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Les médias et la Libération en Europe

De
498 pages
A partir de cinq questions centrales cet ouvrage vise à rendre compte du poids des médias dans la représentation de la Libération en Europe depuis 1945. Les thèmes abordés tournent autour de la propagande et de l'information, de la transition et la reconstruction des médias, des récits et images médiatiques, des enjeux de mémoire et des mémoires refoulées et des représentations et mémoires de la Libération, entre réel et fiction.
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LES MÉDIAS ET LA LIBÉRATION EN EUROPE 1945-2005

Collection Les Médias en actes

Dans la même collection:
Le Journaliste et la morale publique Rencontres Ina/Sorbonne 20 octobre 2001 2002

Récit médiatique et histoire Collectif, sous la direction de Béatrice Fleury-Vilatte 2003 Les Temps des médias (Forum international Ina juillet 2002) Volume 1 : Télévision, mémoire et identités nationales Volume 2 : Les Temps télévisuels. Big Brother Volume 3: Le Temps de l'événement 2004 Les Séries policières Colloque Bordeaux 3/Inathèque 2002 Sous la direction de Geneviève Sellier et Pierre Beylot 2004
Pierre Bourdieu et les médias Rencontres Ina/Sorbonne 15 mars 2003 2004

Les Intellectuels de médias en France Journée d'étude CRIS université Paris 10-18 juin 2003 Sous la direction de David Buxton et Francis James 2005

Sous la direction de Christian Delporte et Denis Maréchal

LES MÉDIAS ET LA LIBÉRATION EN EUROPE 1945-2005

Actes du colloque organisé par le Centre d'histoire culturelle des sociétés contemporaines de l'université de Versailles Saint-Quentin-en- Yvelines et l'Institut national de l'audiovisuel 14, 15 et 16 avril2005 avec le concours de l'Inathèque de France et de la Mairie du 3e arrondissement de Paris

Les Médias en actes Ina-L'Harmattan

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

2006 ISBN: 2-296-00735-X EAN : 9782296007352

@ L'Harmattan,

Table des matières 5

TABLE DES MATIÈRES

PRE

SENT

A TI

ON.

...........................................................

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Christian Delporte, L'Europe libérée au prisme des
médias ......................... ....................................................... Il

PARTIE 1 : LA LIBERATION EN MARCHE : PROPAGANDE ET INFORMATION Renée Dickason, Les affiches de propagande britanniques (1940-1945). Construire la victoire, préparer la reconstruction nationale
Patrick Facon, Bombardements aériens alliés, médias et Libération. L'exemple de la France, 1944-1945 Muriel Favre, Une arme de guerre. La radio nazie au moment de la Libération (septembre 1944-mars 1945)

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Stéphanie Krapoth, Libération en perspective, Libération en marche: visions satiriques françaises et allemandes, 1942-1946 PARTIE
RE CON

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2:
S TRUC

LES
TI ON

MEDIAS:

TRANSITIONS,
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S .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Patrick Eveno, Les restructurations économiques de la presse et des systèmes médiatiques (France, Allemagne, Italie)
Hélène Eck, Les partis politiques et la reconstruction secteur public d'information: une bataille acharnée du

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Nele Beyens, Les nouvelles autorités néerlandaises et l'importance de la communication gouvernementale

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6

Table des matières

Daniela Felisini, Francesca Bozzano, Du fascisme à la République: la transition dans les entreprises publiques italiennes, 1943-1950. L'Institut Luce: un cas exemplaire Michael Palmer, De l'Office français (OFI) à l'Agence France-Presse (AFP) d'information

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Françoise Denoyelle, De la Collaboration à la Libération. Quels photographes pour quels types d 'images? PARTIE 3: LE TEMPS DE LA LIBERATION: RECITS ET IMAGES MEDIATIQUES Samir Saul, La libération de la France dans les quotidiens canadiens Pascale Goetschel, Fêtes de la Libération: images et sons médiatiques Hilary Footitt, Meeting Private Ryan: les soldats américains et les Français au cours de la libération de la France André-Claude Thollon, Regards croisés sur la libération de la France: un malentendu francobritannique. ... .. .. .. .... .. .. . ... .. . . .. .. .. .. . ... .. .. .... .. . .. .. .. .. ... . ...

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Pierre 1946

Sorlin, Les récits de la Libération en Italie, 1943255

Valeria Galimi, La représentation de l'épuration en Italie: un procès de la Collaboration au cinéma Christian Delporte, Les médias et les origines de la mémoire: qu'ont effectivement lu, vu et entendu les Français sur la libération des camps en 1945 ?

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Table des matières 7

PARTIE 4 : ENJEUX DE MEMOIRE, MEMOIRES REFOULEES. .......... ......................... ........ Oliver Benjamin Hemmerle, We(h)rwolf et médias en Allemagne et en Autriche, de 1945 à nos jours Alain Clavien, La guerre n'a pas eu lieu... le Journal de Genève, 1944-1950 Marilisa Merolla, Radio italienne et mémoire de la Résistance, 1958-1965 Lampros Flitouris, La Libération de la Grèce: entre oubli et exploitation politique Yves Santamaria, « C'est nous les Africains ». La place des populations d'Afrique du Nord dans la libération de la France (1945-2005) PARTIE 5: REPRESENTATIONS ET MEMOIRE DE LA LIBERATION: DES IMAGES ENTRE REEL ET FICTION François Audigier, De Gaulle descendant les ChampsElysées, le 26 août 1944. De l'image au lieu de mémoire Kristian Feigelson, Le cinéma soviétique du dégel: l'ennemi transfiguré Patrick Garcia, Images télévisées d'une commémoration: le 8 mai 1945 Jocelyn Grégoire, Les documentaires à la télévision belge (1953-1995). Seconde Guerre mondiale et Libération, entre production française, production britannique et préoccupations nationales Denis Maréchal, Du noir et blanc à la couleur. La représentation de la Libération en Europe

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Table des matières

Sophie Wahnich, Libération et modes de jictionnalisation dans les musées d 'histoire du xX siècle

européen.. ........

......

...... .........

..

..

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Notices biographiques

des auteurs

PRÉSENTATION

Christian Delporte

Il

L'Europe libérée au prisme des médias Christian Delporte

Partons de la capitulation allemande. L'événement luimême est connu dans les moindres détails. On connaît les circonstances de la reddition. Donitz demande la cessation des combats et envoie Jodl, nouveau chef d'Etat-major de la Wehrmacht, au quartier général d'Eisenhower, installé dans une école de Reims. Le 7 mai au petit matin (à 2 h 41 exactement), l'Allemagne signe la capitulation sans condition. L'acte est paraphé par Bodell-Smith, chef d'Etat-major d'Eisenhower, commandant suprême des Alliés et le général Sousloparov, pour l'Union soviétique; il est signé à titre de témoin par le chef d'Etat-major de de Gaulle, le général François Sevez, invité de dernière heure. Au terme de l'accord, les combats doivent cesser le 8 mai à 23 h 01 (heure d'Europe centrale). Revient alors à Churchill, Truman, de Gaulle d'annoncer simultanément la victoire à leur peuple, ce que fait le chef du Gouvernement provisoire à 15 heures, dans une brève allocution, qui commence ainsi: «La guerre est gagnée! Voici la victoire! C'est la victoire des nations et c'est la victoire de la France. L'ennemi allemand vient de capituler devant les armées alliées de l'Ouest et de l'Est. Le commandement français était présent et partie à l'acte de capitulation ». Partout, alors, cloches, sirènes, canons annoncent la délivrance, même si la guerre se poursuit en Asie. Mais l'Union soviétique a exigé une ratification de la capitulation à Berlin, dans sa zone, au QG des forces soviétiques du maréchal Joukov, à Karlshorst, quartier au nord-est de Berlin. La scène finale a lieu dans la nuit du 8 au 9 mai, en présence de de Lattre de Tassigny, qui a imposé la présence du drapeau français au côté des drapeaux anglais, américain et soviétique; de Lattre contresigne l'acte de reddition.

12 L'Europe libérée au prisme des médias

Voici pour le récit de l'événement, tel que l'ont raconté les livres d'histoire. Mais on peut aussi le relire au prisme des médias. Ainsi est-ce à la radio de Flensburg que Schwerin von Krosigk, désigné par Dônitz pour traiter des problèmes de guerre, annonce la défaite aux Allemands: «Allemands et Allemandes. Le haut commandement des forces armées a proclamé aujourd'hui, sur l'ordre du grand amiral Donitz, la reddition sans condition de toutes les forces combattantes allemandes ». C'est aussi à la radio que les chefs politiques alliés proclament la victoire. C'est enfin à la radio, le 9 mai, à 1 h 10 heure française, que Moscou diffuse la bonne nouvelle. Nous l'avons dit, de Gaulle parle le 8 mai à 15 heures. Or, ce message ne produit pas d'effet de surprise. Les journaux annonçaient déjà, depuis plusieurs jours, la défaite allemande. Surtout, les logiques de l'information ôtent au Général le privilège de l'annonce. Les correspondants de guerre présents à Reims s'étaient apparemment engagés à ne pas divulguer la nouvelle avant les chefs de guerre. Non seulement le responsable du bureau d'Associated Press à Paris ne respecte pas la consigne, mais l'agence Reuter diffuse le discours de Schwerin von Krosigk prononcé à la radio. La rumeur enfle. Jean Galtier-Boissière raconte, dans son Journal, qu'un ami l'appelle dans l'après-midi pour lui annoncer que «la paix est signée» et que les cloches vont bientôt sonner. Les cloches ne sonnent pas. En revanche, les crieurs de journaux annoncent la capitulation allemande. Libération-soir diffuse ainsi une édition spéciale sous le titre «Capitulation sans condition»; le quotidien reproduit la déclaration lue à la radio de Flensburg et fait le récit des derniers jours et des ultimes heures d'avant la reddition. Le 8 mai au matin, les titres de victoire barrent la une des quotidiens: « Victoire! Capitulation» (L'Aube) ; « L'Allemagne a capitulé» (Le Figaro); « L'Allemagne hitlérienne a capitulé sans condition» (L 'Humanité); «Le Reich nazi abattu» (Le Populaire), «Jour de victoire» (Libération), « L'Allemagne a capitulé» (Ce Soir), etc. ; le tout, avec les portraits de de Gaulle, d'Eisenhower, de Churchill, de Roosevelt, de Staline. Les Parisiens s'arrachent les journaux toute la matinée.

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Cette annonce prématurée ne réduit pas l'effet du discours radiodiffusé de de Gaulle; elle le déplace; elle donne un cadre et un sens nouveaux à la mise en scène médiatique. De Gaulle va attester la nouvelle, lui fournir toute sa charge symbolique, déclencher, aussitôt, la liesse populaire à laquelle on a pu se préparer en ressortant les drapeaux rentrés depuis l'été 1944. On attend 15 heures devant le poste de radio, chez soi, dans les cafés; on se rassemble dans la rue, devant les haut-parleurs qui vont retransmettre l'allocution, et notamment devant ceux accrochés sur les façades des immeubles des grands quotidiens. Quelques minutes après les paroles du Général, la foule se réjouit en attendant les grands bals. Des radioreporters commentent en direct l'événement et, dans les interviews, pour les plus âgés des anonymes interrogés, reviennent des images, celles de novembre 1918. Le lendemain, les journaux titrent sur la célébration de la paix, le «monde [qui] respire et [qui] chante» (L'Epoque) et publient les photos de Jodl signant la ratification de l'acte de capitulation. Reste à découvrir le film de la capitulation. Des caméras étaient là, à Reims comme à Berlin, au moment des signatures. Ces images, les Français les découvrent dans l'édition du Il mai des Actualités françaises. Des images qui associent les spectateurs à l'événement; des images aussi qui, accompagnées du commentaire du speaker, lui donnent un sens particulier, en effaçant certains aspects de la réalité; des images qui valorisent outrancièrement la présence française, en oubliant qu'elle fut âprement négociée et que la France n'était invitée à la table qu'à titre de «témoin» ; des images au prisme français de la capitulation allemande abondamment utilisées ultérieurement, au rythme des commémorations. Si nous nous sommes attardé sur cet exemple, c'est qu'il résume assez bien, croyons-nous, le sens du présent ouvrage et les questions qu'il pose. D'abord, une évidence: pas d'événement sans médias. Journaux, photos, radio, cinéma, actualités filmées, affiches, etc., non seulement donnent à l'événement sa puissance de résonance, mais lui fournissent également sa signification. Les représentations collectives du 8 mai, et plus largement de la

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période de la Libération, sont nourries d'images, fixes ou mobiles, de sons, de mots véhiculés par les médias. Ces images, ces sons, ces mots répercutés dans des espaces variables, nationaux ou transnationaux, contribuent à homogénéiser l'imaginaire et, partant, le souvenir communs. Bien sûr, les médias ne sont pas les seuls outils qui forgent les représentations. Chacun a son histoire personnelle; chacun, selon sa situation, a vécu la Libération de manière différente. Mais ce sont les médias qui contribuent à unifier ces histoires fragmentées en fournissant le socle commun du souvenir. Bon gré, mal gré, les exclus de la fête, les rescapés des camps, les prisonniers, les travailleurs forcés, invités à taire leur propre détresse, devront se soumettre à la vision proposée. En quelque sorte, les médias sont les miroirs où se reflètent les séquences «historiques» comme les instants marginaux ou dérisoires de la Libération. Mais quelle libération? Si l'Europe se libère du nazisme, le regard porté dépend d'abord de la situation nationale, de I'histoire nationale, des conditions dans lesquelles furent traversées les années de guerre, du « camp» dans lequel on se situe. Les pages qui suivent, en effet, montrent combien la grille d'analyse se plie mal aux contraintes des approches schématiques, celles qui opposent trop rigoureusement vainqueurs et vaincus, Europe occidentale et Europe orientale, zone «anglo-saxonne» et zone soviétique, etc. Ce qui ressort, d'abord, c'est l'infinie complexité des situations locales et des facteurs nationaux. Les médias les expriment, les traduisent, les cristallisent parfois. Apparaît ici tout l'enjeu de la démarche comparative à laquelle invitent les auteurs. Pour la période de la Libération elle-même, se profile, en effet, une double interrogation. La première a trait aux conditions de reconstruction ou de reconstitution de l'appareil médiatique qui dépend de l'attitude des médias durant la guerre, elle-même subordonnée au comportement des autorités en place et de l'éventuelle relève qu'entraîne la défaite allemande. De ce point de vue, la continuité britannique tranche, évidemment,
avec la rupture française. En France, on le sait, la collaboration

de la quasi-totalité des médias avec Vichy et l'occupant ont

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pour conséquence leur destruction au profit d'autres structures nées de la Résistance et des idées de la Résistance. Mais qu'en est-il ailleurs, et singulièrement dans le camp des fascismes déchus? La Libération constitue-t-elle, du point de vue structurel, à l'échelle de l'Europe, une période de rupture ou de transition? Quelles sont aussi l'ampleur et l'effet des changements apportés, la part effective des renouvellements et le poids des faux-semblants? L'autre interrogation tient davantage au traitement médiatique de la libération de l'Europe. Si l'on admet que les médias jouent le rôle premier dans l'image du processus de libération, deux questions se posent alors immédiatement. Répondant aux règles de l'information (sélection, hiérarchie, proximité, relations au public, etc.) et aux conditions de collecte des nouvelles en temps de guerre, les médias trient, privilégient, renoncent, écartent, se soumettent ou refusent les pressions pour, au bout du compte, donner une certaine image du temps de la Libération. Quelle image ou quelles images sont-elles alors données? Celle de la conquête triomphante du territoire ennemi, de la victoire héroïque sur le nazisme ou de la joie collective et des « lendemains qui chantent» ? Autre question: comment la chronologie subit-elle le filtre des lectures nationales? Et, du coup, l'événement s'éloignant, d'autres affrontements se profilant - ceux de la guerre froide -, que reste-t-il des interprétations « à chaud» ? Cette dernière interrogation nous semble essentielle pour aborder l'ultime grande dimension du livre, celle de la mémoire des événements. Le mot est employé à dessein de mémoire car les médias, au sens le plus large, contribuent amplement à la construction et la reconstruction des représentations collectives. C'est tout le sens donné aux bornes chronologiques proposées. Il ne s'agit pas seulement de s'interroger sur la manière et les conditions dans lesquelles la presse écrite, la radio ou le cinéma ont relaté la période de la Libération en Europe. TIs'agit aussi de comprendre la part prise par ces mêmes médias dans la construction d'une mémoire de 1944-1945, partiellement commune aux Européens, grandement encore dominée par le

16 L'Europe libérée au prisme des médias

regard national, et dont le cheminement, ces soixante dernières années, ne fut pas linéaire. Relevons juste, ici, deux aspects. D'abord, la question de la Libération, dès l'origine, se pose comme enjeu de mémoire. Tout en obéissant à leur propre temporalité, les médias portent les débats, subissant les assauts idéologiques nationaux, pesant aussi sur les interprétations communément admises des séquences historiques. Les médias contribuent ainsi périodiquement à redéfinir la crête des événements, sous l'éclairage de leur temps. Le cas le plus caractéristique, ici, est sans doute, de nos j ours, la place nouvelle d'Auschwitz, qui domine désormais la commémoration médiatisée de 1945, les mémoires nationales, ici, semblant s'effacer devant une mémoire universelle, voire universaliste, de la Libération. L'autre question est directement liée aux sources mêmes de la démonstration et aux médias d'images qui, avec la télévision, en assurent la plus massive diffusion. Elle touche à l'usage des images d'archives et l'interprétation qu'on en donne, parfois différente d'une époque à l'autre, et aux logiques singulières des médias qui les commandent. Elle porte sur l'utilisation, l'adaptation, la transformation d'une source historique dont le sens est dévié par la création médiatique, voire la mise en scène ou la mise en spectacle médiatique. Ceci n'est pas propre à la période de la Libération, mais prend un relief particulier en raison de la portée émotionnelle de l'événement. Indéniablement, le fonds d'images (photos ou films) à notre disposition aujourd'hui est, par son ampleur et sa diversité, sans commune mesure avec celui utilisé en 1945 ou dans les années qui ont suivi. Il en résulte deux phénomènes dans les médias. Le premier, caractéristique du documentaire de télévision et de ses impératifs commerciaux, est la recherche de la source inédite. On l'a vu récemment avec le surgissement des films en couleurs. Cette démarche influe naturellement sur la manière dont est restituée I'histoire et sur les choix, guidés par les sources, qui en découlent. L'autre phénomène relève d'une règle de l'information, nourrie parfois de paresse professionnelle, qui cherche à mettre en relation l'image avec le degré émotionnel de l'événement, nécessairement fort pour

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1945. Certaines images finissent par effacer les autres pour s'élever, par la force de la répétition, au rang de symbole, voire d'icône. Si bien qu'elles vont jusqu'à s'identifier à l'événement lui-même, interrogeant l'historien sur ce que nous appellerons la postérité des images. Juste deux courts exemples à ce propos. Premier exemple, cette photo célèbre du soldat soviétique arc-bouté au sommet de la façade du Reichstag, accrochant la bannière rouge frappée de la faucille et du marteau 1.On connaît tout de ce cliché pris par Evgueni Khaldeï. Khaldeï cherchait la photo symbolique, à la manière de celle des marines de Joe Rosenthal sur l'île d'!woJima. L'économe de l'agence Tass fournit des tissus rouges; un ami tailleur les transforma en drapeaux; le soldat Kovaliov hissa un des étendards improvisés. Belle image en vérité qui, en fait, suscita la colère de Staline. L'homme aidant Kovaliov portait une montre, preuve à ses yeux du pillage: le soldat soviétique ne pouvait être un pillard; et Khaldeï fut invité à effacer la montre sur le cliché. Et puis, ces soldats étaient juifs. Staline décida que les hommes à l'image seraient Kantaria (parce que géorgien, comme lui) et Iegorov, devenus, par la grâce du maître du Kremlin, «héros de la nation soviétique ». Ces photos ont fait le tour du monde; elles peuplent encore les manuels scolaires. La vérité sur ces photos «spontanées» ne fut révélée qu'en 1991, changeant en partie le sens de clichés fabriqués pour traverser l'histoire. Second exemple. Cette photo du 12 avril 1945 prise dans un baraquement du petit camp de Buchenwald 2. Une image comme beaucoup d'autres, représentant des déportés alignés sur leur châlit, fixant l'objectif du photographe; cliché caractéristique d'un camp où est revenu un soupçon d'humanité, où ont été distribuées nourriture et couvertures, où les mieux portants posent pour témoigner et trouvent parfois la force de sourire. Une photo ordinaire, et pourtant devenue célèbre. Cet instant, saisi par Henri Miller, finit, en effet, par se
1 On en trouvera une reproduction et une analyse dans: Marie-Monique Robin, Les 100 photos du siècle, Paris, Editions du Chêne, 1999, p. 29-30.
2 Ibid., p. 27-28.

18 L'Europe libérée au prisme des médias

distinguer des autres. La photo de Miller prend toute sa valeur symbolique sous un double effet. D'une part, elle paraît un jour dans le New York Times. Elie Wiesel s'y reconnaît, là, dans un coin du premier étage des châlits; il est le septième en partant de la gauche; il a 16 ans alors et a été transféré d'Auschwitz vers Buchenwald. Et, d'autre part, ce cliché prend un relief particulier en ouvrant, à Jérusalem, le mémorial de Yad Vashern. Ces images, par leur portée symbolique, contribuent à figer l'événement. Ce faisant, elles en effacent nécessairement d'autres, avant, peut-être, d'être effacées à leur tour. La mémoire collective est ainsi nourrie d'une iconographie que les médias ont participé à sélectionner. C'est en cela, aussi, qu'ils peuvent peser sur la compréhension commune d'une période clé de l'histoire du xxe siècle que ce livre, pour sa part, tente d' éclairer.

PARTIE 1

LA LIBÉRATION EN MARCHE: PROPAGANDE ET INFORMATION

Renée Dickason 21

Les affiches de propagande britanniques (1940-1945). Construire la victoire, préparer la reconstruction nationale
Renée Dickason Université de Caen

Dans le contexte européen de la Seconde Guerre mondiale, la thématique de la victoire prévaut sur celle de la libération en Grande-Bretagne. La résistance face à un ennemi invisible, mais néanmoins réel et destructeur, s'organise selon une logique autre qu'en France qui subit l'occupation nazie. La quotidienneté est, par conséquent, vécue différemment sur le sol anglais, même si la crainte des bombardements est omniprésente. Dès l'éclatement du conflit, un front de l'intérieur (Home Front), chargé de mener un combat de l'ombre face à une hypothétique invasion allemande, est érigé. Informer et convaincre l'opinion s'avère essentiel dans une démarche reposant sur une prise de conscience collective, rapidement relayée par une remarquable mobilisation et une détermination nationale indéfectible. Dans la profusion des messages officiels, les affiches de propagande 1 britanniques occupent une place prépondérante. Celles diffusées au sein de l'Empire ou dans les pays alliés insistent sur la barbarie et les dérives hégémoniques allemandes. D'autres, destinées aux Britanniques, chez eux, privilégient le thème de la victoire, une victoire auréolée par la promesse d'un renouveau social et démocratique. Dans les affres de la guerre, se plier aux impératifs sécuritaires semble de
Propagande signifie ici «propagation des idées ». Au Royaume-Uni, le ministère responsable de gérer l'information, de «rendre public» et donc de divulguer des « informations» utiles en temps de guerre se nommait Ministry of Information.
I

22 Les affiches de propagandebritanniques(1940-1945).Construire la victoire, préparer la reconstructionnationale mise, de même que préparer un après-guerre plus gratifiant que celui de la Grande Guerre. Ainsi, les préoccupations sont clairement exprimées dans un double discours qui vise l'immédiateté de la vie des citoyens du royaume de George VI et qui propose une projection dans un avenir axé sur une reconstruction sociale nécessaire. Le désir de construire un « monde meilleur» s'est affirmé dès le début des années 1940, sous l'impulsion de personnages tels que William Temple, J. B. Priestley ou William Beveridge. Suite à la morosité des années 1930 où prédominaient chômage et misère, hantés par le spectre de la Grande Guerre, les penseurs, puis les hommes politiques, s'étaient donné pour tâche de moderniser le pays, mission rendue possible par l'élaboration d'un programme de réformes extraordinaires devant déboucher sur une société modèle. La quête d'un progrès social se décèle dans les revendications des réformateurs qui s'étaient engagés à faire reculer les «cinq géants », les fléaux sociaux présents dans les domaines de la santé (disease), du logement (squalor), du chômage (idleness), de l'éducation (ignorance) et de la pauvreté (want) 2. Lors des élections de 1945, la notion d'Etat-Providence (Welfare State) allait peser lourd dans les manifestes politiques et assurer la victoire des travaillistes détenteurs pressentis des clés d'une «Nouvelle Jérusalem» (New Jerusalem). Ces priorités, perceptibles dès les premières heures de la reconstruction, expliquent le glissement sémantique de la notion de People's War 3 (inhérente au Home Front) qui devient naturellement People's Peace. Divers thèmes parsèment les affiches: l'union et la solidarité afin de combattre l'ennemi, favorisant un sens de patriotisme et de loyauté, la nécessaire collaboration des femmes, qui de femmes au foyer deviennent incontournables dans la vie active, et l'implication des Britanniques dans la
2 Les termes désignant ces grands chantiers de réformes sociales, issus du rapport Beveridge de 1942, avaient, à dessein, des connotations morales. 3 Terme ambigu, attribué à Tom Wintringham, commandant républicain pendant la guerre d'Espagne, «people» désigne aussi bien la population au sens large que les milieux populaires.

Renée Dickason 23

gestion de leur quotidien. Ces thèmes, qui seront repris plus tard, traduisent à la fois une continuité et une remise en question sociale certaine.

Le besoin d'informer Frapper les esprits, sensibiliser les Britanniques à l'effort de guerre a été le souci permanent des médias pendant cette période troublée. C'est à cette époque que la radio BBC va acquérir une crédibilité sans faille, devenant le medium de communication le plus puissant. En contrepoint des messages sonores qui guident les Britanniques dans leurs tâches quotidiennes, un autre medium, l'affiche, qui avait fait ses preuves lors d'autres conflits, en particulier la guerre 19141918, n'a pas perdu en force et conviction auprès du public. L'un des plus anciens supports de communication, magnifique outil d'information, l'affiche est un vecteur de propagande efficace. Construction visuelle des préoccupations gouvernementales, l'affiche dicte les pas que doivent suivre les citoyens. Dépouillée ou diffuse, elle sermonne les foules et véhicule des « vérités absolues ». Devant la menace du nazisme, dans les années 1930, le gouvernement britannique avait échafaudé la possible création d'un ministère de l'Information (MOI) dans l'hypothèse d'une guerre. L'idée n'était donc pas nouvelle, elle avait fait ses preuves lors du premier conflit mondial. Lorsqu'en septembre 1939 le MOI est créé, ses fonctions sont perçues comme étant nébuleuses, à la joie des satiristes tel Tommy Handley qui rebaptisa ce ministère «Ministry of Aggravation and Mysteries» dans une émission très écoutée des Britanniques, It's That Man Again (ITMA) 4. TI est vrai que pendant la «drôle de guerre» (1939-1940), le MOI n'était pas très apprécié, surtout suite à la diffusion d'une affiche dont le
4

Ce type d'émissions avait pour but de dédramatiser les événements et d'aider les Britanniques à surmonter les difficultés quotidiennes car le public avait besoin de rêves et d'évasion.

24 Les affiches de propagandebritanniques(1940-1945).Construire la victoire, préparer la reconstructionnationale message en lettres blanches ressortait sur un fond coloré (le plus souvent rouge ou noir) et avait pour en-tête la couronne royale. Le message «Your Courage, Your Cheerfulness, Your Resolution will Bring us Victory» a été mal perçu, en raison de l'association, jugée malheureuse, de «your» et «us». Vivement critiquée par le journal de référence The Times, cette affiche, qui avait pourtant été dupliquée en 836 000 exemplaires, n'avait guère attiré l'adhésion des Britanniques. Dans un rapport commandité par le MOI, Tom Harrisson de l'institut de sondage Mass-Observation 5 confiait que cette affiche ne ciblait pas l'ensemble de la population. L'image de marque de ce ministère fut cependant rehaussée par la nomination en juillet 1941 de Brendan Bracken qui rendit plus clair son rôle: il fallait, en effet, diffuser de façon appropriée la politique gouvernementale soucieuse de maintenir le moral de la population et de stimuler l'effort de guerre 6. L'amateurisme apparent des débuts du MOI, adoptant des discours moralisateurs contestés par la presse écrite, fut bientôt balayé avec la mise en place d'une cellule de renseignements (Home Intelligence Division) chargée de sonder l'opinion en présentant une image plus «impartiale», plus «objective» de l'opinion publique britannique. Déjà, le pugnace Winston Churchill, Premier ministre d'un gouvernement de coalition, fervent patriote, avait, à l'occasion de son désormais célèbre discours du 13 mai 1940, déclaré devant la Chambre des communes qu'il n'avait pas d'autre programme à proposer que «du sang, du labeur, des larmes et de la sueur». Le ton des campagnes d'information est orienté, l'effort de guerre est irrévocable. Tout allait être mis en œuvre afin, non seulement de braver l'ennemi, mais aussi de demeurer invincible, pour bâtir un Royaume-Uni encore plus fort. Ainsi, Churchill précisait encore dans cette déclaration audacieuse et
5 Créé en 1937 par Tom Harrisson, Charles Madge et Humphrey Jennings, Mass-Observation avait pour vocation d'étudier les habitudes des Britanniques dans leur vie quotidienne par le biais d'enquêtes, d'entretiens ou de conversations plus informelles. 6 Voir Anthony Osley, Persuading the People, Government Publicity in the Second World War, Londres, HMSO, 1995, p. 10.

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clairvoyante que seule la victoire importait, quel qu'en soit le coût 7. La production d'affiches a été, à cette époque, très prolifique. Provenant de divers ministères, anciens et nouveaux, les affiches couvrent des causes (complémentaires) à défendre. Contrer la propagande ennemie, remonter le moral des « troupes du front de l'intérieur» (composées de femmes, d'enfants et de vieillards), dynamiser les bonnes volontés au service de la nation, telles étaient les principales missions des ministères, en particulier du MOI. L'imagerie, ouvertement propagandiste ou non, offre un moyen autre, plus ou moins discret, de conquérir le patriotisme des Britanniques et de façonner l'âme de la nation 8. TIest parfois difficile de connaître les dates de production et de diffusion des affiches, d'autant que le tissage informationnel est plus ou moins semblable de 1939 à 1945. Plusieurs aspects fondamentaux demeurent dans les messages, des composantes qui sont intimement liées et qui mèneront, de l'avis officiel, à l'éclosion d'une société plus mûre, plus égalitaire, plus civilisée. L'effort, la valorisation du sacrifice est sous-jacent à tous les messages. Le sérieux des événements sont présentés avec sérénité mais non sans humour, car I'humour est une force de persuasion puissante. Le défi à relever était présenté avec bonne humeur, un brin de poésie et une bravoure tenace et inconditionnelle.

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La citation originaleest: « Victoryat al! costs, victoryin spite of all terrors,

victory however long and hard the road may be,for without victory there is no survival... Come, then, Let Us Go Forward Together in our United Strength ». La dernière phrase a été reprise dans une série d'affiches dont la plus célèbre est sans doute celle qui montre un Churchill serein et confiant, avec en arrièreplan des colonnes de blindés et, dans les airs, une escadrille en forme de V. 8 Les publicités commerciales, qui ne manquent pas de greffer leurs messages sur ceux de ces campagnes, sont de longue haleine, préparant l'après-guerre. Une affiche pour la sauce Bovril, sur le registre de I'humour, présente de joyeux légumes se promenant le long d'une route près d'une borne kilométrique indiquant la distance à parcourir: « To the Home Front V». La victoire est l'objectif à atteindre.

26 Les affiches de propagande britanniques (1940-1945). Construire la victoire, préparer la reconstruction nationale L'effort, condition sine qua non de la victoire

Se mobiliser est le mot d'ordre qui va conditionner les Britanniques tout au long du conflit. Chez eux, les Britanniques doivent se comporter avec méthode et discipline et se plier à la férule gouvernementale. D'un point de vue purement stratégique, la main-d'œuvre nationale doit être apte à affronter les rudesses de la situation et à trouver les forces mentales et physiques 9 afin de résister aux coups de l'ennemi. L'effort de guerre se dessine dans divers secteurs de la vie de la nation britannique. Au-delà du processus inévitable, en pareilles circonstances, de dénigrement de l'ennemi 10,il fallait gagner la guerre sur le front de l'intérieur. La rentabilité est centrale à l'effort de guerre, elle n'est envisageable qu'à la condition expresse de solidariser et de mobiliser un peuple sain de corps et d'esprit Il. Pour cela, plusieurs stratagèmes sont utilisés. Des exercices de gymnastique sont prodigués à la radio (Up in the Morning Early), des conseils sur comment se soigner ou éviter les maladies sont donnés par le docteur Charles Hill, « médecin radiophonique». Réconforter les Britanniques est primordial. Le pouvoir de la musique est exploité. Music While You Work, par exemple, diffuse des morceaux plus rythmés deux fois par jour, à des moments où la fatigue gagnait les ouvriers. Les
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La campagne How to Keep Well in Wartime montrant des personnages dynamiques, sportifs, enthousiastes, souriants était un exemple de cette volonté de l'Etat de guider l'effort individuel et collectif des Britanniques. 10L'Allemagne nazie présente une menace dans les affiches mais le message se veut plus rassurant que lors de la Première Guerre mondiale. Hitler est souvent montré dans des postures qui le rendent ridicule. C'est un être qui symbolise certes un danger indéniable mais il n'est pas invulnérable ainsi que le signifient certaines affiches (par exemple où il se trouve face à une ménagère, aux manches retroussées, portant une robe arborant l'expression «part-time war worker», qui assène une bonne gifle au dictateur, décontenancé; Ie slogan «Just a Good Afternoon's Work» confère une impression de force et de combativité efficace). Il Aux affiches How to Keep Well in Wartime s'ajoutent divers supports de communication, tels des fascicules donnant plus de détails pour rester en bonne santé. Le ministre de la Santé, Ernest Brown, constatait qu'en 1943 la nation pâtissait d'un taux d'absentéisme élevé. 22 millions de semaines étaient chômées en raison de maladies.

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fictions radiophoniques aident également à remonter le moral, de même que les émissions religieuses (Lift up Your Hearts) qui réconfortent leurs auditeurs. Les enfants ne sont pas oubliés. Children's Hour glorifie l'esprit de solidarité, le courage et le dévouement à l'intention de la jeunesse. Tout est prévu pour « entraîner» le citoyen à faire face aux exigences circonstancielles. Outre la « chasse au gaspi » et la nécessité de se tenir en bonne forme, les campagnes d'information éduquent les Britanniques à chaque stade de leur vie. L'immédiateté du danger d'une attaque surprise de l'ennemi suscite des préparatifs et des automatismes, parfois difficiles à faire admettre. Le port du masque à gaz, l'extinction des feux ne sont pas des mesures populaires et le non-respect des consignes contrarie les hautes instances. Redoubler les initiatives d'information est un impératif et les concepteurs d'affiches s'ingénient à trouver le «bon» ton afin de convaincre le plus grand nombre. L'hygiène de vie régule les comportements de la population. Ainsi, des messages tels que «Toux et rhumes provoquent des contagions. Attrapez les germes dans vos mouchoirs - Aidez la nation dans sa lutte pour préserver la bonne santé de toUS» apparaissent. Prendre bien soin de soi devient un acte solidaire. Tout est prétexte à l'effort de guerre. Une prise en charge personnelle soulage la nation de bien des maux. La maladie doit être éradiquée car elle signifie arrêt de travail. L'affaiblissement physique est néfaste car synonyme d'une moins grande productivité. Une insistance sur les causes et les effets ponctue les messages. L'éducation est systématique: le gouvernement martèle les esprits en insistant sur l'argument sécuritaire. Les images sont puisées dans le vécu des habitants: le retour du mari bien-aimé est rendu possible grâce aux précautions prises pour éviter de parler de faits qui, quoiqu'anodins en apparence, peuvent mener à une menace pour les proches des familles et, par extension, pour l'ensemble du pays. «La prudence sauve des vies - De retour chez lui car personne n'a parlé! », rappelle une affiche. Des exemples précis sont divulgués. Ainsi, un individu qui

28 Les affiches de propagandebritanniques(1940-1945).Construire la victoire, préparer la reconstructionnationale converse sans contrôle devient un meurtrier en puissance: l'équation «elle a parlé... ceci est arrivé» - juxtaposée sur deux photographies, l'une montrant deux amies dans un salon

de thé, l'autre illustrant le naufrage d'un navire - appuie cette
triste vérité. Certes, les pronoms personnels changent, il peut s'agir d'un slogan visant les hommes (He Talked... This Happened) ou les amoureux (They Talked... This Happened). L'impression qui se dégage de ces affiches est d'être constamment épié, espionné et «dénoncé ». Le mal est omniprésent, insoupçonnable, indécelable. La méfiance est pointée dans les nombreuses affiches de l'interminable série Careless Talk Costs Lives. Les rapports humains, surtout sur Ie ton de l'intimité ou de la confidence sont potentiellement dangereux, c'est pourquoi plusieurs affiches montrent des couples apparemment heureux d'être ensemble avec pour légende «Ne le dites à personne, pas même à elle» (Tell NOBODY - not even HER). La tragédie est latente, il ne faut pas la provoquer. Rester sur ses gardes est une obligation, un devoir national. Le gouvernement, qui s'adresse à chacun, a recours à un va-et-vient continuel entre l'implication individuelle et l'engagement collectif. Un guidage serré se manifeste jour après jour, on n'a pas peur de rappeler des évidences. Des exemples d'indices précieux pour l'ennemi, en cas d'arrestation, sont énumérés: pour ne pas être facilement identifié, il faut se déplacer les poches vides. Tout détail peut être lourd de conséquences, les habitants sont invités à ne pas porter sur eux lettres, billets de trains, pièces d'identité, journaux intimes. Les communications téléphoniques, les conversations dans les lieux publics, la correspondance peuvent être interceptés et causer des préjudices sérieux: «TI peut vous en coûter une vie, réfléchissez avant d'écrire» dit un slogan. Les lettres circulant entre les militaires et leur famille subissent aussi un contrôle strict et l'autocensure s'applique à chaque instant dans un réflexe d'autodéfense. Pendant la pénible période de «l'évacuation », le gouvernement s'évertue à convaincre les mères d'envoyer leurs enfants dans des familles d'accueil à la campagne. « Laissez-les

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partir, donnez-leur la chance d'être plus en sécurité et en meilleure santé... »est l'incitation adressée aux mères que l'on responsabilise. Les affiches sont sombres. L'une montre, par exemple, des enfants blottis contre un mur de briques, assis sur le sol, les yeux emplis d'effroi. Pour donner une tonalité plus réaliste, les photographies sont en noir et blanc. Une autre affiche présente un décor dévasté suite à un bombardement d'où resurgit miraculeusement une mère portant un bébé dans les bras, entourée de deux jeunes enfants visiblement effrayés. Il est aussi précisé, dans les affiches, que « s'occuper des réfugiés est un devoir national» auquel il semble difficile de se soustraire. Les messages adoptent divers tons qui vont de l'invective à la mise en confiance. TIsemble impensable de ne pas être séduit par un discours visant à protéger les enfants, symboles de l'avenir du pays. Pour autant, déchirements et émois s'instaurent au sein de bien des familles, même si les images des enfants «souriants» devant les caméras ne traduisent pas toutes les souffrances d'une séparation parfois

déchirante 12. Mais le remords plane à l'idée de ne pas avoir
accompli le bon geste, le geste qui sauve, et les familles obéissent à l'urgence impérieuse. Survivre signifiait, entre autres, protéger les plus vulnérables, se maintenir en bonne santé, recycler les déchets, être vigilant, ne pas être dépendant d'autres nations pour s'alimenter et ne pas divulguer des informations susceptibles d'aider l'ennemi. La nourriture, nécessité vitale, allait être au cœur des réflexions qui s'étendaient au-delà des cultures et qui touchaient aux exploitations culinaires des produits du terroir. Des recettes, des menus équilibrés étaient proposés, encourageant les Britanniques à s'interroger sur les vertus d'un

12 Nombreux ont été les romans anglais à évoquer les bombardements sur Londres et la douloureuse évacuation des enfants à la campagne, loin des parents. La vie y est rude, mais après le recul de l'après-guerre et l'embellissement de la mémoire, cette période est dépeinte avec nostalgie, c'est une époque devenue mythique: les enfants apprennent à vivre de manière plus autonome et se forgent un monde où prévalent aventure et débrouillardise.

30 Les affiches de propagandebritanniques(1940-1945).Construire la victoire, préparer la reconstructionnationale bon régime alimentaire 13.Un art de vivre émanait des messages de la propagande gouvernementale et résultait de slogans qui ont fortement marqué les esprits. Ordres ou conseils guidaient pas à pas les Britanniques tout au long du conflit. Toujours dans un souci de suppléer à l'effort de guerre, il y a un projet financier auquel peuvent contribuer tous les Britanniques: l'épargne nationale (National Savings). TIs'agit d'emprunts plus ou moins obligatoires qui permettent aux industries réquisitionnées de fabriquer des armes ou du matériel de guerre (Save your Way to Victory). « Les ailes de la victoire, plus d'épargnes et la victoire est dans vos mains», ce slogan prétend montrer concrètement une utilisation possible de l'argent qui contribue à construire des ailes d'avions. Dilapider l'argent du couple ou de la famille est vivement réprimandé et l'on n 'hésite pas à puiser dans le registre cuisant de la satire. «Ne soyez pas victime du vice de la dépense (Squander Bug) quand vous allez faire vos courses» est le slogan d'une affiche divisée en quatre saynètes où une ménagère est tentée par le « mal» qui apparaît sous les traits d'un diable velu à queue fourchue. Ce personnage répugnant se réjouit de l'inconstance de la dame en question, qui en dépensant son argent abreuve l'ennemi, identifié par le ventre arrondi, recouvert de croix gammées, d'une bête immonde. Cette vermine doit être supprimée, aussi une autre affiche, attribuable à Phillip Boydell, créateur du «squander bug », va droit au but: «Tuez-le, procurez-vous les bons d'épargne de guerre ». Tout écart au commandement gouvernemental freine l'élan vers la Victoire, un comportement inacceptable qu'il faut traquer. Compétitivité, savoir-faire et savoir-être sont des incontournables et sont répétés à satiété dans un matraquage incessant, dans des slogans tels que: «Arrêter de travailler avant l'heure retarde la Victoire, travaillez vite, ne perdez pas une minute». Il faut travailler sans relâche: «Ne cédez pas d'un pouce! Ne perdez pas une minute! ». Une autre affiche
13 Cette mention est importante car les valeurs nutritionnelles, dont allaient bénéficier les Britanniques à cette époque, allaient accroître l'espérance de vie de ces derniers. En dix années, de 1936 à 1946, les sources officielles font état d'une diminution significative du taux de mortalité chez les jeunes enfants.

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dépeint un ouvrier en train de faire une pause de dix minutes, une attitude fortement répréhensible, ainsi le message stipule: «Every minute counts! 10 minutes wasted a day means a production loss in a year of 10 destroyers or 30 cargo ships. Early stopping will make a late Victory », l'argument porte sur un ajournement de la victoire faute d'un manque de courage et d'enthousiasme pour la cause commune. Le travail est salutaire et synonyme de lutte contre l'ennemi, le ton est moralisateur, il accuse ceux qui ne participent pas pleinement à leurs engagements professionnels. Les hommes sont les cibles de ces messages, tandis que les femmes sont systématiquement montrées très impliquées dans les tâches qui leur sont confiées. La culpabilisation des réticents ou des non-volontaires fait l'objet de messages percutants, directement impliquants: les affiches montrent des personnages «inconscients» ou non visiblement «concernés» par l'effort de guerre. Une affiche, par exemple, présente un homme jeune profondément endormi dans un lit douillet, symbole d'un confort nonchalant. Le texte de cette affiche est affligeant, à la question «êtes-vous un de ceux-là? », la réponse d'un mineur, un certain John T. Roe, fait frissonner: «80 absents = une perte de 80 tonnes, soit la construction d'un char en moins». Sous cette «débauche de paresse» sont situés les portraits caricaturés de Hitler, de Hirohito et de Mussolini, qui semblent réjouis de cette attitude irresponsable et disent à l'unisson, le doigt devant la bouche: «Ssh, Don 't Wake Him». La naïveté et l'oisiveté aident l'ennemi dans son projet de destruction de la Grande-Bretagne. Vigilance et ténacité sont les atouts nécessaires à l'effort de guerre. Certaines consignes ont, à l'évidence, été conjoncturelles dans la mesure où il s'agissait de noircir l'ennemi ou de proposer des règles à suivre en cas d'avertissements de dangers: respecter le couvre-feu, se cacher dans des abris en cas d'alerte ou ne pas parler sans discernement. Discrétion, vigilance et culpabilisation face aux commérages donnent matière à une autre campagne célèbre, Careless Talk Costs Lives, qui traverse, elle aussi, la guerre. Cette campagne était liée à la mise en place de la « colonne du silence ». Une série

32 Les affiches de propagandebritanniques(1940-1945).Construire la victoire, préparer la reconstructionnationale d'images montrait des citoyens britanniques typiques, représentant un danger latent. Des personnages au nom symbolique (Monsieur Chut-Chut-Secret/Mr. Secrecy Hush Hush, prétendant divulguer des secrets d'Etat de la plus haute importance; Monsieur Je-sais-toutlMr. Knowall, Mademoiselle Bouche-trop-Ioquace/Miss Leaky Mouth, etc.) peuplaient les « publicités », autre expression utilisée pour parler des campagnes d'information. A cet égard, l'historien Neal Ascherson, dans un article sur le jour du débarquement, soulignait «la discrétion de masse observée par le peuple britannique 14». D'autres affiches offraient, avec le recul, une perspective plus durable qui allait s'avérer utile après la victoire. Une lecture des affiches réalisées durant cette époque est révélatrice d'une forte volonté du gouvernement d'orienter les comportements des citoyens, de faire évoluer, de façon durable, les mentalités. Le contrôle touche les gestes de tous au travail et au sein de chaque foyer, cette force persuasive s'immisce dans les tâches professionnelles et personnelles, s'infiltre dans l'intimité des foyers.

L'affiche: tradition, innovation, persuasion Le ministère de l'Information a un devoir d'information et, dans une certaine mesure, a pour mission de façonner l'opinion publique des Britanniques restés chez eux. Le MOI dispose désormais de moyens plus sophistiqués que lors de la Grande Guerre avec la possibilité de retransmettre des informations à la radio et au cinéma. Pour autant, la confection d'affiches représente une part importante de ses activités. La section chargée de la production graphique (Campaigns and Exhibitions Divisions) emploie soixante personnes parmi lesquelles on peut noter la présence de dessinateurs de renom Fougasse (Cyril Kenneth Bird), Henry Mayo Bateman, Abram Games ou les frères Zec, Donald et Philip. L'arme décisive dans ces campagnes de persuasion consiste à créer un lien
14 Neal Ascherson, Independent on Sunday, 5 juin 1994.

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d'empathie avec le public. Deux ingrédients sont devenus indispensables: l'humour et un penchant certain pour les dessins et caricatures, instituant ainsi un esprit communautaire. Répandre la bonne parole, tenir un discours moralisateur pouvaient être plus supportables s'il y avait des clins d'œil culturels reconnaissables, bref, des références qui signifiaient, sans détour, l'appartenance des Britanniques à une société commune. Véritables matrices conceptuelles, les affiches sont aussi efficaces que simples dans leurs représentations des tâches à accomplir. L'invitation à suivre les ordres du gouvernement est pressante, et l'usage de l'impératif est quasi systématique. Après la victoire, les thématiques de l'entraide et de la solidarité ont été perpétuées et déclinées sur divers modes: la nécessaire survie grâce à une prise en charge personnelle et collective des besoins alimentaires, le soutien financier grâce à l'épargne nationale, la lutte contre le gaspillage et l'incitation au recyclage des déchets. L'esthétique des icônes, le choix des images apportent beaucoup aux messages, qui se veulent convaincants. L'art de l'affiche se retrouve diversement dans un souci créatif maintenu tout au long du conflit. Parmi les procédés récurrents retenus, il est fait appel aux subtilités des dessins humoristiques. Le coup de crayon donne une certaine emphase aux émotions véhiculées par la présence de personnages attendrissants, sympathiques: des enfants bien élevés, des femmes rayonnantes et irremplaçables, des hommes volontaires ou sinon en proie à une critique acerbe... Les motifs compositionnels qui avaient été utilisés pendant la Grande Guerre sont toujours d'actualité. L'implication du regard, le doigt pointé vers le public sont repris. Une affiche (au message sans équivoque: «Méritez la victoire! »), avec Churchill qui dirige son index vers le spectateur, ressemble à une autre réalisée plus avant dans le siècle avec Lord Kitchener. La qualité graphique gagne en variété. Le style des dessins de presse, le plus souvent en couleurs, agrémente les affiches sous l'influence de caricaturistes connus ou inconnus. Quelques noms sont associés à des séries d'affiches qui ont marqué cette

34 Les affiches de propagandebritanniques(1940-1945).Construire la victoire, préparer la reconstructionnationale époque. L'on se souvient ainsi d'une série sur le recyclage des déchets où le satiriste Strube crée des personnages sympathiques qui prennent corps grâce aux matériaux qu'ils symbolisent. Trois figurines sont récurrentes: Rags (les vieux chiffons), Bones (les os), Paper (le papier). Fougasse laisse une autre empreinte. Ses affiches reposent sur le principe de vignettes peuplées d'un monde reconnaissable, aux personnages humoristiques aisément identifiables. Leslie Grimes a également contribué à la campagne Careless Talk Costs Lives, chère à Fougasse, en mettant bout à bout, à la façon de Norman Rockwell, plusieurs vignettes représentant diverses situations quotidiennes où trop parler peut nuire 15. Les influences créatives sont multiples, ce qui aide à diversifier le message et à garder le public attentif. La beauté du pays est également magnifiée à travers des peintures de paysages idylliques et enchanteurs. Walter Spradbery, par exemple, s'est attaché à brosser des scènes offrant au regard monuments et somptuosités de Londres, «la ville fière» (The Proud City) blessée par les agressions aériennes du Blitz. L'une des images dévoile les ruines autour de la cathédrale Saint-Paul. Réalisée pour le métro londonien, chaque image est accompagnée d'une citation extraite d'une œuvre littéraire. John Gay inspire une affiche où se trouve l'église Saint-Clement-Danes, William Wordsworth souligne la majesté grandiose de l'hôpital Saint-Thomas et du Parlement. Le charme de la ruralité inspire une affiche, commanditée par le bureau des affaires générales de l'armée de terre, d'une série intitulée Your Britain - Fightfor it Now (1942). L'artiste, Frank Newbould, peint une Angleterre rurale. Les collines verdoyantes du Sussex, le petit hameau lové dans un écran de feuillage, le champ parcouru paisiblement par un berger et ses moutons donnent une impression de grandeur et de sérénité. Une affiche de la même série, laissée aux bons soins d'Abram
15 Le slogan «Faites comme Papa, taisez-vous!» est plus percutant en version originale car il y a un jeu de mots cultureIlement compréhensible, impossible à traduire littéralement (Be like Dad, Keep Mum I). «Mum» signifie à la fois « maman» et « se taire». L'humour crée une empathie plus grande avec le public visé.

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Games propose une autre perspective, plus «moderne» de l'Angleterre. La santé est, cette fois, le thème central. Tout en contraste, cette affiche présente les conséquences désastreuses de la maladie symbolisée par un enfant amaigri, égaré au milieu de décombres, et le progrès médical illustré par la façade flambant neuf d'un hôpital, en l'occurrence celui de Finsbury, à Londres. Les techniques sont celles des publicitaires: la séduction est une étape importante dans le processus de persuasion, une persuasion non clandestine car le message ne doit pas être ambigu. Les techniques usuelles inspirent les concepteurs qui jouent avec les couleurs et les symboles. La Grande-Bretagne est vénérée, c'est un pays où il fait bon vivre, où domine une qualité de vie qu'il importe de préserver. La beauté de paysages champêtres, l'atmosphère paisible des villages, la bienveillance des habitants, tous ces clichés fourmillent dans les affiches de propagande. Certes, le graphisme est parfois rudimentaire mais il est tout autant évocateur. La grandeur de la nation britannique est mise en avant, l'Empire est également représenté comme
une force augmentée
16.

Eduquer les foules est une entreprise d'envergure qui va au-delà de la sensibilisation, il faut persuader de la justesse des actions à mener. Le matraquage visuel vient en contrepoint avec l'inlassable répétition de bribes d'information diffusées à la radio BBC, dont on connaît les mérites pendant les années de guerre. C'est le brassage des informations diffusées au cinéma et à la radio qui se retrouve dans les affiches qui proposent des messages aux résonances simplifiées, sinon plus directes, du moins plus frappantes. Le pouvoir des affiches, même s'il laisse perplexe d'aucuns, ne laisse personne indifférent. Collées dans des lieux stratégiques, l'accumulation d'affiches de petite ou grande taille placées dans les bâtiments publics (les bistrots ou pubs, les cabinets médicaux, les magasins, les cinémas) garantit l'impact des campagnes dites d'information. Les procédés tels le recours
16

Il s'agit de la série Our Allies The Colonies où apparaissent des soldats en
exotiques, affirmant leur diversité au sein de l'empire britannique.

uniformes

36 Les affiches de propagandebritanniques(1940-1945).Construire la victoire, préparer la reconstructionnationale aux slogans ou l'emploi de figurines/mascottes ont fait leurs preuves et sont désormais ancrés dans la mémoire collective. Les styles d'affiches renforcent leur pouvoir mnémotechnique. Le legs iconographique de Fougasse dans les séries d'affiches Careless Talk Costs Lives témoigne d'un effort de guerre militant, en ce sens que l'artiste, qui travaillait pour le magazine satirique Punch à la déclaration de la guerre, s'était porté volontaire pour collaborer gracieusement aux campagnes émanant des divers ministères. L'humour 17émaille ses dessins qui font passer des idées en douceur, sans grogne ou désapprobation. Sa stratégie de conquérir les «cœurs» des Britanniques visait à une dédramatisation des messages. Le virtuose sagace « au crayon enjoué» s'est posé en exemple de réussite. Son succès fut grand, au point que des mouchoirs arboraient certains de ses dessins brodés, une médiatisation qui a permis d'asseoir la notoriété des affiches de Fougasse tout en donnant une plus grande portée à l'impératif de guerre sur lequel elles insistaient. Le nom de la campagne constitue le fil conducteur d'une « histoire» narrée tel un « minifeuilleton ». Attente et suspense conditionnent les spectateurs consommateurs de ces affiches. L'« effet de surprise» se note avec la modification régulière de la petite scène située, par exemple pour Fougasse, au milieu d'un cadre rouge. Ces détails visuels aident à mémoriser les messages et attirent l'attention des spectateurs citoyens. Conscient d'une perte de sens et d'un déficit infonnationnel inévitable, Fougasse avait soulevé, dans un célèbre dessin, le problème d'une surabondance d'affiches, risquant de générer une saturation des informations voire une désinformation potentielle ou une incompréhension de la part de la population concernée. Dans un style différent sur le plan esthétique, H. M. Bateman excellait dans la culpabilisation de ceux qui se comportaient «égoïstement», adoptant des comportements
17 John Gloag considère l'humour comme l'arme secrète des Britanniques (Britain 's secret weapon). John Gloag, « Some observations on Commercial and State Propaganda in War-Time », in F. A. Mercer and Grace Lovat Fraser, Modern Publicity in War, London/New York, Studio, 1941, p. 21.

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antisociaux. Membres d'une même famille, diverses catégories de professions sont au centre d'un discours condamnant les actions non conformes à l'esprit de l'effort de guerre. Les règles de savoir-vivre s'adressent à tous: « The Wife Who Squandered the Electricty », « The Brother Who Turned the GAS Full on », « The Man Who Wasted GAS », « The Husband Who... », « The Daughter Who Heaped on the Coal », « The Referee Who Lit up during a Foui », « The Barber Who... ». Moralisation, leçon de bonne conduite se retrouvaient donc au fil de ces «petites histoires» iconographiques. La profusion d'affiches avait pour but d'atteindre un maximum de gens. Ce matraquage contrait d'autres messages non souhaités par le gouvernement qui désirait maintenir coûte que coûte un sentiment solidaire panni les citoyens et assurer mobilisation et cohésion sociale.

La solidarité au service de la patrie: cohésion sociale

mobilisation

et

Parmi les campagnes d'information les plus mémorables, Dig for Victory, au slogan volontaire, encourageait les Britanniques, dès octobre 1939, à cultiver leurs jardins, à transformer les plates-bandes de fleurs et les pelouses en potagers. Cette volonté a trouvé une résonance particulière dans cette série d'affiches. En effet, le message s'intensifie avec un jeu de mots perceptible dans le slogan qui ajoute la postposition « on» après «dig»: on insiste ici sur le sens de la persévérance et de la continuité dans l'effort à accomplir. «Dig on for Victory », dessiné par Peter Fraser, donne un dynamisme plus grand dans la poursuite de l'effort commun. Plusieurs motifs ont été retenus afin de capter l'attention de chacun. Du pied appuyant fennement sur une bêche au gamin qui se promène avec un petit seau, antérieurement utilisé en bord de mer pour faire des châteaux de sable, à la bonhomie d'un homme portant avec fierté le fruit de ses récoltes, ou aux scènes destinées aux familles nécessairement désireuses d'apporter leur contribution à l'effort de guerre, les affiches s'adressent à un large public.

38 Les affiches de propagandebritanniques(1940-1945).Construire la victoire, préparer la reconstructionnationale « Growing your own» était une priorité. D'un passe-temps, le jardinage écologique était devenu une activité à part entière; en 1943, plus d'un million de tonnes de légumes avait été récolté. Pommes de terre et carottes ont des qualités diététiques vantées par les dirigeants, les dessinateurs de presse, les chanteurs. Des personnages tels «Doctor Carrot» deviennent garants de la bonne santé des Britanniques. Les mérites des pommes de terre poussées dans les jardins (Potato Pete) sont exposés sous forme de poèmes et de chansons enfantines. De même, des conseils sont prodigués sur la meilleure façon d'éplucher les légumes afin qu'ils gardent goût et vitamines. Des recettes sont suggérées aux ménagères. Les ingrédients de base, les produits de consommation courante issus de l'élevage et des cultures sont précieusement conservés. Un esprit communautaire s'établit; ainsi des clubs sont créés afin de mettre en commun les déchets susceptibles de nourrir cochons et volailles. Même Hyde Park, le parc royal, possédait plusieurs espaces cultivés et une porcherie. La famille royale contribue à cet effort: les deux princesses, Elizabeth et Margaret, sont photographiées aux commandes d'une brouette, en train de « cultiver» leur potager. Plusieurs initiatives convergent: des collectivités agricoles, des camps de bénévoles se créent, des appels à venir rejoindre ces laboureurs infatigables se multiplient. L'image d'une société plus égalitaire se dessine à travers ces initiatives. Les messages d'encouragement à «creuser pour la victoire» n'ont pas perdu de leur vitalité alors que la fin de la guerre se faisait certaine car, au-delà des intérêts nationaux, il y avait les futurs «affamés» d'Europe qu'il faudrait nourrir. D'autre part, les dirigeants, lucides, avaient perçu la nécessité de poursuivre l'effort car la fin de la guerre ne pouvait signifier, dans l'immédiat tout du moins, la fin du rationnement (effective en 1954) et un retour miraculeux de l'abondance. Véritable phénomène social qui a perduré bien après la fin des hostilités, l'engouement (obligatoire au départ) des Britanniques pour le jardinage se chiffre en 1945 à la possession d'un lopin de terre de pas moins d'un million et demi de Britanniques. Certaines affiches sont de véritables modes d'emploi, indiquant les

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rotations de cultures pour une meilleure efficacité, les légumes saisonniers, la façon de concevoir des semis et autres suggestions visant à une plus grande productivité. Les femmes constituent un maillon fort dans la résistance à l'ennemi et dans l'effort de guerre. TI faut noter que si les affiches s'adressent a priori à l'ensemble de la population britannique, beaucoup visent les femmes. Comme le soulignent, entre autres, les aquarelles de Dame Laura Knight, artiste à qui le gouvernement avait demandé de peindre les femmes dans leurs efforts multiples, mais aussi de nombreuses affiches où les femmes occupent des postes clés. Ainsi, on les voit aux commandes de grosses machines. Elles manient des objets lourds, fabriquent de l'armement dans les usines, s'entraînent comme les hommes et rejoignent divers corps militaires (par exemple, WRENS ou Women's Royal Naval Service). Une affiche à l'invitation persuasive «Femmes de Grande-Bretagne, venez travailler dans les usines» présente une femme rayonnante, vêtue d'un semblant d'uniforme, les bras ouverts en V, sous le signe d'une victoire possible grâce à son investissement dans l'effort de guerre. Visuellement claire, cette affiche montre des usines d'où sortent avions et chars, symboles d'une force militaire britannique dissuasive. Les slogans sont convaincants pour qui veut défendre son pays: «Rejoignez la marine, et un homme de plus sera disponible pour la flotte », car les femmes assurent, pour l'essentiel, des tâches administratives. Elles sont réceptionnistes, font la cuisine dans les cantines, conduisent des camions ou des ambulances. D'autres secteurs sont très demandeurs: les fermiers ont besoin d'aide. Ainsi, la Women's Land Army, qui n'est pas à proprement parler une armée mais un «bataillon» de femmes volontaires, se met au travail. Ce « régiment» peu conventionnel recrute des femmes dynamiques et entreprenantes; elles sont dépeintes dans les affiches comme de belles jeunes femmes épanouies. Les prouesses de cette «armée », bien que valorisées dans les affiches, sont parfois contestées par les Britanniques qui portent sur ces « femmes délurées» un regard critique.

40 Les affiches de propagandebritanniques(1940-1945).Construire la victoire, préparer la reconstructionnationale Outre leur responsabilisation accrue dans divers secteurs de la vie économique, en particulier l'industrie et l'agriculture, les femmes sont invitées à appliquer leurs efforts au sein de leur foyer. C'est, en effet, aux ménagères qu'il incombe de respecter les souhaits du gouvernement dans la gestion du quotidien. Les perspectives alimentaires sont vitales, il en est de même de la récupération de vêtements usagés. Les femmes sont incitées à fouiller dans leurs armoires et à repriser tout bout de vieux tissu plutôt que le jeter. Elles s'improvisent donc couturières, elles se chargent d'habiller toute la famille. C'est l'objet de la
campagne Make Do and Mend
18.

Dans Ie même esprit, un autre

combat, la chasse au gaspillage, n'est pas moindre. Tout doit être conservé, rien ne doit être jeté. Une grande quantité d'affiches sont reproduites sur ce thème. «On peut tout faire avec des pneus, gardez précieusement les vôtres », «Ne gaspillez pas de chauffage au travail» sont quelques exemples de slogans. Parmi les campagnes peut-être les plus culpabilisantes figure Is Your Journey Really Necessary? (Votre voyage est-il vraiment nécessaire ?). Ces affiches de Bert Thomas, placées essentiellement dans les gares, visaient la bonne conscience des citoyens britanniques. En mai 1942, des aménagements sont effectués avec la disparition des wagons-restaurants afin d'accueillir plus de passagers dans un même train. Dans la série d'affiches What Do I Do? (Que dois-je faire ?), le MOI abordait la question des voyages d'agrément à destination de quelques villégiatures. Le lieu des vacances ne doit plus être loin de chez soi, mais dans son propre lieu de résidence. Ainsi, certaines affiches précisent avec ostentation: «Les vacances à la mer ne constituent désormais plus qu'un agréable souvenir ». On propose aux familles de visiter les musées de leur ville plutôt que d'aller s'allonger sur le sable des plages. .. C'est dans cet esprit que les quatre grandes compagnies ferroviaires GWR, LMS, LNER et SR - publient dans la presse des
18 Comme ce fut le cas dans la plupart des campagnes, des fascicules sont distribués par les instances dirigeantes afin de donner de plus amples renseignements sur les façons de faire.

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messages faisant écho aux affiches en usant d'arguments et de slogans sans équivoque: «If 50 People don't Travel, 1 Tank Can. At this most important time, needless travel is a " crime" » (50 passagers en moins favorisent le convoi d'un blindé. En cette période cruciale, tout voyage inutile est un « délit »). Plus tard, alors que l'heure du débarquement se faisait plus pressante, il importait de réquisitionner des trains à des fins militaires. Se déplacer d'un endroit à un autre était donc réglementé: faire la queue pour attendre le bus était devenu obligatoire, circuler en voiture, sauf dans des cas bien spécifiques, interdit et les affiches rappelaient ces consignes à volonté pendant toute la durée du conflit. C'est cet amalgame de mots d'ordre, de rappels, d'injonctions qui illustrent les sacrifices des Britanniques en cette période de guerre. Le slogan du parti travailliste, vainqueur aux élections de 1945, «Aidezles à finir leur mission! Donnez-leur un toit et un emploi », révèle les préoccupations du moment. Le temps du sacrifice doit faire place à celui de la récompense, le temps de bâtir un «pays capable d'accueillir les héros» (A Land Fitfor Heroes). L'effort doit être poursuivi, il doit être relayé et ceux qui ont risqué leur vie pour la patrie doivent trouver satisfaction. L'éducation « des cœurs et des esprits» a été centrale dans l'effort de guerre qui devait conduire à la victoire et, plus généralement, à la Libération en Europe. Canaliser les débordements possibles, contrôler les dérives potentielles, telle a été la tâche du ministère de l'Information. Car en cette période troublée, la censure veille jalousement, la presse écrite subit la rigueur d'un musellement systématique. Les principes démocratiques et le droit à l'information sont bafoués sous le couvert de la raison d'Etat et de la sécurité nationale. Le défaitisme n'est pas de mise, on préfère diffuser des messages d'espoir. Le gouvernement britannique s'est efforcé de maintenir le moral des Britanniques et de transmettre une image positive du pays. Le discours tenu dans les «affiches d'information », volontaire et patriote, propose une interprétation du fait historique qui se construit dans le quotidien des Britanniques pendant le conflit et qui sera décisif à l'époque de la reconstruction. L'écriture d'une histoire à la

42 Les affiches de propagandebritanniques(1940-1945).Construire la victoire, préparer la reconstructionnationale fois instantanée et projetée dans l'avenir d'un monde de paix à reconstruire représente un véritable défi pour le ministère de l'Information soucieux de préserver la grandeur de la nation et de combattre l'ennemi. Car la ténacité exemplaire du peuple britannique est le seul remède pour faire face à une situation tout autant chaotique que désespérée. La persuasion est réelle, l'objectif clair. Construire la paix est une motivation perceptible dès les prémices de la déclaration de guerre. Outre les conseils prodigués par le ministère de l'Information dans les affiches de propagande, les Britanniques ont prévu de réformer le système social, ont planifié des améliorations touchant au mieux-vivre de la population dans les secteurs concrets que sont la pauvreté, l'éducation, la santé et I'habitat. Aux heures de la Libération en Europe, la reconstruction en Grande-Bretagne puise sa force dans l'esprit solidaire qui a prévalu tout au long du conflit. La victoire apparaît donc, au travers des affiches, comme un passage obligé vers un avenir prometteur; elle modifie, en définitive, peu les habitudes des Britanniques au cours de la décennie qui s'ensuivit. En ce sens, la guerre 1939-1945 a impulsé une dynamique sociale et a favorisé un progrès technique et une qualité de vie autre qui, malgré les restrictions, allait prendre une ampleur significative au lendemain de la libération de l'Europe.

Patrick Facon 43

Bombardements aériens alliés, médias et Libération. L'exemple de la France, 1944-1945 Patrick Facon Service historique de la Défense

Jamais autant qu'en ces années 1944-1945, qui marquent les temps douloureux mais ô combien exaltants de sa libération, la France n'a été soumise à de tels bombardements aériens de la part des Alliés. Le chemin de croix des villes qui s'écroulent ou brûlent sous les bombes anglo-américaines est ponctué par de terribles tragédies, comme à Caen, Saint-Lô, Saint-Etienne, Paris, Trappes, Boulogne-sur-Mer, Le Havre, Calais, Royan. Après l'Allemagne nazie, ce pays d'Europe occupée est celui qui est le plus touché par l'offensive aérienne que mènent avec obstination les aviations alliées depuis les premières années du conflit. Il reçoit en effet un peu plus de 20 % (550 000 tonnes) des 2,7 millions de tonnes de projectiles incendiaires et explosifs largués par les Britanniques et les Américains, alors même que l'Italie, pays allié du Troisième Reich jusqu'au début du troisième trimestre de 1943, ne compte que pour 14 % 1. L'intensité et la violence des attaques augmentent avec le temps et le paroxysme est atteint en 1944 à l'occasion de l'offensive qui précède et prolonge le débarquement en Normandie. A partir de 1943, les bombardiers alliés, faute de réussir dans leurs raids de précision qui constituent en théorie la garantie d'une plus grande sécurité pour la population française, emploient des méthodes identiques à celles qu'ils pratiquent depuis l'année précédente sur l'Allemagne. Pour atteindre les objectifs
1

La Belgique et les Pays-Basreprésentent7 % du total. Les archivesde l'ex-

service historique de l'armée de l'air utilisées pour la rédaction de cette communication seront indiquées DAAlSHD (département armée de l'air/service historique de la Défense).

44 Bombardementsaériens alliés,médias et Libération. L'exemple de la France, 1944-1945 militaires et industriels qu'ils entendent détruire, les AngloAméricains engagent désormais des formations de plusieurs centaines de bombardiers qui pilonnent de vastes zones avec les conséquences que l'on peut imaginer pour les gens qui y vivent 2. A la fin des hostilités, les morts et les blessés se comptent par dizaines de milliers, les agglomérations sinistrées par centaines et le nombre des immeubles détruits ou devenus inhabitables dépasse les 200 000 3. Les pertes subies par la population civile atteignent, selon certains documents officiels de l'époque, 928 tués et blessés en 1940, 3 034 en 1941, 8 376 en 1942, 21 036 en 1943 et 84 433 pour les huit premiers mois de 1944 4. A la fin du mois d'août de cette année, au moins 117 807 Français ont péri ou ont été atteints plus ou moins grièvement par les bombes alliées 5. Les estimations en tués du fait des bombardements, proches de 50 000, dont 36 000 pour la seule année 1944, sont révisées à la hausse au cours des années qui suivent la fin de la guerre pour être portées à plus de 70 000, soit 11,6 % des pertes directes (environ 600 000) liées au conflit 6. Pour les Français, la période de la Libération est donc marquée, qu'on le veuille ou non, par bien plus de destructions, de deuils et de bombardements que le reste des hostilités. Aussi les attaques aériennes qui précèdent l'avance des Alliés en des temps où la joie d'être enfin libres devrait l'emporter
2

Il s'agit de l'Aera Bombing, ou bombardementsur zone, qui consiste à faire

intervenir en flux continu plusieurs centaines de bombardiers à la fois sur un objectif, en y larguant des bombes explosives et incendiaires, de manière à engendrer des dommages considérables qui permettront de détruire les cibles militaires et industrielles noyées dans le tissu urbain. 3 De 210 en 1940, le nombre de bombardements alliés sur la France passe de 450 en 1941 à 488 en 1942,788 en 1943 et 7 444 pour les huit premiers mois de 1944. 4 Rapport des médecins-commandants Monnery et Auffret, relatif aux bombardements alliés sur la France, juin 1940-août 1944, DAAlSHD 3D222. 5 Ibidem. 6 Voir notre communication, «Les bombardements alliés sur la France. Stratégie, politique et mémoire, 1940-1945 », colloque Villes en guerre, université de Tours, décembre 2003. Actes, Villes en guerre, sous la direction de Philippe Chassaigne et Jean-Marc Largeaud, Paris, Armand Colin, 2004, p. 73-84.

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constituent-elles un sujet d'interrogation de première importance pour I'historien. Par-delà les enjeux stratégiques et militaires liés à ce phénomène se dégagent un certain nombre de questionnements politiques, idéologiques et mémoriels à la fois fondamentaux et passionnants. TIn'est certes pas question de les aborder tous dans le cadre de cette communication, mais la problématique générale du colloque dans lequel se situe cette dernière ouvre un champ d'ihvestigation nouveau et intéressant. A lire la presse et les discours du temps, à analyser les affiches et les tracts, à consulter les archives des services d'information, quelques lignes de force se dégagent qui révèlent la véritable guerre que se livrent d'une part la propagande de Paris et celle de Vichy, d'autre part celle des Alliés et de la Résistance extérieure et intérieure. Une guerre dont la cible et l'enjeu résident dans la conquête du cœur et de l'esprit d'une population qui meurt et qui souffre sous les bombes. L'enjeu est d'autant plus crucial que, comme Pierre Laborie le montre, les bombardements viennent en deuxième place dans les préoccupations et les craintes des habitants de Montpellier et Toulouse, tout de suite après les problèmes liés au ravitaillement 7. Ces deux villes étant assez éloignées des régions où les Alliés mènent leurs raids aériens avec le plus d'intensité, force est de se demander de quel poids le phénomène pèse en Normandie, en Picardie, en Bretagne et en d'autres lieux beaucoup plus exposés? Cette approche - car il ne s'agit que d'une approche - serait évidemment incomplète si elle n'abordait l'affaire dans sa pleine et entière dimension, en l'accompagnant d'une réflexion sur les traces que cette grande épreuve a laissées dans la mémoire collective des Français et le profond sentiment de rancœur et de méfiance que, malgré la reconnaissance et l'attachement portés aux Anglo-Américains, l'on découvre parfois.

7 Pierre Laborie, L'Opinion française sous Vichy, Paris, Le Seuil, 1990, p. 316-318.

46 Bombardements aériens alliés, médias et Libération. L'exemple de la France, 1944-1945 De Vichy à Paris: dénoncer un crime

L'exploitation politique et idéologique des attaques aériennes alliées prend sa véritable dimension au lendemain de l'important bombardement de mars 1942 sur BoulogneBillancourt. Elle se traduit par des interventions directes du Maréchal, à travers un certain nombre de discours prononcés jusque dans les semaines qui précèdent la libération du territoire métropolitain. Elle apparaît dans les meetings ou les déclarations radiophoniques des grandes figures du régime de Vichy ou du collaborationnisme. La presse se fait également l'écho du phénomène et lui consacre, à partir de 1943, une part de plus en plus large. Les journaux maréchalistes ou ceux que contrôlent les autorités d'occupation médiatisent de plus en plus les bombardements. Le Petit Parisien consacre ainsi tout une première page au raid de mars 1942 sur Boulogne-Billancourt et une autre encore à l'attaque d'avri11943 sur Paris. L'Illustration n'est pas en reste avec des reportages photographiques qui ne montrent que des immeubles d'habitation détruits, des habitants hébétés errant parmi les ruines, des mères tenant des enfants dans leurs bras sur les débris de maisons écrasées sous les bombes, l'inhumation des victimes par dizaines dans des fosses communes. La propagande s'exerce aussi par voie d'affiche. Une des plus célèbres est celle qui montre une petite fille tenant une poupée sous le regard sarcastique du président Roosevelt, au lendemain d'un bombardement, et comporte en son centre le mot « Assassin ». Une autre représente la cathédrale de Rouen en flammes avec, en surimpression, l'image de Jeanne d'Arc et l'inscription suivante: «Les assassins reviennent toujours sur les lieux de leur crime ». De grandes campagnes sont organisées par le ministère de l'Information de Vichy, telle celle d'avril 1943 intitulée «Nos villes dans la tourmente 8 ». En août de la même année, une roulotte exposition parcourt quelque 1 200 Ian dans le sud de la
8

Dominique Rossignol, Histoire de la propagande en France de 1940 à 1944.
Pétain, Paris, Presses universitaires de France, 1991.

L'utopie

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France dans le but d'informer la population sur les bombardements alliés, en présentant des tableaux chiffrés, des cartes, des photographies, des affiches et des tracts. Enfin, le régime maréchaliste s'emploie à faire diffuser des dizaines de milliers tracts ou de brochures, dont une porte le titre de « Bombardements ». Dans l'autre camp, le système de contre-propagande est fondé sur la presse clandestine de la Résistance, qui joue un rôle de premier plan dans les tentatives conduites en vue de damer le pion aux déclarations fracassantes des maréchalistes ou des collaborateurs de Paris. Américains et Britanniques, soucieux, malgré les circonstances très difficiles, de préserver dans toute la mesure du possible leur image de marque et leur aura de libérateurs, ont recours aux tracts lâchés par avion. A la fin de 1942, l'aviation américaine largue des dizaines de milliers d'exemplaires d'une déclaration de Roosevelt qui affirme son «amitié profonde pour le peuple français entier 9». D'autres documents de la sorte, diffusés par la même voie, visent un but beaucoup plus pratique, celui de préserver le plus grand nombre de vies innocentes. Un tract en date de juin 1944 avertit la population française de la manière suivante: «Nous avons déjà instamment recommandé aux Français de s'éloigner des bâtiments qui abritent des troupes ou des états-majors allemands, et d'éviter le voisinage des usines et établissements travaillant pour l'Allemagne. [...] Des objectifs de ce genre seront bombardés de plus en plus souvent, et avec une violence toujours croissante, par les aviations alliées. Tous ceux qui resteront dans le voisinage des objectifs visés mettront leur vie en péril. [...] Eloignez-vous sans retard de tous les objectifs exposés aux bombardements aériens. TI n'y a pas un jour à

perdre 10».

Sans doute n'est-il guère étonnant que l'occupant et les Français qui le servent, sans parler du régime maréchaliste,
9 «Message du président Roosevelt au peuple français », tract en date de novembre 1942, DAA/SHD K18566. 10 « Avertissement important », tract en date du 17juin 1944, DAA/SHD K18566.

48 Bombardementsaériens alliés,médias et Libération. L'exemple de la France, 1944-1945 n'aient manqué aucune occasion d'exploiter sans aucune vergogne les bombardements alliés pour capter l'opinion ou la retourner en leur faveur. Cette démarche est d'autant plus importante et nécessaire pour Vichy ou les collaborationnistes que la majorité des Français s'est éloignée du pétainisme et des thèses développées par la Révolution nationale ou se méfie des idées pronazies et fascisantes qui filtrent de Paris. Dans les attaques menées d'abord par la Royal Air Force, ensuite par les aviations britannique et américaine, les propagandistes discernent le moyen de dresser une population jugée trop attentiste contre les Alliés. Toutefois, les méthodes, selon que cette entreprise est menée par Vichy ou Paris, diffèrent très sensiblement. Dominique Rossignol évoque une faiblesse de la propagande maréchaliste non dans « le manque de maîtrise des techniques employées, mais dans le fond même de son interprétation. La scission entre les deux propagandes, celle de Vichy et celle de Berlin, est nette à propos des bombardements. Vichy a un regard" passif" sur l'événement. TI présente la réalité des ruines, montre les incendies, photographie les atrocités en les grossissant, filme les obsèques, avive l'exécration pour les auteurs, les soi-disant" libérateurs". Toute l'information allemande, par contraste, s'inscrit dans un programme idéologique d'emblée fondé sur les" lois biologiques hitlériennes" et canalisé par la propagande Il ». Les services de propagande pétainistes dénoncent les raids alliés, en avançant la nécessité de se rassembler autour du Maréchal afin d'assurer la défense des valeurs de la contrerévolution lancée dès l'été 1940, en l'occurrence le sacrifice, l'effort et la solidarité. Le chef de l'Etat, fustigeant ces attaques, évoque la douleur, l'épouvante, les enfants précipités du berceau dans la tombe. Au lendemain du raid du 26 avril 1944 sur la gare de La Chapelle, il déclare pleurer avec les Parisiens et, geste hautement symbolique, se rend même pour la première fois depuis le début de l'Occupation dans la capitale pour bien marquer son soutien à la population éprouvée.

Il Dominique

Rossignol,

op. cU., p. 327.

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A côté du principe de la rédemption par le malheur, conception récurrente dans l'idéologie maréchaliste, les discours de Pétain véhiculent volontiers des sentiments anglophobes. «L'histoire a jugé la criminelle agression de l'ancienne alliée », lance-t-il en 1942. En avril 1943, il souligne que « c'est au moment où notre pays est complètement désarmé que ses anciens alliés s'acharnent contre lui », mêlant cette fois

Américains et Britanniques 12. L'engagement ne dépasse pas
cependant les limites dans lesquelles le Maréchal souhaite maintenir Vichy, celles d'une supposée neutralité qui l'amène à déclarer, en mai 1944: «Je ne peux empêcher que la foudre tombe sur vous. On doit accepter que la France devienne un champ de bataille, mais vous ne devez pas vous mêler à ce conflit ». Les Allemands et les collaborateurs exigent, de leur côté, des prises de position beaucoup plus volontaires de la part des Français, en les incitant à participer directement au combat contre l'ennemi dans des formations militaires, la Légion des volontaires français contre le bolchevisme notamment. TIs promettent que, le moment d'un débarquement hypothétique venu, les Alliés devraient sans doute se défendre, dans certaines

régions, contre des habitants excédés par leurs excès 13. Les
divergences de vues avec le régime maréchaliste sont on ne peut plus profondes. Au lendemain du raid sur Paris de mars 1942, par exemple, les autorités nazies et les collaborationnistes proposent d'en honorer les victimes en organisant des obsèques militaires. Benoist-Méchin avance même l'idée de réunir les cercueils place de la Concorde et de demander aux Parisiens de leur rendre hommage, mais les dirigeants de Vichy rejettent cette proposition. La propagande de Paris fustige non seulement les Britanniques et les Américains, mais aussi les gaullistes, les communistes et les juifs, unis dans un même et maléfique complot contre la France: «Pourquoi ne seraient-ils pas capables [les juifs] derechef, écrit Jacques de Lesdain,
12

13«Le front improbable

Ibid. p. 318-320.

», Aujourd'hui,

9 avril 1943.