frêle protection dans cet univers déchaîné... Pauvres créatures que nous sommes ! Maïmouna tremblait, durant ces orages, comme une feuille. Elle préférait les pluies sans tonnerres, qu’elle regardait tomber, assise devant la case, sous l’auvent. La pluie dense unissait le ciel et la terre. La musique qui l’accompagnait était douce et caressante. A peine si le vent s’en mêlait, ce maudit vent fureteur. Sur terre cela formait des flaques, des mares, des ruisseaux... Ah ! Quel repos ! Charmes de l’hivernage ! Les enfants, ravis, couraient sous la douche... Du village s’élevaient des cris de bien-être, de sécurité, d’espoir... Hors du village, la campagne reverdissait, un murmure très doux courait parmi les tiges de mil, de maïs et de gombo; et le regard s’apaisait aux horizons verts...» «L’hivernage s’en allait à regret... La nature, lavée à grande eau, paraissait rajeunie. L’air devenait frais et suave. Le tonnerre qui grondait maintenant avait quelque chose de lointain et de repentant. Il roulait vers l’Ouest, conscient du mépris dont les hommes le couvraient à présent. Les pluies étaient rares, espacées, mais voulaient encore imposer un prestige que les hommes jugeaient bien compromis. D’ailleurs en cette fin d’hivernage, elles étaient plutôt malencontreuses ; leur persistance menaçait l’avenir des belles récoltes qui ne réclamaient désormais qu’un bon soleil chaud et permanent. Le mil était haut et les épis jaunissaient, couverts de poussière. Ils se balançaient dans le vent d’octobre et murmuraient entre eux comme un peuple d’êtres animés. Bientôt viendrait le moment de les coucher en les rompant à demi pour les protéger des oiseaux pillards. En attendant, ces derniers se livraient à des sauts et des acrobaties, traduisant leur instinct saccageur. A terre, les champs d’arachide, veloutés et d’un vert de bouteille, ne bougeaient pas, étendus jusqu’à l’infini, épousant les dépressions, gravissant les monticules agrippes au sol et collés à lui comme la peau sur la chair. Les sentiers filaient vers une brousse luxuriante, humide, gonflée de verdeur. Dans les concessions, de minuscules jardins regorgeaient des légumes du pays : gombos verts et fragiles qui tendaient à bout de bras leurs fruits en forme de cornes ouvragées ; piments rouges et roses évocateurs de plats épicés, courges et concombres paresseusement étendues sur le sol entre les pieds de maïs... Les hommes aussi avaient le cerveau lavé... Lavé par cette pureté de l’air, par la teinte douce de verdure. La vie devenait pour eux une découverte ; ils ne l’avaient jamais vue si belle. Dans ce bonheur des choses, la lettre tant attendue arriva... «Adieu, ma chère Maïmouna» disait la lettre, pour terminer...» En vérité, ce jeune homme mérite un châtiment exemplaire. Quel «sage-sage» Yaye Daro trouvait inutile d’épiloguer outre mesure sur cette nouvelle épreuve qui hâtait le blanchiment de ses cheveux. Et la fin de ses jours... Et le temps passa, indifférent au calcul des hommes, insensible à leurs joies et à leurs détresses... Les hommes tenaces et vaillants, se mirent à couper les épis de mil à fouiller les champs d’arachide. Hardi ! Toute la réalité de l’existence était là. Le reste n’était que rêves insensés. Maïmouna pleura son malheur une semaine durant. Puis elle sécha ses larmes et fit face courageusement à la vie... Marchande au bourg de Louga ? Pourquoi pas ? Elle découvrit rapidement un charme profond dans cette

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perpétuelle exposition des denrées du marché, dans les airs fanfarons des marchands, dans la succession des foules et jusque dans les odeurs dont l’atmosphère était saturée. Avec la fuite des jours son existence passée s’en allait... Avec la fuite des jours, la vraie vie, la vie réelle sans tendresse ni leurre, Maïmouna 1 commençait à la découvrir, à l’aimer du même amour que sa mère...»

En faisant ainsi revenir Maïmouna aux sources Abdoulaye Sadji a manifesté son option pour une telle solution au problème des rapports entre tradition et modernité, la vie rurale et ses valeurs restant à ses yeux les seuls facteurs d’authenticité. Si ce thème général concernant le devenir des évolués dans la nouvelle société fut le thème dominant de l’œuvre d’Abdoulaye Sadji, il n’en demeure pas moins qu’elle eut pour seconde préoccupation d’impliquer, d’une manière ou d’une autre, des évolués de la période, ce qui lui a permis de brosser des portraits typiques de certains d’entre eux, de présenter en même temps que leur mode d’être,’ leur manière de penser et d’agir, en bref leurs mœurs. Commençons par parler de la catégorie de l’évolué fonctionnaire moyen («homme des cadres») que Abdoulaye Sadji a évoqué simplement au passage pour mettre l’accent sur la prétention de certains évolués et la tendance répandue chez eux - comme d’ailleurs chez tous les évolués de la période - à se présenter en faisant état de leurs «titres», surtout lorsqu’ils courtisent une jeune fille :
«Jeunes, belles, Rihanna et Maïmouna n’en pouvaient plus de rire, côte à côte, dans le fameux salon mi-européen, mi-arabe... A terre un homme était accroupi... Il tenait entre ses doigts d’ébène un papier couvert d’une écriture serrée... Ce personnage traduisait une missive amoureuse. Combien Maïmouna en avait-elle reçu depuis son arrivée à Dakar ? Des dizaines par semaine, très longues, sincères et correctes, ou fausses et maladroites. Il y en avait d’audacieuses qui promettaient une villa et des autos, des folles qui juraient l’asservissement de leur auteur des tristes aux pleurs généreux, des tendres qui caressaient et n’osaient aller plus loin ; ces dernières n’étaient pas les mieux comprises par le traducteur qui n’arrivait pas à exprimer leur sens élevé...» - Celui-ci se nomme Amath Fall Sokhna Yacine Dediaw, il vous salue dit le traducteur. Les deux femmes se regardèrent. Quel nom kilométrique !... Le traducteur, terminait par la lecture d’une longue adresse qui se trouvait au bas de la lettre : «Amath Fall Sokhna Yacine Dediaw, ex-élève diplômé de l’école primaire supérieure, ex-élève dactylo-sténo, Caporal de réserve de l’armée coloniale, SousChef comptable à l’Intendance Militaire, Dakar...» Il a beaucoup de titres celui-là, remarqua Rihanna -Karr Yalla», ajouta Maïmouna. 2 Et l’homme au boubou d’attaquer la lecture d’une autre lettre...»

«Il a beaucoup de titres, celui-là" tout le sens de ce passage se trouve dans cette expression qui pourrait être ici à double sens. Elle peut, en effet, exprimer le fait que l’intéressé a beaucoup de titres, ce qui est la réalité, mais encore l’idée que l’intéressé est prétentieux, quand on sait que
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Ibid., p. 224-225, 243-244 et 249-250. Ibid., p. 99.

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finalement l’expression «avoir beaucoup de titres» a fini, au Sénégal, par vouloir dire, dans la langue Wolof quelqu’un qui a de la présomption, quand on ne dit pas simplement de lui en français qu’il «fait le malin». C’est donc dire qu’à un certain moment, lorsque le «mythe du diplôme» battait son plein chez les évolués - et que le diplôme était devenu l’élément déterminant le statut social d’un individu dans la nouvelle société - il, en était fait étalage à un point tel qu’on a fini par l’associer au manque de modestie. C’est cette réalité - caractéristique des évolués de l’époque - et en même temps cette idée, que Abdoulaye Sadji a voulu exprimer, y ajoutant, pour ce qui concerne l’intéressé, comme le montre son nom, la touche de noblesse traditionnelle. Passons maintenant au type particulier que représente Doudou Diouf, celui par lequel le «scandale est arrivé». Doudou Diouf fait partie de cette jeunesse urbaine que quelques uns de nos normaliens ont décrit, ainsi que nous l’avons vu, dans leurs mémoires, comme se préoccupant uniquement de leur habillement, noceurs et présentant la caractéristique de faire des enfants à gauche et à droite. A ce type, pourrait être, en partie (en partie seulement) rattaché Karim, le héros de Ousmane Socé Diop, lorsqu’il décida vivre en moderniste, fréquenta une jeune fille catholique - qui était par ailleurs fiancée à un autre - et lui fit un enfant qui ne vint pas au monde suite à un avortement décidé de concert. Doudou Diouf est décrit, en diverses occasions, par Abdoulaye Sadji, de façons suivantes :
« Ce soir là en sortant du Rialto, elles furent obligées de se garer pour laisser s’écouler la foule en effervescence. L’attention de Maïmouna fut tout à coup attirée par une silhouette mince et noire, celle d’un jeune homme en complet du soir qui lui tournait le dos et avançait avec lenteur, les avant-bras levés... Dans la rue elle revit le jeune homme. Debout, le veston déboutonné, les mains aux hanches, le buste rejeté en arrière, debout pour les attendre et les voir passer... » « Maïmouna et Rihanna contemplaient la rue, côte à côte... Les deux sœurs contemplaient la rue, penchées sur l’appui de leur fenêtre... Le regard des deux femmes errait distraitement sur tout ce monde qui allait et venait, lorsque passa un jeune homme à bicyclette. Maïmouna remarqua, sans rien dire, qu’il ressemblait étrangement à celui en complet noir qu’elle avait vu au cinéma... » « En vérité, il était beau garçon, ce Doudou Diouf/ pensait Maïmouna... B.L./. Doudou Diouf, ce sont le prénom et le nom bien africains du jeune homme... Il était de race sérère, donc noir anthracite. Mais les siècles incertains où nous vivons en avaient fait un adolescent plutôt gracile, éloigné du type colossal et trapu de sa race. Sa tête n’avait rien de particulier sinon qu’elle était toujours bien soignée ; sa chevelure pommadée, légèrement ondulée au peigne et à la brosse avait l’air de retomber en arrière bien que ses cheveux fussent crépus comme ceux de tous les Noirs. Il avait d’ailleurs un regard douloureux et triste à cause de ses yeux obliques qui semblaient constamment voilés. Son corps, par contre, était très bien taillé. Il était svelte, souple. Les complets des Blancs lui allaient à merveille et il avait beaucoup de délicatesse et d’ardeur dans les gestes. Garçon moralement très naïf, il venait de sortir de l’école, sans diplôme. Ses parents ne surent où le placer. Mais comme Doudou était bien fait de sa personne, il réussit facilement à plaire et finalement à gagner sa vie... Il habitait alors la rue Vincent. Ses parents s’étaient installés depuis une quinzaine d’années à la « Gueule Tapée ». Deux fois par semaine il leur rendait visite. Et c’étaient toujours des sermons que développait son père et des enquêtes anxieuses que faisait sa mère. Leur Doudou grandissait et se

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formait loin d’eux. Ils ne voyaient en lui que le gamin né hier, un jeune écervelé, que les enfantillages des Toubabs allaient détourner de sa voie, celle de la tradition 1 sociale et morale... »

/Ici, il s’agit de la manière dont il se présente sur des photos données à Maïmouna/
« L’album ! Galerie de choix où tout était merveille. Quelques unes des photos de Doudou étaient particulièrement bonnes. On distinguait jusqu’au fil délicat des cheveux bien peignés, bien rangés, assouplis avec une brosse et tout luisants de brillantine. L’ombre de la lèvre inférieure se dessinait sur le modelé du menton et le col de la chemise zébré de raies transversales se détachait nettement du cou long où brillait une légère cicatrice. Les narines semblaient vivantes, l’œil humide... Ailleurs, Doudou se montrait tout entier assis sur un roc de l’Anse-Bernard, le dos tourné à la mer. Il ressemblait ainsi à un Robinson élégant jeté là par quelque cinéaste ; complet bleu marine à rayures discrètes, chapeau de paille souple Panama, chaussures à deux tons, le veston négligemment déboutonné, le poing gauche sur la hanche et l’une des jambes à droite, je crois, formant un angle aigu avec le roc... Il attendait là, indéfiniment... Le voilà en costume de bain, saisissant un ballon de volley... Son maillot un peu étroit moule avec fidélité les formes de son jeune corps et serre étroitement des hanches efféminées. Tout au long de l’album c’est Doudou ; Doudou dans le jardin de la Mairie, parmi les fleurs, Doudou à bicyclette, Doudou en pique-nique avec des amis, Doudou dans son petit 2 appartement de la rue Vincent, en conciliabule avec son chat... »

S’agissant de son installation, Abdoulaye Sadji fait faire à Maïmouna un rêve dans lequel elle se trouve dans son appartement. Cette description de l’appartement et des activités de Doudou Diouf en son sein, pour être de l’ordre du rêve, n’en correspond pas moins à une réalité chez certains évolués, réalité que l’auteur a tenu à exprimer ici mais sous la forme d’un rêve :
« Maïmouna fit un rêve qui pouvait très bien se confondre avec la réalité. Par un hasard dont les songes ne rendent pas compte, elle se trouvait avec la Responsable/la domestique... B.L./ dans l’appartement de Doudou Diouf, non sur la rue Vincent mais du côté des Almadies. Deux petites pièces aménagées à l’occidentale, garnies de menus objets-vaisselle, bibelots, instruments de musique. De jolis rideaux épais pendaient accrochés à de gros anneaux de cuivre. Le lieu était calme et cette intimité avait quelque chose d’oppressant. Le jeune homme s’affairait dans les pièces, ouvrait le buffet, installait des verres de cristal devant les deux visiteuses et servait des sirops aux coloris chatoyants. Le rêve devint tout 3 flou, se résorba, puis s’évanouit... »

Enfin, Doudou Diouf, personnellement, et la catégorie, de jeunes évolués à laquelle il appartient, firent l’objet et de jugements suivants constituant autant de portraits :
« Bien que particulièrement entiché de « Courtes-robes » (« demoiselles noires portant des robes »), Doudou Diouf avait été séduit par la beauté de Maïmouna... » « Le regard des deux jeunes femmes errait distraitement sur tout ce monde qui allait et venait, lorsque passa un jeune homme à bicyclette... qui ressemblait étrangement à celui en complet noir qu’elle avait vu au cinéma. Le jeune homme
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Ibid., p. 102, 121-122, 124. Ibid., p. 215-217. 3 Ibid., p. 135.
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salua les deux femmes qui répondirent très discrètement. Il était déjà passé pédalant avec lenteur et recherche quand la jeune fille dit à sa sœur : - Il paraît gentil, ce jeune homme - Je ne le connais pas répondit l’autre. C’est bien la première fois que je le vois. Mais il doit être comme tous ses pareils. Ah ! Maïmouna, si tu savais comme Bounama / le mari de la locutrice, Rihanna, sœur de Maïmouna... B.L./ les hait, ces jeunes « toubabs » noirs en complet. Il les écarte avec la plus extrême sévérité. Car, dit-il, tous boivent l’alcool et ne songent pas à se marier avec des femmes sénégalaises, d’après la coutume de nos pères. Ils préfèrent vivre avec des Portugaises. Ils ne jeûnent ni ne font les cinq prières. -Dans ce cas, fit Maïmouna, ils ne sont pas dignes d’intérêt. - Dignes d’intérêt ! Demande pardon à Dieu, Maïmouna. L’Imam de la Savoueh revient sur leur cas à chaque réunion du vendredi et prie « Notre Maître » pour qu’il ramène ces moutons égarés au bercail. -Ils sont particulièrement nombreux à Dakar, dit Maïmouna, ces jeunes gens en complet. A Louga on les compte. Ici termina Rihanna, tout le monde les abandonne à leur triste destin. Je t’en prie, Maïmouna, parlons d’autre chose. Tiens, 1 regarde... »

Malgré tout ce que sa sœur avait pu dire de Doudou Diouf et de ses « pareils », Maïmouna aimait le « petit jeune homme au complet noir » :
« Le soir mit dans la tête de Maïmouna amoureuse un baume sans pareil. Elle se coucha en hâte, un doux secret en son cœur. Elle aimait le jeune homme au complet noir. Bêtise tout ce que disait sa sœur Rihanna, sur cette jeunesse un peu spéciale. Eg6iste l’attitude de Bounama enfermé dans les préjugés de son âge et ne considérant que sa situation privilégiée. Pourquoi ces jeunes gens étaient-ils relégués au rang de parias ? Parce qu’ils n’avaient pas réussi comme Bounama et les jeunes Hadj du cadre supérieur. Tant pis, Maïmouna préférait le genre du petit jeune homme au complet noir à tous les faux dépôts, à tous les richissimes de la 2 terre. Elle souffrait, mais à qui confier sa peine? »

Celui-ci cependant - Abdoulaye Sadji y a veillé - se montrera à la hauteur de la réputation qui était faite aux évolués de son espèce – à savoir en définitive des bons à rien, des ratés et des noceurs - et abusera de la jeune fille, pour ensuite la, rejeter avec un certain cynisme la rejeter purement et simplement.
En effet, le jeune homme - après avoir accompagné Maïmouna qui, rentrait à 3 Louga, jusqu’à Kelle et lui avoir promis de l’épouser - renouvela son intention à la mère de Maïmouna (Yaye Daro) qui lui avait écrit pour donner son accord, ainsi qu’il l’avait conseillé à Maïmouna avant leur séparation. Celle-ci depuis son retour à Louga n’avait cessé de rêver de son mariage avec Doudou Diouf : /« Certain jour, elle retournerait à Dakar et ne serait plus esclave du protocole et des hautes murailles de son ancienne prison. Doudou irait habiter avec elle, et Yaye Daro peut-être, quelque part à la « Gueule Tapée ». Il formeraient un couple jeune et vivraient heureux. Doudou était un garçon évolué et Maïmouna ne détestait pas la vie à l’européenne, modeste et rangée. Ces beaux rêves faisaient qu’elle n’avait pas

1

Ibid., p. 125, 122-123. Ibid., p. 123. 3 Où il lui remit de l’argent et des photos : « Doudou mit dans la main de Maïmouna une enveloppe gonflée et un paquet ficelé... Restée seule Maïmouna ouvrit l’enveloppe ; elle contenait mille francs... Elle la mit dans son sac et défit le paquet. Celui-ci contenait quatre photographies de Doudou, des photos très artistiques. Ce garçon savait vraiment s’habiller et prendre des attitudes avantageuses. Ces photos seraient les compagnes les plus fidèles, le miroir où elle regarderait l’image de son Doudou chéri... » .-Ibid., p. 196.
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du tout honte de son état et ne se préoccupait pas de ce que le bourg pouvait 1 deviner ou inventer... » /

Puis ce fut le silence avant que Doudou Diouf n’écrive à nouveau dans laquelle il ne fut pas question de mariage, celui-ci se contentant simplement, après lui avoir donné quelques nouvelles de Dakar, en particulier sa rencontre avec Bounama, de s’enquérir de l’état d’avancement de sa grossesse, de lui dire qu’il pensait toujours à elle et qu’il souhaitait connaître Louga un jour grâce à elle. Cependant par le même courrier, Maïmouna avait reçu une lettre anonyme lui demandant de « chercher un autre homme et de laisser tomber Doudou Diouf » qui avait « maintenant une courte robe » avec laquelle « tout le monde le voyait au cinéma ». Et la lettre de poursuivre :
« Il t’a oubliée. Il a même juré une fois au cours d’un banquet offert par des catholiques, qu’il n’épousera jamais une femme de son milieu « à diéré » et sans éducation. Il a dit qu’il lui fallait une femme civilisée, sachant recevoir le monde et présentable en toutes circonstances. Il a insulté notre religion et nous a traités de barbares en pleine société catholique. Oublie ce jeune homme mécréant et daigne répondre à l’appel de ceux de ta race qui sont des fils de l’Islam et qui ne te trahiront jamais. 2 Un fervent adepte de la secte « Tidjannia ».

Maïmouna ne voulut pas croire aux « insinuations » de cette lettre et les considéra comme fausses, d’autant plus qu’elle venait de recevoir la lettre de Doudou Diouf, précédemment mentionnée. Puis ce fut à nouveau le silence. Yaye Daro, la mère, tomba malade à l’occasion de l’épidémie de variole qui sévit à Louga, suivie de Marième qui fut finalement sauvée par un jeune médecin africain compatissant. Cependant, après avoir perdu l’enfant qu’elle portait, elle était restée défigurée et le corps entièrement déformé. Elle commit l’imprudence selon le conteur - d’écrire à Doudou Diouf - qui était resté sans lui écrire - pour l’informer de son état :
« Une semaine après leur retour au foyer, le facteur avait apporté des lettres en souffrance à la poste. Il y en avait une de Rihanna, une de Sivy, une de Bounama. Aucune nouvelle de Doudou Diouf... En vain Maïmouna demanda-t-elle au facteur s’il n’y avait pas d’autres lettres. Il n’y avait rien de plus. Ce n’était pas possible. Même pas un mot pour demander ce qu’elle était devenue dans cette tourmente de l’épidémie... Elle attendit. Il n’y avait qu’une supposition possible : Doudou Diouf avait été malade et l’était encore... Mais alors, pourquoi n’avait-il pas songé à lui faire envoyer un mot par un camarade ? Elle réfléchit davantage et se trouva injuste. Est-ce que elle-même avait fait écrire à Doudou pour lui annoncer sa maladie ? Elle avait été si brusque, si violente, cette maladie. Rien de semblable ne pouvait arriver à Doudou... Puis elle décida d’écrire à son amant... Elle raconta la maladie de sa mère et surtout la sienne, quelle réussit à décrire avec tous les mots qu’il fallait... Imprudente, elle dicta son portrait exact tel que la grande glace le lui avait révélé. Puis elle crut tout réparer en ajoutant : « Pourtant ma beauté reviendra, j’en suis sûre, ma mère a promis de m’alimenter comme on gave une oie ». Enfin

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Ibid. p. 203. Ibid., p. 226.

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elle pleura longuement sur le sort de leur enfant mort-né... Pauvre petite 1 Maïmouna ! elle posta sa lettre et attendit longtemps... »

Doudou Diouf finit par répondre mais sa lettre était une lettre de rupture :
« ... La lettre tant attendue arriva... Quand Maïmouna aperçut le facteur qui s’approchait, une vive émotion naquit en elle. Une joie immense mêlée de crainte et de doute. Pourquoi la crainte ? Pourquoi le doute ? Elle était donc bête. Mais ce ne fut qu’un sentiment fugitif... Elle se précipita sur le facteur et lui arracha presque des doigts la lettre, la bonne lettre. L’autre sourit, la plaisanta un peu et continua sa tournée. Vite le traducteur et vite la traduction de cette longue missive. - C’est Doudou qui l’a écrite, commença l’autre. Puis il fit connaître la date et se mit à lire : Ma chère Maïmouna, « Je n’ai pas été sans apprendre la terrible épidémie qui a sévi à Louga. J’ai même pu savoir que ta mère et toi étiez tombées malades. Mais pourquoi je n’ai pas écrit depuis longtemps ? Parce que j’ai un grand chagrin sur le cœur. Je ne sais comment je vais te dire ça. Pourtant, il faut que je te le dise pour que tu sois fixée ». Ici Maïmouna eut un sursaut. Une immense inquiétude l’avait gagnée. Mais le traducteur continua : « Oui, mes parents s’opposent catégoriquement à notre mariage. Je n’arrive pas à leur faire entendre raison. Ils m’ont même menacé de me traduire devant un Conseil de Notables de Dakar. Force m’est donc, ma chère Maïmouna, de renoncer à ce mariage. « Puis la lettre continuait pendant quelques moments, avec des déclamations, des cris de détresse arrachés au cœur de Doudou. Les légendaires suicides dans la mer, au fond de quelque puits devenu célèbre à cause de cela ; les départs symboliques qui marquaient l’horreur de ce monde incompréhensif où les vieux n’arrivent pas à comprendre les jeunes ; l’éternel serment des cœurs veufs qui se promettent désormais au célibat par dégoût de la vie et par fidélité à un rêve réalisé ; tout cela fut évoqué tour à tour, en des élans plus ou moins sincères, comme un bien triste épilogue de la destinée humaine... « Adieu, ma chère Maïmouna » disait la lettre, pour terminer. Adieu, Maïmouna ! Adieu, Amour ! Adieu, Espoir ! Adieu ! Adieu !… » Le traducteur se leva doucement, comme à son habitude, tendit le papier à la jeune fille ; puis il salua et sortit... Maïmouna... n’était plus là. Une force terrible venait de broyer son existence passée et présente... Maïmouna se trouvait être la grande vaincue de la Vie, qui l’avait bafouée d’un bout à l’autre. Bafouée, vilipendée... Elle n’avait pas su dominer la Vie, lui faire donner ce qu’elle avait promis, la mettre au pas, lui faire rendre gorge. Être le grand vaincu de la Vie, c’est la mort véritable : être et n’être plus... C’est la mort véritable ; l’autre n’est qu’absence 2 totale, repos, purification... » .

C’est ainsi que se termina l’idylle de Maïmouna et de Doudou Diouf ce jeune évolué qu’Abdoulaye Sadji - à la suite des évolués et particulièrement des normaliens de la période3 - a voulu typique d’une catégorie de jeunes évolués d’une certaine période. Doudou Diouf est le type même d’une jeunesse ultra-moderniste - fruit du milieu urbain - ayant entièrement adopté
Ibid., p. 241-243. Ibid., p. 244-246. 3 Le thème se trouve, comme nous l’avons vu, en partie chez Ousmane Socé Diop, pour les années 30, chez les normaliens dans les années 40 et enfin chez Abdoulaye Sadji dont le roman date de 1952.
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les nouveaux modes de vie et rompu avec tout aspect traditionnel de leur société. Ce ne fut pas le cas d’une autre catégorie d’évolués décrits par Abdoulaye Sadji. En effet, il décrit une autre catégorie d’évolué - bien intégrés à leur société et on ne peut plus traditionalistes - celle des fonctionnaires du cadre supérieur (et subsidiairement de divers employés ou entrepreneurs riches). Alors que Ousmane Socé Diop avait décrit des évolués, petits employés ou fonctionnaires- dont Karim était le type le plus achevé -Abdoulaye Sadji, pour sa part, s’est intéressé à de très hauts fonctionnaires africains de l’époque : ceux du cadre supérieur qui, selon la description qu’il en donne, constituaient une véritable caste. Abdoulaye Sadji a vu cette catégorie d’évolués en instituteur, c’est à dire avec mépris. En effet sa sévérité en leur endroit provient certainement du fait que les instituteurs ont toujours mal vu cette cat6gorie de fonctionnaires qu’ils considéraient comme des parvenus qui, avec un léger bagage intellectuel, ont pu accéder au cadre supérieur à la suite de concours professionnels faciles, souvent pour la forme, parce qu’arrangés par les autorités administratives, tandis qu’eux mêmes, pendant longtemps, se sont vus interdire l’accès à ce cadre par quelque forme de mobilité interne que ce soit (avancement, examen, concours). Même lorsque la possibilité leur en fut donnée, les conditions à remplir se révélèrent si draconiennes que dans les faits ils en furent exclus. Abdoulaye Sadji s’est trouvé d’autant plus à l’aise pour pourfendre cette catégorie d’évolués - constituant une caste fermée et dédaigneuse - qu’il était lui-même l’un des rares instituteurs du cadre supérieur, cadre auquel il avait accédé, comme nous l’avons vu, par la voie royale du baccalauréat. Bounama, le héros d’Abdoulaye Sadji représentant ce type d’évolués - par ailleurs brave homme - avait commencé sa carrière comme « simple commis à solde journalière puis mensuelle », dans l’administration. Par la suite-après s’y être préparé par divers concours professionnels - il accéda au cadre des aides-comptables puis à celui des comptables du cadre supérieur des Travaux Publics, les Travaux Publics faisant partie des secteurs où la possibilité fut offerte, à partir d’un certain moment, aux africains d’accéder au cadre supérieur. Bounama ne pouvait que réussir, vu qu’il avait le soutien de ses chefs et que le concours n’était qu’une simple formalité :
« Il était alors aide-comptable aux Travaux Publics. Quelques années plus tard, divers concours donnant accès dans le cadre supérieur s’ouvrirent, parmi lesquels celui de comptable des Travaux Publics. Estimé de ses chefs et- soutenu par eux, il 1 réussit presque sans concourir... »

Il se maria avec Rihanna la sœur de Maïmouna et mena la grande vie dans sa maison, devenue « celle du Bon Dieu » et le « rendez-vous de tout ce que le pays comptait de plus sélect »,2 entre autres, ses pairs du cadre supérieur. C’est la réception qu’il a offerte, en présence de ces derniers, qui donne
1 2

Ibid., p. 90. Voir supra.

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l’occasion à Abdoulaye Sadji de décrire au vitriol, les mœurs de cette catégorie de fonctionnaires et d’évolués. Voici, en effet, ce qu’il en dit :
« Les vrais invités, les amis de Bounama, arrivaient de temps en temps et étaient admis dans le salon, individus pour la plupart très imbus de leurs personnes, tous agents du cadre commun supérieur comme Bounama, ou comptables du Commerce enrichis par leur « zèle ». Il fallait voir comme ils s’affalaient dans les fauteuils, l’air infiniment détaché, une jambe sur l’autre, et les bras en ailes de vautour fatigué. Il fallait entendre leur langage traînant mi-français, mi-ouoloff, leurs rires bourgeois et leurs soupirs de feinte lassitude. Un groupe plus homogène arriva 1 bientôt, la « société des jeunes Hadj » . Encore des gens du cadre supérieur qui avaient eu le mérite d’épargner la moitié de leurs grosses soldes pour aller visiter les « Lieux saints de l’Islam ». Ils portaient tous la même culotte marocaine, la même veste, étaient tous coiffés et couronnés à la Haroun-al-Rachid, mais point de chapelets ni de bouilloires pour les ablutions. Ils avaient la réputation de gagner partout le suffrage des femmes, ce qui multipliait les pèlerinages à la Mecque et grossissait la Société des jeunes Hadj... Eux aussi furent reçus dans le salon où leur attifement mit une note bien orientale... De temps en temps un autre crâneur faisait une entrée sensationnelle dans la maison, suivi d’un griot qui hurlait ses éloges. On chuchotait son nom dans la foule, et il pénétrait dans le salon où son arrivée produisait de bruyantes effusions sur la sincérité desquelles il y aurait beaucoup à 2 dire... »

C’est, également, par rapport à leurs comportements chez les jeunes filles qu’ils veulent courtiser - ici Maïmouna – que ces éléments sont jugés par Sadji :
« L’atmosphère devint plus gaie, les hommes se pavanaient et les femmes se pâmaient de rires. - Maître de céans, lança un jeune Hadj, je suis candidat. Son doigt était pointé dans la direction de la belle Maïmouna. « Et je ne suis pas homme qui fait demi-tour ». Un griot saisit l’occasion au vol. - Rien de plus vrai M’Bodj, descendant des Bracks, Brack au Oualo, Damel au Cayor, Teigne au Baol, Bour au Sine et au Saloum. Tu es allé à la Mecque et tu as construit des villas à Dakar. Tu ne peux pas faire demi-tour, Dieu m’en est témoin – Je n’accepterai ta candidature, plaisanta Bounama, que quand tu auras fait trois fois le pèlerinage à la Mecque, trois fois jeune Hadj. Le griot intervint à nouveau. -Il ira, s’il le faut, dix fois à la Mecque pour avoir Maïmouna. Oui, Diaw descendant des Bracks comme lui. Vous ignorez tous les deux qui vous êtes, laissez moi vous le dire donc. Vous êtes cousins et le même sang coule dans vos veines. Voilà pourquoi vous êtes également nobles, également généreux. Le sang ne se perd pas. En vos deux noms, en vos deux personnes le Oualo étonne Dakar et le Monde. Diaw, donne-lui la main de Maïmouna, il ira dix fois, quinze fois à la Mecque. Et, se tournant vers la belle Maïmouna : - Tall, Tall, dit-il, maudites soient les langues... Les louanges débitées sur le compte de Chérif M’Bodj et de Bounama Diaw compliquaient singulièrement la situation. Les autres se sentaient brimés. Alors de partout montèrent comme une réplique des éloges adressés à d’autres jeunes Hadj, à d’autres fonctionnaires hauts placés, qui avaient, eux aussi, bâti villas et maisons à étage, acheté troupeaux et voitures, et qui appartenaient aux souches les plus anciennes du pays. Ce fut un crescendo de vos cherchant à se dominer les unes les autres, un étalage de richesses réelles ou illusoires. Un duel de mots révélant la

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Des jeunes El Hadj qui avaient fait le pèlerinage à la Mecque qui à l’époque, était un luxe qui n’était pas donné à tout le monde. 2 Ibid., p. 105-106.

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sourde rivalité qui devait exister entre ces jeunes gens apparemment unis par l’amitié et le même idéal... »

Et Abdoulaye Sadji de poursuivre sur les mœurs amoureuses de ces personnages :
« Ce fut pour de nombreux prétendants, l’occasion de poser officiellement leur candidature à la main de Maïmouna et d’oser « attaquer » par la suite. « Attaquer un poste », au sens sénégalais du mot, c’est aller à la conquête de l’amour d’une femme. Pour cela, il faut s’armer jusqu’aux dents, comme un vrai combattant de l’honneur et de la gloire. Que débarque une beauté dans une ville, il y aura toujours des cavaliers à l’affût ne rêvant que d’équipées amoureuses. C’est la ruée chez la nouvelle venue, où ils affronteront leurs personnes, leur naissance et leurs richesses. Les plus forts l’emportent et occupent le « poste ». Ce n’est pas tant l’amour qui les guide, l’amour délicat, sublime, sincère. Seul les préoccupe le renom de la galanterie et de succès qui se peut tirer de duels semblables. Les prétendants aux grâces de Maïmouna étaient une demi-douzaine de viveurs aussi entreprenants et célèbres les uns que les autres. Ils menaient un train de vie assez extraordinaire et faisaient valser avec aisance les billets de banque et les louis d’or. On peut dire que de tels personnages créaient de nouvelles dynasties placées non plus sous le signe du droit divin mais sous le fantôme ressuscité du veau d’or. La plupart entretenaient harem, cour, attelages. Tous avaient des suivants dévoués à leur personne et des griots qui les encensaient. Leurs visites chez Maïmouna pouvaient être considérées comme un évènement de grande importance. Ils s’affirmaient de manières diverses, faisaient « feu » et s’en allaient, laissant derrière eux une traînée de gloire et de musique. Maïmouna les accompagnait jusqu’au seuil de la porte d’entrée, restait quelque temps avec eux et revenait 1 s’asseoir dans le salon... »

Abdoulaye Sadji a décrit ici - pour la condamner - une réalité sociologique de la société sénégalaise de la période, qu’Ousmane Socé Diop eut également à fustiger après y avoir fait évoluer son héros Karim durant la période où il faisait la cour à Marième, puis à Rufisque avec Aminata. Dans les deux cas, ce sont les griots et leur pratiques, les conduites d’ostentation qui son condamnées. Chez Abdoulaye Sadji elles atteignent - compte tenu du statut social des intéressés - des dimensions qu’elles n’avaient pas chez Ousmane Socé Diop, dont le héros Karim était un tout petit employé de commerce qui se débrouillait et s’endettait fortement pour pouvoir mener le train de vie qu’exigeait « l’attaque » et la fréquentation de femmes du type de Marième, Aminata et Maïmouna, c’est-à-dire des évoluées urbaines non instruites et traditionalistes. Maïmouna, il est vrai - et c’est par sa bouche que Abdoulaye Sadji a condamné ce type d’évolués traditionalistes portés sur l’ostentation - n’a jamais aimé ce milieu, lui préférant en définitive la compagnie d’un évolué moderniste, Doudou Diouf, renonçant ainsi à tous les avantages que ce milieu lui offrait2 et surtout au beau parti que constitua celui sur lequel le choix de ses tuteurs (Bounama et Rihanna) s’était arrêté, Galaye Kane:
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Ibid., p. 107-110. « ...Il suffisait désormais à Maïmouna de formuler une idée pour que celle-ci se matérialise sur le champ. Parlait-elle de couture ? C’était l’occasion de lui acheter une machine à coudre. De nouveautés arrivées chez Jim ? Un prétendant y courait le lendemain pour collectionner tout ce qu’il y avait de plus somptueux. Ignorait-elle l’heure que marquait la pendule ? C’était

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« Nous avons à parler sérieusement aujourd’hui, Maï, dit Bounama à sa belle sœur... Ta sœur Rihanna et moi avons jugé opportun de soulever dès aujourd’hui la question de ton mariage... Ce n’est pas les prétendants qui nous manquent d’ailleurs la plupart des amis qui fréquentent ici sont dignes de toi... Notre devoir était donc de voir, ta sœur et moi, celui d’entre eux qui te conviendrait le mieux comme époux. Tous, à peu près m’ont demandé ta main. Je n’ai rien voulu promettre sans te consulter auparavant. Car je pense qu’i1 est insensé et même criminel d’accorder la main d’une jeune fille sans son consentement préalable. Nos pères en usaient autrement, mais nos pères avaient certainement tort... Aimes-tu déjà quelqu’un ? ... Non, je n’aime encore personne... Aucun de ceux qui viennent ici ne te plairait comme époux ? -Non... Non ? Et si nous t’en proposions un, l’accepterais-tu ? Maïmouna, cette fois, ne répondit pas. Je vais te citer, poursuivit Bounama, les noms de tous ceux qui m’ont demandé ta main : Massar Gaye, Chef Comptable, Alioune Dieng, entrepreneur, Galaye Kane, entrepreneur, Sidya Sarr, commerçant, Médoune Waly Gaye, commis des Services financiers, Iba Soulèye Sow, commis des Contributions, Diabèle Gueye, propriétaire et entrepreneur, qu’en dis-tu ? Maïmouna resta muette, la tête baissée... -Nous avons, Rihanna et moi, après y avoir beaucoup réfléchi, déterminé notre choix. Nous avons pensé à Galaye Kane. Galaye est vraiment un garçon très estimable et il pourra faire, j’en suis persuadé, un excellent mari... Je ne lui connais aucune faiblesse. D’autre part, il est de bonne famille et sa fortune est assurée ... La jeune fille, excédée dit, sans lever la tête : Je ne ferai que ce que vous me direz de faire... C’est donc entendu Maï, tu approuves notre choix, tu veux épouser Galaye ? -Oui... Il fut donc décidé que Maïmouna Tall serait donnée en mariage à un nommé Galaye Kane, entrepreneur de son état. Un jeune Hadj, naturellement. Ce Galaye Kane qu’on disait riche à millions ! Sa fortune s’était développée comme un mauvais champignon. Un peu partout, à Dakar, il possédait maisons ou villas. D’aucuns disaient même que toute maison en liquidation le trouvait debout sur son seuil. Toujours acquéreur, ce Kane !... Chez Bounama, il était de ceux qui faisaient le moins de bruit... La nouvelle se répandit vite te dans Dakar. Chacun la commenta à sa façon. Les autres prétendants, on s’en doute, ne l’accueillirent pas avec satisfaction. On trouva beaucoup de mauvaises choses à dire sur les origines de Galaye et sur celle de sa fortune. On parla de la cupidité de Bounama et de sa femme. On n’épargna même pas Maïmouna, la pauvre innocente. C’est une équipe 1 de « parvenus » disaient les plus méchants » Maïmouna au fond d’elle-même ne voulait pas de ce mariage. Déjà, elle avait une opinion négative de tous ces prétendants avant que le choix ne se fût arrêté sur celui-ci : « Aucun de ces galants ne lui plaisait. Ils étaient trop importants, trop célèbres, trop tonitruants pour lui plaire... Au fond d’elle-même, elle gardait une plus large estime à des garçons comme Doudou Khaïry/ (l’un de ses prétendants à Louga)/, jeunes, simples, spontanés, peut-être sincères... Des jeunes gens de cette aune étaient plus à sa portée que les fameux dandies de la vie dakaroise... Certes ces prétendants réalisaient parfaitement son idée de la noblesse et de la richesse, ils 2 choquaient sa conception du bonheur intime et égoïste... » .
inadmissible, une jeune fille comme il faut, devait non seulement savoir lire l’heure, mais posséder une montre-bracelet. On lui en acheta une de haute qualité et on lui apprit à y lire l’heure. Les plus délicats lui envoyaient régulièrement des pommes, des pâtisseries, de gigots de mouton rôtis au four. De même, elle recevait parfois des enveloppes contenant des sommes importantes, avec une petite phrase pour leur éventuel emploi : - Pour t’acheter des bonbons... - Pour aller au cinéma... Un des prétendants le plus avisé lui acheta à la Foire une superbe poupée, travaillée avec art. Une poupée presque vivante... Ce fut le plus beau cadeau qu’elle reçut ; en l’honneur de la poupée, elle organisa une fête... » .- Ibid., p. 112-113. 1 Ibid., p. 139-142. 2 Ibid., p. 111-112.

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C’est surtout après ses mésaventures et son retour à Louga qu’elle laissera libre cours à sa condamnation de ce milieu artificiel dans lequel elle avait vécu à Dakar, exprimant par-là même, le sentiment profond de l’auteur Abdoulaye Sadji. En effet revenue à Louga, chez sa mère, à l’occasion d’une conversation, elle tint ce langage à cette dernière :
« Je n’aimais pas les hommes qui fréquentaient chez Bounama. et qu’on voulait à tout prix jeter dans mes bras. Ils étaient trop bruyants et tous étaient déjà mariés à deux ou trois femmes. J’aurais été la quatrième ou la cinquième, adulée pendant 1 quelque temps, délaissée après... »

Avant cela, elle avait plus nettement encore - traduisant la pensée de l’auteur -tenu, à son amant venu l’accompagner, le langage suivant, auquel il répondit d’ailleurs par des propos de la même veine :
« ...Rihanna... s’est comportée à mon égard comme ne l’aurait pas fait une étrangère. Elle a même repris tout ce qu’on m’avait donné, la machine à coudre, la montre-bracelet, la plus grande partie de mes vêtements et de mon or. -Bah ! C’est qu’elle tenait trop à se marier à un homme du genre de son type, riche, orgueilleux, un de ceux qui se prennent pour l’aristocratie du Sénégal. - « Tiam » (« expression de mépris »). Rien ne me dégoûte comme ces personnages qui étalent leurs richesses et se croient grands parce que des griots les flattent à longueur de journée. Je n’ai jamais osé rien dire, mais mon cœur se révoltait constamment en leur compagnie. - Que veux-tu, ce sont des parvenus. Il sont d’un 2 autre monde, un Monde d’ailleurs sur le point de mourir... »

Telle était donc la véritable pensée de Maïmouna (et partant de l’auteur) sur cette catégorie d’évolués faite de traditionalistes « de haut de gamme » comme les fonctionnaires du cadre supérieur et certains commerçants et hommes d’affaires sénégalais. Abdoulaye Sadji a décrit au passage d’autres catégories d’évolués, particulièrement ceux du corps médical. D’abord les médecins auxiliaires représentés par le jeune médecin qui sauva la vie à Maïmouna, lorsqu’elle fut hospitalisée :
« Un matin, après la visite réglementaire, le médecin blanc, accompagné du médecin noir, fit le bilan de l’évolution de la maladie devant les aides-médecins et les infirmiers supérieurs réunis. Il était consciencieux, ce médecin blanc... Il mit surtout en relief le cas de Maïmouna et développa une sorte de cours sur les multiples cas de variole.- Vous savez, n’est-ce pas, par quoi elle débute. Je vous en ai déjà parlé. Et bien, maintenant... nous nous trouvons devant un... cas, spécial, le cas des femmes enceintes. Alors n’est-ce pas, tenez, le cas de cette fille. Elle est durement touchée. En effet, elle fait une variole confluente, espèce redoutable. Vous avez vu que son corps est couvert de pustules extrêmement nombreuses, empiétant les unes sur les autres. La possibilité d’une forme hémorragique n’est pas à écarter à cause de son état de grossesse. Retenez bien ces données pour l’avenir. Autre chose, vous avez remarqué chez elle une ophtalmie purulente. Cela ne pardonne pas. A supposer qu’elle s’en tire, ce que je ne crois pas, elle perdra forcément la vue. Et, s’adressant au médecin auxiliaire noir, qui venait après lui, il ajouta : - Je vous prie, M. Hagne, de la surveiller de très près... Mais non,

1 2

Ibid., p. 204. Ibid., p. 192-193.

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Maïmouna ne pouvait pas mourir. Elle était trop jeune, elle était trop belle pour mourir... C’était le moment ou jamais de l’entourer de soins les plus poussés... »

Intervient alors le jeune médecin auxiliaire :
« Le médecin auxiliaire s’y employa. Le cas de cette jeune fille devenait passionnant pour lui. Il tenait coûte que coûte à la sauver. C’était un jeune médecin auxiliaire encore imbu de l’infaillibilité de sa science. La voix des éminents professeurs retentissait encore dans son esprit. Avec elle, les théories sur l’esprit de sacrifice et d’abnégation du Médecin le rendaient sourd et aveugle devant le danger. Un élan d’humanité, en ce qui concernait le cas de Maïmouna, le poussait à combattre la maladie pouce par pouce. Et cet élan lui fut donné par un sentiment d’incommensurable pitié pour Yaye Daro, toujours prostrée. Bon fils, il imaginait sa mère à lui dans une telle détresse, abandonnée, méconnue, livrée aux aléas du sort et à l’autorité de la médecine officielle. Il en ressentit presque de la douleur. Rien ne devait l’empêcher de sauver cette jeune fille. Il oubliait les lacunes de son savoir, le fatalisme sommaire dont il avait entrevu le développement à l’école coranique, il méprisait jusqu’à la terrible force des impondérables qui, dans tous les domaines, pouvaient bouleverser les calculs les plus exacts, anéantir les pouvoirs les mieux fondés. Si la mort ne pouvait être combattue par la médecine et par la volonté de vaincre le mal, à quoi bon être médecin, à quoi bon lutter pour la vie des hommes ? Quelque temps après, Maïmouna accoucha presque sans effort. Une masse informe, qui était comme une partie d’elle-même à moitié liquéfiée. - Votre enfant est sauvée, dit triomphalement le brave médecin auxiliaire à la mère Daro... Leur séjour au lazaret dura soixante-cinq jours. Maïmouna et Yaye Daro restèrent 1 longtemps avant de pouvoir retrouver leur existence normale... »

Sadji a eu ensuite à évoquer les sages-femmes avec Mademoiselle « Jeanne » une « fille de couleur parlant avec un léger accent du sud », Mademoiselle « Jeanne » étant typique des sages-femmes de l’époque donc beaucoup - bien que servant dans la capitale - étaient des ressortissantes des pays du Sud et souvent des métisses. D’autre part, celles-ci étaient souvent célibataires pour les raisons vues précédemment.
« En sortant du bureau, Bounama rencontra, Avenue William-Ponty, une sagefemme qu’il connaissait bien et qu’il aimait à plaisanter: - Alors à quand ce mariage ? dit l’homme. - Quand vous serez débarrassé de votre « N’Gouka » répondit en riant la jeune femme. Depuis que Bounama l’avait plaisantée en disant : « Vous savez, Mademoiselle, c’est une épouse comme vous qu’il me faudrait », et qu’elle avait répondu malicieusement : « Oui, certes, si vous n’aviez pas une « N’Gouka », cela ne variait plus. Désormais, chaque fois qu’ils se rencontraient, c’était: « A quand ce mariage ? » Réponse : « Quand vous serez débarrassé de votre « N’Gouka » (« perruque, mot employé péjorativement pour désigner la femme de mœurs sénégalaises ».)... Ils échangèrent quelques plaisanteries puis se quittèrent. Mais une idée traversa le cerveau de Bounama...- A propos j’avais besoin de vous voir... Ma belle sœur est malade depuis quelque temps ça ne va pas, elle a des malaises, elle manque d’appétit, elle dépérit à vue d’œil... C’est bon, j’irai demain dans la matinée... La fille de couleur parlait avec un léger accent du Sud. Elle devait être du Dahomey ou de la Côte d’Ivoire... /Le lendemain/... C’était Jeanne, la sage-femme, la métisse du Sud. Rihanna la reçut dans le salon avec la courtoisie d’une femme Sénégalaise bien éduquée. Jeanne était restée longtemps à Dakar. Elle parlait la langue du pays avec cette application qui distingue les étrangers des autochtones. Après quelques minutes d’entretien avec Rihanna, elle se fit introduire auprès de la jeune fille. Rihanna revint en hâte dans le salon, sortit un verre et envoya chercher une bouteille de
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Ibid., p. 238-239.

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bière glacée. Au bout d’un quart d’heure, Jeanne sortit avec son même aire détaché, le bras droit battant la mesure... - C’est parfait, Madame Bounama, j’ai examiné votre sœur. Rien de grave, rassurez-vous. Je vais tâcher de rencontrer votre mari, à midi, pour lui indiquer les médicaments qu’il doit acheter... La petite a déjà beaucoup de médicaments, c’est magnifique, mais aucun ne convient... Elle alla directement avenue William-Ponty... L’homme arriva bientôt... Écoutez, Monsieur Bounama, c’est une révélation que je n’ai pas osé faire à votre femme,... Votre 1 belle sœur est en état de grossesse... »

Telles sont les figures d’évolués qui apparaissent dans le roman d’Abdoulaye Sadji. Ainsi donc les instituteurs-écrivains ont été en définitive des évolués qui ont parlé des évolués, au plan général, en posant le problème de leur adaptation au nouveau monde, à travers la problématique des rapports entre tradition et modernisme. Aussi bien Amadou Mapaté Diagne qu’Ousmane Socé Diop et Abdoulaye Sadji - ces deux derniers particulièrement - ont traité du malaise des évolués et leurs difficultés à s’insérer dans leur nouveau monde. Ils ont tous été très largement critiques à l’égard de certaines pratiques traditionnelles qui ont cessé d’être fonctionnelles dans la société moderne – telles que toutes celles qui viennent d’être passées en revue – comme ils ont eu également à en mettre d’autres en cause mais cette fois par touches et en passant. En effet, Ousmane Socé Diop comme Sadji, ont eu à développer, sur certains points, des thèses que l’on trouvait chez beaucoup d’évolués, ils l’ont cependant fait occasionnellement, contrairement à Amadou Mapaté Diagne qui en avait fait le fond de son œuvre. C’est ainsi qu’on note chez Ousmane Socé Diop, de petites réflexions, introduites au passage dans le développement général, sur le Sénégalais, les Ouolofs (ou les Noir) telles que celles-ci : - Ostentation
« Ainsi, ils sacrifiaient leurs propres besoins et ceux de leurs parents à leur générosité envers les griots et les amis. Il ne fallait pas que, dans le monde on pût dire qu’ils étaient avares ou même économes : pour eux « Charité bien ordonnée » commençait par les autres. Cette mentalité avait pour origine ce goût pour la parade inné chez le sénégalais ; l’on devait hors de la maison paternelle se faire remarquer 2 par son costume, sa dépense et sa conduite... passer pour un « samba-linguère » ! « Ils parlaient de ne plus dépenser stupidement leur gain pour des amoureuses qui ne cherchaient qu’à s’enrichir et les « plaquaient » aussitôt qu’un plus fortuné se présentait. Ils voulaient s’assagir, avoir une gentille femme et vivre tranquille dans 3 leur ménage... »

- Condition de la femme
« (Aminata) ne savait ni lire ni écrire, en aucune langue. Comme la presque totalité des sénégalaise musulmanes. La lettre avait été écrite par un jeune homme quelconque. « Au Sénégal, malgré les efforts de l’École française, on ne voulait pas instruire les filles » : « Une femme cultivée est une source d’infortunes conjugales ». Il fallait donc un harem moral, enfermer l’esprit, instigateur du corps,
1 2

Ibid., p. 168-170. Karim, op. cit., p. 29. 3 Ibid., p. 62.

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dans la forteresse de l’ignorance. Seulement, l’expérience n’a jamais démontré que les femmes incultes fussent les plus fidèles. Et, d’autre part, une évolution décisive de la Société ne pourra se faire sans le concours de l’élément féminin. A l’école française, la sénégalaise acquiert un bagage de connaissances qui la rendent plus consciente de son rôle, capable de donner aux enfants les premiers éléments d’une éducation rationnelle et d’introduire dans le ménage plus de bien-être et 1 d’hygiène... »

- Préjugé à l’endroit des travaux manuels
« Karim connut une classe de jeunes gens qu’il n’avait jamais soupçonnés : tous sans travail. Les plus « calés » avaient le Certificat d’études primaires. Leur situation frappa Karim et il en parla à ses amis lettrés. Le maître d’école entreprit une explication : Immédiatement après la crise économique, le commerce a été florissant au Sénégal. Ces jeunes gens trouvaient alors dans les maisons de commerce des emplois de « copistes », dactylos, releveurs de comptes-courants, encaisseurs, « pointeurs », etc... Le rythme des affaires s’est ralenti ; du jour au lendemain, ils ont perdu leurs places. Le malheur est qu’ils ne veulent faire d’autre, travail que celui de bureaucrate qu’il jugent « distingué ». Pêcheur, cultivateur, marchand ou artisan ? Non! Descendre si bas ! Or ils n’ont pas assez d’initiative pour mener à bien un commerce ou une industrie qui leur assure la subsistance... » Le bachelier écoutait avec impatience, il coupa la parole à l’instituteur. Nous, sénégalais des villes, avons un préjugé contre les métiers manuels. Il y a des progrès, puisque certains consentent, de nos jours, à devenir maçons ou menuisiers. Pourtant le préjugé existe toujours et tel jeune homme qui se verrait réduit uniquement à la seule profession de portefaix, préférerait vivre en parasite de la société. Et un pays qui ne veut pas travailler, qui se complaît dans la mollesse et le plaisir, va à sa perte dans la grande lutte pour la vie. Ce n’est que par le travail et par l’épargne que l’on s’élève vers le « Mieux être ». En Europe, la société ne permet pas aux fainéants de vivre. Qui n’y gagne point son pain s’expose à la faim. Qui ne peut devenir ingénieur ou commerçant se fait menuisier ou marchand de légumes. A ce point de vue, conclut le maître d’école nous devrions prendre en 2 exemple ces pays de vieille civilisation ».

- Attachement morbide à la médecine traditionnelle
« L’oncle Amadou fit transporter le malade à l’hôpital. Le médecin diagnostiqua le paludisme, compliqué de dysenterie. Il manifesta de la mauvaise humeur, les indigènes attendaient toujours que leurs malades fussent gravement atteints pour se référer à la science des blancs. Ils commençaient par traiter le mal, eux-mêmes, selon les formules empiriques de leur médecine populaire. S’ils en usaient ainsi, c’est qu’à l’hôpital on ouvrait ventre et thorax et l’on manipulais organes et viscères, or cela, était œuvre sorcière et sacrilège. Et la plupart des malades n’y venaient qu’après avoir épuisé racines, écorces et autres grogues de guérisseurs. Pour la même raison, ceux qui y arrivaient, agonisants, n’en sortaient que 3 rarement... »

Ainsi, étaient, émises en passant, quelques chez Ousmane Socé Diop, quelques petites idées - que l’on trouvait également chez les évolués normaliens - reflétant l’idéologie coloniale à laquelle les évolués avaient été soumis d’une manière ou d’une autre, dans les différentes catégories d’écoles qu’ils avaient eu à fréquenter.
Ibid., p. 90. Ibid., p. 120-121. 3 Ibid., p. 131-133.
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Abdoulaye Sadji a eu la même démarche qu’Ousmane Socé Diop mais s’il a eu à évoquer entre autres quelques questions relatives à la condition de la femme, il a surtout insisté, pour sa part, sur les croyances d’ordre mystique. Tant en ce qui concerne la condition féminine que les croyances, ses condamnations sont implicites. Il n’insiste pas trop et surtout évite de donner l’impression d’adhérer à l’idéologie coloniale sur ces points. - La condition de la femme
« Dieu merci, elle avait échappé au sort de ces femmes de la brousse, couvertes de la poussière des chemins et des lougans, qui trimaient à la place de leurs mari, n’ayant qu’un seul droit, faire une progéniture nombreuse et épuisante. Elle s’était 1 mariée dans un milieu qui convenait à la délicatesse de ses instincts... » « Je sais que tu souffres trop, ma sœur. Épouser quelqu’un qu’on n’aime pas est une des plus grandes misères de la femme. Hélas ! c’est notre destinée à toutes. Nous sommes tenues de nous conformer au vœu de nos parents et c’est pour le moins révoltant, car chaque être devrait être libre de choisir l’être qui lui plaît. Il est vrai aussi que notre docilité, l’obéissance à nos parents, nous garantissent contre bien des déboires, nous maintiennent dans la bonne tradition, dans la sagesse. Mais 2 quand même... »

- La sorcellerie
« Parfois la vieille rapportait de ses visites des sachets de poudre et des boules de papier qu’elle fixait au corps de Maïmouna ce qui accroissait sans cesse le nombre déjà considérable de ses amulettes. Un jour elle s’en ouvrit clairement à la petite. Partout où elle avait consulté, les devins lui avaient dit : « Que Maïmouna se débarrasse d’une certaine enfant noire qui a même âge qu’elle et dont la maison est à proximité de la vôtre. Qu’elle évite sa compagnie. Elles n’ont ni la même tête, ni le même œil. C’est cette enfant si attachée à Maïmouna qui, par un pouvoir héréditaire de sorcellerie, trouble le sommeil de ses nuits ». Une enfant noire de l’âge de Maïmouna ? La mère Daro n’eut pas besoin de chercher longtemps. Une seule fille du quartier fréquentait assidûment chez les Daro, acceptait souvent d’y manger, vouait enfin à Maïmouna une sympathie, une tendresse anormales. C’était la petite Karr, Kar-Yalla, comme on l’appelait communément dans le quartier. Belle à ravir, mais d’un genre spécial. Elle était noire de la tête aux pieds... Toute sa famille était affectée de cette beauté physique, ce qui était peut-être à l’origine de « ce qu’on disait d’eux ».- Une confidence, ma petite, avait dit Yaye Daro à sa fille. Évite d’aller avec Karr. Ne lui dis rien, mais fuis-la autant que possible... Surtout ne marche pas à côté d’elle dans le crépuscule, et rends lui toujours les tapes eu elle te donne, quels que soient le prétexte ou le lieu. Ne mange ni ne bois chez elle et n’accepte pas d’eux le moindre morceau de « kola ». Maïmouna, à ce discours, eut peur pourquoi toutes ces défenses... ? Karr, si gentille avec elle, pouvait-elle lui vouloir du mal, à elle, Maïmouna, sa meilleure camarade ?... Écoute, ma fille, continua Yaye Daro. Certaines personnes ont des dispositions surnaturelles cachées en elles et qui les distinguent de l’homme ordinaire. Leur œil démesurément long voit à travers notre corps, comme toi à travers une eau claire et limpide. La forme et la grosseur de notre corps, de notre foie, les moindres replis de nos entrailles, elles voient tout, rien ne leur échappe. Ces personnes surnaturelles ne s’approchent de nous que lorsqu’elles nous jugent à point pour satisfaire leurs incroyables appétits. Ayant de par leur beauté et leur don de séduction, gagné entièrement notre confiance, elles nous rendent malades d’une maladie apparemment banale, mais d’allure galopante. Alors si un guérisseur réputé n’est
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A. Sadji, Maïmouna, op. Cit., p. 145. Ibid., p. 149.

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