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Les magistrats et l'administration de la justice

De
320 pages
Ce livre reconstruit le groupe des juges lettrés au service du roi au Portugal et dans ses territoires d'outre-mer. Ces juristes, assistant le roi de leur compétence technique et scientifique, constituent un groupe bureaucratique puissant. Sont ici croisées histoire politique et institutionnelle, histoire sociale et analyse des réseaux, pour retracer les origines sociales et géographiques de ces magistrats, leur recrutement et les parcours professionnels ouverts par le service de la couronne.
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Les magistrats
et l’administration de la justice



















Mondes lusophones
Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin


La collection Mondes lusophones publie des ouvrages sur cet espace éclaté hérité de
l’Empire portugais, de l’Océan indien au Brésil.




Titres parus


Marie-Jo FEIRRERA, Le Brésil indépendant et le Portugal, 1822-1922, 2012.
Pucinelli ORLANDI, La construction du Brésil, 2011.
Felipe CAMMAERT, L’Écriture de la mémoire dans l’œuvre d’António Lobo
Antunes et de Claude Simon, 2009.
Agnès LEVECOT, Le roman portugais contemporain. Profondeur du temps,
2009.
E. TAVARES, Littératures lusophones des archipels atlan-tiques, 2009.
I. BATISTA de SOUSA, São Tomé et Principe de 1485 à 1755 : une société
coloniale, 2008.
J. M. da COSTA ESTEVES, La littérature portugaise contemporaine. Le
plaisir du partage, 2008.
F. NUNIZ & D. PAES (texte établi et traduit du portugais par M. ROUCH),
Chroniques des Rois de Bisnaga, 2008.
I. MUZART-FONSECA dos SANTOS, J. M. da COSTA ESTEVES, D.
ROLLAND (organisateurs), Les Îles du Cap-Vert. Langues, mémoires, histoire,
2007.
L. LOISON, L’expérience vécue du chômage au Portugal, 2006.
M. MONTENEGRO, Un culte thérapeutique au Portugal. Entre Moïse et
Pharaon, 2006.
M. MONTENEGRO, Une thérapie traditionnelle au Portugal. Les bruxos,
leurs clients et leur monde, 2005.
A. BARBE, Les îles du Cap-Vert, une introduction, préf. C. Ivora, 2003.





Nuno Camarinhas








Les magistrats
et l’administration de la justice

Le Portugal et son empire colonial
e e(XVII -XVIII siècle)







































Photo de couverture : Gravure de Guilherme Francisco Lourenço Debrie
(?-1755), Justitia elevat gentem - proverb. Cap. 14. V. 34 - Lisbonne :
s.n., 1747, Biblioteca Nacional de Portugal (détail).











© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-99602-1
EAN : 9782296996021
GLOSSAIRE

Casa da Suplicação – Chambre des enquêtes, cour d’appel de Lisbonne.
Conselho da Fazenda – Conseil des Finances. Guerra – Conseil de Guerre.
Conselho de Estado – Conseil d’État.
Desembargador – Conseiller, magistrat d’une cour d’appel. gador do paço – Conseiller du Palais, magistrat de la cour
suprême.
Desembargo do Paço – Conseil du Palais, cour suprême.
Mesa da Consciência e Ordens – Tribunal de la Conscience et des ordres.
Relação da Bahia – Cour d’appel de Bahia.
Relação de Goa – Cour d’appel de Goa.
Relação do Porto – Cour d’appel de Porto.
Relação do Rio de Janeiro – Cour d’appel de Rio de Janeiro.
Senado da Câmara de Lisboa – Conseil municipal de Lisbonne.
Vereador – Conseiller municipal.

ABRÉVIATIONS UTILISÉES

AML – Archives Municipales de Lisbonne.
ANTT – Archives Nationales - Torre do Tombo.
BA – Bibliothèque d’Ajuda.
BNL – Bibliothèque nationale de Lisbonne.
HOC – Habilitações da Ordem de Cristo.
HSO – Habilitações do Santo Ofício.
Ord. Fil. – Ordenações Filipinas

5


INTRODUCTION

Cette étude est le point d’arrivée d’un long chemin personnel de
recherche qui a commencé il y a maintenant plus d’une dizaine d’années.
Tout est parti de la participation à un projet sur les juristes portugais de
1l’Ancien Régime, le projet SILA . Il s’agissait de l’étude prosopographique
des juristes portugais qui avaient produit des textes, imprimés ou manuscrits.
Ce fut notre premier contact avec le monde des lettrés. Cet objet d’étude, les
auteurs de textes juridiques, ne coïncide pas parfaitement avec le nôtre, mais
ils partagent beaucoup de points communs. En dépouillant les archives à la
recherche de données biographiques sur ces auteurs, des magistrats pour
beaucoup d’entre eux, notre intérêt pour le groupe judiciaire s’est développé.
C’était un monde de personnages dont le rôle politique se révélait de
façon empirique au chercheur débutant. La poursuite de notre participation
au projet et les lectures qui s'ensuivirent nous ont attiré vers l’étude d’une
partie de ce groupe lettré : celle des magistrats. En fait, les individus étudiés
par le projet SILA ne représentaient qu’une partie du groupe judiciaire – les
magistrats qui avaient publié des textes. En outre, cette partie ne nous
semblait pas représentative de l’ensemble des magistrats car elle était
constituée surtout par les plus hautes sphères de l’appareil judiciaire
portugais : les magistrats qui nous ont laissé des ouvrages juridiques sont,
normalement, ceux qui ont des carrières au niveau le plus élevé du groupe,
voire ceux qui participent le moins à la totalité du cursus honorum judiciaire.
Une étude à caractère plus personnel et exploratoire a donc commencé
par délimiter un échantillon de quelques centaines d’individus et a fait
2l’objet d’un mémoire de master . Le propos de ce premier travail était
surtout de construire des outils méthodologiques d’exploration d’un
ensemble de données issues d’un corpus diversifié de sources. C’était une
façon d’apprendre à manier cet objet historiographique et de rassembler des
informations qui permettraient d'en saisir toute la dimension. Le travail
comprenait aussi une part de questionnement des données sur l’échantillon
de façon à mieux tester les outils méthodologiques.
Après cette première esquisse du groupe des magistrats, la volonté
d’entreprendre l’étude de la totalité des individus qui ont servi la couronne
portugaise comme magistrats nous a conduit à ce travail. Les raisons de ce
choix et de ses critères seront explicités plus avant.
Dans le même temps, des questions d’actualité nous ont incité à
poursuivre l’étude de ce groupe. Le thème de la justice au Portugal a connu

1
Le projet s’appelait Storia Iurisprudentia Lusitaniae Antiquae (SILA) et bénéficiait du concours de la
Fundação para a Ciência e a Tecnologia du gouvernement portugais. Il était dirigé par António Manuel
Hespanha, de l'Instituto de Ciências Sociais de l’Université de Lisbonne, entre 1992 et 1995.
2 Nuno Camarinhas, Letrados e Lugares de Letras. Análise prosopográfica do grupo dos juristas letrados
em Portugal nos séculos XVII e XVIII, Lisbonne, Instituto de Ciências Sociais, 2000 (texte polycopié),
mémoire soutenu en juillet 2000 et dirigée par António Manuel Hespanha.
7 récemment un renouvellement des débats non seulement de la part de ses
agents (l’ordre des avocats et les associations professionnelles de magistrats),
mais aussi de la presse et de l’opinion publique. Suite à une série d’affaires
1qui ont fait les premières pages des journaux , les questions sur la justice, ses
moyens, ses limites, ses agents, son pouvoir, sa relation avec les autres
pouvoirs constitutionnels ont attiré l'attention de la société portugaise et ont
2lancé un grand débat sur la nécessité d’une réforme dans ce domaine . La
justice et surtout le rôle et la profession du juge furent au centre
d’innombrables articles et chroniques. Les différences sociologiques, mais
aussi quelques ressemblances de représentations, par rapport à notre période
d’étude, étaient frappantes. Certes, la profession s’ouvre aux femmes dès la
révolution de 1974, le champ de recrutement s’est considérablement élargi et
les dynasties de magistrats perdent de leur importance. Mais la position du
juge représente néanmoins une dignité particulière : les tribunaux sont un des
trois pouvoirs consacrés par la constitution de la République portugaise et
sont indépendants face aux pouvoirs exécutif et législatif. Cette dignité
traduit ainsi une représentation du magistrat qui est très proche de celle de
3l’Ancien Régime .
Un thème qui a gagné une nouvelle actualité et qui, cependant, sur sa
dimension historique, n’a pas suscité beaucoup d’intérêt chez les historiens
4portugais. À part quelques exceptions , le rôle des magistrats continue de ne

1 Le soupçon de pratiques pédophiles au sein d'une institution publique de solidarité et qui incriminait une
série de figures publiques (l’affaire « Casa Pia ») ; les investigations sur la corruption au niveau de
certaines municipalités et dans le monde voisin du football (les affaires « Felgueiras » ou « Apito
Dourado », par exemple) ; les investigations sur les pratiques illicites de certaines universités privées
(l’affaire « Moderna » ou « Independente »), entre autres.
2 Un grand congrès sur la justice s'était tenu à l’Université de Lisbonne, en décembre 2003, sous les
auspices de toutes les organisations des différentes professions juridiques, même s’il fut précédé d'une
longue polémique sur la participation de certaines de ces corporations, ce qui a conduit à des
ajournements successifs. Curieusement, le milieu universitaire n’a pas joué un rôle important dans cette
rencontre.
3 L’image que l’on se fait aujourd’hui du magistrat n’est pas très éloignée de celle de l’époque moderne :
celui-ci doit incarner une certaine dignité et austérité et imposer le respect. L’éditorial du Público, un
quotidien de référence de Lisbonne, du 29 mai 2003, à propos du magistrat responsable de l’enquête
préparatoire de l’affaire « Casa Pia », s’indignait sur sa tenue devant les caméras des reporters (jeans et t-
shirt), à la sortie de son bureau, ce qui contrastait avec l’exigence de dignité et d’austérité de la part des
magistrats – « Não deveria um juiz, símbolo da justiça e do seu equilíbrio, cultivar uma imagem de
dignidade e severidade, incompatível com a pose desportiva com que surge diariamente perante os
portugueses ? Se nos tribunais se continuam a utilizar togas e a respeitar um conjunto de formalidades
destinadas a construir uma imagem de severidade e respeito, não entenderá este juiz que deve respeitar
um mínimo de formalidade na forma como se veste, sob pena de criar a imagem de que este caso está nas
mãos de alguém sem maturidade? » (José Manuel Fernandes, Publico, 29.05.2003). Dans le règlement de
la Relação de Goa de 1581, par exemple, les desembargadores étaient censés porter des vêtements noirs
et « honnêtes » à la hauteur de la dignité qu’ils représentaient : « E os ditos Desembargadores não estarão
na Relação com armas, nem trarão vestidos de côr, e andarão vestidos de preto com trajos onestos, e
cumpridos de maneira que representem os cargos que tem. » – « Regimento da Relação, e Ministros da
Justiça da India », Tit. I, § VIII in Archivo Portuguez-Oriental. (éd. par Joaquim Heliodoro da Cunha
Rivara), Fasc. V, Parte III. Nouvelle Goa : Imprensa Nacional, 1866, p. 1126.
4
Notamment les travaux d'António Hespanha et de José Subtil, la thèse de Barbas Homem et quelques
monographies d’histoire locale.
8 pas mériter l’attention de l’historiographie la plus récente sur le Portugal de
1l’époque moderne. Sur ce sujet, les recherches d’auteurs comme António
M. Hespanha ou José Subtil restent les références.
L’œuvre d’Hespanha nous fournit une analyse d’ensemble de l’époque
moderne portugaise qui est particulièrement appropriée pour l’analyse du
groupe des juristes. L’auteur nous présente le droit romain comme une
technologie de pouvoir et, en même temps, comme une source de résistance.
Les corps qui composent la société trouvent leur équilibre mutuel par le biais
de ce langage commun. Cet ensemble nous révèle ce que l’auteur appelle
2« l’altérité du paradigme politique de l’Ancien Régime » .
La pensée sociale et politique médiévale était dominée par l’idée de
l’existence d’un ordre universel qui commande les hommes et les choses, et
conduit toutes les créatures vers un but ultime, le Créateur. Chaque partie
coopère de façon différente à la réalisation de ce destin métaphysique.
L’unité générale n’est pas compromise et présuppose en fait l’existence
d’une spécificité d’objectifs pour chaque ordre de la création et, à l’échelle
humaine, pour chaque corps de la société.
Tous les éléments qui composent la société sont indispensables à son
fonctionnement, de la même manière que le sont les différents organes qui
composent le corps humain. Selon cette logique, le pouvoir simple et qui
n’est pas partagé ne doit pas exister. Le pouvoir ne peut pas résider
exclusivement entre les mains du souverain ; dans une société bien
gouvernée, ce partage se traduit par une autonomie politique et juridique des
corps sociaux – la juridiction. Cette autonomie, à l’image de ce qui se passe
dans un organisme, travaille avec un objectif commun. La tête de cet
organisme ne veut pas combattre l’autonomie de chaque corps ; elle a deux
fonctions indispensables : la représentation extérieure de l’unité du corps et
le maintien de l’harmonie entre tous ses organes. Cette harmonie se fonde
sur la justice. C’est à travers la justice que chaque corps reçoit ce qui lui
appartient ; c’est par la justice que chaque corps garantit son statut (ses
privilèges, ses droits). Faire justice est la forme par excellence qui permet de
maintenir l’ordre établi.
Cette autonomie se traduit par une forte dimension fonctionnelle. Pour
accomplir son rôle spécifique, chaque corps est pourvu d’une juridiction qui
permet une sorte d’auto-gouvernement : la possibilité d’avoir des magistrats
propres, la capacité de juger ses propres conflits internes, le pouvoir de faire
des lois. Le droit s’impose à tous les pouvoirs parce qu’il se fonde sur les

1
Un exemple paradoxal : le livre de Nuno Monteiro, Elites e poder, qui recueille neuf études sur les élites
portugaises réparties entre plusieurs revues, ne consacre que quelques paragraphes aux magistrats de la
couronne (Nuno G. F. Monteiro, Elites e poder. Entre Antigo Regime e Liberalismo. Lisbonne : ICS,
2003).
2 António M. Hespanha, « Para uma teoria da história político-institucional do Antigo Regime », in A. M.
Hespanha (dir.), Poder e Instituições na Europa do Antigo Regime. Colectânea de Textos, Lisbonne :
Fundação Calouste Gulbenkian, pp. 7-90.
9 principes nécessaires à toutes les relations sociales. Son activité s’oriente
vers la résolution des conflits et les conflits se résolvent par l’attribution à
chacun de ce qui lui appartient. Les ordonnances royales, cette grande
e compilation des lois utilisées au Portugal jusqu’au libéralisme du XIX siècle,
cristallisent ce système d’une façon très claire dans le préambule d’un de
leurs titres :
« Quand Dieu fit les créatures, aussi bien les raisonnables que celles
dépourvues de raison, Il n’a pas voulu qu’elles fussent identiques ; Il a établi
et donné à chacune ses vertus et ses pouvoirs, selon la classification qu’Il
leur a donnée. Les rois, qui sont placés sur Terre pour gouverner en lieu et
place de Dieu, à travers leur gouvernement par la justice et la grâce, doivent
suivre cet exemple, en donnant et en distribuant à chacun différemment,
1selon son niveau, sa condition et son statut . »
Ce paragraphe est aussi intéressant par la description qu’il fait de
l’activité du roi. En tant que représentants de Dieu sur Terre, les souverains
exercent leur gouvernement par le biais de la justice, de la grâce et des
faveurs. Quand le roi rend la justice, en accordant à chaque corps ce que sa
condition demande, il ne fait que répéter ce que Dieu avait fait lors de la
création du monde. À l’image de Dieu, seigneur de la Justice mais aussi de
l’Amour, le roi a la capacité de tempérer ses décisions par le moyen de la
grâce. En fait, la miséricorde, la clémence et la grâce sont des vertus que le
prince doit cultiver aussi bien que la justice. Le Desembargo do Paço, la
cour suprême du royaume, est le siège par excellence de l’exercice de cette
vertu de la grâce royale. Une fois de plus, même cet exercice suprême de la
vertu du prince est exercé avec le concours des juristes qui y siègent.
Conséquence de ce corporatisme, de ce pluralisme politique, nous avons
ce qu'Hespanha nomme une pluralité normative. Chaque corps a une
réglementation autonome. Différentes juridictions coexistent et se
reconnaissent réciproquement. L’extension de l’appareil judiciaire de la
couronne montre très bien cette coexistence : seule une partie des
municipalités sont sous la juridiction directe du roi ; les autres sont soumises
à des juridictions déléguées (voir le chapitre 1, section 3). En outre, d’autres
types de juridiction, que nous qualifierions de non-géographiques, trouvent
leur place dans la société portugaise de l’époque moderne : juridictions
ecclésiastiques, mercantiles, municipales, juridictions des affaires privées de
la couronne, entre autres. Il n’y a pas de norme générale, mais il y a une
hiérarchie des normes, le droit spécial s’imposant au droit général. Les

1 « Em nome de DEOS, que todalas cousas creou, e estabeleceo cada huã em seu graao. Quando Nosso
Senhor DEOS fez as creaturas assy as rasoavees, como aquellas, que carecem de razom, nom quis que
todas fossem iguaaes, mais estabeleceo, e ordenou a cada huã em sua virtude, e poderio, departindo-as
segundo o graao, em que as pos: e bem assy os Reys, que em logo de DEOS em a terra sam postos para
reger, e governar o povoo em as obras que ham de fazer, assy de Justiça, como de graça, ou mercees
devem seguir o exemplo do que elle fez, e ordenou, dando, e destribuindo nom a todos por huã guisa, mas
a cada h ũu apartadamente, segundo o graao, condiçõ, e estado, de que for » (Ordenações afonsinas, Liv.
II, tit. 63, 1).
10 juristes jouent, alors, un rôle central dans les processus de médiation
politique.
Le pouvoir se confond avec l’idée de juridiction dans une société qui se
conçoit, à plusieurs reprises, avec le recours à des métaphores juridiques. La
doctrine des juristes (le ius commune) crée un imagier qui ne se limite pas à
la culture lettrée mais qui est aussi partagé par la culture populaire : le
pouvoir est équivalent à l’administration de la justice et à l’acte de dire le
droit (iuris dictio). La façon d’organiser le pouvoir ressemble au procès
judiciaire et les différents secteurs de la vie sociale sont judiciairement
protégés. On peut comprendre, de cette façon, la dimension du recours aux
tribunaux, le poids conséquent de la production de documents, la « civiltà de
1la carta bollata » .
Le travail de José Subtil sur le Desembargo do Paço étudie de manière
exemplaire cette institution clé dans le système judiciaire portugais. J. Subtil
analyse le fonctionnement institutionnel de ce grand conseil à partir de sa
masse documentaire. Comme ce conseil contrôlait tout l’appareil judiciaire
de la couronne, Subtil étudie le corps des magistrats du point de vue du
centre et de la gestion du personnel juridique. Notre auteur ne se contente
pas de sonder l’appareil bureaucratique mis en œuvre par le conseil : il se
lance dans l’analyse du corps de ses magistrats. Cette étude nous ouvre des
pistes de travail : d’un côté, ses limites chronologiques sont plus centrées sur
ela deuxième moitié du XVIII siècle, laissant de côté les années agitées de la
restauration de la couronne portugaise et le long règne de D. João V ; d'un
autre côté, elle ne traite pas des personnes qui formaient le corps des
magistrats de la couronne – ce n’était pas son objet. Elle nous laisse,
néanmoins, d’excellents indices et débuts de réflexion que nous avons
explorés et poursuivis dans ce présent livre.
1. Histoire institutionnelle et nouvelle histoire politique
La question de la bureaucratie à l’époque moderne a une longue histoire
d’études mais, jusqu’au début des années 1980, les approches avaient une
nature essentiellement juridique dans le sens où, partant des normes écrites,
on essayait d’isoler et de reconstituer les pratiques bureaucratiques avec la
vision anachronique de la bureaucratie libérale contemporaine. L’idée
tautologique de la construction de l’État moderne présidait à l’analyse et les
membres de ce corps judiciaire étaient vus comme de simples agents d’un
pouvoir central en quête d’expansion. Cette façon de penser les juristes au

1
L’heureuse formule de Frederico Chabod.
11 service de la couronne a commencé à être mise en question par de nouvelles
1approches .
La première génération de l’école des Annales va vouer l’histoire
2institutionnelle et politique à un quasi bannissement . Les historiens du droit
qui dominaient les facultés juridiques centraient leur analyse sur les objets
strictement juridiques et sur la description de l’évolution du droit officiel,
tant en termes législatifs que conceptuels, ne prenant pas en compte son
contexte social ni les diverses formes d’organisation et de contrainte qui ne
procèdent pas du pouvoir officiel et qui ne font pas l’objet du discours érudit.
La critique des Annales a fini par avoir des effets excessifs et néfastes sur
l’histoire politique et institutionnelle. Excessifs, parce qu’elle touchait sans
distinction à toute l’historiographie du pouvoir et des institutions, même
celle qui soutenait l’analyse du droit, en tant qu’institution sociale, dans ses
différentes relations avec la réalité sociale. Néfastes, parce qu’elle a conduit
les historiens à écarter de leur champ d’analyse les phénomènes
3institutionnels et juridiques . Les formes juridiques, institutionnelles et
politiques se transformaient en simples reflets de la pratique économique et
sociale, dépourvus d’autonomie et de profondeur.
Les péninsules ibérique et italienne vont développer, dès le début des
années 1980, un mouvement tendant à repenser le phénomène politique
d’une façon plus anthropologique. À travers la lecture de théoriciens sociaux
tels que Luhman, Habermas, Bourdieu ou Foucault, les attentions
s'orientèrent vers les relations entre les formes politico-institutionnelles et les
contextes sociaux. D’un autre côté, les progrès de l’anthropologie politique
de Geertz ou, au Portugal, de Boaventura Sousa Santos, ont ouvert le chemin
à une histoire institutionnelle plus attentive au caractère local (c’est-à-dire
culturel et historique) des systèmes normatifs et des paradigmes
d’organisation politique. Finalement la théorie du discours suggérait aussi un
autre déplacement de l’attention vers les capacités génétiques des textes et la
possibilité de création et diffusion de modèles d’appréhension de la réalité
capables d'influencer les stratégies des agents historiques.
Une nouvelle histoire institutionnelle se développa suivant quatre grands
axes :
a) Une nouvelle élaboration du concept de droit pour inclure les
mécanismes non officiels d’organisation et de discipline et les formes de
contrôle social qu’utilisent des modes positifs de conditionnement (la grâce,
l’amitié, la libéralité, etc.) ;

1
Nous suivons ici les réflexions produites par deux des noms les plus pertinents de cette nouvelle histoire
politique : A. M. Hespanha et J.-F. Schaub (A. M. Hespanha, Panorama histórico da cultura jurídica
europeia, Lisbonne : Publicações Europa-América, 1997, surtout les quatre premiers chapitres, et J.-
F. Schaub, « A história política dos Annales E. S. C. Mutações e reformulações » in Pénélope, n. 14,
1994).
2
Hespanha, op. cit., p. 28.
3
Le cas le plus emblématique et souvent cité est celui de Fernand Braudel, dans son La Méditerranée...
12 b) Un intérêt pour les institutions non seulement comme forme
d’organisation de la vie sociale mais surtout comme manifestation des
modèles d’interprétation qui leur sont sous-jacents ;
c) Un intérêt par le discours juridique en tant que plan autonome
d’analyse : le droit crée des modèles d’interprétation et le droit est le résultat
pratique des productions spécifiques qui conditionnent ses contenus ;
d) Un renforcement de l’idée d’altérité des modèles institutionnels,
juridiques et politiques de l’Ancien Régime de façon à ce qu’il ne soit pas
légitime d’appliquer à sa description et à son interprétation les catégories
qu’on utilise pour comprendre la politique et le droit de nos jours.
Une nouvelle relation de l’histoire avec le droit s’est développée dès les
edeux dernières décennies du XX siècle. D’une part, le droit est vu comme
une production d’un contexte politique, social et culturel ; d’autre part, de
nouvelles questions commencent à être posées comme celle de la demande
sociale du droit et son pouvoir d’influencer sa forme officielle.
Cette nouvelle histoire politique et institutionnelle semblerait ainsi
1affronter l’histoire « juridique » plutôt que l’histoire « littéraire » . C’est
l’histoire du droit en tant que discours de légitimation qui est combattue, une
histoire qui a toujours cherché à justifier les solutions juridiques selon
l’approche de l’argument historique qui voyait, dans la longue durée de
l’application des normes ou des concepts juridiques, la qualité de sa
légitimité. Même après l’impact de l’idée contemporaine du progrès, qui
tend à relativiser l’importance de la dimension traditionnelle, le recours à
l’histoire se fait dans des buts utilitaristes :
a) Il sert à prouver l’existence de catégories éternelles de la justice
(l’approche de la « naturalisation »).
b) Il sert à prouver une linéarité du progrès juridique (l’approche
« progressiste »).
c) Il sert à légitimer le champ des juristes à travers la neutralisation de la
edimension politique des décisions juridiques (le médiévisme du XX siècle
jusqu’aux années 60, le manifeste de Kelsen pour une science juridique
pure).
Si la première approche ignore les différentes significations que les
concepts adoptent au cours des siècles et qui sont, eux-mêmes, redevables
2aux différents contextes sociaux, politiques ou culturels , la deuxième
privilégie le contraste entre le droit imparfait et primitif et celui de nos jours,
qui résulte d’une accumulation de réflexions des juristes au long des siècles

1
On reprend ici les termes cités dans l’article de Robert Descimon publié dans le numéro spécial des
Annales dédié à l’histoire du Droit (R. Descimon, « Declareuil (1913) contre Hauser (1912). Les rendez-
e
vous manqués de l’e et de l’histoire du droit », in Annales. Histoire, Sciences Sociales, 57 année, n.
6, 2002).
2 Hespanha nous donne l'exemple des concepts de famille (familia) et d’état (status) qui désignent des
réalités tout à fait différentes si on les considère selon le droit romain ou selon le droit actuel (A. M.
Hespanha, op. cit., p. 19, n. 1.)
13 aboutissant au moment présent de cette évolution vers la perfection. La
dernière rejette la prise en considération des enjeux politiques, sociaux ou
idéologiques où les juristes pratiquent leur métier.
1C’est contre cette vision réductrice que l’« histoire critique du droit » se
présente. Elle prend la défense de l’autonomie du passé. Un passé qui doit
être analysé dans son épaisseur, un droit qui doit être analysé dans ses
relations avec les divers contextes (culturels, littéraires, religieux, sociaux)
où il est ancré.
En conséquence de ce raisonnement, cette nouvelle histoire politique
renforce l’idée de la coexistence, dans les sociétés, de différents ordres
juridiques. Il ne s’agit pas seulement de différentes juridictions, mais plutôt
de systèmes normatifs divers fondés sur plusieurs formes de contrainte (la
morale, la discipline domestique, l’amour, entre autres). Autrement dit, c’est
l’idée de l’existence d’un État, de l’« État moderne », qui est mise en
question quand on pense à cette pluralité de pouvoirs organisés par la
2jurisprudence .
Cette étude du droit entend sa production comme un processus social qui
mérite d’être expliqué. Les attentions se concentrent sur le « champ
3juridique » , en tant que contexte conflictuel (interne ou externe), et sur le
discours des juristes, en tant que forme de structuration.
Une dernière ligne directrice de cette « histoire critique du droit » est la
mise en valeur de la nature non linéaire de l’évolution du droit, en
consonance avec les autres domaines de l’histoire. Pour utiliser l’image
d’A. M. Hespanha, le présent n’est plus le sommet du passé et le passé
4devient libéré du présent .
La notion de pluralisme politique est celle qui nous semble la plus
opératoire pour l’analyse que nous nous proposons de faire ici. Diversité de
centres de pouvoir, réciproquement autonomes, pluralité de niveaux
normatifs et multiplicité de technologies d’imposition des normes,
caractérisent l’Ancien Régime. Sur ce modèle, on peut superposer deux
idées empruntées à la réflexion de Bartolomé Clavero :
a) Le droit résulte d’une tradition littéraire et non pas de l’État ; cette
tradition est perméable à d’autres instances comme la théologie ou la morale.
b) Différentes juridictions existent dans la société avec le pouvoir de
maintenir l’ordre interne des corps qu’elles régissent, la plupart de ces
pouvoirs étant autonomes de la juridiction suprême.

1 A. M. Hespanha, op. cit., p. 22 et suivantes.
2
À ce propos, l’œuvre de B. Clavero est particulièrement engageante. Il parle même de l’idée de l’État
moderne comme une façon d’éviter le problème de la complexité de systèmes normatifs et de la manière
de l’articuler politiquement (v. A. M. Hespanha, « Entrevista a Bartolomé Clavero » in Penélope, n. 1,
1988, particulièrement pages 103-104).
3 Pierre Bourdieu, « La force du droit. Eléments pour une sociologie du champ juridique », in Actes de la
recherche en sciences sociales, n. 64, 1986, p. 3-19.
4
A. M. Hespanha, Panorama histórico..., p. 27.
14 Le champ juridique – le corps des magistrats et l’univers institutionnel où
ils exercent leurs fonctions – illustre de manière très claire le modèle
théorique que nous venons de dépeindre. Son analyse permet de franchir
l’impasse présentée par l’étude du droit : d’une part, une vision interne fait
apparaître le droit comme un système clos dont l’évolution ne serait saisie
qu’à partir de sa propre dynamique ; d’autre part, une vision externe présente
le droit comme un instrument de domination qui reflèterait les rapports de
1force d’une société . Pour ce faire, P. Bourdieu propose la prise en compte de
ce qui est laissé de côté par ces deux visions, c’est-à-dire d’un univers social
à l’intérieur duquel se produit et s’exerce l’autorité juridique.
2Composé d’interprètes qui se disputent le « droit de dire le droit » , tous
dotés de compétences sociales et techniques, le champ juridique connaît
deux pôles entre lesquels se distribuent ses agents : celui des professeurs et
celui des magistrats. D’un côté, une interprétation vouée à l’élaboration
théorique, de l’autre, celle orientée vers une application pratique. C’est sur le
pôle des magistrats que cette étude se centrera, sans pour autant ignorer le
pôle opposé dans notre étude – il configure même une partie du groupe des
magistrats (ceux qui procèdent de l’université et qui, en plusieurs occasions,
cumulent les deux fonctions).
2. Prosopographie
3Dans un chapitre de l'ouvrage The Past and the Present Revisited ,
Lawrence Stone nous livre une vision très concise de la méthode
4prosopographique. Le mot « prosopographie » est originaire de la
Renaissance et était utilisé pour décrire essentiellement les études sur les
groupes de sénateurs de l’Empire romain. Plus récemment, la méthode a
connu d’autres dénominations telles que « biographie collective ». Pour
Stone, la prosopographie est « la recherche sur les caractéristiques
communes d'un groupe d'acteurs dans l'histoire au moyen d'une étude
5collective de leurs vies » . La prosopographie consiste dans la délimitation
de l’univers qui va être étudié (normalement un groupe social bien défini,
comme c’est le cas des magistrats de la couronne) et dans l’élaboration d’un
questionnaire uniforme qui doit être posé sur chaque individu du groupe (sur
leur lieu de naissance et décès, leur famille, leur origine sociale, leur carrière
« professionnelle »...). Les réponses obtenues sont analysées ensemble, à la
recherche de variables significatives.

1
P. Bourdieu, op. cit., p. 3.
2 Ibidem, p. 4.
3 Lawrence Stone, The past and the present Revisited. Londres : Routledge & Kegan Paul, 1987.
4
Du grec proswpon, « personne », mais aussi « visage », et grafh, « description ».
5
Ibidem, p. 45.
15 Dans ses exemples les plus classiques, la prosopographie est
normalement utilisée pour répondre à deux types de questions
historiographiques : les racines de l’action politique et les problèmes de
structures et de mobilité sociale. En raison de la diversité des sources qu’elle
demande, la méthode prosopographique a été appliquée essentiellement à
l’étude des élites – qui, au-delà de leur rôle politique, sont aussi les groupes
sociaux qui laissent le plus d’informations écrites. Stone, en effet, divise les
utilisateurs de cette méthode en deux grands groupes :
a) L’école élitiste anglo-saxonne dédiée à l’étude des élites politiques
comme celle des sénateurs romains ou américains, ou des parlementaires
anglais, normalement à travers des études de cas détaillées, sans un grand
investissement dans la dimension statistique ;
b) Un groupe qui se caractérise par un grand recours à des éléments
statistiques.
Dans les deux cas, le recours à la méthode prosopographique a gagné en
e intérêt dans les premières décennies du XX siècle, toujours avec l’utilisation
de trois grands types de sources : listes de noms de titulaires, d’officiers ou
de détenteurs d’une formation académique ou professionnelle donnée ;
généalogies ; et dictionnaires biographiques construits à partir de sources
très diverses. Cette dernière catégorie de sources, où s’insère le Memorial de
Ministros (voir Introduction, section 4), a une longue histoire de production
e qui remonte au XVIIIsiècle, avec de nombreuses publications
1contemporaines dans plusieurs pays . Les premiers travaux
prosopographiques qui ont suivi la Première Guerre mondiale bénéficient de
cette longue accumulation d’informations de type biographique. Les
premières publications viennent des deux côtés de l’Atlantique, notamment
les livres de C. A. Beard, A. P. Newton et, surtout, de L. Namier, R. Syme et
2R. K. Merton . Ils ont en commun le fait de se lancer, à partir de la réunion
massive d’informations sur un groupe donné, dans la construction de
modèles de comportements des élites, appuyés sur des études de cas pour

1
Au Portugal, les travaux se concentrent surtout sur les dictionnaires d’auteurs (Diogo Barbosa Machado,
Bibliotheca Lusitana, 1759, et Inocêncio F. da Silva et P. W. Brito Aranha, Diccionário Bibliographico
Portuguez, 1858-1923). On a aussi l’œuvre monumentale de D. António Caetano de Sousa sur la Maison
royale (Historia Genealógica da Casa Real Portuguesa) ainsi que des travaux manuscrits sur les
membres du monastère d’Alcobaça (Memorias para formar a historia da Comarca de Alcobaca). En
France, on peut citer Le grand dictionnaire historique, de L. Moreri, 1674, ou le Dictionnaire historique
et critique, de P. Bayle, 1697. Pour l’Espagne, on a l’Enciclopedia Heráldica y genealógica hispano-
americana de Alberto et Arturo García Carraffa, 1920, ou le Nobiliario de los Reinos y Señorios de
Espana de Don Francisco Piferrer, 1857. En Angleterre, on peut citer des exemples très proches de notre
objet d’étude comme The Peerage of England, de A. Collins, 1714, ou Biographia juridica, A
Biographical Dictionary of the Judges of England 1066-1870, de E. Foss, 1870.
2
C. A. Beard, An Economic Interpretation of the Constitution of the United States, Nova Iorque, 1913 ;
A. P. Newton, The Colonising Activities of the English Puritans, New haven, 1914 ; L. B. Namier,
Structure of Politics at the Accession of George III, Londres, 1929 ; R. Syme, Roman Revolution, Oxford,
1939 ; M. Gelzer, Die Nobilität der römischen Republik, Leipzig-Berlim, 1912 ; F. Münzer, Römische
Adelsparteien und Adelsfamilien, Stuttgart, 1920 ; R. K. Merton, Science, Technology, and Puritanism in
Seventeenth Century England, Osiris IV, 1938.
16 révéler des stratégies familiales, des réseaux de clientélisme, des alliances
économiques ou financières. Dans le cas de Merton, ses travaux sont plus
1tournés vers l’étude des filiations idéologiques .
Cette production croissante d’études prosopographiques ou de
biographies collectives est clairement liée à un certain épuisement du modèle
explicatif d’une histoire essentiellement intéressée à décrire le
fonctionnement statutaire des institutions, comme l'ont montré l’histoire
institutionnelle et l’histoire diplomatique. Les historiens qui ré-introduisent
la prosopographie comme méthode de travail passent de la simple lecture de
règlements et de théories politiques à l’observation des individus engagés
dans ces contextes et de leurs pratiques et comportements.
L’observation de Stone nous aide à identifier les limites et les dangers de
cette méthode. On peut en distinguer trois :
a) La limite des sources ;
b) La limite des groupes susceptibles d’être étudiés ;
c) La limite des types de variables possibles.
La méthode prosopographique est excessivement dépendante de la bonne
qualité des sources utilisées. Elles doivent couvrir l’ensemble du groupe
étudié pour ne pas déformer le portrait obtenu. Si elles ne sont pas des
recensements (comme dans le cas de nos listes d’examens d’accès à la
carrière), on risque de laisser sans information une partie importante des
membres du groupe.
Dans la mesure où elle dépend de l’abondance d’informations, la
prosopographie est difficilement applicable à des groupes sociaux autres que
les élites, surtout en ce qui concerne l’époque moderne.
Finalement, le type de sources normalement utilisé a une nature
essentiellement socio-économique d’où le fait qu'« il y ait une tendance à
traiter l'individu comme un homo economicus, et à l'étudier à la lumière de
ses intérêts et comportements financiers, car ce sont les aspects les mieux
2documentés » .
Stone nous alerte aussi sur la tendance des prosopographes à centrer leur
attention sur les dirigeants. Cela découle de l’influence de l’école des élites
dans le développement de la méthode et risque de cacher ce qui existe
derrière les groupes étudiés, notamment leurs relations avec les autres
groupes. En raison aussi de la nature de ses sources et de ses objectifs, la
prosopographie classique n’est pas très à l’aise avec des variables de nature
différente, comme les passions, les idées, les préjugés ou les principes. Par
contre, comme elle a tendance à mettre les individus au centre de son
approche, la prosopographie risque aussi d’oublier l’encadrement

1
Stone, op. cit., p. 50.
2
Stone, op. cit., p. 58-59.
17 institutionnel au sein duquel ils agissent, la forme de cet encadrement qui les
1conditionne .
Mais la méthode a, bien sûr, des mérites. Stone le dit très clairement :
« […] à condition que l'on accepte que les valeurs et les modèles de
comportement soient fortement influencés par l’expérience antérieure et
l’éducation, la puissance de la méthode ne peut pas être niée. Tout ce qu’il faut
c’est la volonté d'identifier la complexité embarrassante de la nature humaine,
la puissance des idées, et la persistante influence des structures institutionnelles.
La prosopographie ne possède pas toutes les réponses, mais c’est idéalement
susceptible d’aider à l’identification du réseau de liens socio-psychologiques
2qui maintiennent un groupe ensemble » .

Avec les possibilités qui ont été offertes par l’informatique dans le
traitement de grandes quantités d’informations et la familiarité croissante des
historiens vis-à-vis de l’ordinateur, la méthode prosopographique connaît un
erenouveau dès les deux dernières décennies du XX siècle. L’Europe voit la
création d'une série de grands projets prosopographiques à partir de la fin des
3années 1980 .
Les leçons du passé semblent avoir été prises en compte et les approches
plus récentes cherchent à accomplir des plans plus ambitieux et exhaustifs en
ce qui concerne l’information recueillie. Les contributions d’autres sciences
sociales, comme la sociologie, à travers l’analyse multifactorielle, cherchent
4à apporter plus de profondeur à l'étude .
De cette grande école de prosopographes français dédiés aux élites de la
fin de l’époque médiévale et de l’époque moderne, il faut mentionner quatre
auteurs dont l’œuvre reste un modèle de méthode. Françoise Autrand, avec
son étude monumentale du Parlement de Paris entre 1345 et 1454, établit ce
qu’une étude prosopographique d’une institution devait comprendre, c’est-à-
dire le traitement des données sur les différents membres du Parlement (un

1 Stone, op. cit., p. 64.
2 Stone, op. cit., p. 65.
3
Pour le Portugal, les projets SILA, Storia Iurisprudentia Lusitaniæ Antiquæ, dirigé par Nuno Espinosa
Gomes da Silva et António M. Hespanha et Optima Pars, dirigé par Nuno G. Monteiro, Mafalda Soares
da Cunha et Pedro Cardim, tous deux réalisés à l’Instituto de Ciências Sociais de l’Université de
Lisbonne. Avec un caractère international, ont peut citer les projets d’étude sur la genèse de l’État
moderne, par exemple, de forte influence française.
4 Utilisant cette méthode et travaillant sur des sujets plus au moins proches du nôtre, on peut signaler :
Françoise Autrand, Naissance d'un grand corps d'État - les gens du Parlement de Paris - 1345-1454.
Paris : Publications de la Sorbonne, 1981 ; François Bluche, Les magistrats du Parlement de Paris au
eXVIII siècle. Paris : Economica, 1986 ; Janine Fayard, Les membres du Conseil de Castille à l'époque
moderne (1621-1746). Genève, Paris : Droz, 1979 ; David Lemmings, Gentlemen and barristers. The
Inns of Court and The English Bar 1680-1730. Oxford : Clarendon Press, 1990 ; Sylvie Nicolas, Les
derniers maîtres de requêtes de l'Ancien Régime (1771-1789). Dictionnaire prosopographique. Paris :
e
Écoles des Chartes, 1998 ; Didier Ozanam, Les diplomates espagnols du XVIII siècle. Introduction et
répertoire biographique (1700-1808). Madrid / Bordeaux : Casa de Velázquez / Maison des pays
eibériques, 1998 et Idem et Fabrice Abbad, Les intendants espagnols du XVIII siècle. Madrid : Casa de
Velázquez, 1992 ; Jean-Marc Pelorson, Les Letrados: juristes castillans sous Philippe III – recherches sur
leur place dans la société, la culture et l’État. Poitiers : Université de Poitiers, 1980.
18 total de 678 individus pour une période de plus d’un siècle) et leurs familles,
soit du point de vue individuel, soit du point de vue collectif. L’auteur étudie
leurs carrières, réseaux familiaux et processus d’anoblissement. En somme,
elle va très au-delà du simple établissement d’un catalogue
prosopographique : elle rend compte de la vie de l’institution et, surtout, des
personnes qui la composaient et dont le statut connut de très grandes
transformations durant ces siècles. Janine Fayard nous livre une première
approche du monde ibérique par le biais de l’étude prosopographique avec
son analyse du Consejo de Castilla entre 1621 et 1746. L’intérêt de l’auteur
n’est pas de comprendre l’institution mais ses membres. L’étude
prosopographique sert à démontrer l’existence d’une noblesse de robe
e eascendante dans l’Espagne du XVII et du XVIII siècle et la nature
tendanciellement symbolique du pouvoir des membres de ce conseil, fondé
sur la maîtrise d’un savoir très spécialisé – celui du droit. Quelques années
après le livre de J. Fayard, Jean-Marc Pelorson publie son ouvrage sur les
letrados castillans. Il est plus ambitieux en ce qui concerne son objet : il
concerne non seulement les membres d’un conseil, mais tous les magistrats
lettrés de la couronne espagnole sous Philippe III d’Espagne. Pelorson allie
l’étude globale du groupe, notamment en termes démographiques et
d’origine géographique, à un fort souci culturel qui se traduit par l’analyse
de la littérature (l’image du juriste dans la société castillane, les polémiques
autour des armes et des lettres, etc.), sans oublier la formation universitaire,
les carrières et les enjeux socio-économiques. Finalement, Didier Ozanam,
dans le cadre d’un projet de plus de dix ans sur la haute administration
eespagnole du XVIII siècle, mené par deux équipes (l’une française et l’autre
1espagnole) , nous présente deux grands portraits de « corps » de l’élite
hispanique de la fin de l’Ancien Régime – les intendants et les diplomates.
L’approche est similaire : une très grande collection de données de nature
biographique, professionnelle et sociale, suivie d’un traitement très fin et du
découpage des différents corps. Les deux livres que nous citons présentent
des notices biographiques plus ou moins détaillées, selon l’importance des
personnages et les informations trouvées, précédées d’une très intéressante
analyse de l’évolution institutionnelle et sociale de ces corps. Du point de
vue de la présentation d’une enquête prosopographique, ces deux ouvrages
d’Ozanam ont créé un nouveau modèle historiographique.
La difficulté concerne encore l’incorporation dans le modèle d’analyse
d’autres dimensions allant au-delà de l’ensemble social, économique et
2institutionnel. Dans un texte de 1992, António M. Hespanha suggérait déjà
quelques pistes pour mieux reproduire la complexité sociale. La

1 Didier Ozanam, « Los altos funcionarios españoles del siglo XVIII » in Familia y Sociedad en el
Mediterráneo occidental. Siglos XV-XIX. Murcie : 1987, p. 3-11.
2
António Manuel Hespanha, Poder e Instituições no Antigo Regime. Guia de Estudo, Lisboa, Edições
Cosmos, p. 95 et suivantes.
19 prosopographie devait emprunter les méthodes d'analyse des réseaux sociaux
(« social network analysis »).
La société est une constellation d’unités, individuelles ou collectives,
disposant, chacune, d’une échelle individuelle de classification des valeurs
sociales (pouvoir économique, institutionnel, symbolique). Les recours de
chaque unité étant limités, les relations entre elles deviennent nécessaires
pour l’échange et l’obtention des ressources dont elles ont besoin. Comme
les ressources disponibles sont différentes et ont aussi une valorisation
différente, ces échanges sont inégaux et donnent ainsi lieu à des relations de
clientélisme et de dette. Une recherche de type prosopographique qui ne
compromet pas cette approche doit retenir tous les types de capitaux
possédés par les unités. Sa méthode d’enregistrement des données doit être
capable de reconstituer le réseau de ces échanges, de comprendre sa
structure et de reproduire les relations de pouvoir qui s’établissent entre les
unités, notamment par l’occurrence d’échanges inégaux.
La prosopographie, telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, commence à
incorporer ces dernières réflexions. Le recours à l’analyse des réseaux
sociaux, s’il ne fait pas encore partie des procédures conventionnelles,
1commence à attirer plusieurs auteurs , ce qui nous permet de parler d’une
nouvelle prosopographie qui mélange l’évolution technique et
l’élargissement des frontières de ses objets. D’un côté, la capacité des
ordinateurs actuels permet de traiter, très rapidement, des quantités très
élevées de données, d’un autre côté, elle étend ses frontières à des époques
plus récentes, à des groupes différents et à des questions nouvelles. Il semble
que le paradigme de cette nouvelle prosopographie, poussé par la
contribution de l’analyse des réseaux commence à changer, de façon à ne pas
comprendre seulement les individus, mais aussi les relations entre eux.
3. Analyse des réseaux
Même si le concept et la méthodologie de ce paradigme sociologique
existent depuis maintenant quelques décennies, ils ne se sont établis que très
récemment en dehors des cultures scientifiques anglophones. Le succès
2d’œuvres comme celles de Duncan J. Watts ou d’Albert-László Barabási ,
même s’ils ne sont pas des sociologues, a aidé à conférer un élan
contemporain à cette thématique en se centrant sur le fait que nous vivons
dans une époque de grande connectivité.

1
Dans un colloque organisé en juillet 2005 sur la méthode prosopographique par l’université d’Oxford,
dont les actes seront publiés prochainement, plusieurs séances étaient dédiées à l’utilisation de l’analyse
des réseaux – K. S. B. Keats-Rohan, Prosopography: Approaches and Applications. A Handbook. Oxford :
Prosopographica et Genealogica, 2007.
2 Duncan J. Watts, Six Degrees: The Science of a Connected Age (New York, 2003) and Albert-László
Barabási, Linked: How Everything Is Connected to Everything Else and What It Means (New York,
2003).
20 Peut-être qu’aujourd’hui la conscience du caractère performant des
réseaux est plus aiguë, mais les principes théoriques qui soutiennent
l’analyse des réseaux sociaux ont été établis il y a quelques décennies,
surtout dans les années 1970 et 1980.
Si l’approche prosopographique se centre sur l’étude des attributs des
individus par comparaison, en utilisant de larges populations qui partagent
des caractéristiques communes, l’analyse des réseaux sociaux peut être un
atout parce qu’elle traite des relations entre les individus et des effets que ces
relations peuvent avoir sur leur comportement. L’analyse des réseaux nous
donne des méthodes et des outils pour mesurer, pour décrire et pour
représenter ces systèmes de relations. Le but, comme l’affirme Pierre
Mercklé, c’est de « restituer aux comportements individuels la complexité
des systèmes de relations sociales dans lesquels ils prennent sens, auxquels
1ils donnent sens » . La contribution méthodologique de l’analyse des réseaux
nous aide à aller plus loin, là où la prosopographie a tendance à rester
impuissante. Un groupe comme celui que nous nous proposons d’étudier, où
les comportements et les contraintes dérivés des réseaux, où l’influence et
les clientèles font partie de sa structure, demande une approche capable de
répondre à ce type de problèmes.
Jean-Pierre Dedieu et Zacarías Moutoukias se montrent soucieux des
avantages que ce paradigme peut apporter à la recherche historique (et à la
2prosopographie en particulier) . À travers les exemples présentés dans le
3recueil d’articles publié en 1998 , les relations interindividuelles sont
décrites pour montrer comment « celles-ci s’insèrent dans un ensemble plus
4vaste de relations obéissant à d’autres logiques » . Les logiques familiales,
par exemple, gagnent une nouvelle importance à la lumière de cette
approche relationnelle qui est capable de montrer ce qui se cache derrière les
contraintes de l’action des individus.
Notre étude n’a pas l’ambition de faire l’analyse de réseaux, car ce type
d’approche représenterait tout un projet qui dépasse nos compétences
techniques. Mais nous utiliserons quelques concepts et méthodes empruntés
à ce paradigme qui nous aideront à mieux comprendre divers aspects de
notre étude. Ce qui est aussi stimulant dans ces méthodes, c’est d'une part
leur plasticité, mais aussi, de l'autre, le fait de penser autrement notre objet
d’étude.

1 Pierre Mercklé, Sociologie des réseaux sociaux (Paris, 2004), p. 4.
2 Jean-Pierre Dedieu et Zacarías Moutoukias, « Introduction. Approche de la théorie des réseaux
sociaux », in Jean-Pierre Dedieu et Juan Luis Castellano (dir.), Réseaux, familles et pouvoirs dans le
monde ibérique à la fin de l’Ancien Régime. Paris : CNRS, 1998, p. 7-30.
3
Jean-Pierre Dedieu et Juan Luis Castellano (dir.), Réseaux, familles et pouvoirs dans le monde ibérique
à la fin de l’Ancien Régime. Paris : CNRS, 1998.
4 Jean-Pierre Dedieu, « Prosopographie rénovée et réseaux sociaux: les agents de l'État en France et en
e e
Espagne de la fin du XVI à la fin du XVIII siècle. Dix ans de publications » in Jahrbuch für
Europaische Verwaltunggeschichte, 2005/1-1, p. 290.
21 Un de ces concepts est celui d’affiliation. Les réseaux d’affiliation, que
l’on peut également désigner comme des réseaux d’appartenance,
comprennent un ensemble d’acteurs et un ensemble d’événements qui sont
fréquentés par les acteurs. On établit un lien entre les individus lorsque se
vérifie une présence simultanée de deux acteurs au cours de l'un de ces
événements. Les réseaux d’affiliation peuvent être étudiés du point de vue
des acteurs ou de celui des événements : l’appartenance à un tribunal, par
exemple, donne l’opportunité de contacter ou d’établir des échanges (co-
appartenance) ; quand un acteur appartient à deux institutions, un lien entre
les deux peut être établi (interlocking ou overlapping). Dans notre cas, un
acteur correspond à un de nos magistrats qui obtient une nomination pour
une cour d’appel et un événement serait sa présence dans un tribunal donné
ou son appartenance à un certain corps social (un ordre militaire, un collège).
Cette méthode utilise le concept de cercle social, de Simmel, et le concept
de champ, de Boudieu, aussi bien que les études exploratoires de Luc
1Boltanski sur la multipositionnalité . Les cercles sociaux offrent les
conditions pour l’établissement de relations. Wasserman et Faust
synthétisent très clairement ce que l’étude de l’affiliation poursuit : « La
participation conjointe aux événements présente non seulement le moyen des
acteurs d'agir l'un sur l'autre, mais augmente également la probabilité
d’établissement de liens réciproques (tels que le cercle de connaissances)
2entre les acteurs » .
On essaiera d’appliquer cette technique à l’étude de l’appartenance de
nos magistrats à plusieurs conseils, tribunaux et chambres dont l’accès
s’ouvre lorsqu’ils obtiennent le statut de conseiller (desembargador). Dans
notre cas, ce que nous avons trouvé aussi intéressant dans cette approche,
c’est la possibilité que cette technique nous offre dans l’analyse des parcours
professionnels parce qu’elle aide à identifier des tendances de progressions
et, peut-être aussi, des voies professionnelles qui étaient privilégiées par
3rapport à d’autres . Son application à l’étude de l’appartenance aux ordres
militaires ou autres corps sociaux de même nature ne semble pas être aussi
féconde parce que, pour la plupart des individus, nous n’avons pas les
années d’entrée ce qui empêche de connaître les temps de permanence dans
le corps.

1
Georg Simmel, The Sociology of George Simmel. Edited and translated by Kurt Wolff (Glencoe, 1950) ;
Pierre Bourdieu, Raisons pratiques. Sur la théorie de l'action (Paris, 1994) and Luc Boltanski « L’espace
positionnel. Multiplicité des positions institutionnelles et habitus de classe », Revue francçaise de
sociologie, XIV, 1973, p. 3-26.
2 Stanley Wasserman et Katherine Faust, Social Network Analysis: Methods and Applications. Cambridge :
Cambridge University Press, 1994, p. 293.
3
Sur cet aspect, nos discussions avec Stéphane Bacchiocci ont été particulièrement fructueuses.
22 4. Sources et méthodologie
Pour réussir la reconstruction de l’ensemble des magistrats qui ont servi
la couronne portugaise, un gros travail de croisement de sources a été
nécessaire. Les destructions causées par le grand tremblement de terre à
Lisbonne, en 1755, ont affecté l’intégrité de la documentation de l’institution
responsable de la gestion du personnel judiciaire, le Desembargo do Paço.
En fait, pour ce tribunal, les séries complètes concernant les affaires de
nomination et de surveillance des officiers ne sont disponibles que pour la
période qui suit le séisme. Pour les périodes antérieures, il a fallu faire un
travail de reconstitution des séries.
Trois grands types de sources nous ont permis cette reconstruction : les
registres de l’examen d’accès à la magistrature, les registres de la
Chancellerie de la couronne, et le manuscrit d’un dictionnaire biographique
edes juges portugais, écrit au XVIII siècle.
Sur les registres de l’examen, on dispose de documentation dans
1plusieurs archives et bibliothèques . Celle des Archives nationales couvrent
les années 1658-1827, divisée en dix livres. Les informations ne suivent pas
un ordre chronologique et il y a beaucoup de répétitions de données. À la
Bibliothèque nationale de Lisbonne, on trouve trois livres qui semblent avoir
été les livres qui étaient présents à la table d’examen. Ils devaient appartenir
aux fonds du Desembargo do Paço des Archives nationales mais les hasards
de l’histoire les ont séparés du reste de la documentation. Ces trois livres
notifient, jour après jour, chronologiquement, les examens entre 1660 et
21799 . Ils renferment les informations biographiques les plus complètes que
nous avons pu consulter à savoir : la date de l’examen, le nom du candidat,
son lieu de naissance, les noms de ses parents, sa formation universitaire, sa
3classification générale en tant qu’étudiant , son âge, son état civil, la cation à l’examen, y compris le nombre des voix, et les signatures des
membres du jury. Les données des Archives nationales et de la Bibliothèque
nationale de Lisbonne se recouvrent et se complètent. Le croisement des
deux nous montre que celles de la Bibliothèque sont complètes tandis que
celles des Archives nationales ajoutent des informations sur les premiers pas
dans la carrière des candidats reçus.

1
Archives nationales de la Torre do Tombo, Desembargo do Paço, Repartição das Justiças e Despacho
da Mesa, livs. 129 à 138 ; Bibliothèque nationale de Lisbonne, Cods. 10856 à 10858 ; Bibliothèque
d’Ajuda, 44-XIV-8. Pour les détails de chaque livre, voir la bibliographie, à la fin de ce volume.
2
Plus précisément, entre le 20 octobre 1660 et le 20 décembre 1799.
3
Notifiée par les termes « très bon étudiant », « bon », « suffisant » et « médiocre » .
23
Période LocalisationCote
1658-1827 ANTT Desembargo do Paço, Repartição das Justiças e
Despacho da Mesa, liv. 129 à 138
1660-1799 BNL Cód. 10856 à 10858
1623-1663 BA 44-XIV-8
Table 1 – Localisation de la documentation sur l’examen d’accès à la carrière
de magistrat (leituras de bacharéis).

Si on est capable, avec ces deux sources, d’établir une série complète de
1658 jusqu’à 1800, il est nécessaire, pour les premières années de notre
période, d’utiliser une troisième source : le livre conservé à la Bibliothèque
d’Ajuda qui est, en effet, une copie d’un livre de registres perdus et qui
dresse une compilation d'informations sur les examens entre 1623 et 1663.
Les informations de ce livre, bien que très utiles, restent incomplètes, que ce
soit pour les données de chaque candidat ou pour la reconstitution d’une
série, surtout pour les décennies de 1620 et 1630. Si pour la période 1640-
1800, la série peut être établie de façon satisfaisante, il a fallu adopter une
démarche différente pour les vingt premières années de la période étudiée.
En vertu des sources disponibles, il est possible de savoir qui étaient les
magistrats suivant deux processus : d’un côté, il s'agit de connaître les
candidats promis à la carrière de juge de la couronne ; de l’autre côté, de
savoir qui était nommé à cette dernière fonction. Les deux démarches sont
dépendantes l’une de l’autre car il est plus sûr de trouver des informations
quand on a une liste des noms des candidats possibles. La façon dont les
instruments de recherche des archives de la Chancellerie ont été organisés,
par nom et par désignation de l’office octroyée, montre des fautes et des
erreurs qui, sans une liste des personnes à chercher, risquent de faire perdre
1des individus . Pour les premières décennies de notre période, le degré de
certitude de la série est mineur, surtout parce que celle-ci risque de ne pas
prendre en compte des individus qui ont servi plutôt les grands donataires de
la couronne dont la nomination aux offices de justice n’est pas toujours
consignée dans les documents de la Chancellerie. Néanmoins, en croisant le
livre de la Bibliothèque d’Ajuda avec les ouvrages de la Chancellerie, il a été
possible d’ajouter près de 300 individus qui ne figuraient pas dans la copie
d’Ajuda. Pour la période restante, les données de la Chancellerie ont
augmenté la série d'environ 200 magistrats, ceux qui ont servi avec dispense
d’examen.
Deux séries ont été construites par cette méthode : une première avec les
examens d’admission à la magistrature (1623-1800) et une seconde avec les

1 e
Il s’agit des instruments de référence produits aux XVIII et XIX siècles et qui sont, encore, la forme
d’accès des chercheurs aux documents des chancelleries royales.
24 individus qui ont servi des offices de justice (1620-1800). L’univers des
individus à étudier était finalement établi.
Pour satisfaire aux besoins d’une étude prosopographique, il fallait
encore utiliser un autre type de source : le Memorial de Ministros, une œuvre
emanuscrite du XVIII siècle, conservée à la Bibliothèque nationale de
1Lisbonne . Jusqu’à présent peu étudié, le Memorial se divise en neuf gros
volumes de plus de 400 folios chacun (voir Table 2), et son auteur a toujours
été identifié comme le Frère Luís de São Bento, un moine cistercien du
monastère d’Alcobaça, dans la région centre du Portugal. Ce monastère a
econnu, surtout au XVIII siècle, une activité culturelle et littéraire intense
2dont le Memorial est, sans doute, tributaire . On connaissait son nom mais
presque rien de plus sur son auteur. Les recherches sur la documentation
produite au monastère, conservée à la Bibliothèque de Lisbonne, ont
3 ecomplété son portrait . São Bento est né à la fin du XVII siècle, à Porto ; il
est le fils d’un fonctionnaire de la Relação de la ville, Manuel de Freitas
Bonito, et de Maria Ribeira. On le retrouve à Alcobaça à la fin des années
1740 et, après avoir été secrétaire de l’abbé, il va, successivement, occuper
des postes auprès d’un collège de l’institution, être confesseur des religieuses
d’un autre couvent cistercien (Almoster), et, finalement, devenir prêtre à
Gesteira, un village, plus au nord, près de Coimbra. Il mourra le 11 janvier
1767. São Bento a travaillé toute sa vie sur le Memorial, mais il a eu aussi le
4temps d’élaborer une compilation de nature bibliographique et un rapport
5sur les dégâts du tremblement de terre de 1755 dans la région d’Alcobaça .
Le Memorial de Ministros a été écrit pendant plus de quarante années,
entre 1723 et 1767. Une lecture plus attentive des livres identifiés à la BNL
comme étant des brouillons révèle l’existence de deux graphies différentes.
6Le Memorial serait ainsi un ouvrage à deux mains . Ces brouillons,
d’écriture différente, font référence à des magistrats qui ont servi après le

1
Frei Luís de São Bento, Ministros, 4 vol., BNL, Cods. 1073, 1074, 1075 et 1076 ; idem, Cathalogo
alfabetico dos ministros de letras que serviraõ nestes Reynos de Portugal e Algarve, seus dominios e
conquistas ultramarinas, relações e tribunaes... desde o anno de 1723 athe o presente de 1763..., BNL,
Cod. 1077 ; idem, Memorial de menistros: mapa generico em que se expoem os nomes dos que tem
havido neste Reyno e suas conquistas..., 2 vols., BNL, Cods. 1078 et 1079.
2
Parmi la production culturelle et scientifique du monastère d’Alcobaça, il faut citer la Biblioteca
Lusitana de Diogo Barbosa Machado et l’abondante production de Frei Manuel de Figueiredo.
3 Fr. Manoel de Figueiredo, Collecção dos Authores Cistercienses omittidos nos 4. tomos da Bibliotheca
Luzitana, e dos que escrevêrão depois de impressos os mesmos volumes ; por Fr. Manoel de Figueiredo
Chronista dos Cistercienses de Portugal 1787. (BNL, cód. 1490, filme 1259, fol. 251).
4
Index de todos os livros que se imprimiram entre 1724 e 1743 conforme as Gazetas de Lisboa,
conservée à la BNL (réservés).
5 Relação dos effeitos que produzio o Terremoto do 1.º de Novembro de 1755 no Mosteiro, e Villa de
Alcobaça: preces, que fizerão a Deos os Monges, e povos para fazer cessar os abalos da terra, e para
fluirem as nascentes de agoa do Rio Alcoa vulgarmente chamado de Chiqueda, dos quaes o terremoto
havia feito suspender as correntes, mentionné dans BNL cód. 1479, fol. 423 et BNL cód. 1490, fol. 87v.
6 Le catalogage de l’œuvre à la Bibliothèque nationale de Lisbonne est incorrect : les annotations
préparatoires pour la rédaction du Memorial que Fr. Luís de São Bento a réalisées ne lui sont pas
créditées (códs. 1446 et 1457) ; les annotations de Fr. António Soares (códs. 1073-76) sont faussement
attribuées à São Bento.
25 décès de São Bento, et les informations couvrent la période allant jusqu’aux
epremières années du XIX siècle. De la correspondance qui fait partie des
volumes des brouillons, on peut conclure que pour l’autre auteur il s’agissait
de Frère António Soares, un moine du même monastère. La piste nous est
donnée par Fr. Manuel de Figueiredo qui signale le fait que l’ouvrage de Fr.
1Luís de São Bento était dans les mains de Fr. António Soares . Ce dernier
était originaire de Guimarães, quelques dizaines d’années plus jeune que São
Bento, mais avec un parcours identique. Il est né à Cepões, Guimarães, et ses
parents étaient Manuel Soares da Maia Coelho et Vicência Felícia Machado
de Barros Castelo Branco. Il a rejoint le monastère de Bouro en 1744. Après
l’entrée dans la vie religieuse, il a étudié la théologie. Comme membre de
l’ordre de Cîteaux, il a été confesseur de couvents à Lisbonne (1765) et à
Tavira, dans l’Algarve (1768). En 1777, il est élu procureur général de
l’ordre de Cîteaux auprès de la Relação do Porto où il a établi de nombreux
liens avec ses conseillers. Il deviendra Abbé à Odivelas et, finalement,
2secrétaire de l’Abbé général du royaume . Il continue le travail de
compilation de São Bento pendant près de quarante ans.
La méthode d’élaboration du Memorial, suivie par les deux auteurs, était
la même : la réunion du plus grand nombre possible de données sur tous les
juges qui avaient servi la couronne portugaise, en consultant les archives
municipales mais, surtout, en créant un grand réseau de correspondants
originaires des différentes régions du royaume. Parmi ces contributeurs, on
trouve surtout des magistrats mais aussi des militaires, des greffiers et des
3hommes notables des villes . Ils envoient à São Bento, puis à Soares, des
listes d’officiers, des nouvelles sur les nominations et des « informations
curieuses » sur les magistrats portugais. Les auteurs organisent les données
de façon chronologique sous la forme de notices biographiques sur chaque
personne. Ces notices sont ensuite corrigées et augmentées au fur et à
mesure que les nouvelles données arrivent. En 1763, São Bento décide de
faire une version finale du dictionnaire mais seuls les prénoms de la lettre A
4à la lettre J seront terminés, en 1764 . L’autre partie de l’ouvrage dont il
existe une version complète, est un atlas géographique des offices, que São
Bento a rédigé en deux occasions (en 1756 et réécrit en 1760). Pour
compléter le dictionnaire, il a fallu organiser les annotations que les auteurs

1 BNL, Cod. 1490, fol. 251.
2
BNL, Cod. 1478, fol. 14.
3
São Bento, dans l’introduction de son Mappa Generico... de 1760, nous donne des détails sur ces
personnages qui l’ont aidé à constituer son corpus. Ce sont des magistrats des niveaux les plus bas de la
carrière, ceux qui étaient les plus proches des informations locales, mais aussi des hommes du
gouvernement des petites villes ou même des fonctionnaires des registres. Le réseau montre aussi
l’utilisation d’intermédiaires qui mettent en contact les compilateurs et les informateurs. Un des
correspondants de São Bento était le célèbre Rodrigo Xavier Pereira de Faria, le notaire de la Miséricorde
de Santarém et correspondant de Monterroyo Mascarenhas et de sa Gazeta de Lisboa. Sur ce sujet, voir
André Belo, As gazetas e os livros. A Gazeta de Lisboa e a vulgarização do impresso (1715-1760).
Lisbonne : Instituto de Ciências Sociais, 2001.
4
C’est le volume appelé Cathalogo alfabetico dos Ministros de Letras, BNL, cod. 1077.
26 nous ont laissées. Comme ces dernières ont été produites sous la forme de
notices biographiques alphabétiquement ordonnées, le travail de
reconstitution en a été grandement facilité.

Titre Cód. Auteur Contenu
Colecção curioza 1446 LSB Listes d’offices et de
pertencente aos magistrats, feuillets de
ministros deste Reyno... nominations, réunies entre
1723 et 1748
Catálogos de ministros 1457 LSB Listes d’offices et de
magistrats, feuillets de
nominations, réunies entre
1747-1750
Cathalogo alfabetico 1077 LSB Memorial de Ministros (A-J)
(1764) dos Ministros de Letras
que servirão nestes 1078 LSB Mappa Generico… (1756)
Reynos de Portugal e 1079Mappa Generico… (1760)
Algarves…
Apontamentos diversos 1073 AS Addenda (A-F)
de Fr. Luís de São 1074(G-L)
Bento, com vista à 1075 AS Addenda (M-Z)
organização e 1076 Diverses Miscellanées documentaires
preparação de um
catálogo de todos os
ministros do Reino.
Table 2 – Organisation des volumes qui composent le manuscrit du Memorial de
Ministros, classés chronologiquement (AS – Fr. António Soares ; LSB – Frei
Luís de São Bento).

La formule des notices est très simple : on a le nom, le lieu de naissance,
l’identification des parents ou d’autres membres illustres de la famille,
notamment ceux qui ont été aussi des magistrats ; elles sont suivies d’une
narration plus ou moins détaillée sur la vie de l’individu. Dans les notices les
plus complètes, l’auteur mentionne la formation scolaire et universitaire, la
date de l’examen d’accès et la carrière judiciaire, chronologiquement
ordonnée, accompagnés d'éventuels faits divers. Les textes se terminent par
des informations sur les mariages et la descendance de l’individu ainsi que la
date de décès. Les derniers mots font souvent l’éloge du caractère et des
vertus professionnelles du magistrat. Les notices ont des dimensions très
différentes. Les magistrats les plus réputés ont droit à des textes longs mais
dans une majorité de cas, le lecteur ne trouve que quelques indications
biographiques. Pour la partie reconstituée, on perd le style littéraire des
notices complètes, agrémentées d’un riche emploi d’adjectifs, mais on est
quand même capable de récupérer des informations très importantes sur la
27 vie de la grande majorité des individus. Les annotations qui sont la base
d’élaboration du Memorial restent très schématiques, consignant seulement
des dates, des offices ou des relations de parenté.
Le dictionnaire biographique est complété, comme on l’a déjà avancé, par
le dictionnaire géographique des différentes villes et régions du royaume,
avec l’énumération des postes de chacune et les listes, plus ou moins
complètes, des individus qui y ont servi. Il y a des lacunes, surtout au niveau
des listes des magistrats. Cet atlas systématise les différents donataires des
villes et spécifie aussi la catégorie de chaque poste dans l’ensemble des
offices de justice de l’époque.
Pour tester la crédibilité des données du Memorial, et, ultérieurement,
pour les enrichir, on les a croisées avec les registres de la Chancellerie où
sont notées les nominations aux postes de justice. Les lettres de la
Chancellerie obéissent à une formulation protocolaire stable tout au long de
la période étudiée, donc le type de données fournies est assez constant :
identification de l’individu nommé, poste précédant, poste attribué, durée de
l’office, conditions légales de la concession et la date d’octroi de la lettre.
Dans certains cas, la documentation mentionne aussi les droits dus par
l’individu nommé. Les fouilles dans les archives dépendent des catalogues
eutiles faits à la fin du XVIII siècle. La dimension de l’archive ne permettant
pas une consultation exhaustive, ce sont les catalogues qui font foi. Mais, à
nouveau, le croisement des sources nous permet de penser que, en ce qui
concerne les nominations de la couronne, la documentation a été bien
répertoriée.
Au-delà de ces trois types de sources, un autre ensemble a eu une très
grande importance dans la reconstruction du groupe des magistrats de la
couronne : la série des enquêtes élaborées lors de la candidature des jeunes
formés de Coimbra à l’examen d’accès à la carrière (habilitações de
bacharéis). La procédure, qui sera analysée au chapitre 3, section 1, avait
comme résultat la constitution de dossiers individuels pour chaque candidat
avec toute l’information nécessaire pour juger de la possibilité de l’admettre
au concours. Les archives conservent ces dossiers mais les procès ne sont
pas toujours homogènes. Les plus complets se composent de la lettre de
demande d’admission à l’examen, les informations de l’université sur la
conduite personnelle et scolaire du candidat, l’attestation du stage auprès des
tribunaux locaux, les enquêtes sur sa famille, jusqu’à la deuxième génération,
tenues aux villes d’origine des parents et des grands-parents, et, finalement,
le verdict. Plusieurs dossiers réunissent les procès des frères ou autres
membres de la famille, ce qui rend difficile la localisation de certains procès
si le chercheur n’a pas une bonne connaissance préalable de l’objet.


28
Figure 1 – Structure des données de la base relationnelle.

Les données ont été saisies et enregistrées sur une base de données
1relationnelle , spécialement développée pour cette étude. On qualifie de
« relationnelles » les bases dont l’information est divisée en plusieurs tables
mises en relation par des codes qui désignent une dépendance des données.
Pour une base de données prosopographique la méthode la plus commune est
d’avoir une structure où les données à caractère unique forment une table qui
est liée à des tables de données multiples.
La Figure 1 résume la structure de la base relationnelle. Les tables sont
composées des champs suivants :
1. Individus :
a) Code d’identification du magistrat ;
b) Nom ;
c) Code du lieu de naissance ;
d) Formation universitaire ;
e) Information complémentaire de l’université.

2. Famille :
a) Code du membre de la famille ;
b) Code d’identification du magistrat ;
c) Nom ;
d) Parenté ;
e) Autres informations ;
f) Cote.


1
On a utilisé le logiciel Microsoft Access.
29 3. Examens d’accès
a) Code d’identification du magistrat ;
b) Date de l’examen ;
c) Âge à la date de l’examen ;
d) État civil ;
e) Classification ;
f) Jury;
g) Cote.

4. Offices existants:
a) Code de l’office ;
b) Désignation ;
c) Code du lieu d’exercice de l’office ;
d) Nature ;
e) Mandant ;
f) Rémunération ;
g) Législation applicable.

5. Postes occupés :
a) Code d’identification du magistrat ;
b) Code de l’office ;
c) Date de la lettre de nomination ;
d) Date de l’enquête de fin de mandat ;
e) Numéro d’ordre dans les postes occupés par le magistrat ;
f) Notes ;
g) Cote.

6. Privilèges reçus :
a) Code d’identification du magistrat ;
b) Date ;
c) Référence ;
d) Notes ;
e) Cote.

7. Lieux :
a) Code du lieu ;
b) Nom du lieu ;
c) Donataire ;
d) Qualité ;
e) Code de la circonscription administrative ;
f) Notes ;

8. Circonscriptions administratives :
a) Code de la circonscription administrative ;
30 b) Nom de la circonscription ;
c) Nature.

Avec ce type de structuration, il est possible de bâtir tout type de
combinaisons des données, non seulement pour produire des fiches
d’individus, d’offices ou de lieux, mais, surtout, pour produire toute sorte de
calculs statistiques et de listes. En gras, sont identifiés les champs utilisés
pour mettre les différentes tables en relation. Ce système permet d’éliminer
la répétition d’information et, surtout, d’organiser de façon hiérarchique les
données. Il exige, donc, un long travail pour connaître la nature des données,
l’information nécessaire pour l’étude et la logique interne des documents. La
base ayant toujours la source comme point de départ, la façon de la
construire étant régie par les caractéristiques des sources.
Le logiciel choisi a plusieurs avantages pour ce type de travail :
a) Il permet de créer toutes les séries de données nécessaires et de les
structurer selon les besoins de l’utilisateur ;
b) Il permet de modifier la structure de la base sans grande difficulté ;
c) Il est puissant et stable, ce qui permet la gestion de milliers de fiches
de façon fiable et rapide.
d) Il permet d’exporter ses données dans des formats lisibles par d’autres
logiciels (tels que les outils de traitement statistique ou d’analyse de réseaux
sociaux).
Les données structurables ont été complétées par des données de nature
différente, surtout pour deux types de fonds : les inventaires de testaments et
les procès de l’Inquisition portant sur des magistrats.
Sur les premiers, on a fait un travail de sondage d’exemples aléatoires
pour avoir un aperçu de la vie matérielle d’un magistrat, en couvrant
différents types de carrières. Les archives conservent une série assez
intéressante de procès qui étaient déclenchés lors de la mort des personnes
qui n’avaient pas laissé de testament. L’avantage de ces documents sur les
testaments, c’est le fait d’inclure les listes de biens, meubles et immeubles,
ainsi que des crédits et dettes que le testamentaire avait à la date de sa mort.
Il est possible d’essayer de calculer la richesse nette du défunt au sommet de
sa carrière. Ce que ces procès nous montrent, c’est un court portrait de leur
vie matérielle, non seulement économique et financière mais aussi culturelle,
voire intellectuelle, en tenant compte de la possession de biens de nature
artistique, littéraire, esthétique. On ne peut pas oublier, cependant, l'aspect
foncier et gestionnaire de la maison des magistrats.
Les procès de l’Inquisition n’engagent que quelques magistrats mais
grâce à la nature des enquêtes menées par le Saint-Office, ils ne sont pas
négligeables. Par ce biais, le chercheur peut accéder à sa généalogie, à une
liste des biens confisqués et à des données sur son quotidien, ses relations et
ses conflits. On peut utiliser ce type de documents comme le témoignage
31 d'un conflit centré sur l’hétérodoxie religieuse ou morale mais aussi comme
une source plus globale pour un aperçu de la vie de ces personnes.
Toutes ces sources ont produit une succession de données, en fonction
des critères d’inclusion utilisés, jusqu’à finir par l’univers d’étude qu’on a
fixé pour ce travail. Ces numéros sont résumés dans la Table 3.

Examen d’accès (leituras de bacharéis) - 1623-1827 : 5853
Procès de vérification (habilitações de bacharéis) – sans registre 592
d’examen :
Chancelleries (chancelarias régias) – sans registre d’examen : 450

Total de personnes saisies (1610-1827) : 6895
Total de magistrats de la couronne (1620-1800) : 4513
Table 3 – Résumé des chiffres du croisement de sources.

Les trois premiers chiffres sont cumulatifs et résultent du constat de
l’existence de nombreux individus qui ont été magistrats sans figurer sur les
listes des candidats examinés. Le Memorial de Ministros en témoigne et la
faible qualité des séries pour la période antérieure à 1660 rendait cette
démarche obligatoire. Il était nécessaire de savoir s’il y avait des erreurs
dans le dictionnaire biographique ou même dans les archives. C’était aussi
une façon de tester la qualité des données des livres de registres. Dans
1l’ensemble du corpus, on trouve seulement un cas d’explication difficile ;
l’absence de tous les autres est facilement justifiée – la plupart d’entre eux
ont servi avant la période plus complète de notre série ou après que l’examen
n’aie plus été obligatoire (1823). Pour les autres, il y a toujours des cas de
magistrats qui, venant de l’université, étaient dispensés de l’examen
commun et débutaient directement leur carrière à un plus haut niveau.
La somme des individus examinés avec les candidats dont l’examen reste
inconnu et avec les magistrats qui n’apparaissent que sur les documents de la
chancellerie se chiffre à près de sept mille hommes. La saisie des données de
carrière identifie 1 597 individus qui n’ont jamais occupé des postes de
justice, même s’ils y étaient habilités.
Pour des raisons d’homogénéité des données et de contexte politique,
nous avons décidé d’introduire deux bornes chronologiques pour délimiter
notre période. La décennie de 1620 était une période importante à retenir
pour inclure les postes de magistrats créés sous l’union des couronnes
ibériques. Nous avons choisi de ne pas remonter plus dans le temps pour
conserver la qualité des données disponibles. À l’autre extrémité de la
période, l’année 1800 permet d’inclure la fin de l’Ancien Régime portugais,
au milieu du règne de D. Maria I. Les années qui vont suivre la révolution

1
C’est le cas de Manuel Maria da Fonseca Ferreira Abreu Castelo Branco, qui a été juiz de fora à Vila da
Barca, dans le Nord, en 1824, mais dont le nom ne figure pas dans les livres examinés.
32