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Les Muletiers du sel - En l’an 1565

De
218 pages
Moi, Denis Ayglon,

À l’âge de 78 ans (1628) et à l’heure de quitter tous ceux que j’aime, ainsi que mon pays de Montselgues.

J’entreprends ce récit afin que ceux qui ont vécu ne meurent pas tout à fait. Ce qui est de tout temps avéré, pour autant qu’ils demeurent en nos mémoires.


*
Nous sommes en 1565 à la veille de la deuxième guerre de religion. Denis est âgé de quinze ans et Delphine en a quatorze. Ils sont tous deux orphelins.

Auprès des muletiers, ils effectuent leur première route du sel qui les conduit des salins d’Aigues-Mortes jusqu’au Puy-en-Velay.

Au cœur de la dure vie des muletiers, Denis et Delphine vont tisser les liens d’une joyeuse amitié, avant de découvrir l’amour.

Mais les guerres de religion ont débuté depuis déjà trois ans, en 1562.

La violence est partout, avec son cortège d’horreur et de générosité, d’héroïsme et de trahison, de rencontres et de séparations. De vies et de morts.
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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-85009-6

 

© Edilivre, 2015

Déjà paru

Déjà paru

JE SAIS DES HISTOIRES

Une enfance Nîmoise de 1946 à 1967

« C’était le temps où mon grand-père Ayglon empruntait tout enfant les pavés dépolis de son village natal de la haute Ardèche… »

Depuis ce chemin de Montselgues où jouait son aïeul dans les années 1895, l’auteur nous fait pleinement partager ses souvenirs d’enfant.

Il nous livre ses émotions, ses joies, ses peines et ses découvertes.

Un monde mystérieux où l’imaginaire se heurte parfois au monde difficile des adultes et où, pourtant, s’éveille la fleur d’une passion dévorante : les « Toros ». Un feu intérieur, qui, après avoir été longtemps sous l’éteignoir, viendra se rallumer quarante ans plus tard…

Trois romans d’aventures

EN L’AN 1565 – LES MULETIERS DU SEL

d’Aigues-Mortes au Puy-en-Velay.

Nous sommes en 1565 à la veille de la deuxième guerre de religion. Denis est âgé de quinze ans et Delphine en a quatorze. Ils sont tous deux orphelins.

Auprès des muletiers, ils effectuent leur première route du sel qui les conduit des salins d’Aigues-Mortes jusqu’au Puy-en-Velay.

Au cœur de la dure vie des muletiers, Denis et Delphine vont tisser les liens d’une joyeuse amitié, avant de découvrir l’amour. Mais les guerres de religion ont débuté depuis déjà trois ans, en 1562.

La violence est partout. Avec son cortège d’horreur et de générosité, d’héroïsme et de trahison, de rencontres et de séparations. De vies et de morts.

*
* *

EN L’AN 1585 - LES VOILES DU DÉSERT (à paraître)

de Sète au désert Marocain.

En cette année 1585, la France connaît sa huitième guerre de religion. Denis et Delphine se sont installés à Sète, avec leur ami Simon, marin pêcheur. Mais ils doivent s’exiler au Royaume Shérifien du Maroc, après avoir vengé les parents de Delphine. La sœur de cette dernière, Jeanne, les accompagne.

Ahmed al-Mansur est le sixième sultan de la dynastie Saadienne. Son règne correspond à une renaissance culturelle, artistique, économique, politique et militaire du Maroc.

Mais dans les provinces le terrorisme est omniprésent, il n’épargne ni le peuple ni les gouvernants.

Denis et Delphine vont avoir fort à faire pour préserver leur couple des pièges de l’argent, du pouvoir, du sexe et même de la mort.

*
* *

EN L’AN 1605 – UN OCÉAN DE VERDURES (en préparation)

Avec les Amérindiens de Guyane

Denis et Delphine viennent d’avoir cinquante-cinq ans lorsqu’ils arrivent en Guyane avec la première expédition (1604) dirigée par le capitaine Daniel de la Rivardière.

Ils vont adopter Moulouli, une enfant amérindienne Galibi de cinq ans, y fonder une famille et développer un commerce qu’ils espèrent florissant.

Pourtant c’est un monde de violences qui les attend. La forêt Amazonienne, certains Amérindiens, des aventuriers sans scrupules et des maladies les cernent de toute part.

Introduction

Moi, Denis Ayglon,

À l’âge de 78 ans et à l’heure de quitter tous ceux que j’aime, ainsi que ma cuntré, région, de Montselgues.

J’entreprends ce récit afin que ceux qui ont vécu ne meurent pas tout à fait. Ce qui est de tout temps avéré, pour autant qu’ils demeurent en nos mémoires.

Je ne prétends pas faire de ce manuscrit un récit historique ni une biographie. Il est une fiction qui donne vie à tes aïeux, les Ayglon. Ils furent, de père en fils et durant plusieurs siècles, muletiers sur l’un des chemins du sel.

En partageant leur voyage, depuis les salins d’Aquae-Mortuae jusqu’au Puèi-de-Velai tu sauras bien y découvrir ce qu’ils t’ont légué.

Fait à Montselgues, en juin 1629

Note de l’auteur.

Denis Ayglon et Delphine ont réellement existé. Denis était muletier. Son épouse était une fille Maurin. Ils ont eu quatre enfants. Quatre garçons…

Ils sont mes aïeux.

01
La caravane des muletiers

Je suis âgé de quinze ans, en ce printemps de l’année 1565. Et cette date marque le début de ce récit.

Trois jours se sont passés depuis notre départ, du pied des remparts d’Aquae-Mortuae. Notre convoi est composé d’au moins cent cinquante mulets et d’une trentaine d’hommes. Des mulets qui sont lourdement chargés et commencent à s’habituer à leur fardeau. De leur côté, les hommes ont pris la mesure de leur travail.

Le soleil est haut dans le ciel lorsque nous nous apprêtons à quiller, faire stationner, nos mulets tout à côté de Saragna, (Sernhac-Gard). Le ciel est d’un bleu turquoise assez inhabituel en ce lieu et pour la saison. C’est alors que nous avons rencontré les soldats…

Le détachement qui nous vient de la droite est assez important. C’est une cornette de coustillers, escadron d’archers, sur leurs chevaux légers, propices aux rapides déplacements et force chausse-trappes.

Des chevaux qui viennent de faire une rude course à en juger par leur état. Les plus entraînés ruissellent d’eau et soufflent bruyamment des nasaux. Les autres, en moins bonne condition physique, sont couverts d’une mauvaise écume blanchâtre et leurs flancs, haletants.

Le détachement semble vouloir enfoncer le flanc droit de notre colonne lorsqu’au dernier moment, les cavaliers se déploient en éventail. Je n’en mène pas large !

Ce sont des mercenaires suisses. Ils sont couverts de poussière et me paraissent redoutables. Certes, je ne suis qu’un enfant, mais à la vérité ils le sont, redoutables ! Le silence qui s’abat en un instant me dit bien que c’est le sentiment général.

– Lieutenant Copet, au Service de Sa Majesté le Roy ! Nous relions ce jour Belle-Pierre (Beaucaire-Gard), d’où nous venons à Nismes, notre prochaine affectation. Nous devons y renforcer les cinq cents lances (deux mille hommes) qui s’y trouvent. Qui est le Chef de ce convoi ?

Ce dernier est bien reconnaissable avec sa blouse bleue et le bonnet rouge vif de sa fonction.

– Je suis là, dit Maistre-Pierre en s’approchant. Je conduis ce convoi qui transporte du sel, avec du vin, un peu de poisson, et quelques épices. Depuis Aquae-Mortuae, jusqu’au Puèi-de-Velai, ajoute-t-il d’un ton hésitant. Une fois n’est pas coutume et nul d’entre nous ne se plaindra si nous faisons une pause. Vous joindrez-vous à nous afin de vous rafraîchir ?

Maistre-Pierre est bien avisé de l’air du temps… L’époque est troublée par la montée de cette réforme de la religion qu’entendent propager les disciples de ce Calvin. Et la toute récente fin du Concile de Trente, appelé Concile de la contre-réforme (1545/1563), n’a fait que durcir les positions et aviver les passions.

L’armée est chargée de mettre fin aux désordres et doit agir sans faiblesses. Elle le fait avec d’autant plus de fermeté qu’elle se sait surveillée par le clergé. Lequel est très souvent la cible des protestants !

De part et d’autre, les dénonciations se succèdent ainsi que les exactions qui elles-mêmes… C’est l’enchaînement sans fin de toutes les guerres civiles. Et cette féroce guerre de religion tourne bien à la guerre civile.

C’est la raison de la présence d’un moine au sein de notre convoi et de l’offre faite au capitaine par notre chef. Celui-ci veut éviter tout contretemps dans l’acheminement de notre convoi.

De son côté, le capitaine hésite un instant. Ses hommes ont hâte de gagner leur prochain cantonnement. Lui-même devra dès son arrivée se rendre au rapport, remettre les courriers et messages dont il est chargé, superviser l’installation de ses hommes et enfin s’installer lui aussi.

Vraiment, tout l’incite à décliner l’invitation ! Mais les hommes de ce convoi vont traverser maints lieux hasardeux et faire de nombreuses rencontres, pas toutes recommandables…

Les instructions qu’il a reçues lui commandent de s’assurer les bons offices, ou tout au moins la neutralité, de la population. Sa mission de chasser les hérétiques est prioritaire. Alors, il n’hésite pas plus avant.

– Soldats ! Pied-à-terre. Sergent, les chevaux en ligne d’attache, les armes en faisceaux. Faites distribuer leur pain aux soldats.

Toute la troupe s’organise avec entrain. Maistre-Pierre, le moine Ortefeut et le capitaine échangent quelques propos sur le cours du sel, le climat et les événements…

Notre chef évite de s’engager trop avant dans la discussion. Il se contente d’expliquer qu’en ces temps troublés il a jugé bon, très exceptionnellement, de tester un nouveau trajet. Qui sait si celui-ci ne sera pas préféré un jour au traditionnel chemin de Régordane qui relie Le Puy-en-Velay au port de Saint-Gilles, Gard.

Saint Gilles, dont le vin est toujours très prisé en ce milieu du XVIe siècle. C’est qu’il provient d’un cépage exceptionnel, le mourvèdre, appelé alors « plant de Saint-Gilles ».

À dire vrai la renommée toujours vivace de la ville doit tout au légendaire moine gyrovague, Gilles l’Ermite. Né vers le milieu du VIIe siècle, à Athènes, saint Gilles s’illustre par des miracles, mais fuit sa renommée. N’étant attaché à aucun monastère, il erre en mendiant de province en province, de monastère en monastère pour finalement aborder en Provence.

Puis, il se retire dans une forêt non loin de Nîmes, à Collias, près du cours du Gardon. Il est accidentellement blessé par la flèche du roi Wamba. Ce dernier pour se racheter fait bâtir en cet endroit une abbaye dont Gilles devient le premier abbé.

À sa mort, en l’an 720, le culte de Saint Gilles se répand rapidement. Le Guide du pèlerin de Saint-Jacques de Compostelle place immédiatement après les prophètes et les apôtres cette « très brillante étoile venue de Grèce ».

Mais Maistre Pierre a repris la conversation.

– Nous sommes partis d’Aquae-Mortuae avec l’idée de contourner Nismes, Alais et Langònha que nos fournisseurs nous ont mis en demeure d’éviter. Nous sommes dans l’obligation de passer au large des Cévennes du haut Gard et en premier lieu du chemin de Régordane que nous empruntons habituellement. Il est le tronçon cévenol de la route qui reliait l’Île-de-France au Bas Languedoc. C’est un axe de liaison, stratégique et économique, entre la Méditerranée et l’intérieur des terres !

– Les temps penchent en effet vers la guerre civile, ajoute le capitaine. En ces villes et cuntrés, les pillages, meurtres et vols ne profitent que trop des troubles et désordres actuels.

– La confusion des esprits menace de s’étendre et il faut agir sans pitié envers ces brigands d’osards (premier nom donné aux religionnaires) ! rajoute notre moine.

Ils doivent tous savoir que nous ne leur laisserons aucun repos avant qu’ils aient regagné notre Sainte Mère l’Église. Ou qu’ils soient morts ! Ma présence dans ce convoi répond à deux impératifs : m’enquérir de la situation sur le terrain, auprès des curés, capelans et religieux que nous rencontrerons, ainsi qu’auprès des bons chrétiens qui demeurent.

Ensuite, j’ai l’ardente obligation, au nom du Christ, de démasquer le Malin où qu’il se trouve. À commencer s’il y a lieu dans ce convoi. Et forcément il y a des membres de la secte de Calvin qui se sont infiltrés parmi nous ! Savez-vous capitaine, poursuit le moine, en regardant Maistre-Pierre ? Savez-vous que depuis Genève ces agitateurs impies qu’ils nomment des pasteurs sont de plus en plus souvent introduits jusque dans nos régions ?

Peu enclin à se joindre à ces propos excessifs, ni à laisser percer sa propre opinion, Maistre-Pierre s’efforce de faire diversion et explique au capitaine le choix de son itinéraire.

– Nous avons tout d’abord obliqué en direction du Pont du Gard en passant en bordure des marais du Baron de Posquières-Vauvert, (Gallician), et Saragna où nous nous trouvons. Puis nous remonterons sur Lesvents, en passant à côté d’Uzès et Barjac. Enfin, nous irons par Montselgues et le col du Pendu, pour atteindre Pradelles (Haute-Loire). Alors, il ne nous restera plus que deux étapes pour rejoindre le Puèi-de-Velai, but de notre voyage.

– Que Dieu et notre Roy vous entendent. Vous en aurez besoin. Même si dans ces régions, à part Uzès et Lesvents, vous n’aurez pas trop à craindre des protestants. Par contre, les risques d’attaques de brigands sont grands du côté de La Borie et du col du Pendu.

– Capitaine, renchérit une fois encore Ortefeut le moine, ignorez-vous qu’il n’y a pas lieu de faire de différence ? Ces huguenots sont tous des brigands et ces derniers lorsqu’ils ne sont pas réformés sont des impies, qui font cause commune avec cette secte maudite de Calvin. Il est de notre devoir à tous d’en finir. Avec les uns comme avec les autres, ajoute-t-il d’un air entendu en se tournant vers notre chef.

Le capitaine ne supporte plus la suffisance du moine et il ne semble pas du tout enclin à recevoir des leçons ! C’est ce qu’il lui fait bien sentir, de cinglante façon.

– Contentez-vous de garder vos dévotes malédictions…

Le silence se fait et tend à devenir pesant… Notre chef se demande de plus en plus s’il n’a pas commis sa première erreur depuis le départ en invitant le capitaine et le moine à se rafraîchir… Encore une fois, il dévie la conversation.

– Il est vrai, dit-il, que l’on n’est nulle part en sécurité en ce bas monde. Je serais fort surpris que notre voyage se fasse sans que le climat nous joue quelques tours. Encore sommes-nous sûrs d’éviter les frimas, avec leur lot de chutes de neige et autres congères ! Déjà que les dégélades, les grands froids, de cet hiver ont été terribles et ont duré jusqu’à début avril.

– Vous ne pouvez pas mieux parler, se reprend le capitaine s’adressant à ses deux interlocuteurs. De l’avis de tous, et c’est confirmé par nos plus grands médecins, savants, nous venons de connaître l’hiver le plus froid depuis celui de 1480-81.

– Les vignes et les noyers ont gelé, précise le moine. Vous ne le savez que trop, le froid a été très nocif pour les cultures, car il a agi par vagues successives et avec de bien courtes interruptions. Il y a donc eu des dégels et des regels qui ont tué les semis et la végétation. Déjà que l’hiver de 1561 avait été très froid… !

– Notre bon Roy Charles IX poursuivait cet hiver le voyage qu’il a entrepris avec sa mère, dans toutes les provinces du Royaume !

Il fait étape à Tarascon le 10 décembre 1564. C’est là que Marthe de Béthanie, venue de Judée débarque, alors que sévit la Tarasque, un terrible monstre amphibien. Avec courage la sainte dompte courageusement et miraculeusement la bête.

Depuis, de nombreux pèlerins visitent la collégiale royale Sainte-Marthe, construite en son honneur non loin du château du roi René. Ce sanctuaire renferme les reliques et le tombeau de sainte Marthe, dans la crypte qui est bâtie sur l’emplacement exact de sa maison. La richesse artistique, architecturale et historique du lieu contribue à faire de la collégiale royale Sainte-Marthe une des plus belles églises de Provence.

– C’est en provenance de Tarascon que notre Roy Charles IX a dormi tout à côté, à Saragna, dans la nuit du 11 au 12 décembre 1564. Nous avons eu l’honneur de le servir lors de l’étape qu’il fit à Nismes du 12 au 14 décembre. Puis, après une nuit à Vauvert, dont les habitants sont appelés « li roula code » (les pierres qui roulent), il était à Aquae-Mortuae les 15 et 16 du même mois.

– Le Roy arrive pour la nuit du 12 au 13 janvier de cette année (1565) à Carcas-Sonna, Carcassonne. Il doit repartir dès le lendemain, mais une grande quantité de neige tombe durant la nuit ce qui l’oblige à rester 14 jours dans la ville !

On m’a affirmé qu’au IXe siècle la ville, alors sarrasine, fut assiégée par Charlemagne. La maitresse des lieux, Dame Carcas, princesse sarrasine, fit sonner toutes les cloches de la Cité afin de proposer la paix ! D’où l’expression « Carcas sonne » ! rajoute le capitaine.

Même si ce dernier détail me divertit, depuis un bon moment, ces échanges de civilités et ces jeux du chat et de la souris m’ont lassé. Je me dirige vers la troupe, sans pour autant oser m’approcher d’elle. J’observe à distance et je suis subjugué par la cavalerie, leur harnachement, leurs habits et leurs armes. Mais je dois m’éloigner quelque peu afin de me dissimuler aux regards et satisfaire à un très pressant dégoudissement de vessie. C’est que les impératifs du voyage et l’irruption des soldats ont relégué au fond de ma conscience le plus élémentaire des besoins.

Un buissonnet d’arbrisseaux me fournit un salutaire abric et j’entreprends de me soulager avec un vif plaisir. Un plaisir tel que je me souviens d’un passé tout récent…

C’était le temps pas si éloigné où je faisais des concours du plus long jet d’urine. Dans mon tout petit village de Montselgues, nous étions quatre enfants âgés de huit à dix ans. Après avoir tracé au sol une ligne aussi rectiligne que possible, nous nous placions côte à côte et… les jaillissements se déclenchaient, puissants !

Que de plaisanteries et de rires innocents !

Je regrette l’absence de mes compagnons de jeu… Car je dois à la vérité de dire que je me trouve en net progrès ! Quel débit !

Mais qui pouffe là ?

Je lève les yeux et je la vois… Les poings serrés sur ses pommettes roses, elle se moque !

C’est une gamine de quatorze ans peut-être, accoutrée simplement d’un corsage lacé et d’une jupe bleue tombant jusqu’à la cheville cachant un corps bien menu. Ses longs cheveux blonds encadrent des yeux noisette, effrontément fixés sur… bon sang !

Je remballe précipitamment l’objet de son impudique curiosité…

– Mais qui es-tu ? Corne de bouc ! C’est dégoûtant ce que tu fais là !

Elle me jauge du regard et effrontément elle ose me répondre en s’esclaffant.

– Quel beau lancement tu m’as montré là !

Je suis stupéfait d’une telle insolence. Mais avant même que je trouve matière à lui clouer son bec d’impertinente, elle décuple ma fureur.

Son corps est agité d’un rire aigu, incoercible et frais. Et elle s’esbaudit de plus belle en montrant du doigt… mon bas-ventre.

C’est seulement en baissant les yeux que je réalise soudain…

Seigneur !

Profitant de ma grande envie, de ma stupeur et de mon indignation, mon robinet a regagné son domicile tout en restant ouvert !

Et mes brailles…

Je suis rouge de honte. Plus encore en réalisant le tableau que je présente, alors que c’est bien inutilement qu’à deux mains je m’efforce de dissimuler le naufrage.

Et cette garce qui rit à gorge déployée ! Je bondis pour venger mon honneur. Mais aussi leste que je suis rapide elle m’évite et part en courant dans la direction du campement. Non sans crier au plus fort de ma honte et sur l’air des bougies :

– Delphine a tout vu ! Delphine a tout vu !

Je jure à tout jamais de haïr sans défaillance cette vilaine gamine affublée d’un prénom si laid. Jamais plus je ne le prononcerai… Delphine. Delphine… Quel horrible prénom !

Quelques mètres plus loin, je suis bien obligé de stopper la poursuite, sauf à révéler aux autres l’ampleur du sinistre. Mais je prendrai ma revanche. J’ignore qui elle est, je ne sais point son nom. Mais si elle appartient comme je le crois au convoi, ses naches, ses fesses, vont lui chauffer. Rira bien qui rira le dernier.

Et pour m’occuper durant que mes brailles sèchent, je me dirige vers les tunes (conduites d’eau maçonnées à sec avec de grosses pierres) des Romains…

Elles sont assez proches pour que je m’y rende.

C’est du moins ce que j’ai déduit de la description que m’en a fait mon grand-père Étienne.

Les tunnels sont bien cachés. Au nord du village, j’atteins la première en passant une butte de terre, au bout d’une falaise. C’est la conduite la plus longue, au-delà de l’arpent, 71,46 m, me semble-t-il. L’autre fait peut être deux arpents.

Je suis surpris par leur étroitesse, la massivité de l’ensemble et l’obscurité ! Je repère sans peine les petits trous dans la paroi que mon aïeul m’a décrite et qui étaient destinés à recevoir les lampes à huile qui éclairaient les ouvriers.

Des ouvriers qui durant des années ont accompli l’œuvre gigantesque d’amener l’eau de l’Eure, près d’Uzès où elle prend sa source, jusqu’à Nismes ! Et tout cela, pour le seul prestige de l’Empire Romain et les bains de leurs élites. Tout près de la source de La Fontaine qui alimente depuis belle lurette les habitants en eau potable ! Les Nismois n’ont pas attendu les Romains pour créer la ville !

Plus bas, sous le village de Saragna, il y aurait d’autres tunes d’au moins six arpents de long ! Mais là mon aïeul n’y est jamais allé. Et moi je ne vais pas m’y risquer non plus ! D’ailleurs, les tunnels ne sont pas le meilleur endroit pour faire sécher mes vêtements…

Le temps s’est écoulé rapidement et je dois rejoindre le convoi. Les soldats ne sont plus là et je dois aider mon grand-père aux multiples tâches qui restent à accomplir avant que la nuit ne tombe…

*
* *

Au petit jour, le convoi s’est ébranlé en direction du Pont du Gard. La marche s’effectue de façon toujours aisée dans cette grande plaine, à peine vallonnée. De nombreux champs sont couverts de vignes, d’autres d’arbres fruitiers. Que le sol est riche en comparaison de celui de mon village ! Mon grand-père auprès de qui je m’en étonne m’en donne la raison.

– Vois-tu péquelet, petit enfant, la plaine de Saragna est située tout près du Gardon et le Rhône n’est guère éloigné.

Le Rhône est un majestueux et large fleuve infranchissable sans une grande barge. Encore faut-il obtenir son accord, tant ses colériques crues sont terribles.

Le Gardon est fort capricieux, très bas aux chauds mois d’été. Parfois même à sec lorsqu’il emprunte des parcours souterrains. Il devient subitement énorme à l’automne et au printemps. Ses crues sont redoutables, d’une violence inouïe, qui n’épargne rien. Les récoltes sont dévastées, les hommes emportés, bétail et hostels, anéantis.

Ce sont pourtant ces catastrophes qui génèrent la richesse de ce sol alluvionnaire, en bien des endroits sableux. C’est pour cette raison que l’on trouve ici des légumes à profusion, ainsi que de nombreux arbres fruitiers.

– Tu m’as bien compris Denis ?

J’opine de la tête, heureux d’avoir un aïeul aussi instruit des choses de la terre, et qui alimente ma curiosité toujours en éveil.

La marche devient monotone au fil des heures et je me distrais de mille et une façons, y compris en regardant le manège de certains. Je n’ai guère tardé à comprendre la raison des fréquents va-et-vient des hommes en direction de la roulotte… Ils vont retrouver des gouges pour des jeux francois, sexuels.

Lors des haltes, la roulotte s’arrête tout près, bien qu’à l’extérieur du camp. Et durant les étapes, elle avance à quelques dizaines de mètres derrière Maistre-Pierre, qui clôt le convoi.

Pour la première fois depuis le départ j’ai quitté mon grand-père qui demeure en tête de la colonne pour encore deux jours de « corvée »… Je t’expliquerai. Et je me suis laissé glisser jusqu’en queue du convoi, longtemps j’ai accompagné notre chef.

Pour l’heure, ce dernier ne réagit pas au manège des hommes qui se font dépasser par la colonne et le quart d’heure suivant la remontent à grands pas. Les yeux toujours fixés sur le sol, perdus dans leurs pensées… À moins que ce ne soit là un stratagème qui leur évite d’avoir à saluer Maistre-Pierre qui n’approuve pas que les hommes s’éloignent de leurs mulets, alors que leur travail est de les conduire à bon port.

Mais tout est calme et les chemins faciles ne réservent aucun piège. La récente rencontre avec les soldats confirme qu’aucune attaque de brigands n’est pour l’instant à redouter. Alors, il ne dit rien, et se réserve de mettre bon ordre à toutes ces choses lorsque le temps en sera venu.

Je reste à distance de notre chef qui m’inspire naturellement crainte et respect. C’est impressionnant de le voir diriger ses mulets, tout en étant attentif au convoi et à tout ce qui l’entoure ! Il agit avec une facilité déconcertante. Jamais de coups de bâtons sur les bêtes, ni de cris ou de jurons, et pourtant, tous avancent comme il se doit. De la sorte, homme et bête économisent au maximum leurs efforts.

Les longues lignes droites de la plaine me permettent d’apercevoir la roulotte qui toujours à distance suit le convoi.

Et c’est alors que je l’ai vue ! Corne de bouc !

Cette chipie moqueuse qui m’a fait hier la honte de ma vie ! Et l’auréole restée sur mon pantalon sec ne risque pas de me faire oublier l’affront. Jamais je ne pardonnerai à cette vilaine et très laide peste ! La colère et mon désir de revanche ne m’incitent pas à la demi-mesure. Depuis cet affront, je rumine sans succès ma revanche. Mais brusquement, un plan vient de germer dans mon esprit. Il s’impose aussitôt ! Je remonte la colonne comme pour rejoindre mon aïeul et au moment voulu, sans être vu de quiconque, je plonge derrière une brosse de chênes kermés, tout à côté d’un ruisseau.

Je me dissimule au passage des hommes et plus encore lorsque les mulets de Maistre-Pierre défilent à deux pas de ma cachette. Je m’aplatis au passage de notre chef et je retiens mon souffle, au risque de m’étouffer.

Et puis j’attends…

La roulotte qui paraissait toute proche met un temps infini à parvenir à ma hauteur… La peur finit par me gagner ! Dame, le silence est devenu complet. Mais à l’instant où je me résigne à quitter ma cachette, elles sont là. Juste à temps, je m’écrase sur le sol et j’observe les jeunes puterelles.

Elles sont trois qui conversent avec force rires et exclamations. Leurs lèvres sont couvertes de peinture ! Ça alors… Et l’odeur forte qu’elles répandent me fait craindre d’éternuer. À l’avant de la roulotte qui les suit de près se trouve un homme, dont l’allure et surtout le regard ne m’inspirent pas la confiance.

Ma chipie n’est pas là ! Peut-être est-elle montée dans le véhicule ? Mais alors, tout ça pour rien ! Et ma surprise qui gonfle ma poche… et que je ne pourrai pas garder bien longtemps !

Mais si, naturellement, elle n’a fait que se laisser distancer et elle suit en sautillant d’un pied sur l’autre, tout en fredonnant une comptine bien connue. Par sa voix, l’absurde comptine – c’est pour les filles – se transforme en un merveilleux chant de rossignol. Dieu ! Qu’elle est jolie !

Ça ne va pas non ?

Encore un peu et j’allais me laisser attendrir en oubliant que cette chipie m’a humilié et la revanche que j’ai ourdie à son intention.

Je suis nettement plus grand qu’elle et bien sûr, le plus fort. En un instant, je bondis dans son dos et, en plaquant ma main sur sa bouche pour éviter qu’elle ne crie, je la précipite au sol, au plus épais du bosquet. Elle se retrouve à plat ventre et je m’aplatis sur elle. J’attends patiemment de reprendre mon souffle en lui murmurant près de l’oreille.

– Si tu dis un seul mot, je te tue !

Et je retire prudemment ma main de devant sa bouche. Un instant essoufflée, elle demeure interdite ; stupéfaite et inquiète de se découvrir à ma merci… Mais elle se reprend vite.

– Lâche-moi ! Mordiable ! Lâche-moi tout de suite espèce de sale mioche. Espèce de chiabrena, mouche à merde ! Sinon, je vais crier et je suis sûre d’ameuter tout le monde !

D’abord, ce n’est pas possible ! Car même avec une voix énorme elle ne peut pas être entendue de tout le convoi. Et puis, quelque chose me dit qu’elle ne doit pas être bien fière de s’être laissé distancer. Crier peut la sauver, mais au prix de quelle raclée ! C’est ce que je lui dis, non sans ajouter in extremis, car j’avais déjà oublié.

– Attention ! Un mot de plus et je te tue.

Ma voix que j’ai faite terrible lui ferme le bec. Elle n’ose même plus se tortiller, comme elle le faisait l’instant d’avant lorsque sans succès, elle cherchait à se libérer de mon emprise.

Je tiens ma vengeance ! Je ferai bien durer ce plaisir plus longtemps, mais le risque existe que mon grand-père ou quelqu’un d’autre ne s’inquiète et nous découvre.